II. L'ÉLÉMENT HISTORIQUE DANS Girard de Roussillon
IV. Girard de Roussillon et les abbayes de Pothières et de Vézelay.
V. Conclusion. Que la légende de Girard de Roussillon tire son origine et son explication du pèlerinage de SAINTE Marie-Madeleine a Vézelay.
Le seul poème ancien que nous possédions sur Girard de Roussillon date de 1150 au plus tôt, de 1180 au plus tard. C'est une chanson de dix mille vers de dix syllabes, écrite en un dialecte intermédiaire entre le français et le provençal '. Elle n'est qu'un remaniement d'une plus ancienne chanson perdue, et elle a été à son tour renouvelée en vers et en prose au
1. Elle a été publiée par Francisque Michel, Gérard de Roussillon, chanson de geste publiée en provençal el en fran- <;ais d'après les manuscrits de Paris et de Londres, Paris, 18.^6 ; par Conrad Hofmann, Girarfz de Rossilho nach der Pariser Handschrift, Berlin, 18r»rj-1857 ; par W. Foerster, Girarl de Rossillon nach Oxford Canonici 63, au tome V (1880) des Romanische Studien ; voyez, dans le même tome, J. Stiirzinger, Der Londoner « Girart » mit Bemerkungen. On en a une traduction en prose moderne : Paul Meyer, Girart de Roussillon, chanson de geste traduite pour la première fois, Paris,
xiv*" siècle et au xV siècle ' ; mais nous pouvons sans donimag'e négliger ici ces répliques tardives et nous en tenir à une analyse du vieux poème du xu*^ siècle.
Analyse du poème.
Il raconte les longs démêlés qui opposèrent Charles, roi de France, à Tun de ses vassaux, Girard de Roussillon. Les possessions de Girard sont immenses : le roi tient le Nord de la France, son adversaire la Bourgogne et toutes les terres au sud de la Loire ; quand leurs armées se rencontrent, ce sont les deux moitiés de la France qui se heurtent.
Leur haine naît d'une rivalité damour. Voici en quelles circonstances. Le roi et Girard ont combattu ensemble les Sarrasins devant Rome et les ont vaincus. En récompense, l'empereur de Gonstantinople, de qui Rome dépend, leur a promis ses deux filles. Girard,, accompagné du pape et d'une troupe nombreuse, va à Constantinople chercher les deux princesses. Il est convenu, par un accord solennel, que l'aînée, Berthe, épousera le roi ; la cadette, Elissent, épousera Girard.
Tandis que le pape et Girard, escortant les fiancées,, reviennent de Constantinople à petites journées, des
1. On trouvera sur ces renouvellements des indications àansla Bibliographie des chansons de geste, par Léon Gautier,, Paris, 1897.
messao-ers prennent les devants pour annoncer au roi Charles, resté en France, le succès de l'ambassade : « Ils t'ont donné l'aînée ; à Girard, la cadette ; et, si l'aînée est belle, la cadette l'est plus encore. L'homme le plus farouche, le plus triste, ne peut la regarder que son cœur ne s'apaise. — Je choisirai la meilleure », dit Charles ; et sans plus tarder, il monta à cheval ; dès ce moment il désira la fiancée de Girard.
Venu à Bénévent, le roi y trouva le cortège. Les deux jeunes filles étaient assises l'une auprès de l'autre dans le cloître, quand il entra. A sa vue, Berthe prit peur ; Elissent, la fiancée de Girard, se leva, rougit, et s'inclina profondément. Charles la prit, l'embrassa une fois et l'assit près de lui. Il eut le cœur touché de sa beauté, et rit. « Sire, dit l'abbé de Saint-Denis, cette autre est ta femme, tu es engagé avec elle ; nous l'avons juré dans son pays. — Par mon chef, dit Charles, c'est moi qui décide. Si là-bas Girard a fait les parts, ici je choisis. » Et l'abbé répondit : « Sire, vous avez dit une malheureuse parole » (§ 14) i.
Malheureuse, en effet, car c est elle qui allumera entre Girard et lui des guerres sans fin. Girard a appris l'offense que le roi lui fait. Il veut le défier sur l'heure ; le pape et les barons tentent de le calmer, et, durant ce débat, Berthe, délaissée par le roi, s'assied sous un olivier et pleure : « Chétive ! dit-elle, maudite soit de Dieu la mer, et la nef qui m'a fait aborder en ce
1. Ces indications de paragraphes renvoient à la précieuse traduction de M. Paul Meyer. que nos citations reproduiront à l'ordinaire.
