‹ Les juifs et l'antisémitisme: Israël chez les nationsChapitre 51 sur 69 · M. Weîll, le LévUique, introdaction, p. 51 ; Paris · texte numérisé non relu

M. Weîll, le LévUique, introdaction, p. 51 ; Paris

choisie que nous n'avons choisi notre mère, et en changer nous semble presque aussi difficile que de changer de mère. U se trompe, ce Juif; nous nous sentons attachés à la terre de France, comme un arbre tient au sol, par toutes ses racines et ses fibres vivantes. La patrie nous est antérieure ; c'est elle qui nous a portés et nourris; nous lui appartenons, nous sommes Ués à. elle d'un lien indissoluble. Nous faisons corps avec elle; elle est la chair de notre chair, Tàme de notre âme, ou mieux, nous sommes sa chair et ses membres. Nous ne concevons pas que nous puissions être autre chose que Français; elle n'entre pas dans notre cerveau, l'idée de troquer, contre ime autre, notre vieille patrie française. Et cela n'est pas, chez nous, orgueil de race ou gloriole nationale. La France vaincue ne nous en est que plus chère. Elle serait détruite, elle serait partagée comme la Pologne, cette belle et noble France, que nous ne saurions confondre avec les politiciens qui l'exploitent ; elle viendrait, par impossible, à périr comme État, que nous ne nous en sentirions pas moins Français, que nous resterions, devant l'étranger, fidèles au souvenir de la morte, la sentant toujours vivante en nous, conservant sans fin l'espérance de la voir ressusciter. Nous lui dirions, comme le psalmiste, à Jérusalem : « Que ma langue se colle à mon palais, si je t'oublie, ô France! »

Et ce sentiment ne nous est pas particulier, à nous, Français, fils d'une si douce mère et si glorieuse patrie.

Ainsi ont senti, jusque dans leurs abaissements et dans la servitude, nombre de nations chrétiennes, grandes et petites, témoin l'Ilalie, la Pologne, Tlrlande, la Hongrie, la Roumanie, la Grèce. Que dis-je? n'est-ce pas l'exemple que nous a donné tout le premier le Juif, demeuré si longtemps et si obstinément fidèle à la colline de Sion? le Juif qui, durant tant de siècles, a gardé les yeux tristement attachés aux murs en ruines de la cité de David ?

Se choisir une patrie, — si impie que nous semble pareille liberté, — c'est pourtant, il faut bien le reconnaître, un droit que les juifs ne sont plus seuls à revendiquer. Avec le va-et-vient croissant de nos fourmilières humaines autour de notre petite boule de planète, nous voyons, tous les ans, des centaines de milliers de chrétiens qui changent de patrie. Chaque été, passe sur TOcéan tout un peuple d'Allemands, d'Anglais, d'Italiens, de Scandinaves, qui abandonnent la vieille et glorieuse patrie natale, pour aller au loin en chercher une nouvelle. La patrie, pour ces millions d'émigrants, n'est plus la mère adorée que ses enfants ne veulent pas quitter ; c'est une fiancée, jeune ou mûre, une femme qu'on épouse, par amour ou par calcul, et pour les beaux yeux ou pour la dot de laquelle on dit, sans remords, adieu à la vieille mère, — sauf, en cas de désenchantement, à divorcer pour convolera de nouvelles noces. Ce qu'ont fait, sous nos yeux, depuis cinquante ans, des millions de chrétiens (sept ou huit

millions en dix ans), pour posséder un lopin de terre, ou pour échapper aux corvées de la caserne, comment ne serait-ce pas permis à des juifs pour adorer librement le Dieu d'Abraham, ou pour conquérir le droit de devenir pleinement des hommes?

Il n'en est pas^ d'eux comme des nôtres. En réalité, la plupart de ceux d'entre eux qui se pressent vers les mers du Nord ou du Midi ne changent pas de patrie; ils en cherchent une. Et ils sont reconnaissants à qui leur en accorde une. « On ne se fait pas une idée, m'écrivait-on des États-Unis, il y a quelques années, de la joie des juifs russes à se voir traiter en hommes libres, maîtres d'aller et de venir à leur gré. Ils s'en trour vent si heureux que, à peine descendus sur nos quais et ne parlant encore que leur informe jargon, ils se sentent déjà Américains, tout pleins d'affection pour notre sol et d'enthousiasme pour nos institutions. » Je le crois bien; ils sortent de la servitude d'Ép^ypte; le pays qui les accueille est pour eux la terre de la liberté, la nouvelle terre promise. Comment leur faudrait-il longtemps pour s'attacher à lui? Je ne serais pas étonné que, en débarquant, ils en voulussent baiser le sol de leur bouche, comme faisaient leurs pères du moyen âge en touchant la Terre-Sainte.

