‹ Les Kitharèdes: traduction nouvelle avec le texte grecChapitre 6 sur 28 · AV. J.-C · texte numérisé non relu

AV. J.-C

[a plus divinement inspirée des Kitharèdes, et la seule qui se soit égalée à Psappha, est Eranna de Télos. Son délicat souvenir a le charme d'un parfum. Elle passe en souriant. Elle obsède, comme une nostalgie.

Perséphoné la reçut dans l'azur de son lit nuptial, lorsque brillait la promesse lumineuse de ses dix-neuf ans. Et cette enfant laissait des strophes que les Anciens ne craignirent point de comparer aux chants d'Homère. Ses poèmes sont engloutis dans la houle des siècles. Il ne nous reste d'elle que de rares lignes inachevées. Mais

ces rythmes brisés sont pareils aux magistrales ébauches dont la suggestion attarde et prolonge le rêve.Méléagre, en sa couronne poétique, symbolise les vers de la Musicienne par le frais crocus virgiml.

Ses fragments, comme ceux de Psappha, portent l'empreinte de la Grâce inimitable. Ils ont la beauté imprécise et fluide des algues. Une épigramme funéraire lui fait dire : Si l'Hadès n'était point venu prompt à moi, qui aurait eu un nom aussi grand >

Ce paktis trop tôt muet laisse la douloureuse indignation que l'on éprouve devant les catastrophes stupides. Éranna restera dans la mémoire des hommes la Promesse, TEspoir, TAube Incertaine.

La Poétesse aux mains lourdes de crocus quitta sa patrie pour apprendre de Psappha les harmonies divines. Elle fut sa plus fervente disciple, et bientôt elle rivalisa avec Celle qui l'instruisit. Et autant Sappho l'emporte sur Èrinna dans les vers lyriques, autant Êrinna (l'emporte) sur Sappho dans les hexamètres *.

Deux épigrammes de la vierge de Télos nous apprennent le nom des Amies qui lui furent chères : Agatharchis** et Myrô. Elle fut aimée de Psappha, que Nossis a

• Autre épigramme.

•* Qui a un beau commandement.

ÉRANNA 47

nommée la Fleur des Grâces, Éranna apparaît à travers les lignes de la grande Amoureuse :

Jamais je ne vis d'orgueil comparable au tien, Èranna.

Cette âme lointaine s*y révèle à demi. Éranna possédait la fierté chaste des vierges, et la hautaine réserve des Poètes. Et Psappha Tadmira pour avoir su garder jalousement le respect farouche de soi-même. Elle loue, sans doute, sa radieuse disciple en ces termes :

Je crois qu'une vierge aussi sage que toi ne verra dans aucun temps la lumière du Soleil.

Éranna pouvait dire, comme Psappha elle-même : Je crois avoir reçu une bonne part dans les présents des Muses tresseuses de violettes,.. Car jamais Kitharède n'obtint plus merveilleux dons de la main même des Piérides. Elle tira du baromos lesbien des harmonies que nul, sauf Psappha elle-même, ne put égaler, et que nul ne surpassa. Ses poèmes Interrompus ont la profondeur et la suavité de rayons lunaires glissant sur Teau calme.

Éranna jette vers son Amie lointaine les beaux regrets et les vœux tenaces. Elle invoque le poisson qui envoie aux matelots une heureuse navigation et le supplie d'escorter sa douce compagne. Elle chante sa joie fervente de recevoir le portrait d'Agatharchis tracé de ses propres mains, ces mains enfantines qu'elle aime. Elle compose une épigramme divine sur Myrô, la vierge puérile dont les hochets jumeaux furent une cigale et une sauterelle.

Une tendresse inoubliable s'exhale de ces phrases brèves, une tendresse enveloppante comme une étreinte et délicate à l'égal d'une caresse. Éranna s'attarde avec des inflexions très douces sur Tadieu et sur le souvenir. Toute sa jeune âme suit l'Absente, Myrô, l'Amie aux mains frêles.

Lorsque la Mort l'épousa, ce fut une lamentation universelle autant que les lamentations sur Adonis. Ses compagnes répétèrent en sanglotant :

Otav ràv uoxivdcv ev cCpeai irctp.EvE; av^pe; wc'aai xxTAOTEÎCcia*., yi\t-^^ î'iînr.opœupEi àvôc; *.

V Abeille parmi les faiseurs d'hymnes fut peut-être cette vierge que célèbre Psappha : Telle une douce pomme rougit h l'extrémité de la branche, à l'extrémité lointaine : les cueilleurs de fruits l'ont oubliée, ou, plutôt, il ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu l'atteindre.