6 LA LÉGKNDR DE (ilRAIlD DE ROUSSILLON
pays ! Mieux aimerais-je être morte là-bas que vivre ici ! »
Le roi s'obstine dans son caprice, Girard dans son droit. Le pape j)ropose pourtant un accord : que Girard crde à son rival la princesse qu'il convoite ; mais qu'en retour le roi le tienne désormais quitte de son tief, en sorte que Girard cessera d'être son vassal. Girard proteste d'abord qu'mie telle convention serait une honte pour lui ; peu à peu, sur les prières du pape et des barons, qui prévoient les horreurs de la guerre, il en accepte l'idée. Il veut seulement éprouver d'abord Elissent, cette princesse qui était, qui est encore sa fiancée. Il la prend à part devant deux témoins et lui dit : « Qui préférez-vous, damoiselle, moi ou ce roi ? — Si Dieu m'aide, cher seigneur, j'aime mieux toi. » Il répond : <( Si vous m'aviez dit un mot orgueilleux ou déplacé, jamais ce roi ne vous tiendrait à ses côtés. Or prends-le, damoiselle, je te l'abandonne ; et je prendrai ta sœur pour l'amour de toi. »
L'accord est donc conclu. II fut juré que jamais il ne serait reproché à Girard comme une honte. Girard est relevé de son hommage. Cependant le roi demande une concession légère : il ne prétend plus rien sur les fiefs de son rival ; il voudrait pourtant conserver le droit de chasser dans le bois et dans la plaine qui avoisinent le château de Roussillon, près de Châtillonsur-Seine. Girard y consent. Alors le pape mena vers Girard la princesse Berthe, devant toute la baronie assemblée. (> Elle se jeta aux pieds de Girard et lui baisa le soulier. Le comte la releva, la prit entre ses
bras, et la colère qu'il avait au cœur s'éteignit. Il l'épousa et, par la suite, il eut d'elle bon service et douce consolation et devint si humble de cœur qu'il demeura fermé à orgueil et à malice. Plus il la connut et plus il l'aima. » Cependant le roi épousait Elissent ; les deux rivaux réconciliés rentrèrent en France avec leurs femmes.
Au jour où ils se séparèrent pour regagner chacun son château, Girard prit à part la reine Elissent, sous un arbre. Avec lui, il mena deux comtes et Berthe, sa femme : « Femme de roi, dit-il, que pensezvous de l'échange que j'ai fait de vous? Je sais bien que vous me tenez pour méprisable. — Non, seigneur, mais pour homme de valeur et de prix. Vous m'avez faite reine, et ma sœur, vous l'avez épousée pour l'amour de moi. Ecoutez-moi, vous, comtes Bertolai et Gervais ; et vous, ma chère sœur, recevez-en la confidence, et vous, surtout, Jésus, mon rédempteur : je vous prends pour garants et témoins que par cet anneau je donne à jamais mon amour au duc Girard. Je lui donne de mon oscle la fleur, jjarce que je l'aime plus que mon père et plus que mon mari ; et, le voyant partir, je ne puis me défendre de pleurer. » « Dès ce moment, ajoute le poète, dura toujours l'amour de Girard et d'Elissent, pur de tout reproche, sans qu'il y eût entre eux autre chose que bon vouloir et entente cachée. Et pourtant, Charles en conçut une telle jalousie que, pour un autre grief dont il chargea le duc, il se montra farouche et irrité. Ils en firent bataille par les plaines herbues... (§ 38) »
Le roi Charles est plein de rancune. Girard l'a tenu
trop serré, quand il a cxig-é d'êlrc relevé de l'hommag-e. Du moins Charles, on se le rappelle, a eu la précaution de se réserver un droit de chasse aux abords du château de Roussillon. Un jour donc, sous prétexte d'exercer ce droit, venant de Golog-ne, il traverse les Ardennes et l'Argonne, accompag-né d'une troupe redoutable et vient camper près de Châtillonsur-Seine, devant le château de Girard. A voir Roussilon si fort et si beau, il le convoite : il somme son ancien vassal de le lui rendre, offrant pourtant de lui en laisser la jouissance. Girard refuse, et c'est le commencement de leurs luttes. Charles tient le siège tout un été, sans succès ; mais un traître lui ouvre de nuit les portes du château. Girard, réveillé par les agresseurs, n'a que le temps de s'armer et de s'enfuir par une poterne basse dans les ténèbres. Poursuivi, blessé, il échappe et s'enferme dans Avignon (§ 70).
Il possède trois cents autres châteaux et trente cités seigneuriales ; il peut donc soutenir la guerre. Mais il ne daigne pas encore convoquer tous ses vassaux ; il se borne à rassembler vingt-cinq mille hommes et marche avec eux vers Roussillon. Il vainc le roi à Belfau (§ 79) et à Fierenause (§ 87), lieux qu'on ne sait pas identifier, mais que le poète se représente comme proches de Châtillon ; il reconquiert son cher château, tandis que le roi, irrité, se retire à Orléans, où il rassemble cent mille boucliers. Girard cède aux conseils de modération de ses barons ; il envoie le plus sage d'entre eux, son jeune neveu Foulques, offrir un accord à Charles. Mais Charles répugne à traiter avec son ancien homme-lige, aujourd'hui son
vainqueur. C'est alors, au cours du long débat qui s'engage devant le roi, que le poète introduit ^ un personnage, important pour la suite de l'action : le duc Thierry d'Ascagne (§ 111).