^ LES JUIFS ET L'aNTISÉMITISUE.

Longtemps, on a pu dire que les juifs étaient des « sans-patrie ». Si cela était vrai, de la plupart d'entre eux, à la un du xviii® siècle, cela ne Test plus à la fin du XIX®. De la Vistule au Mississipi, ils montrent, dans tous les pays de civilisation, un égal empressement à se nationaliser. Après cela, est-ce la peine de se demander si les restes des tribus forment encore un peuple, ou si les minces caillots d'Israël qui nagent à la surface des nations doivent jamais se coaguler en corps de peuple, en État.

Ni Tune ni l'autre question ne saurait concerner les juifs d'Occident. Ils deviennent, chaque jour, davantage. Français, Allemands, Anglais, Américains. L'idée de reconstituer un peuple juif, en Palestine ou ailleurs, les fait sourire. Ils ne sont plus à la recherche d'une patrie, ils en ont trouvé une aux bords des fleuves de l'Occident, et ils ne se soucient point de l'échanger pour les rives désertes du Jourdain. Presque autant vaudrait demander aux Normands de France s'ils veulent se rembarquer pour les fiords de la Norvège, ou à nos Bretons s'ils ne seraient point désireux de repasser la mer pour retourner aux vallées de la Cambrie anglaise.

En est-il de même des juifs de l*Est, massés en colonies compactes dans la Pologne, la Petite-Russie, la Roiunanie? Là survit, souvent encore, le particularisme rabbinique : les communautés Israélites semblent toujours former, au milieu des peuples chrétiens, une nation juive. Malgré cela, je crois que, en Europe, au moins, il en sera de ces juifs de TEst comme des nôtres. Eux aussi finiront par se nationaliser. Jusque dans ces juiveries en apparence fermées, le vieux particularisme fond peu à peu au souffle des vents de TOuest. Comme autrefois chez nous, le grand obstacle à Tassimilation du juif, c'est l'hostilité des gouvernements et l'inimitié des peuples. L'empêchement vient moins de la Synagogue que du dehors, moins du juif que du chrétien. Mais cette hostilité même des mœurs et des lois tend, par les vexations publiques ou privées, par l'émigration forcée ou volontaire, à diminuer l'épaisseur des grandes juiveries ; et cela seul doit faciliter, à la fois, la nationalisation des juifs qui partent et celle des juifs qui restent.

L'ascendant croissant des idées occidentales sur les juifs de l'Est, j'en ai signalé plus d'un indice. Tous cependant ne le subissent pas volontiers. Beaucoup se raidissent contre, en dehors même des Hassidim, des néo-cabbalistes, les plus superstitieux et les plus fanatiques de la plèbe israéUte. Certains rabbins s'inquiètent pour la foi, pour la durée même d'Israël; ils redoutent, après le contact de nos idées et de nos mœurs, la

contagion de notre scepticisme. Les rabbins de l'Alsace et de l'Allemagne, ne l'oublions point, manifestaient des appréhensions analogues vers la fin du xviii® siècle. Ils n'envisageaient pas sans méfiance l'émancipation que leur promettaient les novateurs ; ils ne pardonnaient pas toujours au dévoûment de leurs avocats, les Moïse Mendelssohn, les Dohm, les Cerf-Beer, qui prétendaient rapprocher Israël des Gentils. « Ils craignaient qu'en quittant leur étroite société adossée à la religion, » les juifs ne devinssent infidèles au culte, aussi bien qu'aux coutumes de leurs pères *. Us n'avaient peut-être pas entièrement tort, ces vieux rabbins d'Alsace ou de Silésie ; — l'événement a plus d'une fois justifié leurs craintes ; — ils n'en ont pas moins dû céder à l'esprit du siècle, car ils avaient contre eux le courant de l'histoire. Les juifs de France et d' Allemagne ont renoncé à leur particularisme traditionnel, et où sont les rabbins qui songent à s'en plaindre? La race en a disparu. Il en serait bientôt de même en Pologne, en Russie, en Roumanie, si l'exclusivisme des vieux juifs n'était alimenté par celui des chrétiens *.