Éranna, dont le nom prédestiné signifie aimable, fut entre toutes belle et charmante. Je l'évoque, blonde comme ces Eupatrides dont la forme fut pareille à des fleurs d'or. Elle fut une statue chryséléphantine. Psappha l'appelle une vierge à la voix douce.

Beaucoup plus mélodieuse que le paktis, plus dorée que

• Ainsi, sur les montagnes, les pâtres foulent aux pieds Thyacinthe, et U fleur s'empourpre sur la terre.

ÉRANNA ^9

ror, elle mérita les comparaisons gracieuses dont Psappha fleurit, pour elle, ses strophes marmoréennes. Elle fut en vérité plus tendre que les roses, plus Manche que le lait, plus délicate que l'eau..,

... De ses yeux bleus et verts d'avoir longuement contemplé la mer glauque, Éranna suit l'aile d'un rêve qui s'éloigne. Elle soulève à demi le voile qui l'embrume de mystère. Son virginal profil nous apparaît comme estompé par les fumées pâles du soir... Le soleil agonise dans la pourpre vespérale. Les montagnes somptueuses rougeoient. Les aiguilles ténues et curieuses des pins se compliquent auprès des oliviers frissonnants à l'égal des vagues. Le soleil agonise. Et, prophétiquement, la jeune Kitharède, aimée de Psappha, songe à sa mort prochaine...

La vie brève de la blonde Musicienne ressemble au frisson d'un poème inachevé. Elle s'éteignit harmonieusement, tel un accord mélancolique. Et la Tisseuse de Violettes, qui la pleura, la revit en songe entre les compagnes de Perséphona muette... Elle la revit vierge très délicate cueillant des fleurs, de pâles asphodèles sans parfum.

Le poème le plus célèbre d'Éranna est La Quenouille. Lai vierge de Télos y décrivait le charme fané des vieilles femmes qui filent en silence. Vous qui parlez peu, femmes aux cheveux blancs, vous, fleurs de la vieillesse pour les mortels.,. Nulle n'a senti plus profondément la poé-

sie mélancolique du Regret et du Passé que cette enfant dont la jeunesse s*entr*ouvrait...

L'Amie de Myrô ne devait point connaître la paix des souvenirs, ni les méditations du soir au chant de la quenouille. Perséphona l'attendait au fond du crépuscule, parmi le chœur des vierges sans voix. Un gémissement de thrènes s'éleva sur le seuil jadis enguirlandé de crocus et de mélilot. Lorsqu'elle périt, toutes ses compagnes, d'un fer fraîchement aiguisé, coupèrent la force de leurs désirables chevelures.

Les épitaphes composées en son honneur forment une gerbe funéraire d'une merveilleuse senteur. Leur attribution étant plus qu'incertaine, n'est-il point doux et souverainement poétique de leur donner pour auteurs Damophyla, Télésippa, Euneika 'et Anagora, les compagnes harmonieuses de la Morte aux cheveux blonds?...

Éranna semble avoir reçu le redoutable don de prophétie que les Poètes portent en eux. On devine le pressentiment de son prochain trépas à travers la sombre beauté de ce vers final :

De ce côté, le vain écho traverse à la nage (le Fleuve) vers l'Hadès ; le silence (demeure) chez les Morts, et l'ombre s'empare des yeux.

ÉRANNA 5^1

AAAKATA.

n^uLitiXt, vauraïaiv rtairuv irXocv efinXcGv ty^6u,

La Quenouille

Pompilos, poisson qui envoies aux matelots une heureuse navigation, puisses-tu escorter du côté de la poupe ma tendre Maîtresse !

ira'j:oXo*yci iroXiaî, t*i iTnpac; àvôsa Ôvarcï;

KoliJ y«i parlez peu, femmes aux cheveux blancs^ vous, fleurs de la vieillesse pour les mortels,..

fl LES KITHARÈDES

aqà ^ iv vMÙeaoi» tô ^à oxoto; 5ffai xaT[a'YfiîJ.

-tas*-

De ce côté, le vain écho traverse à la nage (le Fleuve) vers l'Hadès; le silence (demeure) chez les morts, et l'ombre s'empare des yeux,

EnirPAMMATA..

I* 'Axçi^i, -à xat' apcupav ày.^ovi, xa'i ^pucxcira

T57Tt"Jl Ç'JVÔV TÛtlÉcV ETEUÏS Mupà>

TTxpôsvicv aTaÇatia xop* ^àxpu* ^toaà 'yàp aura;

A la sauterelle, rossignol des champs, et h la cigale qui gîte dins les chênes, Myro a élevé cette tombe commune, jeune fille

• Cette épigramnie est également attribuée à Anyta par TAnthologie, à Moïro par Pline et Varron. Ursinus, Wolf et quelques autres lui assignent pour auteur Ëranna.