Thierry d'Ascagne, beau-frère du roi, est un vieillard centenaire qui a des griefs anciens et graves contre la parenté de Girard : jadis le père de Girard, Drogon, et son oncle Odilon, l'ayant vaincu, l'ont dépouillé de sa terre, et forcé à traîner sept ans en exil une vie misérable. Maintenant, revenu à la cour du roi, il hait toujours Drogon, Girard et son lignage ; pourtant, parce ([u il a le cœur haVit et juste, il conseille au roi de cesser la guerre.
Le roi dit en sa rancune :
« Voyez-vous par ces prés cette forêt de lances, ces hauberts ? Avec tout cela je ferai à Girard deuil et tourment. Ne croyez pas que je lui laisse sa terre ! Je ne laisserai subsister ville sur sol ni arbre fruitier que je ne déracine. . . »
Et Thierry répondit :
« Roi, Dieu t'a rendu fou ! . . . Ce n'est pas que je veuille du bien à Girard : son père Drogon et son oncle, le comte Odilon, m'enlevèrent jadis ma terre; sept ans j'ai été proscrit, vivant dans les bois épais, travaillant de mes mains pour vivre, quand le roi Charles m'en tira par sa merci. . . Mais, pour nul ennemi que j'aie, je ne dois commettre de félonie ou hésiter devant le droit, car quiconque fausse le droit est un traitre, et la cour où il est tombe en interdit. C'est pour toi, Charles, que je le dis, toi qui repousses le
1. Ou plutôt il le met ici en relief; car il a déjà présenté incidemment Thierry aux § 41 et 101.
10 LA LÉGENDE DE GlUARD DE ROUSSILLON
droit, toi <iui écoules et regardes et ne vois rien, non plus que les Juifs ne voyaient le Messie qu'ils crucifièrent ! »
Malgré ces conseils du vieil ennemi de Girard, le roi garde sa colère. Alors le messager Foulques convient au nom de Girard que les deux adversaires videront leur querelle par bataille en tel lieu désigné, à tel jour. Le lieu choisi est la plaine de Valbeton, là où coule la rmère d'Arsen (§ 126). Celui des deux rivaux qui sera vaincu prendra le bourdon de pèlerin et s'exilera outre-mer.
Au jour dit, Charles et Girard, à la tête de deux armées puissantes, se rencontrent à Valbeton, et cette bataille, que le poète a décrite avec fougue, fut illustre au moyen âge à légal de celles des Aliscamps, d'Origny et d'Aspremont. Le vieux Thierry d'Ascagne, celui même qui tout à l'heure conseillait la paix au roi, y tua de sa main son ennemi Drogon, père de Girard, et blessa mortellement Odilon, oncle de Girard- La bataille dura tout un long jour de mai, et resta indécise : car, le soir, par un miracle de Dieu, un orage éclata, fort, fier et horrible ; des flammes descendirent du ciel pour s'abattre sur le gonfanon du roi et sur le gonfanon de Girard : les deux enseignes tombèrent en charbon. A la vue de ces signes que Dieu leur manifeste, les combattants se troublent, arrêtent la lutte ; toute la nuit ils gardèrent les hauberts endossés (§ 169).
Le roi envoie deux messages à Girard pour lui offrir une entente. Girard hésite. 11 n'a pas été vaincu, il se rappelle les outrages qu'il a subis, et comment c'est
le roi qui a repoussé naguère son message de paix et qui a voulu cette bataille ; surtout, son père Drogon vient d'être tué par le duc Thierry d'Ascagne ; son oncle Odilon se meurt, frappé par le même Thierry. Que faire? Sur l'avis de l'un de ses barons, il va trouver son oncle Odilon, qui est couché dans une tente, et qui, sentant la mort venir, attend qu'on lui apporte, pour la revêtir comme sondernier vêtement, la robe des moines de saint Benoît. Girard demande conseil au moribond : « Beau neveu, répond-il, fais accord avec le roi, de bonne grâce, sans débat. — Moi ! comment pourraisje aimer un roi aussi félon, quand il a pris pour conseiller Thierry d'Ascagne, qui a tué mon père, et qui t'a tué aussi? Jamais je ne ferai hommage à Charles de chose qui soit mienne, à moins qu'il me fasse de bonnes conditions et qu'il chasse Thierry de son royaume. — Je ne te ferai pas un long sermon, dit le mourant... Tu as peu de sens et le jugement fou. Depuis que Dieu mis en croix reçut le martyre, on n'a point vu si grand malheur arriver par un homme, ni journée plus meurtrière. Tu en as sur la conscience un péché plus grand qu'on ne pourrait le conter, qu'un clerc ne saurait l'écrire. Fais accord avec le roi... Maintenant, vous ne m'entendrez plus parler sur ce sujet. Je désire l'habit de l'ordre de saint Benoît » (§ 177).
