DANEMARK
Maintenant jetons les yeux vers le Nord. En Danemark, nous avons vu que les écritures cunéiformes de la 2e colonne de Persépolis avaient attiré, dés l’origine, l’attention des savants danois. Les études assyriennes devaient également y pénétrer, et nous signalerons à ce sujet les remarquables travaux de M. Valdemar Schmidt; ils sont, malheureusement pour nous, écrits en danois. L’un d’eux, publié en 1872, est consacré à un examen ' comparatif de l’histoire de l’Assyrie et de l’Égypte 1 . La même année, l’auteur complétait ses recherches par un mémoire sur les peuples habitant à l’ouest de l’Assyrie 2. — M. Valdemar Schmidt aborde la discussion des documents sans se préoccuper des travaux qui ont préparé la lecture. Il accepte les questions comme résolues. — Je ne pus m’empêcher, un jour, de manifester à M. Valdemar
1 Valdemar Schmidt, Assyriens og Ægyptens garnie Historié efter den nyere tids forshtinger. Kjobenhavn, 1S72. — Le second volume n’a paru qu’en 1877.
2 Omrids af Syriens Historié i Oldtiden efter ikke-bibelske kilder. Kjobenhavn, 1872.
Schmidt mon étonnement et mon regret de voir qu’un homme parlant et écrivant le français avec tant de pureté, ne se fût pas servi d’une langue plus répandue que le danois ? — « C’est vrai, me dit-il, mais vous n’auriez rien à apprendre dans nos livres, tandis que cette science n’a pas encore pénétré chez nous. » — Je ne sais si ses efforts ont été couronnés de succès, et si les études assyriennes se sont propagées en Danemark; en tous cas, je ne puis citer aucune publication importante de cette nature.
En Belgique, depuis 1882, un recueil périodique, le Muséon , reçoit de nombreuses communications ; au milieu des comptes rendus qui font connaître les publications assyriennes de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne, nous pouvons citer des articles de M. Sayce sur de nouvelles inscriptions vanniques 1 .
Les autres pays de l’Europe paraissent plus
1 Muséon , t. II, pp. 5-9, 1883. — T. III, pp. 358-364» 1884. — Louvain .
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ou moins indifférents à 1 assyriologie, faute de documents sans doute, car, à part la collection des cylindres du Cabinet des Médaillés à La Haye, je ne vois, dans les Musées, en Suède, en Norwège, en Autriche ou en Russie, que quelques pierres gravées qu’on s’efforce de mettre en lumière sans provoquer de travaux sérieux.
Quant aux monuments formant le Musée
de Constantinople, trouveront-ils chez les Turcs
des esprits disposés à cultiver nos études ,J Nous avons constaté un certain empressement de la part des autorités locales à recueillii des spécimens provenant de nos fouilles, une grande répugnance à tolérer les explorations, et enfin, le mauvais vouloir s’accentuant, une défense formelle de les continuer. La Porte se réservera-t-elle le privilège d’exploiter seule, et à son profit, tant de sites fameux ? Comment les lettrés musulmans accueilleront-ils les résultats obtenus ? Autant de questions qui restent sans réponse....
L’Amérique va nous fournir 1 intéressant
spectacle de son initiation aux études orientales. Aux États-Unis, on ouvre des Musées, onciee des chaires, on publie des volumes, on fonde des îevues dans lesquelles les études assyriennes ont une large part.
Dés l’année 185 6, M. Edward Salisbury faisait paraître dans le Journal de la Société O) lentale Américaine des remarques sur deux cylindres assyriens que le Dr Henry Sobdell avait rapportés de Mossoul '. Cet article semble n’avoir pas eu d’écho; car, , sauf une notice du D «■ Hyde Clarke, sur le Pseudo- Sesostns1 2 3, ce n est qu a partir de 1871 que nous voyons l’assyriologie prendre une marche régulière, grâce aux communications de MM. W. Hayes Ward ? et Merrill 4, à la Société d’Archéologie orientale.
