CONVERSION EN MASSE
n'apostasient pas. Ils considèrent cet acte comme dégradant, précisément à cause des avantages qui y sont attachés. Les moins scrupuleux changent de religion. Ainsi le gouvernement russe jette lui-même dans le giron de l'Eglise orthodoxe les rebuts de la Synagogue ('). » Ceux qui succombent à la tentation, peu nombreux surtout parmi les pauvres, n'existent plus aux yeux des leurs, qui préféreraient les voir mourir entre leurs bras.
Il est facile, quand on ne croit plus à grand'chose, dans les pays où la tolérance a émoussé la fierté religieuse, de railler cette obstination chèrement payée ; il est facile aussi de la déplorer, de rappeler l'exemple des marranes du Portugal, juifs convertis en masse au xvi' siècle et qui échappèrent ainsi au bûcher. Mais si l'on veut bien y réfléchir, l'attachement des juifs persécutés à la foi ancestrale paraîtra aussi digne de respect que d'admiration. Des hommes qui savent souffrir de la sorte, et pour une cause si haute, peuvent être humiliés, mais non avilis; ils portent en eux, pour la transmettre à l'avenir, une réserve immense de moralité.
En second lieu, il paraît aussi, à certains indices, que le gouvernement russe, non moins préoccupé de la différence prétendue de race que de celle de croyance, ferait obstacle aux conversions le jour où elles deviendraient trop nombreuses. On l'a déjà vu en 1891, lors des expulsions de Moscou : sur 3,000 juifs qui, dit-on, sollicitèrent alors le. baptême, un petit nombre seulc-
(I) J. Novicow, Les Luttes entre Sociétés humaines^ Paris, 1893, p. 281.
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ment robtinrent. Un peu plus tard, un ordre suprême prescrivit que les nouveaux convertis devraient passer trois ans dans le Territoire ou dans telle localité qu'on leur désignerait, sous la surveillance des popes russes qui contrôleraient la sincérité de leur conversion. Mais pourquoi raisonner sur les mesures que prendrait le gouvernement russe dans une hypothèse tout à fait invraisemblable ? Les israélites de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre n'accepteront pas le baptême ; ceux de la classe relativement aisée le feront plus facilement. Mais n'est-ce pas précisément sur les israélites pauvres, et sur eux presque seuls, que pèsent les rigueurs de la persécution actuelle? Ceux-là mourront, mais ne se convertiront point.
Par suite de l'encombrement du Territoire et de l'accroissement normal de la population Israélite, l'émigration des juifs russes a commencé de bonne heure. Elle s'est dirigée principalement vers 1 Amérique du Nord, accessoirement vers le Brésil, la République Argentine, le Cap et l'Australie. En Asie, c'est surtout la Palestine qui, par des motifs historiques, attirait au début les émigrants : mais le manque de ressources et de travail dans les villes de cette région eut bientôt arrêté le courant qui s y portait.
Depuis les massacres de 1881 -1882, l'exode en Amérique a augmenté dans des proportions telles que le
gouvernement des États-Unis s'en est inquiété et a pris des mesures pour le restreindre; il a même adressé, fort inutilement d'ailleurs, des représentations amicales au gouvernement russe. Le président Harrison, dans son message du lo décembre 1891 au Congrès, s'exprimait ainsi : « On estime que plus d'un million de juifs russes seront forcés de quitter la Russie dans l'espace de quelques années. Le juif n'est jamais un mendiant; il obéit toujours à la loi, vit de son travail, souvent en dépit des restrictions sévères et oppressives auxquelles il est soumis. Il est vrai également qu'aucune race, aucune secte, aucune classe ne prend plus de soins des siens que la race juive. Mais le transfert précipité d'une telle multitude de malheureux, sous des conditions qui tendent à les faire sortir des lieux étroits où ils sont entassés et à leur enlever leur énergie et leur courage, n'est bon ni pour eux, ni pour nous !
» Le bannissement d'un si grand nombre d'hommes et de femmes, soit par voie de mesure directe, soit par des moyens indirects mais dont l'effet n'est pas moins certain, n'est pas une question d'ordre intérieur. La mesure qui oblige un individu à abandonner un pays constitue certainement un ordre de se rendre dans un autre pays. Cette considération, jointe à des considérations d'humanité, suffit pour justifier les remontrances que nous avons adressées à la Russie, notre amitié historique étant pour ce gouvernement un garant que ces représentations sont inspirées par des vœux sincères. «
La mission confiée en 1891 à iMM. Weber et Kempster avait, entre autres objets, celui de préciser les motifs
qui entraînaient vers le Nouveau-Monde un flot toujours montant d'israélites russes et polonais. La conclusion des deux commissaires fut formelle : c'est la persécution seule qui obligeait ces gens à fuir leur pays.
