LUI
Zéiiaïde joae une yieille Taise.
Une autre difficulté se présenta à Tesprit de la comtesse. Que fallait-il dire à sa fille, et, bien mieux, que fallait-il en faire? L'emmener?
C'était la mettre au courant de bien des intrigues qu'elle devait ignorer. La laisser à la campagne avec son frère et miss Junior? Les visiteurs, non prévenus du voyage de la comtesse, ne manqueraient pas d'affluer comme de coutume, et Zina pourrait, soit par ignorance, en dire plus qu'il ne convenait, soit par maladresse, laisser deviner aux curieux des choses que sa mère ne tenait pas à ébruiter.
D'un autre côté , les choses allaient si bien ! N'était-ce pas dommage de rompre une idylle commencée sous de si favorables auspices?
La comtesse eut un trait de génie. Pendant que sa fille s'habillait pour le dîner : — Prince , fit cette excellente mère, qu'est-ce que vous faites chez vous, en ce moment-ci?
— Moi, fit Chourouf, je ne fais rien du tout!
— Peut-être votre présence serait-elle utile. . . Venez avec nous à Pétersbourg en partie de plaisir.
Il faut être Russe pour considérer un voyage de cinq cents lieues en poste comme une partie de plaisir; mais quand on est Russe, on trouve cela tout naturel. Le prince, d'ailleurs, n'avait pas besoin de l'idée de plaisir pour trouver la proposition délicieuse. En pressant la comtesse de partir, il n'avait pas songé d'abord qu'elle emmènerait probablement sa fille, et, depuis qu'il avait eu le temps de réfléchir, il broyait du noir à l'idée de voir Zina disparaître de son horizon. Il remercia la comtesse avec la même effusion que si, souveraine, elle lui avait conféré l'ordre de l'Aigle blanc.
Zina entra sur ces entrefaites. Elle n'avait pas encore vu Chourof ce jour-là, les préoccupations de sa mère l'ayant tenue à l'écart. Son temps , du reste, avait été fort bien employé. Ses robes , que sa mère faisait faire de plus en plus longues depuis le départ de Vassilissa , — sous le prétexte spécieux que sa fille grandissait, ce qui était absolument faux pour le moment, — ses robes avaient passé une inspection sévère , et la plus joUe , celle qui seyait le mieux à son genre
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de beauté y envoyée à la blanchisserie, avait reçu le coup de fer merveilleux d'une artiste repasseuse. Les blanches garnitures aériennes flottaient autour de la jeune fille, moelleuses comme le duvet du cygne; par-ci par-là, des nœuds de velours incarnat se cachaient dans le fouillis habilement combiné, et ses boucles brunes, rattachées par des velours de même couleur, tombaient jusqu'à sa ceinture incarnate.
Son premier coup d'oeil lui apprit qu'il se passait quelque chose d'insolite, et le cœur lui manqua. Se pouvait-il que le prince eût eu assez peu de confiance en elle, assez peu d'estime, pour avoir parlé à sa mère avant de s'adresser à elle-même?
Le regard joyeux et assuré de Ghourof calma ses appréhensions.
— Vous partez avec moi demain matin pour Pétersbourg, lui dit sa mère.
La figure de Zina exprima tant d'étonnement et si peu de joie, que le prince eut envie de rire, tout en se sentant délicieusement ému par la pensée qu'elle ne désirait pas quitter la campagne.. • Les yeux de la jeune fille semblaient lui reprocher l'épanouissement de son visage...
— Votre cousine Vassilissa a disposé de sa
LES ROUMIASSINE. 267
main; continua la comtesse; elle épouse Alexis Maritsky.
— Oh! que je suis contente! s'écria Zina frappant dans ses mains, sans égard pour le décorum.
— Ce mariage n'est pas fait, continua ce modèle des mères en plaçant mëticuleusement ses paroles comme un éteignoir sur la joie de sa fille. Il est survenu des empêchements graves. .\ Mais cela ne vous regarde pas.
La comtesse passa dans ses appartements.
Miss Junior parut, et bientôt après elle Dmitri, son persécuteur attitré.
— Madame votre mère m'a permis de vous suivre en ville, dit le prince à Zina, pendant que celle-ci, préoccupée, combinait déjà son plan pour feire venir Ghourof à Pétersbourg afin d'abréger la longueur de l'hiver.
