‹ Les juifs et l'antisémitisme: Israël chez les nationsChapitre 36 sur 69 · Voyez ci-dessus p · texte numérisé non relu

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1. Parmi les musiciens qui ont essayé de doter TÂngleterre d'une musique anglaise, beaucoup sont d'origine juive : ainsi J. Nathan, sir Julius Benedict, sir M. Costa, F. Cowen, sir A. Sul* livan.

chez lui, c'est par Tefifort de la mise en œuvre et le voulu de la composition, par le sens critique, par une sorte d'éclectisme. Pour Meyerbeer, le fond, chez lui aussi, est allemand ; a-t-il quelque chose de juif, c'est la faculté de s'approprier, tour à tour, le goût ou le style allemand, italien, français; c'est l'art de les associer, sans toujours réussir à les fondre ensemble. Il est juif en tant qu'il semble cosmopolite, qu'il sait emprunter à des peuples différents des éléments contraires. C'est chez lui, surtout, que l'esprit de combinaison prédomine. A ce titre, il est éminemment représentatif. A lui pensait Wagner, en refusant aux juifs tout génie créateur. S'il est vrai que la musique juive est une sorte d'amalgame de styles divers, quelque chose de composite, comme le nom dont s'était affublé l'auteur de Y Africaine, cela est surtout vrai de Giacomo Meyerbeer. Mais cela ne constitue pas une musique nationale juive; cela en est plutôt la négation. Y a-t-il parfois chez Meyerbeer (et j'en dirai autant de Mendelssohn) une inspiration proprement Israélite, c'est l'inspiration religieuse, c'est l'austère écho biblique qui traverse telle page du Prophète.

Et maintenant, faut-il nous demander quel sera le rang des musiciens Israélites, de Meyerbeer, notamment, dans l'histoire de l'art? Ce n'est pas ici le lieu*.

1. Je remarquerai en passant qu^un des premiers détracteurs de Meyerbeer a été son congénère Mendelssohn, importuné sans doute des succès, au théâtre^ d^un artiste qu'il se sentait infé-

Le fait est que Topera, un royaume qui, lui aussi, a ses révolutions, est demeuré, tout un demi-siècle, sous le sceptre de Meyerbeer. C'est déjà un long règne pour un juif d'originalité mince. On a dit de lui que, à force de volonté, il s'était élevé du talent au génie : beaucoup de talent cuisiné dans beaucoup de patience, notait, je crois, Thomas Graindorge. Cela encore pourrait être donné comme un trait de race ; car, nous le savons, ce qui fait la force du juif, c'est une ténacité souple.

Quant à n'accorder à l'auteur des Huguenots que du savoir-faire, de la facture, des trucs de métier, ou encore la science de l'effet, l'entente du décor, la connaissance de la scène, l'art d'exploiter une situation de théâtre ou une idée musicale, comme ses congénères de la Bourse exploitent une situation de place, il faudrait, pour cela, ignorer le duo de Valentine et de Raoul, ou l'acte de la cathédrale dans le Prophète. Ses opéras français pourront passer de mode, comme son Crociato et ses opéras italiens ; il n'en restera pas moins qu'un juif berlinois aura donné, à deux générations de chrétiens, le sentiment du sublime. Certes, sa musique a vieilli ; nous en sentons aujourd'hui les taches, l'artiûce. Elle nous choque par ses italianismes, par la banalité de ses formules, ou la vulgarité de son instru- .mentation. De tous les compositeurs de son siècle.

rieur. (Voyez les lettres de Mendelssohn Bartholdy, Briefe atu den Jahren 1830-1847, passim. (Leipzig, H. Mendelssohn.)

Meyerbeer n'en a pas moins été le plus dramatique. On peut railler, avec Wagner, l'opéra historique, trouver que c'est un genre faux, bâtard ; on est libre de préférer le drame lyrique et les symboliques légendes. Cela n'empêche que cet opéra historique a régné sur les deux mondes, et que Meyerbeer en a marqué l'apogée. Juif ou chrétien, c'est assez pour la gloire d'un artiste.

