‹ Les Juifs dans le moyen âge Elektronische DatenChapitre 2 sur 34 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

En 1821 l’Académie royale des inscriptions et belles lettres proposa, pour sujet de prix, d’examiner l’état civil, littéraire et commercial des juifs de France, d’Espagne et d’Italie. Quoique je ne pusse donner alors que peu de temps à ces recherches , je concourus néanmoins, et l’Académie décerna à mon travail, en 1823, une mention très-honorable. Je sentais mieux que personne ce qui y manquait pour qu’il fût digne d’ètre publié : ayant donc repris ce travail , j’y fis de grands changements. Je m’aperçus aussi que l’histoire des juifs du midi de l’Europe ne pouvait pas se détacher convenablement de leur histoire dans d’autres contrées ; aussi, sans avoir la prétention de faire une histoire universelle des juifs dans le moyen âge, je les considérai dans leur ensemble, et je rassemblai tous les traits propres à faire connaître leur état et leur conduite en Europe.

C’est là l’ouvrage que je livre actuellement au public. Je n'ignore pas que mon essai historique est susceptible d’une bien plus grande ex tension ; mais j’ai pensé que les traits en seraient mieux saisis si on les trouvait dans un cadre plus resserré. L’histoire des juifs éparpillés en Europe a pour le lecteur l’inconvénient de présenter une foule de faits isolés, ce qui impose à l'historien l’obligation de les rapprocher et de ne pas se perdre dans les détails, afin que le lecteur ne se rebute posé le suivre dans ce dédale.

INTRODUCTION

On n’a peut-être pas été assez frappé de tout ce qu’a d’étonnant l’exemple , unique dans les annales du monde , d’une tribu de pasteurs qui, tour à tour asservie ou même esclave, et puis libre, finit par être expulsée de sa patrie, se disperse dans toutes les parties du monde , et se trouve aujourd’hui partout, sans perdre nulle part sa nationalité et son culte antique ; rendant haine pour haine partout où on la persécute, se civilisant et s’éclairant là où on la traite avec justice et humanité ; d’une tribu qui a vu sortir de son sein la religion la plus compatible avec la raison , si on ne la juge que sous le rapport philosophique, sans que cette tribu en ait voulu adopter laj moindre chose ; d’une horde arabe qui, ayant gardé les troupeaux en Mésopotamie, est parvenue à tenir les banques et à donner des leçons de finances aux hommes d’État en Europe.

Son attachément aux institutions de Moïse , qui avait cherché à isoler son peuple de tous les outres , n’est pas ce qu'il y a de plus singulier dans son histoire. Manou a donné un code semblable aux Indous. Ce législateur aussi a rendu inséparables la religion, la justice et la police, et a élevé une barrière entre les Indous et les autres peuples. Les habitants de l’Inde sont restés fidèles à leur régime théocratique, tout comme les juifs tiennent aux institutions de Moïse. Le Coran a produit un effet semblable sur les sectateurs de Mahomet. En général chez les Orientaux , crédules à cause de leur ignorance et de la vivacité de leur imagination , indolents à cause du climat, tout législateur qui parle au nom du ciel, et qui a le génie nécessaire pour commander à ses semblables , laisse des

INTRODCCnO.N.

traces profondes de son règne dans les contrées où il a commandé, et se fait obéir pendant des milliers d’années. S’il lui plaît de partager son peuple en castes, et d’assujettir toutes les actions de la vie à des observances religieuses, on se soumet invariablement à ces séparations, à ces pratiques dévotes. Dans l’Orient, les opinions sont immuables comme les moeurs et comme les costumes. Il faut de violentes révolutions pour que les peuples y changent d’idées ; ils s’attachent à leurs croyances à cause des persécutions mêmes par lesquelles on veut les leur arracher.

La dispersion des juifs sur le globe n’est pas non plus ce que leur histoire offre de plus étonnant : d’autres peuples ont eu ce sort. Nous voyons les Bohémiens dispersés de manière à ne plus savoir d'où ils sont venus. La race nègre aussi s’est répandue jusque dans la mer du Sud. On a voulu voir dans la dispersion des juifs un châtiment du ciel, une vengeance du meurtre commis sur le Christ ; mais quand ils étaient captifs en Égypte et puis à Babylone, ils n’avaient pas commis de meurtre sur le juste : la Providence ne venge pas surtout un peuple et à perpétuité le crime d’une ville ou d’une époque.

