LES SUITES D'UNE HYDROPISIE
A l'heure solennelle où le potage fumant va suinr sa triste destinée sur la table du praticien, il y a quelques jours, une inaiu fiévreuse fit palpiter nia sonnette et un inconnu effaré se précipita dans mon cabinet en bousculant ma servante qui avait envie de crier au voleur.
L'inconnu n'était point un voleur, mais un liomme haletant et bien pressé.
— Venez, docteur, me cria-t-il d'une voix entrecoupée, venez de suite... avec moi... sauver la vie... à une jeune fille... hydropique... qui va mourir... elle perd son eau... et pousse des cris... à fendre l'âme...
— Et depuis combien de temps a-t-elle cette... fuite?
— Depuis tnidi, niais elle souffrait moins que maintenant.
Je suis peu crédule à l'endroit des jeunes filles hydropiques, cependant je compris que mon
intervention pourrait être dans ce cas très proiiipicment nécessaire, et je suivis l'inconnu rue X'*', 11° 25.
Je trouvai une jeune tille de seize ans, qui se tordait sur son lit en proie A de vives douleurs; une brave femme de mère en pleurs, un grand irère barlni, un autre moustachu formaient le fond du tableau.
Je r.e m'étais pas trompé dans ma supposition. Après examen, je reconnus une hydropisie... Agée de neuf mois... et à terme. La présence de la mère m'inquiétait peu, une mère qui croit que son enfant va mourir a le pardon facile; les Irères me gênaient davantage. Il y avait de rémotion sur leurs figures énergiques, mais l'émotion pouvait, eu pareille circonstance, céder la place à la colère, et je ne me souciais nullement de les avoir pour collaborateurs dans la petite opération que la nature semblait vouloir mener à bien toute seule.
La famille attendait pleine d'angoisses l'oracle que j'allais rendre. J'avais besoin de faire un prologue à la comédie qui allait se jouer; il fallait, avant tout, me débarrasser de la famille.
— Je réponds de la vie de cette malade, niais j'ai besoin de rester seul avec elle ; veuillez vous retirer dans une autre pièce.
Un soupir de soulagement agita l'atmosphère; le frère moustachu ouvrit la marche un flambeau à la main, la mère prit une lampe pour le suivre, et le barbu, armé du bougeoir, forma l'ar-
rière-garde. Dans leur trouble, ils me laissèrent à tâtons.
Aussitôt que nous fûmes seuls, la jeune fille me dit :
— Vous croyez. Monsieur, que je n'en mourrai pas ?
— Mais non, l'enfant se présente bien.
— Quel enfant?
— Parbleu, le vôtre, celui qui vous devra le jour avant une demi-heure !
Avec une indignation bien scnlie :
— Quelle horreur ! mais je ne suis pas enceinte! vous vous trompez, Monsieur, c'est indigne de m'accuser de pareilles choses.
Comme circonstance atténuante, je dois dire qu'elle avait été soignée pendant cinq mois pour une hydropisk par un prétendu médecin. Inutile d'ajouter que je cherchai en vain le nom du pseudo-docteur dans l'Annuaire médical.
— Mon enfant, nous n'avons pas du temps à perdre à dire des clioses inutiles, il faut vite arranger un petit roman pour éviter le premier choc de la famille.
— Mais c'est donc bien vrai?
— Avant vingt-cinq minutes vous en aurei probablement la preuve vivante.
— Oh! mais alors... tuez-moi! c'est impossible... je veux mourir..., etc., etc.
— Je dois vous dire. Mademoiselle, que je suis crédule comme un bistouri, et que vous pro-
diguez cil vain des talents dramatiques très remarquables. Le temps se passe et toutes vos dcnégations seront étoulîccs par les cris de votre cp.fant... Vite au roman... Voici comment les cliûses se sont passées. C'était un soir, l'escalier était sombre, un homme vous a saisie...
— C'est vrai.
— Vous avez eu peur, la peur paralyse les forces; il a porté sur vous une maiu coupable.
— Oh ! c'est bien vrai I
— Vous n'avez, pas su vous défendre, vous vous êtes évanouie.
— C'est bien cela.