1. Vo3'ez la très intéressante étude de M. Tabbé J. Lemann, VEntrée des Juifs dans la société française, p. 408 ; Paris, 1889.

2. On a signalé, dans Tannée 1892, en pays français, à Bône, en Algérie, une manifestation récente de Tancien particularisme juif. Un rabbin du nom de Stora aurait, dans un discours public, m'° ses coreligionnaires en garde contre Téducation française. Je n sais si cet incident nous a été fidèlement présenté. Les critiques c rabbin de Bône me semblent avoir été dirigées moins contre Tédi

— Vous VOUS trompez, diront quelques-uns, les Juifs ne sont pas libres de renoncer à leur particularisme national, car, dans leur religion, les espérances nationales sont intimement liées à la foi religieuse. C'est là le trait essentiel du judaïsme. Nous le savons, nous l'avons déjà constaté ; la nationalité et la religion ont longtemps, chez les juifs, fait corps Tune avec l'autre. Elles ont été entrelacées et comme tressées par les siècles ; mais ce qu'ont fait les siècles, les siècles sont en train de le défaire. Des deux fils tordus et cordés ensemble qui formaient le judaïsme, l'un s'en va en lambeaux, usé par le frottement des âges; l'autre, plus résistant, persiste et dure, Israël est encore, à cet égard, dans un âge de transition. De l'état de groupe ethnique, il est en train de passer à celui de groupe confessionnel. Après avoir été longtemps un peuple, il ne sera bientôt plus qu'une religion ^ C'est une mue, qui, presque achevée en Occident, ne fait que commencer en Orient. Enveloppé longtemps de sa nationalité, comme d'un tégument protecteur, le judaïsme n'en est qu'à demi dégagé ; tandis que sa tête et tout le haut de son corps en sont complètement

cation française que contre l'enseignement sans religion, « renseignement neutre », tel qu'on l'entend ou le pratique souvent chez nous. A cet égard, les griefs de ce rabbin étaient analogues à ceux de notre clergé catholique ; aussi a-t-il été puni, omme un simple desservant: l'administration a suspendu son traitement, ce qui ne parait pas plus légal pour un rabbin que pour un curé. 1. Voyez plus haut, ch. iv et vi.

AQ9. LES JUIFS ET l'antisémitisme.

sortis, ses pieds et ses membres inférieurs demeurent retenus dans la gaine nationale.

Les rites judaïques ont un caractère essentiellement national. Nous avons dit pourquoi : le Talmud a voulu défendre Israël contre l'absorption des Gentils. Les murailles de Jérusalem étaient tombées ; Juda s'est enclos d'une triple haie de rites et d'observances. Ce n'était pas assez pour la Synagogue d'entretenir dans la maison d'Israël le souvenir de ses gloires et de ses tristesses : jeûnes ou fêtes, le rituel s'efforce d'exalter ses espérances. — « Tout le culte, m'affirmait un rabbin d'Orient, repose sur la foi au rétablissement d'Israël. Partout, dans nos prières, conformément aux promesses des prophètes, nous implorons la délivrance de Sion, la réunion des tribus dans leur antique patrie. »

Ces divines promesses, nul doute que des milliers de juifs d'Orient, de Russie, de Roumanie, ne les prennent à la lettre. Ézéchiel, dans la vallée remplie d'ossements, n'a-t-il pas vu les os desséchés se rapprocher les uns des autres, et, au souffle de l'Esprit, les morts se redresser? Beaucoup croient fermement que Jéhovah rassemblera son peuple des extrémités de la terre, pour le ramener dans l'héritage de David. Jusque-là Israël leur semble condanmé au golouss, aux douleurs de l'exil. J'ai rencontré un jeune hakham^ de Petite Russie, un enthousiaste aux yeux noirs inspirés, qu se plaisait à me citer les textes sur lesquels s'appuyaii sa foi, m'alléguant tour à tour la Thora, les pro-

phètes, le TaJmud, Maïmonide, les prières liturgiques ; me démontrant, doctement, qu'un vrai juif ne peut avoir d'autre patrie que la Palestine. Il m'énumérait ses autorités, et, pour mieux me convaincre, il m'en envoyait, le lendemain, une liste par écrit.

