L'INCONVÉNIENT D'AVOIR DES DENTS
Aiit : Dans la vigne à Claudine.
Quoiqu'en tous lieux on dise :
o Rien n'est tel que les dents, »
Je n'ai pas la bêtise De donner li-dcdans; Car, si le pren:ier homme Sans une dent fut né, Le monde pour la pomme N'eût pas été damné.
Ces dents, dont l'amant vaute L'éclatante beauté, Et dont le gourmand chante L'heureuse utilité.
De notre premier âge Sont le premier tourment.
Et leur chute présage Notre dernier moment.
De belles dents, sans doute,
J'aime l'accord parfait;
Mais que de maux nous coûte
Ce funeste bienfait 1
La perte de la belle
En qui tout nous séduit,
Fait moins soufïrir que celle
D'une dent qui nous fuit.
XO
Des serpents qui se tordent La dent donne la mort; L'ours et le lion mordent, Le chien enragé mord ; Et que Dieu vous préserve Du méchant, du jaloux, Qui dans l'ombre conserve Une dent contre vous !
Les dents ont droit de plaire A l'heure des repas ; C'est un mal nécessaire, Je n'en disconviens pas; Encor, souvent cruelles Jusqu'en leurs fonctions.
Que nous procurent-elles?
Des indigestions.
Les dents ne servent guère Qu'à causer du chagrin...
Oui, jusqu'à ma dernière.
Ce sera mon refrain...
Puis, qu'un morceau l'emporte A la lin d'un repas.
Je m'écrirai : o N'importe!
Pour boire, il n'en faut pas. »
Désaugiers.
VIEILLERIES
M. *** ayant été blessé à la tête d'un coup de mousquet au siège de Li Roclielle, les chirurgiens qui lui mirent le premier appareil lui dirent que le coup était fort dangereux, et qu'où
voyait sa cervelle. — Ah! parhJcii, dit-il, messieurs, prenei^-eu un peu, et l'envoyci dans un linge au cardinal de Richelieu, qui me dit cent fois par jour que je n^en ai point.
Le comte de Bussi s'étant allé promener aux Petites-Maisons, pour y voir les fous, demanda à l'un d'eux, qui lui paraissait plus tranquille que les autres, pourquoi il était là. « Monsieur, lui dit-il, on m'enferme ici pour une maladie qui s'appelle folie parmi nous, et que parmi vous on appelle vapeurs. »
(Journal de Paris.)
Louis XIV fut attaqué vers le milieu du mois d'août 17x5, au retour de Marlyj de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s'enflèrent, la gangrène commença à se manifester. Le comte de Stairs, ambassadeur d'Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne passerait pas le mois de septembre. Le duc d'Orléans, qui, au voyage de Marly, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa personne Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi, lui donna un élixir qui ranima ses forces. II mangea^ et l'empirique assura qu'il guérirait. La foule qui entourait le duc d'Orléans
diminua dans le moment. « Si le roi mange une seconde fois, dit ce prince, nous n'aurons plus personne. »
(Galerie de l'ancienne cour.)
Scarron fut un jour surpris d'un hoquet si violent que ceux qui étaient auprès de lui craignirent qu'il n'expirât; cependant ce symptôme diminua. Le fort du mal étant passé : n Si jamais, dit-il, j'en reviens, je ferai une satire contre le hoquet. » Ses amis s'attendaient à toute autre résolution que celle-là; mais il fut dispensé de tenir parole : il ne revint point de cette maladie, et le public a perdu la satire qu'il se proposait de composer.
Peu d'instants avant que de mourir, comme ses parents et ses domestiques, touchés de son état, fondaient en larmes : « Mes enfants, leur dit-il, vous ne pleurerez jamais tant que je vous ai fait rire. »
(Scaroniana.)
Le fameux Dominique, Arlequin de la Comédie italienne, vint consulter le célèbre Sylva, qui ne le connaissait pas.
— Je n'ai pas d'autre remède à vous indiquer, lui dit le docteur, que d'aller souvent voir jouer Arlequin ; son jeu naïf dissipera votre mélancolie.
— Ce remède ne me convient pas, répondit Dominique; je suis le seul liomme dans Paris qui ne puisse en faire usage.
— Pourquoi cela?
— C'est que je suis Arlequin.
La duchesse de Marlborough pressait son mari de prendre médecine. Le glorieux général faisait la grimace.
— Ah ! s'écria la duchesse avec cette chaleur qui lui était habituelle, que je sois pendue si cela ne vous fait pas du bien!
— Allons, mylord, dit froidement le docteur Carth, avalez : d'une façon ou de l'autre, vous y gagnerez! ...
GuÉRARD, (Dictionnaire d'Anecdotes).
Un prince en voyageant, pour son plaisir sans doute.
Peut-être aussi pour sa santé, (Il n'importe lequel), tomba malade en route. C'était près d'un village, il y fut transporté.
