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C'était un clair jeudi d'avril, jour de réception de M me Toupin des Mares, en son second, rue La BoStie.
Dans ce vaste salon, de style aussi Louis XVI qu'il est convenable, étaient assises un certain nombre de personnalités différentes par le sexe, l'âge et la profession, mais semblables par heur désir immodéré de s'éblouir réciproquement et leur zèle à traiter des sujets dont elles ignoraient le premier mot.
/ait trois groupes bien distincts: le prédit présidé par la maîtresse de maison elle-
même, M me Toupin des Mares, anciennement Desmares, dont le .corps énorme, enthousiaste et croulant, était surmonté d'une petite tête mobile aux yeux clairs, fendue de travers par une petite bouche frétillante qui tordait, avant de les lancer, les propos aigres et les remarques désobligeantes. Sa fille, M lle Morgane, longue et prétentieuse, au parler juteux, était le portrait de sa mère un peu allongée et n'attendait, pour se confondre avec elle, qu'un supplément d'années, de graisse et de médisance. Son fils, Siegmund Toupin des Mares, souffrait de l'estomac et d'une nullité envieuse qui lui injectait le regard de bile. Il était maigre et parfaitement vêtu, parlait peu, mais avec des intentions profondes, et, se souvenant que, si sa sœur devait son prénom à la littérature féerique, lui devait le sien à Wagner, il faisait des efforts musicaux.
Au centre du trio familial, le romancier Gréveuille, dont la face est dissymétrique, aplatie à droite, renflée à gauche et comme échaudée, s'occupait à bêcher, sarcler, émonder ses confrères absents. De temps à autre il tirait son pantalon, afin d'éviter les genoux, se mirait dans le vernis de ses souliers, ou lançait le bras droit en 1
comme pour dire : « Ainsi court et voltige ma fantaisie ! » M me Toupin des Mares l'observait avec un respect attendri, car, au sujet de leur liaison, suivant le vocabulaire mondain, les mauvaises langues faisaient des gorges chaudes.
Un peu sur le côté et s'efforçant de terrifier, était assis le pamphlétaire catholique Robert Sorpion, sale et visqueux, visage obscur, mêlé de forçat, de vieux marguillier et de parasite. Il s'exprimait par métaphores et frappait du poing sur ses cuisses pour un rien.
Le deuxième groupe appartenait à une quantité de petits jeunes gens, de profil sémitique, de costume 1830 et d'opinions exaspérées, peintres en herbe, musiciens en germe, littérateurs en expectative, critiques surtout et critiquants de bonne crîtiquaillerie, troupeau bêlant, grognant et murmurant que menait paître son berger, Jacques Sivreuse, directeur du Curare, la mince, l'intrépide revue d'avant-garde. Celui-ci possédait un monocle cruel, un col surexhaussé, une cravate bouffante comme une vague de soie, une redingote cercueil, la raie du psychologue. Il surveillait les moindres plis de sa physionomie îd pervers, car la perversité était son phare
et son guide, et il ne se plaisait qu'aux combinaisons mortelles, et conquérantes, à la Valmont, à la Julien Sorel. Il émettait des aphorismes inéluctables, 'prononçait des jugements hautains et précis, s'admirait comme dans un miroir, se répétait : « Quel séduisant monstre ! » Alentour ses disciples béaient, épiaient ses gestes rares, ses formules tranchantes.. Seul restait impassible et comme gêné un anarchiste authentique, gros gaillard aux joues luisantes et aux mains gourdes,
queSivreuse avait amené à l'intention deM me ^Tou-
pin des Mares,, laquelle, des le début, se montra passionnée pour les bombes et Tes éclatantes re- • vendications sociales.
Le troisième groupe enfin brillait de tout l'éclat . de sa pièce principale, M me Rose Coindart, la femme du peintre,. longue et sinueuse comme une liane, à tête mince et sifflante de vipère. Face à M me Coind&rt ; Tisrtie t de l'Ancre, le beau , le sémillant, le frétillant docteur pour dames, lissait sa ♦ moustache irréprochable et renouvelait le velours de son regard. Gigantesque, macéré, fantastique, une sorte de don Quichotte au nez en bataille, * aux cheveux lisses, au teint blême, intervenait tout à coup dans la causerie par des citations
Marc-Aurèle ou de Socrate qu'il émettait d'une voix blanche et impérieuse et qu'il soulignait d'une courte aspiration, humée des lèvres, extraordinairement fa te : c'était Arthur Véronisse T philosophe, comme il imprimait sur ses cartes, géologue, agronome, conférencier, auteur imaginaire de cinquante drames et de soixante romans destinés à révolutionner l'Europe et à rafraîchw les âmes allées. Vêtu de drap sombre, comme en deuil de sa gloire, râpé mais d'une propreté idéale, qui contrastait avec la crasse hideuse de Sorpion, il étalait des grâces ràides de cinquantenaire, faisait des ronds de bras, des effets de jambes, et, au seul nom d'Épictète, rejetait en arrière sa chevelure prophétique.
Un peu à l'écart, sur des sièges bas, se tenaient le jeune peintre Paul Leroy, dont le talent réel et simple irritait ses prétentieux, contemporains, et une ravissante créature brune, M lle Claire Houdraye, fille d'un riche photographe retiré des affaires, que son père, bohème et bizarre, laissait vivre seule et circuler en femme dans le,monde. Mais de son enfance orageuse et âje son triste abandon Claire «Houdraye gvait gardé l'horreur __. du vice, un besoin de tendresse discrète
et pure qui, sans qu'elle s'en doutât, l'avait liée pour toujours à Paul Lermy, ce garçon aux yeux francs, à l'allure courageuse, si différent de ceux qui gravitaient autour d'elle, convoitant son immense fortune. Lermy de son côté l'adorait d'un amour fait de pitié et de sympathie. Timides tous deux, ils n'osaient s'avouer cette entente des cœurs et des corps qui fait tressaillir les doigts dans les doigts et les regards dans les regards, et ils confiaient leur secret au rire, joyeux et discret interprète, additionnant, supputant, soulignant
les ridicules de cette société factice et mépri-
santé.
« Voyez-les en assemblée nos Kamtchatka mâles et femelles, murmurait Lermy à l'oreille de Claire. Sont-ils assez comiques, assez sûrs d'eux-mêmes! » Les Kamtchatka, tel était le surnojm que Paul avait infligé à ces outranciers de la mode et des préjugés à rebours, à ces bourgeois exaspérés, habitants de régions brumeuses, ex^cessives et stériles, qui, sur la foi de quelques farceurs, conviennent de certaines admirations, adoptent certains génies, certains mobiliers, certaines croyances, un certain ton, certains clichés dénigreurs ou laudatifs, et sabrent impitoyabl
ment tout ce qui n'est pas en vue de leur burlesque presqu'île, tout ce qui sort de leurs théories artistiques mensongères et empruntées. Le mot avait fait fortune, et désespérait ses victimes. « Kamtchatka certes, continuait Paul, cette brave M me Toupin des Mares, femme de Desmares, commerçant en suif, qui baptise ses enfants Siegmund et Morgane, se compromet sans plaisir avec Gréveuille et prône l'anarchie dans un salon Louis XVI! Kamtchatka son mari, qui embrouille les leçons du bon ami Gréveuille, confond Verlaine et Baudelaire, Delacroix, Manet et Monet, l'anneau de Polycrate et celui des Niebelung, et s'écrie à propos de Tismet de l'Ancre : C'est un de ces imbéciles qui prennent le Pirée pour un port de mer. Kamtchatka M me Rose Coindart, qui se morphinise sans goût, mâche de la craie sans utilité et se fatigue à jouer la comédie du vice avec un tempérament pot-au-feu ! Kamtchatka ce Jacques Sivreuse, fils d'un brave et raisonnable rentier, -qui se complique jusqu'à la crampe, ruine son papa avec le Curare, et, à force de jouer les Liaisons dangereuses, finira bien par trouver une mauvaise aventure! Ah! oui, tous de s© Kamtchatka, qui se courbaturent dans
des exercices pour lesquels ils ne sont point nés •et savoureraient avec de telles ivresses leur paisible état naturel ! Oh ! si M me Toupin des Mares broutait, flanquée de Sicgmund et de Morgane ! Oh! si M me Goindart tenait une boutique de mercerie, avec Sivreuse comme garçon de magasin! Quel plaisir le soir, quand ils se couchent, de dé^ poser leurs artifices, les accessoires, la morphine et le reste, de songer au chocolat du lendemain ! »
Claire riait, montrant ses dents blanches. Elle pensait de même sur de graves sujets. Élevée parmi les Kamtchatka, elle connaissait leur répertoire par avance. Elle savait ce qui convient et ce qui ne convient pas, les épithètes nécessaires, les respects obligés, les extases ddes. #
On entendit la voix criarde de M me Toupin des Marep : « Mesdames, messieurs, une grave nouvelle! Gréveuille assure que la pièce d'Edgard de Fries que l'on va jouer à Y Ame ardente, les Beaux jours d'une essence, est supérieure à de l'Ibsen, plus forte que du Strindbeïg. Quelqu'un a-t-fl une opinion précessive à ce sujet? » L'excellente personne fabriquait des mots à* la douzaine, comme son mari des chandelles, mais le modelage en était généralement malheureux.
Dans le groupe des éphèbes il y eut une petite rumeur. On attendait la réponse* de Sivreusev Elle arriva, directe et cinglée : « M. Edgard de Fries est un gentilhomme parmi les hommes de lettres, un homme de lettres parmi les gentilshommes. C'est tout ce qu'on peut dire de sa pièce. »
— Les. Beaux jours d'une essence, répétait rêveusement Paul Lermy, ça doit être l'histoire d'une lampe à pétrofe.
Un somptueux domestique annonça : « Monsieur Félix Turniquel! » L'on vit entrer un jeune homme barbu d'une vaste barbe blonde, moustachu, fleuri comme le printemps, ravi de lui-
même jusqu'à l'exaltation, habillé à la dernière
mode et comme par magie, car sa redingote/ bien que souple, ne bougeait pas. Il avait le nez
droit, la lèvre fine et rouge, deux yeux globuleux de satisfaction, une main où scintillait ujie grosse bague, flère d'être la camarade de l'autre main qui portait, le chapeau, luisant cçmme un bouclier et manœuvré avec une adresse d'indien.
Félix Turniquel, fils de Célestin Turniquel le ministre plénipotentiaire, petit-fils de Jean- Turniquel, physiologiste et démocrate, arrière-petit-
fils de Louis Turniquel, maçon et démocrate, Félix Turniquel, l'espoir crémeux de la diplomatie, le rai des prétentieux, ivre de son nom, de sa lignée, de son intelligence, de la gloire de son père, de son grand-père, de son aïeul, Félix Turniquel, le Kamtchatka des ambassades, bondit plutôt qu'il ne marcha vers la maîtresse de la maison et lui baisa cérémonieusement le bout des doigts avec un regard circulaire qui signifiait : « Moi, je sais vivre ! » Il fit de môme pour M Ue Morgane, s'inclina à droite, à gauche, en avant, en arrière, rit sans qu'on sût pourquoi, s'assit, et le paquet de ses breloques tinta comme une clochette.
— Ah! voilà Félix! Mon cher Félix, comment va votre père? — Et, sans attendre la réponse, M me Toupin des Mares ajouta : — Vous allez nous renseigner, vous, sur les Beaux jours d'une essence.
Turniquel secoua son chapeau comme pour en faire tomber des billets de loterie, prit un air subitement très grave : « J'ai mon fauteuil pour Y Ame ardente, un balcon premier rang. A part cela, je ne sais rien, rien, rien. J'ai dans la tête en ce moment des affaires d'une telle impi
tance! » Ces derniers mots furent soulignés d'un tressaillement mystérieux de la physionomie où les sourcils froncés devinrent aussi compacts que la barbe. La syllabe tance fut glapie tellement, que Gréveuiile et Sorpion sursautèrent. Heureux de son effet, Turniquel se remit à rire, et les éphèbes l'imitèrent, indécis entre l'ironie et l'admiration, attendant un signal, une indication de Sivreuse, qui considérait avec envie la force cohésive d'un nom et d'une place dans la carrière. Claire Houdraye savait que ce fantoche, conseillé par son père et un sinistre avocat, maître Blétin, ami des deux familles, avait l'intention de la demander en mariage. Le bonhomme Houdraye lui avait écrit à ce sujet, car il traitait tout par correspondance. . Elle en éprouvait de l'indignation, car il ne s'agissait dans l'espèce, comme on dit au Palais, que de regarnir la bourse des Turniquel, bien appauvris de longue date, que de doubler de billets de banque ce gesticulant mannequin. Maître Blétin avait été jusqu'à insinuer qu'elle serait un jour peut-être présidente de la République. Voilà qui lui était égal, et elle éprouva une tendresse double pour son brave camarade Paul Lermy, si discret et de visage si noble, qui
•en ce 'moment haussait les 'épaules suivant un «rythme moqueur.
Quand Turniquel eut fini de rire il ajouta :
« Je désirerais vivement connaître l'actrice principale et, oserais*-je m'exprhner ainsi, mondaine de M. de Fries, la princesse de Fourvandières. Elle est ravissante, ravissante! (Ici, crise nouvelle de joie! sursaut clu chapeau, des breloques, • de la barbe.) Je l'ai rencontrée un soir chez la comtesse de Scudermo. Ah! ah! Pfétement, pfétemenf. J'plaisantais! j'plaisantais! Ah!
« Suzu !» s'écria irrespectueusement,dédaigneu- •sement, pompeusement, le psychologue Sivreuse. Il ajusta son monocle, se leva, marcha vers Turniquel, rompant la symétrie des groupes. « Vous désirez faire la connaissance de Suzu, monsieur Turniquel? Rien de plus aisé. Rendez-vous •demain deux heures chez Durand. Nous irons ■d'abord chez son confesseur, l'abbé Serbe, qui tous intéressera et nous introduira près d'elle. Car Suzu est quelquefois bizarre. » Dans l'imagination de Sivreuse s'ébauchait déjà un plan -démoniaque : livrer ce niais de secrétaire d'am bassade à la dévorante Suzu et considérer la bomhance de loin, puis faire là-dessus dans le Curar*
4 une petite étude très fouillée, très analytique, très objective.
« Il n'y a que la comtesse de Scud^rmo pour inviter M me de Fourvandières ! » Et Rose Coindart, sévère sur les moeurs comme la plupart des dévergondées, quitta le. saton de sa parfaite amie après un frétillement de petits bonjours, et suivie de Tismet de l'Ancre, qui glissa dans l'oreille de Siegmund : «Je vais l'empêcher défaire une piqûre! » — « Comment cela? » repartit le malicieux wagnérien.
Cependant Turniquei remerciait Sivreuse pour son obligeance en pivotant tout autour de lui, avec des pfètement, j 'plaisantais... ais, de premier choix; et Arthur Véronisse, livré à luimême par le départ de Rose Coindart et de Tismet de l'Ancrç, s'étudiait à prendre une pose remarquable, l'attitude du philosophe qui médite sur les ruines d'un monde. Il passa d'abord sa jambe droite sous la gauche et mit son menton osseux dans sa main, le coude au dossier de la chaise. Ceci ne lui parut pas assez impressionnant. Il déplia son système, et 'glissa la jambe gauche soùs la droite au contraire, ajouta la seconde main au support du menton. Il réfléchit
que c'était là le genre écolier studieux et qu'il n'y manquait qu'un dictionnaire. Alors il surgit, et la tête en arrière, les cheveux au vent du salon, s'accota carrément à la chaise : par malheur celleci, fatiguée sans doute par les ébats d'un philo-, sophe, craqua sournoisement, glissa et se rompit en douze morceaux dans un vacarme affreux, une dislocation frénétique. Arthur Véronisse, au moment de la catastrophe, se demandait si Marc- Aurèle avait une prestance aussi symbolique. La question resta sans réponse, car il suivit la chaise et s'étala sur le parquet avec un bruit sourd, tel que si l'on fendait du bois...
Tombern'est rien, se relever est tout. Véronisse étendu songeait aux hypothèses les plus contradictoires :... Simuler la mort? Impossible... Une grave blessure? Il faut du sang. Les gens ne croient plus aux lésions internes. Il se sentit saisi par les pieds et les mains, et se retrouva de- '
bout au milieu des assistants empressés et go- L
guenards, tarabusté par Robert Sorpion, le pam- ;
phlétaire, qui faisait des effets de biceps et si ,
piteux de son accident qu'il avait envie de pleurer. D'ailleurs son coude le brûlait. Il chercha un mot \
sublime et bien de circonstance, ne trouva qu*.
ceci : « Le monde est un champ de carnage ! » qu'il proféra d'une voix pâle; axiome triste, incompréhensible et qui fut peu goûté.
Chez les Kamtchatka, l'arnica n'a point cours, et la pitié paraît vieux jeu, quand elle n'est pas excessive, telle que d'un père pour son fils qu'il vient d'assassiner ou d'un ignoble bourgeois pour l'admirable homme du peuple qui lui a défoncé les côtes à coups de vilebrequin. Par définition de M me Toupin des Mares, Fintellectualitisme dompte tout. Aussi le désordre cessa vite, et la conversation reprit des ailes.
L'anarchiste amené par Sivreuse montra presque seul du naturel : « Êtes-vous blessé, compagnon? » demanda- t-il à Véronisse. A quoi le philosophe irrité répondit hargneusement, mais avec un sens très vif de la réalité : « Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque c'est égal à tout le monde? »
Claire et Paul étaient en proie au fou rire, mal douloureux et peu considéré des sociétés choisies. Claire se mordait les lèvres, Paul se pinçait les doigts; mais ces mortifications ne faisaient qu'agjraver leur hilarant délire. Cela montait en eux somme une irrésistible furie contenue, et qui, ar
rivée au point de rupture, éclatait en mille bombes, étincelles et panaches, parle nez, les yeux et la bouche. Leurs regards larmoyants, qui se cherchaient, puis se fuyaient, puisse retrouvaient avec délices, brillaient de pierreries mêlées dé. la ma-
lice et de l'amour, fçux doubles, feux de joie et de » •
jeunesse. Arthur Véronisse, rageusement calé dans un solide fauteuil, sentait dans son dos cette immense et bruissante gaîté, et il feignait de prendre aux nouvelles anfractuosités de la causerie des Kamtchatka. un extraordinaire intérêt. Mais la courbe de sa nuque et de ses longues omoplates, l'inclinaison de son échine, trahissaient sa mauvaise humeur, activaient la félicité des amoureux.
On parlait maintenant des toilettes et des mœurs de la princesse Suzu, de son passé très trouble, car elle avait eu, en cinq ans, trois maris, J'un Russe, l'autre Portugais, l'autre Suédois, qui avaient disparu dans des circonstances mystérieuses. Quant à ses robes, Lepuel, l'irrésistible Lepuel, Alain Lepuel lui-même, le couturier socialiste et préraphaélite, les lui drapait sur son corps svelte, .laissant des échancrures suffisantes pour tous les regards, tous les désirs. C
détails, que distillait Sivreuse, approuvé par les hochements de tête et de cravate des éphèbes rédacteurs au Curare, étaient interrompus de temps à autre par les éclats de gaîté de Turniquei, le .ire aigre de la grosse M me Toupin, le sifflement de Morgane.
« Somme toute, c'est une grue, et Edgard de Friesest une autre grue! » vociféra Robert Sorpion qui jouait volontiers les intraitables et greffait sur l'arbre Kamtchatka un rameau de violence emphatique. Transports faciles d'ailleurs, car il refusait tout duel, et, après un article diffamatoire, se terrait un mois à la campagne. Il continua, s'adressant à Gréveuille, dont il connaissait la bassesse : « Quand je pense que c'est vous,
l'aigle des gobeurs, qui nous avez lancé dans *
les fétides marais littéraires ces croupissants mor-
eeaux de chair féminine, j'ai des accès de rage
à éventrer douze bœufs. » Gréveuille s'inclina en
.souriant, car il savait que, hors, du salon, un peu
. de monnaie calmerait cette furie trucidante. Or,
quand Robert Sorpion déroulait ses invectives,
il les arrosait d'une bave réelle dont Turniquel,
très désireux cependant d'approuver un fort
,j forts, subit vite l'atroce aspersion. Sa
diplomatie consista désormais à effacer l'odieux vestige sous l'œil courroucé du lanceur. Trois fois il dirigea sa main vers son mouchoir, et trois fois il l'en écarta, surpris dans son geste par un bref regard de Sorpion. A peine s'il put s'éloigner, comme Noé devant le déluge, et simuler une extase subite en face d'un paysage pendu à la muraille et signé Trouguin.
Ce Trouguin était intitulé Effet de verdure et de pluie. C'était un des manifestes de l'auteur, un des chefs-d'œuvre qui l'avaient révélé au monde des compréhensifs. Il y avait, au centre de la toile, une sorte de boule verte d'où partaientdes tentacules jaunes, et, sur les côtés, comme une violente projection d'épinards et de chicorée. L'apparition de cette merveille avait soulevé d'enthousiasme les Kamtchatka : aussi M. Toupin des Mares n'avait pas hésité à l'acquérir, et c'était par elle qu'il faisait commencer aux visiteurs l'inspection de sa galerie.
— Comment, Félix, vous ne connaissiez pas mon Trouguin! dit M me Toupin des Mares, stupéfaite. Mais vous êtes le seul à Paris. Pas si près, pas si près! Écartez-vous un peu. C'est seulement de loin qu'on a l'impression totale de ces admirables fragrations.
Une petite voix orgueilleuse et timide, venue du clan des éphèbes, déclara : « Je préfère son Narcisse. C'est plus dans l'air. »
Cette contradiction ne fut pas relevée. La petite voix insista : « D'ailleurs dans le Narcisse il y a une vigueur de pâte inatteignable. » Et le jeune
manifestant, au visage étroit comme un couteau, coiffé, vêtu comme Jacques Sivreuse, s'approcha lui aussi de Y Effet de verdure et de pluie.
Turniquel se réservait. Il lissait et polissait sa barbe blonde, fixant le Trouguin comme il fixait le diplomate adverse, le diplomate étranger, d'un œil où la subtilité de M. de Bismarck luttait avec la politesse de M. de Talleyrandet la combinazione de Cavour. Il fit un geste circulaire de sa main baguée, indiquant par là que l'œuvre ne manquait pas de rondeur; il recula jusqu'aux fauteuils de Gréveuille et de Sorpion, plaça ses doigts en toiture au-dessus des sourcils, ainsi qu'il l'avait vu faire dans les ateliers. Le silence était général, impressionnant. Enfin, éperdu, affolé comme devant son ministre après une de ses mémorables gaffes, Turniquel se réfugia dans son rire habituel, douloureux cette fois et conentrecoupé de : « C'tétonnant, tonnant,
incroyable, pfétement, incroyable! » proférés avec une ardeur insolite et une agitation extrême des breloques.
Arthur Véronisse, dont l'infaluation avait des lueurs soudaines et qui s'attaquait volontiers aux faibles, profita de cet embarras : « Jeune homme, regardez à droite maintenant le Cardon. » En toute autre occasion, le descendant des Turniquel eût vertement relevé celte appellation de jeune homme qui souillait le secrétaire d'ambassade. Mais, à cette minute Félix sentait la situation précaire et le terrain trop vacillant. Il regarda donc adroite le Cardon, et distingua une arche de pont blanche dans du bitume; au-dessus, un œil carré; au-dessous, une moitié de tête .de mort, coupée comme une tranche de fromage et posée sur le travers. Il n'y avait pas à hésiter, c'était un Cardon authentique, et cette fois. Turniquel se hâta d'opiner, hocha largement la tête et la barbe, et poussa même la désinvolture artistique jusqu'à plonger les mains dans les poches de son pantalon : « Pféjement, tonnant I incroyable!»
— Je suis sûr que M. Turniquel est de mon avis et qu'il trouve <5èla obscur? cria ironiquement Paul Lermy.
— Obscur un Cardon! Notre Gardon obscur! »
un petit épbèbe roux bondit sous l'outrage ; il avait le timbre nasillard, un toupet carotte, des taches de rousseur et des yeux d'albinos; et, pour fortifier ses arguments, il allongeait un doigt que terminait un ongle jamais taillé : « Cardon est un artiste sublime, plus précis qu'Albert Durer, parce que sa précision est symbolique et qu'il projette l'âme au lieu de projeter des formes, plus fougueux que Goya! — ici l'orateur enfiévré se tourna vers M me Toupin des Mares, Sivreuse, Siegmund etMorgane qui approuvèrent, — parce que Goya n'était pas un mystique et qu'un Dieu anime Cardon. J'ai eu l'honneur, monsieur, — le doigt indiqua à la fois le Cardon et Paul Lermy impassible, — le très grand honneur d'être admis dans l'intimité du génie dont nous nous occu-
• pons. Los à ce très haut, très immarcessible, très désintéressé visionnaire ! »
Jacques Sivfeuse murmura du bout des lèvres : « Tous les peintres ne peuvent pourtant pas
. s'adonner à l'anecdote, à ,1'épluchure. » A quoi Lermy répliqua allègrement : .
T ~ Ronde de Nuit est une jolie petite éplu-
— Je n'aime pas Rembrandt! certifia M me Toupin des Mares.
— Moi non plus : il est trop concret pour mes concepts philosophiques. — Arthur Véronisse orna cette formule d'un beau mouvement de sa tête donquichottesque.
Robert Sorpion commençait de vaticiner, debout et fouettant l'espace de sa main large ouverte, en hercule : « La peinture est un art infâme quand elle n'est pas à la gloire de Jésus ou de Marie, quand elle s'attache au purin de la nature, au fumier de l'homme, à la lie de la femme. Les expositions actuelles ne sont qu'un torrent de vomissures. Ce siècle est une pluie de crapauds, une grêle de truies et de leurs compagnons. Réfugions-nous dans les cloîtres! » Le repoussant visage du pamphlétaire illustrait ces voficérations de grimaces appropriées qui remplissaient d'admiration M me k Toupin des Mares. Mais, au tournant d'une phrase, il interrompit brusquement sa période, fit un geste dédaigneux, comme pour dire : « Je suis bien bon de raconter ces sublimités à des niais », et sortit à grands pas du salon, sans saluer personne, selon son ha Kî tude singulière et vénérée.
— C'est un homme ! certifia Sivreuse avec componction.
— C'est même un galant homme, continua Paul Lermy avec un sérieux tel que personne ne put se fâcher. Il ajouta, après une courte réflexion : « Et puis il est bien agréable en société ! »
— J'adore son éloquence. — M me Toupin des Mares s'adressait à Turniquel. — Le soir, j'écris ses tirades enflammées. A. la lecture, c'est impétueux comme du Saint-Simon. Vous avez beau sourire, Gréveuille, je maintiens. Vous lui en voulez à ce pauvre garçon de quelques railleries inoffensives.
— Il m'a traité de laquais de lettres, de vidangeur d'épithètes et d'autres qualificatifs amènes... tout cela parce que je lui avais refusé cinq louis, déclara le romancier.
Turniquel savait par le protocole que, quand un personnage reconnu pour spirituel parle, on doit rire de ses moindres propos, et il rit; mais, devant le regard inquiet de Gréveuille, qui croyait à de l'ironie, il se rattrapa par son éternel : « J'plaisantais, j'plaisantais! » Et Lermy put dire à . « Rien n'est gai comme un poltron qui a .'un poltron. »
/^ii
Les éphèbes, Sivreuse et Véronisse continuaient à célébrer la gloire de Cardon. Ils citaient l'existence originale et savoureuse de cet artiste, qui vivait dans les carrières, couchait sous les ponts, d'où la plupart de ses perspectives, et mangeait des racines.
— C'est peut-être' ce qui le fait participer aux grandes vérités terrestres.
— Il est notre Hokousaï.
— Le Piranèse du palais de la Sérénité. Nous organiserons une conférence sur lui au Curare, conclut Sivreuse.
Partant de là, ils se répandirent en invectives, contre les rivaux heureux de Trouguin et de Cardon :
— Et quand ces piliers de l'Immense meurent de faim, sans articles ni commandes, on paie cinq mille francs, dix mille francs, le moindre jus de pipe deBonnat!
— Comme il est difficile d'atteindre le vrai! songeait Paul Lermy. Bonnat et sa séquelle sont de tristes fabricants et peignent à l'huile de lampe, et voilà que les Kamtchatka me forceraient presque à les défendre ! — Il fît part de Ses réflexions à Claire Houdraye. Elle répliqua : « Exprim
son avis sincèrement, nettement, et ne jamais se soumettre à celui des autres, telle est la règle. » Les autres continuaient : « Bonnat c'est le musée Grévin, pis encore! Toutes ces dames à l'atelier! Il y a un tourniquet.