Girard n'ose plus refuser la paix ; mais il y met une condition : c'est que le meurtrier de son père et de son oncle, Thierry d'Ascagne, en sera exclu et qu'il partira pour l'exil. Charles s'y refuse d'abord, ne voulant pas sacrifier son vieux compagnon. Et Thierry s'écrie : « Ne plaise à Dieu que personne fasse guerre
il cause de moi ! Il y a cent ans que je suis né et plus, je crois ; j'ai le poil blanc comme neige. Chassé "de France à grand tort, j'ai traversé la mer et sept ans je suis resté en exil. J'y retournerai, avec lapermission du roi, lui laissant mes trois lils, Aymon, Aimeri, Audefroi. Quand Girard sera réconcilié avec Charles, vous, mes amis et seigneurs, priez-le pour moi, car je yeux me mettre entièrement à sa merci.' » Alors la paix fut conclue. L'exil de Thierry fut fixé à cinq ans, moyennant quoi Girard se mit aux pieds du roi, jura son hommage, déclara qu'il renonçait à toute rancune et donna au roi le baiser de paix (v^ 187).
Girard retourna à Roussillon « et fit faire je ne sais ■combien de moutiers, qu'il remplit de moines et de reliques ». Pendant ces cinq années, il redevient l'ami ■du roi, l'aide dans ses guerres contre les Sarrasins, contre Raimbaut le Frison et d'autres ennemis. Ainsi dura bien leur entente soixante mois. Le terme arrive «nfin de l'exil de Thierry. Il rentre à la cour de Charles, avec la permission de Girard, qui lui pardonne ses torts anciens. Il rentre, et les vieilles discordes se réveillent.
Girard, en effet, a pardonné ; mais non les autres membres de son lignage. Ses cousins, Boson d'Escarpion et Seguin, fils d'Odilon, attirent dans une embuscade deux des fils de Thierry d'Ascagne, à Saint-Germain-des-Prés, et les tuent. Ils tuent aussi le vieux Thierry. Par là recommencèrent des guerres atroces (§212).
Girard n'était pour rien dans cette trahison ; mais le roi l'en rend responsable. Comme le duc se dirige
vers Roussillon pour s'y mettre en sûreté, Charles permet à ses ennemis de lui dresser sur sa route une embûche, qu'il évite, mais dont il garde rancune. Par représailles, un cousin de Girard, Foucher^ qui joue dans le poèrne un rôle d'enchanteur et de larron analogue à celui de Maugis d'Aigremont, s'en va de nuit piller le château royal. Excités par ces torts réciproques, Girard et Charles ne peuvent plus que reprendre leur guerre. Charles ordonne à son vassal de venir à sa cour se justifier par combat judiciaire du meurtre de Thierry ; Girard, qui se sait innocent, se refuse à cette exigence et le roi envahit sa terre. « La haine dura vingt ans, jusqu'à ce que les jeunes hommes fussent devenus chenus. »
Les batailles succèdent aux batailles : Girard est défait à Verduneis (peut-être Verdonnet, canton de Laignes, arrondissement de Ghâtillon-sur-Seine, § 323) ; il est défait encore à Civaux-sur-la-Vienne (canton de Lussac, arrondissement de Montmorillon, village auprès duquel il y a de nombreux sarcophages de pierre, §403) ; à Vaucouleurs enfin. Toujours vaincu, il est peu à peu abandonné de ses vassaux, les Bourguignons exceptés ; il n'a plus assez d hommes pour les risquer en bataille rangée. Mais il harcèle le roi en des escarmouches, et, comme la desmesure s'est emparée de lui, il s'attire la colère de Dieu. C'est ainsi qu'ayant surpris cent royaux qui s'étaient réfugiés à l'abri d'une croix et qui demandaient grâce, Girard les massacra ; c'est ainsi que, mille chevaliers ayant fui dans un moutier, Girard les y brûla, avec l'abbé, les prieurs et les moines, sous les yeux de Charles (§ 414). Ces sacrilèges. Dieu les châtia.
Le roi Charles finit par acculer son adversaire dans son château de Roussillon. Long-temps il en fit le siège, sans réussir à l'enlever. Pour la seconde fois, une trahison le lui livra ; il y mit le feu, et Girard, tandis que son château flambait, s'enfuit dans la nuit, les pieds nus, en vêtements de laine, sans chausses, revêtu seulement de son haubert. 11 se réfugie à Dijon. Il y rejoint sa femme Berthe qui, elle aussi, est parvenue, protégée par Boson, à s'échapper du château (§ 433).