Très grave était sa maladie.
Elle exigeait de prompts secours,
Tout annonçait l'apoplexie;
A la saignée on eut recours.
Comme il tendait le bras au frater de province
Qu'on venait de faire appeler,
« Ne tremble pas, lui dit le prince, — Moi, monseigneur? c'est à vous à trembler. •
La comtesse de Maure avait toujours ou croyait avoir quelque grande incommodité, et avait sans cesse quelque lavement dans le corps. Une de ses parentes lui laissa du bien en mourant, et ce qu'il y avait de plus considérable était un bon nombre d'écus d'or, que cette femme, je ne sais par quelle fantaisie, avait mis dans une seringue. M™= de Rambouillet disait : « Voilà du bien qui vient à la comtesse de Maure dans la forme la plus agréable qu'il lui pouvait convenir. »
Tallemant des Réaux.
Le comte de Lauraguais a envoyé la question suivante à la Faculté de Médecine :
« Messieurs de la Faculté sont priés de donner en bonne forme leur avis sur toutes les suites possibles de l'ennui sur le corps humain, et jusqu'à quel point la santé peut en être altérée. »
La Faculté a répondu que l'ennui pouvait rendre les digestions difficiles, empêcher la libre circulation, donner des vapeurs, etc., et qu'à la longue même il pouvait produire le marasme et la mort.
Bien muni de cette pièce authentique, M. le comte de Lauraguais s'en est allé chez un commissaire, qu'il a contraint à recevoir sa plainte
contre M. le prince d'IIénin, comme homicide de Sophie Arnould, depuis cinq mois et plus qu'il n'a bougé de chez elle.
Grimm, (Correspondance).
Le poète Saint-Amand se trouva un jour dans une compagnie où il vit un homme qui avait les cheveux noirs et la barbe blanche. Comme cette différence paraissait assez bizarre à la compagnie, et que chacun en demandait la raison, Saint-Amand dit : « Il y a lieu de croire que monsieur fatigue beaucoup plus de la mâchoire que du cerveau. »
11 est trop vr.ii que la belle Seymours, Créole aimable et languissante,
N'est que d'hier convalescente.
Et, toutefois, déjà réve aux amours.
« Çà, lui dit un gros moine austère en ses discours. Renoncez à jamais aux tendres bagatelles Et consacrez à Dieu le reste de vos jours...
— Mon père, les nuits en sont-elles? »
Pus.
L'abbé de Voisenon étant malade, son médecin lui ordonna de prendre, dans la matinée, une pinte d'eau légèrement purgative. Il revint le soir, et demanda quel elîet avait produit le remède.
— Aucun, lui répondit-on,
— Avez-vous tout pris?
— Non, seulement la moitié.
Le docteur se fâcha sérieuseinent.
— Eh! mon ami, ne vous emportez pas, dit l'abbé. Comment voulez-vous que j'avale une pinte? regardez-moi bien, je ne tiens que chopine.
Il était en effet fort petit et d'une structure très délicate. (Paris, Versailles et la prov.)
du Deffant était la personne la plus égoïste que l'on connût. Elle avaii une maladie qui l'obligeait à passer dans son lit plus de la moitié de sa vie, ce qui ne ne l'empêchait pas de recevoir beaucoup de monde. Un jour plusieurs visites arrivèrent à la fois chez elle; elle était couchée. On se plaignait en entrant de la fraîcheur de la chambre :
— Comment, dit-elle, il fait donc bien froid? On l'assura qu'il gelait à pierre fendre; alors
madame sonna précipitamment : on était charmé, on crut qu'elle allait demander du bois; point du tout :
— Apportez-moi, dit-elle, un couvre-pied d'édredon.
Après avoir donné cet ordre, elle parla d'autre chose.
{Choix d'anecdotes.')
Le duc de Bourgogne, frère aiué de Louis XVI, d'une complcxion délicate, était souvent souffrant ; la maladie dont il mourut ayant pris un caractère sérieux, les courtisans ralentirent leurs visites, et allèrent de préférence chez le duc de Berry (depuis Louis XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler : « Bombelles, lui dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est que c'est ici la chambre de la douleur, et chez Berry c'est la chambre de l'espérance. »
Alisan de Chazet, (Mémoires).
Le docteur Chirac fut appelé auprès d'une dame qui était malade. Pendant qu'il était dans l'antichambre, on y dit que les actions (de la banque de Law) avaient beaucoup diminué. Le docteur, qui avait beaucoup de papier sur le Mississipi, fut saisi de cette nouvelle, et s'étant assis auprès de la malade pour lui tater le pouls, il se dit à lui-même : « Ah! mon Dieul cela diminue, cela diminue, cela diminue. » En l'entendant parler ainsi, la malade se mit ;\ crier; ses gens accoururent ; elle dit : « Je vais mourir, M. de Chirac vient de crier trois fois en latant
mon pouls: « Il diminue! » Le docteur revint à lui, et dit: « Vous rêvez! votre pouls b;it à merveille, et vous vous portez bien. Je m'occupais des actions du Mississipi, sur lesquelles je perds, puisqu'elles baissent. » La dame malade fut ainsi rassurée.