1 Salisbury (Edward), Remarks on iwo Assyrian Cylinders froin Mosul front D' Henry Sobdell , dans le Journal oj American Oriental Society , v, 19 1.
2 Clarke (Hyde), On the assyrian Pseudo-Sesoslris. Jr . Am. Or Soc. vin, 380, 1886.
3 Ward ( William-Hayes), Ninivite. incriplions in this country. Pr. Am. Or. Soc., xxxv, 1871. — Assyrian studies, dans la Bibliotheca sacra , xxxn, n° 18$, 1875 . - Chaldean seuls , dans le
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Je citerai ensuite les articles de MM. Brown 1 , Joy2, Lyon 5, O’ Conor4, Mc CurdyJ, Bliss*,
Proceedings of Am. Or. Soc., october 1880. Description of varions things brought bach from the Wolfe Expédition, dans les Proc, of
Am. Or. Soc. Boston, may 1884.
4 Merrill (Selah), Assyrian Inscriptions ut Andover, dans les Proceedings of Am. Or. Soc., t. LXXIII, october 1873.- Assyrian and Babylonian Monuments in America, Ibid., XCIX, 1874. Recent assyrian discoveries , dans la Bibliotheca Sacra, XXXII, 128, 1875. — Use of Gold and Silver among the Assyrians, dans les Proc, of
Am. Or. Soc., may 1879, etc., etc.
1 Brown (Francis), Récent Work in Assyriology, dans Y American fournal of Philology, II, 225, 1881 .- Assyriological notes dans la Presbyterian Review, april 1881; jannary, april, july j884. — On akkxdian, dans Y American supplément to the Cyclopœdia Brittanica, 1884. — Assyriology, its use and abuse m old Testament study. (Charles Scribner Sons). New-York, 1885.
2 Joy (Crawford H.), The home of the primitive Semitic race, dans les Trans. of American Philological Association, XII-26,
3 Lyon (D.-G.). Was therc at the head of the Babylonian Panthéon a deity bearing the name of El? dans les Proc, of Am. Or. Soc., Pp. xviii et xxii, may 1883, Boston. - On the study of Assyrian. — Old Testament student, mardi 1884. — Booksforthe study
of assyrian, dans Hebraica , mardi 1884-
4 O’ Conor (J.-P.-X.), On a Nabuchadne\%ar Inscription at
New-York, 1885-
3 Mc Curdy (J. -F.), Assyriological notes, dans Y Am. fr. of Phil., 11, 461, 1881.
qui depuis quelque temps (1880) ont souvent entretenu des choses de l’Assyrie les lecteurs des revues de philologie orientale. Il y a sans doute, dans quelques-unes de ces publications, une érudition de seconde main ; mais l’impulsion est donnée, et, à côté de l’enseignement dont nous allons parler, on nous annonce des publications de nature à préparer les élèves à résoudre eux-mêmes les difficultés de la lecture et de l’interprétation des textes 1 .
Les études assyriennes n’ont pas obtenu aux États-Unis l’appui sympathique du gouvernement, comme en France, en Angleterre et en Allemagne. Cependant quelques savants américains n’ont pas tardé à comprendre l’importance que ces questions pouvaient avoir dans un pays de libre examen, et grâce à cet esprit scientifique dont leurs missionnaires en Orient sont animés, ils ont pu se tenir au courant des grandes découvertes orientales de
6 Bliss (P. B.), True site of Nineveh, dans les Proc, of Am. Or. Soc., may 1879.
1 Lyon (D.-G.), Assyriatt Matinal (sous presse).
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notre époque. C’est à quelques-uns de ces missionnaires, particulièrement au Rév. W. -Frédéric Williams, de Mossoul, que l’Amérique doit ses premières, et, jusqu’à présent, ses plus importantes antiquités assyriennes. L’histoire de leur acquisition se trouve consignée dans des lettres qu’il a adressées au Rév. Léonard Bacon, de New-Haven. Ces lettres sont pleines d’intérêt 1 et nous renseignent sur le trafic dont les antiquités sorties des fouilles de Ninive et de Nimroud ont été l’objet. C’est ainsi que quelques inscriptions et un certain nombre de sceaux babyloniens ont été acquis par des particuliers.