Ce que la présence des juifs en Europe et dans d’autres parties du monde a de vraiment singulier, et ce qui constitue le principal phénomène de leur existence parmi les nations occidentales, ce sont , si je puis m’exprimer ainsi, cette vitalité qui se soutient en dépit de toutes ies persécutions, ce caractère arabe , ce sang bouillant , cette âpreté des passions, cette aptitude à tout ce qui peut améliorer leur situation matérielle. Toutes ces qualités ont résisté à des influences de diverses espèces , aux calamités qui sont venues accabler la nation , et au temps , qui use tout et efface jusqu’aux facultés intellectuelles. Ce qui est encore surprenant, c’est ce mélange de fanatisme et de cupidité, qui ordinairement s’excluent ou se nuisent, et qui, chez les juifs, se sont trouvés alliés d’une manière presque harmonieuse. Les peuples qui se croient les élus de la Divinité, et obligés, en cette qualité, à manifester des sentiments haineux pour tous les réprouvés qui n’adorent pas Dieu de la même manière qu’eux, sont habituellement ceux qui avancent le moins leur prospérité temporelle, et qui entendent le plus mal leurs intérêts terrestres. Chez les juifs, le spirituel et le temporel marchaient avec accord. Tandis que les rabbins s’extasiaient sur les profonds mystères qu’ils découvraient dans la combinaison des lettres qui composent le texte de la Bible, le

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peuple juif s’enrichissait par ses spéculations , et vingt fois dépouilé de son gain légal ou illicite, il recomposait vingt fois sa fortune.

Ce que l’on trouvera surtout étonnant, c’est la supériorité de leurs spéculations mercantiles à laquelle les peuples d’Europe rendaient hommage malgré eux. Le clergé persécutait les juifs comme ennemis du christianisme ; le peuple les maltraitait comme enfants d’Israël et comme usuriers ; les rois les exploitaient comme une mine à argent, et les abandonnaient quelquefois à la fureur populaire, ne rougissant pas de s’emparer de tout ce que les juifs en fuyant étaient obligés d’abandonner ; et quand le clergé, le peuple et les rois avaient assouvi leur haine et leur avidité sur ces étrangers qui avaient su s’enrichir à leurs dépens, on sentait souvent qu’il n’y avait pas d’hommes plus habiles que les juifs pour trouver de l’argent quand on n’en avait pas, et par conséquent plus utiles à la société, surtout dans un temps où' gouvernements et particuliers étaient souvent embarrassés pour se tirer de leur état nécessiteux . Ce besoin qu’on avait des juifs , et qu’on reconnaissait tou t en les haïssant et en les persécutant , est un trait caractéristique du moyen âge. Au reste, il n’y a peut-être pas de peuple dont l’histoire présente plus d’événements que celle des juifs ; il est bon de les rappeler ici, avant d’entamer leurs tristes aventures

Ils se montrèrent d’abord dans l’histoire comme une tribu nomade sur les bords de l’Euphrate, où aujourd’hui encore un grand nombre ' de tribus ne vivent guère autrement que les anciens patriarches. Ils se rapprochèrent de l’Ègypte, eurent des démêlés avec les habitants, et furent faits prisonniers. Un homme de génie, Moïse, les tira de cette servitude, les conduisit, dans les déserts de l’Arabie, et leur donna cette constitution théocratique , qui est encore leur code, et qui a servi à leur donner du courage , de la nationalité et une unité que rien n’a pu rompre. Aussi , quoique entraînés plus tard dans la captivité des Perses à Babylone, iis ne cessèrent de rester une nation ; et quand ils revinrent en Judée , ils firent de la théocratie le fondement de leur organisation sociale, en y mêlant seulement le goût des rêveries cabalistiques qu’ils avaient empruntées des Chaldéens.

