‹ Les joyeusetes de la médecine; anecdotes, bon mots, pensées, chansons, épigrammes, etc., recueillis et annotés;Chapitre 95 sur 132 · ÉPISODE DE LA VIE DE PRATICIEN · texte numérisé non relu

ÉPISODE DE LA VIE DE PRATICIEN

Une célébrité de médecin qui prend naissance dans une loge de portier monte souvent jusqu'au premier étage, et rayonne même dans plus a'un arrondissement ; la pauvre concierge (i), en deux ou trois jours, recouvra une santé parfaite, et cette cure merveilleuse devint la nouvelle de tout le quartier. J'avais sauvé une portière : ma fortune était faite.

Très peu de temps après, j'avais trois clients... de jour; parmi ces clients, était une cliente, femme riche, d'un certain âge, mais malheureusement très obèse, et il fallait la saigner. « On

(i) Elle avait dû subir le tamponnement des fosses nasales pour une épistaxis grave et rebelle.

ne parle, monsieur, me dit-elle, que de votre honorabilité, que de votre savoir, et je quitte mon médecin pour recevoir les soins d'un homme déjà si célèbre. Toute ma société fera certainement comme moi, et vous aurez en peu de temps la plus belle clientèle de Paris. »

J'ai souvent entendu dire à mon professeur et vieil ami, M. Roux, le plus adroit chirurgien du monde, qu'une saignée à faire lui donnait toujours des inquiétudes, et ces inquiétudes - là commençaient fort à me prendre; enfin il fallait en venir au fait et s'emparer du bras de la malade; elle ne tarissait pas d'éloges, et il s'agissait de s'en montrer digne. Je plonge la lancette, et la veine n'est pas atteinte; je replonge la lancette, et le sang ne coule pas. Oh! alors la scène change : « Vous n'êtes qu'un maladroit ; le plus petit chirurgien saigne mieux que vous. Que je plains les malades qui se mettent entre vos mains ! Pansez-moi au plus vite, et allezvous-en; me voilà peut-être estropiée. » On se doute de l'état de mon âme dans une pareille crise! Le jour de ma grandeur avait été la veille de ma décadence, et une saignée manquée avait fait crouler tous les châteaux de cartes de ma prompte et populaire célébrité; l'humiliation se mêlait à mon désespoir, et en rentrant chez moi, d'une v>ix décidée, je dis à ce pauvre Justin, mon portier, que je fis depuis garçon de l'Opéra : « Justin, je ne veux plus faire de médecine, pas même de saignée, et si on vient vous demander

un médecin, vous répondrez qu'il n'y en a plus dans la maison. Dr Véron.

(Les Mémoires d'un Bourgeois de Paris.)

TUTÔ, CITÔ ET JUCUNDÈ [<:

Air : La Robe et les Bottes.

Après avoir créé notre art sublime, Dieu d'Epidaure, on dit qu'à tes enfants Tu fis le don d'une belle maxime Qui dut partout les rendre triomphants, Et pour guider dans sa noble carrière Le médecin par ta main secondé, Tu décoras toi-même sa bannière Des mots tiitô, cita et jucundè. (Bis.)

Ce jour-là même en un banquet immense Vont s'attabler tous les nouveaux vivants. Du Dieu Bacchus la joyeuse présence Met la gaité chez nos jeunes savants.

On frappe, pan ! C'est la peste maudite, Triste fléau par Jupin commandé; Plus de festin, docteurs, décampez vite, Vite tutô, cita et jucundè. (Bis.)

L'étudiant de nos jours qui commence, Dans la carrière entre, joyeux lutteur.

La médecine, ainsi qu'un lac immense, Offre à ses yeux un mirage enchanteur... De Dupuytren il rêvait l'héritage, Dans son taudis tristement accoudé,

(i) Chanson composée pour le banquet de l'Internat, le 4 mars 1876.

Mourant de faim, il pense à son village. Aux mots tutô, citô et jucundè. (Bis.)

Dans le Sérail quel bruit, quelle tempête! La favorite est en train d'accoucher; Allons, docteur, délivrez sans attendre, Car chez les Turcs il se faut dépêcher. De Damoclès pensant à l'anreux glaive Le malheureux se voit au pal soudé.

La pointe brille, il sent qu'on le soulève. Adieu tutô citô et jucundè. Bis.)

Tout fatigué du labeur de la veille Le praticien goûte enfin le repos, Debout, docteur, vite, que l'on s'éveille, Voici venir un exprès en sabots.

La nuit est sombre et la neige est épaisse Plus de chemin, le fleuve est débordé.

Il faut marcher, l'humanité te presse, Marche tutô, citô et jucundè. {Bis.)

Ce grand docteur, que si fort on renomme,

Que le public mettrait au rang des dieux,

Vous l'enviez, et de Paris à Rome

On ne connaît de mortel plus heureux î

Mais de son temps quand est-il donc le maître?

Par le malade en tous lieux obsédé

Il est partout, jamais chez lui peut-être...

Vit-il tutô, citô et jucundè? (Bis.)

Je ne connais qu'un temps à notre vie

Où la devise aura toujours raison

C'est l'Internat, cette échelle infinie

Dont nous montons gaiement chaque échelon.

Grand Esculape, avec bonté, regarde

Ta jeune troupe, elle a toujours gardé,

Ecris aux murs de la salle de garde,

Les mots tutô, cita, et iucundè (Bis).

Dr E. TlLIOT.

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