‹ Les Joyeusetes de la medecineChapitre 111 sur 127 · LA NOUVELLE PHARMACOPÉE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE PHARMACOPÉE

Monsieur Gripon (c'est un octogénaire, Vieillard fâcheux, à tout désespérer.

Spectre vivant, qui, je crois, pour affaire, A négligé de se faire enterrer); Ce Gripon donc, à la tête chenue, Aux yeux pourprés, à l'air tout rechigné. Depuis un mois dans son lit rencoigné.

D'une insomnie exacte et continue Etait atteint. Depuis trente-deux nuits.

Oui, trente-deux, pas n'avait le bonhomme Un seul instant dormi d'un léger somme. Partant, jugez des peines, des ennuis

De 1.1 maison ; car les jérémiades, Les propos durs, les vives rebuffades, Ht les transports avec les jurements.

Au plus ragot, au plus grec des malades. Rien ne coûtaient. Par avis de parents, Pour endormir le vieillard colérique, On eut recours au docte spécifique

De Mercuro Bol-Asinos, Jeune docteur qui, par son art magique, Tenait alors le ciseau d'Atropos.

Le docteur entre en perruque carrée.

D'un air distrait caresse son jabot; Sur une enfant pas par trop déchirée Jette un coup d'œil, puis vient à l'ostrogot, Tàte son pouls, lui fait tirer la langue, En jolis riens lui fait une harangue.

Et puis après avoir vanté son nom.

Finit enfin par ordonner l'opium.

Or le gisant, têtu de sa nature,

Contre l'opium de tout temps déchaîné.

Saigne du nez ; mais plus il en murmure,

Plus après lui son fils est acharné :

Déjà trois fois la coupe salutaire

A chancelé dans sa tremblante main;

Déjà trois fois sa bouche sur le verre

S'est imprimée et recule soudain.

— Monsieur, dit-il, souffrez que je diffère;

Bien crois l'opium salutaire et divin

Contre mon mal, mais je connais un homme

Qui, sans savoir le grec ni le latin,

A néanmoins un remède certain ;

Et, si ce soir je ne dors pas un somme.

J'aurai recours à vous demain matin.

Le docteur sort sans se mettre en colère. Et nions Gripon fait courir k l'instant Chez son voisin, non chez l'apothicaire, Mais chez Brochure; or, c'était son libraire. « Que voulez-vous, dit Brochure accourant?

— Las 1 je me meurs, mon cher monsieur Brocliurel Depuis un mois je n'ai pas fermé l'œill N'auriez-vous point chez vous quelque recueil De plats discours, dont la froide lecture Me fit dormir? — Si fait, parbleu, voisin,

J'ai chez moi le père Caussin

Et autres œuvres jésuitiques :

Contre nos bons auteurs j'ai toutes les critiques; Des vers sans feu, des feuilles, des journaux; Eu outre, j'ai trente opéras nouveaux.

Et cent discours académiques :

Voyez, décidez-vous. J'ai, par exemple, encor

Les trois Siècles, la Dunciade...

Holà, mon cher, dit le malade, - Ce dernier, pour dormir, lui seul vaut son poids d'or. »

De son réduit poudreux on tire le poème, On le secoue avec effort.

On l'apporte... O prodige I o remède suprême! On l'ouvre, on lit, on baille, on s'étend et l'on dort. Le lendemain, cliez le malade.

Vers midi parait le docteur...

Paix, monsieur Gripon dort, lui dit-on. Quel bonlieuri — Eh bien, sans moi?... — Non pas ! c'est.! la IJun- Que nous devons cette douceur. [ciade

Ces mots au médecin, frappé de la puissance

Des paroles et des esprits.

Donnèrent à penser. Quoil dit-il, des écrits Auraient tant de pouvoir? poussons l'expérience, Voyons... De ce moment il n'employa plus rien Q.ue ce remède, et l'on s'en trouva bien. Il ordonna, pour guérir leurs contraires, Les Montesquieu, les Rousseau, les Voltaire,

Les d'Alcmbert, les Diderot, L°s Marmontel, les Saurin, les d'Arn.aud, Duclos, Dorât, et Gresset et Lemierre;

D'autres encore y furent joints; Et le docteur, bientôt, grâce à ces soins. Se vit couru de la n.ation entière.

Dans son hôtel (il changea de maison) Pistoles pleuvaient à foison ; On l'écoutait comme un oracle.

Et même avant la guérison, Chacun déjà criait miracle.

WiLLEMAIN d'AbANCOURT.

Page 1