Le Rév. W. -F. Williams adressa de Mossoul, en 1853, à M. G. Whitney, à Philadelphie, une inscription qui fut égarée et qui ne parvint que longtemps après à destination. — Depuis les envois du Rév. W.-F. Williams jusqu’à ces temps derniers, il n’y avait pas eu d’acquisitions nouvelles; c’est tout récemment
1 Ces lettres, dont nous devons la communication au Dr P. Haupt, sont déposées à la Bibliothèque de Yale College, New- Haven (Connecticut).
que le Musée métropolitain de New-York a commencé à réunir un certain nombre d’objets qui forment déjà une collection respectable. Citons entre autres un beau cylindre de Nabucodonosor qui a été transcrit par le Rév. J. -N. Strassmaier et traduit par J.-P.-X. O’ Conor l’année dernière.
Le Musée de New-York s’est considérablement accru par les résultats de l’expédition Wolfe en Babylonie, que le Dr Rayes Ward 1 a fait connaître à l’Institut Archéologique de Boston.
Quelques cylindres en pierre dure de la collection Williams ont une certaine importance et méritent une étude spéciale à laquelle nous nous proposons de nous livrer, d’après les empreintes qui nous ont été communiquées par le Dr Frothingham. Quant à la belle collection de cylindres 2 rapportée par le Dr Haye s
1 Report on the Wolfe Expédition to Babylonia, 1S84-S). Boston,
2 Nous avons déjà eu l’occasion d’étudier quelques-uns de ces cylindres, grâce à l’obligeante communication du Dr Ilayes Ward. Voy. Glyptique orientale, 2e part., p. 135-138.
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Ward, ce savant se réserve de les faire connaître.
Parmi les pionniers de l’assyriologie aux États-Unis , nous avons cité le Professeur E. Salisbury, le Rév. W.-Hayes Ward et le Dr Selah Merrill. Grâce à leurs efforts, l’étude de l’assyrien a été établie sur une base sérieuse, et quelques Américains sont venus sur le continent profiter des lumières que l’enseignement public peut répandre. Depuis l’arrivée à Baltimore du Dr Paul Haupt, de Gôttingue, cet enseignement a pris un grand développement.
Les premiers cours publics avaient été faits en 1880 à New-York par le Prof. Francis Brown, à YUnion theological Seminary ; mais à cause de l’énorme quantité de travail imposée aux élèves en théologie, aucun d’eux n’avait pu s’adonner à l’étude spéciale de l’assyrien qui exige des aptitudes particulières et des recherches absorbantes. Aujourd’hui, d’autres institutions commencent à comprendre l’importance de l’assyriologie. A Harvard College (Cambridge, Mass.), tout en n’établissant pas
une chaire spéciale, le Dr G. Lyon Hollins, professeur de Théologie, a institué un cours régulier d’assyrien. Le Dr Paul Haupt a inauguré à Johns Hopkins University (Baltimore Md.), dés son arrivée, en 1883, un cours complet; il a fondé sous le titre de Semitic Semi nciry des classes d’ Assyrien, de Babylonien, de Sumérien et d’ Akkadien, et déjà pour l’année 1885-86, on y annonce des lectures par le Dr W. Hayes Ward au sujet de son expédition en Babylonie, tandis que le Dr A. L. Frothingham parlera de l’archéologie d’une manière plus générale. Même instruction est donnée à Philadelphie, au Protestant épiscopal Seminary, par le Dr John Peters ; à l’ Université de Boston par le Prof. Stinckley G. Mitchell; au Baptist theological Seminary (Newton, Centr. Mass.), par le P. Ch. Rufus Brown, et dans les Summer schools of Hehrew 1 par les Drs Lyon et Peters.