11 réussit à rassembler quelques troupes encore, à battre le roi sous les murs de Roussillon et à l'y enfermer. Profitant de ce succès, il envoie un moine à son ennemi pour lui proposer un accord. Mais le roi chasse honteusement le moine (i^ iG9). Alors, Girard se risque, malgré le conseil de son neveu Foulques, à livrer dans la plaine sous Roussillon une bataille rangée, la dernière. Cette fois, il est vaincu sans espoir de revanche. Son plus fidèle parent, Foulques, est fait prisonnier ; Boson, le meurtrier de Thierry, est tué (§ 495). Lui, il réussit à fuir jusqu'à Besançon, où Berthe le rejoint. Ses derniers compagnons l'abandonnent, ou sont tués, les uns après les autres, par des partis de royaux. Traqué comme une bête sauvage, n'aj^ant plus avec lui que sa femme Berthe, il se réfugie dans la forêt d'Ardenne (§ 509).
Berthe et Girard errent d'ermitage en ermitage par la forêt, jusqu'au jour où ils arrivent chez un vieil ermite, qui les remettra dans la voie du salut.
Dans une clairière de la forêt d'Ardenne, vers midi, ils trouvèrent le saint homme qui souffre pour Dieu. Il ne
ANALYSE DU POÈME lo
portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des haillons de laine sur Téchine ; il était prosterné à terre, les genoux et les coudes nus, et suppliait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières salutaires. Le saint vieillard, quand il eut achevé sa prière, se tourna vers Girard de Roussillon et s'avança, appuyé sur un bâton. « D'où êtesvous, ami ? De quel pays ? » Girard lui raconte sa destinée et lui demande conseil. L'ermite le reçoit pour la nuit, l'endoctrine, lui donne une pénitence, et, le lendemain, au lever du jour, lui dit : « Ami, avez-vous droite croyance ? — Seigneur, je mets mon espérance en Dieu. — Renoncezvous envers tous à la vengeance ? — Oui, seigneur ; envers tous, hormis le roi... Jamais je ne prendrai pénitence jusqu'à ce que je lui aie fait voir la mort de près. Si jamais je puis porter lance et écu, je trouverai moyen de me ven-, ger de lui. »
L'ermite dit : « Grand péché s'est emparé de toi. Comment penses-tu arriver jamais à te venger ? Quand tu étais un homme puissant, Charles t'a vaincu, c'est toi-même qui le dis. — Seigneur, dit Girard, je ne veux rien vous cacher... Lorsque Charles ira chasser dans les grands parcs, je sais bien les endroits où il tire à l'arc. Là, je pense me mettre en embuscade et le tuer... »
Quand l'ermite l'entendit, il s'irrita : « Je sais ce qui t'a fait tomber si bas ; c'est le même orgueil qui a précipité du ciel des anges de haute puissance. Tu étais un comte de grande valeur, et maintenant péché et orgueil t'ont fait choir, et tu n'as plus rien à toi que le vêtement que tu portes. Tu viens de m'avouer que, si tu peux jamais avoir cheval, lance et écu, tu occiras ton seigneur en un bois épais. C'est le démon qui te déçoit. J'ai peur qu'il te tue en telle disposition ; alors il te possédera tout entier. »
Quand Berthe entendit le vieillard, elle se jeta à ses pieds et les lui baisa. Elle pleura longtemps, immobile : « Sei-
gneur, par Dieu, grâce pour ce malheureux ! » L'ermite la relève et lui dit : « Je ne sais rien vous dire déplus. Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde et l'autre ! » « Ami, reprend-il, comment n'es-lu pas épouvanté ? En la jeunesse tu as employé ta fleur à mal faire, et maintenant tu veux encore tuer ton droit seigneur... Sais-tu quelle justice on doit faire d'un traître ? On doit Técarteler avec des chevaux, le brûler sur le bûcher, et là où sa cendre tombe il ne^croît plus d'herbe et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y dépérissent. » A ces mots, la dame ne peut s'empêcher de pleurer : <( Girard, repentez-vous, dit-elle. Renoncez à toute rancune envers tout homme et particulièrement envers Charles, votre roi-empereur. — Dame, dit Girard, je lui pardonne pour lamour de Dieu. » Et l'ermite l'épond : « J'en rends grâce à Dieu » (§ 517-20).
Girard a consenti à tout ce que Termite a voulu. Le prud'homme en rit de joie. Il interdit à Girard l'usag-e du cheval et des armes jusqu'à un terme fixé, jusqu'au jour où il aura fait pénitence pour ses péchés : et il lui donne part, tant qu'il vivra, en ses bonnes œuvres. En partant, Girard pleura ; l'ermite fît sur les misérables le sig-ne de la croix, les bénit et leur enseigna la route parla forêt antique. Avant qu'ils en fussent sortis, des marchands qu'ils rencontrèrent leur apprirent comment le roi avait envoyé jusque dans les pays lointains des émissaires pour tuer Girard de Roussillon. Berthe s'épouvante : a Girard de Roussillon est mort, s'écrie-t-elle, je l'ai vu mettre dans la terre. — Dieu en soit loué ! » répondent les marchands, car il faisait toujours la guerre et par lui nous avons souffert bien des maux. » Girard les entend et
ANALYSE DU POÈiME 17
s'irrite ; s'il avait eu son épée il en aurait frappé l'un d'eux. Béni soit le saint ermite qui lui a interdit de porter des armes !