« Lisez le chapitre xxx du Deutéronome, me disait-il : — Le Seigneur, ton Dieu, ramènera tes captifs et aura compassion de toi ; et il te rassemblera d'entre tous les peuples... Quand tu serais dispersé jusqu'aux extrémités du ciel, le Seigneur, ton Dieu, te réunira, il te retirera delà; il te ramènera au pays que tes pères ont possédé, et tu le posséderas. — Que vous faut-il de plus net? Et, conformément à cette promesse de la Thora, le juif orthodoxe répète, chaque matin, avant la récitation du Schemah : « Réunis-nous (6 Seigneur!) des extrémités de la terre : brise le joug de notre cou et ramène-nous tête haute dans notre pays ! » Et, ce souhait, il le renouvelle, quotidiennement, dans le Schemona essreh, prière obligatoire pour tous, trois fois par jour, m'affirmait mon jeune docteur : — « Sonne, ô Seigneur, de la trompette de la délivrance I lève le drapeau pour la réunion des exilés, rassemble-nous bientôt et ramène-nous des quatre coins de la terre dans notre pays. Béni soit le Seigneur qui doit réunir les dispersés d'Israël, son peuple I » Et ces prières, auxquelles j'en pourrais joindre bien d'autres, ajoutait mon ardent interlocuteur, voici bientôt deux mille ans que les juifs du monde entier les répètent, le

matin, dans la journée, le soir, implorant, sans se lasser, le rétablissement d'Israël. »

Aucun doute sur le sens initial de ces invocations ; c'est bien le rétablissement de la maison dlsraël et du royaume de David qu'appelaient, de leurs vœux, les débris des tribus. Mais c'est peut-être parce qu'ils l'ont vainement attendue, durant des siècles et des siècles, cette restauration dlsraël, que tant de juifs ont fini par ne plus l'entendre au sens littéral, ou par la reléguer dans la nuit de la fin des temps, comme les chrétiens, le second avènement du Christ. « — L'an prochain à Jérusalem I » continuent à se dire les juifs, à Rosch Haschanah, en fêtant la nouvelle année israélite. L'an prochain à Jérusalem I Ce souhait transmis par la foi opiniâtre de leurs pères, combien, parmi nous, le prennent au pied de la lettre ? Combien même, à Paris, à Berlin, à New- York, en désireraient TaccompUssement? Où sont-ils, chez nous, ces israélites qui se disent tout bas, avec Jehuda Halévy : « En Occident est mon corps, mais mon cœur est en Orient. — Qu'est pour moi l'Espagne, avec son ciel bleu et sa brillante renommée, — En regard d'un peu de la poussière du Temple foulé sous le pas des Gentils * ? »

Jehuda Halévy était le contemporain des croisés, et, à bien des clercs ou des chevaUers d'alors, Jérusalem eût

1 . J ^emprunte la ti*aduction de ces vers à un Juif anglais baptisé qui en donne le texte hébreu : A pilgrimage in the land of my fathers, hy Rêver. Moses Margoliouth, t. II, appendice.

inspiré des sentiments presque analogues à ceux du poète d'Israël. C'était le siècle où tant de Francs, de tous les pays d'Occident, se précipitaient vers la Palestine en criant : Dieu le veut ; car, à nous ^ussi, chrétiens, Jérusalem est quelque peu notre patrie. (Hais les temps ont changé; la pieuse obsession de la Terre-Sainte a pris fin ; juifs et chrétiens n*ont plus les yeux hypnotisés par la colline de Sion. Nous ont-ils Tair d'avoir la nostalgie de Jérusalem, les israélites que nous rencontrons sur le turf, ou sous les portiques de la Bourse? Ceux d'entre eux qui songent à restaurer le royaume de David ne sont guère plus nombreux que les chrétiens qui rêvent encore d'arracher le saint-scpulcre à Tinfidèle. — L'an prochain à Jérusalem ! Mais les juifs de France, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Amérique, qui célèbrent Rosch Haschanah ressemblent-ils à des gen& prêts à tout abandonner pour aller dresser leur tente dans la vallée du Cédron ? Montrent-ils, par leur con^ duite, qu'ils se regardent, dans nos villes, comme des hôtes de passage, en séjour temporaire parmi nous? N'engagent-ils pas des affaires à long terme? N'achètentils pas des terres ? Ne bâtissent-ils point, pour eux et pour leurs descendants, des maisons, des synagogues^ des hôpitaux, des écoles, comme s'ils comptaient demeurer, à perpétuité, chez les fils de Japhet ? Ce que leur reprochent leurs adversaires, ce n'est point d'être prêts à nous quitter, c'est de trop se complaire chez nous.