1 Ces summer schools of Hebreui sont des classes faites pendant les mois d’été, principalement pour les pasteurs et les étudiants en théologie. Elles sont placées sous la surveillance du Prof. W.- R. Harper et ont été tenues, l’an dernier, à Philadelphie (P .), à New-Haven (Conn,) et à Morgen Parle (111.)
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Quant aux publications périodiques, les premiers travailleurs choisirent particulièrement, pour insérer leurs articles, les Proceedings of the American oriental Society 1 et la Bibliotheca sacra; mais bientôt, en dehors des cercles scientifiques, un grand intérêt pour ces études se manifesta dans les journaux, comme le New-York Journal of Commerce, Y Indépendant, etc. Le Dr Paul Haupt imprime encore dans cette direction une activité féconde et donne des articles à Y American Journal of Philology, YHebraïca et YAndover Review1 2. Les périodiques hebdomadaires tels que la Nation (New-York), V American (Philadelphie), contiennent régulièrement des articles sur les
1 A partir du m* vol.. 1852,
2 P. Haupt. The so-called luoman’ s language of the ancien t Babylonians ; Johns Hopkins University Circular. — The babylonian wûinan’s language; Am Jr. of Phil., v. 68. — The language of Nimroud the Kushite (Review of Delitzsch's Kossâer); Andover Rev july 88-98. — Assyrian phonology with especial référencé to Hebrezu; Hebraica, 1, 170-181. — Watêh ben Ha\ael ; Hebraïca, 1, 217-231. On the eiymology of Mûtnûnû ; Hebraica, n, 4. — The arabian carnpaign of Sardanapalus ; Am, Jr. of Thil. (in press). — The batlle of Hallûle ; Audovcr Rev. (in press). — Assyrian Grammar for Coin parative purposes (in préparation).
ouvrages qui paraissent et sur les fouilles qu’on annonce. Enfin, un grand journal s’est fondé pour répandre les études orientales Les savants de l’autre côté de l’Atlantique font appel au concours de leurs collaborateurs européens. Ils ouvrent avec empressement les colonnes de leurs journaux aux études qui s’élaborent chez nous, et, pour notre part, nous essaierons d’y répondre, en applaudissant d’avance à la réussite de leurs travaux et au succès de leurs efforts.
3 The American Journal nf Archcdogy and of ihe History of the fine arts. Baltimore.
SUMER ET ACCAD
Nous avons réservé un paragraphe spécial pour traiter une question soulevée pendant le cours des travaux accomplis sur les écritures cunéiformes, parce qu’elle a jeté une certaine défiance sur la valeur des traductions assyriennes. — Quelques savants se sont trouvés en désaccord sur un simple détail; il en est résulté une polémique, d’abord timide, bientôt ardente, et qui a fini par devenir irritante. Le grand public, indifférent au sujet de la lutte, ne comprit qu’une chose, c’est que les assyriologues ne s’entendaient plus ; donc, s’ils ne s’entendaient plus, c’est que les principes de lecture n’ étaient pas acquis, et dés lors qu’on ne devait plus avoir confiance dans les traductions !
Les érudits engagés dans la discussion ne
se doutaient pas de l’impression que cette controverse faisait sur la galerie, et continuaient à échanger des articles, sans grand profit pour les études sérieuses. Il s’agissait de savoir quelle était la nature de la langue et quel était le caractère du peuple auquel on devait attribuer l’invention de l’écriture cunéiforme ?
La question était bien simple; pour moi qui n’ai pris part à la discussion que d’une manière indirecte, je crois avoir conservé toute mon indépendance et pouvoir m’expliquer franchement sur les prétentions des parties.
Dés le début des études assyriennes, on s’aperçut que les valeurs attribuées aux signes assyro-chaldéens ne donnaient pas toujours des articulations en rapport avec l’idiome sémitique que l’ensemble des textes avait fait connaître.- — Ces groupes étaient-ils des idéogrammes ? — Non; car dans quelques circonstances on les voyait subir des flexions suivant des régies encore inexpliquées. — C’étaient donc des mots, débris d’une langue inconnue, introduits dans les textes et que la comparaison des passages identiques ou
SUMER ET ACCAD
parallèles servait à faire comprendre. Tout le monde était d’accord sur ce point.
