‹ Les Juifs russes; extermination ou emancipation? Avec une lettre-preface de Th. MommsenChapitre 11 sur 140 · LE PRINCE DEMIDOFF. — M. POBÉDONOSTSEV · texte numérisé non relu

LE PRINCE DEMIDOFF. — M. POBÉDONOSTSEV

une étude d'ensemble sur la question (^), où il réclamait ouvertement, avec un réel courage, l'émancipation complète des juifs, le retour pour eux au droit commun. Le malheur voulut que ces sages conseils ne fussent point écoutés. A la suite d'une consultation illusoire des gouverneurs de province, auxquels on demandait s il ne convenait pas d'aggraver les lois restrictives contre les juifs, le rapport de la commission Pahlen fut enterré : ce furent les avis de M. Pobédonostsev qui remportèrent et qui, à la honte du xix^ siècle, n'ont pas cessé de prévaloir jusqu'à ce jour.

M. Pobédonostsev est procurateur du Saint-Synode, ce qui est la fonction la plus élevée dans la hiérarchie religieuse de la Russie. C'est un homme laborieux et intègre, qui a su prendre sur son ancien élève, Alexandre III, quelque chose de l'ascendant que Torquemada exerça sur Ferdinand et Isabelle, ou le Père La Chaise sur Louis XIV. Le point de vue auquel se place M. Pobédonostsev, dans son appréciation de la question juive, est à la fois religieux et national. Son esprit dogmatique, épris d'unité, ne veut voir dans la Russie, suivant une vieille devise, qu'un roi, une foi, une loi. Trompé, après bien d'autres, par cette expression équivoque de race, que la politique a inconsidérément empruntée à la philologie et à l'histoire naturelle, il pense que la Russie doit être tout entière slave et chrétienne : russe et slave, slave et chrétien sont pour

(I) Traduite en anglais sous le titre de The jewish question in Rtissia, Londres, 1884 (Trad. Mitchell), et en français sous le titre de La question juive en Russie, Bruxelles, 1884; — résumé français dans le recueil : Les Juifs de Russie, Paris, 1891.

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lui des conceptions identiques. Presque tous les grands crimes de Thistoire ont été commis au nom d idées générales insuffisamment mûries, adoptées avec enthousiasme par des esprits sectaires à qui la simplicité d'une formule en dissimule labsurdité ou la barbarie. Quand on a demandé à M. Pobédonostsev ce qu'il voulait faire des juifs russes, il n'a pas hésité à répondre que les quatre-vingt millions de slaves étaient gênés par cette minorité d'étrangers et qu'il fallait aviser à se débarrasser d'eux comme on pourrait. On lui prête même cette parole atroce : « Un tiers se convertira, un tiers émigrera et le reste mourra de faim ». Et voilà où le fanatisme religieux risque d'abaisser un homme qui, par la haute influence qu'il exerce sur le tsar Alexandre III, peut être considéré, dans un certain ordre de questions, comme le véritable maître de la Russie! Mais il ne s'agit point d'une phrase attribuée à cet homme d'Etat, pour laquelle tout contrôle est impossible : les actes qu'il a inspirés, qu'il suggère encore, parlent assez nettement, depuis dix ans accomplis, à la conscience du monde civilisé.

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