— Et Bouguereau !
— Oh! celui-là, son nom suffît.
— Et Benjamin Constant!
— C'est le pseudonyme de Joseph Reinach quand il peint.
— EtGérome!
— C'est un prince déchu. Il sculpte, et en couleur encore !
— Négligeons leurs guenilles, déplorables détritus qui vont naturellement au ruisseau ! implora Sivreuse. Ils ne sont point dangereux pour Trouguin, ni pour Cardon, ni pour ce colossal Pusquet de Gril, le Valdès-Léal moderne, dont M me Toupin des Mares n'a, par malheur, aucun spécimen dans sa galerie. Non, les vrais périls viennent de Monet, de Carrière, de Whistler...
— Madame Saint-Lippard !
— Monsieur Gaston Saint-Lippard !
in «Hpissement du domestique interrompit la .on.
Les nouveaux arrivants étaient une grande dame osseuse à cou de girafe, et son girafon, sorte de gnome monstrueux, à lèvres épaisses, dans un visage boursouflé, boutonneux, complètement chauve, et dont les oreilles s'évasaient ainsi que des coquilles de Saint-Jacques.
— Voulez-vous voir le futur mari de Morgane Toupin des Mares? Le voici, glissa rapidement Claire dans l'oreille de Lermy.
— Mâtin! répliqua le jeune homme. Il faut qu'il soit riche I
— Très riche ! Morgane est une fille avant tout pratique. La fée qui présida à sa naissance avait sans doute le nez crochu.
— Baron des Murènes !
— Madame Lévinché !
Le baron des Murènes, qui était vieux, petit, très myope et très frétillant, bouscula d'abord l'étrange M me Lévinché, à tête de sphinx, lèvres écartâtes et teint de céruse, puis se faufila entre les premières exclamations et politesses de M me Saint- Lippard, écrasa quelques pieds d'éphèbe, contourna Grgyeu illeet courut droit à Claire Houdraye, qu'il pr e £ v pour la maîtresse de maison et dont l'éclat (f enfin le réveilla :
— Par ici, baron, par ici!
Des Murènes jouait les anciens marquis, à poudre, à tabatière, à pralines; il lançait, avec un sourire suraigu, des mots insignifiants ; réflexions, sentences et maximes morales inférieures certes à celles du duc de La Rochefoucauld, mais qu'il mâchonnait et roulait entre ses lèvres minces, accompagnait d'un chevrotement de bon ton.
— L'œil ne suit pas toujours le cœur, déclarat-il en obliquant vers Mv* Toupin des Mares. Il se précipita sur le chapeau de Turniquel, que le malheureux secrétaire d'ambassade ne put préserver et qui se hérissa aussitôt.
— Madame Grivaudan !
C'était une courte jeune femme à profil de polichinelle, d'une vivacité, d'un bavardage frénétiques, toujours en mouvement, toujours sous vapeur, parlant avec volubilité et en parfaite ignorance de cause du dernier livre, de la dernière pièce, de la dernière robe, du dernier chapeau, du dernier crime passionnel, du dernier discours à la Chambre, embrouillant les noms, les termes, les dates, les anecdotes, mariée on ne savait com- V divorcée on ne savait pourquoi, parcoui vie en bonne toquée, butant contre toutes
les gaffes, conventions, préjugés, médisances; mais les bleus ne marquaient point sur ce petit corps nerveux et alerte.
Cet essaim de nouveaux venus faisait du salon de M me Toupin des Mares une ruche où bourdonnaient toutes les formes de Kamtchatka. Glaire dit à Lermy : « Nous jouons Va parte depuis trop longtemps : il faut que je me môle au public. — Puis devant ses yeux tristes : — Attendez-moi, nous partirons ensemble. »
Elle s'avança, telle qu'une déesse, souple et fine dans sa simple robe noire, vers le quatuor Morgane, Siegmund, Sivreuse et Gréveuiile. Turniquel, qui la guettait depuis quelques minutes, se dressa devant elle, toute son infatuation à fleur de visage, les bras croisés, l'un portant le chapeau : « Eh bien ! mademoiselle, y a-t-il longtemps que vous n'avez vu maître Blétin? »
11 songeait : « Merveilleuse question ! Je la fixe, je l'embarrasse, et je la juge. »
Claire répliqua avec cet air de candeur qui la rendait si déconcertante : « Il y a longtemps, monsieur, et je m'en flatte, car je méprise maître Blétin. »
Le Se CpAtaiï e eu * un haut-le-corps. Singulier
langage pour une jeune fille 1 « Vous êtes sévère, mademoiselle. »> — Il prit son expression de physionomie des grandes heures, des congrès et des signatures : « Maître Blétin est un homme de hautes, de très hautes capacités. Mon père en fait le plus grand cas, et mon père ne s'est jamais trompé. Je vous citerai à ce sujet une anecdote bien caractéristique, oui vraiment tout à fait caractéristique. » — Les mouvements de la barbe, les tintements des breloques accentuaient le caractère de cette prodigieuse anecdote. — « Quand mon père, — intonation spéciale indiquant qu'il s'agissait d'un personnage de suprême importance,
— quand mon père, dis-je, vit pour la première fois le prince de Bismarck, alors ignoré, minuscule, perdu dans la foule des représentants de la Confédération germanique, il assura à son père, à mon grand-père le physiologiste, le fameux physiologiste... » — petits hennissements pour insinuer qu'on traite à la légère une gloire indiscutable,
— « le physiologiste Jean Turniquel, il lui avoua que le prince de Bismarck faisait absolument l'impression d'un âne. Ah! ahl j'plaisantais, pfètementî »
?e elle aussi se mit à rire, à l'idée qu'elle
pourrait être la compagne d'un pareil nigaud, et lui, satisfait du résultat, supputait les chances de la victoire.
Cependant le thé et les petits-fours circulaient* Il était de tradition qu'on n'abrégeât pas les visites chez M me Toupin des Mares. Dans ce milieu de beaux esprits, les longues stations étaient très bien portées, et grâce au silence rythmé par le bruit des tasses et des petites cuillers, les gens songeaient à ce qu'ils allaient dire, à ce qu'ils répondraient, à des trouvailles charmantes, à des drôleries immortelles.
— Baron, baron, étiez-vous hier chez Edgard de Fries? — M me Saint-Lippard, assise entre son fils, dont un hideux rictus plissait la trogne enflammée, et Morgane, interrogeait ainsi brusquement des Murènes*
— Je devine, madame, que vous allez me questionner sur la musique des Beaux jours d'une essence que Ton répète en effet chez mon jeune ami. Eh bien 1 madame, je me récuse. Prêt à toutes les nouveautés littéraires, je ne comprends pas encore le génie de M. Johannès Hallyre, le compositeur à Ja mode, je crois...
*— C6?l P à la mode et à bon droit, s'écria fière-
ment Siegmund Toupin des Mares. Johannès Hallyre fut mon conseiller. S'il a moins de couleur que Wagner, il a plus de science. Il concorde mieux à uos sensibilités.
Les éphèbes vibraient et, se tournant vers les interlocuteurs, ils déposaient en silence au coin des tables et des consoles leurs tasses de thé, leurs petits-fours. Ils pressentaient la gravité du débat. Johannès Hallyre était le représentant non seulement de la musique savante, symbolique et suprême, mais encore de toute la jeune école littéraire, qui préférait choisir un musicien pour bannière. Johannès Hallyre était un dieu planant, la gloire universelle hebdomadairement célébrée par le Curare, bimensuellement par la Vie Nouvelle, mensuellement par VA coups de hache. En cet instant décisif on approuvait fort Siegmund de bien poser les grands principes en face de cet affreux vieillard, caries éphèbes méprisaient foncièrement la vieillesse, qui « méconnaît toutes les beautés et proclame toutes les ignominies», suivant l'axiome célèbre de Jacques Sivreuse.
Celui-ci vint à la rescousse : « De quel droit,
monsieur, niez-vous le génie de cet étrange nova-
le très vénéré Johannès Hallyre? Avez-vous
suivi son évolution depuis qu'il illustra les Hymnes à la volonté de sonorités infrangibles? Le prélude de Parsifal, les Béatitudes elles-mêmes semblent ternes en présence de cette harmonie multiple et une, si douce à l'âme que l'âme en pleure, et qui brise nos nerfs fragiles. »
V affreux vieillard restait anéanti. Le baron des Murènes n'était point fait au nouveau répertoire. Il connaissait les pères nobles et les plaisantins, les galants sous-entendus, les malices rehaussées d'une grivoiserie voilée, les formules que pimente une allusion heureuse ; mais la rhétorique de Sivreuse déplaçait ses batteries. Il crut s'en tirer par la défaite du Parthe :
— Je n'ai pas, moi, les nerfs si fragiles, monsieur. Comment aurais-jc vécu, grands dieux? — Mais personne n'eut envie de rire, et Turniquel, qui tressaillait déjà, s'interrompit net. Sivreuse reprit sévèrement : « Je sais ce qu'il vous faut : du Gounod, ces eaux de toilette, ou du Thomas, le bien nommé ! »
Cette fois l'hilarité fut générale et licite. Sieg-
mund daigna sourire. Arthur Véronisse prit la
pose bi eu veillante de Marc-Aurèle délesté pour
une sq c -fie de son stoïcisme, l'anarchiste celle
de la bombe réussie; l'éternel, l'exorbitant rictus de Gaston Saint-Lippard eut par hasard un sens réel ; les éphèbes plissèrent leurs bouches minces et ressaisirent leurs tasses de thé; G ré veuille fut ironique ainsi que Paul Lermy, Turniquel bruissant et piaffant, Glaire indifférente, M me Lévinché mélancoliquement approbative; M me Grivaudan frétilla, Morgane gloussa, M me Toupin des Mares hennit. Des Murènes vaincu fit le geste du malicieux qui concède et s'évade, mais le geste fut inaperçu. Ces transports se calmèrent peu à peu, par ondes successives et de plus en plus larges. On se remettait à peine quand un atroce bafouillage dérouta la convention mondaine, rappela les assistants au sens de la vie et de la terreur. C'était Gaston Saint-Lippard qui, déjouant, la surveillance maternelle, prenait à Timproviste la parole, dodelinant de sa lourde tête ainsi qu'un métronome, le corps en avant, comme appliqué à une tâche pénible, les lèvres scorbutiques contenant avec peine la langue pâteuse et démesurée. Ses yeux faisaient le tour du salon, reflétant le gâtisme, la timidité et l'orgueil, et il frottait confinent l'une contre l'autre ses mains de co- A nté:
milcitrAi
— Une fois j'ai bien ri, j'ai autant ri. J'étais au ministère. Nous avions pris un chat. Et puis je lui ai attaché un encrier, tout plein d'encre. Et puis je l'ai fait sauver. Et il a couru partout. Et ça a tout rempli d'encre ! Ah ! ah !
— Nous n'avions pas de musique en France jusqu'à M. Johànnès Hallyre, déclara nerveusement M Ue Morgane, prête déjà à ses devoirs d'épouse, mais décidée à rester Kamtchatka malgré les naïvetés de son Gaston.
— Heureuse fiancée ! marmottait Paul Lermy.
— Johànnès Hallyre n'est pas Français, mademoiselle, il est Belge, rectifia le petit éphèbe roux.
Quant à Saint-Lippard, il prit son parti de la césure et rentra dans son muet rictus ainsi que Caliban dans sa grotte. Ses rentes, sa pâte pour les boutons et son histoire de chat, voilà à quoi rêvait l'infortuné qui se préparait à contracter alliance avec la société polie.
— Tous les hommes distingués sont Belges, soupira M me Lévinché, qui faisait à Bruxelles des fugues sentimentales. Elle parlait comme exténuée, son corps maigre enfoui dans un fauteuil, ses yeux énigmatiques perdus dans le vague. Elle continua: « La France est une triste, une sin?
nation. Les Français sont grossiers. Voyez-les en voyage : ils crient, ils font un vacarme! Je déteste le bruit. Je les exècre. Je rougis d'être Française! »
— Bravo ! madame, s'écria Véronisse, qui flairait l'occasion d'une tirade. Plus de patrie!
— A bas la patrie ! glapit l'anarchiste, qui se crut en réunion publique.
Véronisse lui lança un mauvais regard et reprit : « Plus de frontières, plus de drapeau, plus d'armée ! la fraternité universelle ! » Il s'exaltait et faisait de grands gestes, au risque de crever le Cardon. « Que tous les peuples s'embrassent, se réunissent en un immense banquet! Au dessert, si l'on m'y autorise, je me lèverai, et je dirai... » — Ici une pause. L'orateur s'épongea le front, que les idées brûlaient. Parler au dessert, c'était l'ambition de Véronisse, ambition malheureuse, car on l'y autorisait rarement.
— Ne nous rasez pas, Véronisse ! lui lança joyeusement M me Toupin des Mares.
L'osseux personnage, sans se troubler, passa ses
doigts pâles dans ses cheveux blonds. Je dirai :
n -"> c assemblées, mêlez-vous! Les luttes ont
Après l'âge d'acier, c'est l'âge d'amour!
Mettons en commun nos arts, nos sciences et nos doctrines... »
Chacun sentit très vive la nécessité de ne plus écouter; on abandonna le stoïcien à sa tirade, et il la continua pour le plafond, prenant à témoin les moulures, le crochet du lustre, quelques mouches.
Lancée sur la patrie, la conversation ne s'arrêta plus : « Moi qui aime tous les hommes, je hais les militaires », avoua M me Grivaudan avec une moue d'enfant gâté.
— Us sont utiles néanmoins, ils sont utiles, fit observer Turniquel, qui se rappela ses fonctions officielles.
— Utiles à quoi, monsieur? Au massacre ou au mépris? demanda Sivrcuse avec une impertinence seigneuriale.
— Ah! ah! pfètement! — Le secrétaire d'ambassade jugea prudent de battre en retraite.
— De mon temps, chevrota des Murènes, nous endossions hardiment l'uniforme, et nous chargions, nous poussions sus et sus, jusqu'à la victoire. — Il toussa et prit une pastille pour compléter l'anachronisme. Les éphèbes murmuraient: « Quel est donc ce grotesque? » Et il parut si nul qu'on le laissa en repos.
M me Grivaudan suppliait Siegmund de donner un échantillon des splendeurs de Johannès Hallyre.
— Si! si! je suis convaincue que c'est sublime. Voqs êtes un tel artiste ! Pour moi» pour moi seule, voyons...
Siegmund refusait, mais faiblement. Gréveuille aussi insista, puis M me Saint-Lippard, enfin Sivreuse qui enleva la place.
Le jeune homme dressa en rechignant son long corps que tordait là gastralgie et fendit la foule des éphèb^ jusqu'au piano, lequel était à queue, surchargé l poteries bizarres, grès, flambés, cires, verreries ra térieusfes, et de statuettes chères aux Kam -^tka. L'une de celles-ci, fantaisie symboliqi , représentait une déesse à corps de serpent, c . a tournée jtrois ou quatre fois sur ellemême et jui tenait un miroir. Cela s'intitulait : Ténèbres, et portait ladédicace : A Toupin des Mares, en communion; car le maître de maison protégeait tout parti- "lièrement la sculpture, dans les loisirs que li 'hissait le suif.
Donc Siegmund s'assit devant le piano, l'ouvrit, t son visage régulier et dur exprima un ain pour les auditeurs, joint à l'ado-
ration du chef-d'œuvre qu'il allait interpréter devant des indignes. Ceux-ci observaient un religieux silence. Jacques Sivreuse, les bas croisés, s'était mis en avant des éphèbes, lesquels, les yeux dilatés et les mains jointes, attendaient la révélation M mes Grivaudan, Lévinché, Toupin des Mares et Saint-Lippard avaient pris la pose attentive qui convenait à leur graisse, à leur maigreur, à leur sensualité, à leur ennui. Morgane lançait un regard de haine et de dégoût à Gaston Saint-Lippard ; Claire Houdraye évitait Paul Lermy, de crainte du fou rire ; Turniquel et Véronisse paradaient du côté des dames avecdes effets de hanches, de torse, de nuque et de mollets. Quant àGréveuille, safigure trahissait un détachement complet de ces habituelles manigances, et le regard vague, tapotant les brasde son fauteuil, il songeaitquelapetiteM me Grivaudan, si fébrile, si passionnée, serait certes une maîtresse préférable à cette encombrante Louise Toupin, liaison déjà ancienne et fastidieuse.
Siegmund préludait, négligemment, du bout
des doigts, la tête en arrière, les yeux mi-clos ;
et dans toutes ces oreilles tendues descendaient
des Qofag Jbizarres, sans liaison, ni raison, ni
sm te, ^ chapelet de ces gouttelettes discor-
dantes que les Kamtchatka qualifient d'hally* riennes, en l'honneur du Maître qui les inventa, et qu'ils préfèrent à Wagner, à Schumann, à César Franck, aux premiers génies musicaux. Puis, le robinet s'ouvrant davantage, ce fut un filet criard, aigre et malsain qui se glissait entre les tons comme une couleuvre. Les visages des dames et des éphèbes se teignirent d'une béatitude fausse, dont Paul Lermy détaillait avidement le comique. Enfin commença le déluge, et du haut en bas du clavier, à la manière des polonaises de Chopin, mais sans rythme, sans grandeur et sans force, déboula l'incompréhensible et morne fantaisie de Johannès P""yre, gâchis de sonorités, torrent de réminiscei ^*. Siegmund vibrait de tout son squelette >arfumé. A force de simuler la foi, il finissait par l'éprouver. La sueur perlait sur son front; .1 se mordait les lèvres; quelque rougeur mont; u à ses joues pâles, et ce fut comme exténué qu * arrêta la cataracte, ferma les écluses et quitta le piano.
Les Kamtchatka excellent dans les manifestations d'enthousiasme. M me Toupin des Mares était •entre proéminent, toute sa langueur ^^euille dans un petit sourire vipérin.
M me Saint-Lippard avait cassé son éventail, prévenant ainsi le projet de M me Lévinché. M me Grivaudan trépignait. Turniquel se précipita au-devant de Siegmund, qui modestement retournait à sa place : « Bravo, très cher ! bravo ! ah ! ah ! » Et il expliquait à Véronisse que, secrétaire d'ambassade à Vienne, il avait eu la bonne fortune d'entendre Rubinstein, mais qu'aucune comparaison n'était à établir : « Ceci est bien plus moelleux, bien plus, comment dirai-je? onctueux, quelque chose de coulant, ah ! ah ! de coulant ! J 'plaisante, j'plaisantais!» Sivreuse levait l'index: « Ah! ceci est tout à fait sérieux, tout à fait fort, de premier-or-dre. » Et il détachait les syllabes pour mieux marquer l'importance de l'appréciation. L'éphèbe roux prenait à témoin les rédacteurs du Curare: «Hein! qu'en pensez-vous? Qu'est-ce qui tient à côté de ce chef-d'œuvre? Que peut-on mettre en parallèle?» Un autre, grisé, comme titubant, murmurait : « Elle renferme tout, cette musique : l'infinie mélancolie des choses et la douceur dorée de se perdre, de fuir, de mourir, d'échapper au siècle. » — « C'est mystique surtout! N'est-ce pas que c'est mystique? » c rîf »î une voix ardente de néophyte.
LES KAMTCHATKA. 4i
A ce moment, l'extase non disparue, on entendit ces paroles mugies : « Bon appétit, messieurs ! Ohl ministres intègres ! » Etnin corps robuste et carré, surmonté d'une tête absolument ronde, occupa la baie du salon. Ce corps était habillé simplement d'une redingote noire ample et formidable, et porté par deux pieds chaussés de lourds souliers semblables à des cercueils d'enfants. Cette tête était formée d'un menton rond et luisant, d'où partaient les joues rondes et luisantes semées de rares favoris grisâtres. Les yeux étai€~ x énormes, stupides et jovials, et le nez épaté ""^rait au dehors par deux" narines coçhères descendaient presque jusqu'à la
bouche lai ît fendue. Quant au front, il était
minuscule emblable à un talon, et surmonté de cheveux ir 'cis partagés par une raie dont la prétention coi .. astait avec la rusticité du personnage. C'était Toupin des Mares, le maître du logis, Marcel Toupin lui-même, fabricant de suif, mari de Louise, pè.*e de Siegmund et de Morgane, cocufié par Gréveuille et l'admettant, Mécène des Kamtchatka et Kamtchatka lui-même, tonitruant, votifs™ » kn^ant son avis sur les étoffes, les potées et les tableaux, grand tapeur sur
le ventre, grand tutoyeur et grand gaffeur, dont le rire épais, les plaisanteries stupides et les atroces maladresses désolaient ces jeudis raffinés. Dès son entrée, sa femme, Siegmund etMorgane tressaillirent, car il s'entêtait à venir aux heures des visites,, et, sur la moindre observation, déployait des colères terribles : « Bonjour, Sivreuse; bonjour, mon petit. Salut, Turniquel. Gomment va le papa? Madame! Madame! » Il s'inclina avec une cérémonie feinte devant M mes Lévinché et Grivaudan qu'il détestait, déclarait minaudières et pimbêches. Il salua jusqua terre M me Saint-Lippard ; sa fortune lui semblait respectable, et il savait les projets matrimoniaux. Il prit Gaston par les épaules, le secoua violemment : « Eh bien! mon garçon? Ça va, mon garçon? » Et se tournant vers Morgane : « Il est gai, n'est-ce pas? il rit toujours. J'aime ça, moi, je déteste les pleurards. Qu'en pensez-vous, messieurs? » Et, pour mettre de l'entrain, il interpellait les éphèbes et Véronisse. Personne ne lui donnant la réplique, il s'en prit à Gréveuille : « Ça va? l'homme d'imagination! Vous avez l'air d'un croquemort, ma parole! Louise, bourre-le A — de chocolat et de petits-fours. C'est une w ^
chose pour un auteur dramatique. Hi, hi, hi, hi ! » Le romancier murmura : « Toujours fin ! toujours spirituel! » — « Hein, quoi! vous faites le farce à présent! Vous plaisantez papa Toupin! Attention là! Hue! cocotte! Papa Toupin n'ira plus vous chercher du bon saint-estèphe que vous aimez tant, hi, hi! vieux copain ! » Et dans les côtes d'oiseau de Gréveuille il piqua son index robuste.
Une certaine gêne régnait. M me Toupin avait une grimace douloureuse et sa bouche mince tremblait d'imp°tience. Les éphèbes terrifiés restaient figés dans es postures ankylosantes. Le colosse assez finen mt ressentit cette atmosphère d'angoisse: «AL rsseîj'interrompslapetite fête ?J'avais entendu le *>iano. C'est toi qui jouais, Siegmund?
— Oui, pèi j. — Tu as fini? — Oui, père. — Oui, père! oui, père! retire donc tes doigts de ton nez.
— Oh! que c'est agaçant! » Ce dialogue perpétuel, et nécessité par la fâcheuse manie du jeune musicien, désorganisait le. milieu kamtchatka, la< érait les vêtements empruntés et les préciosités de langage. Toupin des Mares apportait à combattre la passion de son fils un achar-
;al à celui de Siegmund quand il exploitait a nasales, et le timbre du reproche pa-
ternel, son intensité, variaient avec les circonstances : « Siegmund, ton nez? — Ah! que c'est agaçant! — Ah çà, Siegmund, une fois pour toutes, veux-tu laisser ton nez tranquille? — Ah! mon Dieu, que c'est agaçant! » Et les spectateurs de ce débat ne savaient quelle contenance tenir. Mais cette fois, par hasard, Toupin ne s'entêta point. Il prit pour cible Véronisse : « Là-bas, l'asperge en branches ! le philosophe ! vous avez lu le dernier roman de l'ami Gréveuille ici présent? Pas de phrases. Oui ou non, ça vous plaît-il? Moi je n'ai pas pu dépasser la vingtième page. » Dans ce roman, le Cœur vide, Gréveuille racontait ses aventures avec M me Toupin des Mares, un voyage en Hollande et quantité d'alternatives sentimentales et larmoyantes. Véronisse, embarrassé, montra Gréveuille : « Comment m'exprimer devant l'auteur, qui... — Mais je m'exprime bien, moi, devant l'auteur! » Et Toupin des Mares insista avec une malice singulière, ridiculisa les principaux épisodes du livre. 11 savait la liaison de sa femme, fermait les yeux, se rattrapait avec les bonnes, et se vengeait de Gréveuille par des allusions blessantes, des coups d'épingle ou de boutoir qui effaraient le poltron psychologue.
Sivreuse et les éphèbes souriaient. Ils méprisaient profondément Gréveuille, car sa vente atteignait huit mille exemplaires, et chacun sait qu'une œuvre sérieuse ne peut être admise que par dix personnes. Selon l'évangile Kamtchatka, tout ce qu'admire la presse, tout ce que les bourgeois comprennent est infâme et mérite le pilon, la roue, les plus dégradants supplices. Le mot bourgeois a pris dans leurs bouches un sens plus étendu qu'à l'époque romantique: il s'applique à tout individu, mâle ou femelle, qui n'a point adopté eh bloc leurs codes, leurs dogmes et leurs institutions. Une seule faute, le non-prosterne-
ment devant Hallyre, Sivreuse, Cardon ou Trouguin, par exemple, classe à jamais parmi les bourgeois, les haïssables, les excommuniés.
Cependant Gréveuille, fatigué, se pencha vers M me Toupin des Mares et se leva pour prendre congé, non sans un long et tendre regard à jfme Grivar J an. Louise Toupin des Mares eut un geste de ra 3 e, vite réprimé par un de ces sourires qui, dans 1 » monde, servent de linceul à toutes les passions. Son mari se récriait : « On s'en va ' moi qui mets en fuite?» Et, tandis que découlait, il prit par le bras Sivreuse
et un éphèbé, les mena voir dans sa galerie sa nouvelle acquisition, un admirable Migoniel, représentant une panade de corps pantelants et de têtes coupées; car ce peintre s'est absolument consacré aux massacres, incendies, catastrophes, comme d'autres s'adonnent aux chats, aux chiens, aux évoques, aux cabotins ou aux vestales, et il amoncelle sur ses toiles des pyramides d'horreurs sanglantes, des grouillements rouges, jaunes et verts. « Quelle puissance ! affirmait Toupin, revenu au style kamtchatka et qui prenait un petit air dogmatique. Quelle significative frénésie! Révélez cet artiste dans le Curare, Sivreuse. C'est moi qui l'ai découvert ! C'est un sincère, bien symbolique, un transcendant. » Ces mots, qui du matin au soir tintaient dans sa maison, et qu'il répétait à tort et à travers, gagnaient, émis par le marchand de suif, une sorte de prestige funambulesque, et Lermy, qui les avait suivis à pas de loup, en savourait le charme précieux. Toupin l'aperçut : « Ça n'est pas pour vous, monsieur l'arriéré : vous n'y comprendriez rien. C'est trop d'art. »
Être d'art ! n'être pas d'art Ttelle est la question.. . Et le jeune homme courut rejoindre Claire. Iï la trouva dans le tohu-bohu du départ. Turr i/r
l'accablait de galanteries : « On ne vous voit jamais, mademoiselle. Moi je sors peu également : j'ai tant de travaux en train, des préoccupations d'une telle gravité, d'une telle importance! » Et bien que Glaire ne lui demandât aucun détail, il crut nécessaire d'insister, serra les poings, fronça les sourcils, fit une série de gestes comme s'il rémoulait, baissa mystérieusement la voix :
« J'ai obtenu une audience du Président de la République; faveur rare, exceptionnelle. Je lui ai parlé de mes projets que vous m'excuserez de taire, mademoiselle. Je l'ai serré, emprisonné dans un ré^au d'arguments, dans des mailles si étroites, si .erribles, qu'il restait là devant moi, anéanti, dompté, et que trois fois de suite l'huissier lui an™nça que le déjeuner était servi sans qu'il bronv,~«£, sans qu'il osât remuer le petit doigt. Pfètementî Ah! ah! Pfètement! »
Sivreuse, qui s'en allait, s'inclina devant la jeune fille o* rappela le rendez- vous à Turniquel : « Demain c z Durand, deux heures, — Entendu, mon cher, <, U vendu! » Le groupe des Kamtchatka se disloquait. Gaston suivit sa mère en agitant sa '" ' vultueuse de cotillon. Arthur Vélf °spéré une invitation à dîner, et il ne
mit en mouvement ses longues pattes de faucheux que bien convaincu de l'exode général. Les
éphèbes emboîtaient le pas à leur chef. On se donna rendez-vous à la répétition de la pièce d'Edgard de Fries, les Beaux jours fïune essence
Claire Houdraye et Paul Lermy descendaient côte à côte l'avenue des Champs-Elysées, fendant la foule, qui comme un fleuve coulait depuis l'Arc de Triomphe, jouissant de leur discret amour, du joyeux crépuscule poudré d'or et de rose. D'innombrables voitures, victorias, fiacres, mail-coachs et chars à bancs ramenaient les badauds des courses dans Paris. Les jeunes gens causaient de leur après-midi, rappelaient les travers des Kamtchatka, l'infatuation de Véronisse et la brutalité du père ïoupin; mais quelque pensée plus sérieuse nuançait les beaux regards de Claire et versait la force à son compagnon. De la multitude monte le désir. Ces pas qui portent vers le tombeau à travers les fragiles distractions humaines, ces voix que transmet l'air limpide et qu'agitent les brises innombrables des sentiments, ces attitudes et ces visages mêlés, nn " n hâte de la fin du jour et cette extase pâmée
lumière, tels sont les pages luxueux de la mélancolie, introductrice elle-même de la passion, reine des cœurs et des destins, conquérante du monde intime :
— Voulez-vous me donner le bras, mademoiselle?