J’avais nommé ces expressions Allophones 1 , sans rien préjuger sur les langues auxquelles elles appartenaient, et j’en avais dégagé la signification en les traitant comme de simples idéogrammes ; c’était, du reste, par ce procédé qu’on pouvait alors les traduire. Bientôt on se demanda d’où elles venaient et la discussion commença lorsqu’on voulut donner un nom à la langue à laquelle il fallait les rattacher. O11 savait que le système graphique assyro-babylonien servait à écrire, non-seulement l’assyrien de Ninive et de Babylone, mais encore le susien, l’arméniaque, sans compter le méde de la 2e colonne de Persépolis. O11 pouvait donc penser que ces expressions étaient empruntées à un idiome encore inconnu, et on le chercha parmi ceux des populations primitives dont les titres des rois d’Assyrie avaient conservé le souvenir ? Or, les antiques souverains de la Babylonie s’intitulaient rois
1 Voy. Inscriptions de Hammourabi, p. 30,
de Sumer et d’Accad ; donc cette langue devait appartenir à l’un ou à l’autre de ces peuples. — Les uns se prononcèrent pour Sumer, les autres pour Accad.
Rappelons, pour comprendre la discussion, comment les savants expliquent l'origine du système graphique assyro-chaldéen.
Il est admis des deux côtés que l’écriture cunéiforme provient d’un hiéroglyphe altéré ' . Or ce hiéroglyphe avait un nom chez le peuple inventeur, et ce nom avait imprimé sa valeur initiale au signe phonétique. Dés lors, il fallait chercher parmi les peuples qui se servaient de l’écriture cunéiforme celui qui avait des idéogrammes dont la valeur phonétique fût en harmonie avec celle des signes syllabiques2. Cette harmonie n’existe pas dans les textes assyro -babyloniens ; le peuple inventeur ne pouvait donc parler une langue sémitique.
1 Cette écriture n’a rien de commun avec l’écriture chinoise ; nous croirions inutile de le faire remarquer, si ce n’est que cette hypothèse, proposée à l’origine et abandonnée depuis longtemps, a été reprise par quelques savants des Etats-Unis.
2 C’est ce qui a lieu pour l’écriture égyptienne.
SÜMER ET ACCAD
M. Oppert avait résumé dans une communication insérée dans le tome Ier des Comptesrendus de la Société française de Numismatique et d’ Archéologie ses recherches sur l’origine de l’écriture cunéiforme; il avait admis, comme les autres érudits, qu’elle devait avoir été inventée par un peuple d’une origine étrangère qu’il désigna sous le nom assez vague de Casdoscythique. En Angleterre, Sir H. Rawlinson avait mis en avant celui de Proto-Chaldéen et le Dr Hincks celui d ’Accadien, en s’appuyant sur un des deux noms qui figurent au nombre des titres des anciens rois de Chaldée.
Le second volume des Inscriptions, publiées par les Trustées du Musée Britannique, parut contenir les éléments de la discussion dans la signature des tablettes bilingues de la Bibliothèque d’Assur-bani-pal. C’est sur ces textes qu’on s’appuya départ et d’autre1. — F. Lenormant, se mêlant alors au débat, adopta la désignation d 'accadien proposée par les Anglais, et, avec une grande hardiesse et une sorte de
1 J. Oppert, Etudes Sumériennes, 1876. — J. Halévy, Études sur les documents philologiques assyriens, 1878.
témérité, il dressa la grammaire de cette langue inconnue; il indiqua la formation des mots, les flexions des substantifs, le rôle des pronoms, les conjugaisons. En se basant sur la simple apparence extérieure que présentaient les signes de l’écriture, il finit par conclure que cette langue devait prendre place parmi les idiomes agglutinatifs de la famille groupée sous le nom de touranienne.