Voisins des Phéniciens, ils furent initiés dans l’esprit du commerce, et ce goût leur resta comme celui de la théologie orientale. Us ont continué les Phéniciens, et tandis que ceux-ci ont depuis longtemps disparu de la scène du monde, les anciens habitants de la Judée font

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encore honneur par leurs entreprises commerciales à leurs premiers maîtres, les négociants de Tyr et de Sidon. Ce fut parmi les Israélites que, dans le iv c siècle avant notre ère, l’un des Ptolomée, roi d’Égypte, choisit des colons pour ranimer le commerce d'Alexandrie. Ils peuplèrent d’autres villes de l’Égypte et des contrées asiatiques voisines de la Méditerranée et de la mer Rouge ; ils y eurent des magistrats, des synagogues et des écoles.

Ils tirent partie du royaume de Syrie. Antiochus IV, ignorant quelles profondes racines avait jetées chez eux le mosaïsme , si bien adapté à leurs mœurs , voulut extirper cette religion qui gênait la politique des rois ; les juifs répondirent à cette tentative par une révolte : et les Macchabées rendirent l'indépendance à la nation, sans pouvoir lui rendre le bonheur dont elle avait joui anciennement lorsqu’elle menait encore une vie nomade. Des factions qui s’appuyaient sur le sacerdoce la déchirèrent, et les Romains subjug uèrent la Judée. Cependant les empereurs tirèrent peu d’avantages de cette conquête, ils ne purent la maintenir qu’en exterminant ou dispersant les habitants.

Si après cette dispersion un nouveau Macchabée se fût présenté pour rallier les fugitifs et les tenir réunis sous le sceptre du sacerdoce ou de la royauté, peut-être posséderaient-ils encore une partie de la Syrie ; mais le sort ne leur donna que des rabbins , qui disputaient dans les écoles sur l’interprétation de leurs lois antiques ; abandonnés à leur destin, les bannis se dispersèrent partout.

On devait croire alors qu’ils se fondraient et disparaîtraient dans la masse des nations étrangères auxquelles ils se mêlèrent, mais il en fut tout autrement. Ils sont restés Israélites, et partout où quelques familles ont pu se réunir, ils ont remis en vigueur les institutions de leurs ancêtres, et ont pratiqué en commun les usages de leur ancienne patrie. Si par un de ces événements qui n’ont rien d’impossible, cette patrie se rouvrait un jour pour eux, ils y rapporteraient, malgré tant de siècles de dispersion , une grande partie des opinions et des sentiments qui étaient particuliers aux anciens habitants de la Judée, et auxquels les rabbins qui ont voulu interpréter les lois de Moïse ont ajouté encore bien d’autres croyances.

Déjà avant la naissance du christianisme il existait chez les juifs diverses sectes religieuses, telles que celle des pharisiens, vrais fakirs qui plaçaient la religion dans la pratique de cérémonies et de coutumes

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minutieuses, se plongeaient dans le mysticisme, et excitaient l’admira» tion du peuple par les tourments volontaires qu’ils s’imposaient ; la secte des sadducéens qui rejetaient une grande partie des livres et dogmes des juifs, et s’en tenaient au Pentateuque ; enfin les Esséniens, mystiques retirés dans la solitude, moines juifs, qui vivaient très-sobrement du travail de leurs mains.

Les juifs d’Alexandrie, étant sans cesse en contact avec les philosophes et les sophistes de l’école de cette ville, prirent insensiblement une teinte de la pilosophie grecque, et surtout du platonisme que l’école d’Alexandrie renouvelait en y mêlant des rêveries orientales. Philon, voulant persuader aux Grecs que les principales idées de leurs grands philosophes, surtout de Platon , avaient déjà été émises dans les livres mosaïques, donna à la Bible une interprétation à laquelle les anciens juifs n’avaient sûrement pas songé; il subtilisa le mosaïsme.