Ainsi donc, qu'on leur concède, ou qu'on leur refuse Ja spontanéité de l'art, l'imagination, la force créatrice, il est manifeste qu'il n'y a plus, chez les enfants d'Israël, de génie national. U y a, seulement, des facultés qui se rencontrent plus souvent chez les juifs que chez d'autres : l'esprit de combinaison, le don d'adaptation, Tart d'associer des éléments divers, l'aptitude à comprendre des génies nationaux différents ^ Au fond, cela se ramène toujours à ce que nous avons appelé la faculté maîtresse du juif, à sa capacité d'assimilation.

£n dehors de cette flexibilité, de cette élasticité intellec* tuelle, je ne sais trop s'il reste à ses artistes ou à ses écrivains quelque chose de spécialement juif. Vous noterez bien, chez eux, deux ou trois traits; encore sont -ils loin d'être communs à tous. C'est ainsi que nous nous ûgu-

1. De là peut-être le succès des juifs comme exécutants et interprètes de la musique d^autrui. Â cet égard, aucun pianiste peut- - être n*a égalé Antoine Rubinstein. A Bayreuth même, la direction de Parsifal est réservée à un artiste d'origine juive, M. Hermann Lêvy. Le célèbre violoniste allemand, J. Joachim, est lui aussi dlsraël, comme Tétait la grande cantatrice Pauline Lucca. — A rapprocher de ces musiciens les acteurs juifs.

rons parfois reconnaître en eux quelque chose d'oriental. Je leur saurais gré, quant à moi, de nous apporter, sous notre ciel brumeux, un rayon du ciel d'Orient. Mais ce reflet d'Orient, que nous croyons apercevoir dans la prunelle de leurs filles, beaucoup des fils de Jacob l'ont-ils dans Tâme? Alors même que leur imagination nous paraît avoir une teinte orientale, est-ce bien là un fait d'atavisme, un obscur souvenir de Sion et du Carmel, transmis à travers les migra* tions séculaires? — «Ce que vous prenez, chez nous» pour un trait de race, me disait, à ce propos, un israé» lite, n'est le plus souvent que l'empreinte de l'éducation ; les livres y ont plus de part que le sang. Nous nous sommes, si longtemps, tournés vers les collines de Jérusalem, que la vision de l'Orient flotte encore dans nos yeux, que les voix de l'Orient nous tintent encore aux oreilles. Quand nous avons vingt ans et le loisir de rêver, il y a des palmiers dans nos rêves, — plus de palmiers peut-être qu'il n'y en a jamais eu dans la Palestine. De fait, nous ne sommes plus guère Orientaux qu'en tant que nous nous figurons l'être. Comme celui de Disraeli, l'auteur de Tancrède, notre orientalisme est un orientalisme de tête, qui ressemble fort à celui d'un pasteur anglais nourri de métaphores bibliques. »

Un trait fréquent chez les écrivains juifs, c'est l'ironie ; la plupart en ont un grain. On pourrait dire que cela remonte loin chez Israël, jusqu'à cette terrible ironie des prophètes, d'une âpreté parfois féroce. Mais

