Assez i ot Canbrezis et Artois
Et Braibençons ; si ot molt Champenois ; Des Loeys i ot assez François.
nous avons et je le tiens pour identique au récit primitif: est-il vrai qu'« il représente les conditions sociales du X e siècle », non pas celles du xn e ?
Si Ton veut y voir, au lieu d'inventions romanesques, de la vie, si Ton cherche un temps où ces héros aient pu agir dans la réalité comme le poète les fait agir, ce temps n'est pas le xn e siècle, je le reconnais, mais ce n'est pas davantage le x e . 11 faut remonter bien plus haut.
« L'hérédité du fief chercha de bonne heure à s'établir en fait, et dès la seconde moitié du xi e siècle, elle y avait assez bien réussi. On trouve alors parfois insérées dans les concessions de fiefs des clauses... portant que la concession est faite pour la vie du concessionnaire, pour celle de sa veuve, pour celle d'un de ses fils après lui. Hincmar [vers 860] reconnaît qu'il est juste qu'un vassal qui a fidèlement servi son seigneur obtienne son bénéfice, lorsqu'il peut lui succéder dans son service. On sait que le fameux capitulaire de Quierzy, en 877, considère cette transmission comme normale 1 . » Que le principe de l'hérédité des fiefs n'ait d'ailleurs triomphé partout qu'après des siècles écoulés, c'est ce qui est assuré, mais ce qui n'importe pas ici. Du jour en effet où il reçut sa première application, si précaire fût-elle encore, la scène qui forme le nœud de notre roman ne pouvait plus se produire dans la vie. En présence de toute sa cour, le roi Louis jure sur les reliques, et quarante otages confirment son serment, qu'il donnera à Raoul le premier fief, quel qu'il soit, dont le concessionnaire
1 . P. Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse en France au moyen âge, 1902, p. 197.
mourra. Même, si nous remontons plus haut que le capitulaire de Quierzy, et au delà du règne même de Charles le Chauve, quel roi carolingien, fût-il Louis le Pieux, aurait pu agir de la sorte? Du jour où pour la première fois un roi a transmis h un seul de ses fidèles le fief paternel, tous ses autres fidèles le servent dans l'espoir que leurs enfants obtiendront la même faveur. Si le roi proclame devant eux, stupidement, comme le roi Louis du roman, qu'il reprendra la terre du premier d'entre eux qui mourra, ils se sentiront tous menacés en leurs enfants et le roi se les aliénera tous. Que sera-ce si nous plaçons la scène au milieu du x e siècle, à une date où la transmission héréditaire des fiefs était, sinon en droit, du moins en fait, la règle commune et déjà séculaire? Les données de notre poème, trop archaïques pour le x» e siècle, le sont aussi pour le X e .
C'est qu'on a tort de les transposer du roman dans la vie. C'est que le roi Louis du poème n'est pas un personnage réel, mais un tyran de mélodrame. Comme tel, il peut avoir été conçu au xii e siècle, comme il aurait pu l'être au xiv c encore, aussi bien qu'à une époque plus ancienne. En pleine époque féodale, en elîet, alors que le fief passait normalement du père au fils, la notion n'en survivait pas moins que la terre ainsi promise par un vassal à son fils restait la propriété du seigneur. « Ce qui devint héréditaire, dit excellemment M . Ch. Seignobos 1 , ce ne furent pas les fiefs ; ce fut seulement le droit de contracter l'engagement de vassal envers
i. Le Régime féodal, dans Y Histoire générale publiée sous la direction de Lavisse et Ramhaud, t. Il, p. 36-37.
le seigneur du fief. Jamais le fief lui-même ne devint héréditaire, puisque le seigneur en restait le propriétaire légal ; jamais le contrat d'usufruit ne cessa d'être viager. » Quand un vassal mourait, son fils ou son héritier ne devait-il pas renouveler entre les mains du seigneur l'acte de foi et d'hommage ? acquitter le « relief » ? Quand un suzerain mourait, tous ses vassaux ne devaientils pas renouveler entre les mains de son successeur les engagements pris à l'égard du mort? Pures formalités en apparence, fictions juridiques, et pourtant, comme on sait, lien social résistant. Aussi longtemps qu'elles se maintiennent dans l'usage, aussi longtemps que dure la distinction de l'alleu et du fief, du suzerain et de l'homme lige, c'est-à dire pendant tout le moyen âge, aussi longtemps vit l'idée qu'un seigneur, s'il va jusqu'au bout de son droit, peut reprendre le fief d'un de ses vassaux ; pendant tout le moyen âge, un poète qui veut se représenter un tyran, ou plus exactement un roi à la fois violent, faible et imbécile, comme le roi Louis de notre chanson et comme le roi Louis du Charroi de Xîmes, imaginera un seigneur qui dépouille les orphelins et qui distribue les fiefs selon son caprice.