Madame, duchesse d'Orléans,
(Correspondance) .
Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui dès les premiers jours se présenta comme mortelle. Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot : Il faut. Le roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante : n faut! il faut!
Chamfort.
M. l'abbé de Voisenon a passé sa vie à être mourant d'un asthme et à se rétablir un instant après. C'est un fitit, qu'un jour à la camp.igne, se trouvant à l'article de la mort, ses domestiques l'abandonnèrent pour aller chercher les sacrements à la paroisse. Dans l'intervalle, le mourant se trouve mieux, se lève, prend une redingote et son lusil, et sort par la porte de derrière. Chemin faisant, il rencontre le prêtre qui lui porte le viatique, avec la procession; il se
met à genoux comme les autres passants, et poursuit son chemin. Le bon Dieu arrive chez lui avec les prêtres et ses domestiques; on ne trouve plus le malade, qui, pendant qu'on le cherchait dans la maison, tirait des lapins dans la plaine.
Grimm, (fiorrespondaucv) .
Le roi (Louis XV) dit un jour avec le plus grand sang-froid à Mme de Mailly, sa maîtresse : « Je ne suis pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en saviez la raison, vous ne la désapprouveriez pas. Je souffre en expiation de mes péchés. » Et cependant, il passait avec Mme de Mailly la nuit suivante. Rien n'était donc si triste ni si sauvage que ces petits soupers, quand les repentirs du roi le tourmentaient, et, depuis la mort de M. de Vintimille, jamais il n'y faisait gras les jours prohibés. Une autre fois, se trouvant malade et réduit, le soir, à souper de lait, il persista, le matin, ;\ iaire maigre un jour d'abstinence en disant : « Il ne faut pas commettre des péchés de tous les côtés. »
{Mémoires du duc de Richelieu.) *
On prétend que le médecin Bouvard répondu
à l'abbé Terray, qui se plaignait de souffrir comme un damné : k Q,uoil déjù, Monseigneur? «
On disait à Delon, médecin mesmériste : a Eli bien, M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir? — Vous avez, dit-il, été absent, vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »
Chamfort.
Capreron, dentiste du roi, ayant limé une dent à M. le dauphin, le pria, à la fin de l'opération, de vouloir bien demander pour lui le cordon de Saint-Michel. M. le dauphin, riant et lui montrant une dent très saine, lui dit : « Capreron, ce serait pour trop peu de chose ; mais quand celle-là se gâtera, nous verrons. » — Il n'en eut que cette plaisanterie.
Marquis de Valfoîs's, (Souvenirs).
M. de Lalli Tollendal, avant sou départ pour le gouvernement de Pondichéry, était à dîner chez M™= de G... avec plusieurs dames et seigneurs de la cour. Il y avait là un vieux militaire à bons mots, qui riait et criait par inter-
valles, parce qu'il avait un rhumatisme goutteux qui contrariait sa gaieté. Comme les accès de ses souffrances étaient violents, chacun s'empressait à indiquer son remède, comme cela se pratique. Une personne de la compagnie dit qu'il n'y en avait point de plus efficace que la graisse de pendu, dont il fallait se frotter. « Où trouver de la graisse de pendu ? — Chez Chariot, le bourreau qui demeure à Villeneuve. »
Remarquez que l'on était au dessert ; on avait sablé le Champagne. On fait la partie d'aller chez Chariot. M. de Lalli emboiie dans sa voiture le vieux miUtaire qui, jurant, criant et souffrant, fut conduit à la maison de M. Chariot, ce grand-maître des hautes œuvres, qui, fort honoré de cette visite, donna autant de graisse qu'on eu voulut. Après, M. de '.alli demanda à voir son cabinet d'histoire r'-turelie, qu'on lui avait beaucoup vanté. Chariot commença par lui montrer des potences, des cordes, etc. ; ensuite il ouvre une petite armoire, il tire un damas, et, le faisant voir à M. de Lalli : « Tout ce que je vous ai présenté jusqu'ici, dit-il, ne sert qu'au supplice de ces gueux, de ces pauvres diables qui sont fripons parce qu'ils u'ont pas le moyen d'être honnêtes gens. Mais voici pour les nobles; voici pour vous, monseigneur, qui êtes un très lionnète geiitilliormne. » M. de Lalli et toute sa suite rirent beaucoup de la simplicité de M. Ciiarlot;
nulis M. le gouverneur de Pondichcry aurait pu regarder cela comme uu présage.
Favart, (Mémoires).