— Non : ce serait me compromettre. C'est déjà beaucoup de nous promener' ainsi l'un près de l'autre. Vous travaillez en ce moment?
— Très mal. La solitude m'accable. Quelquefois vers cette heure-ci, je sors et je marche; je suis un rêve. Je me retrouve loin, plus triste qu'avant, l'âme desséchée.
— C'est comme moi! — Et la parole de Glaire fut si musicale et si dotice, que son ami eut un tressaillement. — J'ai des. journées d'un noir profond, sans avenir, où je ne souhaite rien ni n'ai envie de rien.
— Épousez Turniquel. Il a du monde. Vous serez bien* A * ambassadrice.
— Que v js.êtes méchant! Non : je resterai garçon, el quand nous serons vieux et que la médisanc< aura les cheveux blancs, nous voyage-
~ble, voulez-vous?
. .'envie soudaine de parler, de lever ces
lourdes, ces redoutables barrières de l'aveu. Il se donna douze pas, qu'il franchit en silence, cherchant une phrase simple et vraie, digne d'elle, digne de ce long amour. Mais il n'osa point, et son énergie resta muette.
— Vous ne me répondez rien? Cela vous ennuierait de porter ma valise?
— Vous savez bien que je n'ai pas de plus
grand bonheur...
Elle devina l'élan, eut honte, l'interrompit, toute pâle sous ses bandeaux noirs : « Oh ! voyez le beau bébé joufflu! Vous alliez l'écraser, monsieur le distrait. »
Paul, dépité de son manque d'audace, se cherchait une excuse qu'il exprima tout haut :
— Gomme je n'ai plus ni père ni mère, j'ai perdu l'habitude de me confier. Quand j'étais enfant, je savais exprimer mes plus secrets désirs : aujourd'hui ils„restent au fond de moi. C'est un trésor qui brûle.
— C'est le martyre des isolés, et j'en souffre moimême, car mon père, hélas ! n'est pas un père. Au revoir, à bientôt! Venez me consoler dans ma cellule du boulevard Malesherbes.
Ils se serrèrent la main nerveusement, et
qui traversait les ponts, se retourna deux ou trois fois pour suivre la fine silhouette de Glaire jusqu'à l'entrée de la rue Royale, où d'étincelantes lueurs électriques dansaient sur le bleu sombre du ciel.
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Dans la salle à manger bien tapissée de l'avocat Biétin, Turniquel et son père achevaient de déjeuner. Biétin pelait une poire, et il apportait à ce travail une attention extrême, qui masquait une autre attention tournée vers la réussite du mariage de Félix avec Glaire Houdraye. Il avait une tête assez fine et malicieuse, qui tenait du comédien et du rongeur, des cheveux blancs qui frisottaient, des yeux rapides et fuyant l'homme pour ne considérer que l'intérêt, un nez droit comme un couteau, une bouche aux lèvres minces, distendue d'un côté par l'ironie. C^r l'ironie était le triomphe de Biétin, sa gloire au Pa! o; " lo fierté de son entourage et la source de ses
bus. On disait de lui qu'il, avait la dent mauvaise et cet axiome valait pour toute la mâchoire, bleue et cariée; mais l'odeur en plaisait, mêlée de calomnie et de diffamation, inaltérable et tenace. Il y avait trente ans que maître Blétin plaidait tous les procès douteux, de filles, d'escrocs, , 4e journalistes tarés, d'hommes politiques, de cabotins, trente ans qu'il les perdait régulièrement, tant sa mauvaise foi révoltait les juges, trente ans 'que les badauds s'extasiaient sur sa voix aigre et nasillarde aux crocs serrés, sur ses 'perfidies nuancées de dédain, sur ses déplorables calembours, sur cejt argot particulier qui de la barrière montait à la barre. Maintenant sa verve commençait à s'user et quelques retentissantes correction? ^ont n'avaient pu "le préserver ni sa toge ni sa ~,jue, quelques louches aventurés le faisaient songer à la retraite. Il la désirait fructueuse : aussi s'atlachait-il à l'union possible de Glaire et dé Félix; le père Houdraye et Célestin Turniquei étaient ses fidèles clients. 11 comptait sur la sottise du secrétaire d'ambassade pour tirer maintes épingles d'un contrat que la vanité photographe ferait certainement fas-
Gélestin Turniquel, le ministre plénipotentiaire, souhaitait aussi ardemment ce mariage, comme capable de redorer le blason défraîchi delà vieille famille républicaine. ' C'était un petit personnage caduque et falot, au visage éveillé, au parler bref, au geste en saccades, célèbre pour sa hâblerie, ses récits imaginaires de voyages et d'aventures. Il empoisonnait les ambassades par des narrations longues et circonstanciées sur le Groenland, la Terre-de-Feu, l'Australie et l'île Formose. Il avait connu, fréquenté, tutoyé, sauvé dans des passes tragiques tous les personnages célèbres du siècle, depuis Goethe jusqu'à Wagner, en passant par Proudhon, Michelet, M me Sand et Théophile Gautier, et il les appelait par leurs prénoms : « Ce cherWolfgangî »; « Mon bon Richard me disait. . . » ; « Je saisis George par les épaules » ; «J'étais chez Jules quand Théophile entra ». Or le fils avait pour ce père une admiration touchante, et il lui faisait des succès tonitruants à la fin de chaque anecdote, quand les auditeurs, épouvantés, ahuris, noyés dans le torrent oiseux des détails vides, éprouvaient l'envie irrésistible de fuir, de dormir ou de hurler.
Pendant tout le repas, Blétin et Gélestin T*
quel avaient poussé Félix à demander la main de Glaire Houdraye. Le jeune homme était à la fois attiré par la fortune et repoussé par la crainte d'un refus qui l'eût atteint dans sa citadelle vaniteuse : « Certes, affirmait-il en scandant ses souvenirs de son couteau d'argent, hier, chez M me Toupin des Mares, j'ai cru remarquer que je faisais, sans me vanter, sur M 1,e Houdraye une certaine impression, une impression... comment exprimerai-je cela, maître Biétin?... ah! que je voudrais avoir votre éloquence!... une impression très vive... mais néanmoins de là à prétendre,..
— A pré x ~~idre! à prétendre ! interrompit l'avocat de son __i de fausset, sans respect pour la barbe, les ireloques ni la fonction. Laissez-moi donctranqL ile ! Vous avez peur. J'ai vu le père Houdraye : il a i tambouriné sa fille; il continuera. Vous, traquez le gibier, acharnez-vous. C'est votre métier, qu A ^iable !
— Mais ,«, donc! pousse ta pointe! s'écria le père Turniquel. Un gaillard comme toi, avec ton nom, ton physique, ta situation! Tu me rappelles Edgar, ou» Edgar Poe, la dernière fois que je
:n.ré, le pauvre cher ami, dans une ruelle n.Il me parla d'une demoiselle Jameson
qu'il comptait épouser; une Américaine naturellement, très riche, que je -connaissais, qui était même un peu ma parente étant descendante de Franklin, ce brave Benjamin, dont j'ai, mon cher Blétin, deux cents lettres confidentielles que je vous montrerai...
— Certainement, certainement, continua la voix parcheminée de l'avocat, qui suivait son pro-
jet.Jç suis votre vieil ami, Félix... — Il tendit une main cordiale entre les compotiers, sur la nappe. -▼ Promettez-moi de vous adresser vous-même, directement, à M ,,e Houdraye : c'est une indépendante. Cette voie sera la meilleure. Trois millions \ songez-y, et gérés par moi !
Ce chiffre leva les derjiiers scrupules de Félix. Il réfléchit quelques secondes, ainsi qu'il sied dans les circonstances graves et avant les signatures de traités, puis il se leva, secoua les mies de son pantalon, redressa la taille, hocha sa barbe et dit, face à ses interlocuteurs : « Pfètement. Je suis vos conseils. J'irai, je parlerai. Aujourd'hui même. »
— Bravo ! crièrent ensemble maître Blétin et Cîélestin Turniquel.
Dix minutes après cet entretien mémorable, Félix Turniquel, le cigare aux lèvres, arpentait les boulevards, se hâtant vers son rendez-vous avec Sivreuse. Le temps était chaud, le ciel limpide, le garçon enivré de lui-même, de son évidente fortune, d'un avenir de lauriers et d'or. Il se voyait président de la Chambre, du Conseil et de la République à la fois, recevant son ministre actuel d'un air protecteur, envié et admiré de tous, comme l'enviaient et l'admiraient sans doute ces passants empressés autour de lui. Entre deux bouffées, il mâchonnait des phrases de protocole : « Merci, mon cher chargé d'affaires en Tunisie » ; « Au revoir, monsieur le directeur trésorier-payeur général du Languedoc » ; et il voyait très nettement dans l'air un écho du Figa? 9 o, en caractères spéciaux, en tête, ainsi conçu : « On nous annonce le prochain mariage du très sympathique et si distingué secrétaire d'ambassar 1 * WA lix Turniquel avec M lle Claire Houdraye », ou r ~jt-être encore cette rubrique: Un événement bien parisien.
A la terrasse de Durand, Sivreuse achevait de jn café et dardait partout son monocle, l'iino élégance suprême, en gris clair, son
délicat visage de blond tendu par une volonté ardente et supérieure à l'intelligence. Lui ne pensait qu'aux femmes et à la fiévreuse et perverse luxure de Valmont, le don Juan des Liaisons dangereuses.
Les deux infatuations du directeur du Curare et du secrétaire d'ambassade se serrèrent la main, puis se mirent en marche vers la demeure de l'abbé Serbe, qui était toute proche, au bout de la rue Tronchet.
— Je craignais d'être en retard, mon cher, — dit Félix Turniquel. — Pfètement. En retard, moi le diplomate ! Il s'agissait d'une affaire d'une telle importance ! — Il sourit, se frotta la barbe. — Un mariage de trois millions que me mijote maître Blétin.
— Peste! répondit l'autre. — Il comprit de suite, par une jonction de souvenirs et de racon- • tars, qu'il s'agissait de Claire Houdraye, et l'avantageuse conquête de la jeune fille se présenta à son esprit, s'y précisa instantanément. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt? On écarterait aisément Paul Lermy, qui n'avait rien d'un psychologue. En même temps il se félicita d'avoir annoncé par télégramme Turniquel comme
proie millionnaire à Suzu. La princesse de FourvaDdières devenait le pivot indispensable de cette combinaison à la fois pernicieuse et féconde. Elle retiendrait et détournerait l'imbécile, qu'il allait certainement supplanter, lui, Sivreuse.
A ce me «ent, Félix enleva son chapeau d'un geste brus ue, farouche, le porta perpendiculairement au dessus de sa tête; de là, par un demicercle adn ;i et plus mol, le dirigea jusqu'à son genou, pu ~ replaça sur son support naturel avec aisani . ^isuite, désignant une voiture déjà lointaine, glissa dans l'oreille de son compagnon : « L'i ™hassadeur d'Allemagne ! » et son ton signifiait: n peu plus, j'oubliais le salut.
C'était la g rre ! »
— Avant de monter chez l'abbé Serbe, un conseil- n i cher ami! déclara nettement Sivreuse : n vous étonnez, ne vous choquez de rien. Vous allez pénétrer un monde très original, très souverain, très dégagé des préjugés, et qui conviendra à votre sensibilité, j'en suis sûr. L'abbé est jxquis. Quant à sa belle pécheresse, la princes e de Fourvandières, Suzu, elle est ou dépit des apparences, et ne se livre »onc aucune tentative. Vous échoueriez. —
Le subtil psychologue calculait sur la fatuité de Félix. Celui-ci s'ébroua : « Pfêtement, pfètement ! Compris! »
Ils gravirent une série d'escaliers très bourgeois, mais aboutissant à un palier exceptionnel, car la porte à laquelle ils sonnèrent était drapée de satin blanc, et, par les soins d'une jolie et jeune servante aux yeux candides, ils entrèrent dans une antichambre de même nuance et de même étoffe, puis dans un salon semblable, aux murs nus, sur le satin duquel ressortaient seulement de grandes, de langoureuses plantes vertes aux feuilles luisantes. Une délicieuse table de style Louis XVI supportait le seul poids d'un numéro des Débats roses, négligemment jeté, et faisait la causerie muette avec quelques chaises et un canapé tout simples. L'abbé Serbe survint, de visage délicat, ressemblant à Sivreuse, de regard bleu, de verbe doux et rare. Sa soutane, de forme usuelle, était d'un grain particulier, et les boucles de ses souliers étaient travaillées d'or et d'argent. Il accueillit les compliments torrentueux de Turniquel avec un sourire dans lequel la réponse passait comme un fil de soie dans une aiguille. A la demande de Sivreuse, il montra son cab J
de toilette, dont les accessoires étaient tous des bibelots sublimes. En les énumérant, il ajoutait : « La princesse de Foiirvandières a le môme ; » — ■ « La comtesse de Scudermo m'en a demandé un ; » — «EdgarddeFries n'apu trouver le modèle. »Ses gestes étaient menus, ponctuels et méthodiques. Ils s'adaptaient aisément à la porcelaine, aux verreries, aux moindres anses, et ses doigts comme beurrés glissaient le long des riches matières, patinaient, ii iquaient les courbes i « Mieux fais-je encore ave 1a s âmes ! » répliqua-t-il à une observation aim „.„ de Sivreûse.
Celui-ci '^cusa, confia Turniquel à l'abbé. 11 voulait lais . le champ libre aux manœuvres de l'experte S u. En partant, il engagea vivement Félix à ve .• le voir bientôt aux bureaux du Curare de qu \ce à six : «Je vous présenterai quelqties-unes ie no& personnalités artistiques les plus marqi »ntes, qui seront charmées de trouver chez un di omate une pareille diplomatie intellectuelle. >;
Peu aprè^, le secrétaire d'ambassade et l'abbé
montèrent dans un moelleux, coupé : ma voiiur'ç,
A\r,~n i~ p r ^tre, et il expliqua longuement à Félix
-Lcellence d'un nouveau système de roues
en caoutchouc plein, dont il comparait la résistance aux cœurs que la Grâce n'a pas encore touchés, par un singulier amalgame de théologie et de carrosserie.
Turniquel était généralement trop occupé de lui-môme pour apporter une grande attention au monde extérieur. Celui-ci n'existait pour lui que sous forme d'intrigues officielles ou mondaines, de saluts à rendre et d'attitudes à conserver. Néanmoins, quand il se trouva avec son compagnon dans l'hôtel du quai de Billy et que le domestique fut allé prévenir la princesse, il remarqua avec étonnement les identiques draperies de satin blanc, les plantes vertes, le mobilier Louis XVI. L'abbé Serbe prévint sa question : « Nous avons adopté dés ameublements analogues pour ne pas dérouter nos esprits. Que ce qui nous entoure soit tel qu'il s'efface et ne laisse flotter auprès de nos âmes qu'une émanation subtile, qu'un parfum! Le Dieu qui vit dans chaque individu se communique ainsi plus aisément; il ne rencontre nul obstacle. » — « Tonnant! tonnant! répctadait Félix, interloqué. Le chargé d'affaires de France à Copenhague avait aussi du satin chez lui en a u ~~ dance, comment dirai-je? en surabondai:
s'attira môme à ce sujet une bien jolie repartie de mon père, le ministre plénipotentiaire, Cèlestin Turniquel, le propre fils de Jean : « Monsieur « le chargé d'affaires, vous tenez des propos obs- « curs dans des étoffes claires ! » Ah ! ah ! »
Trois coups de timbre retentirent. Ils traversèrent trois salons : l'un jaune, orné de peaux de tigre ; un autre rose, avec .du bambou ; le troisième vert, occupé en partie par un grand aquarium où
brillaient quelques poissons étranges, pierreries mouvantes. Ils arrivèrent enfin à une chambre à coucher bleue d'où la lumière était bannie. Félix, dans une demi-obscurité, vit un vaste lit; au pied du lit, un sofa; sur le sofa, une adorable blonde vêtue d'étoffes blanches aériennes et transparentes, dans une pose de Diane au repos, qu'elle modifiait, statuette vivante, par les évolutions d'un corps menu dont la merveille apparaissait à mesure. Quand elle riait, sa mignonne figure, aux grand: yeux d'un bleu sombre, s'éclairait d'une mali - diabolique. Quand elle ne riait plus, c'était un< ardeur lente et profonde sous les traits purs. Ses pieds cambrés écartaient les mules ~ «'.'un petit frémissement nerveux. Ses . ~os bras avaient la courbe introuvable.
Sa voix était forte, pour ce frêle organisme, aiftoritaite et nette. Au mur étaient fixés des poignards et des flèches.
Elle accueillit gentiment les visiteurs et jaugea vite Turniquel : « Vous arrivez à temps, monsieur : j'allais partir pour la répétition des Beaux jours <Tune essence qui a lieu chez de Fries; vous m'accompagnerez, suivant l'aimable désir qu'en exprima notre ami Sivreuse. Et vous, l'abbé?
— Hélas! princesse, le devoir me rappelle.!
L'abbé Serbe ne s'expliqua pas davantage sur la
nature de ce devoir; mais, s'approchant de Suzu, il prit la plus frivole des petites mains, la tint quelques instants captive et poussa un profond soupir.
— Qu'avez-vous? Je vois que vous allez me gronder. Oh! grondez, punissez-moi : c'est si bon!
— Il y a quinze jours au moins que vous ne vous êtes confessée.
— C'est pour en avoir plus gros sur la conscience. — Elle prit une mine gourmande. — Je suis blasée sur mes petits péchés ordinaires. Péchez-vous beaucoup, monsieur Tourniquet?
— Turniquel, princesse, Turniquel, fit obs.
le diplomate sévèrement. Les Turniquel so m<
ginaires du Poitou, et, dans une circonstance particulièrement grave...
— C'est bon, c'est bon ! Vous rompez les chiens, vous ne voulez pas avotier vos péchés. Vous êtes aussi un accumulateur; Je vais les dénicher d'après vos passions. Qu'aimez-vous? La femme, la musique, la peinture, la sculpture, les lettres, le sacrilège?
— La diplomatie amoureuse, répliqua Félix en clignant de l'œil du* côté de l'abbé Serbe. Mais celui-ci semblait absorbé par des images esthé-
, tiques.
— C'est gentil ça : c'çst à la fois une riposte et un madrigal. Moi j'adore : # primo, l'abbé Serbe ici présent; secundo, Trouguin : c'est mon artiste préféré; et puis, et puis, une toute vélouteuse orchidée noire, un parfum qui sent l'éther et le poivre, que Je fabrique moi-même; Edgard de
. Fries dans ses rondels, Johannès Hallyre dans ses sonates et fantaisies, pas les fugues, oh ! non : le roi des fr~ues reste Bach. J'ai du goût pour le troisième tAe de ParsifaI, le Second Faust, Henri V/lI de Shakespeare : ses autres drames " jc ; certains mystiques, surtout saint ^ m ' Y ... ; quoi donc encore? je n'ai pas
mon compte... : les estampes de Gardon, Zarathustra de Nietsche, le satin mauve et les kangouroos tout jeunes, tout jeunes, quand ils ont l'air de souris. Voilà mon bilan! A part cela, tout m'écœurent m'exaspère. Une question : Croyezvous aux fées?
Turniquel eut un galant sourire : « En ce moment j'y crois, princesse.
— Oh I je vous en prie! pas de fadeurs! Vous avez une trop belle barbe. Moi j'ai le respect de toutes les fées. Et elles voltigent autour de moi. C'est pour elles que j'empêche le jour d'entrer brutalement, il abîmerait leurs petites ailes...
— Et le teint d'une princesse, songea l'abbé Serbe, qui s'écria : « C'est très mal de croire aux fées, très impie!
— Eh! je le sais, l'abbé, riposta Suzu avec une moue charmante. C'est ce qui m'excite. Je les appelle par leurs noms : Morgane, Lucinde, Evanire, Stirpe et Busquine. Elles me lisent de beaux vers diaprés comme leurs ailes, des vers d'un autre monde qui donnent le frisson. Et puis, — mais chut : approchez-vous; — elle saisit ^ *-~~ de l'obéissant Félix: — je redoute les *
| ' les empuses et les lémures. Je les chasse avec des prières secrètes.
! Un invisible cartel sonna : « Grands dieux,
quatre heures ! Heureusement qu'Edgard de Fries habite à deux pas, avenue Marceau. Vite, vite, mon mantelet! Partons. » Suzu glissa du sofa, et, droite, ses légères étoffes drapant son corps harmonieux, i rfumé, un collier de perles autour de son cou r< e, sa mobile physionomie en éveil sous son f ont têtu et bombé, elle parut à Félix si attirante irrésistible, qu'il restait gauche, embarrassé, < ^ieux de son rôle. Elle le lui rappela : « Vc .ne donnerez le bras. Nous irons à pied, il fait u ^u. Ce sera comme dans la poésie de de Fries r t elle récita en psalmodiant :
Par la vétusté ruineuse du soleil
Elle et moi, moi et elle, et l'âme alentour,
Au sommet prolongé mais calme, au faîte de la tour
Où glapit et dans la nuit palpite son chant l'épureil.
— - Qu'est-ce que c'est qu'un épureil? De Fries n'a jamais pu me l'expliquer. Ça doit être un oiseau ver. et hoir avec un bec comme une épée. 4 ., ; r> i^bbé ; à bientôt !
* «orbe monta dans sa voiture. Turniquel
vantait ses mérites tandis qu'il longeait le quai, très ému, serrant imperceptiblement le bras *si souple de Suzu.
— C'est surtout un prêtre de goût, chose rare. Il me comprend, il me confesse. Il est mon guide et je suis sa madone.
— Pfètement! Mon grand-père Jean Turniquel avait coutume de causer avec un curé son voisin... . ,
— Oh! regardez : le soleil va se coucher dans
sa gloire, et les eaux l'attendent, lui le libérateur. Lisez-vous le Cuiwe?
— Rarement, princesse : j'ai mon temps si absorbé, des affaires d'une telle importance! Mes fonctions...
— Bah! on flâne. J'écris bien mes mémoires!
Tout de même, j'ai peur. C'est la première fois que je vais jouer en public. C'est superbe les Beaux jours d'une essence, mais d'une difficulté! Ces niais d'abonnés vont en avaler! Ce sont des proses mêlées de vers, des vers ïambiques bien entendu. Art adorable que celui qui, inaccessible aux profanes, va chercher les coins discrets, les âmes rebelles!
Suzu fleurissait une conversation, dont le
eût été prime- saiitier, de phrases détaèhées des petites revues et auteurs chers aux Kamtchatka. Elle continua : « L'œuvre méprisable des Augier et des Dumas fils ne tiendra plus longtemps. On compte jouer à Y Ame ardente, après la pièce d'Edgard, Alpha et Qméga, de Pruderon, un jeune que je protège, puis Comme en pleurs, de la comtesse de Scudermo; ensuite des surprises, des récitations : l'avenir se dessine magique, auréolé! »
Cependant Turniquel méditait une petite enquête personnelle. Il l'amorça avec une adresse infime : « Avez-vous souvent, princesse, l'avantage de voir Sivreuse? Quel charmant garçon! Nous avons renoué connaissance chez M me Toupin des Mares.
— Jacques! C'est un cerveau admirable, ultracompréhensif ; — et Suzu fronça ses soyeux sourcils. — 11 est mon camarade, comme les autres. Mon cœur est libre, mon cœur est presque à l'agonie.
Sur ces derniers mots, mordorés de tristesse, la rusée personne détacha son, bras, et ils marchèrent côte à côte, silencieux. Turniquel cherchait.
T»nr
ez-vous plus jamais, princesse?...
— Ma devise est : Attendre. On m'a tant dupée, si odieusement trahie 1 Pouah! Quelle est cette lie qu'on nomme la chair?
Ils étaient arrivés. L'appartement qu'Edgard de Fries occupait au second avenue Marceau était en rumeur. La porte restait grande ouverte, on s'affairait partout. L'entrée de Suzu fut saluée par des applaudissements. Turniquel reconnut quelques figures de chez M me Toupin des Mares .
Le maître de maison, qui l'avait déjà rencontré dans le monde, lui serra la main d'un air distrait. Edgard de Fries était roux, petit, de mise recher chée : gilet de velours noir à boutons d'or et redingote tombant jusqu'au milieu des mollets. Il possédait un crâne prématurément chauve, un visage régulier, tourmenté, des yeux ternes injectés de jaune. Sur le nez, un bouton polychrome en forme de cratère. Quand il daignait parler, car sa noblesse était douteuse et sa situation littéraire incertaine, il baissait les sourcils et la voix. Ses mains étaient surtout caractéristiques, nerveuses et longues comme celles d'un bossu, et il sculptait l'air pour ses démonstrations. Quant à sa bouche, elle semblait le réceptacle de l'envie : ce péché capital emplissait, distendait toute la pers
d'Edgard de Fries, faisait de lui une poche à bile. Il n'était jamais satisfait des articles si louangeurs qu'ils fussent, ni des compliments directs. A la moindre critique lue, il vomissait; entendue, il pâlissait et pleurait presque de mâle rage. Il avait le travail difficile, douloureux, la production intermittente et pénible. Au bout d'une page il suait. Ses livres, malgré tous ses efforts, étaient minces comme des feuilles et rares comme des diamants noirs. Ses articles ne dépassaient point cinquante lignes. Aussi les œuvres d'autrui le consternaientelles au point qu'un étalage de libraire était pour lui un supplice atroce et que le succès d'un confrère le forçait à partir en voyage. Quelquefois ce succès devenu triomphe le poursuivait de station en station, de ville en ville, et la fuite était impossible. 11 détestait cordialement les hommes de talent passés, présents et futurs, mais il soignait et cuHivait par des dîners et des cadeaux quelques-ujs des plus féroces Kamtchatka, de ces jeunes de quarante-cinq ans tels que Arthur Véronisse, Robert Sorpion le catholique ou le juif Adolphe Judas; il flattait les orgueils naissants à "se, à la Trouguin, à la Cardon, troquant e casse pour beaucoup de séné. Lâche par
nature, il ne remerciait que les acorbes, ne s'accrochait qu'aux hercules de carton et dédaignait les affables. Il n'était pas de bassesses qu'il n'accomplît pour une réclame, pas de promesses qu'il ne fît pour éviter une attaque. Il incarnait la lugubre, la noire, la tenace jalousie littéraire, que rien ne peut guérir, dont la mort seule délivre les victimes.
Pour le moment, Edgard de Fries, très énervé par le relard de sa principale interprète, s'occupait à peine de ses invités : « Nous sommes en plein travail, en. plein travail! » répétait-il à tout le monde, et chacun s'indignait secrètement, se trouvait raalplacé, négligé, souhaitait le pire des- • tin aux Beaux jours d'une essence.
Turniquel, abandonné par Suzu, se sçntit un peu isolé, bien qu'on se serrât les coudes autour' de lui. Il était à l'extrémité d'un salon blanc et bleu au fond duquel on voyait la scène surexhaussée, car la répétition était sérieuse, en costumes. Le secrétaire d'ambassade distinguait une confusion de nuques et de visages, suivant que les, spectateurs faisaient face à .la toile baissée ou se retournaient pour inspecter l'assistance. Les éphèbes étaient là au grand complet; leurs
sïonomies*, issues de cols • extravagants, exprimaient une béatitude sévère., puisqu'ils allaient-. juge? 9 un auteur. Des monocles luisaient partout. Félix sentit une main serrer l'a sienne, et pardonna . .vite cette familiarité quand il reconnut le roman-' cier Gréveu.lle : ..