Je voudrais considérer encore une difficulté du même ordre, qui a été quelquefois proposée 1 . Bernier, dit-on, n'est pas un homme du xn e siècle; il est du x e . x Au époques anciennes, comme chacun sait 2 , ce n'étaient
\. Voy., par exemple, Léon Gautier, la Chevalerie, 1895, p. 75.
2. Voy. Luchaire, Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens ; J. Flach, les Origines de Vancienne France ; Ch. Seignobos, le Régime féodal (ouvr. cité), etc.
pas des terres qui étaient liées entre elles, mais des hommes ; ce qui avait précédé le don du • fief, l'acte unique qui avait soudé les mailles du tissu social, c'était la foi : la relation personnelle de l'homme à l'homme, l'engagement volontaire, la soumission d'un homme libre à l'autorité familiale d'un chef librement choisi. Au XII e siècle, au contraire, on n'est vassal de quelqu'un que si on tient une terre de lui. Or, Bernier ne tient de Raoul aucune terre ; Raoul Ta seulement armé chevalier, ce qui, au xit e siècle, ne constituait plus qu'un vain parrainage honorifique. Pourtant Bernier l'appelle son « seigneur lige » et se considère comme lié à lui par des liens de vasselage si étroits qu'ils l'obligent à combattre son propre père. Par là, il représente un temps où recevoir de quelqu'un les armes du chevalier, c'était vraiment être adopté par lui, le reconnaître pour son père d'élection. Par là Bernier représente un type social aboli au xn e siècle: il est du plus pur style X e siècle.
Certes les historiens et les feudistes ont raison d'opposer l'un à l'autre ces deux types d'hommes, le type vassalique et le type féodal. Mais la question est de savoir si cette opposition schématique épuise la réalité, en d'aulres termes s'il n'y avait pas à la fin du xti e siècle des hommes de chair et de sang qui fussent tout semblables à Bernier.
C'est au beau livre de M. Guilhiermoz sur VOriyine de la noblesse que nous demanderons ce qu'il en était : « A part de rares exceptions [au xu e siècle], on ne fut plus désormais vassal que si on avait été chasé, que si on possédait un fief 1 . » « A part de rares exceptions » ;
ce sont ces exceptions qui nous intéressent . M. Guilhiermoz ajoute aussitôt : « Philippe- Auguste, dans son ordonnance sur la dîme Saladine, suppose encore expressément qu'un vassal ayant plusieurs seigneurs pouvait ne pas tenir de fief de celui auquel il était uni par le lien le plus étroit, par le lien de Thommage lige, et qui était par conséquent son principal seigneur 1 » . Les juristes du moyen âge, Jean de Blanot, qui fut oflicial de Tévêché de Lyon dans la seconde moitié du xm c siècle, Jacques de Révigny (mort en 1296), enseignent que Ion peut se constituer l'homme de quelqu'un sans avoir reçu aucune concession de terre, sine re aliqua 2 .
Qui étaient ces vassaux non chasés ? M. Guilhiermoz nous dit encore : « Au xn e siècle 3 , tout seigneur continue à être entouré de chevaliers dont le nombre plus ou moins grand est l'instrument de sa puissance, le signe de sa richesse et souvent la cause de sa ruine... Ces chevaliers, comme les vassaux domestiques de la période précédente, sont des jeunes gens non mariés, habitant constamment avec leur seigneur et entretenus directement par lui ; on continue à les appeler, en langage pédant, ses tirones, en langue vulgaire, ses bâchetiers; on les appelle aussi les milites de sua familia^ de
1 . u Miles crucem non habcns domino suo crucem habenti, ei cujus erit homo ligius, dabit decimam de suo proprio mobili et de feudo quemab ipso tenebit; si autem ab eo nullum tenebit feudum, de suo proprio mobili decimam domino suo ligio dabit, singulis vero a quibus tenebit decimam de suis feudis dabit » (Chroniqup de Rigord, c. 59).
2. Voy. Jean Acher, Notes sur le droit savant au moyen âge, dans la Noui % elle revue historique de droit français et étranger, 1896; tirage à part, p. 15 et p. 29.
LA THÉORIE TRADITIONNtXLE 347
suo domo, les chevaliers de sa mesnie, de sa maison, de son ostel, ses commilitones... Ces bacheliers au service des princes étaient extrêmement nombreux 1 . Ils Tétaient tellement qu'un prince pouvait former avec eux un important noyau d'armée, ce qui lui permettait d'entrer en campagne sans attendre ses contingents féodaux 2 ». Louis le Gros, par exemple, en plein xu e siècle.