— Et les vieux juifs de l'Est qui implorent encore-

la restauration d'Israël et la prompte venue du Libérateur, les voit-on réaliser leur avoir pour être libres de se transporter dans leur patrie future? Négligentils pour cela leur commerce, ou diffèrent-ils, quant aux soucis de la vie, de leurs voisins chrétiens? Oui, beaucoup en diffèrent; mais c'est, d'habitude, qu'ils sont plus préoccupés du lendemain. En fait, ils ressemblent singulièrement, ces juifs qui attendent la réunion des tribus, à ces protestants millénaires, comme il en reste encore dans la Grande-Bretagne, qui font des calculs sur l'avènement de la cinquième monarchie annoncée par Daniel. De ces rêveurs anglo-saxons, j'en ai connu : pour attendre l'accomplissement des prophéties, ils n'en vivaient pas moins en bons négociants, et en bons Anglais, Il s'en faut, d'ailleurs, que tous les juifs de l'est de l'Europe entretiennent de pareils songes. Fût-ce un ange du ciel, beaucoup accueilleraient avec une désagréable surprise le messager qui leur viendrait annoncer que, le royaume de Davifi étant rétabli, ils sont tenus 4e retourner aux maigres pâturages de la terre de Chanaan. « Si jamais Israël redevient un peuple, me disait un juif de la Vistule, je demande à devenir consul de Palestine à Varsovie. » Que de milliers de ces fils dégénérés de Jacob feraient le même souhait, réclamant qui Paris, qui Berlin, qui Rome j qui Washington ! Combien se soumettraient à toutes les vexations plutôt que de retourner aux rocailleuses collines du pays des ancêtres? — Pour la plupart même des juifs de l'Est, la

véritable restauration d'Israël, le règne du Messie libérateur, c'est la fin de la servitude, la délivrance des lois d'exception. La Jérusalem future, la terrestre Sion dont ils implorent l'entrée, sous les vieilles formules rabbiniques, c'est la liberté et l'égalité civiles. Prenez les plus misérables juiveries lithuaniennes ou biélo-russes ; interrogez les plus pauvres juifs roumains ou polonais, .ils vous diront qu'ils n'aspirent qu'à demeurer aux bords du Niémen ou du Pruth, pourvu qu'il leur soit permis d'y mener une vie tolérable. La patrie, pour eux, c'est la terre où leurs pères sont morts et ensevelis ; et quand ils sont contraints de la quitter, leur exode leur semble bien un exil.

Si la nationalisation des juifs parmi nous n'avait contre elle que leurs espérances messianiques, elle serait achevée avant deux ou trois générations. Hais, nous le savons, il est des pays modernes où le juif ne peut guère aspirer au titre de citoyen. Aujourd'hui, tout comme au moyen âge, nous voyons des gouvernements s'ingénier à retarder son assimilation, comme s'ils désiraient le maintenir, pour jamais, à 1 état de nation distincte. C'est ainsi que, plus de cent ans après Mendelssohn et après le décret de la Constituante, des israélites qui avaient foi dans l'assimilation en viennent à être pris de doute.