— En revenant à vous, vous étiez déshonorée !
— Oh! oui, Monsieur, c'est bien vrai tout cela.
— Eh! non, ce n'est pas vrai, mais il est nécessaire dans votre intérêt que vos frères croient à cette histoire; ils n'ont pas l'air d'entendre la plaisanterie, et le premier mouvement pourrait être difficile à arrêter.
La jeune fille comprit que la crédulité n'était pas ma vertu dominante, elle prit le parti de se taire et je fis rentrer la famille. Je débitai mon petit speech. Je racontai la chose avec tous les ménagements imaginables, avec toutes les précautions oratoires capables de faire naître l'attendrissement; la pauvre mère était prise, elle pleurait en embrassant sa fille. Les frères étaient immobiles et sombres; mon roman n'avait pas
priis d'eux un succijs d'enthousiasme. L'aîné, le moustachu, un ex-lieutenant de spahis, poussa un effroyable juron.
— C'est X***, j'en suis sûr... le misérable, il faut que je le trouve.
— Partons, dit le b.irbu.
Et ils s'élancèrent comme une trombe à la recherche de X***.
Le sieur X'** ne m'inspirait qu'une médiocre commisération. Je devinai une séduction accomplie à la faveur des relations amicales avec la famille. Lès frères étaient partis, mon but rempli, je me préoccupai beaucoup moins du reste. J'envoyai la mère à la recherche d'une layette et je restai seul avec la servante qui me parut être de moitié dans la confidence.
Une demi-heure après, on pouvait recommencer le mot de Charles X : il y avait un petit Français de plus. La mère et l'enfant se portaient bien. Je procédais dans une pièce voisine aux premiers soins que réclamait cet enfant de l'amour; tout à coup, je vis apparaître, par la porte entrebâillée, le profil d'une ligure longue, blême et effarée. — Je sentis que cette tête appartenait au séducteur, il jeta autour de la chambre un regard timide, qui eu sonda tous les recoins eu un instant. Il n'était pas prévenu de l'événement et cependant il n'en parut pas surpris ; il savait à quoi s'en tenir sur l'hydropisie et ses suites, peut-être un de ces zéphirs amoureux qui sont chargés de transporter sur leurs ailes le pollen
des fleurs, lui avait-il porté à travers l'espace les premiers vagissements de son fils.
Le jeune homme blOme fit deux pas en avant, son œil d'un bleu paie et terne s'arrêta sur moi, je compris qu'il avait peur et qu'au moindre mouvement il disparaîtrait au plus vite. Il est des gens que malgré soi, à la première vue, on compare à quelque chose : ce jeune Lovclace, qui ressemblait à un pierrot nuil désenfariné, devint pour moi le sujet d'une comparaison fort triviale. J'en demande pardon au lecteur, mais je ne trouvais pas autre chose; il me fit l'eflet d'un lapin vidé.
— Entrez, Monsieur, lui dis-je, je crois que vous n'êtes pas de trop ici, et que vous êtes pour quelque chose dans ce qui s'y passe.
— Hélas, oui ! Monsieur, mais je vous assure...
— Quoi ?
— Q.ue ce n'est pas ina faute.
— Parbleu ! c'est la mienne, peut-être? Enfin ce qui est fait est fait; voilA un enfant qui a besoin d'un père, j'aime à croire que vous remplirez votre devoir en galant homme.
— Oh ! Monsieur, c'est bien mon intention .
— L'enfer est pavé d'intentions excellentes; à votre place, pour qu'on n'en doute pas, je m'exécuterais sur-le-champ.
— Comment faire aujourd'hui? Il est trop tard, la mairie est fermée.
— On n'a pas besoin de tant de cérémonies
pour reconnaître son enfant, si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et écrivez ce que je vais vous dicter.
— Dictez.
« Je déclare être le père de l'enfant du se.xe « masculin que mademoiselle Z... a mis au « monde aujourd'hui cinq mars mil huit cent « soixante. »
— Très bien, signez maintenant; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.
— Pourquoi cela?
— Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu a l'air furieux, le moustachu me semble exaspéré.
— Les frères le savent!!! (De pile il devint vert.) Alors je suis perdu !