Bernier est l'un de ces bacheliers qui foisonnent dans les romans d'aventure et dans les romans de la Table ronde au xn e et au xm e siècle, comme ils foisonnaient dans les cours seigneuriales 3 . Ils se considéraient assurément comme les vassaux du seigneur dont ils formaient la mesnie^; mais, s'ils n'avaient reçu de lui aucune terre, étaient-ils tenus de le suivre en bataille, comme fait Bernier, fût-ce contre leur parenté ? Ici, ce ne sont pas des textes juridiques qui peuvent répondre, car Bernier obéit aux « lois non écrites ». En tout temps, en tout pays, le fait d'avoir mangé le pain d'un autre homme, d'avoir grandi sous son toit et reçu ses bien-
2. Voy. les textes très nombreux cités par M. Guilhiermoz. Ceux-ci par exemple, relatifs à Louis le Gros : Suger, on parlant de l'expédition de ce roi contre le château de Sainte-Sévère en Berry, dit : « Non cum hosle, sed domesticorum militari manu fines illos ingressus... », et, en parlant de son expédition contre Corbeil : « Cum rex pauca curialium manu, ne publicaretur, accelerasset. .. »
3. Voy. Wilhelm Kalbfleisch, Die Realien in denx allfranzôsische.n Epos « Raoul de Cambrai » (thèse du doctorat de Giossen), 1897, p 10-12.
4. Cela va sans dire, en un temps où la relation de vasselage avait tout envahi, où une femme tenait son mari pour son seigneur, où un fils tenait son père pour son seigneur.
faits crée certains devoirs : jusqu'où vont-ils ? A quelles conditions peut-on s'en affranchir? Il n'y a pas de réponse générale ; mais Bernier, l'Attale et le Cinna de Corneille agitent ce problème en leur cœur et le résolvent, chacun selon ce qu'il est et selon ce que son bienfaiteur fut pour lui 1 ; à notre tour, lecteurs ou spectateurs, saisis du cas de conscience qui les trouble, nous le résolvons selon ce que nous sommes ; et si Bernier nous émeut encore comme un personnage largement humain, c'est parce qu'il le débat. Pourquoi notre poète n'a-t-il pas représenté Bernier comme un vassal du type le plus ordinaire de la fin du xu e siècle, comme un homme qui tient de son seigneur une terre en fief et qui lui doit, en conséquence, le service militaire ? Précisément parce que, si Bernier n'avait été lié à Raoul que par les devoirs que crée le don d'une terre, il lui eût été trop aisé, au jour où Raoul attaque sa parenté, de se libérer : il n'aurait eu qu'à rendre cette terre, sacrifice facile, du moins à un héros de roman. C'est pour lavoir senti que le poète a pris la peine d'inventer l'histoire compliquée de la bâtardise de Bernier. Il n'en a pas nécessairement
1. On verra, aux notes du livre de M. Guilhiernioz (p. 246-253), que les bacheliers de nos chansons de geste le résolvent différemment selon les cas. « Dans Renaut de Montauban (p. 267), Charlemagne somme successivement tous ses barons, au nom de l'hommage qu'ils lui ont prêté pour leurs fiefs, de pendre Richard >» ; mais, quand il s'adresse à Estout, celui-ci refuse en ces termes :
« Vés la Oedon, mon pcrc, qui tient les irctés. Onques n'en oi encor ne chastel ne cité.
Ains sui compainz Rollaut de mes armes porter. Si me vif de mes armes corn autres bachclers ; Mais, quant avrai la terre et tendrai l'ireté, Adonc ferai je, sire, toute vo volenté. »
trouvé les données dans les conditions sociales du X e siècle, s'il est vrai que le cas de Bernier est de la vie réelle de tous les temps. Bernier est un bâtard qu un étranger a recueilli. Cet étranger Ta comblé de ses bienfaits : qu'il lui ait donné une terre ou non, qu'importe ! ? il Ta traité pendant des années comme un fils ou comme un frire. Le jour vient où pour la première fois, il a besoin de lui à son tour : ce jour-là, son adopté peut-il lui faillir ?
« Le jongleur, dit G. Paris, qui a rimé la chanson en son état actuel, ne comprenait plus rien aux passions de ses héros, faute de pouvoir se représenter les conditions sociales du x e siècle. » Est-on tenu de se ranger à cette opinion? Après examen, il semble que non. A priori d'ailleurs, je l'avouerai, j'avais quelque peine à me représenter ce jongleur qui aurait rimé en cinq ou six mille vers l'histoire de héros dont il ne comprenait plus les passions, pour le plaisir d'auditeurs qui ne les comprendraient pas davantage.