408 LBS JUIFS ET l'antisémitisme.

« Quand on nous affirme^ tous les jours, que nous ne pouvons devenir Russes, Polonais, Roumains, que nous sommes Juifs et ne pouvons être que Juifs, me confiait un de ces étudiants qui viennent chercher à Paris les diplômes qu'on leur refuse en Russie, comment ne pas nous demander si nous ne faisions pas fausse route? Puisqu'on persiste à nous considérer comme un peuple, et qu'on nous déclare inassi-» milables, pourquoi n'examinerions-nous pas si nous ne pourrions redevenir une nation? On ne nous laisse pas le choix. Nous essayions de sortir de notre exclusivisme, et Ton nous y ramène de force; on nous chasse des villes et des campagnes chrétiennes pour nous reconduire à nos juiveries; on nous barre l'entrée des collèges et des universités, autant dire l'accès de la civilisation. En Occident même, là où les lois d'exception étaient abolies d'ancienne date, on entend des voix bruyantes en réclamer le rétablissement. Pourquoi ne repousserions-nous pas ceux qui nous rejettent, et ne mettrions-nous pas notre orgueil à rester, ou à redevenir nous-mêmes? Qu'est-ce, après tout, qui empêche Israël de renaître? La religion se perd dans notre jeunesse; la nationalité survit. Laissons à leur sort les Juifs d'Occident en train de se fondre avec les peuples modernes. Ne pourrions-nous, là où nous sommes en nombre, sur les terres russes, polonaises, roumaines, constituerune nationalité vivante, au milieu des nations qui se disputent la suprématie de l'Est? Pourquoi

même ne pourrions-nous pas coloniser la Palestine et la Syrie, reconstituer un État juif, retrouver au moins, comme les Grecs, un centre national indépendant, où il nous serait loisible de vivre selon nos lois et nos mœurs, conformément à notre génie historique? Après tout, il est peut-être vrai que, pour le juif, la patrie des autres ne sera jamais qu'une belle-mère et non une mère, — a step-fatherland, comme dirait un Anglais. »

Le vœu mis jadis par 6. Eliot sur les lèvres de Mordechaï, je l'ai, ainsi, entendu formuler plus d'une fois. Il faisait sourire lors de Tapparition de Daniel Deronda. Il mérite aujourd'hui d'être traité moins légèrement, parce que les juifs de TEst ont beaucoup souffert depuis lors, et que leurs souffrances et leurs appréhensions rendent, à nombre d'entre eux, le désir d'être indépendants des chrétiens, d'avoir un pays, un territoire à eux^ Ce rêve d'un État juif prendra-t-il jamais corps? Je n'oserai dire non; si malaisé que cela soit, cela n'est pas impossible. La question vaudrait d'être examinée, et je le ferai peut-être un jour. Mais quand les juifs devraient être, de nouveau, en majorité au pays de Chanaan, comme ils le sont déjà à Jérusalem; quand ils édifieraient, sur les deux rives du Jourdain, une minuscule république ou une petite princi-

1 . Il s^est publié beaucoup de brochures à ce sujet, outre les écrits de feu Laurence Oliphant; je citerai, entre autres, Die Judische UnabMngigkeU; von Isch-Berlin. (Berne, 1892.)

pauté juive, cela ne déciderait point les israélites d'Occident à retourner au vieux pays. Je ne vois pas les juifs de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, s'embarquant en masse pour Jaffa ou Saint-Jean-d'Acre. On ne saurait dire d'eux, comme des Turcs, qu'ils sont campés en Europe. La Palestine n'aurait du reste pas de quoi les nourrir. La Syrie entière ne pourrait abriter qu'une faible minorité des sept ou huit millions de juifs du globe. Faudrait-il, pour leur faire place, en expulser les <îhrétiens et les musulmans? Irions-nous confier à la Synagogue la garde du Saint-Sépulcre? Quel chrétien voudrait le proposer, ou le tolérer ?

Abandonnez à Israël toutes les terres libres de Syrie, Avec le désert jusqu'à l'Euphrate; elles ne sauraient faire vivre le tiers ou le quart des juifs de l'Europe. Si l'ancien pays de Chanaan et les régions voisines en peuvent accueillir quelques centaines de milliers, ce sera beaucoup. Et ces nouveaux colons leur viendront uniquement des grandes juiveries de l'Est, car il ne faut pas confondre Paris avec Berditchef et Vienne ou Berlin avec lassy. Le juif qui songe à retourner au pays des ancêtres^ ce n'est pas l'hôte incommode dont nos capitales se débarrasseraient volontiers ; ce n'est ni le courtier véreux, ni le spéculateur éhonté, ni l'aventurieî* cosmopolite en quête de marchés suspects, ni l'entrepreneur de publicité à l'affût des plumes . vendre et des votes à acheter. Ceux-là nous resteraien nous aurions beau rendre à Israël le territoire d< i

. ISRAËL CHEZ LES NATIONS. 41j

douze tribus, il faudrait, pour les attirer à Jérusalem, construire, sur la montagne de Sion, une Bourse, des Banques, des Chambres, tout ce qui est nécessaire aux opérations dont ils convoitent le monopole.