ÉRANNA f3

ayant versé une larme virginale; car l'HaJès difficile à persuader s'est hâté d'avoir son double jouet.

•EÇ dTxXôv x'^?^^ "f*^^ •ypapi.pi.aTa. Xûare Ilpcuadeû, tvTi xai aydpcdiTci Ttv ciioXcl oc<fiav'

ai xa0^à« isoT86r,x', ^; x' 'A^aôafx,!; cXa.

Df tes enfantines mains, ces traits. Excellent Prométhée, il y a aussi des humains qui t'égalent en habileté : qui que ce soit qui véritablement ait dessiné cette vierge, si l'on eût ajouté aussi la voix, c'était Agatharchis tout entière.

Êpigrammes sur la é/ffort d'Èranna

'O ^X'jxù; *Epîw«î cuTo; irovo;, oùyiX ircXu; ixîv, «I»; av iro^ôtvuâ; èTveaxat^txzTtu;,

p.Ti T*x,u; 'îXôi, tI; àv raXîxcv f<jx* ovcp.a;

Do»x fut ce labeur d'Èrinna, non considérable, certes, Comme (le peut être) celui d'une vierge de dix-neuf ans, mais plus puissant que beaucoup d'autres : et si l'Hadès n'était pas venu prompt à moi, qui aurait eu un nom aussi grand >

'Apn XoxwojxÉvrjV ai jieXiaaoTOiCMv gap up.v(dv,

àpTi ^à xuxvtita çôeyyGtisvifjv «TotiatTi, xXaotv £Î; *Ax6?6VTa ^là irXa-rî* xuaa xau.oyTCi>v

Moîpflt, XivoxXfiSarcu ^eaifori; TQXaxaTa;* aô; ^iiTÉwv, "Hpivva, xaXô; Tsâvo; ou 91 '^t'^taw. '

^Oîodai, f^siv ^s xopcu; aiAp-i^x Ilitpiatv.

Au moment où tu enfantais le printemps des hymnes produits par les abeilles, au moment où tu chantais de ta bouche de cygne, la Mdira, maîtresse de la quenouille chargée de lin, t'a chassée vers l'Achéron h travers le vaste flot des Morts, Mais

ÉRANNA ff

le beau labeur de tes chants, Èrinna, proclame que tu n'as point phi, et que tu t'es mêlée aux chœurs des Piérides,

IIxp9tvtxr<v vexci^ôv tv ûuvciroXciai (i.sXi9aav

"Epiwatv, M&uoûv av6sx ^p£irrc{ji.svav 'Ai^a; et; Oaevaicv àvapiraatv ia pA to^* Ejjt.cppcdv

lis* (TUjMii»; à itaï; • pâoxavo; faa* *Ai^«.

L'Hadès a ravi pour l'hy menée la jeune poétesse virginale, abeille parmi les faiseurs d'hymnes, pendant quelle butinait les fleurs des Muses; et la sage enfant a dit véritablement ceci : Tu es jaloux, Hadès.

nxupci:n); *Hpi^^a, xxi cù ffc>.uy.uÔo; àci^aî;,

iX>,' iXoLi/ti Mcuaa; tcOto to Paiôv eiro;.

Tci-yapTCi u.*/r,aïj; où* raSpoTiv, cù^t {i.eXfttvr<;

f6 LES KITHARÈDES

vuxToc uiTO axtepvî xuXutrat irrtpu^t * at ^àvapt6p.riTci vtap&v aupri^Gv àct^ûv

(Aupià^t; Xx6r., (tîve, pt.ftpaivo|iEOa.

XfdtTfpc; xûxvcu {xixpb; 6pooc ^è kcXciûv

xpfo'yu.b; èv tiApivat; xi^va|i.evo; veçtXai;.

Èrinna a fait peu de vers, et elle n'est pas abondante en chants, mais elle obtint des Muses cette brève voix. Cependant elle n'est point perdue pour la mémoire des hommes, ni cachée sous Vaile ombreuse de la nuit noire. Et nous, les myriades innombrables des chants jeunes, nous, ô étranger, nous nous flétrissons entassés dans, l'oubli. Mieux vaut le petit chant du cygne que le cri rauque des geais se répandant parmi les nuées du printemps.

AsoCiov *Hpîvvri; TO^t xr.ptov ei S'î ti |i.txpcv àXX* oXgv ex Mcuas«t>v xtpvap.tv&v pt.EXtTt.

