‹ Les Koumiassine (volume 3)Chapitre 13 sur 14 · II. iS · texte numérisé non relu

II. iS

constance, vous ne songez qu'à mademoiselle Gorof, et il me semble que j'y suis aussi pour quelque chose! En ne faisant pas les démarches qui peuvent amener le consentement de mes parents, vous punisse^ votre nièce de ses torts réels ou non envers vous; -. — mais moi, qui ne vous ai rien fait, contre lequel vous n'avez pas de griefs, pourquoi voulez-vous m'empécher de me marier selon mon cœur?

— Eh bien! épousez-la! s'écria la comtesse au comble de la colère ; épousez4a telle qu'elle est, décriée, déshonorée... et vous serez malheureux toute votre vie avec elle. Une enfant aussi ingrate ne peut être qu'une mauvaise femme, une mauvaise mère; épousez-la malgré vos parents, qui en mourront de chagrin, sans ma bénédiction, sans celle de Dieu, qui a dit : « Tu honoreras ton père et ta mère » , et puissiez -vous être punis de votre ingratitude par celle de vos enfants !

Tout cœur russe est superstitieux. Combien plus celui d'une jeune fille malheureuse depuis longtemps déjà! Vassilissa s'était levée au mot a déshonorée» , blanche, roide, une main sur son cœur ; elle avait écouté les terribles paroles de sa tante, qui ressemblaient à une prophétie ou à une malédiction*

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— Ma tante a raison, dit-elle à Maritsky plein d'angoisse, je ne peux obtenir sa bénédiction, celle de vos parents vous manquerait de même, — je ne veux pas vous porter malheur, — je ne serai jamais votre femme, oubliez -^ moi. • . Adieu...

Elle fit un pas et tomba sans connaissance; Maritsky la souleva dans ses bras et la porta sur le canapé, et la comtesse lui fit respirer un flacon de sels qui ne la quittait pas.

En ce moment un coup de sonnette retentit en bas, mais on n'y fit pas attention dans le sa^ Ion bleu.

Yassilissa ouvrit enfin les yeux, et fit sur-lechamp le mouvement de se lever pour partir.

D'un geste plus tendre qu'impérieux, sa tante l'obhgea de rester couchée.

-r- Je souhaite, madame, dit Maritsky à voix basse, qu'au jour du jugement vous et moi nous puissions nous présenter devant notre Créateur avec une conscience aussi droite, aussi pure que celle de cette malheureuse enfant. Elle entrera au ciel avec la couronne du martyre !

La comtesse ne répondit pas; les dernières paroles de Yassilissa l'avaient vivement frappée par leur noblesse et leur élévation. Le travail inconscient commencé depuis la veille dans son

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esprit troublé s'acheva tout à coup. Elle hësîta une seconde encore; — céder, c'était plier son orgueil, &ire acte de soumission, — elle, comtesse Koumiassine ! La pensée du jug[ement que venait d'évoquer le jeune homme l'emporta soudain vers le ciel ; aussi sincèrement qu'à Pâques, alors qu'elle faisait acte de religion d'un cœur fervent et contrit, elle offrit à Dieu le sacrifice de son orgueil.

— Vous avez raison, monsieur, dit-elle non sans émotion ; je n'ai pas la prétention d'être infaillible... Que Dieu soit juge entre elle et moi. J'ai cru bien faire... ; mais elle vient de montrer un courage et une abnégation qui peuvent racheter bien des défauts. Je désire que vous soyez heureux, ajouta-t-elle, et une larme tomba de ses yeux sur la joue pâlie de Yassilissa.

Celle-ci se souleva aussitôt et se jeta dans les bras de sa tante, qu'elle serra étroitement sur son cœur.

— Ah ! que je vous aime ! que je vous aime !

lui dit-elle à plusieurs reprises , pendant que Maritsky baisait la main de la comtesse avec un sentiment de respect sincère et d'affection véritable.

Zina fait des siennes*

Quand ils eurent tous trois repris un peu dv. sang-froid, au moment où la comtesse allait entamer une homélie, un bruit de pas se fit entendre tout près, et ce n'étaient pas ceux d*un domestique !

La noble dame arrêta les paroles sur ses lèyres, pour les remplacer par d'autres, moins indulgentes peut-être, à l'adresse de l'importun, quand — ô surprise inouïe! — elle vit sa fille, sa propre fille, qui venait sans être appelée, et suivie du prince Ghourof, encore.

