RUE SAINT-HONORÉ, DEVANT LE THEATRE FRANÇAIS
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« Au revoir, Anastasie, et bien des choses à mademoiselle. » — c< N'oubliez pas de dire que nous sommes venues, Mmo Lemastur et moi, toutes deux exprès de Saint-Graon pour la voir. »
« Mademoiselle regrettera bien, » et la vieille servante, espèce de gendarme en jupons, s'effaça pour laisser MmeS Lemastur et Froidmantel remonter en voiture.
Maintenant c'étaient cent minauderies entre les deux femmes; Mme Lemastur voulait que Mme Froidmantel s'installât la première, et Mm0 Froidmantel, toute con-
fite en cérémonies, prétendait n'en rien faire ; néanmoins Mme Lemastur eut un « après vous, ma chère » si impérieusement sec, que l'autre se décida. « Maintenant à la maison, et vivement, Sénateur. » Cette fois il n'y avait pas à s'y tromper ; au ton bref de la dame, à la déférence d'Anastasie refermant la portière, Mme Lemastur était bien la propriétaire du coupé, l'amie riche et daignant offrir une place dans sa voiture, tandis que Mme Froidmantel, et malgré ses dentelles et malgré son chapeau à balsamines rouges, n'était que l'amie pauvre, la très humble invitée et la très humble obligée de la richarde à l'équipage.
« Mes amitiés à mademoiselle, surtout, n'oubliez pas, ma bonne Anastasie, reprit, toute sucrée, la pauvre Froidmantel en penchant ses balsamines en dehors de la portière, et le coupé, d'allure discrète, tourna la grande allée, toute en hautes futaies, du château de Oainville.
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Venues à Grainville pour y voir M"0 de Cormon, ce pauvre fagot de Cormon, comme on l'appelait hier encore dans sa ville avant l'héritage qui l'avait faite châtelaine, les deux amies rentraient un peu désappointées de leur visite ; parties avec force intentions charitables, le plus grand désir de voir, d'entendre et de surprendre pour en faire ensuite un de ces feuilletons exempts de bienveillance dont elles avaient le secret, et de là le colporter de maison en maison dans ce Saint-Craon, dont elles étaient l'oracle, ces deux dames avaient fait buisson creux : M"e de Cormon était sortie, partie elle-même de son côté faire quelques emplettes à la ville ; ces dames en avaient, il est vrai, profité pour visiter le château et ses combles, inventorier le mobilier, palper l'étoffe des rideaux et confesser la servante, mais elles n'avaient pas vu la châtelaine : gibier absent, chasse manquée.
C'est que Mlle de Cormon préoccupait
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alors toute la petite ville où elle était née, et non seulement toute cette ville, mais encore tous les environs et tous les châteaux à dix lieues à la ronde. On ne devient pas riche impunément en province, où toutes les fortunes sont cotées, calculées et escomptées à l'avance ; sa subite opulence éblouissait, pis, elle indignait, car elle dérangeait toutes les hypothèses ; on s'était accoutumé à lavoir toujours pauvre, on l'avait classée dans les gens de tant et tant de rentes et de telle et telle situation, et voilà qu'elle en sortait brusquement, sans avertir, sans crier gare ; c'est plus qu'il n'en faut pour indisposer un pays ; encore un peu la ville eût crié au scandale, ses amis lui en voulaient.
Ce n'est pas qu'elle fut jolie, élégante ou romanesque, la pauvre créature... insignifiante et plutôt laide, laide comme toutes les vieilles filles, ces pauvres oubliées de l'amour et de la vie, desséchées dans le ranci de leurs désirs et de leurs cœurs,
M"° de CormoiL, Mlle Germaine, comme ou l'appelait dans la petite bougeoisie de la ville, était une de ces âmes humbles et bonnes, sans volonté et sans défense, que leur faiblesse même voue au dédain ou à la pitié de leurs semblables, quand elles ne sont personne, et livre fatalement à la rapacité et à l'exploitation des adroits et des drôles, quand par une malignité du hasard, qui devrait les ignorer, elles deviennent quelqu'un ou l'apparence de quelqu'un, affligées qu'elles sont d'un nom ou d'une fortune.
Grandie à Saint-Craon dans une médiocre aisance,, presque la pauvreté, entre l'église, son confesseur et deux vieux parents qu'elle avait passé trente ans de sa vie à soigner avec le dévouement et les tendresses offertes d'une fille pauvre, à qui le monde et les hommes ont refuse le bonheur et la beauté en lui refusant l'amour, elle s'était trouvée un matin orpheline avec trois mille francs de rente,
les vieilles relations de sa famille, les préjugés, les idées étroites de la dévote, qu'était sa mère, et du rentier férocement avare, qu'était M. Aristide de Cormon son père, dont le père était chevalier. C'était une demoiselle à mantelets, à robes étriquées, élimées d'usure, qui faisait son marché elle-même, continuait à recevoir la Gazette de France par déférence pour défunt M. de Cormon son père, qui de son vivant la recevait, et qui, la pieuse créature, n'aurait pas par les plus grands froids, même en vue d'un beau mariage, manqué sa basse messe de six heures, où elle emportait l'hiver sa chaufferette allumée. Ses journées se passaient envisites idiotes, échangées et reçues, et ses soirées à tricoter auprès de son feu, quand elle n'allait pas faire son quatrième au whist de Mmes Froidmantel et Lemastur, qui daignaient recevoir ce pauvre fagot de Cormon... ce pauvre fagot de Cormon, car elle passait pour simplette dans cette
petite ville, où elle avait trouvé le moyen de vieillir et de rester bonne... un peu de ridicule s'attachait même à cette bonté.
C'est du moins ce qu'avait été M"e de Gormon quarante-huit années de sa vie jusqu'au beau matin d'octobre, où cette pauvre fille de cinquante ans s'était éveillée riche... héritière parle décès d'un parent éloigné de sa mère, un M. d'Avraincourt, grand chasseur devant Dieu et grand viveur devant les hommes, mort subitement intestat, héritière, et du château de Crainville et des trente mille francs de revenus de fermes. Ce railleur éternel, qui est le destin, avait fait à cette fille cette dernière insulte d'en faire un beau parti à l'âge, où une femme n'existe même plus pour un goujat.
C'est cette châtelaine qu'étaient venues voir Mmes Lemastur et Froidmantel : lugubre du reste, par ce soir pluvieux d'automne, ce domaine de Crainville, tout en hautes futaies, encaissé dans un fond et
coupé en deux par la route départementale ; à droite les fermes et les bois se prolongeant jusqu'à Yport; à gauche le château, un grand corps de logis sans ailes, à un étage, tout moisi par les pluies, et le parc, une pelouse toute en avoines folles, aux massifs couleurs de rouille, entre deux hêtraies s'éclaircissant déjà.
Aussi est-ce presque du soulagement qu'éprouvèrent les deux femmes, renfrognées, silencieuses au fond de la voiture, quand les chevaux, sortant enfin de l'ombre froide des futaies, se mirent à trotter sur la grande route côtoyant la falaise, sur le plateau des fermes.
« Superbe tant qu'on voudra, Crainville et ses dépendances, hasarda Mme Froidmantel, interrompant d'elle-même le silence, mais on me paierait cher pour me faire habiter là. J'aime encore mieux mon petit premier de la rue Neuve. »
— Le fait est que c'est lugubre, et il faut être elle pour s'être enterrée là.
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C'était une autorisation à commencer l'attaque ; Mme Froidmantel le comprit et, s'ajustant dans ses dentelles :
— Cette pauvre demoiselle n'aurait-elle pas mieux fait de rester à Saint- Craon parmi nous, dans son monde, auprès de ses relations d'enfance et de famille ; elle eût facilement loué Crainville chaque été, à deux pas d'Etretat...
— M"s de Cormon n'a jamais voulu accepter de conseils, avec une tête, comme la sienne... enfin, cette pauvre Germaine...
— Elle a voulu être châtelaine.
— Châtelaine I et Mmc Lemastur eût un petit rire froid, un rire de bise aigre.