Cl S'a Tfivixoaibi raÛTTiÇ orixti i«i '0|txpft> T^; xai TrapOEvix^; ÈvvEoucat^ExsTEu; •

^j xal è;T' iQXfltxaTYi lAiriTpb; çoêw, ^ xal È^' IdTw

ÉRANNA ^7

Cf rtf^roii de miel leshien est d'Èrinna; et, s'il est un peu petit, il est du moins tout entier pétri du miel des Muses. Et les trois cents vers de cette jeune vierge de dix-neuf ans égalent Homère. Cependant, par crainte de sa mère, elle s'appliquait à la quenouille et au métier, se cachant de (son commerce avec) les Muses. Et autant Sappho l'emporte sur Èrinna dans les vers lyriques, autant Èrinna (l'emporte) sur Sappho dans les hexamètres.

eu pkiTGv ajAçacpoc^aa irGXOirXGXov, àXX* Èvt ai*^ IlttftxT; patOaiii-yY*» àwooroXacuaa ji.EX'.oan;.

("Ex^paoi; twv «•yaXu.ïTwv tûv eî; tô ^y.jxoaicv

Yjavxotcv TcS tirixaXcuiitvou Zeu^ittitcu.)

& /a v/Vr^f Èrinna, la jeune fille harmonieuse, est assise, non

pas maniant le fil entortillé, mais distillant en silence les gouttes de l'abeille de Piéria.

(Explication des statues destinées au gymnase public du nommé Zeuxippe.)

ÉRANNA fÇ

Pompilos, poisson qui envoies aux matelots une heureuse navigation, puisses-tu escorter du côté de la poupe ma tendre Maîtresse i

Pour que le vent soit doux comme ma caresse, O poisson de bon augure, Pompilos, Escorte la nef de ma tendre maîtresse, Orgueil de Lesbos.

Nage assidûment du côté de la poupe, Et vois rayonner son visage divin...

Ses yeux sont des fleurs, ses lèvres, une coupe De miel et de vin.

Escorte, jusqu'à la rive de Phocée Ma Maîtresse au front couronné de cerfeuil... Les thrènes, devant sa maison délaissée.

Gémissent leur deuil...

Pour que le vent soit doux comme ma caresse, O poisson de bon augure, Pompilos, Escorte la nef de ma tendre maîtresse.

Orgueil de Lesbos.

6o LES KITHARÈDES

De tes enfantines mains, ces traits.

Ces dessins, labeur de tes mains enfantines, Évoquent le seuil fleuri de mélilot.

Où les chants venus des lointaines collines Traînaient leur sanglot.

Les vierges d'Hellas cachent leur clair visage, Étoiles devant la lune dans son plein, Devant tes pieds nus, devant ton doux langage. Ton rire serein.

Ces lettres, labeur de tes mains enfantines, Ont le charme vain et tendre d'un écho...

Dans l'ample Lydie aux limpides collines S'attarde Myrô.

Excellent Prométhée, il y a aussi des humains qui t'égalent en habileté : qui que ce soit qui véritablement ait dessiné

ÉRANNA 6l

cette vierge, si l'on eût ajouté aussi la voix, c'était Agatharchis tout entière.

Celle qui grava ces paupières décloses Ainsi que des fleurs, ces beaux doigts sans anneau, Ce corps puéril, plus tendre que les roses, Plus souple que l'eau,

Eût-elle ajouté la voix qui sollicite Et qui persuade, ainsi que le paktis, Elle eût évoqué la splendeur d'Aphrodite Et d*Agatharchis.

Vous qui parlez peu, femmes aux cheveux blancs, vous, fleurs de la vieillesse pour les mortels,,»

Femmes aux cheveux blancs que l'hiver caresse, Vous que réjouit l'intimité du feu Et du crépuscule, ô fleurs de la vieillesse.

Vous qui parlez peu.

Vous avez la paix candide des années, Vous êtes le chœur des vivants souvenirs :

Douces, vous tressez les couronnes fanées Des anciens désirs.

Vous vous attardez, comme autrefois, aux porches Où Phoibos blondit la mousse et les lichens Et vous allumez en souriant les torches Rouges des hymens.

Vous aimez l'automne aux yeux bruns et la rouille Des ports où le vent laisse un parfum salin : Vous filez, au chant de votre humble quenouille, La neige du lin.

La vierge respecte et craint votre sagesse, Et votre salut est lent comme un adieu, Femmes aux cheveux blancs, fleurs de la vieillesse, Vous qui parlez peu...

-taas-

ÉRANNA 67

De ce côté, le vain écho traverse à la nage (le Fleuve) vers PHadès; le silence (demeure) chez les morts, et l'ombre s'empare des yeux.

Le vain écho nage aveuglément vers Tombre Où les plus beaux chœurs ne sont qu'un remous bref, Où le souvenir le plus cher plonge et sombre Ainsi qu'une nef.