— Vraiment! s'écria-t-elle radieuse. Le sentiment des convenances lui revint soudain, et elle ajouta cérémonieusement :
— J'en suis charmée; nous aurons sans doute le plaisir de vous voir chez nous?
L'air, les paroles, l'inflexion de la voix, le mouvement de la tète étaient une copie involontaire, mais si bien réussie de la comtesse, que le
prince , Dmitri et miss Junior elle-même ne purent s'empêcher de rire.
— Vous vous moquez de moi ! s'écria joyeusement Zina ; pour la première fois de ma vie que je m'avise d'être convenable, il faut avouer que je n'ai pas de chance !
— Si tu savais comme tu ressemblais à maman! dit Dmitri. Sautant sur une feuille de papier qui se trouvait sur la table, il tira prestement un crayon de la poche de miss Junior scandalisée, et en une seconde esquissa le profil
de sa sœur , légèrement inclinée en avant avec son gros nœud de velours à la ceinture, une main étendue avec grâce, et l'autre posée sur son cœur.
Le prince s'empara de la silhouette, autant pour se l'approprier que pour la soustraire aux yeux terribles de la comtesse.
— Allons jouer à quatre mains , dit-il à sa jolie partenaire.
Ils se dirigèrent vers le piano. Zina prit en souriant un vieux cahier usé aux coins, un peu déchiré, démantibulé de toutes parts, et l'ouvrit.
^ — La valse de Lissa? dit-elle en levant ses beaux yeux bruns avec une grâce sournoise.
— A la santé des fiancés ! répondit le prince,
LES ROUMIASSINE. 26!^
qui fit rouler d'un bout à l'autre du piano un arpège triomphal.
— Alors, vous viendrez! murmura Zina en exécutant avec âme la mélodie enchanteresse qui avait si mal accompagné le premier roman de Chourof.
— Nous ne serons pas à dix verstes de distance sur la route , répondit celui-ci.
— Il n'y a pas moyen de partir ensemble? ce serait plus amusant !
— Non , répondit le prince , mais on peut se rencontrer. La comtesse serait bien inhumaine si, après m'avoir enlevé, — car c'est elle qui m'enlève, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, — elle me laissait manger à la cuisine des stations de poste... Il y aura bien pour moi quelques petits pâtés à la moelle, à l'heure du dîner.
— Vivent les petits pâtés à la moelle ! chanta Zina sur l'air de la valse, qu'elle savait par cœur.
Tout à coup, elle s'interrompit au milieu d'une mesure, fit un demi-tour sur son tabouret à vis, et se planta en face du prince.
À — Qu'est-ce que vous allez faire à Péters*
/bourg, au fond? dit-elle.
— Au fond? je n'en sais rien , je croirais assez que je vais consacrer l'union de votre cousine
no LES KOUMIASSINE.
avecMaritsky» en qualité de diacre assistant; au moins ne vois-je pas d'autre motif à mon voyage, ajouta-t-il en souriant imperceptiblement dans les coins de sa moustache.
Zina se mit à taper dëlibërëment sur l'instrument, en jouant la valse d'un seul doigt. Le prince la rattrapa au vol, et ils jouèrent ainsi une dizaine de mesures. Soudain, la jeune comtesse saisit irrévérencieusement le cahier de musique par un coin et le lança en l'air ; les feuilles éparses retombèrent en pluie sur le parquet, à l'extrême indignation de miss Junior, qui se précipita pour les ramasser. Dmitri, derrière elle, imitait avec précision ses gestes anguleux. Zina se mit à rire.
— Vous lui en voulez, à cette pauvre valse î demanda le prince. Qu'est-ce qu'elle vous a fait?
— Elle sent le moisi, répondit sentencieusement la jeune capricieuse. C'est la musique du passé. Voyons la musique de l'avenir !
Sans mot dire, le prince ouvrit la partition de Don Juan au duo : La ci darem la mano, et s'assit devant le clavier. Zina, rouge comme les velours qui flottaient sur ses épaules de marbre rosé, joua jusqu'à la fin sans ouvrir la bouche.
— Bravo ! s'ëcria T Anglaise. Oh ! miss Zina, vous avez fait des progrès étonnants !
Zénaïde la regardait moitié rieuse, moitié fâchée. Dmitri vint la tirer d'embarras.