« Avez-vous vu le mobilier? »
Châtelaine: c'était là où le bât blessait Mm0 Lemastur.
Propriétaire à Saint-Craon du plus bel immeuble de la ville, dix fenêtres de façade sur la grande rue, une haute maison à aspect de caserne, à l'immense jardin
enclos d'énormes murs, de la maison d'Estaing, du nom des anciens propriétaires, de la famille d'Estaing, la plus vieille famille de la ville, qui avait été trop heureuse de s'en défaire en quittant le pays, Mmc Lemastur était depuis dix ans l'oracle et l'autorité de la société de Saint- Craon, où elle régnait, et par ses vingt mille livres de rente, sa haute dévotion, ses dîners de curés, et de par son immeuble, devenue presque d'Estaing elle-même par l'achat de leur maison. Il est vrai que ce Saint-Craon, qui la saluait si bas dans la personne de ses vicaires, l'avait jadis connue trottin de modiste ou repasseuse; les avis là-dessus étaient partagés; Mme Lemastur n'était alors qu'Elodie Boisard, puis elle avait disparu, s'était mariée à Rouen, et un jour en était revenue la dame respectable à douillette de moire, à râtelier complet et à papillottes blanches, qu'accablaient de visites et M. le doyen, et M. l'archiprêtre, et M. le chanoine,
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neveu de Monseigneur, tous invités de fondation de ses dîners maigres du vendredi ; dîners fameux, dont on discute encore aujourd'hui les menus place de l'Abbaye et dans les rues avoisinantes. La province a de ces indulgences pour la fortune unie à la bonne chère et à la dévotion. Le prie-Dieu y tient lieu de maintien, les rentes établies de passé, et les dîners religieux de naissance. M"6 de Gormon n'avait jamais été de ces dîners, mais quelquefois des whist de la maison d'Estaing (on désignait toujours ainsi le logis Lemastur) ; aussi, quand la nouvelle avait éclaté dans Saint-Craon que M"° de Cormon s'éveillait châtelaine et riche au moins de six cent mille francs, le coup avait été rude pour Mme Lemastur ; ce pauvre fagot de Gormon, châtelaine !
quand elle, Lemastur, n'était que propriétaire à Saint-Craon Grande Rue ; c'était la déchéance, déchéance de fortune, déchéance d'immeuble, partant d'autorité.
Si MUe de Cormon s'était résignée à végéter sa même vie dans son pauvre logis delà rue des Renelles, le logis des Cormon, en donnant le surplus de ses rentes à l'Eglise, on l'eût accusée d'avarice, mais on lui eût pardonné sa fortune: on.., c'est-à-dire Mmc Lemastur, et c'était la moitié de la ville, la ville des gourmands et des dévots, partagée entre l'admiration de ses hautes relations avec ces messieurs prêtres et la vénération de ses menus religieux ; mais Milc de Cormon n'avait pas consenti: elle avait voulu être, elle était châtelaine.., elle avait, elle aussi, un cheval, un coupé...
En désertant Saint-Craon, Mllc de Cormon s'était également aliéné une autre amie et une autre influence, Mme Froidmantel, de son nom de jeune fille Elisa Pincepré, élevée avec elle, comme elle appartenant à la petite bourgeoisie dévote et bien pensante de 1840.
Elisa Pincepré, malgré une laideur ce-
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lèbre que le temps, ce niveleur, n'avait pas atténuée, avait été jadis l'élégante et la folle enfant gâtée de ce Saint-Craon morne et solitaire, qui, lui aussi, avait eu autrefois, sous le roi Louis-Philippe, ses réunions déjeunes demoiselles et déjeunes messieurs échappés de Berquin, gourmés, haut cravatés, au toupet fantastique, aux redingotes olive, ses sauteries au violon, ses thés à la poussière, aux tartines beurrées, et ses jeux innocents, et ses colinmaillards, où jouaient des abbés, d'anciens gardes du corps devenus pharmaciens, et déjeunes notaires, dont les gaillardises à laDésaugierse racontent encore entre vieux roquentins goutteux et catarrheux de la rue de l'Hospice.
Sur ce Saint-Craon polisson et poli Elisa Pincepré avait régné toute puissante, et, de par les gigots de ses manches et de par sa laideur ornée de cent mille francs, une grosse dot d'alors ; un jeune notaire (le notariat a tous les courages) épousa et
mangea cette dot. Elisa Pincepré, notaresse sans étude, revint à quarante-cinq ans, toujours laide, élégante et veuve Froidmantel, dans cette ville qu'elle avait mise en joie au temps lointain de son mariage : elle étaitlaide etpauvre, Saint-Craon lui pardonna; il fit plus, il l'accueillit. Cette pauvre Elisa Froidmantel, il lui restait si peu de chose, elle si bien élevée. Saint-Craon lui fit l'aumône, c'est à qui l'aurait à dîner : il est si doux d'humilier autrui en lui rendant service. Spirituelle, intelligente, pleine d'un entrain modéré, fîne-mouche, Elisa Pincepré sut se plier à tout et partant plût à tous; il n'y eût plus de dîner sans elle ; elle acceptait, il est vrai, les places au bout de table et ne voyait aucun mal à ce qu'on la servit après M. le préfet, mais quand on est pauvre... Ces dames entre elles ne faisaient, elles non plus, aucune difficulté pour la traiter de pique-assiette, mais on eût été désolé de n'avoir pas sa vaisselle piquée
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par sa cuiller... il fut de bon goût de l'avoir; Mmc Froidmantel eut ce bonheur et cette gloire, elle refusa des invitations.
Mme Lernastur était trop de son pays pour n'avoir pas compris, dès son arrivée, qu'il fallait s'en faire une alliée; Elisa Pincepré, c'était la clef d'or des autres maisons si rogues et si fermées de la ville. Elodie Boisard connaissait son Elisa à fond, elle mita sa disposition et sa cuisine et sa voiture. Elisa fit bien quelques mines, mais comme en fait une chatte autour d'une tasse de lait, cette intelligente était gourmande, elle y fut prise ; c'est elle qui eut ce trait de génie, l'inspiration des dîners de curés : grâce à leur influence, elle fit accepter Mme Lernastur, sans soupçonner qu'en élevant Elodie elle se supplantait elle-même. Mme Lernastur n'était pas femme à oublier en effet, qu'elle, aujourd'hui propriétaire de la maison d'Eslaing, elle avait autrefois tuyauté les
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collerettes et retapé les chapeaux Paméla d'Elisa Froidmantel.
Sa supériorité présente de fortune, Mme Lemastur, une fois sa situation conquise, la fit durement sentir à sa complice..., en devenant l'alliée de la riche Elodie, Elisa Pincepré s'était, elle, amoindrie ; on l'invitait toujours dans les autres maisons, mais il y avait des nuances; la baronne Hébrard aurait eu cette phrase perfide : « Venez dîner chaque fois qu'il vous plaira, ma chère Elisa, les jours que vous laissera Mrae Lemastur. »
MUe de Cormon, en continuant d'habiter Saint-Craon et en ouvrant son logis le lendemain de son héritage, eût balancé cette influence. Amie d'enfance de Germaine, Elisa Pincepré était de la maison ; sûre de son estomac, elle pouvait avoir de l'amour-propre ; elle se reprenait, remettait Elodie à sa place, et, la distance par elle oubliée, elle la lui faisait sentir à son tour.
En apprenant la fortune de son amie Germaine, Mme Froid mantel avait fait ce beau rêve... beau rêve écroulé ; Mlle de Cormon n'habitait plus la ville, M"e de Cormon, châtelaine de Grainville, à deux lieues deSaint-Graon, c'était les espérances de Mme Froidmantel à terre, c'était son indépendance entrevue reperdue, c'était l'alliance, la domination à vie de Mmc Lemastur.