Lasse, la pleureuse, ivre de somnolence, Auprès d'une stèle épuise ses transports :

La cruche de deuil est vide, et le silence Règne chez les morts.

La myrrhe, fumant dans l'or des cassolettes.

Ne réjouit plus les jardins d'aloès; Les vierges sans voix tressent les violettes Blanches de l'Hadès.

Les baromos se sont tus sous les acanthes...

Rouilles et pareils à des miroirs ternis, Les flots du Léthé reflètent les Amantes Aux bras désunis.

Perséphoné tisse en des trames funèbres Les fils brisés des espoirs et des adieux.

Elle seule veille et songe, et les ténèbres S'emparent des yeux.

Doux fut ce labeur d'Èrinna.,.

Le couchant rougit, de son faste

Cruel, ton bleu péplos.

Qui, dans ses plis, a l'ampleur chaste

Et simple du Paros, Et tes cheveux de Néréide, Dont Psappha chantait l'or fluide.

Tremblent sous le vent qui les ride, Éranna de Télos,

Les nefs aux frissons de fantômes Dardent leurs mâts pointus; Les aromates et les baumes

Concentrent leurs vertus; Tandis que s'empourpre la plaine, Pâle, tu suspends ton haleine.

Et tes yeux cherchent Mytilène Dont les chœurs se sont tus.

ÉRANNA 6f

Au delà des rouges collines

S'irisent les embruns :

Tu souris aux mains enfantines

Que baignent les parfums, Aux mains qui, par les soirs d'opales, Gravaient ces lettres musicales, Gazouillant comme les cigales

Ivres de verts parfums.

Les pipeaux qu'un satyre aflijte

S'argentent, et le bruit D'eaux et de feuilles de la flûte

Susurre et coule et fuit.

Ton âme d'amoureuse écoute Les voix errantes sur la route, Et, prophétique, elle redoute

L'approche de la nuit.

Cependant elle n'est point perdue pour la mémoire des hommes, ni cachée sous l'aile ombreuse de la nuit noire.

L'heure est ardente et solennelle,

Et Psappha, se penchant Vers Éranna, pleure comme elle

L'Adonis du couchant.

Parmi l'éclair des bandelettes Et les tiédeurs des cassolettes, La Tisseuse de Violettes

Trame les fleurs du chant.

Au lointain, Taimable hirondelle Pointe et darde son vol,

Et les prés ont la sauterelle Pour humble rossignol.

La vague meurt dans une étreinte;

Sur la montagne, Thyacinthe

Ensanglante de pourpre éteinte La matité du sol.

Psappha tourne vers sa disciple

Son regard vaste et doux.

Profond comme le soir multiple

Sur l'onde sans remous.

Elle parle, et l'ombre révère La beauté de son front sévère :

Quelqu'un, dans l'avenir larvaire, Se souviendra de nous.

ÉRANNA 67

Ode à la Force"^

L*ode  la Force est assez généralement attribuée k Ëranna, notamment par Grotius et Fabricius, Wolf et A. Schneider. Mais quelques commentateurs, qui interprètent 'Pi^'ai] dans le sens de la ville de Rome, lui assignent pour auteur la poétesse Mélinno. Nous croyons, pour notre part, qae Tode est bien adressée à la Force Morale, ainsi que semble le démontrer Tinvocation du début, qui s*applique mal k une ville :

« Reine sage qui habites sur la terre un Olympe auguste, toujours intact, »

Le caractère du style et des idées ne semble pas apporter de très fortes preayes en faveur de Tattribution k Éranna.

Xaïpi fui 'P(ô(Aa Ou-yaTYip "Aprio; Xpu<iic(AÎTpa, ^aitppwv àvaaaa, 9ta>fov è. vaitt; vkX 'yâ; cXufATrcv, àitv àOpauoTGv.

9cî {Aovx xpto€t97a ^é^uxc Mctpa wi^c; appr«xT(û ^aatXf cv apy.â;»

ôçpa xoipav^GV Ixcioa xapTcç à'ycacvtur,;.

oâ ^ &iro o^cu^Xx xpaTepotv Xtira^vuv, aripvft ^aift; xxl ttcXiS; OaXaooa; v^i'pfiTdU * OÙ ^flcoçoXécd; xu€tpvâ; âoTia Xaûv.

* Force d*ime, constance.

xal p.e7ai;Xaaa(i)v ^tcv âXXct' oXXo);, aol p.ovx irXijaiOTtGv oupov àpx^« eu ^iraêaXX^.