Les deux fug-itifs se traînent ainsi de gîte en gîte : ils traversent des pays désolés par la guerre, où ils entendent des veuves et des orphelins maudire Girard de Roussillon. Mais Berthe réconforte le vaincu : «. Seigneur, laisse les regrets. De tout temps tuas été orgueilleux, guerroyeur et acharné pour tes intérêts. Tu as tué plus d'hommes que tu ne saurais le dire et tu as appauvri leurs enfants. Voilà que Dieu te prend en justice, le vrai justicier. Souviens-toi du prud'homme du bois de chênes, qui t'a donné pour pénitence de supporter le malheur. , . » Girard tombe malade chez un homme riche, au cœur dur, qui, la nuit de Noël, le chasse, lui permettant à peine de s'abriter sous la voûte d'un cellier. Il erre jusqu'en Allemagne. Enfin, dans une forêt, il s'engage à deux charbonniers pour leur servir de portefaix. Désormais, venu à la ville voisine, Aurillac sous Troïlon (?), il gagne son pain à vendre du charbon. Berthe devient couturière, et tous deux vivent ainsi pendant vingt-deux ans, apaisés (§ 535).
Mais un jour le souvenir de son passé chevaleresque, brusquement réveillé au cœur de Girard, le rejeta dans le « siècle ». Près de la ville, des seigneurs donnaient une fête ; confondus parmi les vilains, le charbonnier et la couturière regardaient la « quintaine » et les jeux des chevaliers. Berthe vit les vassaux jouter, et il lui souvint de jadis : jadis Girard, lui aussi, jouait à de tels jeux. Elle en eut telle douleur
J. BÉniER. — Les légendes épiques, t. II. 2
que pour un peu son cœur se serait fondu. Et (comme elle tenait son mari, à l'écart, entre ses bras), ses larmes tombèrent sur la barbe de Girard. Le comte crut qu'elle pleurait du regret de partager sa vie misérable, et il lui dit :
« Dame, je sais maintenant que tu es malheureuse d'être avec moi. Va-t'en en France, dame, dès maintenant. Je te jurerai sur les saints que jamais plus tu ne me verras, ni toi, ni tes parents. — J'entends là, dit Berthe, des paroles d'enfant. Seigneur, pourquoi parlez-vous si méchamment ? Ne plaise à Dieu le tout-puissant que je vous abandonne de ma vie ! » Et le comte la baisa. « Seigneur, reprit-elle, si vous écoutiez mon conseil, nous retournerions en France, où vous fûtes élevé. Voilà vingt-deux ans que vous en êtes sorti, et vous êtes rompu par la peine. Si vous pouvez revoir la reine à qui vous fûtes jadis fiancé, Charles son mari ne sera pas assez félon pour qu'elle ne trouve le moyen de ménager un accord qui vous sauvera. » Girard répondit : « C'est bien parlé; j'irai en France ; je suis prêt. »
Le poète ne nous avait plus parlé de la reine Elissent ^ depuis l'heure où, prenant congé de Girard, elle lui avait laissé son anneau en gage de l'amour qu elle lui gardait. Le temps est venu où elle lui montrera qu'en etfetelle lui conserve fidèlement son «tendre vouloir ».
Girard, déguisé en pèlerin, arrive avec Berthe à Orléans, où séjournent le roi et la reine ; chacun en France le croit mort depuis des années.
La nuit du vendredi-saint, comme la reine Elissent
1. Sauf une fois, au §43, où elle avait averti Girard d'avoii" à se garder contre Charles.
est venue k l'église Sainte-Croix, et qu'elle prie sous une voûte, devant un autel faiblement éclairé, le pèlerin se glisse près d'elle : « Dame, pour l'amour de Dieu qui fait des miracles, et pour l'amour des saints que tu as requis, et pour l'amour de ce Girard qui te fut fiancé, dame, je te crie merci afin que tu me viennes en aide ! » La reine lui dit : « Brave homme, que savez- vous de Girard ? Qu'est-il devenu? — Dame, si vous voyiez ici le comte Girard, dites-moi, reine, que feriez-vous ? » Elle répond : « Brave homme, vous faites grand péché en me conjurant par ce nom. Je voudrais avoir donné trente cités pour que le comte fût vivant et qu'il eût paix, et toute la terre dont il a été dépouillé. » Alors Girard, se rapprochant d'elle, lui donna l'anneau et dit : « Voyez, je suis ce Girard dont vous parlez ! » Et quand elle eut pris l'anneau, elle le reconnut bien ; il n'y eut vendredi-saint qui tînt ; sur l'heure Girard fut sept fois baisé.
Elle veille à la sûreté du pèlerin en attendant qu'elle obtienne sa grâce du roi, et trois jours après, au jour de Pâques, elle requiert de Charles qu'il pardonne enfin à son ennemi de jadis. Charles y consent : Girard n'est-il pas mort depuis des années ? Il pardonne donc, à contre-cœur, devant tous ses barons. Elissent lui baisa la bouche et le visage, puis envoya chercher le pèlerin et sa femme. Mais quand le roi eut reconnu Girard et Berthe, il devint noir de colère. Il maudit, au nom de Dieu, le pardon qu'il avait accordé.