Cette liberté perdue, Elisa ne la pardonna pas à la châtelaine de Grainville ; déçue dans son espoir, elle s'enfonça plus avant dans l'intimité de Mmo Lemastur, associant sa rancune à sa haine instinctive, cette haine de dévote et de parvenue, qui sifflait dans cette phrase :
« Châtelaine! Avez-vous vu le mobilier ! »
Le fait est qu'il y faisait triste mine, le pauvre mobilier de Mllc de Cormon dans ce grand cabas de château de Grainville, dont elle n'habitait que deux pièces du
rez-de-chaussée, deux pièces carrelées, vastes, claires et froides, où il grelottait de misère et d'ennui, humble mobilier de famille, transplanté de Saint-Craon avec elle, acajou de la Restauration et palissandre de l'Empire, démodé comme elle, et comme elle effaré, dépaysé, piteux dans cet immense logis peuplé de courants d'air et puant le chanci, l'acre et l'affreux chanci des maisons de campagnes inhabitées depuis vingt ans.
Le mobilier de Mlle de Gormon !
Les deux femmes eurent un petit rire silencieux.
« On ne l'accusera pas de prodigalité au moins, » ricana la Froidmantel, à quoi la Lemastur : « Oh! elle a de la tradition, j'ai reconnu la bergère au petit point de M. Aristide. Elle étaitdéjà fanée, quand j'y allais dans mon enfance. »
Mme Froidmantel eut un muet sourire aussitôt réprimé ; elle avait revu dans sa mémoire Elodie Boisard, entrant, son pa-
nier de blanchisseuse au bras, dans le logis des Cormon përe. Elle prit un ton dégagé :
— Les chaises du salon perdent partout leur crin. Cette pauvre Anastasie a vraiment du mérite.
— Je parierai qu'on ne lui a pas même augmenté ses gages, à cette fille.
— Vous croyez, fit obligeamment Froidmantel.
— J'en suis sûre, Germaine est restée trop longtemps pauvre, elle ne saura jamais dépenser — puis pinçant les lèvres, après un court silence — M"e de Cormon a fait quelques visites dans les châteaux du voisinage, lui rendra-t-on ses politesses? Le savez-vous, ma chère?
Mme Froidmantel était reçue deux fois l'an dans les châteaux des environs, l'ancien prestige d'Elisa Pincepré ; Elodie Boisard, l'ancienne repasseuse, était encore, elle, consignée à la grille ; elle attendait l'occasion d'un don de cloche, qu'elle
devait faire à l'abbaye sa paroisse, pour lancer des invitations dans la noblesse des environs ; M. le chanoine, neveu de Monseigneur, avait promis de l'appuyer.
Mmo Lemastur avait à cœur d'être enfin acceptée dans ces châteaux, qu'elle détestait et qui la méprisaient ; et savoir si Mlle de Gormon, d'origine noble, y serait reçue oui ou non avant elle, était une question de vie ou de mort ou peu s'en fallait pour l'ancienne modiste.
Mmc Froidmantel le comprit.
— M"c de Cormon a été à Frauville, répondit-elle.
— Elle a été reçue ?
— Oui, ainsi qu'aux Etangs, à la Grande Hètraie, au château de Moreux, chez Mm0 Le Barge, chez les de Fresne aussi.
— Alors on la verra ?
— On rendra la visite, Mmo de Maugrenon me l'a dit elle-même... mais...
— Mais ?
— On s'en tiendra là.
— Ah ! et pourquoi?
— Pourquoi... mais et le Lépillier !
— Comment, cela tient donc encore, cette sotte histoire? et Mm" Lemastur, dont les deux yeux d'étain étincelèrent dans l'ombre, crut devoir s'attendrir.
— « Sotte on non, la femme de César ne doit pas être soupçonnée » et Mme Froidmantel, qui avait de la lecture, se rengorgea dans sa science et dans ses dentelles.
— Le fait est qu'elle était encore sortie avec lui, remarqua la Lemastur.
— Toujours, et avez-vous vu la figure d'Anastasie en parlant de ce drôle... elle en souffre, la pauvre fille, cette servante est pleine de dignité, c'est une fille de cœur. Puis après une pause : « Vous verrez qu'elle ne fera pas long feu à Crainville. »
— En ce cas ma maison lui est ouverte, reprit la Lemastur, j'ai toujours aimé, moi la dignité de sentiments dans la classe inférieure.
— D'autant plus que pour centécus par an elle vous fera la besogne de trois hommes. C'est un cheval à l'ouvrage, et discrète... une perle !
— A vingt-cinq francs par mois, je lui en donne trente.
— Et nous saurons des choses...
Mme Lemastur regarda froidement son amie ; Mme Froidmantel comprit qu'elle avait été peut-être un peu loin, toussa et refît pour la troisième fois le nœud de ses brides, toujours en querelle avec les bouclettes de sa perruque grise, une perruque toute jeune, à l'enfant, une des célébrités des salons de la ville.
— Et comment cette pauvre deCormon a-t-elle pris cet homme à son service, interrogea la Lemastur, est-ce un homme du pays au moins?
— C'est M. Blin, le curé de Grainville, qu'il l'a fait entrer chez Mademoiselle ; il travaillait au presbytère, il est marié du reste.
— Ah ! il est marié, reprit la Lemastur, ce pauvre M. Blin n'a pas la main heureuse, c'est un brave homme, mais si léger. . , au reste il n'en fait jamais d'autres.
Mme Lemastur était assez bien en cour auprès du clergé de Saint-Craon pour se permettre de blâmer le clergé de cam pagne. Les chevaux descendaient au grand trot la route d'Etretat, les premières maisons de Saint-Craon s'estompaient dans l'ombre.
Mra0 Lemastur avait clos la séance, l'entretien tomba sur son appréciation.
Un assez beau gars de trente à trentecinq ans, bâti en force, les épaules un peu hautes engonçant un cou de taureau, la face d'un rouge sombre coupée d'un trait pâle par la moustache jaune, le poil et les cheveux plus clairs que la peau, tel était au physique le Lépillier, dont on commençait àjaser dans le pays, de son vrai nom Hippolyte Lépillier; de son état jardinier et gardien du château de Crain ville, où il revêtait aussi la livrée de cocher, quand il montait sur le siège pour conduire M"0 de Cormon à la ville.
Onzième ou douzième fils d'un gros fer-
mier ruiné dans la culture, Hippolyte Lépillier avait quitté à vingt ans le pays pour le régiment; de garnisons en garnisons il avait suivi son escadron à l'Ecole Militaire, où sa carrure de beau gars normand lui avait valu des succès de mauvais aloi et de toute nature tant dans les brasseries à femmes de l'avenue de la Motte-Piquet que dans les bals à soldats de la rue Croix-Nivert, ce Crainvillais avait émotionné Grenelle ; c'est là qu'il avait connu Eugénie Lecanu, petite femme maigre, sèche, moricaude, tout en nerfs, de cinq ans plus âgée que lui et depuis huit années en service à Paris, dans la même maison avenue Lowendal... cette fille avait des économies, Lépillier n'avait que des dettes; Eugénie Lecanu se toqua du beau dragon qu'était alors Lépillier, et à l'expiration de son congé l'épousa pour ses larges épaules et sa moustache en or de beau fieu cauchois, comme il l'épousa lui, pour ses économies de laideron avare.
Les économies mangées, le couple vint s'échouer à Crainville, dans son village à lui, au pays, où ils tinrent quelques mois sur la route un mauvais débit de boissons, le mari allant faire de temps à autre une journée de corvée dans une ferme, une journée de campagne à vingt centimes l'heure, la femme, elle, employant ses anciens talents de femme de chambre à blanchir et repasser une clientèle... absente dans ce village, vivotant tant bien que mal, plutôt mal que bien et faisant vivre leur petite fille : ces "malheureux avaient un enfant.