F. Lenormant consacra à ce sujet un long travail ! qui ne comprend pas moins de trois gros volumes in-40. Dans le premier, qu’il écrivait au château de Bossieu en novembre 1872, il s’efforça d’établir le caractère de l’idiome et d’en reconstituer la grammaire et le vocabulaire, en s’appuyant sur les tablettes philologiques de la Bibliothèque de Ninive. — Le deuxième volume, écrit en 1874, comprend un choix de documents qui présentent la traduction du texte accadien en assyrien, tantôt en regard l’un de l’autre, tantôt sous la forme de traductions interlinéaires; l’au-
1 Lettres assyriologiques, Seconde série. — Etudes Accadiennes. Paris, 1873-1879.
SUMER ET ACCAD
teur donnait en même temps une traduction parallèle des deux textes. — Enfin le troisième volume, publié en mars 1879, renferme des textes accadiens avec une traduction et un commentaire sous forme d’introduction.
M. Oppert, d’accord avec F. Lenormant et les savants anglais sur la contexture de la langue, repoussa d’abord le nom d ’accadien qu’on lui attribuait et proposa celui de sumérien ’, parce que dans la formule qui termine les tablettes bilingues et qui renferme les titres de rois de Sumer et d’Accad, le nom d’Accad lui parut représenter l’élément sémitique 1 2 3, et celui de Sumer, l’élément touranien ?.
La discussion était engagée lorsque M. J. Halévy intervint dans le débat; il attaqua à la fois F. Lenormant et M. Oppert, et dans un article du Journal Asiatique , il essaya de dé-
1 Etudes Sumériennes. Extrait du Journal Asiatique, 1875.
2 L’idéogramme d’Accad semble être formé de celui d Assur superposé à lui-même. -
3 Voyez une note du Journal Asiatique, vne sérié, II, janvier ! 87 3 , p. 114. — Voyez surtout Etudes Sumériennes. Extrait du Journal Asiatique. Paris, 1873.
montrer la non-existence des prétendus Touraniens de la Babylonie ; il sapait par la base le système de l’un et de l’autre
« Depuis plus de vingt ans, dit-il, les assyriologues admettent unanimement que le sud de la Mésopotamie et surtout la Babylonie auraient été primitivement habités par une population touranienne, parlant une langue qui se rattacherait au groupe ougro-finnois-turc ; que ces Touraniens, nommés Accadiens par les uns, Sumériens par les autres, auraient inventé le système d’écriture cunéiforme et initié les tribus sémitiques, arrivées après eux dans la même région, aux arts les plus indispensables
de la vie civilisée .
« Dans le groupe nombreux des savants qui cultivent actuellement l’assyriologie, le touranisme primitif de la civilisation babylonienne est regardé comme un fait acquis à la science. . . .
« Je me suis servi des résultats des déchiffrements pour démontrer que les textes en question, loin d’être rédigés dans une langue
r Recherches critiques sur l’origine de la civilisation babylonienne. Extrait du Journal Asiatique. Paris, 1876.
SUMER ET ACCAD
touranienne, sont des textes assyriens, écrits dans un système d’idéographisme qui, à cause de son antiquité, a été censé plus sacre que l’écriture purement phonétique »
D’après la théorie de M. Halévy, ce que nous nommons l’assyrien reste l’assyrien, mais ce que l’on nomme le sumérien ou l’accadien ne serait que le résultat d’une convention. Les combinaisons de l’écriture se composeraient de l’emploi de toutes sortes de valeurs appliquées aux mêmes signes. Les unes donneraient une lecture démotique ou publique, les autres une lecture hiératique ou secrète que M. Halévy nomme l’allographie assyrobabylonienne 1 2. Pour comprendre cette dernière, il faudrait donc retrouver, à travers les ambages d’une cryptographie dont on ne saisit pas la loi, cette même langue assyro-chaldéenne que nous connaissons? Cette hypothèse ingénieuse peut être appliquée avec plus
1 Recherches critiques sut l’origine delà civilisation babylonienne, pp. i et suiv.
2 Aperçu grammatical de V allographie assyro -babylonienne. Tire du 2e vol. des Travaux du Congrès des Orientalistes. Leyde, 1SS4.