— Tu vas à Saint-Pétersbourg, ma grande sœur? Et vous aussi, mon prince? Et vous aussi, miss Colifichet ?jeta-t-il par-dessus Tépaule à la gouvernante scandalisée; eh bien^ et moi? moi, Dmitri, comte Koumiassine, en l'absence de mon père, qui ne vient jamais ici, seul représentant mâle de cette noble famille, je reste à la campagne?
— Hélas! mon pauvre ami, commença Zina, maman. ••
La comtesse entrait.
— Maman, vous ne m'emmenez pas? dit le petit garçon;
— Non, mon fils; notre absence ne sera probablement pas longue, et je ne puis vous emmener.
— Alors, maman, pour m'exercer dans la pratique de la langue anglaise, laissez-moi miss Junior!
La comtesse trouva cette idée si lumineuse qu'elle fut sur le point de la mettre à exécution.
— Non, dit-elle après réflexion; je regrette, mon cher enfant, de ne pouvoir vous accorder
une demande si raisonnable; je serai obligée de sortir, votre sœur ne peut rester seule.
L'Anglaise, qui avait frémi^ soupira de bonheur; Zénaïde, qui avait espéré, fit la mine. Dmitri prit son parti comme il sied à un philosophe.
— Eh bien , répondit-il, je pratiquerai l'allemand : c'est même, dit-il confidentiellement au prince, une excellente occasion d'apprendre le russe — car c'est la seule langue que je sois incapable de parler et d'écrire.
Heureusement, la comtesse pensait à autre chose et ne releva point cette déclaration aussi incongrue que véridique.
Fer contre fer.
Heureux ceux qui s aiment et qui voyagent ensemble !
Est -il rien de plus délicieux que de rouler côte à côte au galop égal et rhy thmé de chevaux rapides, de se perdre au détour des chemins pour se retrouver bientôt, d'échanger un regard, un sourire, lorsqu'une voiture dépasse l'autre, de rompre le pain de l'hospitalité voyageuse et, toujours séparés, d'être pourtant toujours ensemble!
Cette joie irritante électrisait le prince, et Zënaïde elle-même, au bout de quarante-huit heures, ne s'interrogeait plus. Elle aimait de toutes ses forces et dans la quiétude de son âme. Mai? aussi, que de moyens délicats et discrets le prince ne trouvait-il pas de lui prouver combien elle était présente à ses pensées ! Ce voyage fut pour eux un enchantement, une de ces choses que, devenu vieux, en tisonnant
274 LES ROUMIASSINE.
dans les cendres de ses souvenirs, on retrouve comme une étincelle ardente, éclairant d'une lueur joyeuse Tabtme grisâtre du passé !
Il leur fallut se séparer pourtant. Le prince n'osa suivre la comtesse tout le long de la route et gagna Moscou pour prendre le chemin de fer, tandis que Zénaïde, pour la première fois de sa vie, maudissait le voyage en poste et l'iné* vitable fourgon de bagages, avec la cuisine portative.
Les deux jeunes gens ne furent pas longtemps sans se revoir. Le soir même de l'arrivée des deux dames à Saint-Pétersbourg, Ghourof se présenta chez la comtesse pour s'informer de sa santé.
La noble dame se hâta de renvoyer sa fille, qui, pour se consoler, alla dans la grande salle jouer à tour de bras sur le piano désaccordé par sa longue solitude.
— Avez -vous appris quelque chose? dit la comtesse avec empressement.
— Mon Dieu non ! Je n'ai osé me montrer dans le voisinage de mademoiselle Gorof , de crainte de nuire là où je voudrais être utile. Mais à y bien réfléchir, je soupçonne fort le Tchoudessof d'être pour quelque chose là dedanSé
LES ROUMIASSINE. 275
— iOh! s'ëcria la comtesse scandalisée, se pourrait-il qu'un homme bien élevé, un homme qu'on reçoit dans une société respectable, fût capable d'une telle infamie !
— J'en sais plus long que d'autres sur ce monsieur, répondit Ghourof. Jadis je me suis tu, n'ayant pas qualité pour parler ; maintenant que je suis compromis, si j'achevais de couper les oreilles à ce joli personnage?
Malgré les efforts du prince pour la convaincre, et le récit qu'il lui fit des détails communiqués par son ami le sénateur, la comtesse ne voulut pas prendre au sérieux cette dernière proposition.