— Le fait est que la situation est tendue. C'est un motif de ne plus perdre de temps; partez.
— Je n'ai plus de jambes, docteur.
— Eh ! eh ! Voilà le quart d'heure de Rabelais qui v.i sonner; il faut solder la carte à payer du sentiment. — Eh I eh! jeune gandin, vous vous introduisez dans une famille honnête, vous séduisez une jeune fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que l'accident n'aura pas de suites! P.irdieu! la chose serait commode, vous n'avez donc jamais vu les drames de l'Ambigu? Vous ne savez donc pas qu'il
faut toujours i la Cm des pièces que la vertu triomphe? Eh! eh! si je ne me trompe, la vertu ce n'est pas ici le gandin, vous avez deux remords, l'un barbu et l'autre moustachu qui courent apri!;s vous pour vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont la mine de gens qui vont tuer quelqu'un : au fait pourquoi se gêneraient-ils? Que voulez-vous qu'on fasse à des gens qui tuent l'homme qui a tué l'Jionneur de leur sœur? Eh ! eh ! eh ! vous avez en ce moment une drôle de figure, et si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, ils seraient, pour quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que pour le bon motif.
— Ah ! Monsieur, je vous en supplie, aidc/.moi à sortir de ce mauvais pas.
— Il n'y a qu'un moyen, je vous l'ai indiqué, c'était le clicmin de fer, mais vous avez perdu vos jambes; je ne puis cependant pas vous emporter sur mon dos, eh ! eh ! ch !
— Mais j'épouserai, j'épouserai, tout de suite si on veut.
— Il est un peu tard pour épouser tout de suite, la mairie est fermée, comme vous disiez tout à l'iieure, et j'avoue que je lî'ai pas qualité pour remplacer M. le maire et ses adjoints.
— Si je m'y engageais par écrit !
— C'est une idée, je ne sais trop ce que vau-
dra votre engagement, mais enfin ce sera toujours mieux que rien.
Il ajouta sur le papier qu'il venait de signer : « Et je m'engage à épouser la demoiselle Z .., « aussitôt que les lonnaliiOs nécessaires seront « remplies. •>
Il était temps; des pas rapides se firent entendre dans l'escalier, la retraite était coupée. Je me préparai à sauver au moins une des oreilles du Lovelace. Lorsque la porte s'ouvrit, il avait disparu. L'agitation d'un rideau m'indi(^ua dans quel terrier il avait cherché un gîte. Les frères jetèrent un regard de colère sur l'enfant.
— Nous ne l'avons pas trouvé, mais il vie:idra ici bien sûr; nous le prendrons à la souncière,-et nos comptes seront réglés en famille.
— Q.uand vous l'aurez, tué, pensez-vous qu'il épousera votre sœur?
— Lui, épouser? allons donc!
' — Q,ui sait î
— Quand on veut épouser, on n'agit pas comme un gredin ; on parle à la famille.
— Tenez, lui dis-je, en lui tendant le papier, s'il ne parle pas, il écrit. Lisez.
— A tout péché miséricorde, dit la mère qui rentrait avec la layette.
Ils passèrent dans la chambre de la jeune mère que je n'avais pas voulu rendre témoin de ces péripéties dramatiques.
— Docteur, me dit le moustachu, c'est vous qui avez arrangé cela, je vous en remercie pour
— lOI —
ma sœur. X*** vous doit un beau cierge, car si je l'avais rencontré, je l'éventrais comme un lapin.
Ma comp-iraison me revint donc à l'esprit et je me pris à rire. J'avais grand appétit et je partis retrouver mon potage en songeant que Lovelace était tombé sur une Clarisse beaucoup plus rusée que lui. X**' m'attendait dans la rue; il me remercia avec effusion.
— Jeune homme, la leçon a été rude, racontez-l;\ à vos amis pour qu'ils en profitent. — Et ne placez jamais votre fils dans les zouaves : s'il ressemble A son père il ne ferait pas son chemin dans cette partie-l;\.
Un mois après, je recevais une lettre qui m'annonçait le mariage de M. X'** avec mademoiselle Z.
DrJouLiN, (L'Événement.)