Ce fut bien pis quand les idées gnostiques se répandirent dans les écoles tant juives que grecques et chrétiennes d’Alexandrie et de Syrie. On vit alors des amalgames monstrueux du mosaïsme, du platonisme et des doctrines orientales. C’est ainsi que Basilide enseigna que l’Être suprême ne se manifeste que par sept puissances qui sont autant de qualités inhérentes à son essence, et que ce Dieu invisible fait gouverner ce monde par l’archonte ; que ce monde est un mélange de lumières et de ténèbres, et qu’il tend à se débarrasser de ces ténèbres, pour n’être que lumière pure, de même que l’homme, qui est un monde en petit, doit tendre à se débarrasser de tout mélange terrestre pour s’élever aux régions célestes , la demeure des esprits purs. C’est ainsi que Valentin établit son système des éons , qui sont autant de manifestations de la divinité suprême , incompréhensible pour tous les êtres, et dont est émané le démiurge créateur d'un monde, imparfait à cause de la chute des germes de la vie dans le hylé ou la matière, dont il doit se purifier peu à peu. C’est ainsi que d’autres gnostiques judaïsants développèrent leur système des émanations qui, partant du grand être, diminuent de perfection par degrés, mais qui finiront par être toutes absorbées à la fin dans l’ineffable, l’incompréhensible, la mer de lumière d’où elles sont sorties.

Cependant ces doctrines moitié philosophiques, moitié théologiques, furent loin de devenir aussi populaires, aussi générales parmi les juifs, que celles qui furent enseignées dans leur ancienne patrie, les bords de l’Euphrate. Les écoles d’Alexandrie et de Syrie s’éteignirent avec leurs

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spéculations abstraites : mais les écoles des réfugiés en Mésopotamie curent une vogue extraordinaire. Il y avait des rabbins à qui la renommée attribuait vingt-quatre mille disciples. Rien de philosophique n'entra dans les systèmes des maîtres de ces écoles florissantes ; elles furent toutes théologiques.

A mesure que l’on s’éloignait des temps où le peuple juif avait erré dans les déserts, on avait multiplié les interprétations de ces lois antiques et religieuses que Moïse avait annoncées comme venant de la main de Dieu même sur le mont Sinaï. Il s’était formé une classe nombreuse de théologiens uniquement occupés à interpréter la loi. En Égypte les thérapeutes se retiraient dans la solitude pour chercher les sens cachés du texte primitif : car déjà on ne se contenta plus du sens le plus clair ; on voulut trouver dans ces paroles si simples de profonds mystères.

Il existait d’anciennes traditions sur le sens qu’il fallait attacher aux paroles de Dieu, et sur les préceptes qui devaient compléter sa loi. On prétendait qu’outre les commandements que Dieu avait fait écrire par Moïse, il lui en avait enseigné beaucoup d’autres que Moïse avait transmis ensuite oralement aux chefs du peuple. On distingua donc la loi écrite et la loi orale; l’une simple , positive, antique; l’autre diffuse, vague et hérissée de commentaires et d’explications.

Les pharisiens s’attachaientstrictement à ces traditions, et voulaient qu’on s’y conformât aussi scrupuleusement qu’à la loi môme. Quand les juifs après leur exil établirent des écoles tant en Palestine qu’en Mésopotamie et en Perse , les traditions sur la loi orale devinrent le principal sujet des explications des docteurs. Juda surnommé le Saint, que les juifs comptent comme le troisième prince de la captivité, c’est-à-dire comme le successeur de Gamaliel et de Siméon, dans le commandement de la nation juive après la dispersion, rédigea un recueil méthodique de ces traditions divisé en six sections , pour servir de code civil et canonique à ses compatriotes. Dans ce recueil 'étaient rapportées les opinions et décisions des anciens docteurs de la loi au sujet des affaires civiles et religieuses , sans qu’on les eût accordées entre elles.

Il aurait été digne d’un grand génie de faire pour les juifs dispersés un code de morale et de religion qui leur eût rappelé les maximes vertueuses des anciens patriarches, et qui dans la terre étrangère leur eût donné des consolations, et les eût encouragés à la vertu. Les

INTRODUCTIOS.

juifs auraient montré ce code comme un document précieux aux peuples chez lesquels ils se seraient établis. « Voyez, leur auraient-ils dit, quelle est la morale, quels sont les préceptes de nos chefs ; nous sommes dignes de votre sympathie ; un peuple qui professe une religion semblable mérite l’hospitalité que vous lui accordez. Nous ne sommes pas chrétiens, mais nous sommes religieux, a

La Mischnah, ou le code de Juda le Saint, n’est point ce recueil idéal. Il parle des semences de la terre, des offrandes, des purifications, d'une foule de pratiques minutieuses, des objets purs et impurs, toutes choses de peu d’importance pour un peuple malheureux auquel, avant tout, il fallait des préceptes simples et une morale pratique.

