LE REMÈDE IMPRÉVU
Ovide Rompardenu éiait un fringant cavalier lorsqu'il épousa l'ardente Emilie Rossignol, et pendant les premiers mois de son ménage, il faisait, en compagnie de sa femme, de nombreux kilomètres sur la route de Cythère.
Mais, à marcher de ce train-là, le pauvre garçon fut bientôt fourbu et il ralentit considérablement sa marche, au grand désespoir d'Emilie, qui aurait bien voulu que les promenades au pays du Tendre fussent toujours aussi fréquentes.
Elle avait le... jarret solide, la bonne Emilie, l'œil ardent couime des escarboucles, l'oreille petite et rosée, et sa bouche (oh! sa bouche!) appelait les baisers.
Or, Rompardeau ne voulait pas que d'autres baisers que les siens répondissent à l'appel de ce petit baiser lascif.
Aussi chercha-t-il dans l'emploi de certains excitants connus de tous et renommés pour rendre la vigueur aux membres affaiblis, tels que le poivre, le gingembre, la cannelle, etc., des .luxiliaires précieux qui l'aidèrent, pendant quelque temps, A soutenir la réputation de bon marcheur qu'il s'était faite tout d'abord aux yeux de sa femme. Mais, vous le savez, chers lecteurs,
le corps s'habitue bientôt aux remèiïés lorsque chaque jour on en fait l'emploi, si bien qu'ils deviennent absolument inefficaces.
C'est ce qui arriva à notre ami Ovide, lequel se désolait, car il aimait sa femme, et il sentait bien que s'il restait au-dessous de sa tâche, il serait fatalement... ce que tant de maris sont sur cette terre.
Le poète a dit vrai quand il s'est écrié :
Un ùpoux bien épris est j.iloux do Ini-ménie.
.'\ussi ce pauvre Ovide se désolait... se désolait...
Mais le désespoir n'éiant pas un remède, au contraire, sa femme commença à le plaisanter, disant que ses parents étaient des sorciers qui avaient prévu l'avenir lorsqu'ils l'avaient fait baptiser Ovide.
Elle avait beau lui dire cela en riant, ça vexait son mari, qui se désespérait de plus en plus.
Enfin, un beau soir, sur l'oreiller, après des essais de causerie qui ne rappelaient en rien les Essais de Montaigne, les deux époux eurent une explication toute amicale, croyez-le bien, car :
On .1 peine à hair ce qu'on a bien aimé,
et Emilie avait bien aimé et aimait encore celui auquel elle devait le bonheur d'avoir échangé son nom de jeune lille, un vilain nom, pour celui de Rompardeau, qui sonne mieux à l'oreille.
Aussi, après lui avoir exposé ses griefs d'alcôve, Emilie amena la conversation sur un de ses parents, le papa Dupilon, un vieux pharmacien, qu'Ovide devrait bien aller consulter.
Ovide déclara que cette visite à l'apothicaire était indiscrète, et qu'il n'oserait jamais aller avouer son cas à un cousin de sa belle-mére.
— Sois tranquille, et il te recevra bien, lui répondit Emilie, je lui ai annoncé ta visite...
— Comment, tu as osé, sans rougir, lui dire que... ?
— Non pas, je lui ai dit que j'étais inquiète à Ion endroit, et comme il me priait de lui exposer Vobjet de mes inquiétudes, j'ai ajouté que seul tu pouvais le lui exposer... Il t'attend, et, crois-moi, il n'est pas bien tard, si tu veux me faire vraiment plaisir, lève-toi et cours chez le pharmacien Dupilon et demande-lui des conseils... que tu pourras peut-être mettre à profit à ton retour. . .
— Mais...
— Va, mon chéri, lui dit-elle en lui fermant la bouche d'un baiser brûlant.
Ovide, qui ne voulait pas augmenter la collection des George Dandin et des Sganarelle modernes, crut prudent d'obéir aux désirs de son Emilie, désirs qui ressemblaient singulièrement à des ordres; et après s'être vêtu, il courut chez le papa Dupilon qu'il trouva dans son laboratoire, au milieu de ses fioles et de ses alambics.
Ovide éta.^tout ému, si ému à la vue des ballons et des cornues qui l'entouraient de toutes parts, qu'il ouvrit la bouche pour parler et que les sons s'arrêtèrent ctoiiHés dans sa gorge.
Ce fut le papa Dupilon qui, tout en boucliant ses flacons et en collant ses étiquettes, prit le premier la parole :
— Je devine, dit-il à Ovide, ce qui vous amène; ma cousine Emilie m'a fait part de ses craintes; il paraîtrait que vous êtes souflrant...
— Mais, non, monsieur Dupilon, je me porte comme im charme... seulement...
— Seulement, répliqua le bonhomme sans s'interrompre dans son travail...
— Seulement...
Et Ovide dut se résoudre à dire la vérité au cousin de sa belle-mère : il ne pouvait plus courir comme autrefois.
— Ah! ah ! dit Dupilon, c'est grave cela... mais on peut y remédier... voyons, que je vous palpe, mon ami...
Et voilà Ovide qui se laisse palper...
La consultation fut longue, car le vieux pharmacien, tout en auscultant son malade, continuait son bouchage de flacons et son collage d'étiquettes, mais n'ordonnait rien.
Finalement, après avoir réfléchi un instant, il dit à Ovide :
— Je sais ce qu'il vous faut... remettez votre vêtement, rentrez chez vous, et venez me voir
demniii, je vous nurai prcp.irc quelque chose; embrassez bien Emilie de ma part.
Et il poussa Rompardeau hors de son laboratoire, pressé qu'il était de terminer les nombreuses préparations pharmaceutiques qu'aiteudait sa clientèle.
— Eh bien! demanda Emilie à son époux, lorsqu'il rentrh, que t'a-t-il ordonné?
— 11 m'a dit de revenir le voir demain, mais je n'irai pas; c'est une démarche qui m'est tfop désagréable. ..
Et il s'approcha du lit pour reprendre sa place auprès de sa femme.
Mais Emilie l'arrêta en disant :
— Laisse-moi voir ce qu'il y a sur cette étiquette.
— Quelle étiquette?
— Celle que tu as là?
— Tiens, c'est bizarre, je ne m'étais pas aperçu de ce collage d'étiquette par le papa Dupilon sur... ma personne.
Mais Emilie avait déjà saisi... l'étiquette. Et elle lut ces mots :
AGITER AVANT DE s'eN SURVIR.
Il parait que le traitement indiqué sur cette étiquette collée, on ne .sait comment, au moment de la consultation du papa Dupilon, est excellent, car Ovide n'est pas retourné chez le vieux pharmacien, et Emilie. . n'est plus inquiète à Y endroit de son mari.
(Coules Grivois.)