■n «jàp ex iravtwv où {lova xpan'aTcuc àv^px; aîxy.aTà; jU')^aX&i( Xoxtu»;> eua7a*/;jv Aap,a7pc; £i;ci>; au^foiar;; xapTTÔv à?c' àv^pôiv.

Salut, Force, fille de TArès, au bandeau d'or, reine sage, qui habites sur la terre un Olympe auguste, toujours intact.

A toi seule la Moïra antique a donné la gloire royale du pouvoir indestructible, afin que, ayant la vigueur maîtrisante, tu règnes.

Sous la rêne de tes solides courroies^ la poitrine de la terre et de la mer blanchissante est étreinte; et toi, fermement, tu gouvernes les villes fortes des peuples.

Que le grand temps, qui abat tout et qui change et métamorphose la vie, pour toi seule né tourne pas le vent favorable du commandement, dont les voiles sont gonflées.

Car toi seule entre toutes les choses tu enfantes gran-

ÉRANNA 69

dément les très puissants guerriers qui combattent armés d'une lance, afin que, [pareille à la moisson] aux beaux épis de Déméter, tu rassembles ta moisson d'hommes.

Fille de TArès, Constance belle et rude, Tes yeux, où l'effroi du passé brûle encor, Sont pareils aux yeux noirs de la solitude Sous ton réseau d'or.

Dans un ciel massif tu demeures, mortelle, L'Infini dans tes regards extasiés.

Que Sélanna règne ou que Phoibos attelle Ses fougueux coursiers.

Un pâle troupeau d'âmes crépusculaires.

Réprimant les pleurs et les lâches sanglots, T'obéit, ô toi qui brises les colères Lascives dès flots.

Tu vois sans terreur la tempête qui fume Et le sang futur empourprer le Levant, Toi qui sais dompter le tonnerre et l'écume Et le cri du vent.

Le Temps détruira les Dieux, mais le Temps même Ne changera pas ton sourire d'airain :

Tu sais opposer à l'Ananké suprême Ton mépris serein.

O toi rinvaincue, ô toi l'Inaccessible, Tes paupières ont le doux pli de la mort; Tu semblés rêver, telle en son lit paisible La vierge qui dort.

Tes tempes sans fleurs ont dédaigné la palme. Le couchant a moins de paix que ton orgueil, Et le rocher moins de grandeur et de calme Que ton grave seuil.

Semblable à la nuit où s'éteignent les flammes Et les roux éclairs de l'astre révolté, Enseigne aux héros l'endurance des femmes Et leur loyauté.

ÉRANNA 71

Deux autres épigrammes, consacrées à Baukis et attribuées à Éranna par l'Anthologie, ne paraissent point suffisamment authentiques à la plupart des commentateurs modernes.

Tct; caov èpx,C{jLtvciat irap' iqpicv cÎTraTC y^atpitv, aiT* àoTcl TtXtOcavT*, ai6* iTtp[6>v] 'ïro>.ic; •

y^wn {Al rjuf av tuaotv ey^ii Taçoç, eîitxrc xai to • y^ÂTt irxrnp (a* ùcxX&i Bauxî^a, x^ti ^svg;

TcvCx, w; ti^ûvTt * xat ôm p.ci à ouviraipl; "UpivY* tv Tuu6fi|> fp^p^uk* t^^pa^c To^e.

Ko«i, m w colonnes et mes Sirènes *, ^f ro/, urne de deuil, toi qui contiens ce peu de cendre, à ceux qui viennent auprès de mon tombeau dites un salut, soit que ce soient mes concitoyens,

* Figures de Sirènes qui décorent le tombeau, ou métaphore pour chants.

soit {qu'ils soient) d'une autre ville : et dites-leur aussi que ce tombeau enferme une jeune fiancée, et que mon père m'appelait Baukis, et que, quant à la race, je suis de Ténos, ainsi qu'on peut le savoir, et que ma compagne Èranna a gravé pour moi cette inscription sur mon tombeau.

N6uL'i)a; Bauxite; eîaî • TroXuxXaurav ^à Traptp-ïrwv

craXav, tw xarà ^î; tcûto Xe-^ciî *Ai5'a • 'pocoxavc; £<xa\ *Aî^fli;* ri ^£ toi xaXà aa{i.aO' opwvri

«pLCTarav Bauxcû; à-^£X^cvTi Toy^av, w; ràv 'ktX^*, 'TjJiÊvaio; [u(p*] alç àei^ero iTEUxai;,

[TataS"*] ^7:1 xa^Earàc e(pXe'y6 iwpxaï[av] • xal où y.6v, « *T{i.svai8, 'yay.cûv p^oX^ratov àct^àv

I; Opr.vûv i^ctpov ^ Os^ti.a p.eOapu.o(Tac.