— Ce que je ne comprends pas, dit-elle, c'est qu'il ait pu en imposer à des gens de bien ; je vous avouerai que je n'ai jamais eu de sympathie pour lui. On me l'avait présenté comme un homme honorable et fort épris de ma nièce; croyant faire le bonheur de tous les deux, j'avais surmonté mes répugnances, mais j'ai été heureuse que l'événement vint me donner raison.
Ghourof, stupéfait, regarda la comtesse. Elle était dans son bon sens et pleinement convaincue : on l'eût hachée menu comme chair à pâté sans lui persuader qu'elle avait jadis pensé d'une façon bien différente.
S76 LES ROUMIASSINE.
— Enfin, se dit-il , quand elle sera ma bellemère, j'essayerai de lui faire entendre raison.
Le pnnce, on le voit, avait gardé, à trentedeux ans, toutes les illusions de la jeunesse.
Le lendemain matin , Vassilissa fut réveillée par un télégramme. Sa tante était à Saint-Pé*tersbourg et désirait la voir. Un messager manda Maritsky; il arriva sans perdre un moment.
— C'est la réponse à ma lettre, dit-il.
— Tu avais donc écrit?
— Oui. Puisqu'elle est venue elle-même, au lieu d'écrire, c'est qu'elle est bien disposée. Yas*y sans crainte ; je suis retenu en ce moment par mon service; mais dans l'après-midi, j'irai te rejoindre.
Le cœur plein d'angoisse, Vassilissa partit avec sa mère pour se rendre chez sa noble tante. Elle la connaissait bien et savait, à n'en pas douter, qu'elle allait subir une scène désagréable , •— après quoi , peut-être obtiendraitelle une éclatante réhabilitation.
— Il y a pourtant, pensa l'orpheline, des paroles que je ne peux pas prononcer. Je serai soumise, je lui demanderai pardon de l'avoir quittée. Mais si elle veut que je me repente de
n'avoir pas consenti à promettre sans savoir ce que je promettais, je ne pourrai pas le faire !
A l'arrivée du train , elle trouva dans la gare le valet de pied de sa tante, qui l'attendait avec l'équipage. Du moment où elle devait épouser Maritsky, la comtesse ne pouvait permettre que sa nièce s'encanaillât dans une voiture de louage. Si elle avait dû épouser Tchoudessof ou le policier du gouvernement de N..., c'eût été bien différent, et la voiture de louage, loin d'encanailler Vassilissa, eût été le véhicule approprié à sa situation ; mais noblesse oblige !
La comtesse attendait sa nièce de pied ferme. Elle aussi se préparait à la bataille. Elle tenait dans sa main l'honneur et le mariage de Vassilissa et comptait ne les lâcher que donnant donnant. Il lui fallait une soumission et un repentir absolus. Dès l'entrée de sa nièce, elle comprit que la victoire lui serait chèrement disputée.
Annoncée par un domestique, mademoiselle Gorof entra dans le petit salon de sa tante. Sa mère, à qui la crainte et le chagrin donnaient l'air d'une brebis en peine, marchait sur ses talons. Elle fit un profond salut à sa tante, qui s'était levée, et s'approcha pour lui baiser la main, comme autrefois. Il ne convenait pas à la comtesse d'ouvrir les hostilités; elle se II. 16
prêta à cet acte de déférence et se rassit, après avoir indiqué des sièges à ses parentes» puis elle attendit les excuses de sa nièce.
Yassilissa comprit que le moment critique était arrivé ; de ce qu'elle allait dire dépendait le bonheur de sa vie. Toute pâle, baissant les paupières pour contenir Téclat de ses yeux bleus, animés par la fièvre et par sa colère intérieure, elle parla d'une voix distincte :
— Ma chère tante, dit-elle, je reconnais combien j'ai été coupable en abandonnant votre maison. Je vous en fais mes excuses; je regrette d'avoir si mal agi envers vous, et je vous demande pardon pour la peine, l'inquiétude et le mécontentement que je vous ai causés.
Elle avait prononcé cette phrase tout d*une haleine; elle s'arrêta et attendit une réponse. Le visage de la comtesse exprimait un étonnement mêlé de colère, — et cependant, en eUemême, elle admirait l'excellente tenue de la jeune fille, sa dignité modeste, la grâce de son maintien, ces choses-là étaient son œuvre à elle, le fruit de ses efforts ; elle glissa un regard de pitié sur la pauvre madame Gorof, qui pleurait comme une fontaine dans son mouchoir, et se demanda comment cette oie avait pu pondre un cygne. Mais ces satisfactions pure-
LES ROUMIASSINE. 279
ment extérieures ne calmaient pas son orgueil blessé; l'irritation prit le dessus.