ce penchant leur vient-il de Juda et d*Éphraïm, ou de leurs pères de la rue aux Juifs ? Plutôt de ces derr niers, croyons-nous, de leurs humiliations, de leurs souffrances. C'est encore un fruit de la persécution, une acre fleur d'amertume, éclose sur les eaux saumâtres des rancunes séculaires. Prend-elle parfois, cette ironie, quelque chose de satanique, cela vient de l'enfer du ghetto et de la longue damnation de la Judengasse; ou bien, c'est le juif baptisé qui, avec Heine, se venge, sur Dieu et sur la société chrétienne, de l'opprobre du baptême forcé*. Opprimés ou disgraciés, Tironie, la raillerie, le sarcasme ont toujours été l'arme des faibles. On connaît l'esprit caustique des bossus, et le judaïsme a été, durant des siècles, comme une difformité. L'i-r ronie du juif n'a du reste rien épargné; il s'est moqué de lui même, comme du reste. Les chrétiens n'ont guère plus mal parlé des juifs que les juifs eux-mêmes. En cela, ils nous ressemblent, à nous Français, et ce n'est peut-être pas leur seule ressemblance avec nous. N'y a-t-il pas, par certains côtés, par la souplesse légère de l'esprit, par une sorte de désinvolture intellectuelle, une secrète affinité entre l'esprit juif et l'esprit fran-

1. n s'en faut, du reste, que Tironie juive ait toujours ce fiel diabolique. Loin de là, témoin Disraeli, Léon Gozlan, Lud. Haléyy et plus d*un écrivain français. £n Allemagne, comme représentant de Tironie enjouée, on peut citer David Kalisch (1820-1872), le populaire auteur de la Posse berlinoise et le fondateur du Kladderadatschj de Berlin.

çais ? Des étrangers Font affirmé. Je confesse l'avoir cru jadis. Cela m'expliquait la prompte acclimatation des juifs sur nos boulevards, et comment, parmi les oracles de nos badauds, il y a tant de Parisiens importés d'outre-Rhin. Mais non, Israël nous a tout bonnement prouvé, par là, sa merveilleuse faculté d'adaptation. — « Prenez garde, me répondait un juif alsacien, ce que vous dites du juif et du Français, d'autres Font dit du juif et de l'Allemand, du juif et de l'Anglo- Saxon. Pour apercevoir des ressemblances différentes, il suffit de changer de place ou de changer de jour. » Je me rappelai, en effet, certaine page de Heine, où le versatile auteur de Lutèce célèbre la parenté de l'esprit allemand et de l'esprit juif, tous deux uniques, par la moralité, par la profondeur de la pensée et le sérieux du sentiments Un israélite anglais ne serait-il pas encore mieux venu à dire que le juif se rapproche de l'Anglo-Saxon, par son esprit pratique et son esprit d'entreprise, par son ardeur contenue, son énergie, sa ténacité? Le juif d'Italie découvrirait aisément des affinités entre le génie italien et la finesse, la fécondité en ressources, la dextérité d'Israël. Et ainsi de suite, en tout pays, même en Russie, où la participation de certains « Hébreux » à la propagande nihiliste pourrait servir de preuve à la parenté du juif et du Slave. C'est là un jeu d'esprit auquel il est facile de se diver-

J. Heine, Shakspearé's Màdchen und Fraiùen, \

tir*. Qu'en conclure, sinon qu'il y a toujours quelque artifice dans les rapprochements de ce genre, et que, de leur passage à travers tous les climats et de leur contact avec toutes les civilisations, les juifs ont gardé une étrange plasticité, qui les rend partout assimilables à leurs compatriotes de souche aryenne?

Inutile, après cela, d'insister sur la rapidité avec laquelle le juif, l'Israélite cultivé surtout, se nationalise dans chaque pays. Mais en devenant Français, Allemand, Anglais, Américain, il garde parfois, à son insu, quelque chose des pays où vécurent ses ancêtres. Je ne dirai point qu'il demeure plus ou moins cosmopolite, le petit nombre seul est cosmopolite ; — mais comparé à nous, il est moins exclusivement national; il a plus d'ouvertures sur le dehors. Les langes traditionnels de préjugés nationaux dont chaque peuple est comme emmaillotté, le juif a moins de mal à s'en défaire. C'est là souvent son originalité et sa supériorité. L'Israélite cultivé arrive, plus aisément que nous, à voir son pays du dedans et à la fois du dehors. Il en sent le génie national comme un indigène, et il le juge comme un étranger.

