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L'IMPRÉCATION DU MORCEAU

DE VlktiVE

Un cercle de fer étreint mon cr.ine et, de minute en minute, une invisible main resserre tortionnairement l'écrou. Contre mes tempes

endolories, mes artères battent à coups redoublés, béliers obstinés, pendant que mes extrémités se glacent d'un froid mortel.

Je sens dans mon estomac (tel un fort navire désemparé roule, au hasard des vagues), oui, je sens dans mon misérable estomac des ondulations profondes, des soulèvements alternes qui montent par instants jusqu'au pharynx et vont le déborder. Une mer acide brûle mes parois et le pyrosis y applique sans pitié ses fers chauds.

Je n'ai même plus la force d'entr'ouvrir mes yeux, et par la nausée, le spasme et l'ine.xprimable angoisse, j'entends que s'élève vers moi du fin fond de mon estomac tourmenté l'imprécation du morceau de viande :

« A mon tour, je te tiens, meurtrier !

« Hier, je vivais, tout heureux de vivre. J'étais ton innocent compagnon, malmené souvent ; mais je m'en contentais, et je me croyais quitte en te donnant mon lait et mes engrais, tout ce qui était de moi.

Œ Par surprise, traîtreusement, tu m'as mis à mort de ta main, de cette main que je te léchais...

a Sans trembler, tu m'as arraché de ma peau sanglante; tu m'as, par morceaux, découpé sans pâlir; tu m'as, sans remords, disposé sur le gril ardent ou jeté dans l'odieuse marmite, et, sans que ton être entier se soulevât d'horreur, tu m'as ingurgité...

« Maintenant, c'est la victime qui devient le bourreau; je me venge!

« A mon tour, je te tiens, meurtrier!

« Quoil tu plaides, homme culinaire? — Ma chair, réponds- tu, t'était nécessaire, indispensable 1

« Gourmand et menteur! Te suis-je donc à toi plus indispensable et nécessaire qu'aux quatrevingts centièmes de ton espèce humaine, qui, sur l'orbe terrestre, depuis l'mdénombrable Indou jusqu'au paysan de tes montagnes et de tes plaines, s'abstiennent à jamais de chair et ne tuent pas pour vivre?

« Tes dents ne t'ont-elles pas immutablement et sans appel désigné ce que tu mangeras? As-tu seulement, comme tous les carnivores, des dents pour la déchirer, cette chair que tu as la prétention de manger? Mais tu n'as reçu que des molaires et tu n'as même pas, malheureux ! des canines comme le dernier macaque d'Algérie, qui, plus sobre que toi, ne vit que de grains et de fruits.

« Qiioi encore ! Tu invoques tes docteurs à Ion aide: tu ne peux te passer de nourriture animale dans les villes?

a Et qui te force à vivre dans tes villes, où tu respires, benêt! l'air que ton voisin a expiré; où tu te tasses et entasses jusqu'à superposer même tes charognes, au lieu de vivre au large dans le bien-être, de dilater tes poumons dans ta force et ta liberté 1

« Tais-toi donc, et frémis, scélérat! Par l.i tombe de Brisse le baron I sur toi je me venge et je venge la nature eniière !

« Dans ton œsophage dévasté, de tout mou poids je pèse sur tes intestins indûment raccourcis, plus lourd qu'un article de Sarcey! Je t'étoufFe à la Ibis et je t'empoisonne, et par moi tu souffres A ton tour, et par moi tu vas à ton tour périr!

« J'ai déjà lâché dans les cavernes de ton charnier l'essaim des fièvres pernicieuses, sthéniques ou asthéniques; la putride, la muqueuse et la typhoïde se disputent entre elles ton cas, proie dévolue, et dans ton gazomètre infâme j'ai déchaîné les gaz sans nom, internes combattants subtils et brutaux.

« Je te voue aux gargouillements, aux borborygmes, aux éructations, aux flatuosités honteuses!

