LES JOIES
Manuel, qui suecéda au roi Jean, rendit la liberté aux juifs émigrés ; mais ce bienfait fut suivi de rigueurs qu’il n’avait pas donné lieu de craindre ! c’est que, voulant s’allier avec Ferdinand le Catholique, et ayant besoin d’une dispense du pape pour le mariage de sa sœur, il fut obligé, peut-être malgré lui, de se conformer à la politique et aux préjugés de Rome et de l’Espagne, et de sévir contre les juifs et contre les Mores pour faire preuve de dévouement *,
Il s’était à peine passé quatre années depuis l’expulsion des juifs de l’Espagne, lorsqu’ en 1496 un édit de Manuel ordonna un bannissement semblable ; il y joignit même l’ordre cruel d’arracher aux parents les enfants au-dessous de quatorze ans pour les faire baptiser. D’après le rabbin Samuel Usque, on menaça les parents de les priver à jamais de la vue de leurs 61s et de leurs 6lles, s’ils n'embrassaient aussi le christianisme : il ajoute qu’une foule de juifs se tuèrent de désespoir *. C’est ce que confirme l’historien portugais Osorio : quoique chrétien , il convient que la conduite du roi Manuel était injuste ; mais il croit que la sainteté du but excusait le moyen odieux qu’on employait *, sophisme par lequel on a toujours cherché à colorer les persécutions religieuses.
Tant de tyrannie navra le cœur des réfugiés, qui n’avaient que trop de motifs de se souvenir des calamités de leur première émigration, et qui ne voyaient aucune terre voisine disposée à les recevoir. Celte fois beaucoup d’entre eux , cédant à la nécessité , aimèrent mieux abjurer le judaïsme que de s’exposer aux horreurs d’un second exil, et prirent les noms des grandes familles de noblesse qui les assistèrent au baptême. Mais, ayant l’esprit frappé encore de la persécution abominable de Torquemada, et instruits par le bruit public de la situation déplorable dans laquelle le saint office tenait les convertis en Espagne , ils demandèrent que l’inquisition ne fût pas établie en Portugal avant vingt ans. Leur crainte de l’arbitraire de l’inquisition leur fit même stipuler que lorsque cette institution serait établie, les accusés auraient au moins la faculté de connaître d’avance les témoins, et que dans le cas de condamnation leurs biens ne seraient point enlevés à leur famille*. C’étaient de bien faibles garanties que deman-
1 Lloreote, Histoire critique de l'Inquisition d’ Espagne, tome II. — F. Gordo, Mémoire sur les juifs de Portugal.
* Consolaf de Yrraél, dial. 3*. — * De rebut Emanutlis, lib. I, cap. 8.
4 Monteiro, Bisloria de la Inquisicion de Portugal, tome II, lib. II, cap. 42.
AC MOYEN AGE
daient les juifs contre la tyrannie des inquisiteurs ; on voit quelle réputation odieuse ces hommes avaient acquise dans l’espace de peu d’années. Le roi consentit à ces demandes, et renouvela son assentiment en 1507.
À celte époque on leva aussi la défense qui avait été faite aux chrétiens convertis d'émigrer avec leurs biens. Ils essuyaient, malgré leur conversion, de violents outrages de la part des Portugais, qui ne voulurent jamais les considérer comme de vrais chrétiens, tandis que les juifs les qualifiaient du sobriquet de girouettes. En 1506 la populace, irritée de ce qu’un juif converti avait mis en doute un prétendu miracle d’une image de l’église d’Abrantès, tomba impitoyablement sur les maranes, et en massacra un grand nombre. Ce fut probablement pour faire cesser ces rixes sanglantes que don Manuel ordonna qu’à l’avenir il ne serait plus fait de distinction entre chrétiens anciens et nouveaux.
Il parait que les juifs qui n’avaient pas voulu embrasser le christianisme furent chassés du Portugal avec la même inhumanité qu’ils l’avaient été de l’Espagne. A Lisbonne le peuple pilla leurs maisons, déshonora les femmes, et massacra les habitants. Ce furent des moines qui l’encouragèrent à ces atrocités : si l’on en peut croire l’assertion des auteurs hébreux, ces moines promirent des indulgences à ceux qui tueraient des juifs ou des judaïsants. On ajoute que les autorités civiles furent étrangères à cette émeute, et qu’elles procédèrent même à une enquête contre les plus coupables 1 ; mais l’histoire se tait sur le résultat de cette enquête.
Les Israélites qui sortirent du Portugal se rendirent pour la plupart en Italie ou à Constantinople, où ils eurent une synagogue, une école, et même une imprimerie, qui a fourni dans la suite un grand nombre d’éditions de livres hébreux. Ils ont toujours été méprisés par les Turcs, mais au moins ils n’ont plus été persécutés par un clergé et des peuples fanatiques.