Cette fille irrévérente se précipita dans les bras de sa mère sans y avoir été conviée et la couvrit de baisers en s'écriant :

— Maman, ma chère maman, que vous êtes bonne et que nous vous aimons tous !

Elle avait écouté! Zénaïde avait écouté! O miracle d'horreur!

Mais la comtesse n'eut guère le temps de

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proférer des reproches, car Ghourof lui avait pris les deux mains et lui répétait, tout rouge de joie et de timidité :

— Vous avez une belle âme, comtesse, une âme céleste! Vous êtes un ange!

— D'où tombez-vous, prince? fit la comtesse ix^oitié contente du compliment, moitié fâchée de l'intrusion. On ne vous a pas annoncé.

Elle jeta un regard de reproche à sa fille qui répondit avec une naïveté trop jolie pour n'être pas un peu feinte :

— C'est moi , maman , qui n'ai pas laissé monter le domestique. Je savais que vous étiez en affaires, j'ai préféré amener le prince moimême.

La pauvre comtesse n'y était plus du tout, du tout! Sa fille amenait le prince, elle empêchait les domestiques d'annoncer! Mais c'était le renversement complet des choses d'ici-bas! Elle se promit de remettre dans le droit chemin Zénaïde , que ce voyage avait par trop émancipée.

Dans sa joie, le prince secouait à le rompre le bras de Maritsky, et il avait tout à fait oublié de faire ses compliments à Yassilissa; celle-ci, souriante et nageant dans une félicité céleste, s'approcha doucement de lui et se hasarda à poser

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le bout du doigt spr son bras. Ghourof se retourna tout d'une pièce.

— • Prince, lui dit-elle, je ne vous avais pas encore vu, je n'ai pu vous remercier...

— Remercier de quoi? s'ëcria la comtesse, qui avait l'ouYe excellente.

Les quatre jeunes gens s'entre-regardèrent et restèrent cois. Yassilissa se rappelait, mais trop tard, la recommandation de sa cousine et s'adressait déjà les plus justes reproches... Zina prit bravement son parti.

— Maman, dit-elle, ma cousine remerciait le prince de m 'avoir si généreusement aidée à la faire partir de chez nous.

— A la faire partir? Mais c'est donc vrai?

s'écria la comtesse bouleversée.

— Ce qui est vrai, dit le prince, c'est que, sans mes chevaux et mon cocher que j'avais fait venir exprès d'une autre terre, mademoiselle Gorof eut difficilement quitté votre domaine; voilà toutf

— Vous trouvez peut-être que ce n'est pas hase^ ! fit la comtesse avec humeur. Alors, vous?. . . pjouta-t-elle en tournant vers sa fille son visage couvert d'horreur.

-— Alors, moi, maman, j'ai prié le prince de

m'aider, parce que, toute seule, je nç pouvais

pas tout arranger, vous comprenez!

— ^ Mais quand, comment avez-vous pu, à mon insu?...

— Oh! maman, nous avons causé en nous promenant, et puis nous nous sommes écrit.

Elle prononça ces derniers mots avec une mutinerie si adorable que les fiancés, heureux et la main dans la main, ne purent se défendre d'échanger un regard et un sourire. Ghourof, la tête basse, avait l'air d'un cheval qu'on étrille.

— Écrit? vous? murmura la comtesse. Elle se demanda si c'était elle qui perdait la raison ou sa fille qui devenait folle. Le prince en ce moment sourit malgré lui, comme s'il ne comprenait plus l'énormité de son crime. Les yeux de Zéna'ide brillaient comme deux étoiles sournoises sous ses paupières modestement baissées.

— Oh! une lettre seulement, c'est-à-dire lui une et moi une : voilà tout, ma chère maman.

— Gela ne vous sufifit pas? dit amèrement la comtesse. Est-ce qu'il n'aurait pas aussi mis le feu à ma grange, par hasard?

— Non, maman; ça, c'est moi toute seule!

fit Zina avec un petit mouvement de tète qui dénotait une sorte de satisfaction intime.

— Mon Dieu! comment sortirons-nous de

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tout cela? murmura la comtesse en levant ses bras et ses yeux éperdus vers le ciel.

Zénaïde prit la main du prince et le poussa doucement vers sa mère.

— Maman... dit-elle, et elle s*arrétay tirant un peu sur le bras de Ghourof.

— Bënissez-nous ! murmura celui-ci en s*age« nouillant avec la jeune fille devant la comtesse ébahie.

