EVOCATION
VERS ÉCRITS DANS VINGT ANS d'iGI.
Qui n'a pas dans son existence Un souvenir doux à cacher, Qui résiste avec persistance Aux efforts que l'esprit fait pour l'en arracher ?
Quand, la mémoire aidant, on regarde en arrière, Rempli de regrets superflus, Aux temps heureux de sa carrière
Que de beaux jours on voit. ..qui ne reviendront plus !
Je vois, au printemps de ma vie, Je vois dans un rayon se dresser devant moi
Un nom, une image chérie Qui jadis posséda mon amour et ma foi.
Ses grâces, sa beauté, son esprit, sa jeunesse
M'avaient enchaîné sur ses pas.
Puis, un jour, son regard tout chargé de tendresse
M'avait dit : ne me quitte pas !
J"allais livrer à l'espérance Le cœur de cette enfant qu'un hasard me donnait, Quand, touché par la main de ma propre souffrance Je repoussai soudain le mot qu'elle disait.
Dieu me garde, lui dis-je, au bord de cette abîme Où vous passez cueillant les roses du chemin, Dieu me garde d'aimer ! Votre amour est sublime Mais on ne conduit pas le bonheur par la main.
Le part que le ciel me réserve Demande à lïncerlain le pain de chaque jour : Je suis fait pour lutter ; que mon travail me serve, Il ne pourrait jamais mériter votre amour.
Ils s'envolent si vite, hélas! les chants de l'âme! Tant de maux font couler la source de nos pleurs! Oh ! conservez en vous jalousement la flamme Qui s'éteindrait dans les douleurs !
Car tout change ici bas ! — L'espoir et l'amourmême Meurent ensevelis au fond du souvenir ! Ou, quand malg.é le sort, on s'abstine et l'on aime C'est pour pleurer, c'est pour souffrir !
LES LAURENTIENNES 6l
N'aimez pas! N'aimez pas Tinfortuné poëte ! Comme Toiseau, son frère, il ne peut que chanter. Laissez-le seul errer dans sa marche inquiète : Enfant, d'autres amours viendront vous consoler...
Je lui parlai longtemps
Le monde est un empire
Oii régnent la vertu, le talent, la beauté : Ce fût pour lui bientôt que brilla son sourire. Moi, j'avais reconquis ma triste liberté.
Ils sont bien loin ces jours d'ivresse. Qui sait si de mes yeux je pourrai la revoir? Tout en traçant ces vers, son image se dresse, Je revois mon passé comme dans un miroir !
Qui n'a pas dans son existence Un souvenir doux à cacher.
Qui résiste avec persistance Aux efforts que l'esprit fait pour l'en arracher?
septembre 1864.