— Vous ici? Vous voilà donc passé Kamtchatka? ...
Le descendant des Turniquël eut un rire sonore qui fit. dire à sept ou huit personnes dans le salon : a Tieto" ! le fantoche de M me Toupin des Mares n'est pals lcih. » .
Gréveuille tournait de côlé et d'autre ses profils inégaux. Il furetait, murmurant: « Bonne petite assemblée: les rosses sont au complet! » Et, pour sedégonfler,ilcommençaréducationdeTurniquel, que le contact de l'homme célèbre flattait infiniment :
— Puisque vous êtes dans la diplomatie, la ménagerie humaine vous intéresse. Regardez là-bàs, près du mur, au troisième rang, cette brune à toilette tapageuse qui dépasse ses voisines d'une demi-tête et lorgne impertinemment avec sa face-à-
~es yeux cernés jusqu'à la bouche et cette -sensuelle jusqu'aux oreilles, c'est la ba-
ronne juive Wallenstein, l'amie des grands hommes. Elle se met sur les célébrités comme la mouche sur la mauvaise viande. Peu lui importe le genre, l'âge, le physique 1 Elle affola tous nos psychologues, dont votre serviteur. Vous la retrouverez dans tous nos livres, car nous sommes de fameux naïfs, et c'est la sottise habituelle aux littérateurs de courir tous au même endroit. Elle pose pour le vice, pour la perversion, comme Rose Coindart, comme trente-six mille autres que la fainéantise et les mauvaises lectures ont gâtées. Elle a une conversation de portefaix, une excellente table, un maristupide et tous les préjugés de sa race. Chez elle on chasse, on joue au tennis, au pocker, on monte à bicyclette, on flirte, on fréquente quelques journalistes et députés qui ne sont pas encore à Mazas et ramassent de rares miettes dorées sous la table du père Wallenstein. C'est très amusant!
Turniquel, effaré par cette verdeur de langage, commençait à trouver son interlocuteur compromettant, et il n'osait point rire. Mais l'autre s'obstina : — « Celui qui lui parle en ce moment, c'est Verduron, aussi envieux que de Fries ; Verdu: — le tresseur de petits récits quelquefois jolis, qu
quefois nuls, et qui a gâché un gracieux talent dans l'alcool, la flâne et les bureaux de rédaction. Cet autre un peu à gauche, à tête de crapaud, avec son monocle vissé, c'est Adolphe Judas : il bave sans talent sur nous tous. Il souffre de sa contondante origine ; il discute sans trêve la question des races, prône l'anarchie, qui supprime les différences de sang, et écrit pour son compte de lamentables légendes pillées un peu partout. Il cause à cette minute avec Désiré Feutrasse, le plus malin de la cérémonie, l'exploiteur des Kamtchatka, qui chante les louanges de tout ce petit monde et regarde tomber les fromages. Il tirerait de l'argent d'un pavé en le félicitant sur sa rondeur. »
En cet instant, Gréveuille et Félix furent bousculés par un couple étrange : Rose Goindart, longue , et méprisante, les cheveux relevés et collés comme si elle sortait du bain, au bras d'un gros garçon imberbe à tête poupine, molle et vicieuse, à la démarche fatiguée. Elle l'entraînait, criant tout haut : « Ma place, ma place, auprès de la baronne Wallenstein ! » Le romancier '" x Turniquel : « Elle, vous la connaissez. Elle a °~dale arrogant. Quant à lui, c'est le succès-
seur du Turc, un Anglais, Termund Green, ultra- • préraphaélite, la coqueluche deç Seasons à Londres. Il ne parle que par apologues, ne s'intéresse qu'à Néron, ne se mouche que dans dés carrés de soie provenant de bayadères mortes. Cest le .
roi des Kamtchatka d'ontre-Manche,- avec une pointe d'affectation cruelle jointe au Vif sentiment des couleurs tendres. C'est lui qui a choisi le . bleu de ce salon, et il affirme çpj'après la poésie, il se consacrera à l'empoisonnement... Tons les jeunes gens s'empressent autour de lui, mais c'est aux éphébesses surtout qu'il est cher et voyez cette adorable Botticelli qui voudrait bien le soufflera Rose Coindart. »
Trois coups hardiment frappés interrompirent cette lanterne magique. La plupart des réflexions de Gréveuille passaient d'ailleurs par le cerveau de Félix sans y laisser d'empreinte, très étonnées sans doute d'un organe aussi creux, aussi vide et qui n'avait même pas de pépins. Le prélude de Johannès Hallyre commença, exécuté par un orchestre invisible. Ce fut d'abord comme un tumulte de chats dans une nuit d'été. Puis un silence. Puis de rapides et stridents sifflets, tels que d' nno locomotive, des beuglements de steamers p<~
• • i,vs Kamtchatka*. ' • 77 •
dans les brutnes..Et cela finissait par un galop en- > fantin, une sortie de itfatinée dansante.
Mais le véritable concert débutait avec les pâmoisons, les applaudissements, les cris d'enthou" sïastne. Éphèbes et éphébesses déchiraient.leurs gants et roulaient des regards furieux : «Essayez donc, de nier sort génie. Essayez ! » — « Bravo ! hurlait-Adolphe Judas, les mains étendues .comme.des ailes L — ^ T ive Johannès HaMyre! » «glapissait la baronne Vallenstein.' On délirait. Kose Coindart lança sur la scèriê.un bouquet de roses et un dT orchidées. Le compositeur, Johannès Hallyre lui-même,' géant brun et osseux, dut venir. saluer l'assistance. Et ce n'était que -la répétition ! Quel serait le triomphe à Y Ame ardente, le soir, dé la première! ' • "
Quand le rideau se leva pour le texte, la majo- , rite. des spectateurs l'imitèrent, malgré dès chut! et des assis/ répétés; dç sorte que Tùrniquel, placé aux derniers rangs, debout et s'effbrçant en vain ' de préserver son chapeau contre la houle environnante, étouffait mais ne pouvait rien voir. 11 distingua cependant, entre deux crânes et deux ~«" ;,1 3S velues, un coin du décor, réduction de ce- V Ame ardente, lequel représentait un paysage
symbolique, un ciel café au lait, des arbres rouges dont les branches rappelaient les artères des atlas d'anatomie, et une maison jaune en forme de mosquée. Un solide gas en pourpoint noir décolleté psalmodiait là dedans des paroles incompréhensibles. Turniquel ne penjsait qu'à Suzu. Elle lui avait fait une impression telle qu'il ne se rappelait point en avoir ressentfde semblable, même le soir, étincelant entre tous, où Tambassadric e de Russie lui avait dit : « Monsieur Turniquel, votre bras, je vous prie, pour aller au buffet! » Il détaillait son souvenir, la chambre bleue, le sofa, la statuette de chair blonde, puis ce bras délicat et ferme sous le sien. La nécessité d'aller demander en mariage M lle Glaire Houdraye au sévère profil de camée lui paraissait douloureuse. Mais il avait promis : un diplomate n'a que sa parole. Il entendit ces mots : Trois millions ! Il vit la figure rusée de maître Blétin, le tas d'or que formaient trois millions, la somme de considération que procurait un pareil poids de métal, la jalousie des camarades, l'horizon des honneurs et des joies vaniteuses... A ce moment de ses rêves un frémissement parcourut les spectateurs : Suzu faisait son entrée. Malgré tous ses efforts, Félix ne put ap
cevoir qu'un pan de la robe flottante et une petite main aux doigts raidis, hiératiques. Mais là voix lui arrivait nette et fraîche, avec cette nuance de commandement qui l'avait dompté tout à l'heure sur ce quai voluptueux. Le malheureux secrétaire d'ambass?^e regarda sa montre : cinq heures ! Il n'était qu . temps d'accomplir sa mission. Trois millions, A à quatre pour cent. Cent vingt mille francs de avenus. Gréveuille était à quelques pas, très occu] o par le bavardage chuchoté de M me Gr jvaudan, dont le corps mince avait le frétillement joyeux du potin inédit. Les regards étaient tournés vers la scène. C'était l'instant propice pour une fuite discrète, ce cheveu mince dé l'occasion que M. de Talleyrand sut toujours saisir et qui distingue un disciple de Machiavel d'un disciple du célèbre La Gaffe, dont les exploits remplissent les annales de la carrière.
Vénérons-le, lui tel et pourtant monochrome, Fervent, mais vivace et gladiolé royaume.
La nerveuse voix de Suzu troublait encore le
cœur du diplomate, qu'il s'esquivait sur la pointe
souliers vernis, soumettant un désir naturel
à la convoitise artificielle, si sincère néanmoins, de trois millions.
Dehors il eut un vif regret, aussitôt calmé par cette réflexion: « Bah! je retournerai chez la princesse. Mon père et maître Biétin n'empêcheront point la bagatelle, du moment que le sérieux sera assuré. Et dans son fiacre, de l'avenue Marceau au boulevard Malesherbes, il rumina des projets de conquête, des propos enchanteurs, des ripostes irrésistibles. Même il fit arrêter chez une fleuriste de sa connaissance : « Madame Fernapd, je désire une gerbe de lilas, de hautes tiges, une botte de lilas, une brassée, quelque chose d'important, qui ait de l'œil, qui représente, à l'adresse suivante, avec ma carte: «Princesse de Fourvân- «dièresr-e-s,quaideBilly, 74. C'estparfait! Comme pour la consulesse de Suède. C'est une amie à moi, une relation très très particulière» une personne difficile et qui connaît les fleurs. » M me Fernand sourit, car la princesse Suzu avait chez elle une dizaine de factures impayées. Les lilas seraient un acompte... .
La cellule de Claire, comme disait la jeune fille, était un délicieux logis, confortable et
simple, où elle passait la plus grande part'
son existence solitaire à lire, et à broder. Car elle 'était d'une adresse féerique, et par ses mains lé~ gères s'évr^it sur la trame, en variations briltontes, l'ar at* de son imagination*: « Manque de goût! manque de goût ! » se répétait'Turniquel au milieu du "^lon, parcourant d'un œil dédaigneux •et rapide d^3 Corot authentiques et un prodigieux Théodore Rousseau. La vieille bonne était allée avertir sa maîtresse, et il employait son loisir à comparer les richesses esthétiques de Suzu avec ce luxe calme. et vrai.. Puis il eut un scrupule. Malgré les. avis de son père et de maître Blétin, •cette. démarche était peu correcte. .D'ailleurs, la situation de cette, jeune personne dans Iç monde,
indépendante et sans entraves, n'eût pas été admissible sans la sauvegarde de ses 'trois millions de dot.
Claire entra, un peu surprise de cette visite inattendue; mais dès l'abord elle fut fixée sur les • intentions de Turniquel et ellerésolut d'y couper court. L'inçistance de maître Blétin et de son père la révoltaient : elle comptait s'amuser un peu de ce naïf diplomate, si confiant dans sa belle barbe •"intages personnels. Elle était charmante
« air doux et* tranquille, ses bandeaux
noirs et son nez frémissant de malice. Elle resta debout, invita Félix à s'asseoir.
— Que je suis charmée de vous voir, monsieur Turniquel ! d'abord parce que vos visites sont rares, ensuite j'ai un gros service à vous demander. Il s'agit d'une famille pauvre pour qui j'organise une tombola. Les billets sont à vingt francs.. Vous pouvez m'en placer, étant données vos nombreuses et riches relations. Combien en désirezvous ?
Félix réfléchit rapidement qu'il n'avait sur lui que quarante-deux francs soixante-quinze. Puis cette entrée en matière déroutait ses comb inaisons.
— Deux pour commencer, mademoiselle. Je m'informerai. Il me sera facile dans les ambassades...
— Je crois bien, dans les ambassades ! on y est si généreux ! L'ambassadrice d'Espagne nous en prend trente à elle toute seule.
— Elle ruinera son pays. Ah I ah ! j'plaisante, j'plaisantais ! L'Espagne est pauvre. J'ai sur la situation pécuniaire des détails très précis...
— Cela ne m'étonne pas: vous autres diplomates êtes toujours renseignés très exactement sur les situations pécuniaires.
— Diable ! songea Turniquel, que signifie ceci ? Sa gravité subite délecta Glaire. Elle continua: «Un jeune homme de la carrière, un de vos collègues, dont j'ignorais jusqu'à l'existence, est Tenu l'autre jour me demander brusquement en mariage. Et comme je lui riais au nez, il me répondit fort naturellement que, ayant entendu parler de ma fortune considérable, hélas ! il désirait opérer une association des capitaux et du talent. C'était assez peu diplomatique, avouez-le, mais si cordial ! »
Turniquel rougit jusqu'aux oreilles, et son rire habituel sonna faux. La déclaration devenait malaisée. Il perdit la tête et ne songea plus qu'à la façon de se retirer en bonne posture :
— S'il vous aimait pourtant, mademoiselle?
— 11 ne me connaissait pas.
— 11 ne vous avait jamais vue, pas une seule fois? (Le secrétaire fut enchanté de ce madrigal.)
Elle prit un air ironiquement contrit : « Si : l'infortuné m'avait aperçue en soirée dans quatre ou cinq occasions, et il s'était ensuite passionné pour mon notaire.
.h ! ah ! Charmant, charmant ! Vous avez rit, mademoiselle, un esprit! Je n'ai connu
que la sœur ainée du défunt roi de Hollande qui-, ën eût un semblable. Un jour que je lui proposais une tasse de thé, elle me répondit : «Je crains les Grecs et leurs présents !» Ah ! âh ! Or nous fàision$ à ce momiènt un traité de commerce avec, là Hollande, et j'étais lé principal agent de ce traité.
—i Elle avait du flair, répliqua Claire sérieu-
semènt. *
Tumiquel, satisfait de ce.tte anecdote et désireux d'en finir, se leva : « Au revoir, mademoiselle! , i * — Gomment! une visite si courte?
— Mille regrets, mademoiselle! J'ai des affaires par-dessus la tête .
— A bientôt donc, cher monsieur. Excusez •mes billets de loterie.
Elle le raccompagna malgré ses exclamations, ses piétinements, ses hennissements, les gestes
de son irréprochable chapeau, de sa canne et de
sa barbe. Dans l'escalier/Félix eut une Illumination: « Elle m'ouvrait les voies* Elle me tendait la perche avec cette histoire de diplomate : je n'ai pas su en profiter. Les femmes sont toujo ,,,,c plus fines que le plus fin d'entre nous. »
l'homme le plus simple est toujours complexe. Quand Turniqtiel avait la conscience ; sourde d'une posture inférieure ou d'une rebuffade, il faisait aussitôt appel à la fatuité et se dqrait la pilule à lui-même. «
Il lui restait deux francs "soixante- quinze. Il
paya sa voiture et se mit en marche le long du boulevard Malesherbes : « Mon père n'a rjeri â me reprocher. J'ai loyalement tenté Taventure. D ailleurs, maître filétin exagère peut-être*. Get appartement ne représenté pas une fortune de trois millions. »'.',.
Quelquei a§, plus loin il rencontra Paul Lermy . qui allait' ..ez Glaire. Celui-ci était la jalousie incarnée.! mî r vainqueur de Turniquel l'inquiéta:
— Comr« v nt allez-vous depuis hier?
— Fort K 'en! fort bien! mon cher. Je sors de chez M lle H~ adraye*. ,
— Ah! Moi je vais -chez mon maître d'armes.
Une petite botte ne vous tente pas?
— Merci : le devoir m'appelle, ce devoir auquel r ma famille ne s'est jamais soustraite.
— Je le regrette : je vous aurais boutonné avec
ivec énormément de plaisir!
1,1 fi xa son rivai avec des yeux tels que
celui-ci se troubla ; « Je préfère m'esquiver. Je crains les mauvaises affaires. Adieu, batailleur. Adieu ! » Et il s'en alla en riant, tandis que le peintre maugréait: « Quel imbécile et quel pleutre !»
Le jeudi suivant, devant le Gardon, dans le salon Toup : n des Mares, Jacques Sivreuse se trouvait seulî /ec M 1Ie Morgane. Il était de bonne heure,
et M me Louise, comme l'appelaient ses familiers, était allée, au bras de Véronisse, visiter l'exposition des Chevaliers de Jérusalem.
Jacques Sivreuse était sous les armes, absorbé par l'image de Claire Houdraye et prêt à la bataille. Ul peu surpris d'abord de se rencontrer en tête à *ête avec Morgane, qu'il savait avoir toujours eu pour lui un petit sentiment, il jouait maintenant la parfaite aisance, examinait avec une attention soutenue la toilette rose vif, la "^"««"^amie longue et fade de la future M me Saint- 1 Celle-ci minaudait :
— Qu'avez-vous à me regarder ainsi, monsieur le psychologue?..
Dans le monde on l'appelait la PêcKe, parce qu'elle jzézayait d'une manière humide.
— Je songe, mademoiselle, qu'à certains moments il en est des êtres comme des mots. Nous .
leur découvrons subitement tin sens caché. Je ne vous avais jamais aussi "bien comprise qu'aujour- 5 \ d'hui, par ce resplendissant. après-midi d'avril, oii tout prend une clarté nouvelle.
Siv^euse là-dessus lissa sa moustache. bionde ; puis tortilla le cordon de son monocle. Il expérimentait les propos qu'il tiendrait à Claire. L'by r pocrisie le réjouissait.. ' • • •'
* Morgan^ fut si ravie qu'elle devint de la coy-
leur de sa robe. Elle poussa un profond sou-
pir : «', C'est cela la vie : on* passe à côté les uns lies autres, et l'on croit parler le mêipe langage. Mais perfeonne-ne s'entend. Nous sommes de pauvres muets. » .■ %
11 trouva cçtte langueur assez divertissante; Puis cette presque fiancée devenait un fruit défendu. Valmont n'avait point négligé iîi ménagé décile Volange's. Il poursuivit : « C'est pov p oo} » qu'on doit profiter des rares minutes de s;
thie complète. G'esfc un crime que de laisser fuir, la passion quand eïle nous frôle. Ah ! si chacun suivait sa pente !» . * *
Avec une audace incroyable, M lle Morganç sui- .vit la sienne et mit sa main sur celle de Siyreuse, que le- geste prit à l'imprQviste. Il la'sentait Iongue, froide, osseuse, et; par un appel, magique,' le masque hideux de Saint-Lippard surgit tout à
coup dans son esprit. L'évocation de cet affreux convive le iégoûta du i'epas en commun. Il leva les doigts a la hauteur de ses lèvres, les baisa respectueusement, puis les écarta avec discrétion, les replaça dans Taira distande, comme un oiseau auquel on end son vol. Il l$i sembla que, sous son arche, l'œil du Cardon clignait de rire.
-*- Vous vous mariez bientôt, mademoiselle?
dit-il pour établir une barrièfe, car Vaffaire marchait trop bien.
'. Elle eut un sourire triste : « Je me marie ! Hëlasl on me marie. Pourquoi vous le cacherais-je? Vous êtes mon ami, presque .un frère. Vous avez
vu M. Saint-Lippard ; c'est un* honnête homme, un
noble c<pur, mais il n'a aucune de mes aspira-
4 % SX v% s% '»,■*
aa la tête avec un air de commisération
profonde : « Méfiez-vous, ma chère Morgane, — c'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom : elle tressaillit, — vous vous sentiriez mal à Taise dans un milieu bourgeois, vous si raffinée, si esthète !
— Je ferai l'éducation de mon mari.
— L'admettra-t-il ?
— Sans doute. J'ai déjà commencé. Je lui fais lire de vos proses et de celles d'Ëdgard de Fries! Siegmund lui joue du Johannès Hallyre. Nous lui enseignons nos mépris, nos extases.
L'idée de la gymnastique à laquelle on soumettait l'infortuné Gaston Saint-Lippard enchantait Siyreuse. Il insista :
— A-t-il quelque disposition? Sentez-vous en lui le bon écolier qui récompense des fatigues par un intellectuel sourire où l'effort sincère est inclus?
— Certes ; il fait même des progrès étonnants. Attendez-moi, je reviens.
Morgane disparut. Jacques Sivreuse se leva, marcha devant une glace, rectifiant un peu le pli de sa cravate et pensant : « Quelle cire à modeler que la femme! De celle-ci je ferais quelque ch n *« Mais, vrai, son monstre a trop de boutons. Qr
je donc de si attrayant, qu'aucune ne me résiste? Les infortunées! Si elles voyaient la sécheresse de mon cœur! Pire que celle de don Juan, de Bonaparte, de Julien Sorel, parce que plus réfléchie,, plus analytique, plus consciente. »
Morgane ™mnt, un grand carton à la main :
— Nous L.ons dessiné cela ensemble! s'écriat-elle victorieusement. Quelle cire à modeler que l'homme! De celui-ci je ferai quelque chose!
Sivreuse fut stupéfait. C'était le décalque de son monologue. Il ne réfléchit pas que le cénacle appareille tous ses composants, et que le jargon des idées appelle le jargon des mots. Les Kamtchatka finissent ainsi par se ressembler d'une étrange matière, et, se croyant des phénomènes, ils sont tout simplement des gaufres. Mais la conclusion du psychologue fut que Morgane était une fille d'une intelligence sublime, puisqu'elle pensait à l'unisson de lui. Il examina l'œuvre de Saint-Lippard. C'était une mauvaise copie très appliquée de Gardon : Une femme nue, assez analogue à un soulier, debout sur une étoile de mer.
— Votre avis? demanda Morgane.
<\ de l'étoife, répondit Jacques. Dégoûté phrase toute faite, il ajouta : « Néanmoins
Tl
le réalisme perce encore sous les intentions symbolique^. Ce corps de femme devrait êlre tel que vu à travers les splendeurs marines, c!est-à-dire i>risé, déformé, trahi par les courbes dç l'eau, la réfringence de la lumière. »
' Elle Hochait sa longue tête avec complai-.
■sahce :*■-,. . • . '*
— Communauté sainte des cœurs d'artistes! Ils se miren t les uns dans les autres. Je vous remercie}
Jacques, de nVindiquer la route. Pièce à pièce et
patiemment je referai l'âme, de Saint- Lippard. Je
l'approcherai de nous, de nos béatitudes. C'est
une t&che très, haute, digne de moi. Vous m'ai-
derez, n'est-cô pas? t . * • • •
— A la bonne heure î se dit 'le jeune homme.
Nous restops dans les nuages.
En termes imagés et vivacès, il promit son appui, son bâton, sa corde et sa lanterne à Qaston Saint-Lippard absent, qui, par la puissance des métaphores, devint successivement un aveugle, un sourd, un chien et un pendu.
On entendit; un tumulte de voix, l'une criarde, l'autre grave et pâle. C'était M me Toupin des Mares qui rentrait avec Véronisse : « Bonjour, Sivreuse : c'est gentil! Bonjour, Morgane.
quelle bousculade ! .Mais que de merveilles/, que de merveilles ! »
Le stoïcien leva vers. le plafond les immenses tentacules qui lui servaient de bras et s'écria : «C'est splendidel 11 y a de la foi, du miracle. La foi éclaire tout. Commj je l'ai écrit dans une bro-' chure que j'ai dédiée au ministre de l'Instruction
• publique, la foi transfigure. C'est éelà! La foi
• transfigure! » Il se. gargarisait avec cette phrase,
et ses chev 4, ix blêmes étaient hérissés d'admiration.
M me Toupm des Mares se débarrassait de son
manteau et de son'chapeau. La sueur perlait sur
son front, 1 armait de là quatftité de petits ruis-
seaux qui cescendaient le long des jolies, se rejoignaient en lac au menton,. La sueur perlait sur son cou, sur ses mains, et ses faux cheveux étaient comme trenpés. Elle avait la face cramoisie, puis noire par bouffées alternantes, et elle entremêlait ses exclamations de «Ah! », de «Ouf! » quimanifestoient son essoufflement :
— Comment n'étieé-vcius pas là, vousTSivreuse, vops le directeur de la revue d avant-garde et que i sautés passionnent? 4
*t un crime, mon tfher, c'est un crime !•
interrompit Véronisse. Votre place était là : place de lutte, place de combat, place de bataille. Vous avez failli au devoir.
— Racontez d'abord, dit Morgane : vous nous accablerez ensuite.
— Le local est changé. Ah! ouf! Ça va mieux, reprit M me Toupin des Mares, tout en éventant sa petite tête acide qui portait la peine de ce corps disproportionné. Le Grand Ordonnateur a cru qu'un atelier serait préférable à un musée, moins banal. Et quel atelier ! Celui de Coindart, obligeamment prêté par Rose. On avait relégué au grenier les croûtes du malheureux, naturellement. Tout le monde avait exposé. Les Chevaliers de Jérusalem, au grand complet, conduisaient les dames au buffet. Il y avait des lances sur les verres de punch, sur les nappes, et des boucliers le long des murs. C'était charmant!
— Et à qui la palme? demanda ironiquement Sivreuse, que ce succès dépitait.
— A Pusquet de Gril. Il s'est surpassé. Il nous a offert le symbole magistral de la vie; ça s'appelle Descendance.
— Transcendance! rectifia Véronisse d'un '"doctoral.
— C'est, sur fond d'or, un vieillard qui joue au bilboquet avec un enfant dont la tête est pendante, rattachée au corps par une ficelle sur laquelle il y i une devise empruntée à un poète américain, uischmann.
— Walt ^Vhitmann, l'auteur des Mousses, corrigea encore le philosophe.
— L'aute jr de Brins d'herbe, conclut Sivreuse.
— Que vous êtes méticulistesf Et M me Toupin des Mares scandait son récit de grands coups d'éventail. Nous avons beaucoup remarqué. Véronisse et moi, l'œuvre d'un jeune qui n'est pas encore sacré chevalier. Ce sont des états d'âmes représentés par une série de chiffres qui ont des formes de serpents engourdis dans la brume.
C'est extraordinairement signifiant/ Pas, Véronisse?
— Cela m'a confondu, madame. C'est beau comme une page de Marc-Aurèle. Comme je dis, les grands hommes se rencontrent. J'ai prononcé cette phrase dans une soirée : tout le monde se leva et applaudit. *
— Il y avait encore un jeune, qui signe Purgi-
a iii a vingt-cinq ans, et, je peux bien râtela devant Morgane puisqu'elle va se ma-
rier, qui a fait le serment de rester vierge toujours, comme Siegfried ou comme ParsifaL * Son œujre est une boule bleue dans laquelle utx \ chevalier étrangle une nymphe.
— La nymphe a des devises sur les cuisses.
C'est très original! ajouta Véronisse.
— Mais, maman, demanda Morgane, tu ne nous * parles pas du public?
— Àh ! Ouf! Je ne puis pourtant pas tout raconter en. môme temps. J'ai rencontré la plupart de nos connaissances : M™ e Lévinché, cette sotte
de petite pimbêche de Grivaudan, suivie de Gréveuille, qui m'a à peine dit trois paroles, Rose Coindart avec son Anglais Termund Green que j'ai invité à mes jeudis. Véronisse faisait des yeux foudroyants. Pas, Véronisse?
— Je sauverai l'âme de cette jeune femme, affir- . ma le stoïcien.
— Taisez-vous donc, farceur ! c'est elle qui vous mènera eji enfer. J'ai renfconlré Claire avec Papl
Lermy, naturellement. Ils se moquaient de tout, suivant leur habitude : dés costumes de velours noir des Chevaliers, des casques et des blasons, des peintures symboliques. On prédisâ:* ~"~ Beaux jours d'une essencç un succès étourdi
mais il faudra encore répéter ; la musique n'est pas au point. Suzu était là, très décolletée quoique en plein jour, tr^s entourée, très admirée. Il m'a semblé qu'elle flirtait avec le petit Turniquel : « Pfètement, pfètëment, j'plaisantais. » Edgard de Fries est un peu souffrant. Que marmôttezvous, Sivfeuse? t
— Jèdip, madame, que l'éreintem'ent de Sorpion lui a ^rtaipement donné la jaunisse.
t- Monsute de psychologue! Enfin c'était tout à fait distrayant. iNoqs avons fait un groupe sympathiq-e avec la baronne Wallenstein, Judas, qui prenai J ~~ notes pour votre Curare \ cet adorable D.ésiie reutrasse, qui a trouvé ma toilette ravissante "*. mon chapeau un pur chef-d'œuvre, et le baron ^es Murènes, plus spirituel que jamais, du dernier Régence et Souper fin.
— Et 1er' Chevalier?, maman, que disaient-ils?