Cependant il faut convenir que cette idée d’une prédilection exclusive de Dieu pour le peuple juif, et cette espérance d’un avenir brillant, que ses livres sacrés laissent percer souvent, contribuaient à le préserver du désespoir, et relevaient en lui la dignité de l’homme. 11 pouvait se consoler de toutes les injustices des nations par la persuasion qu’il n’en restait pas moins le peuple chéri de Dieu, et qu’un jour il rentrerait triomphant avec le Messie dans la terre promise. C’est peut-être la principale raison qui a empêché le peuple juif de périr.

Les écoles s’emparèrent de la Mischna, la commentèrent à leur tour, et le rabbin Yochanan l'augmenta d’un autre recueil de décisions de docteurs, de sentences, de paraboles, sous le nom de Gémare. Ce fut la réunion de ces deux recueils que les juifs de Palestine révérèrent bientôt sous le nom de Thalmud de Jérusalem. Dans la suite un autre rabbin, Rav-Asché, composa une autre Gémare pour servir de complément à la Mischna, et donna ensuite lieu au Thalmud de Babyione, plus diffus, plus minutieux et plus puéril encore que celui de Jérusalem, et, de plus, empreint d’un esprit de polémique contre le christianisme, qui devint le prétexte d’odieuses persécutions de la part des chrétiens. Ce n’est pas que ce livre ne renferme beaucoup de traces de l’antique sagesse des nations. Cette foule d’anecdotes, de contes, d’allégories, de paraboles, dont il est parsemé, en diminuait l’aridité et contribuait à le rendre populaire ; cependant ces avantages sont de peu de valeur devant la critique que la raison fait d’un recueil semblable.

Plaignons un peuple chez lequel la science des hommes les plus

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instruits n’a pu produire que des recueils aussi incohérents, aussi puérils, aussi superstitieux. D’abord le style, mêlé de chaldéen, de persan, de grec, de syriaque, n’est plus cette langue si simple, si naïve, dans laquelle est racontée l’histoire des premiers hommes. Ensuite il règne des contradictions entre les préceptes de la Mischna et ceux de la Gémare ; la Mischna elle-même rapporte, comme nous avops vu, des décisions qui se contredisent. Aussi les partisans et les adversaires du Thalmud trouvent également dans ce recueil des armes pour se combattre. C’est ainsi qu’on pourrait tour à tour prouver par le Thalmud que les rabbins prêchent et condamnent la tolérance, approuvent et rejettent l’usure, recommandent et méprisent l’agriculture, honorent et dégradent les femmes.

Un recueil semblable ne pouvait enfanter que des rêveries et des disputes : les unes et les autres ont abondé dans les écoles juives de l’Orient. L’histoire du Thalmud est une preuve déplorable des égarements de l’esprit humain. Les choses les plus simples devenaient pour les docteurs de la loi des sujets d’arguties ; ils cherchaient des mystères dans les phrases les plus claires, les plus insignifiantes ; ils se livraient aux conjectures les plus extravagantes, enfin leur déraison allait jusqu’à soutenir que chaque passage de la Bible était susceptible de soixante et dix et même de six cent mille explications différentes. Aussi ne se faisaient-ils pas faute de les multiplier.

Il y en avait qui s'attachaient à la combinaison et à la forme des lettres qui composent les mots de la loi, et y découvraient des finesses inconnues ; ce qui fait penser à un savant moderne que peut-être les juifs avaient comme les Égyptiens un alphabet dont les lettres figuraient les images des objets 1 . Ce fut surtout l’école des cabalistes qui se livra à de semblables puérilités, école tout infectée de l’esprit fantasque des rêveurs orientaux.

Au milieu de cette fureur de commenter, d’expliquer, d’interpréter, on oublia presque la Bible ; du moins finit-on par élever le Thalmud aussi haut que la loi de Moïse ; quelquefois même on osait assigner au Thalmud le premier rang. On connaît la comparaison employée par l'auteur de Massekelh-Sopherim ou addition au Thalmud, et d’après laquelle la loi de Moïse ou la loi écrite est comme l’eau, la Mischna

1 Chiarini, Théorie du judaïsme. Paris, 1830, 2 vol. in-8‘>. Ouvrage dont l'auteur emploie des raisonuements pleins de Gel pour prouver que les juifs haïssent les chrétiens.