C'est alors que M. l'abbé Blin»,desservant de la cure de Crainville, daigna s'intéresser à eux. Enfant du pays comme Lépillier, du même âge et même dans son enfance d'un degré social au-dessous des Lépillier (M. le curé était le fils d'un simple journalier, et se faisait gloire de le dire bien haut), M. l'abbé Théodore, comme l'appelaient en levant des yeux
blancs de componction les vieilles femmes du crû, dont plus d'une se souvenait de lui avoir autrefois administré des taloches, M. l'abbé Théodore avait été poussé dans la voie religieuse et défrayé de tous ses frais au séminaire par la bonté de Mme d'Avraincourt, l'ancienne châtelaine de Crainville, la femme de ce M. d'Avraincourt, dont avait hérité M'le de Cormon. Abandonnée de son mari, tout à ses aventures avec des femmes de théâtre du Havre et de Rouen (ce M. d'Avraincourt était un gentilhomme), cette pauvre Mme dAvraincourt oubliée, sans enfant, esseulée dans ce grand château de Crainville, qui ne s'éveillait qu'à l'époque des chasses, s'était prise d'intérêt pour ce petit Théodore Blin, joli enfant à la tête bouclée, qui venait deux fois par jour, soir t{ matin, les pieds nus dans ses sabots, apporter le pot de soupe au père Hormidas Blin, ratissant à l'année les allées de son parc.
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L'enfant avait de la fraîcheur, un peu d'espièglerie, une mine éveillée ; il avait plu à la brave dame : elle avait payé son instruction. L'abbé Blin venait d'être ordonné prêtre à Rouen, quand mourut sa bienfaitrice. Mrae d'Avraincourt morte, c'était Grainville fermé, à l'abandon.
M. d'Avraincourt n'avait jamais accordé grande attention aux fantaisies de sa femme, il les supportait en galant homme, il vivait de son côté et trouvait légitime que du sien Mm' d'Avraincourt prît quelque distraction, occupât son caprice... le petit de Mm" d'Avraincourt, disait-il en parlant du jeune prêtre, traitant la chose en passionnette, plaignant au fond ce pauvre abbé: M. d'Avraincourtdétestaitlesfemmes maigres, et Mme d'Avraincourt n'avait jamais eu que la peau et les os, un lot de réjouissance, disait-il en en riant lui-même entre amis par plaisanterie au dessert.
Cependant le petit de Mme d'Avraincourt faisait son stage de vicaire dans quelque
paroisse ignorée du diocèse, à trente ans, il était jaugé à l'archevêché ; prêtre régulier, sans ambition, honnête autant qu'un homme élevé dans la Casuistique peut demeurer honnête, c'était un bon curé de campagne, un incapable enfin ; il fut nommé à la cure de Grainville.
C'était combler les vœux du bon abbé; il rentra triomphant, le sourire onctueux et l'orgueil éclatant sons ses paupières baissées, dans ce village, qui l'avait vu traîner ses fonds.de culotte en lambeaux sur les routes; les dévotes du pays en communièrent de joie, le père Hormidas n'eut pas, lui, le bonheur de voir son fien curé de la paroisse, il était mort, mais la mère Hormidas en resta quasi-paralysée, selon l'expression du pays, les sangs lui en ayant tourné d'ambition; quant à la population, l'effet fut tel sur l'opinion publique que de vieux libres-penseurs, piliers de cabarets endurcis dans le crime et plus pleins d'eau-de-vie que
d'idées arrêtées, s'en vinrent se confesser à M. l'abbé Théodore, un enfant du pays.
Le haut clergé, avec sa profonde connaissance du cœur humain, ne néglige jamais de frapper de ces coups, qui révolutionnent toujours les populations naïves et ambitieuses des campagnes ; dès qu'il a reconnu l'un des siens incapable, il le renvoie au pays, dans sa bourgade ou son village, où l'orgueil local lui fait une auréole, un prestige de gloire, en préparant des jeunes vocations pourl'avenir.
L'abbé Blin installé dans la cure de Crainville, c'est assez dire si le presbytère était dévoué au château, mais, si plein de bonnes intentions que l'on soit, on ne se dévoue pas à des murailles, et Crainville, inhabité depuis la mort de Mraed'Avraincourt, ne s'ouvrait même plus à l'époque des chasses, M. d'Avraincourt traînant depuis six ans dans le Midi, au pays du soleil, les rhumatismes et la goutte, qui devaient l'emporter à son tour.
3i LES LÉPILLIER
M. l'abbé Blin officiait depuis trois années à Crainville quand vint s'y échouer le ménage Lépillier : les deux hommes se reconnurent; enfants ils avaient gamine ensemble dans les mêmes carrefours, maraudé dans les mêmes vergers, grapillé dans les mêmes cavées à la même branche de. mures : le fils du journalier s'était élevé, le fils du cultivateur était déchu; M. l'abbé Blin s'intéressa à ce ménage ; il employa Lépillier au potager du presbytère et confia à sa femme le nettoyage des rabats et le blanchissage des surplis, la mère Hormidas se faisait un peu vieille, bien ingambe surtout pour faire une parfaite servante.
C'est alors qu'avait éclaté le grand évé*nement qui passionnait encore tout le pays, la mort de »M. d'Avraincourt, faisant MUe de Cormon héritière.
L'abbé Blin, qu'on traitait d'incapable à l'archevêché, eut cependant alors son heure de génie : le château l'avait élevé et
sorti de sacrasse première, il voulut relever le château ; le lendemain de la grande nouvelle il allait trouver M"9 de Cormon, forçait presque la porte du logis de la rue des Renelles, et là, fort de son habit et de sa mission, il catéchisait la vieille fille encore toute ahurie de sa fortune, l'endoctrinait, l'engluait, la menaçait même et lui faisait enfin comprendre que l'héritière des d'Avraincourt et la propriétaire de Grainville se devait avant tout à Grainville, au château, aux fermiers, à son domaine, aux pauvres de la paroisse, aux souvenirs laissés vivantsdans le pays parles membres de sa famille. Epeurée, les larmes aux yeux toute attendrie, plus étourdie encore de la tâche qui lui incombait, la pauvre fille se laissait faire, elle fut presque enlevée, l'abbé Blin remporta cette victoire, il arracha M"e de Cormon au clergé de Saint- Graon, qui guettait cette proie.
M"' de Cormon n'emmenait avec elle qu'une seule personne, Anastasie Ledun,
la bonne de son enfance, vieille fille têtue et opiniâtre, tout à sa maîtresse, tout à ses devoirs, mais aussi tout à Saint-Craon et à ses habitudes : on n'arrache pas impunément un vieil arbre à son sol. Enracinée à sa rue des Renelles, à son prie- Dieu à l'Abbaye, à sa confrérie des enfants de la Vierge, àsabassemessede six heures, cette fille, tout en suivant sa maîtresse, se raidit et se gendarma. Cette résistance, l'abbé Blin la sentit aussitôt avec cette sagacité,quel'habitude du confessionnal donne aux natures les plus bornées. Anastasie, confidente et servante depuis bientôt vingt-cinq ans de Mlle Germaine, était une influence et une ennemie ; cette influence, il fallait la balancer, Lépillier la balança ; il fallait à MlledeCormon un jardinier pour son parc, un cocher pour son cheval, un gardien pour son domaine ; M110 de Gormon n'allait pas s'exposer à vivre seule avec la vieille femme au milieu de ce parc isolé abandonnée en pleine campagne, au
milieu de ces bois. L'abbé Blin fit entrer Lépillier au château ; le couple emménagea dans les anciens communs, audessus des écuries ; Anastasie, Saint-Craon les vieilles attaches d'enfance et de familles étaient tenues en échec désormais ; avec les Lépillier c'était le presbytère et l'abbé Blin lui-même, qui s'installaient en maîtres à Crainville.
C'est cette hostilité longtemps contenue, qui éclatait enfin aujourd'hui entre le prêtre et la servante, au grand émoi de l'abbé Blin, venu au château rendre visite à Mademoiselle et n'y trouvant que la terrible Anastasie juchée sur une échelle double, en tenue de combat, les bras nus,la jupe retroussée sur des bas cachou, l'œil insolent, rouge, suante, et en train d'infliger aux carreaux verdis de sa cuisine un de ces féroces et muets nettoyages, qui sont évidemment dans l'esprit des domestiques d'idéales corrections destinées à leurs maîtres.