Ce qui se dirige vers la Palestine, c'est la portion d'Israël la moins entreprenante, la moins ambitieuse ou la moins cultivée, et, si Ton peut ainsi dire, la moins jeune. Je les ai visités, les juifs de Jérusalem; je les ai vus, le vendredi, pleurer sur la muraille du Temple, en implorant dans leurs lamentations le relèvement de Sion. C'est un des spectacles les plus touchants qu'il ait été donné à mes yeux de contempler : Bida et Verestchaguine en ont rendu la tristesse pénétrante. Ni chez les vieillards qui viennent mourir à Jérusalem pour être enterrés dans la vallée de Josaphat, ni chez les débiles adultes qu'y fait vivre la halouka, la charité de leurs riches coreligionnaires d'Occident, on ne saurait prendre les éléments d'une résurrection nationale. Ce qu'on voyait de juifs en Terre-Sainte ressemblait moins à la renaissance d'un peuple qu'au dépérissement d'une race. On eût dit des ruines humaines sur des ruines de pierres, comme si les restes des tribus étaient venus expirer sur l'emplacement de la maison de David ^.

1. Je sais que, dans ces dernières années, les juifs ont fondé, en Palestine, plusieurs colonies assez prospères; mais cela ne saurait infirmer les réflexions qui précèdent sur Timpossibilité d^ rassembler les tribus dispersées.

Ce nesi pas vers FOrient et les arides collines de Judée que sont tournés les yeux de nos Israélites d'Occident. Même dans les sordidesjuiveries russo-roumaines, la masse regarde moins vers la Syrie que vers les pays du soleil couchant. Aux terres épuisées, aux populations appauvries de l'Asie, le juif préfère les riches campagnes de l'Amérique. Le grand courant du moderne exode ne se dirige pas vers les contrées de la Bible, il est en sens contraire. Les défiances de la Porte laisseraient les réfugiés israélites libres de faire voile vers le Liban ou le Carmel, que la plupart n'en préféreraient pas moins s'entasser à bord des transatlantiques. Des terres nouvelles, des pays neufs! voilà le cri du juif qui, sous l'aiguillon de la misère, s'évade du grand ghetto de Russie. Pour lui, la terre promise n'est plus entre la mer et le Jourdain ; elle est, là-bas, dans les brouillards de l'Ouest, sur les rives de FOcéan. Hier à peine, les rabbins de l'Hudson et du Mississipi fêtant le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, comparaient Colomb à un autre Moïse suscité par Jéhovah pour préparer à Israël, chassé du vieux continent, un refuge dans un monde meilleur^.

1. Je trouve d'éloquents discours sur ce thème dans V American Hebrew, septembre et octobre 1892. A les en croire, Colomb aurait eu des Juifs parmi ses compagnons, les fonds exigés pour V mement de ses caravelles auraient été avancés par un Israé castillan, et les cartes dont il se servait auraient été dressées un juif portugais. Bien mieux, d'après de vieilles chroniques,

Aux rêveurs qui l'invitent à former de nouveau un peuple, les récentes migrations de Juda donnent le démenti des faits. Au lieu de revenir à leur berceau d'Asie, la plupart de ses fils tournent, avec dédain, le dos à l'Asie. Israël devient de plus en plus occidental, européen, américain. Pour en refaire un peuple, il faudrait agglomérer les débris des tribus et les concentrer sur un même territoire ; et loin de se rassembler des extrémités du monde, les fils de Jacob se dispersent, plus que jamais, parmi les Gentils ; le vent de la persécution les jette aux quatre coins de Funivers. Et plus^ ils se disséminent sur le globe, plus la couche Israélite étendue à la surface des nations s'amincit, et moinselle offre de résistance aux influences locales. Le vieux particularisme, qui a survécu à la diaspora de l'antiquité, ne résistera point à cette nouvelle dispersion. A mesure qu'il s'éparpille sur le monde, le juif s'affranchit de son exclusivisme religieux ou national. Ainsi en est-il déjà, dans presque tous les pays libres, des Carpathes aux montagnes Rocheuses.

serait un Juif, Rodrigo de Triana, qui aurait le premier aperçu la terre, et encore un juif, Luis de Torres, qui aurait le premier foulé le sol de l'Amérique.

Page 1