— Est-ce là tout ce dont vous avez à me demander pardon, mademoiselle? dit-elle d'une voix sèche.
— Je sens très-bien , ma tante, répondit la jeune fille, que le mauvais exemple de ma révolte était pernicieux pour ma cousine Zina. . . Ses paupières palpitèrent sur ses yeux, mais elle refoula les larmes jaillissantes... Elle va bien, ma tante? dit-elle d'une voix émue; me sera-t-il permis de voir ma chère Zina?
La comtesse triompha au spectacle de l'émotion de sa nièce.
— Zina va bien! fit-«lle d'un air détaché.
Nous verrons tout à l'heure s'il y a lieu de vous permettre de la voir. Alors, vous comprenez que vous avez manqué à tous vos devoirs envers moi?
— Oui, ma tante.
— Précisez.
— Je comprends que je n'aurais pas dû permettre à Zina de seconder ma fuite, que dussé-je mourir, je n'avais pas le droit d'exposer une fille à déplaire à sa mère... je vous demande pardon de mes offenses et j'attends tout de votre bonté.
280 LES ROUMIASSINE.
Cette dernière phrase toucha particulièrement la comtesse par son élégance.
Décidément) cette jeune fille était admirablement élevée. Mais des causes de la rébellion de Vassilissa, pas un mot! Persisterait-elle par hasard à se croire innocente et persécutée?
L'insoumission et le manque de confiance allaient-ils reparaître au moment où cette malheureuse enfant avait le plus grand besoin de sa bienfaitrice outragée ?
La comtesse, malgré son indignation secrète, ne voulut pas brusquer les choses et préféra démontrer préalablement à sa nièce la nécessité de se confier à sa générosité. Laissant de coté la question de pardon, elle entama une homélie longuement préparée.
— La Providence, dit-elle, n'a pas tardé a vous punir de votre ingratitude. A peine aviezvous échappé à la protection de mon toit, que vous étiez déjà en butte à la calomnie. Votre évasion même a donné lieu aux suppositions les plus inconvenantes : on a prétendu que le prince Ghourof vous avait accompagné dans votre fiiite.
— C'est faux! s'écria madame Gorof, sortant enfin de son mouchoir son visage ruisselant de larmes.
LES K0UMIASSI3SE. Î81
— Je le sais bien, répliqua la comtesse avec hauteur. Si je croyais que ce fût vrai, ma nièce ne serait pas en ma présence. I
Elle continua, s'adressant à Vassilissa : 1
— Vous voyez combien le monde est disposéi à juger sévèrement celles qui tentent de se sous- '^ traire à ses lois ; ncn-seulement cette calomnie
a trouvé un inventeur — je n'ai pas besoin de vous dire que si je puis le découvrir, il sera traité comme il le mérite — mais ce qui est plus triste encore, elle a trouvé des gens disposés à l'admettre; de sorte que, sans avoir a vous reprocher ce dont on vous accuse , vous êtes justement punie pour une autre faute :
votre insoumission envers moi.
Vassilissa baissait la tête ; madame Gorof s'était replongée dans son mouchoir.
La comtesse continua avec une satisfaction intime :
— Par la voie anonyme , méprisable entre toutes, les parents de votre fiancé ont été informés de ce que votre faite inconvenante avait fait penser de vous; M. Maritsky, avec une sagesse que je loue, s'est adressé à moi comme à la seule personne qui pût vous défendre et vous protéger. Il sait, m'a-t-il écrit, qu'un mot de moi, que ma présence à votre mariage
t«2 LES KOUMIASSINE.
anéantirait ces bruits fâcheux. Donc, je puis vous rendre l'honneur et vous donner la joie de devenir la femme d'un honnête honmie, d'un honmie du meilleur monde ; je suis prête à le faire, mon enfant, et avec plaisir, mais je suis lasse de voir mes bontés payées d'ingratitude. Si vous voulez que je prononce ce mot, méritez-le par un aveu sans restriction, humble et complet, de tous vos torts passés, de toutes vos injures à mon égard.
La comtesse se tut. Le silence régna dans le petit salon, interrompu seulement par les sanglots étouffés de madame Gorof.