Ceux que la peur avait convertis en Portugal furent en grande partie des chrétiens assez tièdes , et penchèrent longtemps pour les coutumes et superstitions de leurs pères; on dit même que jusqu’à nos temps plusieurs familles ont pratiqué en secret les rites du culte
1 Sam. üsque, Consolaç. de Ysraël. — Salomon Ben-Virga, S chevet Jehuda, chap. 60.
mosaïque * ; beaucoup de convertis émigrèrent pour pratiquer en liberté le culte de leurs pères ; aussi leur défendit-on de nouveau de quitter le Portugal. Lorsqueaprès des plaintes fréquentes on voulut enQn instituer, en 1534, uneiuquisition pour surveiller leur conduite et punir leurs fautes, ils firent valoir leurs stipulations, et obtinrent en effet qu’on respectât leurs privilèges , mais ce ne fut pas pour longtemps ; l’Église voulait absolument persécuter. Deux ans après l’inquisition fut introduite en Portugal d’un commun accord entre le pape et le roi 4 , sous prétexte de poursuivre non-seulement les judaïsants, mais aussi les hérétiques, c’est-à-dire ceux qui professaient les nouvelles doctrines du protestantisme. Depuis lors les bûchers affreux de l’inquisition, renouvelés de temps en temps , quoique moins fréquemment qu’en Espagne, et transportés même au delà des mers, répandirent une si grande terreur que les restes du judaïsme s'effacèrent peu à peu, et qu’il ne fut plus question de juifs dans le royaume : cependant on défendit et permit tour à tour aux juifs convertis de quitter le Portugal.
Un académicien de Lisbonne, Ribeiro dos Santos, auteur de mémoires sur la littérature sacrée des juifs portugais 4 , avoue que les chréticnsdu Portugal ont de nombreuses obligations, sous le rapport des études, aux juifs qui s’étaient établis dans le royaume. « En effet, dit-il, nous leur devons en grande partie les premières connaissances de philosophie, de botanique, de médecine, d’astronomie et de cosmographie , ainsi que les éléments de la grammaire de la langue . sacrée, et presque toutes les études de la littérature biblique. Ce qui contribua encore beaucoup à répandre ces connaissances, ce fut l’introduction ou la perfection de la typographie portugaise, surtout de l’hébraïque, qui nous mit à même d’entrer en concurrence avec les nations les plus avancées de l’Italie et de l’Allemagne. » L’expulsion de tant d’hommes utiles, qui eut lieu dans le temps même où les expéditions et conquêtes maritimes enlevèrent à la Péninsule des milliers de Portugais, et où l’on fonda trop de couvents, bâta la décadence de la population du royaume *.
1 Basnagc, Histoire des Juifi, tome IX.
1 Voyez la bulle du pape parmi les preuves, n. 120 du tome II de l'Elist. gén. de ta maison royale de Portugal, par Cajelaa de Sousa.
* Insérées dans le tome II des Memorial da lilleralura porlugueta, Lisbonne, 1792, in-4«.
* Mtmoria para a hiltoria d» Agrieultura em Portugal, dans le même volume.
AD MOYEN AGE
Un phénomène elhnographique, c’est l'existence de deux espèces de juifs dans les anciennes possessions portugaises au Malabar , parti* culièrement à Cochin, les uns noirs , et les autres blancs ou plutôt très-basanés , et probablement établis depuis moins longtemps sur cette côte que les noirs, avec lesquels ils refusent de s’allier 1 . Peutêtre ces noirs sont-ils venus très-anciennement de l’Afrique.
En Espagne tous les supplices furent à peine capables d’étoulTer l’ancien esprit national chez les juifs convertis quoiqu’ils ne pussent ignorer que la moindre pratique d’un ancien usage mosaïque suffisait pour les faire accuser et condamner. Ils se plaignirent dans la suite auprès de Charles-Quint de cet acharnement de l’inquisition , qui épiait leurs moindres actions et contrôlait leurs paroles. On poussait la surveillance jusqu’à observer le samedi les cheminées des maisons habitées par les convertis, afin de noter comme des indices de judaïsme celles d’où il ne sortait aucune fumée pendant ce jour fêlé par les juifs* ; état vraiment insupportable pour des hommes qui, d’ailleurs flétris du nom de nouveaux chrétiens, étaient peu estimés de leurs concitoyens, et délaissés par le gouvernement. Il paraît que des prélats ou d’autres personnages marquants de la cour de Charles-Quint empêchèrent que leur demande ne fût prise en considération ; ils continuèrent donc de gémir sous l’oppression du tribunal redoutable jusqu’à ce qu’ils se fussent confondus avec les autres citoyens, et que les progrès des lumières eussent enfin inspiré une horreur générale contre les meurtres affreux qualifiés du nom d ’aulo-da-fé.
1 Pereira de Paiva, Nolicia dos Judeos de Cochim. Amsterdam, 1686, in-4", cité par Grégoire, Histoire des sectes religieuses, tome lit, liv. V, cbap. 8.
* Salomon Ben-Yirga, Shevet Jchuda.