Je suis le (tombeau) de la vierge Baukis : et, te glissant auprès de la stèle baignée de larmes, dis ceci à l'Hadès sou-

ÉRANNA 73

terrain : « Tu es jaloux, Hadès; » et, voyant ce beau tombeau, qu'il t'annonce le sort prématuré de Baukis {et te dise) que les torches par lesquelles l'Hyménêe chanta cette enfant, il en alluma le bûcher devant ses proches. Et toi, à la vérité, Hyménée, tu changeas le chant mélodieux des noces en un chant gémissant de thrènes.

DAMOPHYLA DE PAMPHYLIE

(6ii AV. J.-C.)

Iamophyla appartient à la grande École de Mytilène, qui resplendit immuablement de la double gloire de Psappha et d'Éranna.

La Pamphylienne fut la compagne et la disciple de Celle que Nossis appelait la Fleur des Grâces. Apollonios de Tyane dit qu'une étroite tendresse la lia à TAède de Lesbos, et que ses plus beaux poèmes furent composés sur le modèle de l'Inimitable.

Après la mort de la Poétesse (les Anciens nommaient Psappha La Poétesse comme ils nommaient Homère Le Poète), Damophyla enseigna à son tour les belles tradj-

tions qu'elle avait apprises des lèvres mêmes de Psappha. A son tour, elle fut la maîtresse de cette merveilleuse École qui ralluma dans toute THellas Tamour des nobles harmonies.

Le Temps n'a point épargné un seul vers de Damophyla. Nous savons qu'elle avait écrit des strophes erotiques, des parthénia en l'honneur d'Artémis très chaste, et des invocations aux Déesses.

Les hymnes que les vierges chantaient à Perga furent l'œuvre majestueuse de la Pamphylienne.

Quoique ses tablettes ne soient plus qu'un peu de cendre et de poussière, quoique son labeur ait péri, le nom de Damophyla ne périra point, car elle fut aimée par une Immortelle. Ceux que reçoit la couche solennelle des Dieux et des Aèdes partagent leur éternité. Damophyla n'errera point inconnue parmi les Morts aveugles, car elle s'attarda aux côtés de la Tresseuse de Violettes, dans le verger où la brise murmure fraîchement à travers les branches des pommiers, tandis que des feuillages frissonnants coule le sommeil. Elle demeurera dans la mémoire des hommes, lointaine et pâle comme un rayon de cette Artémis, dont elle fut la Prêtresse et la Kitharède.

DAMOPHYLA DE PAMPHYLIE 77

L'ombre bleuit les monts sacrés D*où Phoibé, lente, émerge.

Ses rayons coulent sur les prés Comme Peau sur la berge.

Pareil aux Pommes d'Or, le fruit

Du clair verger frissonne et luit;

Damophyla parle à la nuit :

« Je serai toujours vierge.

c Psappha me brûle de ses yeux.

Je toucherai, comme elle, De mes bras étendus, les cieux

Que Tor des nuits constelle.

Je verrai Tavant des vaisseaux Sillonner la pourpre des eaux, Et les Muses aux beaux travaux

Me rendront Immortelle. »

Elle dit, le front détourné.

Car l'être solitaire

Garde en son cœur prédestiné Le songe et le mystère;

L*herbe a des bleus froids de lapis Que percent des éclairs d'iris, Ety triomphante, TArtémis Illumine la terre.

TÉLÉSIPPA

I N nom, qui est un souvenir. Un souvenir, qui n'est plus qu'un nom musical. Suidas parle des « trois compagnes et amies de Sappho, Atthis, Télésippa et Mégara ».

Télësippa fut plus chère à la poétesse des Harmonies que ses autres élèves et disciples, Anagora de Milet, Gongyla de Kolophon et Euneika de Salamis. Une vierge a la voix douce, dit Psappha en parlant d'elle, sans doute... Elle tressa, de ses tendres mains, les tiges de fenouil, sachant que les Déesses se détournent des jeunes filles qui ne sont point couronnées. Elle vit les cheveux blonds d'Atthis, elle frôla au passage Mnasidika et Curinnô.

8o LES KITHARÉDES

Elle demanda à TAphrodita la belle récompense d'un sourire aimé. Pour l'obtenir, elle répandit sur Tautel le lait d'une chèvre et en offrit une libation. Elle chérit les Piérides, qui firent Psappha glorieuse en lui donnant leurs travaux. Elle contempla l'aube aux sandales d'or, et la lumière du soir, qui ne détruit point la vue et semble une fleur d'hyacinthe. Aux festins, elle invoqua la Déesse de Kupros, qui verse délicatement dans les coupes le nektar mêlé de joies. Elle se joignit aux danses sacrées des femmes de la Crète autour du glorieux autel, foulant de leurs pieds délicats la fine et tendre fleur de l'herbe printanière. Et Psappha la nomma un soir: O belle, 6 gracieuse...