IHTRODCCTION.

comme le vin, et la Gémare comme une liqueur aromatique. Les rabbins érigeaient tout en précepte et en dogme ; chaque décision des docteurs delà loi consignée dans le Thalmud devenait obligatoire.

L’étude du Thalmud fut représentée comme une vertu, une occu* pation préférable à toute autre, et imposée comme devoir à tout jnif, presque depuis son enfance. C’en était déjà assez pour égarer les esprits et embrouiller la raison. Cependant les livres rédigés dans le même sens se multiplièrent.

Il parut des Yalkouts et des Midraschim pour expliquer ce que le Thalmud ne paraissait pas encore éclaircir suffisamment. On fit des abrégés d’un livre volumineux que l’on ne croyait devoir assez multiplier, et dans lequel on cherchait des conseils et des décisions pour tous les cas de conscience. Le Thalmud fut l’oracle des rabbanites , c’est-à-dire de la masse des juifs. A la fin on sentit le besoin d’arrêter ce débordement d’explications et de commentaires. Le Thalmud fut presque solennellement clos vers le vi° siècle ; ce qui n’empêcha pas d’autres rabbins, distingués par le nom de sebouréens, de gratifier encore leur nation de nouvelles explications et sentences, véritable superfétation d’un recueil déjà beaucoup trop diffus et casuistique.

Ceux qui n’y trouvaient pas assez de mystères donnèrent la préférence au Zohar, commentaire obscur des cinq livres de Moïse, qui fut composé, à ce que prétendirent les cabalistes, par Akiva Ben- Joseph qui fut mis à mort lors de la révolte des juifs sous Bar-Cocheba, ou par son disciple Siméon Ben-Yochaï. « Dieu avait choisi Akiva, disent-ils, pour qu’il fit des montagnes d’interprétations sur chaque trait des lettres de l’alphabet avec lesquelles est écrite la loi de Moïse. «Cependant le Zohar n’est pas aussi ancien ; c’est un livre d’une obscurité rebutante ; néanmoins une secte juive, celle des chasidim, regarde comme méritoire de le lire sans le comprendre, et même d’y fixer simplement les yeux chaque jour.

C’est encore à Akiva que les juifs attribuent, probablement avec aussi peu de fondement, le livre Yetzirah ou de la Création du monde des anges, dont les paroles passent pour avoir un effet magique ; d’autres l’attribuent au patriarche Abraham, tandis qu’ils font à Adam l’honneur de le regarder comme auteur du livre Raziel, à l’aide duquel on peut de même conjurer les esprits malins , guérir les malades et prévoir l’avenir. On peut juger si, avec leur ignorance et leur désir de voir renaître le royaume d’Israël, les juifs consultèrent ces

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livres mystiques , et s’il y eut des rabbins disposés à les leur expliquer et commenter.

Il a fallu entrer dans ces détails sur la littérature théologique des juifs de l’Orient pour voir quelle éducation reçut ce peuple qui allait se mêler aux habitants de l’Europe. La destinée, sévère pour lui, ne lui donna d’autres maîtres que des sophistes, des rêveurs mystiques, des casuistes. C’était être doublement malheureux que de subir l’exil, et de n’avoir d’autre guide religieux et moral que des livres propres seulement à égarer l'esprit et à rendre ces émigrés suspects partout où ils allaient. Sans doute peu de familles émigrées s'acheminaient avec cet encombrement de livres mystiques ; mais presque toutes avaient l’esprit imbu des extravagances enfantées par les écoles de Sora et de Babylone, et transmettaient à leurs enfants l'attachement aux pratiques et aux croyances absurdes que les docteurs de ces écoles avaient érigées en dogmes. Le même peuple, qui n’avait pas voulu de maîtres et qui avait laissé détruire Jérusalem plutôt que d’obéir aux Romains, porta patiemment, dans son exil, ce joug que les docteurs imposaient à son esprit; il s’était révolté contre les empereurs, il fut l'esclave du Thalmud ; se consolant, au reste, dans tous les malheurs, par ce dogme de ses docteurs, que quiconque est circoncis est dans le chemin le plus sûr de la félicité éternelle.

AU MOYEN AGE

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