Grâce à un fonds de secours créé à New-York par le baron de Hirsch et surtout au concours dévoué prêté par les Israélites américains, il a été possible, dans une certaine mesure, de soustraire les immigrants à une misère qui leur eût fait bientôt regretter même la Russie. On évalue à plus de 300,000 le nombre de ces malheureux qui ont trouvé dans l'Amérique du Nord une patrie nouvelle, et, à défaut de 1 aisance, la liberté. LeS États-Unis recueilleront un jour par un accroissement de prospérité, le prix de la tolérance hospitalière dont ils font preuve; ils ont mérité la reconnaissance profonde, non seulement du judaïsme, mais de Ihumanité.
En 1891, année des grandes expulsions de Moscou et de Kiev, plus de 6o,coo juifs russes se dirigèrent vers les Etats-Unis ; pendant assez longtemps, on en embarquait régulièrement une moyenne de 400 par jour à Hambourg, où un Comité central allemand s'occupait d'eux avec beaucoup de sollicitude, s'efforçant de régler autant que possible ce mouvement tumultueux d'émigration. A New- York seulement, il s'en trouve aujourd'hui plus de 200,000. Cette vaste communauté, bien qu'en général très pauvre, exerce une attraction facile à comprendre sur les Israélites russes, qui comptent presque tous à New-York des amis ou des parents. Aussi le courant est-il devenu si régulier, si puissant qu'aucune mesure restrictive ne saurait plus l'enrayer.
Les obstacles que Ton accumule contre ces infortunés rendent leur départ de Russie chaque jour plus pénible, mais rien ne les décourage, rien ne les retiendra si ce n'est une atténuation des mesures de rigueur qui les oppriment. Au mois de juillet 1893, le port de Hambourg leur était fermé : ils allaient s'embarquer à Brème ou à Stettin, avec l'aide d'un comité de Kônigsberg. A la suite de nouvelles instructions émanant des autorités prussiennes, ce comité et divers comités auxiliaires durent suspendre leurs opérations. Le gouvernement prussien fit surveiller, jour et nuit, la frontière russe par des patrouilles à pied et à cheval, pour empêcher l'entrée des émigrants sur son territoire. Ces malheureux s'échelonnaient le long de la frontière, guettant, mais en vain, la moindre occasion de passer; les patrouilles prussiennes les refoulaient, et quand, à bout de ressources, ils mendiaient un morceau de pain en Russie, la police russe leur faisait la chasse. Un témoin oculaire déclare que l'on est, malgré soi, suffoqué par les larmes, en voyant cheminer dans les rues de Biélostok « ces fantômes, au visage émacié, au corps délabré, couverts de haillons... »
L'émigration vers les Etats-Unis a surtout pour effet d y accroître la population des centres urbains. Or, le goût de l'agriculture, joint au sentiment que le travail manuel est le meilleur moyen de régénération, s est répandu d'une manière remarquable parmi les israélites. Il s'agissait de trouver des pays neufs, où la terre fût à bas prix, qui pussent recevoir de nombreuses
colonies agricoles. On essaya de la Palestine, où le sol est pauvre, et du Canada, où le climat est rigoureux. Seules les colonies palestiniennes, grâce aux subventions consenties par le baron Edmond de Rothschild et quelques sociétés russes, ont pu atteindre une certaine prospérité ; mais il n'est possible de diriger vers ce pays qu'une élite peu considérable de colons.
En 1891, le baron de Hirsch institua, avec l'approbation du gouvernement russe, une vaste entreprise dite : Jewish Colonization Society, ayant pour but de transporter des milliers de familles juives dans la République Argentine. D'après les apôtres de la première heure, on devait, en vingt-cinq ans, y faire émigrer plus d'un million d'hommes. Ces espoirs chimériques n'ont pas résisté à l'expérience. L'agriculture, même en pa3-s neuf, a autant besoin de capitaux que de bras. La mise de fonds nécessaire pour chaque famille est d'au moins 4 à 5,000 francs. Dans ces conditions, les 50 millions généreusement offerts par M. de Hirsch permettraient l'établissement, dans la République Argentine, d'environ 50,000 personnes. C'est beaucoup, et si cela se fait (car l'épreuve est à peine commencée), l'admiration de la postérité est assurée au philanthrope qui a pris si courageusement cette initiative ; mais est-ce là une solution à la question juive en Russie? Sur 4 1/2 millions d'israélites dans ce pays, il y en a plus de la moitié que les règlements actuels empêchent de vivre autrement que dans la misère : c'est donc au moins quatre cent mille familles qu'il faudrait expatrier. D'après ce que nous avons dit plus haut, leur
établissement entraînerait une dépense de 2 milliards, absolument hors de proportion avec les ressources qu'on peut espérer. Quand même M. de-Hirsch arriverait à faire émigrer par an 25,000 juifs, ce qui paraît impossible, cet exode absorberait à peine la moitié de l'excédent annuel de la population juive en Russie. Il faut donc le proclamer bien haut, à l'encontre des enthousiasmes irréfléchis : l'idée d'une émigration en masse des Israélites russes vers la République Argentine ou toute autre contrée est une utopie, une utopie dangereuse, qui peut faire naître des illusions, destinées à de terribles lendemains ; le remède au mal doit être cherché ailleurs.