Télésippa à oAnagora

Tissons l'hyacinthe et l'iris En des trames confuses;

Je chanterai, sur le paktis, L'Aphrodite et ses ruses.

TÉLÉSIPPA 8l

Lève tes paupières sans fard D'où coule un limpide regard :

Nous avons une bonne part

Dans les présents des Muses.

Ceins ton front chaste de lotos, Ainsi qu'une danseuse

Tanagréenne au blanc péplos.

De ta voix d'amoureuse

Chante le mélo^, de ta voix

Défaillante comme autrefois...

Divine écaille, sous nos doigts Deviens harmonieuse.

NOSSIS

[ossis, la Kitharède de Locres, fut une ardente disciple de Psappha, comme l'attestent les beaux vers de Tépigramme £ic laiv^w, A Sappho. Méléagre compare le jaillissement de sa poésie à l'iris qui exhale un doux parfum, à l'iris aux belles fleurs. Il hésite en ferveur, il s'arrête en extase, devant Nossis à la voix de femme, Nossis dont Èrôs enduisit de cire les tablettes.

Elle naquit à Locres aux belles vignes. Comme Psappha, elle demeure voilée, inconnue et lointaine. Ses vers translucides seuls nous font entrevoir cette mystérieuse existence de fleur nocturne. Ils nous apprennent qu'elle fut la fille de Theuphilis, fille de JCléocha, que, de ses mains

virginales, elle tissait la trame, et qu'elle offrit à Héra l'Auguste cette robe de lin qui fut un labeur de patience et de tendresse, comme toute œuvre d'art. Elle fut une amoureuse de l'amour. Rien n'est plus doux quÈrôs, et tout ce qui est heureux vient après, dit-elle avec une passion ingénue. Elle fut une admirable amie. Sa blanche affection pour Alkétis survit en défi de la souillure du mariage et des hideurs de l'enfantement. D'inoubliables regards féminins brillent à travers ses strophes. Samytha, la vierge aux beaux parfums, offre à l'Aphrodita le réseau qu'embaumèrent ses blonds cheveux de miel et de nektar, le réseau d'argent ingénieusement travaillé où luisent les aigues-marines... De ses yeux de peintre, de ses yeux avides à refléter les couleurs, Kallô discerne l'OEuvre future dans la grâce imprécise, dans le charme fuyant de rébauche. Sa chaste ardeur vers l'Art Insaisissable consume ses jours pieux. Elle meurt, n'ayant aucun reproche dans sa vie... A travers le beau sourire de Sabaithis se dévoile une âme aussi lumineuse que son visage... Polyarchis l'eupatride se réjouit naïvement de la magnificence de sa chair, et offre à la Déesse Favorable une statue d'or faite à sa ressemblance... Thymarété, la vierge aux douces paupières, caresse la petite chienne qui garde la maison... Et la lointaine Psappha attire impérieusement l'âme errante de l'étranger vers Mytilène aux beaux chœurs. Psappha, fleur brûlante comme une étoile,

NOSSIS 8f

Psappha^ éclosion de grâces odorantes, écoute, dans THadès, le salut de Nossis...

Plus est ténébreuse la vie d'un Poète et surtout d'une Poétesse, et plus elle suscite d'erreurs et de légendes, car la curiosité des hommes ne veut jamais s'avouer déçue. C'est ainsi que quelques-uns ont cru voir en Mélinna la fille de Nossis. Mais Nossis chérit en cette enfant le reflet d'une mère aimée, — Alkétis peut-être, — et les parents n'ont point coutume de s'admirer aussi ouvertement, et avec cette naïveté, dans leur progéniture. Et pourtant, toute affection paternelle ou maternelle n'est en vérité que l'égoïste et sotte satisfaction de se complaire dans sa descendance.

D'autres historiens ont voulu accréditer l'existence de deux Nossis, en dépit de l'unité magistrale de l'œuvre, qui porte l'empreinte d'un génie indivisible.

La poésie n'a point de gemmes plus rares que les épigrammes : A Sappho, Sur une image d'Aphrodite, A Èros et Sur une image de Femme.

Plus heureuse que l'obscur poète syracusain, Nossis cueillit véritablement de son ardente souilrance et de sa joie mélancolique un lierre personnel.

EPOTIRA ci; cpura.

T0U70 XtipEi N009ÎÇ • TÎva ^à Kûivpi; eux ècpiXaatv eux ci^tv xTivaoT* àvÔEoc ircîoc ^o^a.

Toèmes d'cAmour

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