— Rien, mais ils étaient superbes. Ils offraient * des programmes : j*ai perdu ïe mien. Ils frappaient
le sol de leur lance trois fois par heure devant le
chef-d'œuvre qui a obtenu la* palme bleue, le
Pusquet dh Gril dont je vous ai parlé. Si nous
restés jusqu'à la fin, mais je voulais revé-
- -non jour, nous aurions assisté au défilé
hiératiciste des prêtresses de l'esthétisme jouant du luth et de là cithare, toutes des jeunes filles de la noblesse. Ahl mon Dieu ! j'ai moins chaud, Avez-vous assez de détails? Dans quelle belle époque nous vivons, mon cher Sivreuse! Quel enthousiasme artistique, quelle véhémence contre les rétrogrades, les prêtres du néants comme les appelle Sorpion! Devant cette efflorescence de génies, je songeais à ces pauvretés qu'on nous fait admirer par contrainte et par tradition : le Corrège, Raphaël, Le Titien, Léonard, tous ces pompiers!
— Des mollusques ! c'est ma formule, déclara Véronisse, et il prit congé...
— Comment! où allez-vous?
. — Travailler, madame. J'achève mon grand ouvrage, Psychologie céleste, qui vous est dédié. Dans mes repos j'écris un petit roman anecdotier, facile, le Requin. C'est une femme, bien entendu, une femme perfide qui dévore ses amants ; une idée à moi, très profonde, très particulière, que je ne peux expliquer à la hâte. » — Cette phrase fut humée du bout des lèvres, comme si le philosophe eût aspiré par elle l'essence de la gloire el ' l'orgueil. — «Je m'occupe aussi d'un petit dr;
pour Y Ame ardente : Caleptaou les Aventures d'une vision.Le sujet est simple, empoignant. Une reine rêve qu'elle est bergère. Elle se réveille, et son illusion est détruite, et elle pleure, car elle regrette les frais bosquets, les balsamiques effluves du pays natal... »
Gomme il sortait, grandiose et droit ainsi qu'un I majuscule, Gaston Saint-Lippard entrait avec un bouquet énorme derrière lequel était son rictus La chaleur faisait reluire son crâne, ses boutons et ses lèvres. Il embrassa sur le front Morgane, sur la main M me Toupin des Mares, et dit à Sivreuse : « Ah î vous voilà, vous ! » Positivement il bavait les v.
— Oui, me voilà : comment qu'ça va? Et Sivreuse, goguenard, secoua l'épaule du monstre.
— Morgane, emmène-le dans ta chambre.
— Oui, maman : c'est l'heure de sa leçon de dessin. » — Elle le menaça du doigt. — « Il faut vous appliquer, monsieur. Vous avez beaucoup de talent, mais le réalisme perce encore. M. Sivreuse croit à votre avenir. Du courage! » Docile et vultueux, l'élève suivit son maître.
~ité seul avec M m6 Toupin des Mares, Jacques ise prit un air sarcastique qu'il avait étudié
TV
le matin, et qu'il obtenait en pinçant le nez et en * songeant à Bonaparte au dix-huit brumaire.
— Madame, j'ai à' vous entretenir d'un sujet tout spécial, brûlant, qui réclame un intellect, le rôtre, seul. \ •
Il savait l'influence que son. vocabulaire et ses façons des grands jours exerçaient sur la femme du marchand de suif. Elle frissonna dé plaisir d'être ainsi confidente, et inclina la tête : « Je vous écoute. »
11 croisa les bras, articula bien pour donner du mordant à ses propos : « Je désire, je veux
M 11 ® Houdraye.' Ma volonté, dressée comme pour.
un, défi, s'attache à cette enfant. ,IJon-jua :
nisme, peut-être; joie de l'enlever à Paul Lèrmy ;
dilettantisme certainement! car mes heures s'écoulent sans relief. En tout cas, projet nécessaire et sans recul !»
t Ces ellipses charmaient la bonne dame, mais elles dépassaient un peu son niveau. Jl s'en aperçut à ses yeux ronds, et clarifia son discours : « Je vous demande votre appui» La femme sait corrompre la. femme. Vous vous rappelez que, dans les Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil s'associe au chevalier Valmont dant
galantes entreprises. C'iest une aide du même ordre qu'il me faut. Après avoir bien cherché, bien regardé 'autour de *noi, je n'ai trouvé .que vous à la hauteur de ce rôle. Je m'incline-, et j'attends la réponse. » v ' • M me Toi •"'» A *a Mares; fort au courant du code
karàtchatk „.t lu les Liaisons dangereuses, et la propositic * Sivreuse la flattait vivement. Elle répliqua : -'îpte ; mais que puis- je faire pour
vous ?»
*— Merci madame : c'est bien simple. M lle Çoudraye a d aT1 t elle deux prétendants : Turniquel, qui "grotesque, et Paul Lermy, qui
lui plaît, est ce denjier qu'il faut détruire. Quant à n vous me présenterez sous un jour tel que la jvuûe fille ne pourra me résister. Elle est simple de goût : peignez-moi sous des couleurs simp'es. La franchise la séduit : que par votre artifi * je devienne franc et sincère! Vous savez* les r lis de son cœur : écartez-les de votre main adro: „~, et placez-y mon nom de telle sorte
qu'en se r( f ermant ils l'emprisonnent.
— C'est a ue, c'est que je n'ai pas sur M lle Hou-
"Influence que vous pensez. Elle est indé-
An altière, têtue même jusqu'à Yultimisme.
Sivreuse sourit : « Elle est femme, madame, et vous avez l'expérience. Vous n'ignorez aucun de ces subtils breuvages qui versent l'oubli et le dégoût ou l'extase et la hâte à jouir. Excusez mon indiscrétion, mais be que je viens de vous avouer nous rapproche et nous lie. Quand Gréveuille vous a dessinée dans le Cœur vide, il fit un portrait indigne du modèle. Vos contours cérébraux sont autrement délicats, dépassent de beaucoup sa touche grossière. Oh ! je ne désespère pas de vous magnifier moi-môme un jour, non plus comme une créature matérielle de terre et de chair, mais comme une essence planante et ténue, ce que les spirites nomment, trop ponctuellement, un fluide. »
Pendant ce discours, M me Toupin des Mares esquissait de courts gestes de protestation, et le psychologue, comparant ses épithètes amincies avec la corpulence de la dame, dégustait l'ironie des choses par petites lampées savoureuses. Elle faiblissait d'ailleurs, vaincue par cette avalanche de compliments ornés : « Je ne vous écoute plus, flatteur : je songe au moyen de vous servir. »
— La parole agit peu sur ces écervelées. T lettre est préférable. Répétée, journalière, <
use peu à peu la pierre de l'indifférence. Elle se grave dans la mémoire, s'y développe comme une plante de fakir, engourdit et livre l'adversaire.
— Quel redoutable observateur du cœur humain vous * "es, Sivreuseî D'où vous viennent
donc dans âge si tendre, car vous n'avez pas
trente ans, ces cognitions mystérieuses?
Le directeur du Curare baissa la voix, et développa son caractère avec complaisance, en essuyant le T erre de son monocle : « Dès mon enfance, j'jus des dispositions à la perversité. Elles stupéfiaient ma famille. J'aimais à frapper des êtres faibles pour avoir ensuite un remords. Le remords, le mépris, tels sont mes plus violents plaisirs. Avec les années, ma cruauté naturelle se nuança d'une feinte douceur qui me facilita l'approche des femmes. Je jouai d'elles avec une adresse singulière* les considérant comme un laboratoire et l'amour comme l'ennemi du plaisir. Mon orgueil augmenta. Il fit de moi le centre d'un petit univers où je manœuvrais à ma guise. »
Tria satisfait de sa tirade et des regards admir ^ son interlocutrice, Sivreuse jugea néces-
saire un peu de mélancolie : « J'ai des heures de dépression, de. détente. Le mal que je f&is me
• trouble et je redeviens l'homme naturel. Pçut-être
après la victoire m'appuierai-je pour pleure*" contre votre main, si vous m'y autorisez ; je suis fai~ blè, incertain, errant, tel que la plupart des veririisseaùx terrestres, — ici le psychologue craignit de devenir banal ; — mais ces émotions vraies sont fugitives et je les méprise. Ce qu'il me fkut ce sont des sentiments artificiels et que. je fabrique moi-même : les jçux dtj danger et de moîi imâgination. • ' \ .
— Savez-vous, mon cher, ,que si je vous eusse rencontré dans ma jeunesse, je me. serais pro-r bablement toquée de vous?
• — Malheur, malheur à celle qui me confie son âme ! Je la malaxe et la triture à mon gré; je la déforme et je la brise... Madame, donnez-moi l'âme de Claire Houdraye.
. — Mais voiïs êtes un démon ! . '
— Il en faut pour dompter tes anges. Puis-je compter sur vous? Signons-nous notre traité d'alliance?
— J'ai toujours cédé devant l'intellect.
Et, minaudant, M mo Toupin des Mares
à Sivreuse une main courte, moite et grasse. Le psychologue devint grave :
— Désormais, madame, je suis à vous! Il y a dans la vie de toute femme des grottes et des trésors : je veillerai sur l'obscurité des grottes, je présjerverai le trésor. Commandez,' ordonnez : je vaincrai la circonstance.
— Méfiez-vous du romantisme et de la chevalerie!
— Je n'en garde que l'essence active, et du panache je chatouille le désir.
— Ah! ah! charmant! Votre riposte est toujours' prêté. . •
Ils étaient là en 'présence, les yeux brillants, tels deux comédiens enivrés de leui; rôle. Or si grande est la puissance des images, que Sivreuse et M me Toupin des Mares finissaient par éprouver les sentiments qui n'étaient d'abord que sur leurs lèvres. De. l'artifice ils arrivaient à la réalité parle sentier bizarre des Kamtchatka. Leurs projets enfahtins, tirés des livres et des préciosités de conversations, devenaient réellement criminels, et, croyant n'assembler que des mots, ils aboutisbaucher des désastre^, nent la sonnette retentit : « Mes vi-
sites commencent! Hélas! je n'y songeais plus S » s'écria M me Toupin des Mares.
— Je m'enfuis en ce cas. Adieu, belle associée* Aurai- je bientôt des nouvelles?
— Avant huit jours, je m'y engage.
— Écrivez au Curare : c'est plus sûr qu'à mon domicile.
Le jeune homme, en partant, salua dans l'antichambre Turniquel père et se dit : « 11 vient pour hâter le mariage. Il était temps de m'interposer. Bah! j'ai maintenant une bonne auxiliaire. »
— Je devine l'objet de votre visite, mon cher ministre. Il s'agit de notre Félix. — M me Toupin des Mares approcha du vieux diplomate un fauteuil qui ne craignait rien, car ses mouvements si vifs étaient la mort de la soie Louis XVI.
— Vous tombez juste, 6 la plus rusée des amies, . la plus vigilante aussi et la meilleure ! — Célestin Turniquel, ayant baisé les cinq petits boudins, s'assit puis se releva, rabattit les pans de la redingote qui moulait son corps maigre et nerveux, se rassit, et commença enfin : « Notre Félix, conjme vous daignez l'appeler, délicieuse amie, r* 4 A l'heure où je parle dans l'alternative de fair
bonheur ou son malheur. Je n'ai pas à vous vanter les qualités extraordinaires et précoces de mon fils: je ne vois guère que Pitt à qui Ton puisse le comparer. — Pauvre William, que mon père aimait tant! — Et je vous prie de croire que j'énonce là une opinion très dégagée de tout préjugé paternel et que partagent la plupart des membres du corps diplomatique, nos ministres et surtout les femmes de nos ministres...
M ae Toupin des Mares réfléchit que la conversation, s'il ne survenait point un libérateur, allait durer jusqu'au soir. D'autre part, l'exposition des Chevaliers cL Jérusalem retenait la plupart des habitués du jeudi. Comment échapper à cette furie anecdotière et digressive?
Gélestin Turniquel en était à l'éloge de maître Blétin : « Il a un esprit d'enfer, analogue à celui de Henry, mon brave Mûrger, qui nous amusait tant pendant notre expédition au pôle, par ses remarques sur les morses et les icebergs. Il a fait sienne cette entreprise. Il a, je crois, gagné le papa Houdraye, que flatte naturellement l'hypothèse d'entrer dans la vieille famille Turniquel. Car il y a — * --puante ans, chère amie, que nous sommes dins de père en fils. Comme le temps file ! »
« Il n'y parait pas », songeait M me Toupia des Mares. Sa distraction s'occupa de Gréveuille, l'ingrat qui affichait la petite Grivaadan.il regretterait sa lâcheté. Cette bavarde-là n'entendait rien aux lettres. Elle serait incapable de donner un bon conseil, d'indiquer l'épithète à effet, le chapitre Public et le chapitre Élite. Puis elle n'avait pas de salon et elle rie saurait jamais en créer un. Une modulation plus aiguë de la voix de Turniquel la réveilla : « Croyez-vous comme moi que M lle Claire Houdraye soit l'épouse idéale de Félix ?
— Certainement, certainement ! Qu'est-ce qu'ils ont donc tous à courir après cette jeune fille? se dit M* 16 Toupin des Mares.
— Je sais qu'elle a des allures libres, de garçon, qu'elle sort seule, qu'elle reçoit même des amis boulevard Malesherbes. Mais mon vieux George, George Sand était ainsi. Pourtant c'était l'être le plus chaste qui fûtj et j'en ai la preuve certaine, car elle me repoussa toujours. Ma parfaite amie! ma bonne et chère Louise! — il ressaisit la main potelée, — je compte sur vous. Et, suivant l'habitude de Jean Turniquel, mon père, j'ajoute une anecdote...
— Mon Dieu! que l'esprit de famille e
LKS KAMTCHATKA. 109
chose terrible! soupira intérieurement la victime de cette pluie verbale. Elle s'abrita dans la surdité, ne reçut plus que quelques gouttes : « A Buda-Pest...Leroi... répondit: Sire... En Sibérie... Mon oncle... Pauvre Bismarck!... Un lion... Sur mon honneur. » Puis elle sentit ses mains dans deux petites pattes raides et nerveuses, et elle comprit parfaitement que le brave, l'excellent Célestin Turniquel la priait d'intervenir en faveur de Félix auprès de Claire Houdraye. Se rappelant les paroles de Sivreuse, elle eut une seconde de joie orgueilleuse et se jura bien de tenir sa promesse à Tégard du sympathique et pervers directeur du Curare. Même, pendant que Turniquel père énumérait les avantages de cette union, elle combinait ses efforts inverses auprès de Glaire : a Ma chère petite, voulez-vous donner trois millions et votre charmante personne à un niais qui n'aime que lui et vous apportera en échange le ridicule, une barbe et des breloques? » Elle devina une interrogation précise. Les yeux du vieux diplomate suppliaient. Elle le trouva dégoûtant et cupide, et répondit : « Oui ! oui, » très vite pour s'en débarrasser. Il insistait encore : qu'est-ce que cela signifiait? Elle ouvrit les oreilles : « Je redoute
pour lui cette jeune personne. Elle est princesse, n'est-ce pas? princesse de Fourvandières. Quoique subtil, il est si naïf! Guillaume, le vieil empereur, me confiait qu'il avait eu un mal infini à secouer une liaison de trois années avec une petite chanteuse de Leipzig. » Et M me Toupin des Mares dut encore promettre qu'elle écarterait Suzu du chemin de Félix.
— Monsieur Gardon !
— Quelqu'un enfin ! La maîtresse de maison eut un sursaut d'allégresse : « Que je suis heureuse de vous voir, mon cher maître! Cette exposition de Jérusalem me cause un tort, un tort ! M. Gardon, notre illustre graveur, aqua-fortiste et peintre! M. Célestin Turniquel, ministre plénipotentiaire! »
Cardon était un grand garçon brun et mince, à l'air rogue et maussade. Dans sa longue tête, tous les plis tombaient, les yeux vers le nez, le nez vers la bouche, et la bouche vers un petit croûton de menton divisé en deux par une fossette d'où partaient quelques poils. Sa mise était négligée, ainsi qu'il convient à un homme qui passe les nuits dehors, autant par nécessité que par kamtchatkisme.
— Vous. êtes en bonne place, n'est-ce pas?
M me Toupin des Mares montrait à l'auteur son
tableau, ornement du salon.
— Le Trouguin lui nuit! répondit-il sèchement.
Il y eut un silence. Le père Turniquel semblait dépité de cette visite, car il avait encore des propos à tenir sur Félix. Cardon, qui était anarchiste, lançait des regards furieux à ce sale bourgeois plénipotentiaire, à ce mangeur de pauvres, à ce repu.
M me Toupin des Mares lui demanda aimablement : « Av --vous vu l'exposition de Jérusalem, monsieur Lardon? » Il mâchonna entre ses dents : « Tons des farceurs, des symbolistes ! »
— Mais, yous-mêrae, il me paraît, monsieur, insinua imprudemment Turniquel père, sacrifiez au dieu Symbole ? — Et il désigna l'œil, le pont et la tête de mort, là-bas sur le mur.
— Ça, des symboles I Cardon haussa les épaules. C'est to'it ce qu'il y a de plus réel au monde, mossieu. L eil est dans la nature, j'imagine, le pont aussi, la tête de mort aussi.
~ : n des Mares se hâta d'intervenir:
, qui est un maître, a un procédé
de travail tout à fait admirable. Si, si ! vous m'avez expliqué cela un jour. Il laisse se former dans sa mentalité des cauchemars, et ce sont ces cauchemars qu'il nous montre, avec quelle vigueur, quelle audace ! »
LepèreTurniquel voulut tout concilier: «J'avais un ami, monsieur, dont la méthode se rapprochait de la vôtre. Nous partions à la campagne. Ah! nous n'étions pas riches en ce temps-là! » — Le vieux diplomate espérait ainsi amadouer son interlocuteur; mais celui-ci était résolu. — « Nous avions à nous deux quelque chose comme trois francs cinquante en tout. »
— Il y a beaucoup de pauvres bougres qui n'en ont pas autant, inlerrompitradorableCardon.
— C'est vrai. Mais nous étions jeunes, ivres d'illusions, de plein air, et contents d'un bout de fromage. On arrivait à Fontainebleau. Gustave choisissait son site. Puis il s'endormait, et au réveil il dessinait son rêve. C'est ainsi que la plupart de ces magnifiques planches signées Gustave Doré, que...
— Ah ! Gustave Doré! en voilà un filou, un chapardeur, un raté! grogna Cardon. Ahl emmeniez Gustave Doré à la campagne? Eh
LÇS KAMTCHATKA. lia
je ne vous félicite pas. Ses forêts c'est du margotin, et sa fantaisie est d'un pleutre ! Ça ne vaut pas vos trois francs cinquante.
Célestin Turniquel, interloqué, protestait doucement: « Je vous assure que dans ses bonnes planches... »
— Où sont-elles ses bonnes planches? rugit le graveur-sociologue. Il fait partie de l'ignoble séquelle bourgeoise qui a désolé l'art de ce siècle. Voilà les gaillards qu'on doit brûler, massacrer, faire sauter, même en effigie. Gustave Doré, je le hais! Vous m'entendez, monsieur: je le hais !
— C'est vrai qu'il est un peu pompier, concéda M me Toupin des Mares.
— Un peu! un peu! Dites que c'est le roi des pompiers, la pompe elle-même! Ah! le gueux, le bandit, l'infâme l
Cardon devenait extatique, et son regard était aussi terrible que celui du pont et de la tête de mort. Turniquel père, épouvanté par cet ouragan, eut recours à un procédé qui lui avait déjà réussi dans plusieurs circonstances graves, notamment lors de la Diète d'Insprûck. Il tira sa montre, et bondit sur ses petites jambes encore alertes :
— Ciel ! je m'oublie ! Adieu, parfaite amie. Je compte sur vous. Au revoir, monsieur; enchanté de votre connaissance et au regret de ne pouvoir continuer la conversation !
r— Je ne la regrette pas, moi, la conversation! affirma Cardon dès que le vieillard fut sorti. Ah ! je le lui ai joliment rentré, son Gustave !
M me Toupin des Mares riait encore quand on annonça Gréveuille. Gardon avait le romancier en terreur. Il disparut aussitôt avec affectation.
— C'est moi qui le fais fuir? Il est bien sauvage pour un cynique! D'ailleurs sa fuite m'enchante. Elle nous laisse en tête à tête et j'ai beaucoup de choses à vous dire, Louise. » Il voulut lui prendre la main : elle la retira et olle fixait sans répondre ce visage à deux profils qui symbolisait la fausseté.
Un peu décontenancé par cet accueil, il insista:
— Depuis quelque temps c'est une fatalité: je ne vous rencontre qu'en public.
— Et au bras de M me Grivaudan. Vous êtes plus décidé dans vos sympathies que je ne croyais, mon cher. C'est à peine si vous m'avez adressé la parole tout à l'heure.
— Je comptais vous rendre visite;
— Vous avez un service à me demander?
— Vous êtes injuste et- sévère. Non„ j'ai une nouvelle à vous apprendre, désagréable pour nous deux. Je m'absente de Paris.
— Le motif?
— Mon travail. Une étude commandée pour une revue américaine, urgente, sur les Préraphaélites.
Gêné pa — >« ^^ards qui le dévisageaient et cette
bouche ii .^ , il baissait le nez, pataugeait
dans son msonge : « Je vais à Florence ! »
Florenc st à la fois le Paradis, la Mecque et l'excuse c v or ntchatka: « Je vais à Florence », cela signi o. x, „e me hisse au-dessus des autres hommes, je me sépare de la foule, j'emporte ma tour d'ivoire! » Quiconque n'est pas allé à Florence n a droit à aucune considération, à aucun égard. G' st un individu sans nom et sans baptême. Pu lc qu'il n'a pas vu Botticelli ni ses congénères, qu.l n'a point passé aux « Uffizi » des journées A i religieux enthousiasme, il i^e mérite plus la qualification d'humain, il n'a que faire sur la planète. Florence, c'est le Bayreuth italien, la consécration nécessaire. Celui qui revient de Flo- 3st marqué du signe mystérieux, comme ui a entendu Parsifal. Il a un aspect nou-
veau, une odeur nouvelle. Quelles que soient désormais ses erreurs, ses écarts, il 3st Kamtchatka et restera Kamtchatka. Le diplôme est indélébile.
C'est ce qui explique comment ceLo déclaration plongea dans la stupeur M me Toupin des Mares, Mais la colère l'emporta. Elle eut un petit ricanement nerveux, indice des grandes tempêtes, et Gréveuille, tel l'arbre avant l'orage, frissonna : « Ah! vraiment, vous allez à Florence? Et vous y allez seul? Car on ne peut tenir pour une compagnie celle de M me Grivaudan. C'est elle qui rangera les valises, comptera avec la blanchisseuse, consultera le Baedeker et retiendra les sieeping-cars. Elle s'entend à tout. Elle a vécu avec un juif. C'est une camarade commode, portative, et dont je vous félicite. »
— D'abord, qui vous dit que j'emmène M me Grivaudan? murmura Gréveuille, gêné comme un enfant pris en faute.
— Qui me le dit? Votre embarras, votre nez plongeant, votre attention à vos souliers. D'ailleurs vous avez tort de vous troubler ainsi. » — La voix se fit sifflante, toute la colère de la gr^sA personne filtrant par un étroit goulot. — « v
êtes célèbre, considéré. Il est juste et naturel que vous abandonniez vos amis, ceux de la première heure. Vous vous plaisez à répéter que vous n'aimez point les caractères exceptionnels, qu'ils portent peu sur le public. En ce moment vous rentrez dans la règle. Je suis tranquille, vous porterez sur le public. Vous n'avez pas dit votre dernier mot avec le Cœur vide. »
Comme les deux profils de Gréveuille étaient dissemblables, ils se coloraient diversement. Celui de droite devint donc jaune, tandis que celui de gauche passait au rouge vif. Si plongée dans l'artifîciel que fût Louise Toupin des Mares, il y avait de la douleur dans ses réclamations. Elle s'était attachée sincèrement à Gréveuille. Elle l'aimait comme garant aux yeux des Kamtchatka, et aussi pour ce qu'elle lui avait donné, pour sa défense tant de fois prise, pour des souvenirs en commun, pour l'illusion du désir et de l'amour. Ses joues tremblaient, ses paupières la piquaient. Elle dut songer à Sivreuse et aux théories indifférentes et perverses pour se raffermir.
*- Vous me regretterez peut-être! J'étais bonne
1 les attaques; j'attelais à votre char de
naux rétifs, car vous n'ignorez point
que votre situation auprès de la jeunesse est détestable. En ai-je soutenu des assauts à votre sujet! Souvent à contre-cœur. Vous pensez bien, n'est-ce pas, que ni votre style ni vos sujets ne sont assez raffinés pour mon goût, mes habitudes d'art?
L'auteur, qui d'ailleurs ne sommeillait guère, se réveilla chez Gréveuille : « J'ai d'auf res suffrages, heureusement pour moi! »
— Ils sont coquets, les autres suffrages ! Celui de M me Grivaudan. Apprenez, mon cher, qu'elle a été une fervente d'Ohnet, une fanatique de Rabusson, et que son goût réel est pour les romans d'Eugène Sue et de Dumas père. Elle me l'a avoué un jour en plein salon.
— Encore un coup, il ne s'agit ni de M me Grivaudan ni de ses préférences. — Grever- ille baissa le ton, parce qu'il avait envie de hurhr. — «J'ai une besogne : Florence est mon outil, je cours à mon outil. J'ai la gentillesse de vous prévenir, et cette triste inspiration me vaut un déluge de reproches immérités.
— Immérités ! Ah ! Léonard, quel aveuglement! quelle inconscience !» — La pauvre femme, eue, fondit en larmes, et celles-ci suivaient l*
jet même de la sueur, superposaient leurs gouttelettes et lavaient le visage. — «Je vous ai toujours pardonné; je sais ce qu'est une âme d'artiste et l'incroyable « égotisme » qui sert le talent. Mais vous dépassez les bornes ! Vous vous ferez haïr, et je m'en voudrai de vous haïr, et un jour vous me supplierez de vous reprendre. Il sera trop tard, je ne pardonnerai pas !
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? — Une porte latérale s'ouvrit à l'improviste. Marcel Toupin des Mares entrait, la stupeur peinte en rond sur sa ronde figure, les yeux écarquillés. Au son de cette voix robuste, Gréveuille se sentit mal à Taise et prit un air penaud : « Tu pleures, Louise? C'est le psychologue qui te fait pleurer? Allons, parle I Je l'exige. »
— Non I non ! tu le gronderais trop !
— C'est donc vous qui parlerez, Gréveuille, qui ferez votn. confession à papa Toupin, et gare à vous s'il y a de la casse ! » Le trapu marchand de suif tendi* vers le romancier un index lourd comme ui jâton.
GréveuL.o eut un sourire faux : « M me Toupin <fos M»™* croit que je trahis votre amitié parce .* à Florence.
— A Florence? quoi faire à Florence?
— Étudier les primitifs. On m'a demandé un article.
— Ta, la, ta! je ne suis pas une buse. Je flaire le lièvre au gîte. Vous allez promener une petite femme! » Et l'implacable doigt entra drns les côtes deGréveuille : «Ah! farcçur! lâcheur! Jeté l'avais toujours dit qu'il ferait des frasques. Je les connais, moi, les stylistes! Mais pas de ja, Lisette! Vous n'allez pas porter le trouble dans mon ménage! Ah! mon gaillard, vous vous imaginez que je vais me mettre en quatre pour vous nourrir, vous verser mon saint-estèphe et recevoir ici vos amis, qui font un bacchanal d'enfer, racontent jusqu'à des quatre heures du matin des histoires qui m'assomment et me tapent de vingt francs au départ? Vous vous figurez que je dépenserai ma pauvre galette à seule fin de vous distraire et d'avoir la paix chez moi, et que, crac ! un beau matin, vous vous trotterez en bombe à Florence, me laissant sur les bras M me Toupin en larmes? Eh mais! vous n'avez pas la trouille; non, par l'orteil 4e mon oncle, vous n'avez pas la trouille! »
Gréveuille en effet n'avait pas cette maladie bi zarre dont le nom revenait sans cesse da r
discours de son ami Toupin, et,plein de navrement, il fixait alternativement sa Muse et le mari de sa Muse, cherchant une échappatoire. Il crut l'avoir trouvée : « Dès mon retour, nous ferons une petite partie en famille! » Mais le marchand de suif fut implacable :
— Il n'y a pas de petite partie. Je vous ordonne de rester ici ! Je vais prochainement marier ma fille : vous serez son témoin. Un témoin ne va pas à Florence. En voilà des manières. Monsieur a ses lubies. Il veut goûter de la liberté ! Est-ce que j'en goûte, moi, de la liberté? Je suis à vos ordres. Je vous rends tous les services possibles : Mon Toupin par-ci ! mon Toupin par-là. Ce que j'en fais, c'est pour Louise, qu'elle se tienne tranquille, qu'elle me laisse en repos. Si votre article est commandé, décommandez-le : je vous en trouverai des douzaines, moi, de sujets d'articles, et je vous empêcherai de vous galvauder. Le côté commerce, ça me regarde. Vous §tes une valeur : je vous mets en rapport. Sans moi on vous grugerait, on vous duperait, vous le savez bien. Allons, faites la paix! Bonsoir, Florence! Bonsoir les bêtises! Tombez aux pieds de Louise, et je vous emmène tous dîner à la Cascade.
