‹ Les Langues et les nationalités au Canada \Chapitre 23 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Mais, en somme, si cette babélique association est assez désagréable, elle ne fait courir au Canada aucun danger imminent. Tous ces étrangers ne deviendraient dangereux que s'ils se joignaient en masse aux partisans de l'annexion aux États-Unis, beaucoup plus nombreux dans la population de langue anglaise qu'on ne le suppose généralement.

Il est donc souverainement dangereux de pousser ces étrangers à l'étude hâtive de l'anglais. La sagesse la plus élémentaire consisterait à les doter d'écoles françaises. Mais, l'ignorance et le fanatisme ont tellement faussé l'opinion publique, que certainement aucun, de nos hommes publics n'osera arrêter son esprit, même un instant, à cet instrument de salut national.

Aussi bien, comme nous le disait dernièrement un Anglais }f de bon sens, dans ses conférences à McGill, ce ne sera ni en leur parlant en anglais, ni en leur parlant en français qu'on canadianisera tous ces étrangers ^ Ce sera en leur expliquant les institutions canadiennes dans leurs langues respectives et en faisant entrer les idées canadiennes dans leurs esprits, par l'expression de ces idées dans les différents dialectes dont ils se servent. Croyez-en un homme d'expérience, messieurs les unilingues, il n'y a absolument pas d'autre moyen de se faire comprendre des étrangers.

Ainsi donc, au lieu d'écoles anglaises, qui, pour eux, ne peuvent être qu'inutiles quand elles ne sont pas très dangereuses, qu'on dote chaque groupe d'étrangers de bonnes écoles oii leurs enfants pourront recevoir, dans leur langue maternelle, l'instruction et l'éducation et apprendre en même temps à connaître et à aimer leur nouvelle patrie; qu'on fonde pour eux des journaux qui, dans leur langue, leur feront connaître les choses du Canada, qu'ainsi ils comprendront beaucoup mieux que s'ils les Usaient dans les journaux anglais.

Ce que je dis ici des étrangers nouvellement immigrés s'ap- , pUque, à plus forte raison, aux anciens aborigènes, dont on cherche vraiment trop à détruire les langues. C'est là un

1 M J S. WooDSWonTH, cours sur l'immigration à Tuaiversité McGill, novembre-décembre 1915 (Voir le Devoir, 23 novembre et 13 décembre 1915).

acte comparable à celui des Vandales de Louvain et de Reims, puisque ces langues sont les seuls monuments qui nous restent du Canada antique. Mais ce ne sont que "des jargons informes", dit-on, sur la foi de gens qui ne les connaissent pas du tout, ou qui les connaissent à la façon dont les Parisian frenchmen de Toronto connaissent le français. Prenez la peine d'étudier ces vieilles langues et vous verrez que, si elles sont moins compliquées et moins raffinées que vos langues modernes, elles ont cependant leurs beautés très réelles, et ne méritent pas du tout le dédain dans lequel les tiennent les ignorants et les étourdis.

Grâces à Dieu, dans notre Nord-Ouest, toutes ces idées commencent à pénétrer dans l'esprit de quelques Anglo- Canadiens, ceux qui veulent bien se donner la peine d'étudier une question avant d'en parler. Je crois même que quelquesuns de nos hommes politiques commencent à les entrevoir dans un vague lointain. Mais ils sont si mal entourés et on crie si fort autour d'eux qu'ils n'osent y fixer leurs esprits. Encourager ces hommes sensés, mais timides; empêcher les autres de compromettre irrémédiablement l'avenir en faisant trop de sottises: telle me semble être la tâche de tout bon patriote canadien, quelle que soit la langue qu'il parle et à quelque race qu'il appartienne.

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