« Je te livre encore à la colique, aux tranchées, à la diarrhée, à la constipation, à la dyspepsie, au choléra, à la peste! Meurs dans la fièvre, dans les convulsions, les sueurs, par l'atroce agonie, mordu, rongé, ulcéré, percé, torturé, rompu, tenaillé, exaspéré! Crève, devenu objet d'horreur et de dégoût même pour tes proches, ballonné, malodorant et même contagieux]

« Ça t'apprendra à manger de la viande!...

« Peuple, Monselet te trompe II I »

Nadar.

NOUVELLES A LA MAIN

Conversation surprise entre sénateurs :

— Où achetez-vous donc vos dents?

• — Chez X...

— Elles ont l'air très bien conditionnées.

— En efTet, elles jouent admirablement la nature. Elles jouent tellement la nature, que quelquefois elles vous font mal.

Une jeune femme charmante et nerveuse reçoit la visite de son médecin.

— Ah! docteur, fait-elle languissamment, je souffre beaucoup... le sommeil est très agité, toujours des rêves I

— On peut rêver sans être souffrant, fait savamment observer le prince de la science.

— Oui, répond l'élégante malade, mais les , rêves que j'ai sont d'une intensité effrayante,

et ne me laissent aucun repos. Ainsi, tenez, cette nuit j'ai rêvé que je me mariais. Eh bien! à part l'église, la mairie, enfin la cérémonie que je n'ai pas vues, tout était d'une ré.iliié absolue.

Le docteur sourit :

— Alors, madame, vous allez bientôt rêver que vous avez besoin de moi.

Le médecin en chef d'une ville d'eaux avait défendu le melon à ses malades, vu la cholérine qui régnait dans le pays.

Un de ses clients le surprend, l'autre jour, à table, en face d'une énorme tranche du fruit si sévèrement prohibé par lui.

— Comment! docteur, vous mangez du melon, après les recommandations que...

— Oui, dit le docteur en l'interrompant, mais je le saupoudre de bismuth I

X..., auteur dramatique, qui compte de nombreux succès, était assis devant le perron de Tortoni et dégustait savamment un verre d'absinthe.

Sa femme vint à passer.

— Je t'y prends, lui dit-elle sans trop d'aigreur; tu sais que le médecin t'a interdit l'absinthe...

— Chère amie, interrompit le coupable avec empressement, je te prie de regarder cette bouteille placée sur le plateau I

— Eh bien?

— Je prends de l'absinthe, c'est vrai, mais je la prépare à l'eau de Vichy!

Une vieille fille, dont la figure a servi de cible

à la petite vérole, demandait à Grévin si les ravages du mal se voyaient beaucoup.

— Oh ! répondit galamment le célèbre caricaturiste, avec un sou de mastic, il n'y paraîtra presque plus.

Un millionnaire parisien, atteint d'une affection déclarée mortelle, obtient d'un célèbre praticien de l'opérer.

Le millionnaire guérit et demande au chirurgien combien il lui doit, eu ajoutant :

— Vous m'avez sauvé la vie !

— Vous me devez 3000 francs, répond le chirurgien.

— Oh ! que c'est cher ! ne pourriez-vous pas me passer cela pour 1500 francs?

— Vous estimez votre vie 1500 francs?

Comme vous devez savoir mieux que moi ce qu'elle vaut... j'accepte!

Entendu à l'Eldorado, par Ducastel.

— Comment appelez-vous celui qui tue son pcre ou sa mère?

— Un parricide.

— Celui qui tue son frère?

— Un fratricide.

— Et celui qui tue sou beau-frère?

— Un insecticide; parce qu'il détruit l'époux de sa sœur.

Le docteur X... est atteint de cette horrible maladie qu'on nomme la pierre ; mais il supporte ses souffrances avec tant de résignation, tant de philosophie, que le professeur X... disait de lui :

— C'est à croire qu'il a la pierre... philosophale.

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