Gréveuille comprit que la résistance était impossible. Il eut un geste évasif et désolé.
— Tu vois, tu vois : il cède, s'écria Toupin, et, voyant sa femme à peu près consolée, il ajouta : « Ça n'est pas un mauvais garçon, mais de temps en temps il faut le graisser pour qu'il marche I Les hommes sont comme des ressorts. Eh, eh ! n'estpas, psychologue? comme des ressorts! »
Après le déjeuner et avant que Jacques Sivreuse ne partît pour sa revue, M. et M mo Sivreuse etce fils unique et adoré avaient coutume de bavarder quelques instants. Leur bavardoir était le salon au premier, boulevard Haussmann, ample et spacieux, éclairé par quatre fenêtres, mais extraordinr'"3ment bourgeois, décoré de soieries communes «e housses et de bronzes de Barbedienne qui désolaient le goût raffiné du psychologue :
— Marna pourquoi des housses ? C'est abominable I On n v .i voit plus que chez vous. La province « G abandonne.
int, ton père y tient absolument.
Le père était un gros monsieur d'une soixantaine d années à tête de Romain, à larges méplats, au front et au menton volontaires, qui aviitfait jadis de bonnes affaires dans les draps et maintenant vivait de ses rentes. Il était le type complet de l'individu posé, raisonnable, qui n'aventure rien, ne laisse rien au hasard, ne traite rien à la légère, sait ce que parler veut dire, et il employait ces expressions avec des gestes appropriés qui découpaient l'espace en parties égales, symétriques, capables de recevoir chacune son axiome, sa formule, sa sentence. De son lever à son coucher, l'existence de l'excellent papa Sivreuse était une merveille de méthode et de précision, qu'il détaillait avec complaisance, interrompant son discours de petits « Ha! » qui signifiaient : « Voilà comme je suis, et je m'en trouve bien, » et des bouffées du gros cigare qu'il mâchonnait tout en parlant: « Je saute à bas du lit. Aussitôt, lavetoi, mon bonhomme! Eau froide pour la figure, chaude pour le reste. Puis, le chocolat et mon croissant, que la ménagère a soin de garder à température constante. Je lis les journaux, le Figaro et le Journal, pas un de plus, ~"~ "~ de moins. Cela suffit à ma curiosité. Le i
pa$se tout doucettement. Il est onze heures : je fais un petit tour, histoire de prendre de l'appétit. Je flâne... Ha!... Je rôde aux .devantures. Je questionne les bouquinistes. Je rentre: maître Gaster s'émoustille. Je déjeune d'un poisson, soit d'un œuf à la sauce, ou d'un peu de viande, certains légumes, m.ais rien de plus, et le café, un sucre ou deux, selon ma fantaisie. Alors la sieste. Je vais à mon cercle, à petits pas, humant l'air, tirant maintes bouffées. J'arrive. Je cause avec l'un, avec l'autre. Surviennent les amis. La partie s'engage. Quand elle languit, je prends le Temps ou les Débats, et je cours de suite aux dernières nouvelles... Ha!... Rien de spécial à noter. Alors je choisis un théâtre. Je rentre, je le propose à ma femme. Dîner : le potage, une viande, selon la saison un gibier ou quelque plat de ma façon, un légume pour se curer les dents, tantôt une salade, tantôt un dessert. La tasse de thé, et fouette cocher! à l'Opéra, aux Français ou au Palais-Royal pour quelque gargajll&rdïse. Sinon, lecture au coin du feu; Montaigne, Racine, une nouveauté. La bassinoire, et au dodo! Troisième hypothèse : Ta réunion d'amis. Un peu, de musique, un bésigue, la cau-
série. Nous voilà ramenés au point de départ. Je dors comme un cadavre, et le lendemain... ha!... je recommence. »
Jacques Sivreuse redoutait ces récits interminables et s'efforçait de ne point les provoquer. Mais la lecture du Curare, que le bonhomme accomplissait religieusement, révoltait son bon sens et lui faisait saccager à coups d'axiomes bien sentis les précieuses constructions des Kamtchatka : « Encore ce Burne-Jones! Qu'est-ce qu'il a donc après Burne-Jones, ton Adolphe Judas? Je comprends qu'on peigne ce qu'on a sous les yeux: les bocages, les sourcer, les eaux vives, les cimes des montagnes. Mais ce retour à la féerie, aux contes de Ma mère l'Oie, aux absurdes croyances... ha!... ce n'est guère de mon goût. »
— Mon pauvre ami, tu n'entend as jamais rien aux efforts des jeunes : Burne-Jones est un auteur symbolique.
Ainsi ripostait M me Mélanie Sivreuse, laquelle était gagnée corps et âme aux doctrines des Kamtchatka et avait pour son fils une sorte d'adoration stupéfiée.
— r Symbolique ! symbolique ! Définis c
Quand je bouche la carafe, c'est un symbole.
Quand je me mouche aussi. Et, pour ces naïves opérations, je n'ai besoin ni dé farfadet ni de sylphe.
— C'est que, mon père, ajoutait Jacques, vous n'avez point l'imagination mystique.
— Ah I certes non ! et je m'en vante. Une cellule, un pain dur et le cilice, cela ne rentre point dans mon système. Dans le tien non plus, je suppose? Et, si j'avais été un mystique, qui ferait les frais du Curare ?
— La mystique est un état d'esprit. On est mystique dans un salon aussi bien que dans une cellule.
— Mystique pour rire! le ventre plein, les pieds aux chenets, le cigare à la bouche.
Mais c'étaient surtout les théories anarchistes ou socialistes qui mettaient hors de lui le ponctuel, le méthodique rentier :
— Vous faites l'éloge de Ravachol maintenant dans le Curare! C'est du joli. Voilà où passe mon argent. . « Je souhaite , s'écrie ton rédacteur, je souhaite qu'on étripe prochainement la majo-
h ™wgeois 9 et qu'on se nourrisse de leurs » Sais-tu bien, mon gaillard, que je suis
de ces bourgeois, que tu en es, et que je me troijve un peu imbécile de sacrifier deux mile francs par mois à cette apologie de l'extermi 1 " tion?
— Mais, mon père, je ne puis cepei.. int empêcher mes collaborateurs d'exprimer Ljrs idées!
— Et quel est ce coco si farouc*"* 9
— Ernst Wallenstein : il a du stj.w
— - Ah! elle est bonne! elle est sub...ue! — Et le père Sivreuse éclatait d'un vaste rire où toute sa bonté foncière apparaissait. — Le fils de la baronne Wallenstein et du banquier Wallenstein, le plus rapace animal de la Bourse, demande qu'on dévide les boyaux des bourgeois?
Qu'il commence par ceux de sa famille! Tu es un fameux naïf d'insérer sa prose à ce pantin-là! Moi je le ferais payer cent francs la ligne. Il a les moyens! Ah! le petit Wallenstein est anarchiste! Ah! ah!
M me Mélanie Sivreuse haussait les épaules :
« On a le droit d'être un théoricien !»
— Un théoricien? Qu'il distribue donc aux pauvres l'argent volé par son- papa! Ce sera un bon début pour régénérer la justice sociale. Ces pirates-là sont admirables. Ils ruinent tou* *~ monde avec des spéculations malhonnêtes,^
dant ce temps, vogue la galère! leur progéniture pousse à la révolution. Ils méritent bien leur surnom de Kamtchatka. Ce sont de vrais sauvages.
— Ce que tu dis, Auguste, n'est point aimable pour Jacques. Tu sais bien que, lui aussi, on le traite journellement de Kamtchatka.
' — Excuses, en ce cas, mon garçon ! Mais la verve de tes amis m'échauffe la bile.
M me Sivreuse était une petite femme au visage étroit, aux yeux brillants, au nez mince, à la bouche mince qui, dès qu'elle souriait, laissait voir des dents menues, resplendissantes. Exacte ménagère, vertueuse dans sa vie et citée comme un modèle par toutes les maîtresses de maison de sa connaissance, elle recelait au fin fond d'ellemême, dans ces grottes de l'âme que l'on n'explore qu'en tremblant, un monstre singulier, d'une dureté, d'une- cruauté, d'une perversité effroyables; monstre engourdi, dont les très rares mouvements ne se manifestaient qu'à l'occasion de circonstances futiles.
Elle adorait la mort, le crime et toutes les tragédies masquées qui courent à travers les conventions mondaines. A l'annonce d'un désastre,
et tandis que son visage exprimait une feinte compassion, elle avait un sourire intérieur, une joie de carnage. A côté de ce iflari prud'homme elle avait passé une existence régulière it chaste, où les plaisirs étaient, comme le reste, o^actement mesurés; mais, par l'imagination, elle s'était livrée à toutes les débauches. Elle a* roî *, des minutes d'angoisse où elle craignait «^ voir ses combinaisons vicieuses prendre forme et s'élancer au dehors, et quand, la nuit, dans le lit conjugal, en proie à la fièvre et les yeux grand" ouverts, elle réveillait la masse raisonnable et maniaque de son mari, celui-ci serait mort de terreu" s'il avait entrevu les spectacles qui défilaient da is cet esprit satanique. Elle avait juste assez «e religion
pour jouir du sacrilège, et pendant la confession elle insultait mentalement le prêtre. Je chaque personne qu'on lui présentait elle se faisait une représentation voluptueuse, et ses fantaisies obscènes dépassaient souvent l'humanité. Étrange mystère de l'intellect! lugubre série de mirages qu'elle eût parfois voulu écarter, mais qui s'attachaient à elle avec une force hallucinatoire I La rue lui était un fléau, une torture. Elle rentrait, et seule, distraite, un livre entre les main c
combinait des horreurs sensibles. Puis venait une phase de remords, qu'elle savourait lentement, Et toute cette énergie demeurait en elle, close à jamais, sans fenêtres, comme un poison dans une bague bourgeoise. Elle traversait l'existence d'un air calme et paisible, de mœurs irréprochables et chargée du plus obscur bagage d'atrocités muettes qu'il fût possible de concevoir.
Ainsi cette perversité que par dilettantisme affichait Jacques Sivreuse avait chez lui, grâce à l'hérédité, une racine réelle. C'est la singulière destinée des Kamtchatka que leurs artifices recouvrent souvent un germe dévié, une tendance vers les louches et malsaines régions où ils élèvent à grand tapage leurs palais fictifs. L'image finit par créer son objet. Un beau matin, ils se réveillent victimes de leurs déguisements, qui se collent à leurs corps et * ^s brûlent.
A M" 8 Sivreuse l'univers était indifférent, mais soi. fils unique était cher, et cet amour maternel lui semblait une excuse, une sauvegarde. Elle épiaU les moindres désirs de son Jacques et „>~<r — «: £ e j es sa ti s faire. Elle était vis-à-vis de
"i faiblesse extrême, et ne pouvait rien lui
refuser, sauf en ce qui concernait la rénovation de l'ameublement, car alors elle se heurtait aux volontés inflexibles de son mari. Une fois par mois elle recevait les rédacteurs du Curare. Elle leur faisait fête, écoutait patiemment leurs théories -étranges, leurs affirmations outrancières, leurs éloges du vice, des combinaisons troubles. Hélas ! elle avait dépassé ces stades enfantins, et, tandis qu'ils développaient les thèmes les plus anarchie ques, elle se remémorait une seule de ses imaginations destructives, et prenait les * r hèbes en pitié...
Quelques jours après la visite de vreuse à M mc Toupin des Mares, le jeune dire ;eur,nonchalamment assis dans le bavardoir, -/efforçait de convaincre son père de la nécessité Jaugmen* ter de cinq cents francs par mois la subvention dont vivait le Curare. M me Sivreuse appuyait cette demande, mais Auguste Sivreuse résistait désespérément : « Tu me coûtes déjà les - r eux de la tête, Jacques! Ce n'est point raisonnabl- . Tu nous ruines pour un tas de croquants qui te rugent et t'exploitent, comme Adolphe Judas et Désiré Feutrasse, ou de petits millionnaires comme Waïlenstein,qui devraient participer au capital
Je suis un ancien commerçant, je m'en vante; je m'entends aux affaires. Du train dont vous allez, et avec les suppléments en couleur et les tirages à part sur japon, vous serez à sec dans deux ans.
— Mon. père, répondait le psychologue, nous traçons notre chemin. Le stupide public vient à nous peu à peu. Il se détourne des habituels faiseurs qui l'alimentent, et se rafraîchit aux proses sincères, aux versifications nouvelles.
— Des histoires, des contes à dormir debout!
Je suis le public, moi, l'idiot lecteur du Temps et des Débats, et je t'affirme que vos criailleries ne m'empêcheront pas d'acheter les livres qui m'amusent et de ne pas acheter ceux auxquels je ne comprends rien.
— Auguste, tu n'es pas de leur âge : tu ne peux les juger, déclara M me Sivreuse.
♦ — J'ai ou leur âge; j'ai fait mes études, des .humanité suivies et régulières. Ah ! je vous avoue que nous a'avions point de ces billevesées; à telles ens ignés que nous respections les grands écrivains t que, les jours de vacances, tantôt l'un, tantôt Ta *^e, emportait son Musset, en décla- ~Xu „„ rt i es vers aux camarades et nous tirait les yeux.
— Enfin, mon cher père, vous refusez cette subvention supplémentaire?
— Je réfléchirai : je ne prends point de décision à la légère. Les idées s'embrouillent. On ne fait rien de bon. Le lendemain, on regrette. Mais c'est fini, mon bonhomme î Tu peux te marte ! er. La machine est en route. Nous nous consu terons, ta mère et moi.
— Au revoir alors, et à demain!
Jacques Sivreuse s'étira, se leva, emjrassa ses parents et disparut dans sa chambre. Cette pièce, précédée d'un confortable cabinet de travail, lui appartenait. Il avait pu la meubler et l'orner à sa guise. Au mur, laqué bleu comme chez de Fries, étaient suspendus un Pusquet de Gril et l'inévitable Gardon. Sur la table s'empilaient des livres à couvertures étranges et dont il relisait les dédicaces avec orgueil : « A Jacques Sivreuse, en hommage de longues admirations et de réminiscence. » — « A mon cher directeur, tel que convient ce laudatif souvenir. » — « A la compréhension de Sivreuse, ces morceaux d'étoiles pour la distraire. »
Le jeune homme s'assit et découpa, da n « **« papier écolier, deux feuilles. Sur la prei
il écrivit, en contrefaisant les lettres et le style :
« Mademoiselle, Paul Lermy ne vous aime point. Il n'aime que vos millions. Il le répète partout. C'est Rose Coindart qui V entraîne. Signé : Un ami. » Sur la seconde : « Monsieur, M lî€ Houdraye reçoit chez elle des visites secrètes, notamment celle de M. Félix Turniquel, son amant et son futur mari. Signé : Un guetteur de jour et de nuit . »
Il glissa ces chefs-d'œuvre daps deux enveloppes grossières, n'oublia point les adresses : Mademoiselle Claire Houdraye, Monsieur Paul Lermy, etc., et, satisfait de son ouvrage, il se regarda dans la glace. Adc-^ble contemplation! ses yeux luisaient de r\ lice vaniteuse. Sa moustache blonde, ses chevei blonds, disaient aux lèvres et au crâne : « I quel délicat assemblage nous avons
l'honneur ^ faire partie! » Le nez aussi parais-
sait conter* La cravate était bien en place, et la jaquette n fait pas un pli. Il souleva une légère tenture, et lans son cabinet de toilette, se vapo-
..^îent. Le navire ainsi pavoisé, il le
'e boulevard.
Les bureaux du Curare étant rue de Valois, le jeune homme descendit l'avenue de J'Opéra. A la devanture d'un libraire, il s'assura q.e sa revue était en bonne place. Le gai soleil parisien faisait toutes les femmes pimpantes et de chacune d'elles un gracieux petit univers de fr^olité et de frissons. Sivreuse les dévisageait avec jne impertinence exquise, brunes ou blondes, mais toutes accessibles à ce regard vainqueur et dé- oncertant. II énumérait mentalement ses norttbr uses maîtresses, leurs fantaisies, leurs petites habitudes. A toutes il avait .laissé quelque chse de luimême, de ses mépris, de ses préférences. L'idée que la princesse de Fourvandières at, irait dans ses réseaux Turniquel l'amusa. Le diplomate aurait là fort à faire. Et quelle désillut ion quand Suzu, si experte à palper les poches, np trouverait dans celles du secrétaire d'ambassade que de la suffisance monnayée! Les trois million de Glaire Houdraye dansèrent alors devant son déJr, et, s'arrêtant à un bureau de poste, il timbra ses lettres anonymes, les jeta dans la boîte sans un remords. Ce dernier sentiment fut inconnu à Bonaparte. Avec trois millions et les rentes pater~"*" pourrait tenter de grandes aventures, au
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consciences, secouée l'indifférence des Parisiens, l'apathie du public, la sottise universelle.
Quand Sivreuse arriva au Curare, le groom garçon de bureau, rusé gamin à mine narquoise, le prévint qu'un grand monsieur attendait déjà depuis une demi-heure. Le psychologue prit la carte : Arthur Véronisse, philosophe. « C'est bien ! Qu'il attende encore! » Et il* entra d'un pas de conquérant dans son cabinet de réception, noir, austère et sévère, ainsi qu'il convient au directeur d'une revue d'avant-garde.
Il dépouilla son courrier : des prospectus, quelques demandes d'argent, une invitation à dîner. Mais tout à coup l'écriture de M me Toupin des Mares le fit tressaillir. Voici ce que disait son associée :
« Mon très cher Sivreuse, j'ai suivi vos intentions'de point en point. Je n'ai pas vu la demoiselle, mais je lui ai écrit six lettres, et la septième part avec li ~ A rae courrier. Dans chacune je fais votre .éLgc Rougissez, démon ! J'exalte -vos vertus et fa ; s tourner votre buste de telle sorte
« bien qu'elle l'admire. Je vante votre
— Hum ! hum ! pensa Sivreuse, — vos
aptitudes, votre physique, et j'insiste sur votre ambition, car toutes ces petites bergères voudraient être des reines. Par ia même occasion, je déchiquette le peintre. Je rappelle sa liaison avec Rose Coindart, notoire et comique. Je ! " ridiculise à petits traits, et j'envenime assez so~ rofll pour qu'il devienne parfaitement odieux. Le >ère Turniquel serait émerveillé de ma diplon tie. Heureusement que le pauvre cher homme 3st à cent mille lieues de soupçonner cette corres londance, car, l'autre jeudi, vous à peine dehorL, il entrait et me demandait mon appui, devinez pr^s de qui? De l'objet de vos malsains désirs, son Félix tendant au même but. J'ai promis, et je jouis du parjure î
« Jusqu'à présent, j'ai reçu deux réponses évasives. On ne comprend pas mes projets. L'on s'effare, on compte me rendre visite. C'est l'habituelle tournure des réussites. Mais l'infant est fière. Il me faudra ruser. Si je précipite trop les choses, si mon entremise risque, selon vous, de paraître suspecte, avertissez-moi. Maintenant un conseil ! Courez boulevard Malesherbes. Faites votre gerbe des fleurs que je fais gemmer dans cette naïve imagination. Tâchez au besc î,n
lever la place. Auprès de ces indépendantes, un audacieux souvent l'emporte quand un traînard échoue piteusement Soyez tel que chez moi l'autre jour, et vous réussirez.
« Je reprends nos combinaisons, nos maléfices.
« Adieu, chevalier!
« L. T. des M.
« P.-S. — Sur tout ceci, du silence ! Mon mari doit tout ignorer. Encore un mot pour un échange, car j'ai mérité vos services. Quelques notes aigres-douces dans le Curare sur Gréveuille, notre romancier. Pas de blessures, mais des piqûres. Si cette apostille vous étonne, songez à M me Grivaudan. Je ne tolère point les rivales. Brûlez ceci. »
— Eh mais 1 eh mais ! voilà une femme chez qui je n'aurai? pas soupçonné tant de zèle 1 — murmura le pL, chologue. — Oh ! la jouissance de s'entremettre î Son post-scriptum m'indique qu'elle a confiant, en moi. Donc je dois suivre ses conseils : je tenterai l'aventure. J'irai chez M lle Hou - Il glissa dans son portefeuille le billet ^£ puis sonna : « Faites entrer M. Véronisse. »
J"l <M«-t WSV
Le philosophe tenait serré entre son bras et sa redingote noire un énorme manuscrit. Il lé posa sur la table devant Sivreuse, et, sans e 'asseoir, le désignant d'un doigt qui tremblait : Vous êtes directeur, et je vous conjure de dirige de verser ma pejnsée sur le monde. Ceci, c'est le Requin. Il aura une suite : le Navire, et une tenir maison : le Naufrage. La femme, toute la feir le est là dedans, avec ses embuscades, sa vo tcité, son insatiable luxure quand, repue, elle l engourdit au soleil. C'est fait avec des lambeaux de ma chair. Mais la pensée surnage, là pensée flotte, la
pensée flotte! » — Il avait son visage le plus fat ;*
il humait l'air par intervalles, et sa fébrilité était inquiétante. Sivreuse s'impatienta:
— Combien me laissez-vous de temps pour lire ? Vous savez que je ne demande pas mieux que de vous accueillir ici. Mais nous avons un public exigeant, spécial, habitué à certaines nourritures.
— C'est le pain de vie, le pain et le vin de vie, déclara Véronisse en redressant sa longue taille. Aucune nourriture plus salubre! Le style est une forêt de pins, aéré comme une cime, vaste,- vaGtp comme la mer.
Il faisait voltiger ses paumes étendues, pour symboliser l'espace, l'immensité.
— Permettez que je jette-un coup d'oeil.
— Non, non: c|est un ensemble, un bloc, une pyrarçrïde. Vous gâteriez reflet. Comme je dis dans une de mes préfaces, on a abusé du microscope. Oui, on a abusé du microscope.
Sivreuse se sentait embarrassé. Garder le Ilequin, puis le rendre, équivalait à une déclaration de guerre.
— .Mon cher, je suis surchargé de besognepour l'instant. Remportez-le. — Il souleva légèrement le chef-d'œuvre^comme pour lui donner de l'élan-. — Mais rapporlez-le dans deux mois, deux mois et demi : le terrairi sera déblayé. Si vous saviez ce que c'est que de surveiller une revue!
— Comment! vous refusez d'examiner?
— Vous ne comprenez pas. Je n'ai pas le temps matériel en ce moment. Votre travail mérite une lecture attentive...
Véronisse soupira : « Attentive, certes, ou mieux, intuitive. J'ai tracé là dedans un portrait indélébile, le portrait de celle pour qui je souffre : ~* d'ignorer, de celle qui traîne mon morque. Je le lui ai écrit: « Vous traî-
« nez mon cœur à votre remorque! » C'est bien cela, le requin : elle est le requin des grandes profondeurs. »
Sivreuse sourit, car il s'agissait de Rose Goindart; mais, comme le philosophe alla., prononcer le nom, il l'interrompit, sachant q"'on déteste les gens en proportion des aveux «, 'on leur a faits.
— Inutile de me raconter! Demain vt as seriez au désespoir. Du courage! mon cher confrère. Et à bientôt. Voulez-vous que je vous le renvoie? — Il palpa une fois encore le menaçant manuscrit.
— Oh! non; oh! non. C'est trop précieux! On vole mes idées. Je les retrouve dix, vingt ans après, mal traduites. Le socialisme, j'en avais eu le pressentiment. Il a fait son chemin. Tap* mieux I La semence germe : mes enfants gran^^ont.
Il replaça son enfant sous son bras et parut subitement résigné : « Je sais que c'est une façon de vous débarrasser de moi. Je ne vous en veux pas. Je suis habitué aux rebuffades. On se fait à tout, même au martyre... Méditez bien ceci... ; même au martyre! Adieu... »
Le visiteur suivant fut Edgard de Fries. Il était nerveux, trépidant, plus bilieux encore c"*'
dinaire, comme un auteur dont la pièce va comparaître devant ses juges. Sivreuse détaillait son complet de cheviote beige, car de Fries passait pour un arbitre de l'élégance» Sur son nez, le cratère de son révélateur bouton était d'un beau vert. Le poète parcourait les bureaux de rédaction pour solliciter l'indulgence.
Toutens'expliquant,ilcaressaitde ses doigts fuselés le peu de cheveux roux qui s'élevaient sur les rives de son crâne chauve. Dans maintes circonstances le' Curare ne l'avait point ménagé. L'aimable revue savait sa susceptibilité excessive. Sivreuse^ jaloux de ce noble amateur, prenait plaisir à le 1 : *™**» aux griffes méchantes d'Adolphe Judas. •
— Réconciliez-vous avec Judas, mon cher confrère. C'est lui qui se charge de la critique dramatique; je ne peux rien par moi-même. Mes rédacteurs sont ièrement libres. — Le directeur frotta son n onocle avec un geste gracieux.
— Mais je ne lui ai jamais rien fait, moi, à M. Judas. C'est lui qui me poursuit d'une haine inexplicable.
croyez-vous? Un si charmant garçon! Il 1e fiel, je vous assure. Très sincèrement,
j'imagine, votre talent lui déplaît, n'est pas dans sa note. Amadouez-le.
— Je lui ai envoyé une loge pour la première.
— Maigre cadeau! Nous avons nos services.
— Je l'inviterai à souper.
— Hem! hem! Vous aurez l'air d'acheter sa bienveillance.
Le groom apportait une carte s», un plateau d'argent : « C'est lui justement ! s'écm le psychologue, c'est Judas! L'entrevue ne v u^ fait pas peur?
— Mais je serai ravi au contraire...
— Entrez, mon cher ami et collaborateur. Voici M. Edgard de Fries/ que vous avez quelque peu* houspillé jadis, et dont on va jouer prr "hainement, à Y Ame ardente, les Beaux jours d'un* essence.
Le juif s'inclina avec une certaine raideur- Le monocle, qu'il portait à l'imitation dr patron, tenait mal dans son œil chassieux, et A considéra Edgard de Fries avec la sévérité solennelle d'un bourreau sur le point d'opérer. Enfin il déclara :
— Je n'aime point votre titre ! • Edgard de Fries fit une grimace invol Anloirû
Partagé entre la terreur et la haine, il mas
deux sentiments d'une physionomie doucereuse, et l'atmosphère devint extrêmement vile, car Sivreuse jouissait de cet embarras, Judas de sa eu-.
périorit'é dans la bassesse, et l'envie Juisait sur
leurs visages, s'attachant à la mise irréprochable du visiteur, à son blason, à sa situation mondaine. Celui-ci s'expliquait : ' [
— Je devine vos objections. Essence a pour vous un siens spinoziste. Moi j'entends par là les efforts d'une âme à quitter sa grossière enveloppe...
— Ce n'est pas clair, poursuivit l'implacable Judas. Le théâtre réclame la clarté, fût-elle symbolique. Au reste, je connais voire œuvre : j'as-
sistais à la. dernière répétition avec la baronne Wallenstem.
— Une femme charmante ! glissa l'autpur infortuné.
— Charmante, mais qui est de mon avis. Votre pièce est invertébrée. Elle manque de vigueur. Je vous parle net, parce que je pense l'écrire nefrtejnent.* \ t
Sivreusë devint goguenard : « Et lui qui venait .
pour l'indulgence !
désolé !monsieur..Ma mission avant tout. »
.. ^nonça ces nobles paroles d'une voix au-
toritaire et d'autant plus hardie qu'il savait avoir affaire à un faible. Cependant Edgard de Fries songeait avec désolation qu'il avait pris la mauvaise route. Ce juge, d'après les racontars, était inaccessible à tout, sauf à la concussion. Mais ici, devant le directeur, l'offre devenait impossible. Il la remit au lendemain : « Au revoir, monsieur : quoi qu'il arrive, je reste votre ami. Permettezmoi de vous envoyer ma pièce, sur hollande, dès qu'elle sera imprimée.