ou moins de bonheur à quelques courtes formules de prières, mais elle ne se soutient pas en présence des contrats d’intérêt privé du règne de Hammourabi, et elle tombe devant les inscriptions royales gravées sur les statues et les grands cylindres de Tello. On admet difficilement, en effet, que des particuliers aient choisi, pour écrire leurs conventions, un scribe qui se serait complu à rédiger des actes avec un système graphique inconnu aux parties contractantes, et qui, dés lors, leur en eût rendu les clauses inintelligibles. On n’admet pas non plus que les rois de Tello aient raconté l’histoire de leurs exploits à l’aide d’une écriture que leurs sujets n’auraient pu déchiffrer.
Cependant le système de M. Halévy avait la prétention de mettre tout le monde d’accord : pas d'accadien, pas de sumérien, pas de langue touranienne, seulement des idéogrammes, toute une Cryptomanie 1 à l’usage des prêtres. Ceux-ci auraient employé de préfé-
i Etude sur les documents philologiques assyriens, dans les Mélanges de critique et d’histoire, p. 247, Paris, 1S83.
SUMER ET ACCAD
rence les valeurs idéographiques dans les formules magiques et conjuratoires dont ils croyaient rehausser l’efficacité par la vertu mystique de l’écriture
La discussion ainsi engagée, il en résulta une polémique ardente qui n’a pas ébranlé les convictions de chacun, ainsi que cela arrive toujours, et qui surtout n’a rien changé aux faits.
Nous devions mentionner cet incident, parce que M. Halévy, en appliquant sa connaissance de l’épigraphie orientale aux textes assyriens les plus ardus, a fourni quelques bonnes indications sur l’importance de l’étude des Syllabaires et d’heureuses traductions des documents assyriens, consacrés aux incantations et à la magie 1 2.
Tandis que la question s’agitait au point de vue philologique sur le nom à donner à cette langue inconnue , on faisait appel aux renseignements de l’Ethnographie. Les rares
1 Recherches critiques, p. 3 .
2 Documents religieux de l’Assyrie et de la Babylonie. Texte assyriçn (en caractères hébreux ). Traduction et commentaire ■ Pai is , 1882.
spécimens de l’art de cette époque éloignée nous révélaient des types étrangers aux Sémites, des Touraniensà la taille petite, trapue, aux pommettes saillantes, au nez écrasé. On faisait intervenir M. de Ujfalvy1 dans le débat et chacun se disputait son jugement 2.
Pour combattre la possibilité de l’existence d’une langue et d’une civilisation antérieures à l’occupation sémitique, on invoquait enfin l’absence de monuments artistiques. « Si cette langue a existé, disait M. Halévy, si elle a eu cette grandeur que vous lui supposez, le peuple qui la parlait a dû laisser des traces ; où sont les ruines des monuments qu’il a élevés ? Où sont ces temples, ces palais, ces statues que vous pouvez mettre en regard des monuments assyriens pour en démontrer la
1 Ujfalvy (Ch. E. de), Principes de phonétique dans la langue finnoise. Dans les Actes de la Société philologique , 2, vi, n° x , 1875.
2 Lenürmant (F), Les principes de comparaison de l’accadicn et des langues touraniennes. Extrait de la Revue de philologie et d’ethnographie , Paris, 1875. — Oppert, Sumérien ou accadicn ? Lettre à M. Ch. de Ujfalvy. Extrait de la Revue de philologie et d’ethnographie . Paris, 1876.
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différence. L’art touranien, où est-il? A-t-on jamais démontré l’existence d’un art touranien 1 ? » C’est ainsi que la question philologique, se déplaçant pour ainsi dire, appelait comme juges les artistes et les archéologues.