38 LES LÉP1LLIER
— Ah, vous voilà, Monsieur le eu ré, vous tombez mal... elle est encore sortie (et comme l'abbé, entré grave et souriant, s'ébrouait à cette brusque attaque) ; oui, Mademoiselle n'est pas là., elle est partie, sortie... Le Lépillier est encore venu la ratriller pour aller je ne sais où, à la ferme Bailhache. Mademoiselle ne tient plus en place depuis qu'on lui a fourré cet homme là en tète.
— Anastasie, ma fille...
— Ah, vous savez, moi, je parle comme je pense, ce n'est pas à mon âge qu'on se change, moi, j'ai mon franc-parler ; ces Messieurs de l'Abbaye, eux, ne s'en formalisaient pas et pourtant (et elle eut un silence, où le pauvre abbé Blin pouvait lire : Vous n'êtes, vous, qu'un bien petit garçon auprès d'eux, Monsieur le curé) oui, j'ai mon franc-parler et mon avis à moi, le via, c'est que vous avez rendu un bien mauvais service à Mademoiselle en installant ces gens-là au château.
— Anastasie, vraiment
— Oh, vous savez bien ce que parler veut dire, ce n'est pas que je croie tout ce qu'on dit ; ma pauvre demoiselle en est bien incapable, le cher agneau ; je la connais trop, moi, Mademoiselle, depuis vingt années que nous sommes ensemble, elle est la bonté même ; mais m'est avis que ces Lépillier sont de vrais enjôleux. des intrigants de la pire espèce et qu'il vous en cuira, à vous tout le premier, et plus tôt que vous ne le croyez, de les avoir impatroniscs ici, oui, vous qui m'entendez, mon bon Monsieur le curé.
— Je connais Lépillier et ne souffrirai pas...
— Marchez, souffrez toujours. Ce n'est pas pour le mari que je dis spécialement ça, ce gros sac à vin, ce coureur de filles et qui m'en conterait à moi, oui, à moi, qui vous parle, malgré mes soixante ans, si je le laissais venir; mais pour sa femme cette mauvaise petite bougresse de taupe,
que je vois toujours rôder autour de ma cuisine avec son air de sainte-nitouche et ses deux yeux qui luisent; elle est là, qui traîne à ses jupes sa morveuse de petite fille pour attendrir Mademoiselle... mais, patience, je les vois venir et tant que je serai là, moi, Anastasie Ledun, on n'y touchera pas à Mademoiselle, et je partirai ou ils partiront, comme je vous le dis, moi qui vous parle, et vous me direz merci encore.
« Oh, vous avez fait la chose pour un bien vous, Monsieur le curé, vous êtes un saint homme, bien qu'un peu léger, comme le disait encore l'autre jour MmeLemastur, et Monsieur le curé sait si Mme Lemastur est une femme de poids : « Ce pauvre M. Blin n'a pas la main heureuse, faisait-elle à Mme Froidmantel, c'est le cocher qui me l'a redit. Ce que je vous eu dis là, c'est par pure amitié, mais franchement c'est-y une vie chrétienne que j'endure, moi?
Toujours rester seule ici le long desjours,
m'esquinter à nettoyer ces sales carreaux verdis qui ne veulent pas déverdir, tandis que Mademoiselle est toujours dans les champs avec cet oiseau de malhu... Oh cet héritage, cet héritage, comme nous n'aurions jamais dû jamais hériter ! nous vivions si heureux dans notre bon petit gîte, tandis que maintenant... Ah, ce Lépillier, je le hais-t-y, je le hais-t-y, » et la vieille fille, dégringolant son échelle, vint s'abattre sur une chaise sous le nez de l'abbé et là, toute secouée de sanglots, elle pleurait, pleurait.
Vraiment elle en avait trop supporté : la jalousie, l'indignation, son silence l'étouffaient ; elle s'était soulagée et maintenant voilà qu'elle larmait à fendre l'âme.
Quant au curé, il était atterré : bras et jambes cassés, la parole étranglée, plus effaré qu'une poule qu'on vient de plonger dans une mare, il restait là, l'œil bête, anéanti : venu au château pour se rendre compte par lui-même du succès de ses
opérations, son prompt triomphe l'épouvantait.
Justement alarmé de certains bruits arrivés jusqu'au presbytère, bruits auxquels Anastasie ne s'était pas gênée pour faire allusion, l'abbé Blin était accouru à Grainville pour s'assurer de l'inanité de ces rumeurs, catéchiser au besoin Mademoiselle, en admettant qu'elle eut été inconséquente, ce qui lui paraissait monstrueux, prêcher de son côté le Lépillier, mettre enfin bon ordre aux apparences à la seule fin de pouvoir démentir, au besoin preuves en main, toutes ces calomnies.
Dans ces médisances sa responsabilité à lui-même était engagée, sa responsabilité et son honorabilité, sa personne et son habit sacré, puisqu'au su et vu de tous il était le protecteur des Lépillier : les réflexions de Mme Lemastur, si puissante auprès du clergé, avaient été surtout sensibles au pauvre prêtre et Anastasie, la mâtine, savait combien elle frappait juste
en lui rapportant certains propos tenus. 11 fallait donc aviser au plus tôt : la jalousie de cette vieille bonne avait tout fait : jusqu'ici ce n'étaient que caquets de servante, mais il fallait enrayer au plus tôt, s'en faire une alliée, une amie.
Le bon abbé tournait, tournait autour de la question ne sachant comment l'aborder : il était là debout, ses bras croisés sur sa soutane un peu remontée (M. l'abbé Blin prenait du ventre) contemplant la servante effondrée sur sa chaise ; Anastasie, elle, la tête dans son tablier, sanglotait, geignait, gloussait toujours et ne voulait pas être consolée.
« Mademoiselle, elle aimait tant Mademoiselle et Mademoiselle ne l'aimait plus, elle si dévouée à Mademoiselle, » voilà le refrain, qui chantait au travers de ces larmes.
— Anastasie, trouva enfin l'abbé Blin en touchant le bras nu de la servante, ma
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bonne Anastasie, il faut se faire une raison, il faut...
Un pas cria sur le sable dans la grande allée.
— Mademoiselle, fît soudain Anastasie et d'un bond elle fut debout, perchée au plus haut de son échelle, les yeux essuyés d'un revers de main, frottant plus rudement que jamais ses vieilles vitres.
M. le curé ne savait s'il rêvait : il l'examina avec une sorte de terreur et se précipita hors de la cuisine à la rencontre de Mlle de Cormon.
La châtelaine de Oainville descendait la grande allée couverte qui conduit des communs aux cuisines : vêtue d'une grosse robe de laine noire, en sabots, un tricot marron tortillé sur sa tête, tenue de vieille fille qui a renoncé à plaire, ayant grelotté toute sa vie, le cœur et les pieds froids, dans un lit solitaire, Mlle de Cormon marchait d'un pas alerte, d'un pas pressé d'homme de bureau.
M"c de Cormon pouvaitavoir cinquantetrois ans.
C'était une longue fille maigre, aux grands yeux saillants d'un bleu pâle, le
visage enfantin d'expression, les traits gros et tavelés de son, selon l'expression normande appliquée aux visages affligés de taches de rousseur, mais la grande disgrâce et peut-être aussi le grand charme de ce pauvre visage en était le sourire, un sourire béat, comme idiot de tristesse, aux lèvres pâlies, usées, décolorées, du ton des roses sèches, lèvres fanées comme dans l'attente inutile d'un baiser jamais venu. Ce jour-là le sourire de M"e de Cormon rayonnait, et l'abbé fut surpris de l'expression heureuse de cette morne face, dont la résignation ordinairement navrait. Le Lépillier marchait auprès de mademoiselle, les bras chargés de sacs de graines.
— Ah! vous voilà, monsieur le curé, c'est bien à vous d'être venu me voir, aujourd'hui surtout, et elle souligna le mot, on va toujours bien au presbytère, et Mmc Hormidas?
— Ma mère se fait vieille, mais elle tient toujours : Dieu merci, la charpente est
bonne, et vous mademoiselle, comment va la santé? Nous avons seize ans depuis que nous habitons la campagne.