— Est-il assez plat, ce grand seigneur! s'écria Sivreuse quand l'autre fut dehors. Si vous me parliez sur ce ton-là, mon petit Judas, ce que je vous rappellerais les trente deniers du grandpère !
— Merci, patron! Le juif salua militairement.
— Qu'est-ce que vous vouliez ? Vite ! On m'attend.
— Je vous apporte deux annonces : l'une, d'un marchand de fourrures, mon cousin; l'autre, d'une pâte pour les dents, des Pères capucins de Montreuil-sous-Bois .
— Parfait! Cela regarde l'administrateur Wallenstein. Vous aurez votre petite commisse Allez, et salez-moi Edgard de Fries.
— Soyez sans crainte, j'ai mon titre : Le beau four d'une essence.
Le groom vint annoncer la présence de Robert Sorpion et d'un compagnon.
— Qu'ils prennent patience ! Encore de la mendicité I grommela Sivreuse en haussant les épaules.
— L'anarchiste dit comme ça, m'sieu, que, si on ne le reçoit pas, il fera sauter la boîte.
— C'est bon ! c'est bon ! La boîte est solide. Qui as-tu encore?
— Une grande blonde qui venait autrefois et un p'tit à barbe et à breloques que j'ai jamais vu. Vlà leurs cartes.
C'était Rose Coindart et Félix Turniquel. Son sexe valut à la première une réception immédiate : « Qui me procure, ma belle amie, l'honneur de votre visite? Je croyais en vérité que vous aviez oublié le chemin du Curare. »
La petite tête vipérine de Rose avait une expression douloureuse. Elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit dans un fauteuil auprès du psychologue: «Ah! Jacques, Jacques, je m'ennuie à périr! suis à ma cinquième piqûre de la journée, i cela continue, la morphine ne me fera plus
d'effet. Tismet n'avait avertie. Mais je n'écoute .personne.
— ►Vous étiez déjà telle de mon temps, répondit Sivreuse malicieusement.
. — Que j'étais j^une et ardetite alors!... »Elle
chiffonna sa robe de moire noire, leva ses deux
longs bras et les laissa choir nonchalamment : « Mon petit, Ça use,, la débauche ! Quand je lisais ça , dans les livres,- je songeais.: Voilà bien «les hommes! Maintenant je suis sûre de mon fait. Mon corps, mon pauvre bougre de corps est comme un arbre coupé.
— Plus le «moindre frisson?
— II. faudrait la tempête, et j'ai passé rage.- 'Vous me reprochiez ma froideur, vous rappelezvous? gamin que vous êtes! Il vous aurait fallu une tigresse, une louve, une lionne. Les avez-vous trouvées? Moi .je cherche encore mon fauve*, celui qui ranimerait cette chair flasque, imbibée de toxique. » Elle se pinçait méchamment, rageusèment, la peau de$ mains : « Enfin, ça n'est pas
, pour. me plaindre que je suis venue vous trouver : c'est pour un conseil.- C'est drôle, mais j'ai confiance en vous. » — Sivreuse fut flatté. — « Quoinue
• jeune, vous» en aVez vu de raides, et vous vous
LES KAMJÇHATKA.
'tiré de quelques mauvais pas... Et.puis....'et puis... -r- elle changea de >ton, devint & la fois féline pt sauvage, se courba vers lui, — »t'as été mon homme.!. Tu m'as eue dans le sang, et ça ne s'ou- •blie pas... ;Voilà de quoi il s'agit : Je me suis to-* quée,j'ai cru me tOquer,j'ai voulu me toquer d'un Anglais r^ez drôle, Xermand Gneen, très froid/ très pose-* , très à V épate, qui sent le camphre et la moutarde, qui est soûl. à partir de trois heures de l'apré i-midi et qui me menace toujours de, m 'empoisonner. Au sortir, de mon. Turc, que je faisais, tourner en bourriq,ue,çà m'a amusé, cette espèce 'de mannequin dangereux. 11 a de. la cpnversâtion. C'est un Kamtchatka, comme dit Lerjny, pire' encore que noii.s autres. Certaines nuances lui donnant la nausée. Les tableaux de Turner . raffolent, ainsi que les phrases d$ Rossçtti et la musique de Hsendel. Il a peur des chats et des grenouilles, il se lave les mains dans de l'eau dorée et il boit du vinaigre la nuit. Bref, il me distrait. 11 m'inquiète. Mais imaginez-vous que Coindart, â la suite de je ne sais quels potins, est devenu • jaloux, jaloux à tuer, de Terfnund. Lui qui ne s'est : "~± occupé de mes amants, qui ne s'est jamais de ma vie, tellement que j'en étais écœurée,
maintenant il m'épie, me surveille, me questionne. Et ce mouton, ce « oui, bonne amie », « non, bonne amie », m'a fait hier au soir une scène terrible. Il a cassé une lampe, il m'a battue. Je ne le reconnaissais pas. Je le respectais presque, et pendant qu'il vociférait, je me disais que, s'il avait joué ce rôle là plus tôt, nous.n'en serions pas où nous en sommes. Malheureusement je ne peux plus me changer : je sens très bien, je sens qu'il va arriver un malheur. Quelque jour Goindart me poignardera, ou étranglera mon Anglais, ou fera un scandale tel que la société me sera fermée et que j'en serai réduite à rendre visite à ma femme de chambre. C'est ce qu'il faut éviter. Qu'en pensezvous, observateur des âmes, tacticien de l'amour? »
Pendant ce discours, la figure de Rose, d'une mobilité extraordinaire, avait revêtu tous les masques de ses 'sentiments : la passion, l'angoisse, l'ironie, le dégoût, la crainte, la pitié. Sivreuse réfléchissait. Il y eut un silence : enfin il le rompit avec la certitude d'un homme sûr de ses moyens :
— C'est grave, c'est très grave ! Le cas de Coind. Q,%f ne m'étonne pas. Le mouton devenu enragé, c'
banal. Lès gens qui accumulent sont terribles. Mieux vaut un soupçonneux qui s'use lui-même, s'affaisse et faiblit, un résigné. Mais ce gaillard-là deviendra dramatique... Diable!... vous me prenez au dépourvu.
— C'est que cela presse, mon ami. Dès que je mets mon chapeau : « Où vas-tu ? » Quand je rentre : « D'où viens-tu? » Et je n'ai pas de tantes, pas de cousines! Puis ces subterfuges de vaudeville m'assomment.
— Je ne vois qu'un moyen. Vous tenez à votre Anglais?
— Énormément, depuis qu'il représente un risque.
— Alors détournez la colère ; déviez-ia vers un autre, Véronisse par exemple.
— Ah ! Véronisse ! — Et le rire se fraya passage avec peine sur ce visage de femme devenu morne et froidement vicieux.
— Pourquoi pas? Il est épris de vous. Il m'apportait tout à l'heure le manuscrit de son JRequin, et ce requin c'est vous, ma chère. Vous ne lui avez jamais rien octroyé? aucun menu suffrage?
Pas ça !
Je se cassa l'ongle sur la dent.
. — Compromettez-le. Embarquez-le dans, une 4 aventure. Coihdart est actuellement un taureail : faites rougir Véronissê. Il foncera dessus, . et, passez-moi l'outrage, de ses cornes le défoncera. Vous cependant, svelte et mutine, rirez dans lés bras de l'heureux Termund...
Et, très satisfait de son conseil, Sivreuse allu- •ma une cigarette. •.•••' .
Rose,; après une seconde d'hésitation, hocha la tête : « C'est assez adroit : j'essaierai. '»
Le psychologue ajouta : « C'est classique, tout simplement. . ' . . ' .
— Merci, mon petit, et à charge de revanche.
Je vous laisse àr vos travaux, niais permettez-mo*i de «faire *une piqûre. t ,
Tout en causant^ elle avait préparé s.a dose. Elle releva- sa jifpe sans pudeur; montra une jambe infiniment maigre, abaissa son bas noir et piqua vivement : « Là, je suis lestée. Au revoir, Jacqu.es. ' Je t'embrasse sur le front, en 'sœur : tu veux? ». Elle ondula sinueuse vers là porte, et dut subir les salutâ empressés de Félix Turniquel, qui entrait comme un ouragan.
— Bonjour, très .cher, bonjour! Ma visite n'a pas tardé. Ah!. ah! C'est la tradition de la far.
Ravissants vos bureaux* ravissants !• Belle vue, confortables! J'plaisantel j'plaisanteî
Sivreua avait son plan, il subit la crise, puis ' questionna le diplomate : « Que pensez-vous de * la princesse de FouTvandières? . .
. — Suzu! SUzu! — s'écria Félix, heureux d'artn culer ce surnom familier, — elle est exquise, tonnante! Tiens, vous n'avez pas de Gardon ici? Mon père m'afPrme que cet artiste est charmant, déli-
cieux, ah! ah! délicieux!
-*- Vous ayez pu voir par vous-même, continua
Sivreuse, que la demoiselle est réservée.
— La dame, moacher! Mariée trois fois! Euh!
euh! réservée? — Turniquel agita sa barbe et Son rire fut très expressif : — Ç'4rà-dire, je me tais* Silence! \ '.*'.•
La psychologue le 'menaça du doigt allègrement:,
— Vous l'avez revue, discret amoureux, revue plusieurs fois.. H ne fait pas bon vous lancer sur une piste, yous! Ce. que vous traquez le gibier!
-*- On ne peut rien vous cacher, rien. Pfètement, c'est l'œil du lynx. Ah! ah! oui je l'ai revue, confidentiellement, secret, d'État, mon cher, * d'État, mes affaires ne vont pas mal.
Sivreuse savait les manèges de Suzu. Il devina que Félix n'en était encore qu'aux moindres faveurs. Il prit un air sérieux.
— Moi aussi je l'ai revue, la princesse, mon cher Turniquel, et... je ne sais si je dois... Enfin, notre amitié, bien que récente, est profonde : je parlerai. Mais jurez-moi que jamais...
— Mon arrière-grand-père, le maçon Louis Turniquel, avait sur sa truelle ce mot : Secrètement, et il laissa la réputation d'un homme de génie, pfètement, de génie, mystérieux, fermé, comme le pape, ah! ah! comme le pape,. Depuis, la tradition s'est conservée.
Sivreuse eut encore une petite hésitation, puis, délibérément, il franchit ce léger obstacle :
— Yoici : j'ai reçu il y a quelques jours la visite de la dame en question. Nous sommes d'une intimité absolue, il faut d'abord bien établir ce point. A une époque, je la tutoyais. Nous avons cessé, à cause des mauvaises langues... '
— Ah! ah!
— Donc Suzu me raconte sa vie minute par minute. Elle daigne même me demander des conseils. Elle me parut nerveuse. Elle me parla de vous. Bientôt je lui eus arraché un secret d'aillé
trop aisé. Soyez fier, mon cher ami! Cette invincible, cette inexpugnable, cette amazone, vous l'avez domptée. Par quel sortilège? je l'ignore; mais elle a déposé sa lance et son bouclier, et il ne tient plus qu'à vous de tracer le cercle de feu qui protégera votre aimable sommeil.
Enchanté de cette série de mensonges, dont il observait les effets à mesure sur les yeux globuleux du confiant diplomate, Sivreuse savoura un court silence.
Mais Turniquel bouillait : « J'vais vous paraître bien fat, ah! pfètement, bien fat! Je m'en doutais. J'ai eu jadis, mon cher, la plus ravissante, la plus exquise maîtresse, une femme du meilleur monde, de la carrière môme, la femme d'un collègue, ah! ah! qui ressemblait à Suzu, follement à Suzu : aussi je...
— Toutefois, interrompit Sivreuse, avant de faire du définitif, elle désire, et c'est bien juste, que vous soyez tout à elle. Elle a eu vent des projets matrimoniaux qui se complotent entre vous et M lle Hoûdraye...
La figure de Félix exprima la plus vive stupeur: - Vous savez donc...
Je sais tout. Un bureau de revue, c'est une
caisse où résonnent les moindres potins de la so- « ciété parisienne. Donc sa jalousie est «n éveil et la jalousie est chez Suzu une passion si forte qu'elle est capable de tout dominer." Aprèsqu'elle m'eut exposé ses inquiétudes, ses transes, qu'elle m'eut fait un portrait peu flatté de M llé Houdraye . et des agissements de maître Blétin, elle me déclara nettement que jamais une femme comme elle ne pourrait contracter, liaison avec un jeune 1 homme, si charmant fût-il, do t nt le cœuç était ailleurs. Ah! c'est une personne extraordinaire, mon cher ami. Je vous avais prévenu.
— Comment faire? comment faire? murmurait Félix, au désespoir, tournant avec lenteur se&bre-. loques. .;
— Il y a bien un moyen, un moyen diplomar tiqueauquel j'ai songé et qui réussirait.. .
— Parlez vite : je suis dans une angoisse!
— Et si devant moi, ai.-je dit à la belle éploré.e, M. Tûrniquel, dont je ne suspecterai jamais la loyauté ni la. bonne foi, et qui doit être victime d'odieuses machinations, écrivait à M lle Houdraye une lettre par laquelle il dissiperait le malentendu qu'un avocat retors et stupidctient seul à prc 1 " ger eptre eux, s'il niait le projet dont vous Tac
sez, hésiteriez-vous ensuite à déchaîner une pas-* sion qu'un injuste soupçon contènait*seul?
— Que vous a-t-elle répondu?-
' — Elle "'est jetée dans mes bras. Ellç a fondu en larme! « S'il faisait cela, s'est-elle écriée, cô serait le 1 .:os que je rêve, le loyal chevalier qui convient « ma fantaièiéî.etc, etc. » Vous voyez d'ici la romanesque... Naturellement, mon cher'
ami, cette lettre fictive n'entraverait en rien vos • desseins quels qu'ils soient. Elle resterait dans ma poche jusqu'à ce qUe je l'aie -montrée à Suzu, car elle est comme Thomas, Ta rusée : elle veut voir par ces yeux. Puis je la brûlerai, foi de Si-,
vreusè, et sur Tautel de votre aiAoïir. Maîis ce petit subterfuge, licite en l'occasion, suffirait à calmer .. les cerfs de la princesse. Qu'en pensez-vous?
— Je pense, dit Félix sans méfiance, je pense que vous êtes plus diplomate que moi. Ah! ah! presque aussi rusé que mou père, Gélestin Turniquçl, le ministre plénipotentiaire, qui dans sa longue carrière... •
— Voulez-vous que nous jouions notre comédie
tout de suite?
~~Mement, mon cher, pfètement.
ors mettez-vous à. ma table, et écrivez.
Sivreuse, profitant de son avantage, parlait maintenant avec autorité. Il avait remarqué que dans, toute causerie le pouvoir oscille entre les interlocuteurs, puis passe définitivement aux mains de l'un d'eux. Il le tenait, il ne le lâcha point ; et il dictait avec lenteur, debout, marchant à petits pas, pesant les termes et considérant avec délices la raie soignée de, Turniquel sous laquelle reposait ce cerveau si commode. Le secrétaire d'ambassade riait à chaque phrase ou levait la tête pour applaudir. Voici ce qu'il relut finalement au psychologue, avec un hennissement de satisfaction :
« Mademoiselle Claire Houdraye, Paris.
« Mademoiselle,
« Je suis trop galant homme pour admettre qu'il y ait dans votre esprit le moindre doute. Maître Blétin, avocat eteonseil de nos deuxfamilles, avait l'intention de les unir, et, dans un but louable, il s'est efforcé de mettre d'accord votre père et le mien. Mais je vous sais tropfière, mademoiselle, pour accueillir un prétendant ainsi présenté par autrui, et j'ai, d'autre part, depuis quelç~~ temps, disposé de ma destinée. Nous resterons
'vous le voulez bien, de bons, d'excellents camarades, d'autant plus qu'il ne subsistera plus entre .nous aucune de ces ambiguïtés qui inquiètent tonjours un peu les riches héritières sur la sincérité de leurs amis.
« Excusez cette lettre, qui part d'un cœur franc et loyal, et recevez, mademoiselle, l'expression de mon plus profond, de mon plus inaltérable respect.
« Félix Turniquel,
« Secrétaire d'ambassade. »
— C'est tout à fait bienl déclara Sivreuse., que sa propre prose charmait toujours et qui, dans l'occasion, lui trouvait une saveur spéciale. Que vous en semble? Vous avez plus de monde que moi.
— C'est parlait, c'est parfait, c'est exquis! glapit Turniquel. Ah! mon cher, le don d'écrire, c'est si rare! si précieux! Certes je sais tourner un madrigal ou un rapport. Mais ces nuances, cette finesse ! On pourrait l'envoyer, cette missive, tant elle a l'air véridique, pfètement vérîdique. — Et il éclata de rire.
Vous croyez? murmura Sivreuse, en pliant *apier.
— Ainsi dès que Suzu aura vu cette lettre, elle aura confiance ? Elle n'év.eïitera pas le stratagème, l'adroit stratagème ? Àh ! les femmes!. les femmes! Mais, j'ysonge, pourquoi ne ra'a-t-elle pas demandé cette prétendue preuve à moi-même ? Quel besoin d'un tiers?
— m I*a délicatesse, «cher ami, w le scrupule! Je vous répète que je suis son confident. Encore une fois, si vous voulez tiret* de*notre ruse tout* le bénéfice qu'elle mérite, ne lui parlez* de rien, jamais: elle vous trouvera d'autant plus admirable. Un mot gâterait tout. ' • .
— Admirable, c l est cela! moi, admirable !Bou- . che close. C'est juré, foi ile Turniquel ! Ah! ah!...
Et l'on entendit les breloques.
Sivreuse avait ce qu'il désirait. 11 ne retint plus son loquace visiteur etlaissa la conversation l^n- • guir de telle sorte qii a la Un le diplomate, ayant épuisé son stock d*anecdotes et d'ébrouements, prit congé en remerciant son ami le psychologue et lui donnant rendez-vous pour la première de de Fries à Y Ame ardente. .
Seul, le directeur du .Curare mit la lettre V Glaire Houdraye 9011s enveloppe, avec l'adre*** * boulevard Malesherbes.; puis il écrivit àSuz
« Ma toute belle, j'ai vu notre idiot de diplomate. Il est hors de lui! Mais vous auriez tort de le faire.trop languir. Ce genre» de gibier se mange cbaud. SongeÉ qu'avec ua peu d'audace vous Jtenez là le mari idéal : riche, posé, baftm et le reste. A tous les salons inaccessibles. Je sjiis à. vos pieds. — Stoiéuse. »
Il sonna : le groom parut. « Ces deux lettres à
la pt>ste tout de suite.
. — M'sieu, î sont encore là!
— Qui donc ?
— Sorpioii et l'autre. . , •• Siyreuse se leva de mauvaise humeur et péné-
tra,dans le salon d'attente, où se morfondaient l'anarchiste è.t le pamphlétaire'. Sans se l'avouer, ils* sentaient qu'ils venaient pour le .même motif,' et cette, muette concurrence 'leur inspirait une ' hain$ réciproque.
. — Qu'est-ce «que vous -désirez ? demanda brusquement le jeune directeur. .
— Vous vous en doutez, j'Unagine t répondit le cynique Sorpion, montrant sa veste déchirée et ses. souliers ouverts. Je crève de faim : faites-moi
ivance. J'ai là un article sur de Fries... je le ? comme une souris crevée.
— Pas de place! mon cher, pas de place!
— Une aumône alors?
— Voilà cinq francs.
Sorpion tourna les talons en grognant.
— 11 paraît que tu veux faire sauter la boîte ? dit Sivreuse à l'anarchiste, long squelette brun à tête fiévreuse.
— C'étaient des manières, compagnon, répondit le malheureux en se dandinant et tortillant un chapeau mou sans couleur.
— Ce ne sont pas des manières pour moi.
Oust! décampe avec ces quarante sous. Mais tâche d'être poli, sinon...
Quand il les crut éloignés, Sivreuse prit son chapeau, sa canne, et se prépara à partir, après quelques recommandations aux comptables. Sur le pas de la porte, il rencontra Désiré Feutrasse :
— Mon cher maître, déclara celui-ci en courbant son obséquieux visage de séminariste, je viens pour une conférence, une curieuse conférence que je compte faire sur votre personnalité et votre œuvre. Cette conférence aura lieu devant un auditoire choisi. J'ai comme points de comparaison Balzac et Mérimée; mais il me manque, vos habitudes, sur vos opinions intimes, quelqi
uns de ces détails dont le public est si friand. Il a raison, obscurément raison, le public, car la psychologie se nourrit de ces miettes dorées.
— Je vous écrirai cela, dit Sivreuse, que la proposition charmait. Une page est plus sûre qu'une phrase.
— Puis-je dès maintenant annoncer la conférence dans quelques revues anglaises, américaines et allemandes dont je suis le correspondant?
— Annoncez, cher monsieur, annoncez. C'est un honneur et un plaisir pour moi.
Feutrasse poursuivit de sa voix monotone : « Mon habitude est, pour les premiers frais, car je tiens à ce que la salle soit ornée conformément à la gloire de ceux que je prône, mon habitude est d'ouvrir une petite souscription. »
Il tirait une liste de sa poche. Sivreuse eut un geste plein d'égards : « Inutile! Combien est-ce?
— La coutume, l'usage est de verser cinquante francs d'abord. Ensuite le sujet de la conférence prend cinq billets à dix francs.
Le directeur du Curare sortit un billet de cent francs, que Feutrasse escamota, plutôt qu'il ne le ït, dans ses doigts longs et moites. Ils se lèrent cérémonieusement...
Jacques Si vreusc était content de sa journéç : ' . Le terrain se déblayait autour des trois ihillions. Paul Lermy s'effondrerait sous les efforts de M* 16 Toupin des Mares. Si. les* lettres anonymes ne produisaient point d'effet, on'aviserait à d'autres moyensv Quant à Turniquel, il n'était plus en cause. Sans doute il reverfrart Claire Houdraye et saurait Je sort réel de la lettre. Mais, pour ce fantoche, n'importe quelje explication serait satis-
• faisante, pourvu que sa vanité fût à l'abM.
Et le jeune horante,fier de son'habfleté, de tous
• ces imbroglios dont, il tenait les fils, aspirait joyeusement l'air du. soir, percevait. le monde extérieur avec cette aLlégresse qui tient à l'exaltation
orgueilleuse de l'individu. .
; Gomme il traversait le jardin .du Palais T Royal^
luxueux et calme à cette heure où le soleil décline,
il fut abordé par une femme jçune encore, de
mise voyante, robe rouge. et chapeau jaune, aux traits fatigués et maigris. Une subite inspiration lui vint. Il prit un air morne ; « Vous êtes jolie et
je vous plains. Quel affreux m.étier! »
Elle soiipira : «11 faut bien vivre \ »
IL baissa les yeux : «Hélas !. nous somme
même enseigne. Vous vous trompez en vous i
sant à moi. C'est la faute de .mon costume. Mon costume ! Uû ami me l'a prêté. Je ne peux môme ^ pas le mettre au clou. — Et tout bas, précipitamment, avec un accent de sincérité effroyable : — Tel que vous me voyez, je n'ai pas mangé depuis deux jours. »
Elle.eutuntressaillement.de surprise i «Est-ce possible? »
Il continua comme avec effort: « ïe suis étudiant, ver i de province. à Paris il y a «huit jours. Mes parents m'onf chassé. J'avais -vingt francs : ils ont fondu. Ma logeuse m'a retiré la clef; je bats le
pavé depuis ce matin. Je ne saia plus que faire :
je cpois que je vais me noyer. Mate aurai-jelecou-
rage?
— Oh! le pauvre petit! — ses j - eux ternes s'ïn-
jectèrentde larmes. — Suis-moi ! : -—Non, j'ai trop honte. — Si, si! je le veux! ]
Elle l'entraîna. Ils franchirent les galeries, la rue Montpensier,la rue Vivienne. Fidèle à ses habitudes, elle marchait devant,, nerveusement. Place de la Bourse, elle entra chezun charcutier, on ressortit avec un petit paquet gras. Elle acheta Hn nain chez un boulanger. Rue» Feydeau, dans el borgne, ils se glissèrent* et le long du cor : ,
ridor, obscur bien qu'il fît jour, elle lui murmura à l'oreille : « J'ai un reste de bon vin, du marsala* que m'a laissé mon amant... »
La pièce était poussiéreuse et les meubles semblaient en carton. Sur un guéridon boiteux, elle mettait le couvert, s'interrompant pour l'embrasser, le plaindre, le questionner: « Qu'est-ce qu'il fait ton père? Et ta mère? C'est donc pas une mère?
— Ils ont d'autres enfants.
— Je connais ça. Moi j'suis du faubourg. On m'a flanquée dehors à douze ans. Ah ! j'en ai vu,
j'en ai vu!
— Tu n'as jamais songé à te tuer?
— Plus souvent qu'à mon tour, mon homme.
Mais j'ai eu peur.
— Moi je me tuerai!
— Dis pas ça! Tu vas manger d'abord. Quand on a le ventre creux, on ferait des folies. Regarde mon marsala s'il est chouette ! Mon amant travaillait dans une société vinicole. 11 était très rupin; mais, quand il avait bu, il me rossait. Il est parti un soir, comme ça, sans raison. Ce que j'ai pleuré!
— Tu as l'air souffrante ?
— J'ai été à l'hôpital, rapport à une fau
couche. Maintenant encore j'ai de la flanelle. Je peux te dire ça à toi. — Elle montra pudiquement le lit défait, sur lequel était jeté son chapeau à plumes jaunes. — Je ne suis pas une riche affaire. Enfin, ils s'en contentent.
Sivreuse avait attaqué le jambon, et il mangeait avec gloutonnerie, simulant la fringale. Elle s'effraya :
v — Pas si vite, pas si vite ! tu vas t'étouffer. Bois un peu. C'est mauvais de s'empiffrer après la diète. Les médecins savent ça. Qu'est-ce que tu étudies?
— Le droit.
— Tant mieux! J'te montrerai mes économies.
Tu sais placer l'argent ?
— Tu as des économies?
— Oh! pas énormes. Je garde deux francs sur mes journées de dix, et un sur mes journées de cinq. Le quartier est bon, mais j'ai la tête en marmelade. » Elle se mit devant la glace, avec une coquetterie navrée : « Mange, mange : ne t'occupe pas de moi. Il est fameux, hein ! mon marsala? C'est du vrai. Autrefois j'avais des cheveux, des cheveux jusqu'ici. — Elle indiquait ses hanches A *™ites. — Ça a filé. Ça ne repoussera plus. Re-
ds donc du jambon. »
Sivreuse jugea que la comédie avait assez duré ;
il se leva, mit son chapeau sur sa tête et tira de sa poche» trois louis d'or*:
* — Tiens, tu y as coupé. Tu es une bonne fille.» En une seconde, comme dans une catastrophe,
cevisage.de femme exprima la stupeur, te mépris et la haine, sentiments farouches qu'animèrent la flamme des v yeux, le tremblement des lèvres, la raucité d'une voix hagarde, d'une voix de cauchemar : « Ahl menteur! salop! maquereau! menteur! Fous le camp, oii je surine! » — Elle se précipita sur un couteau, et l'agita comme une folle, en vomissant un torrent d'injures.
Effaré, le psychologue fit un bond en arrière, trébûcha vers la porte et sortit précipitamment. D'un dernier regard; il la vit droite, furieuse et menaçante, la bouche grande ouVerte et tordue, sa robe ronge prisedans la table chavirée avec fracas : « Fous le camp, menteur! lâche! crapule! » Ces cris l'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et souvent, souvent, à travers les circonstances les plus diverses de sa vie, il* les entendit dans ses oreilles. ' '
L'après-midi même qui précéda lu' première de de Fries à Y Ame ardente, Claire brodait dans son salon, toutes fenêtres ouvertes, par un de ces jours dorés et bruissants Comme mai en apporte aux Parisiens. De temps en temps, pour se reposer, elle jetait un regard rapide au Théodore Rousseau en face d'elle : c'était une route forestière que gagnait lentement le crépuscule. A rapproche du soir, les beaux grands arbres commençaient à trembler par la cime; Dans les profondeurs du feuillage on voyait mourir la lumière.
Et la jeune fille eût souhaité de marcher là, tran-
quille et joyeuse, au bras d'un amii, de son ami ; et
l'imago de Paul se. substituait à l'œuvre
"î : le paysage devenait portrait... La
sonnette retentit... Clotiide, la vieille bonne, apporta la carte de maître Blétin, avocat.