Sa haine s'est réveillée ; pourtant il est lié par les paroles de rémission qu'il a prononcées. La reine Elis-
sent conjure Les dangers qui menacent sa sœur et son ami. Tandis que les ennemis de Girard, soutenus par Charles, dressentcontrelui de nouveaux pièges, Girard, grâce à l'appui et aux richesses (jue lui donne Elissent, rentre dans son château de Roussillon, où il est reçu à grande joie. Son cousin, Foulques, que ses ennemis tenaient en captivité depuis vingt-deux ans, est aussi délivré par l'entremise de la reine et mène ses troupes au secours du comte. Les hostilités reprennent ; mais bientôt, grâce à Elissent, une trêve est jurée pour sept ans (^ 607).
Pendant ces sept ans, Girard et Berthe eurent deux fils ; mais ils ne jouirent pas de l'aîné, qui mourut petit. C'est aussi durant cette trêve qu'ils fondèrent, à Vézelay, une abbaye, pour y recevoir les reliques de Marie-Madeleine : « La comtesse a pour la Madeleine tant d'amour et de dévotion que, de son vivant, Dieu fît de grands miracles » (i:; 613), et, par exemple, il permit à Girard de découvrir, sous les arènes d'Autun, un grand trésor, jadis amassé parles Sarrasins. Girard en abandonne une grande partie au roi et à la reine, ce qui achève d'apaiser son ennemi. Ils sont près de conclure une paix durable, et le pape, venu en France, y travaille ; mais les parents et les barons de Thierry d'Ascagne s'y opposent, et entraînent Charles, contre son cœur, dans une guerre nouvelle. Le roi fait dresser son camp dans cette même j)laine entre Chàtillon et Roussillon, où, si souvent déjà, il a combattu. Girard, de son côté, a rassemblé une armée puissante. Il ne désire que la paix : pourtant, lorsqu'il voit réunis ces beaux chevaliers qui vont combattre les roA^aux,
soudain, par un dernier et sublime revirement, le vieil homme se réveille en lui. L'ancien charbonnier redevient le duc Girard de Roussillon, plein d'orgueil et de démesure. Mais Dieu encore une fois va le châtier.
Lorsqu'il eut harang-ué ses barons, qu'il les eut baisés et remerciés, Girard monta au château, plein d'allégresse. Il s'est appuyé sur la fenêtre de la grande salle. Il regarde au-dessous de lui par les prés . Il voit tant de tentes dressées, tant de francs chevaliers bien hébergés ! Les armes étincelaient, les gonfanons déployés ondulaient au vent. « Ah ! s'écria-t-il, vallée de Roussillon, si longue et si large, où j'ai vu tant de chevaliers qui sont morts, auxquels leurs fils ont succédé, belle vallée, comme je vous vois aujourd'hui bi'illante 1 \'ous êtes le plus beau des trésors ! II faudrait avoir le cœur bien bas pour se résigner à vivre loin d'un tel baronage ! Ce n'est pas de mon plein gré que je m'en séparerai, maintenant que je l'ai recouvré. Peu s'en est fallu que les menteurs tonsurés ne m'aient assoli par leurs sermons ! » A ce moment, il vit venir à lui son fils (le derniersurvivant), qu'ilaimait avec tendresse. L'enfant étaitblond, et portait un bliaut neuf, de soie. Il n'avait encore que cinq ans. Jamais on ne vit plus beau damoisel. Le comte le prit et le baisa. Il le portait entre ses bras, et jura Dieu et ses vertus que jamais, à nul jour, l'enfant ne serait déshérité. « Et celui qui augure qu'il sera moine, ditil, est un homme mauvais. J'aime les chevaliers, je les ai toujours aimés, et, si longtemps que je vive, c'est par leurs conseils que j'agirai... Trop longtemps je me suis humilié ; désormais on ne me verra plus faire d'avances à mes ennemis ; au contraire, je les écraserai. » Il se réjouissait à la vue de son fils ; il ne savait pas quel malheur l'attendait.
Il y avait là un baron, Gui de Risnel, que Girard tenait pour le plus fidèle de ses hommes. Il eut peur de voir la g'uerre recommencer... Il promit à l'enfant un oiseau d'or, le prit entre ses bras sous son manteau, le porta dans un verger sous un arbre, lui étendit le cou comme à un agneau et lui trancha la gorge. Il le jeta, une fois mort, dans le puits de pierre, monta à cheval et partit au galop. Une fois sorti, il s'arrêta sous un orme, et s'écria : « Ah ! traître et félon que je suis, pire que Caïn, qui tua Abel ! Pour l'enfant, je livrerai mon corps à la mort. » Il descendit de cheval sous le donjon de Roussillon, devant la grande salle, et trouva le duc Girard dans la chambre, près de la cheminée. Il lui tendit son épée par la poignée, et lui rapporta de quelle façon il avait tué de ses mains le damoisel.