— Oh seize ans! et mademoiselle Germaine eut un soupir. Enfin je suis heureuse et je me porte bien... Nous venons de très loin, Lépillier et moi, de la ferme de Bailhache... nous venons de leur porter de la graine de luzerne, un essai que je veux leur faire faire, les blés rendent si peu maintenant, une idée à Lépillier du reste... demain nous irons en porter à la ferme Mesnières, j'en donnerai à tous mes fermiers un champ d'expérience, comme à Godeville, cela repose la terre. Oh ! je deriens très forte en agriculture, grâce à ce garçon (et elle eut pour l'abbé Blin un regard de reconnaissance), il est vraiment rempli d'idées.
Tout en causant, ils étaient entrés dans la cuisine.
— Voici des œufs frais de la ferme, fit M"" de Gormon en tirant de sa poche six
œufs de teinte verdâtre, qu'elle posa sur la table, tu m'entends, Anastasie?
— J'ai des yeux, je les vois, bougonna la servante.
Debout sur son échelle, elle restait là, hypnotisée parla vue du jardinier, sa bête noire.
— Lépillier, posez vos graines sur la table, Anastasie les rangera, vous viendrez me prendre demain à la même heure, toujours vers les deux heures, c'est bien compris, demain.
L'homme se sentait observépar* le prêtre, il salua et se retira.
— C'est cela, encore demain, maugréa la vieille bonne en bourrant de coups le châssis des fenêtres.
— Qu'est-ce encore, Anastasie? c'est comme cela que tu viens m'ôter mes sabots ! Tu as les yeux rouges, tu as encore pleuré.
— Les yeux rouges ! pleuré ! Si Mademoiselle croit qu'on peut astiquer toute
une sainte journée, le nez dansle vinaigre, sans avoir les yeux rouges, je voudrais bien y voir Mademoiselle.
Elle avait quitté son échelle ; maintenant, elle cherchait sous la table les pantoufles de Mademoiselle, qu'elle ne trouvait pas, très occupée à bousculer à grands coups de poings les sacs de graines de Lépillier : très calme, M"e de Gormon la regardait faire, tout en la désignant de l'œil à l'abbé Blin, comme elle, silencieux.
— Prends donc garde, tu vas casser mes œufs, fit enfin Mademoiselle.
— Des œufs de canards, une belle propreté ! ils n'en veulent pas à la campagne, ils les ont offerts à Mademoiselle... des cadeaux comme ça !
— C'est excellent en omelette, et je suis sûre que M. le curé les aime, n'estce pas, Monsieur le curé. Il y en ajustement six, avec du jambon, cela fera une entrée, vous restez pour les manger ce
soir avec moi, je vous retiens, Monsieur le curé ?
— Mais, mademoiselle...
— Vous me ferez plaisir, et la vieille fille prit spontanément la main du prêtre, aujourd'hui vous me ferez sensiblement plaisir en consentant à resterprès de moi, aujourd'hui je ne veux pas dîner seule, je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
— Alors Moasieur le curé dîne, glapit ironiquement Anastasie.
— Il parait que oui, ma bonne Anastasie, hasarda l'abbé Blin sans trop s'intimider.
— Mademoiselle sait qu'il n'y a rien.
— Il n'y a rien, mais il y a l'omelette, la soupe et le bœuf... et tu iras demander un poulet jeune aux Lépillier.
— Il sera bon, tué comme ça tout frais !
— Oh! M. le curé et moi, nous ne sommes pas difficiles.
— Et le temps de le plumer !
— La femme Lépillier t'aidera.
— La femme Lépilliei\ la femme Lépillier... plus souvent que cette...
La vieille bonne écumait.
— Hé bien quoi, qu'est-ce encore?
— Rien, rien, Mademoiselle. Je ferai tout toute seule. Pour quelle heure le dîner?
— Pour huit heures, il en est cinq, cela te donnera du temps; un plat de pommes au beurre avec cela, ce sera parfait, n'estce pas, Monsieur le curé?
— Oh, tout ce que vous faites est bien fait, Mademoiselle, et d'autant mieux fait que je vais vous demander la permission de vous quitter pendant trois petits quarts d'heure, une petite course que j'ai à faire.
— Vous n'allez pas rentrer vous changer, j'espère, moi je reste comme je suis.
— Cette soutane, vraiment...
— Monsieur le curé, vous ne cherchez pas à me plaire, un vieux singe comme moi.
— Ah, Mademoiselle !
— Où allez-vous... ?au presbytère 1 j'irai avec vous.
— Non, j'ai une petite visite à rendre, une visite de pauvre chez la femme Ledru, à deux pas d'ici, dans le carré Loisel. Elle vient d'accoucher de son neuvième enfant, j'ai promis d'aller voir, de porter quelques petites choses.
— Hé bien, je vous accompagne, si vous voulez bien de moi.
— Comment donc, Mademoiselle... cette pauvre femme va être bien heureuse.
— Oui, je veux l'aller voir, cette accouchée... neuf enfants ! et Mademoiselle eut un regard, qui en disait long sur cette fécondité, nous partons, Monsieur le curé : et à huit heures, Anastasie... je m'en vais me promener, puisque tu n'as pas voulu
trouver mes pantoufles Et M"e Germaine et 1 tirent sur cette boutac l'abbé Blin feignit de ne pas entendre :
Et Mlle Germaine et l'ecclésiastique sortirent sur cette boutade d'Anastasie, que
Espèce de flabïn, va !
M110 de Cormon et son compagnon se hâtaient maintenant sous un couvert de hêtres ; ils sortaient de chez la femme Ledru et regagnaient par la traverse, au plus court, la petite porte du parc, toute blanche sous la lune qui venait de se lever : la nuit était tombée et le froid piquait dur sur le plateau des fermes, mais il fait presque tiède dans ces cavées profondes, à l'abri du vent, entre leurs doubles talus tout plantés de grands arbres. En passant devant les barrières des masures, M"e de Cormon pouvait voir au fond des cours, entre les troncs de pommiers argentés par la lune, la petite lumière oscillant derrière l'éternel rideau de serge rouge de tous ces logis de pauvres, la lueur de la chandelle éclairant à cette heure du soir le père, la mère et les nichées d'enfants, groupés autour de la même table,
tous affamés après leur rude journée de peine, et dévorant tous en silence avant d'aller dormir le sommeil des brutes, qui prépare les labeurs du lendemain : ils marchaient d'un bon pas, l'un près de l'autre, car ils s'étaient attardés chez la femme Ledru : l'homme était rentré pendant leur visite et les avait contraints d'entendre ses doléances, une de ces jérémiades inintelligibles autant qu'interminables, où le paysan normand se plaint de ne gagner que trois francs par jour, d'avoir neuf enfants et de ne pouvoir en faire des notaires : mademoiselle et l'abbé pressaient donc leur marche, mais ils ne se parlaient pas; M"e de Cormon, le cœur pris dansl'étau d'une émotion délicieuse, la profonde émotion de la charité, se sentant pour la première fois baignée dans la joie calme et pénétrante d'avoir bien employé sa journée en faisant des heureux; l'abbé Blin songeur, un peu en éveil, flairait un mystère, qu'il ne devinait
LES LÉPILL1ER 55
pas encore. Il était intrigué de ce rayonnement de bonheur inusité, s'émanant aujourd'hui de toute la personne de cette vieille fille, plus stupéfait encore de l'acte de générosité, dont il venait d'être témoin.
Mademoiselle avait donné devant lui, l'abbé Blin, vingt beaux francs, deux demi-louis de dix francs chaque à la femme Ledru, la nouvelle accouchée, et M. le curé savait Mademoiselle avare.
« Nous arrivons, » hasarda l'abbé; il venait de pousser la petite porte du parc, M"" de Cormon ne répondit pas.
La grande pelouse, tout en avoines folles, roulaitsousle vent d'est de longues, longues vagues pâles, que la lune baignait d'une clarté de rêve... au-dessus des hautes futaies, masses noires détachées sous un ciel blanc et miroitant comme une moire, l'astre éclatait dans son plein, auréolé d'un halo blême... auprès du château deux grandes touffes de gynérium, frissonnant,
comme poudrés de givre, agitaient dans une lueur leurs lourds panaches duvetés d'argent, le parc apparaissait agrandi, comme immense.