La solution ne s’est pas fait attendre. Le développement artistique de cette période lointaine nous est désormais attesté par les monuments que les fouilles de M. de Sarzec ont exhumés de la Mésopotamie-Inférieure, et se trouve aujourd’hui à l’abri de toute discussion. C’est bien l’art qu’on cherchait et qu’on niait en même temps. Nous l’avions pressenti, et nous avons souvent répété dans tous nos ouvrages qu’il ne fallait pas se presser, et qu’un coup de pioche dans la Mésopotamie- Inférieure pourrait fournir à lui seul plus de clartés que tous les raisonnements et toutes les hypothèses. Ce coup de pioche, c’est M. de Sarzec qui l’a donné, et déjà une partie de ce qu’il a mis au jour offre un résultat qu’il faut
i J . Halévy, Recherches critiques, etc . , p . 21 ,
avoir désiré, attendu comme nous l’avons fait, pour en goûter tout le prix » .
Les opinions ne s’affirmaient pas moins de part et d’autre avec une grande ténacité ; les recueils périodiques de cette époque en font foi. Pour répondre à une assertion de M. Halévy, contenue dans un article du Journal Asiatique de juin 1874 2 , qui niait l’existence d’une population touranienne dans la Babylonie, F. Lenormant publiait un volume de 455 pages in-8° 5.
Les discussions se sont enfin localisées; M. Halevy est resté seul de son opinion, et 1 appui ephemere de Stanislas Guyard est demeure sans effet 4. Les savants, étrangers à ces luttes, travaillaient toujours au déchiffrement
1 Recherches sur la Glyptique Orientale , ire partie, p. 223. Paris,
2 Observations critiques sur les prétendus Touraniens de la Babylome. Dans le Journal Asiatique , juin 1874,
3 La langue primitive de la Chaldée et les Idiomes touraniens. Etude de philologie et d’histoire, suivie d’un vocabulaire accadien. Paris, 1873.
4 La question Suméro-Accadienne. Dans la Revue de l'Histoire des Religions, 1881.
SUMER ET ACCAD
des textes, et préoccupés des difficultés que ces mots étrangers opposaient à la science, les soumirent à une analyse plus rigoureuse. L’Allemagne, sceptique à l’origine, circonspecte dans la marche de ses premiers travaux, découvrit bientôt que la discussion de nom était puérile. Les philologues signalèrent, en effet, une différence dans les flexions et déterminèrent l’existence de deux idiomes qu’on avait confondus jusqu’alors, l’accadien et le sumérien, l’un et l’autre distincts de l’assyrien '.
Est-il surprenant qu’il en soit ainsi? L’écriture cunéiforme n’a-t-elle pas servi à tous les peuples de la Haute-Asie, et dans ce pays traditionnel de la confusion des langues doiton s’étonner d’en trouver plusieurs ?
En Angleterre, les travaux ont marché dans la même voie, et M. Th. Pinches, dans un
i Sa'ïce, The languages of the cuneiform inscriptions of Elam and Media , dans les Trans, of the Soc. ofbibl. Arch., vol. III, part 2, p. 465-485, 1874. — Hommel (F.) Sumir et Accad, dans l 'Acadeiny, 20 mai 1882, traduit et publié par M. E. Babelon dans les Annales de philosophie chrétienne, 1882. — Haupt (P.), Die Sumcrisch 'Accadische Sprache. Berlin, 1882. — Schrader (E), Ist das Akkadische de? Keilinschriflen eive Sprache oder eine Schrifl ?
rapport sur l’état des études des inscriptions de l’Assyrie et de la Chaldée 1 , relève l’emploi de quatorze idiomes différents écrits avec les caractères cunéiformes, parmi lesquels sont compris, comme dialectes distincts, le Sumérien et l’Accadien! — Je n’insisterai pas; la question est épuisée, et nous sommes ainsi délivrés du cauchemar accadien 2, qui a trop longtemps hanté l’esprit de certains savants et troublé leur imagination .
1 Report on the progress of cuneiform researches from the Transactions of the philological Society. — 1882-1884.
2 Halhvy, Mélanges de critique et d’histoire. — Etude sur les documents philologiques assyriens, p. 364. — Observations sur les noms de nombre sumériens , p. 421.