— Ma tante, dit Yassilissa de sa voix claire, je suis au désespoir de ne savoir mieux exprimer ce que je ressens et de ne pouvoir me faire comprendre. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répéterai sans cesse , j'envisage pleinement l'étendue de mes torts envers vous et envers ma cousine; je suis pénétrée de reconnaissance pour votre générosité, aussi bien dans les choses morales que dans les choses matérielles; je vois qu'en vous quittant comme je l'ai fait, nonseulement j'ai agi d'une manière imprudente aux yeux du monde, mais encore coupable envers vous, qui remplaciez ma mère...
-— Mais, s'écria la comtesse, qui se leva, les
yeux brillants de rage, vous ne voulez pas avouer que votre fol entêtement et votre orgueil infernal ont été la première cause de ces torts que vous énumérez si complaisanmient?
Yassilissa leva la tète, et leurs yeux se croisèrent : fer contre fer.
— Je ne puis avouer cela, ma tante, dit-elle courageusement. Si vous ne m'aviez demandé que ce qu'on peut exiger d'une enfant soumise et respectueuse, j'aurais obéi.
— J'ai donc trop exigé? cria la noble dame.
Yassilissa baissa les yeux et ne répondit pas.
— Soumets-toi^ ma fiUe, fais ce que veut la comtesse , murmura madame Gorof totalement anéantie en tirant sa fille par sa robe.
Yassilissa semblait sourde et muette.
— Taisez-vous, dit brutalement la comtesse à sa pauvre cousine, qui tressaillit et se fit imperceptible, cela ne vous regarde pas. J'ai outre -passé mes droits? dit-elle à sa nièce d'un ton menaçant.
La jeune fille resta immobile.
— Répondez! cria la tante en foreur. C'est là ce que vous voulez dire? Répondez, je vous l'ordonne !
Yassilissa leva la tête d'un air assuré et ouvrit enfin la bouche :
284 LES KOUMIASSIISE.
— Puisque vous voulez que je réponde , ma tante, je pense que vous avez exigé de moi plus qu'il n'était juste et raisonnable.
La fureur de la comtesse tomba soudain, remplacée par une ironie amère, implacable.
Elle s'assit tranquillement et croisa ses mains sur sa robe.
— Ainsi, dit-elle, voilà une demoiselle que j'ai prise chez moi à l'âge de quelques mois, orpheline, sans un sou, condamnée à végéter dans un institut de province et à se placer ensuite comme gouvernante à trois cents roubles par an chez quelque hobereau campagnard. Je la prends en pitié, elle entre chez moi comme ma fille, je lui donne une gouvernante, des maîtres, des talents, des plaisirs, des toilettes, des bijoux, tout ce qui constitue non- seulement le bien-être, mais le luxe ; elle acquiert, grâce à mes soins, des manières convenables; je lui permets d'avoir pour amie la comtesse Zénaïde Eoumiassine, ma fille, — et pour me remercier de tant de bienfaits, le jour où j'exige d'elle une marque de soumission purement apparente, elle me la refuse avec éclat et m'injurie ! Car, sachez-le, mademoiselle, et rougissez éternellement de votre faute, cette promesse que je vous demandais, c'était une épreuve, rien qu'une
épreuve, et vous n'avez pas seulement voulu avoir l'honneur d'en sortir triomphante !
Depuis une minute, Vassilissa combattait avec peine un tremblement nerveux.
— Et Tchoudessof, était-ce aussi une épreuve? dit-elle.
Muette d'indignation, la comtesse regarda sa nièce sans pouvoir répondre.
— Jusqu'au jour où, malgré mes prières, malgré mon refus formel, vous avez accordé ma main à ce monsieur, qui n'avait ni âme ni conscience, que son éducation et ses habitudes mettaient autant au «dessous de ce que je suis, grâce à vous, que le domestique est au-dessous de son maître, j'ai eu en vous, ma tante, la même foi qu'en Dieu. Je fusse morte pour vous défendre contre quiconque vous eût jugée capable d'une injustice !
Vassilissa prononça ces derniers mots avec une animation fiévreuse.
— Et depuis? fit la tante, toujours ironique.
— Depuis, j'ai pensé autrement.
— Et qu'avez-vous pensé? dit la comtesse du plus haut de son orgueil.
— J'ai pensé que si ma tante était toujours bonne et généreuse, elle tenait par-dessus tout à se voir obéie; j'ai pensé que si des circon-.