Mlle de Cormon s'arrêta : « C'est pourtant plus beau que la rue des Renelles,,, dit-elle comme pour se donner raison à elle-même et elle entra dans la cuisine. Anastasie la déchaussa.
On venait de servir le dessert; l'abbé Blin avait déclaré l'omelette aux œufs de canards digne d'un archevêque et les pommes au beurre absolument exquises j Anastasie avait daigné sourire, la paix était presque signée et dans cette immense salle à manger, pavée en carrelage rouge, tout en boiseries blanches tachées d'humidité, le curé et la châtelaine achevaient de diner à la lueur de deux bougies.
Les pieds dans la cheminée, où fumait un pauvre petit feu de bois, ils pelaient leurs fruits à l'abri d'un grand paravent en tapisserie, enfermant presque la table
et faisant du coin du foyer, où ils mangeaient, comme un petit appartement à part dans cette longue pièce, humide et sombre, qu'assombrissaient encore huit hautes fenêtres dont les volets non poussés laissaient entrer le clair de lune.
M"e de Cormon avait été durant tout le repas silencieuse, comme absorbée dans des pensées tristes ; sa gaieté était subitement tombée, et l'abbé Blin, venu au château pour y aborder la question délicate, n'avait encore osé en souffler mot, très gêné d'ailleurs parla présence d'Anastasie, dont il sentait toujours vrillé dans son dos l'œil clair et froid, qui ne le quittait pas.
« Anastasie, vous reviendrez pour le café, » déclara lentement M"e de Cormon, c'était un congé, l'abbé Blin respira; Ml,e de Cormon posa un coude sur la table, laissa tomber son menton dans sa main et fixant le prêtre de son œil bleuâtre et doux de résignée.
53 LES LÉPILLTER
— Vous allez me demander pourquoi je suis triste? dit- elle au curé, que cet exorde déconcerta, oui, je suis triste, je l'avoue, triste avec mon château, triste avec toutes mes rentes, triste avec ma liberté, c'est que je sens que je ne suis pas aimée et que je n'ai même pas le droit de m'attacher à quelque chose, à quelqu'un, à quoi que ce soit, que je puisse aimer, moi... tenez, c'est aujourd'hui ma fête et personne n'a songé à me la souhaiter, pas même celte pauvre • fille (et elle désigna la porte de la cuisine), ma vieille Anastasie, que sa jalousie contre les Lépillier affole, rend féroce, stupide ; elle n'eût pas manqué de me la souhaiter autrefois, c'était un fuchsia, un pot de réséda, moins que rien, mais l'attention y était et mon logis en était égayé ; aujourd'hui, elle oublie, elle hait, elle n'a plus le temps de m'aimer.
— Votre fête, le jour de votre fête, balbutiait l'abbé Blin, s'étranglant à la pen-
sée de la belle occasion qu'il venait de laisser passer.
— Oui, ma fête, et si je ne vous avais pas retenu à diner, j'aurais passé seule, abandonnée sans une fleur, sans un ami, cette soirée qui, du vivant de ma pauvre mère, était un soir de joie et presque de splendeur dans notre vieux logis; mais rassurez-vous, monsieur le curé, cette fête, que personne ne m'a souhaitée et que vous ignorez vous-même, je me la suis souhaitée de moi à moi : j'ai diminué de cent francs le loyer des Bailhache à la condition qu'ils feront mon essai de luzerne ; demain je diminuerai d'autant les Mesnières et mes autres fermiers.., enfin j'ai obtenu un merci de cette pauvre femme Ledru, j'ai mis là tonte la maisonnée en joie et pour vingt malheureux francs, quelle misère ! et cela m'a fait vraiment plaisir.
— Je m'étonne qu'à Saint-Craon, où vous comptez de bons amis, aucune de ces
dames n'ait songé... il ne faut qu'un oubli... et l'abbé Blin bredouillait, rougissait, sentant qu'il avait dit une bêtise.
— Saint-Graon ! et la vieille fille eut un sourire triste, Saint-Graon m'en veut de l'avoir quitté pour Crainville, oh ! les potins doivent marcher, je connais mon pays, mais j'ai trop souffert là-bas cinquante ans de ma vie, on m'a trop humiliée, trop... et sa voix s'altéra, puis redevenant tout à coup douce et lente :
« J'aime mon Crainville, mon parc, je commence à aimer mes fermiers, tout mon monde, à m'intéresser à leur culture ; je commence aussi à connaître mes pauvres, ces pauvres dont vous me parliez, quand vous êtes venu rue des Renelles m'engager à me fixer ici ; car c'est vous qui m'avez décidée, vous le rappelez-vous, monsieur le curé? j'ai suivi vos conseils et, toute triste que je suis, je commence aussi à m'en trouver heureuse... mais vous
m'aiderez, n'est-ce pas, à faire un peu de bien, moi je suis maladroite, un peu avare même, j'ai été si longtemps obligée de compter ; mais je ne demande qu'à m'attacher, moi, qu'à aimer les gens, moi qui suis trop vieille, hélas, pour être aimée, et elle tendit par-dessus la table sa pauvre main gonflée de veines bleues au curé attendri.
L'abbé Blin prit cette main, il était touché, remué jusqu'au fond de l'âme : voilà la femme qu'on ridiculisait et raillait dans le pays ; la digestion aidant, il eut dans les yeux l'humidité d'une larme.
— Mademoiselle, allait-il dire, l'homélie lui venant ; des voix aigres éclatèrent dans la cuisine.
— Non, vous n'entrerez pas, glapissait la crécelle de la vieille Anastasie, quandje vous dis que mademoiselle est occupée, elle a M. Blin à dîner, je ne dérangerai pas mademoiselle.
— Allez lui dire que c'est moi, made-
moiselle me recevra, répondit une voix ferme et nette, que l'abbé Blin reconnutaussitôt, la voix de la femme Lépillier. M"e de Cormon avait dressé l'oreille.
— Plus souvent que je laisserai brûler mon café, repartait la voix de la servante, est-ce une heure pour se présenter chez le monde, d'abord votre place, à vous, n'est pas dans ma cuisine.
— J'attendrai donc, répondait l'autre voix.
— Vous attendrez... mais pas ici, je suis maîtresse, moi, dans ma cuisine...
allez, décampez, et plus vite que ça.
— Soit, j'attendrai dehors, allons, viens, Désirée.
On entendit les pas de la femme se retirant pour sortir.
MIle de Cormon s'était levée : debout contre la porte, la tète appuyée au chambranle, elle écoutait: l'abbé Blin, cloué d'un geste sur sa chaise, suivait aussi la querelle ; au nom de Désirée, Mademoiselle
ouvrit la porte toute grande : « Qu'y a-t-il, Anastasie, dit-elle. »
« 11 y a, il y a, » balbutia la vieille bonne.
Debout sur le seuil de la porte d'entrée, la femme Lépillier était là, prête à sortir; sa fine silhouette se détachait en noir sur le grand parc éclairé par la lune ; elle tenait par lu main, sa petite fille, une enfant de cinq ans, qui, tout épeurée, prête à fondre en larmes, enfonçait son joli visage dans les jupes de sa mère, ses deux petits bras embarrassés d'un volumineux bouquet de fleurs.
— Ah c'est vous, Eugénie, demanda la vieille fille en fixant la jardinière, qu'y a-t-il encore ?
— Il y a que Désirée voulait souhaiter la fête à Mademoiselle, et M"" Anastasie avait peur de déranger Mademoiselle, et la Lépillier poussa l'enfant, toute effarée, du côté de la châtelaine.
— Ma fête !
La vieille fille eut une crispation des lèvres singulière, ses yeux se mouillèrent ; sa fête, quelqu'un avait songé à lui souhaiter sa fête.