Celui-ci, dès son entrée, remarqua l'impression de méfiance qui assombrit le gracieux visage, et il s'efforça de donner à sa tête rusée toute la bonhomie possible. Mais il n'en résulta qu'une grimace hypocrite.
— Excusez-moi, mademoiselle, si je viens vous troubler dans votre retraite : il s'agit d'une affaire si sérieuse...
Il s'assit le dos à la fenêtre, afin de mieux dissimuler, car tout chez lui était calcul et sa voix nasillarde, aux dents serrées, semblait gênée sous ses inflexions doucereuses comme un pirate dans une robe de bal.
Elle ne remuait pas, ne répondait rien, une main appuyée sur son métier à broder. Mais un imperceptible et méprisant sourire plissait le coin de ses lèvres roses.
L'autre continua : « Monsieur votre père, qui veut bien m'honorer de sa confiance, m'a témoigné, depuis quelques années déjà, son vif regret de ne point vous voir dans l'état de mariage qui conviendrait aune personne de votre rang et de situation... »
Elle l'interrompit : « Mon père, monsieur, m'a laissée assez jeune livrée à moi-même pour que j'aie les privilèges de cette liberté. Un des plus chers est la faculté de décider seule de mon avenir.
— C'est vrai, mademoiselle. Mais notre devoir à nous autres, les vieux, que l'expérience a durement façonnés, est d'intervenir quelquefois dans les projets de la jeunesse. Or, pour abréger les préliminaires, le hasard fait que le fils d'un de mes excellents amis, GélestinTurniquel, ministre plénipotentiaire, vous ayant rencontrée une ou deux fois dans le monde, a cédé au charme irrésistible que chacun se plaît à vous réconnaître et qu'il m'a fait confident de ses angoisses. »
Une extrême ironie faisait frissonner le petit nez de Claire. Mais elle voulut jouir de l'ensemble et elle laissa Blétin vanter sa marchandise.
— Ce jeune homme a dans la diplomatie la situation la plus enviable. Avec son nom il peut pré- t tendre à tout. Les Turniquel sont une de ces vieilles et solides familles démocratiques dont chaque génération alimente l'État et le gouvernement. Ils ont toujours siégé dans les Chambres.
lis un siècle ils sont mêlés à notre histoire...
A. ce point de son bornaient, l'avocat fit une courte pause. La jeune fille restait muette. II poursuivit : .« Vous trouvez peut-être étrange de ma part une démarche dont j'aurais pu laisser le péril au prétendant; mais voilq, : les amoureux. son.t timides*. Le mien, le nôtre plutôt, mon cher Félix, tremble h la seule pensée de se trouver eh présence de vous. »
Claire dit simplement : « M. Félix Turaiquel est venu me rehdre visite. Je ne me suis aperçue de rien. Je lui ai même placé des billets de lote-; rie..
— Je sais, je sais. — Maître Blétin eut son plus subtil sourire, celui des honoraires. — Félix m'a raconté.. v II: était hors de lui, haletant.
— C'est singulier! il paraissait très calme. J'ai beaucoup remarqué l'insistance .avec laquelle il préservait. son chapeau des moindres aventures;
— Vous êtes moqueuse, mademoiselle, cruelle dans l'occasion. Car si je me suis décidé à venir vous trouver, vous... implorer, c'est que j'ai eu !pitfé... * <
— Le pauvre garçon 1 11 est donc très épris?
— Follement. Jl ne mange plus', ne dort -'"" •C'est l'amoureux classique, un peu ridicule r
touchant à la fois, le plus sincère, mademoiselle, le plus rare. Vous seriez impardonnable dp jpasser' à 'côté cjtt bonheur. : . •• \ ' . ' .'
Glaire, qui affectionnait la gaminerie intellec- , . tuelle et animait les métaphores, grâce à sa parfaite connaissance de la langue française, fut réjouie par l'idée de cet équipage. barbu, moustachu et fleuri, le bonheur dans- la personne de Félix Turaiquel, à côté duquel elle passait indifférente. Puis, songeant à- la lettre qu'elle avait dans sa poche, elle se demanda comment se dé- • composerait tout à l'heure la tête mensongère et finaude de;Blétvi sous cette peu . respectable mousse de cheveux blancs,, quels seraient les plis du nez, des joues, du front, que deviendrait telle
•ride à gauche. .
• • • L*avocat n'osait croire à un succès si rapide.
Cependant cette indécision lui semblait d'excellent augure. Il joignit les mains, fit un effet' de barre : « Écoutez-nous, mademoiselle : nous somnïes .à «vos pieds et nous vous implorons. Nous pourrions, invoquer notre naissance, les avantages réciproques d'une telle union. Mais nous voulons -~~'?r dans ce domaine sentimental d'où l'intérêt l ~ujours banni. Nous vous prions de nous pren-
dre en pitié, vous si bonne, si compatissante. Nous vous apportons un cœur chaud, des illusions toutes fraîches. — Un chaufroid de volaille, pensait Claire, — et l'amour, le divin, le rayonnant amour, couronne de nos fronts de vingt ans ! »
Elle se leva, et d'un ton sec : « Pour ces élans oratoires, maître Blé tin, il faut des manches, de larges manches bouffantes : c'est beaucoup plus joli. Toute cette histoire m'intéresse vivement, mais je la crois un peu légendaire, car votre client lui-même s'est appliqué, avec une franchise dont je le loue, à détruire par avance vos preuves et tentatives désintéressées. »
Elle tira de sa poche la lettre de Félix Turniquel, que Sivreuse avait si habilement extorquée au diplomate et envoyée à Glaire Houdraye au lieu de la montrer à Suzu et de la brûler ensuite, suivant sa promesse. — Hagard et stupéfait, maître Blétin lut, comme dans un brouillard, cet inexplicable billet : « Trop galant homme... maître Blétin... avait l'intention... Nous resterons... excellents camarades... Inquiètent toujours... les riches héritières... Inaltérable respect... PÉ Tr,r
TURNIQUEL. »
Il eut le geste professionnel : celui de la cause qu'on abandonne. Glaire victorieusement enleva sa lettre d'une main inerte au bout d'un bras ret ombé. «11 y a là dedans quelque énigme incompréhensible. Ma situation est ridicule, mademoiselle. Je ne puis en sortir qu'en vous assurant de ma parfaite bonne foi dont tout un passé d'honneur est garant. Je vous demande humblement pardon d'avoir été induit en erreur. » Son fausset tremblait de colère. A mesure qu'il parlait, il reculait, et, vers la fin de son petit discours* il fut juste devant la porte, comme s'il avait eu des yeux dans le dos; de sorte qu'il disparut ainsi qu'un personnage de féerie, laissant une odeur de mensonge et de féline scélératesse.
Claire, radieuse, jouissait encore de ce désarroi d'un fripon quand on lui remit une lettre de Ifme Xoupin des Mares. C'était la huitième en dix jours. Elle lut :
« Ma toute belle, j'étais couchée hier depuis une heure environ quand la sonnette m'a réveillée en sursaut. J'ai dû revêtir en hâte une robe de chambre pour recevoir la visite d'un jeune homme en larmes et sanglots. Vous avez deviné Jacques Siise. Il m'a répété pour la millième fois
«Qu'il ne saurait* vivre sans vous voir, qu'il avait, passé trojs nuits blanches devant votre cellule, sur un banc, boulevard Malesherbes; qu'il. était* comme un fou et décidé à mourir si cftte exis-
tence continuait. Je l'ai raffermi autant que j'ai pu; je lui' ai objecté qu'une passion, non avouée n'était pas encore une passion et, que, ne s'étant '•point ouvert de ses transports, il n'avait p?s 1er droit de les annihiler en sa personne. Je l'ai consolé', . dorloté de toutes les manières, mais je. crains
bien qu'il ne perde la tête et n'aille vous faire son
aveu tout net.
. « Ah 1 Claire, Claire, réfléchissez avant d'op*- •peser un- refus à cette ardeur. Sivreuse ç$t Te**; .
poirde sa génération. Plus subtil qu aucun, # il est plus audacieux jaussi, plus intellectuel, plus d'a-
* venture, et tel qu'a votre place, et' animée par cette
• pointe dé roinanesque que l'on remarque eh vous, je n'hésiterais' pas. Vous auriez là le compagnon qu'il vous faut; hardi, généreux, entreprenant. Si jeune, il est directeur du Curare. Que ne sera-t-il pas dans dix ans ? Vous feriez le plus joli couple qu'il soit possible d'imaginer. Ce flatteur murmure de l'envie, si nécessaire au bonheur <* aa jeunes geps, flotterait satis cesse autour de "
« Croyez-moi, mon enfant. J'ai vu, connu, pesé la vie; j'ai souffert, trop souffert d'une union ' inférieure. Ce sont des froissements perpétuels, des diseussions sans cause, des mélancolies sans guérison. C'est surtout la mort d'un rêve. Sivreqse a le don suprême : il ne détruit pas l'illusion. Vous me remercierez d'avoir fait votre
bonheur.
«. J'ai, reçu la visite du père Turniquel, très en peine d,e °a»progéniture. Si vous désirez un grotesque, pienez Félix ; maià le rire ne vous plaît, je crois, que lorsqu'il émane de vous: s'appiiquant à votre mari, il vous serait- une désolation..
« Je vous serre dans mes bras, ma toute belle. Dans Jes intervalles de votre broderie, venez me voir: nous causerons dé ces mirages.
« Louise Toupin des Mares. ■
« P. -S. — . Je suis fort ennuyée de mon amie Rose Coindart. Elle s'affiche avec M.Paul Lermy d'une façon qui ne fait honneur ni à l'un ni à l'autre. C'est notre vengeance, à nous Kamtchatka, que celui qui nous a baptisés nous dépasse encore An affectation. Quelle nullité d'âme est nécesr ' nour s'éprendre de Rose! Et Ton m'affirme
que ce mauvais peintre est un amoureux parfaitement transi. »
Cette lettre, bien que recopiée, portait encore les traces de corrections nombreuses. L'excellente Louise Toupin avait quelquefois des défaillances de mémoire et trébuchait contre les tours de phrase et de pensée kamtchatka.
Claire froissait le papier quand Paul Lermy entra. Elle ne l'avait point entendu sonner. Sa figure était grave et soucieuse. Malgré qu'il voulût les chasser, les termes de cet affreux billet signé Un guetteur de jour et de nuit le poursuivaient, le troublaient, brûlaient ses veines de jaloux timide. Comme ils ne s'étaient jamais rien dit et ne s'entendaient que par les regards, Claire avait l'expérience de ces yeux bruns et changeants, hagards quand la passion .les animait, facilement distraits quand, dans le monde, ils se détournaient d'elle pour mieux l'observer, si doux et si vifs quand ils plongaientdans les siens, accomplissaient cette possession mystérieuse, cette union de quatre petites planètes colorées que fait tournoyer l'amour : « Il y a longtemps que je ne vous ai vu, mon ami : quatre jour r z ~ crois. Mon Dieu! quel front sévère I »
Elle sentit que leurs doigts n'avaient point une étreinte cordiale. Il dit d'une voix sourde :
— Je suis un peu souffrant, je travaille trop. J'aurais besoin dé changer d'air. Mais je vous dérange : vous paraissiez occupée à lire.
Elle eut une moue narquoise, déplia le bouchon de papier que faisait dans son autre main la lettre de M me Toupindes Mares et la lui tendit : « Lisez! Si, si ! je l'exige. Cela vous apprendra la méfiance. » Il parcourut cette prose perfide dont chaque mot le déchirait, et à mesure le sang se retirait de son hardi visage. Il murmurait : « Un joli rôle! » Vers la fin il eut un sursaut d'indignation : «Mais c'est une infamie ! Je vais de ce pas casser la figure à son Toupin des Mares. Moi ! Rose Goindart ! Oh ! la scélérate! »
Elle mit sur son épaule sa main délicate :
— Vous ne casserez rien du tout, puisqu'il est entendu que vous n'avez point lu. Je vous ai montré ceci simplement pour vous prouver, par la tranquillité de mon visage et de mon accueil, la supériorité de la femme sur l'homme. Anonyme ou signée, je ne crois point la calomnie.
^t tandis qu'elle brûlait la vaine tentative de Toupin dans la cheminée vide où cette'
flamme, au printemps, semblait paradoxale, Paul se reprochait son soupçon, devinant par <sa dernière phrase qu'ils étaient victimes des mêmes invisibles ennemis.
— J'ai à vous faire part d'une autre bizarrerie. Àh! la correspondance ne chôme pas en cette saison! Je n'aurais jamais cru ce magot de diplomate capable d'un pareil acte. Savourez!
Certes il la savourait, le pauvre Lermy, la lettre de Félix Turniquel, et Sivreuse eût été surpris du résultat imprévu de ses manœuvres. De ce cœur passionné la douleur sortit aussi vite qu'el'o y était entrée, et ce fut d'une voix forte, rassérène, qu'il s'écria : « Le brave garçon ! Comme on a tort de juger d'après les apparences !
— Et quand les apparences mêmes n'^ oontpas et qu'on juge?» — C'était à Claire de feindre la sévérité. Il baissa les yeux, garda le silence. Elle le sortit d'embarras : «Après bien dès réflexions, des hésitations, je n'irai pas ce soir à Y Ame ardente. J'y perdrai un beau spectacle kamtchatka; mais, comme personne ne surveille ma conduite, c'est à moi à m'interdire certains^ plaisirs. Êtesvous de cet avis? »
Tout lui semblait divin. 11 éprouvait une
de prisonnier dontles chaînes se brisent. Il répondit vivement : «Vous êtes la sagesse, la boqté, la vérité ! Je n'ai pas assez d'admiration sur moi pour en recouvrir vos vertus.
— Prenez garde, mon ami: vous me faites la cour.
— Si peu !
, — Regardez mon travail. J'en suis joliment fière'. Quand on m'abandonne, voilà comme je m'occupe.
Elle montrait son métier. Il n'aVait jamais compris à ce point la douceur, l'élégance dés lainages. Il s'extasiait: «Ce rose, ce rose fané!
Voilà une nuance que j'aurais cherchée dix ans sans la trouver ! C'est magique! »
Leurs visages se frôlèrent, peûchés sur la broderie, et leurs deux cœurs battaient ensemble. On sonna. Ils tressaillirent: «Quelle aventure! dit Claire à voix basse. Où vais-je vous cacher? dans la ,v *gerie ou dans la pièce de Clotilde? »
Mais'qu -i elle lut le nom sur la mince carte
élégante û a physionomie exprima l'angoisse :
« Attende, attendez! C'est Sivreuse. Il faut que
soive, mais j'ai peur de lui. Chut!. je vous
. Restez près de moi, là, derrière cette
tapisserie. » Elle entr'ouvrk la porte de sa propre chambre, et Paul, immobile, retenant sa respiration, les poings serrés, les muscles vibrants, l'esprit rempli d'images de massacre, dut assister au dialogue, séparé des acteurs par une légère tenture.
Le psychologue jouait une partie décisive, et,
suivant le conseil de M me Toupin des Mares, sa confidente, il comptait sur son audace, son agilité, ses lectures. Sa mise était sombre, et ses traits, habilement décomposés, avaient une expression étrange, tellement que la jeune fille, debout et tremblante près de la portière habitée, en fut émue d'abord. Sivreuse se tenait dans une posture raidie à quelques pas d'elle, les yeux tournés vers le sol : « Mademoiselle, — l'accent était rauque et pénible, comme issu du bas abîme de l'âme, — Mademoiselle, vous voyez ici un infortuné qu'un mot de vous va tuer ou rappeler à la vie. Mademoiselle, je vous aime: me pardonnerez-vous cet aveu farouche et subit? Voilà trop longtemps qu'il m'oppresse, trop longtemps que, dans le monde, dans la rue, au théâtre, je rôde autour de vous comme un insensé, n'cr""* m'approcher, remuer les lèvres, écrasé, te"
par votre seule présence. Aujourd'hui ces sentiments longtemps refoulés s'échappent, malgré moi, irrésistiblement. Sans biais, sans détours, je vous répèt* "Me je vous aime et je vous demande si vous co __itiriez à être ma femme?»
A cette comédie, bien jouée d'ailleurs, et coupée de halètements, il manquait cependant quelque préambule, et la netteté du discours contrastait avec le désordonné de l'état qu'il exprimait. Glaire le sentit d'une manière complète, grâce à son admirable et mystérieux instinct de femme, au moment même où Sivreuse s'applaudissait de son rôle. Elle répliqua sans irritation : « Monsieur, j'ai la bonté de vous répondre, quoiqu'un pareil langage ne mérite qu'un congé pur et simple. Je ne vous crois point. Certaines lettres d'une de vos amies préparaient évidemment les voies que je ne sais quelles louches, quelles abominables intrigues que je gens flotter autour de moi, étaient destinées à aplanir. J'ignore pourquoi vous êtes ici à cette minute chez moi, avec ces paroles, cette attitude que rien n'autorise. Je vous croyais un homme bien élevé : je suis forcée de vous in- "re désormais de me reconnaître où que »^e rencontriez. »
Ce ton* froid et hautain exaspéra Sivreuse. Il eut l'idée première de la compromettre, de se jeter sur elle, puis celle plus calme de poursuivre son projet; mais le premier obstacle é f ait insurmontable. 11 s'attendait à quelque réf onse évasive et qui laissât place à une ripcste. Pour gagner du temps, il balbutia : « Ma sincérité, que je proclame et dont M me ïoupin des Mares...
— Assçz, monsieur l Vous vou c ' écouvrez.
M me Toupin des Mares n'a rien à a v .. dans mes affaires, et ses avis n'ont nulle valeur Vous abusez de ma situation isolée, telle qi personne, vous le savez, personne ne peut pr~~' re ma défense. — Elle avait cru sentir la tap~ *ie vibrer. — Seuls votre silence et votre dépari .ous épargneront mon mépris définitif.
Elle était si belle ainsi, la tête droi l£ et fière et son pur visage indigné, q\ie le psych— 3gue ladmira et eut envie d'elle, et ceci détermina sa rage: « C'est bien, mademoiselle, je pars! Mais rappelezvous que jamais Jacques Sivreuse n'a laissé une offense impunie. Entre nous deux, dè6 ce jour, c'est la guerre. — Il tendit théâtralement le doigt vers elle et serra les dents. — Et je la œ*«<*«^ implacable, sans trêve ni merci. »
Elle 'eut un beau sourire : « Maintenant vous êfes sincère. Votte masque tient mal, roonsieur! »
♦ Sivreuse ijt un profond salut .et se retira. On entendit le bruit sourd de la porte. *
Claire .souleva la tapisserie. Leçmy sortit, la figure bouleversée : « Le misérable! le fnis'érable ! Vous $vez été superbe. Mais quelle haine il doit avoir ! »
Elle.haussa les épaules : « C'est un drôle! Je le savais. depuis longtemps. Où mène le Kamtchatkisme! Ne vous approchez pas de la fenêtre. Il doit guetter de l'autre côté du boulevard.
— Ce que j'avais* envie de sortir de ma cachette et de lç souffleter !•
— Et de me perdre, n'est-ce pas?
Il baissa la tête et se mit à réfléchir. Au dehors, des cris d'enfants rayaient l'atmosphère limpide. Tout, par cette belle journée, célébrait la lumière et la joie. L'or impalpable du soleil ruisselait dans le saloii, lavait la trace d'une minuscule vilenie humaine. Paulétait prêt à parler; mais une an-
goisse ienible lui contractait, la gorge, car le
passionné u'a point* à sa disposition des mots diffé-
menteur. Il leva les regards vers Claire :
it. Il allait se jeter à ses genoux. Elle
r»oi
devina son geste, lui prit les mains, et loyalement, bravement : « Je sais ce que vous allez me dire, ce qui vous pèse, mais je veux vous prévenir. Mon cher Paul, je vous aimeî Voulez-vous être mon mari?»
Toutes les forces intimesde son être, il les sentit s'épanouir et frissonner, quand il la tint dans ses bras, chastement appuyée contre son épaule et la défendant contre le mal hideux de la vie; sous les tendresses qu'il chuchotait, hâtives et folles, bondissait le torrent impétueux du désir longtemps maintenu, de l'espoir, du dévouement, du triomphe. Cette réserve d'ardeurs passait en elle, mieux que par l'esprit, par l'obscur transfert du contact, et, dans leur ivresse, comme dans toutes les dépenses extrêmes d'énergie, se glissa une mélancolie pâmée, la crainte de la mort, compagne de la béatitude, fumée de la torche qui brûle les amoureux.
Ils se détachèrent dans un dernier baiser.
— Et ce sera pour quand? demanda-t-il avec des yeux d'une extase implorante.
— Il faut que j'aie le consentement de mon père ; non pas pour lui, oh I non, pour un chex venir. Rassurez-vous. J'ai hâte moi aussi A
votre femme, de m 'appuyer sur votre bras, mon cher, mon cher mari!...
€laire, brisée par ces secousses successives , s'étendit sur un canapé après le départ de Paul, et se mit a rêver les yeux ouverts. Elle se promenait, épeidue, dans une série de salons brillamment écHrés où passaient, séparées d'elle par une sort* de transparent, des silhouettes connues de ivamtchatkas : M me Toupin des Mares, Morgane, Gréveuille, Rose Coindart. Elle éprouvait une terreur secrète, car elle entendait dans ses oreilles ces mots : « Je vous aime! je vous aime! » prononcés avec un accent de mensonge et de haine. Tout à coup l'intonation changeait. Elle devenait sincère et si douce, si pénétrante, qu'elle se sentait près de mourir, traversée d'ondes voluptueuses semblables à des courants tièdes, et sa joie, son immense joie était matérielle, condensée là, dans le creux de sa main, dans la forme d'une autre main qui la pressait, la serrait et la tenait délicieusement captive... La voix de la vieille Glotilde la réveilla :
— Mademoiselle! mademoiselle! votre père est
«onpère?
Elle se redressa brusquement et vk réels et tangibles la haute stature du vieux photographe,
ses yeux noirs soys ses longs cheveux d'argent,
les bras robustes, dont il Tentourait. .Le baiser • paternel exhalait une forteodeur d'alcool.
Claire avait ,1e droit d'être surprise : les visites dé cet incorrigible noceur sénile .éta ; çnt infiniment rares. Ses multiples et inavouables occupations l'absorbaient à un point tel que depuis trois mois il n'avait pas vu sa fille, se cor tentant de lui écrire de longues lettres sermonnei fees'et dogmatiques, où il s'attendrissait sur son grand âge, l'approche du néant, l'espoir d'une vie-future, la suppliait de s'établir et de lui donner des petitsenfants le plus vite possible*. Elle le regardait-, ferme et vert encoïe malgré ses soixante-dix ans, avec une tristesse profonde, car il s'était marié tard., avait tué sa femme de chagrin, et n'avait connu aucune des joies naturelles, qui tissent à. l'homme un linceul pur. et digne de respect. * ■ ; ■ . . •
— Filille, — sa voix était éraillée, son regar<J humide et vague, le geste de ses grandes' mains flasque et retombant, — Fifille, comme je passais devant ta porte, je mé.suis dit que j'allr~
brasser. T'as bonne mine.. T'es comme une rose. Ça va comme tu veux, l'existence?
Elle s'était remise à sg, broderie., pour se donner une contenance, et à toutes ces questions désordonnées, mâchonnées, elle répondait posément : « Oui, père! Non, père! » sans le regarder, très émue. , .
Il sembHit embarrassé, s'embrouillait dans son discou s et, de sa grosse canne à tête d'argent, dessii a itsagêne en arabesques sur le tapis:
* — Tu as çu ma dernière lettre?
— Oui, p e.
— Eh b i ! franchement, il ne te dit rien ce M. Turniqu .? '
— Rien ( ■ tout.
— Tu as rt. C'est un charmant jeune homme.
<7est tout ** fait ce qui te conviendrait. Blétin ne t'a pas décidée? Tu ne l'as pas vu?
— Qui donc ?
— Blétin. Il m'avait promis...» de décrocher cetle affaire-là.
— Si, j'ai vu maître Blétin. — Elle ne parla point, par fierté, de la lettre de Félix, voulant garder son ref"s intact. — Mais M. ïurniquel me
Le vieillard se mit à rire, d'un rire épais, stupide et qui ne cessait point : « Tu es entêtée, fifille, entêtée comme ta mère! La brave femme, quand elle avait quelque chose dans la tête, le diable lui-même ne le lui aurait pas arraché. »
Cette façon d'évoquer une pauvre mémoire chérie déplaisait horriblement à la jeune fille. Elle garda le silence. Il reprit :
— C'est que c'est un beau nom, Turniquel! Ça sonne! Tu vivras chez des reines. Tu voyageras.
— Je ne ferai rien de tout cela, mon père, puisque je suis formellement décidée à ne pas épouser M. Turniquel.
Il se leva pour mieux marquer sa surprise; mais, ne se sentant pas très solide sur ses jambes, il se rassit aussitôt :
— Ah çà! aurais-tu quelque autre idée en tête? Elle était à ce point d'énervement où Ton ne
calcule plus ses actes. D'ailleurs, mieux valait en finir. Elle répondit de son air calme et résolu :
— Oui, mon père : je suis fiancée a M. Paul Lermy.
Le visage du vieux photographe exprima à la fois Tétonnement et la colère. Ses yeuy rent méchamment :
u«:ii.\
— Paul Lermy le peintre ! Mais tu es folle, absolument folle! Je refuse mon consentement. C'est net. — Il frappa le sol de sa canne.
Depuis s~n enfance elle était habituée à ces transports. Elle ne se troubla point :
— Vous réfléchirez et vous céderez. Quel droit avez-vous sur ma volonté? Si vous aviez été un père comme les autres, attentif et vigilant, peutêtre attacherais-je de l'importance à vos paroles. Mais vous vous êtes complètement désintéressé de moi. Vous m'avez mise à l'écart, ainsi que vous aviez fait pour ma mère, et vous ne pouvez aujourd'hui exiger une obéissance passive, surtout dans une circonstance où je suis seule en cause...
Il écumait de rage. Il balbutiait. Il réussit à se dresser contre la chaise :
— Ingrate! tu n'es qu'une ingrate, une misérable dénaturée I M. Lermy, un routinier, un traîne-le-pinceau, un homme sans capacité, une bote à concours! Ça a eu le prix de Rome, et ça fait son malin. Ça dessine à l'heure et à la course. Lermy I qu'est-ce que c'est que ça, Lermy? Il vise
r~ent. Il t'a enjôlée. Je les connais, les an- ~ élèves des Beaux-Arts... Ça n'a ni tenue, ni
. convenance... et c'est prétentieux comme des normaliens! Si tu fais cela, je te maudis, tu m'entends, je te è déshérite...
— Mon père, je vous défends de parler ainsi, devant moi,* d'un homme que j'aime et que je respecte. '
— Je me f... de tes défenses, petkte pécore!
Je t'organise tin beau mariage, un mariage conv$nable avec un Turniquel, un secrétaire d'ambas-
sade; je charge Blétin de rorider... de mener les choses rondement, — sa langue pâteuse s'embarrassait, — et, patatras! tu démolis toatpouruije fantaisie, pour une stupidité. Es-tli «ourde? Ré-
pondras-tu? '
Il envoya uh coup de canne dans le métier à
• broder. Claire se leva avec indignation :
— Battez moi comme vous battiez ma mère, ee sera complet! $
— Sûrement! Une paire de soufflet , c'est tout ce que tu mérites.
Elle refoula son immense envie de pleurer.:
« Mon père, rappelez-vous ceci :• si une fors, une seule, vous .me manquez eneqre.de respect, je •' ne vous revois de ïna vie. Les liens " '
• attachent l'un- à l'autre sont bien min*.
LES KAMTÔHATKA.
faibles : un geste die vous les brisera définitivement !» ' '
Quoiqu'il eût la cervelle envahie de vapeur^, le vieil Houdraye comprit que la menace était sérieuse. Il sr ~alma un peu : « Si ce Turniquel te déplaît tant >n t'en cherchera un autre. Mais x je. ne veux pa^ «e Lermy. .
— C'est le seul que" j'épouserai.
— Nous verrons. Je regrette de t'avoir fait cette visite. C'est une sottise que je ne recommencerai pas de sitôt. Au revoir, fifille, porte-toi bien! .*
La dignité de cette retraite souffrit de maint zigzag. Enfin le bonhomme trouvala porte et sortit,fuyant les yeux de Claire, immobile et muette...
La' jeune fille mit la tête dans ses mains; elle 'sanglota longtemps,, longtemps.
ss
sâS.