S86 LES ROUMIASSINE.
stances indépendantes de la volonté de ma tante n'étaient pas venues rompre ce mariage, je serais à cette heure dans la tombe ou bien mariée à Tchoudessof...
— Eh bien! le beau malheur ! interrompit la comteisse*
— Et si je n'étais pas morte avant, j'aurais tué de ma main cet être vil et méprisable qui, pour se venger, se sert de l'anonyme...
La comtesse tressaiUit : c'était aussi l'opinion du prince.
— Qui vous a dit que ce soit lui?. . .
— Je l'ai vu, il est venu à Pavlovsk pour voir comment je portais mon infortune; il se réjouissait de la pensée de me voir triste et pale... Je l'ai laissé me regarder bien à son aise, et alors je lui ai dit ce qu'il est : lâche, vil et calomniateur! Il n'a rien répondu.
Inconsciemment, Vassilissa avait élevé la voix; ses yeux bleus lancèrent une flamme, et elle se tut. Sa tante ne trouvait rien à dire; peut-être sans le savoir rendait-elle hommage au sang aristocratique qui bouillonnait dans ce jeune cœur. Malheureusement pour elle , la jeune fille reprit :
— Et voilà l'homme dont je devais porter le nom ! Après avoir vu jusqu'à quel point vous
voulez être obéie, ma tante, j'ai craint de m*engager dans une seconde épreuve. La première fois, je n'avais rien promis. Que serait-il arrivé la seconde, si je m'étais laissé imprudemment lier?
— C'est cela, dit la comtesse; méfiance et ingratitude ! Fidèle à votre devise, vous y ajoutez encore l'insulte! Et vous refusez de vous excuser?
— Pour cette méfiance? Oui, ma tante, je le refuse. Cette méfiance était juste et fondée.
— Je suis donc un monstre, la plus perverse des femmes? dit froidement la comtesse.
— Non, ma tante, vous en êtes la meilleure, et je ne puis cesser de vous aimer, quelle que soit votre injustice ; mais vous voulez être obéie sans restriction ; il n*est ni de ma dignité ni de mon honneur d'obéir à une volonté despotique.
— • Despotique! s'écria la comtesse avec emportement : elle se calma. — Votre honneur?
reprit-elle, c'est bien peu de chose en ce mo* ment ; je le tiens dans ma main , que je puis garder fermée, si bon me semble. Que je re^ tourne à la campagne sans avoir rien dit, sans avoir rien fait, votre honneur est mort et votre mariage rompu.
«^ Vous n'en avez pas le droit, ma tante*
288 LES KOUMIASSIKE.
— Gomment ! je n'en ai pas le droit? J'ai le droit de parler ou de me taire, suivant mon bon plaisir.
D^un geste ample et superbe, la jeune fille montra le ciel.
— Au-dessus de votre bon plaisir, il y a Dieu et le devoir! Votre devoir est de sauver une innocente de l'infamie imméritée.
— Et si je ne veux pas sauver une insolente d'un châtiment mérite? dit la comtesse blême de rage.
— Dieu vous jugera ! car en cachant la vérité, vous seriez compUce de l'infamie.
— Sortez ! cria la comtesse en frappant du pied.
Vassilissa s'inclina devant elle et sortit la tête haute.
Madame Gorof essaya de balbutier quelques excuses, mais la comtesse impatientée la repoussa*
— Vous avez mis <5ie monstre au monde, lui dit-elle, tâchez de lui faire entendre raison.
Madame Gorof sortit plus morte que vive.
Zina fait uae visite sans permission*
Au lieu de se faire reconduire à la gare, les dames Gorof rentrèrent dans leur petit appartement de Saint-Pétersbourg. Maritsky arriva dans l'après-midi, suivant qu'il avait été convenu, et courut chez elles.
Le bouleversement de cette petite maison, où rien n'était à sa place, où la table dressée à la hâte portait encore le plateau du déjeuner servi tant bien que mal par les soins de madame Gorof, n'était j)as fait pour diminuer l'impression pénible que produisit sur le jeune honmie la vue du visage de sa future belle-mère décomposé par les pleurs.
— Gela ne va pas? fut sa première parole,
— Pas du tout, répondit tristement la malheureuse femme. La comtesse veut que Lissa lui demande pardon, et celle-ci ne veut pas.
— C'est-à-dire, Alexis, interrompit la jeune fille, que je lui ai demandé pardon, mais elle