La surprise et la joie noyèrent le reste dans l'esprit passablement troublé de la noble dame, et la résistance disparut dans le tourbillon.

— Ah! de tout mon cœur, mes enfants I s'écria-t-elle.

Pendant une minute, tout le monde s'embrassa.

Le comte entra à ce moment, annoncé par le cliquetis de ses éperons Sa femme lui fit part des événements qui venaient de s'accompli, et lui, toujours ami de Tordre et de la paix, il sut s'arranger pour avoir l'air suffisamment surpris, bien qu'un petit entretien qu'il avait eu ' dix minutes auparavant avec les nouveaux fiancés lui eût épargné la secousse que la comtesse espérait lui faire éprouver.

On envoya chercher madame Gorof et même mademoiselle Bochet, que la comtesse sut re-

mercier amicalement de l'attachement qu'elle avait témoigné à son ancienne élève dans la peine, et la journée s'écoula, pleine de projets, de rires et de valses à quatre mains. Les jeunes couples poussèrent la folie jusqu'à danser des quadrilles au son d'une vieille peiidule à musique, pendant que la comtesse, souriante et calmée, les regardait en faisant le devis de deux superbes trousseaux pareils pour les jeunes mariées. Madame Maritsky devait prétendre à un bien autre trousseau que madame Tchoudessof. Il fallait douze douzaines de tout. Cette jeunesse amoureuse et gaie lui rappelait d'ailleurs le temps de ses fiançailles avec le comte, et son mari fut traité ce jour-là avec une grâce toute particulière.

L'heure du dtner arriva ; le comte avait fait monter du vin de Champagne pour arroser, à la santé des nouveaux mariés, un menu superfin, commandé au club anglais. Seule, mademoiselle Justine, absente depuis le matin, ignorait ce qui s'était passé.

— Tout le monde se marie , mademoiselle, lui dit Zina en courant à sa rencontre, tout le monde , excepté vous ! Lissa épouse Alexis Maritsky, j'épouse le prince Chourof, et vous, qui épousez-vous î

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— ^M. Tchoudessof! jeta Vassilissa en passant derrière sa cousine; je ne connais que lui qui soit digne de mademoiselle Justine^ et d'ailleursy j'ai idée qu'ils se connaissent bien mieux que nous autres, simples d'esprit, ne le supposons!

— J'espère qu'ils auront des enfants, beaucoup d'enfants qui leur ressembleront! ajouta Zénaïde.

— Amen ! fit le prince, qui pourtant n'était pas méchant.

Justine , livide de colère , avait écouté tout cela en souriant d'un air désagréable. Elle prenait fort bien la plaisanterie.

-r— Vous croyez rire, pensa-t-elle ; mais nous verrons bien si votre prédiction ne s'accomplît pas!

CoQcluMon.

Huit jours après, Maritsky épousa Yassilissa, que le comte et la comtesse conduisirent à Tautely au milieu de l'assemblée la plus brillante que l'on eût pu recruter à cette époque de Tannée. Ghourof avait décidé avec Zénaïde qu'ils se marieraient chez eux, à la campagne; et quelques jours après ce premier mariage, tout le monde partit pour Koumiassina.

Dmitri fîit le plus heureux des petits garçons en apprenant que son bon ami, le prince, allait être son beau-frère et qu'il aurait le droit de le tutoyer.

La veille de son mariage, Zina se promenait avec lui dans la grande allée où ils avaient comploté ensemble la fuite de Vassilissa.

— Cela me fait pourtant de la peine , lui ditelle en l'embrassant, de te laisser ici, mon petit homme. Tu vas être bien triste et bien seul...

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— Oh! répondit fièrement l'enfunt, dans six semaines j'entrerai au corps des pages comme pensionnaire ; je suis ignorant comme une carpe avec mes trois langues étrangères; j'aurai assez à faire de m'instruire, et pendant les vacances tu me prendras bien avec toi, dis? fit-il en serrant le bras de sa sœur sur son petit cœur gros de larmes, malgré sa brave contenance.

— Toujours, mon irère chéri! et en ville tu passeras tous tes congés avec nous.

— - Oh ! oui, maman a bien assez à faire avec sa charité, elle n'aura pas besoin de moi...

Le lendemain, Zina quitta le nom et la terre des Koumiassine pour ceux des Ghourof.

— Voulez-vous que je fasse changer en rose les tentures de la chambre bleue ? lui avait demandé son fiancé.