Le jour s'en allait, c'était le soir, et le lendemain Girard devait se mettre en marche avec son armée. Gui lui tend l'épée par la poignée : « Comte, fais de moi justice à ton plaisir. J'aime mieux mourir pendu ou brûlé que de voir recommencer cette guerre. » Le comte dit : « Fuis, traître, je ne puis endurer de te voir... » Or la comtesse Berthe entra pour se coucher. Elle vit le duc triste et sombre : « Seigneur, tu n'es pas ainsi d'ordinaire. — Dame, prometsmoi une chose. — Tout ce que tu veux, seigneur, mais dis-moi la vérité. — Ne laisse pas paraître ta douleur pour ton fils ; il est couché mort dans le puits de pierre. Fais-le retirer et porter au moutier. » Berthe ne put supporter Cette nouvelle ; elle s'évanouit. Le comte la releva, la fit asseoir : « Puisque Dieu n'a pas voulu laisser vivre notre fils, faisons de Dieu, s'il lui plaît, notre héritier. Mieux vaut lui donner que garder à notre profit. — Dieu t'en donne le pouvoir et le loisir ! » répondit la comtesse.
Le lendemain, Girard combat le roi et le vainc : Charles est même un instant fait prisonnier, puis relâché par la magnanimité de ses ennemis. Il rentre à son camp, irrité. Le pape lui prêche la paix, promettant que Girard et son allié Foulques donneront vingt chariots chargés de leur avoir pour réparer les moutiei's qui ont été brûlés, et qu'avec les terres allodiales qu'ils ont en toute franchise, ils feront vingt abbayes pour le salut de ceux qui sont morts par le glaive.
Alors Girard et toutes ses troupes, barons, comtes et chasés, s'avancèrent vers le roi, à pied et déchaux. Girard et Foulques, devant les autres, allèrent vers lui. Girard lui rend son épée par le pommeau doré, puis Foulques. Ils lui jurent hommage et fidélité, et le roi leur rend leurs fiefs à titre de biens héréditaires. Puis, ils s'humilièrent devant les fils de Thierry d'Ascagne et leur firent tous les hommages que ceux-ci voulurent. Le pape déclara séparé de Dieu quiconque recommencerait la querelle. Alors Yost se dispersa. Le roi retint Girard auprès de lui et l'emmena à sa cour, à Reims.
Quand Girard fut allé en France, la comtesse, pour lame de son fils, se mit à donner largement de son avoir. Puis, pleine d'espérance, elle se rendit à Vézelay. Elle fit construire et enrichit de son mieux le moutier de sainte Madeleine. La pauvre gent du royaume s'y rendit, à cause des grandes charités qu'elle accomplissait. Dieu, connaissant la pureté de son cœur, lui montra par des signes apparents qu'elle ne devait pas se décourager de le servir et de l'aimer, car il lui en savait gré. Un jour, elle vit un pèlerin
2''t LA LKGKNDE DE GIRARD DE ROUSSILLOiN
qui ne cessait de travailler à construire le moutier, portant de la pierre, du mortier, de l'eau dans des baquets (plus lardon reconnaîtra en ce pèlerin inconnu un ancien compagnon de guerre de Girard). Elle obtint de lui de l'aider dans sa tâche, à l'insu de tous : chaque nuit, menant avec elle son chapelain, elle allait le retrouver. Ensemble ils montaient du sable du bas de la colline. Ils faisaient ce métier depuis plus d'un mois quai\d un homme de Girard, qui avait vu Berthe s'en aller ainsi, à minuit, vers la maison du pèlerin, s'en fut à la cour du roi et dit à Girard qu'en son absence la comtesse s'était éprise de cet inconnu. Le comte se mit en embuscade, une nuit, près de la maison du pèlerin. Il le vit sortir avec Berthe, tous deux suivis du chapelain. Berthe et le pèlerin portaient un sac suspendu à une perche. Une lueur plus vive que celle d'une torche descendait du ciel sur la comtesse. Girard vit 1 étranger remplir de sable le sac quelle lui tendait agenouillée. Puis tous deux se mirent en route, gravissant la colline. Le sac était grand et le sable lourd. Le pèlerin marchait derrière, la comtesse allait devant à petits pas. Elle buta et tomba en avant contre le sol. Mais la perche qui supportait le sac resta droite en l'air. Girard courut vers Berthe pour la relever, disant : '( Misérable que je suis ! Comtesse, amie, comme ton cœur est pur ! Tu t'es abîmé le visage et le front. — Non, seigneur, Dieu merci ! » Le comte prit la perche par derrière, elle par devant, jusqu'à ce qu'ils fussent entrés au moutier. Une lumière resplendissante les enveloppait.
Le lendemain, en reconnaissance de ce miracle et