Par là, Israël reste toujours propre à servir d'intermé-

1. Quelques érudits s'y sont laissé prendre et ont cru découvrir là un argument en faveur de l'origine hébraïque de telle ou telle nation chrétienne. Chez quel peuple ne s'est-on pas flatté de retrouver les dix tribus d'Israël ? Entre les nombreux essais de ce genre, j'en citerai nn, dont le titre parle assez : Anglo-Israël and the Jemsh problem, The ten lost tribes of Israël, found and identified in the Anglo-Saxon Hace, by Th. Rosling Howlett, B. Â. ( Philadelphie, Spaogler, 1892).

diaire entre les divers peuples, à les rapprocher les uns des autres, à les expliquer les uns aux autres. C'est ainsi que Heine et Borne ont jeté par-dessus le Rhin, entre l'esprit français et l'esprit allemand, un pont aujourd'hui en ruine. C'est ainsi encore qu'une mince juiverie du Danemark nous a donné un critique comme G. Brandes, l'homme de l'Europe peut-être qui a le mieux pénétré le génie des diverses littératures.

Nous avons beau battre tous les buissons, impossible de découvrir un génie national juif, ce qui ne veut pas dire que les fils de Jacob, pareils à la statue de Con-* dillac, n'aient d'impressions et d'idées que celles que leur suggère notre contact. Je ne sais si l'âme du Sémite diffère beaucoup de celle de l'Aryen ; mais l'âme juive ne rend pas toujours le même son que l'âme chrétienne. Cela tient à ce qu'elle n'a pas été, conmie la nôtre, bercée dans la crèche de Bethléem, et que la religion laisse sur les âmes une empreinte plus durable qu'on ne l'imagine. Cela tient, non moins, à la longue humiliation d'Israël. J'admets donc volontiers qu'entre le juif et nous, il puisse subsister des différences de caractère, des nuances de sentiment ; mais je ne vois pas que ce soit un désavantage pour nous, et pour notre civilisation. J'ai peu de goût, je l'avoue, pour l'uniformité ; je laisse cela aux jacobins. A mes yeux, l'idéal d'une nation n'est pas un monolithe d'un seul bloc, ni un bronze fondu d'un seul jet. Mieux vaut, pour ud peuple, être formé d'éléments divers et de races mul-

tiples. Si le juif diffère de nous, tant mieux ; il y a plus de chances pour qu'à nôtre monotone et plate culture moderne, en train de faire du globe un potiron bien lisse, il apporte parfois un peu de variété. Je suis tenté de leur reprocher, à ces fils de Sem, comme aux Orientaux qui s'habillent à notre mode, de trop nous ressembler, de trop nous imiter. Mais à quoi bon ! Quand ils n'auraient aucune originalité spécifique, quand ils ne seraient, ainsi que les Slaves, au dire des Allemands, qu'une matière ethnique brute, ne serait-ce rien que de nous fournir l'étoffe de philosophes comme Spinoza, de compositeurs comme Mendelssohn, de virtuoses comme Rubinstein, de poètes tels que Heine, d'orateurs tels que Gambetta, d'actrices telles que Rachel? Lorsque je rencontre le lamentable convoi de ces juifs russes en voie d'exode, qui, refaisant en sens inverse, à des siècles de distance, le long chemin d'exil suivi par les pères de leurs pères, vont chercher la liberté aux pays où le soleil se couche, je me demande si quelqu'une de ces piteuses juives, amaigries par les fatigues de la route, ne porte pas dans ses flancs quelque futur Messie de l'art ou de la science. La mère de Spinoza a dû débarquer ainsi, en fugitive, sur les plages basses de la Néerlande. Quant à moi, pour un métaphysicien tel que Baruch de Spinoza, pour un poète comme Heine, pour une Rachel seulement, — je me résignerais à doubler le nombre des juifs de France.

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