— Pourquoi? répondit la vaillante créature ; je ne crains pas les souvenirs, ils n'ont ni corps ni âme, et puis le bleu me va bien, ajouta-t-elle avec la coquetterie enfantine qui lui donnait une grâce si piquante.

La comtesse , de plus en plus absorbée dans sa « charité » , comme disait son fils, ne se per<* met plus que trois ou quatre mois de vacances, sur lesquels elle passe environ six semaines à Ghourova. Son gendre, le modèle des gendres, n. 19

car il a su trouver le moyen de vivre avec elle sans se quereller, lui faisait un jour les honneurs de son potager.

— Ah! vous avez mis des pommiers dans ce trou-là? dit-elle; moi, j'y aurais mis des cerisiers... l'emplacement était fait exprès; mais V0U3 vous y entendez mieux que moi, naturellement; seulement vos pommiers ne vous donneront jamais de pommes, tandis que des cerisiers...

Un autre jour, en examinant les châssis pour le forçage des primeurs :

— Vous faites des petits pois? Quelle idée baroque! A quoi bon? Si c'étaient des asperges, je comprendrais cela. . . Nous forçons les asperges à Koumiassina, et nous en avons toute l'année ; mais des petits pois ! comme si l'on n'a^ vait pas l'été pour en manger ! D'ailleurs, c'est votre affaire, mais c'est bien de l'argent dépensé pour un piètre résultat.

Lorsqu'elle quitte Chourova, le prince, qui adore les petits pois, pousse un soupir de sou* lagement et télégraphie immédiatement aux Maritsky de venir.

— Ça renouvelle l'air! dit Zénaïde avec sa malice ordinaire.

• Les enfants des deux cousines grandissent

ensemble et ne forment qu'un seul groupe, toujours remuant et joyeux, de garçons robustes et de fillettes spirituelles.

— Il y a des moments, dit Vassilissa, où je ne puis plus reconnaître les miens.

Tout ce petit monde adore Toncle Dmitri, car Dmitri n'a pas tarde à être promu au grade d'oncle ; il a attendu plus longtemps sa promotion de sous-lieutenant; mais toute chose arrive en son temps, et il vient d'obtenir les honneurs d'une brillante sortie du corps des pages. Sa nouvelle dignité ne l'empêche pas de découper toute espèce de choses dans du papier, à l'ébahissement perpétuel de ses neveux et nièces ^ dont aucun ne possède ce talent particulier et assez rare.

Mademoiselle Bochet élève les enfants de Vassilissa; miss Junior est retournée en Angleterre avec une jolie pension. Zéna:ïde lui devait bien cela ! On demandait un jour à cette dernière pourquoi elle n'avait pas, à l'exemple de Vassilissa, gardé son ancienne institutrice pour élever ses enfants.

— J'ai eu trop peur, répondit-elle, que mes filles n'eussent mon caractère, et dans ce cas-là, ou miss Junior aurait complètement perdu la

raison à mon service, ou bien mes filles auraient fait des leurs, tout comme j'ai fait des miennes ! . • •

Le prince, ravi, n'a pas assez d'yeux pour la regarder quand elle rit de cette façon discrètement railleuse qui donne à sa physionomie un charme irrésistible.

Les enfants sont tous charmants, mais on les cache quand la comtesse vient dfner, car elle ne peut pas les tolérer plus de cinq minutes.

— Ce n'est pas ainsi que j'ai élevé les miens, dit-elle parfois : autres temps, autres mœurs, mais l'ancien système valait mieux.

Dans ces moments-là,* la princesse et son frère tâchent de se regarder sans rire.

La prédiction de Vassilissa s'est réalisée. La princesse, qui ne désirait pas voir Justine vivre et mourir dans la maison de sa mère, a sollicité et obtenu pour cette personne capable la direction d'un asile municipal, y compris le chauffage, l'éclairage et le logement.

Justine était devenue un bon parti, et Tchoudessof Ta épousée. Seulement, on ne peut pas tout avoir ! Il a dû renoncer à se payer « une petite cocotte » , car sa femme est d'une jalousie à faire frémir. Au grand regret du prince , ils n'ont pas d'enfants.

— J'aiirais été curieux, dit-il parfois, de voir ce qui aurait pu sortir de cette union-là!

Et de fait, c'eût été curieux! Mais pour cette fois, la Providence a pris pitié des pauvres humains, et ces braves trens n'auront pas de postérité.

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