L'enfant, elle, était là qui se taisait, saisie, au beau milieu de la cuisine ; la tête inclinée de côté, comme l'inclinent les petits oiseaux, elle avait mis un pouce dans sa bouche par contenance.; de son autre main, elle froissait contre son petit sarrau brodé, un cadeau de Mademoiselle, son énorme bouquet de fête, une botte épanouie de chrysanthèmes et d'anémones blanches du Japon, les dernières fleurs d'automne, toutes fanfreluchées d'un beau papier blanc à dentelles, tout flambant neuf acheté chez l'épicier.
M,Ie de Gormon s'était presque agenouillée, les bras tendus vers l'enfant : « Tu ne veux pas m'embrasser, ma chérie, ma belle Désirée, disait-elle à la petite. »
— Dis bonjour à Mademoiselle, reprenait la mère et, saisissant l'enfant par le
poignet, elle l'amenait peut-être un peu rudement jusque dans les bras de la châtelaine. La vieille fille embrassait lentement, presque avec religion, ces petites joues fraîches et comme trempées de pluie par les larmes, puis, tournant et retournant ce petit corps entre ses mains curieuses : « Vous avez donc pensé à moi, Mademoiselle Désirée, » et elle regardait passionnément l'enfant.
— Faites excuse, disait alors la mère, c'est son père qui en a eu l'idée, il avait semé ces chrysanthèmes à l'intention de Mademoiselle et, comme MIIe de Cormon glissait une pièce dans la main de la jardinière: « Non, non, vraiment non, Mademoiselle, faisait la femme avec un redressement indigné de tout son corps, Lépillier ne me pardonnerait pas.
Mademoiselle la regarda fixement, la jardinière soutint ce regard : la vieille fille prenait alors la main de Désirée, l'emmenait dans la salle à manger auprès de
la table et là, lui ayant fait tendre son petit sarrau blanc, elle emplissait ce pauvre petit tablier jusqu'aux bords de pommes et de poires d'automne, de macarons et de biscuits, vidant les compotiers, pillant le dessert, beureuse de la joie de la petite, devenue muette de gourmandise, bouche béante, les yeux brillants; puis quand elle eut ramené l'enfant à sa mère, confondue de la bonté de Mademoiselle :
— Merci, Eugénie, disait-elle en enfonçant son pauvre vieux visage allumé et fiévreux dans la fraîcheur des chrysanthèmes, puis s'étant tournée vers l'abbé Blin, devenu tout songeur :
— Vous voyez bien qu'on veut que je reste ici.,, voilà qu'on me souhaite la fête, que Ton feint de m 'aimer... à moins que l'on ne m'aime.
Le soir, en rentrant au presbytère sous
le froid clair de lune illuminant les cavées
rtes de Crainville, l'abbé Blin com-
mençait à comprendre qu'il avait engagé la partie sans s'être assez préoccupé de ses deux partenaires, et que la femme, avec laquelle il lui faudrait dorénavant compter n'était plus M"- de Cormon, mais Eugénie* Adèle-Hortence Lecanu, femme Lépillier, la jardinière.
11 avait plu dans la journée, comme il avait plu la veille et l'avant-veille encore, on était en juillet pourtant, mais depuis mai et juin ce n'étaient qu'averses continuelles et dans ce parc embrumé d'eau, pourri de pluie, ce grand corps de logis de Grainville, lépreux, abandonné, aux fenêtres sans rideaux, exhalait une si profonde et lamentable détresse, il se dégageait de ces dessous de bois, ruisselants de pluie, une humidité si pénétrante et si froide, qu'on se serait cru aux derniers jours d'octobre, malgré la verdure intense des futaies, d'un vert noir à force de fraîcheur.
Ce soir-là le coucher du soleil était presque beau, o'était même le premier coucher de soleil un peu passable, qu'on eût vu depuis deux mois : à demi disparu de l'horizon, où de gros nuages gris aux flancs éventrés par les ondées du jour s'effritaient, s'émiettaient en braises incandescentes, en flocons d'ambre rose, en copeaux d'écarlate dans un ciel d'aquarelle, idéalement tendre, nuancé de cendre verte et de turquoise pâle, l'astre enfonçait dans le bleu de la Manche, entrevue très lointaine au delà des falaises, un orbe éblouissant, écartelé de flammes, pareil à l'essieu d'or d'un char, le char géant d'un dieu effondré dans la mer.
De cet effondrement coulait, comme du sang, une immense lueur rose, un reflet d'incendie, où la campagne humide, villages et fonds de parcs, étincelait soudain, des foyers allumés dans la nacre des vitres, des rubis rutilant dans chaque puitte de pluie restée à la pointe des
feuilles ; Crainville semblait rajeuni, transfiguré dans la clarté d'un songe ou d'une aurore: dans des fonds noirs de parc des massifs de géraniums, comme peints au minium, éclataient tout à coup, tel un feu d'artifice ; le terre-plein des allées, nettoyé par la pluie, avait des tons de chair ; dans la longue façade des flammes miroitaient à toutes les croisées, et mis en rumeur par toutes ces gaietés, l'essaim noir des corneilles, nichées dans les futaies, s'éveillait, babillard, croassait, croassait, emplissant de leur assourdissant vacarme les mornes avenues du vieux domaine.
Un peu étourdie de ce grand bruit, les yeux éblouis de voir rose, M1,e de Gormon faisait son tour de parc.
Tout en tournant parles allées Mlle de Cormon était arrivée auprès des communs ; ils étaient inhabités depuis cinq mois, le temps avait marché, les événements s'étaient précipités avec lui : les Lépillier
logeaient maintenant au château ; Anastasie Ledun avait quitté Mademoiselle ; avec l'affection grandissante de la maîtresse pour l'enfant des Lépillier la haine delà servante s'était exaspérée contre la petite : dans un accès de jalousie la vieille bonne s'était emportée jusqu'à frapper l'enfant ; alors la mère s'était révoltée, cela avait atteint les proportions d'un scancale, Mademoiselle avait dû se prononcer entre Anastasie et les nouveaux venus ; M. l'abbé Blin avait vainement essayé d'intervenir, la jardinière s'était montrée inflexible, si Anastasie restait, c'est elle, Eugénie, qui s'en irait en emmenant Désirée ; c'est alors que l'abbé Blin sentit la toute puissance de cette femme ! Le cœur saignant, Mlle de Cormon avait signifié son congé à la vieille domestique, Anastasie était partie. « Mademoiselle s'en repentira, Mademoiselle me regrettera, mais trop tard, » avait prophétisé sur le seuil la terrible vieille fille.
Ce départ, Mademoiselle le regrettaitelle déjà? Toujours est-il qu'elle courbait bien bas son pauvre buste maigre et sa tête ridée, en promenant ce soir-là son être désâmé par les allées détournées de son parc.
Quant à Anastasie, elle n'était pas même restée trois jours sans place ; le deuxième jour elle entrait aux gages inespérés de trente-cinq francs par mois chez Mmo Lemastur. Là cette fille avait-elle parlé, et qu'avait-elle pu dire? Toujours est-il que depuis son départ de Crainville MmeB Lemastur et Froidmantel s'étaient abstenues de paraître au château. Tout le pays avait du reste donné tort à Mademoiselle, elle avait manqué de cœur en sacrifiant à des étrangers la bonne de sa famille. M. l'abbé Blin lui-même avait déploré ce départ; à Saint-Craon on ne la voyait plus. Sa désertion de la ville avait achevé de la brouiller avec la société, qui ne lui pardonnait pas l'imprévu de sa fortune: Cette ville de son
enfance, de toute sa vie, où elle avait passé quarante-huit ans, près d'un demisiècle, assise à la même fenêtre du même humble logis, le rideau soulevé sur la même rue étroite et solitaire, MI,e de Cormon n'y venait plus que les jours de marché, en voiture, faire ses emplettes de la semaine, espaçant ses visites, qu'on ne lui rendait plus comme ennuyeuses et gênantes. Et le fait est qu'elle n'était plus à voir ; Mmc Lemastur l'avait déclaré ellemême un matin, à un des cafés au lait de Mme Froidmantel.
Les cafés au lait de M"e Froidmantel étaient une des célébrités de la ville ; trop pauvre pour pouvoir rendre en dîners les politesses dont la société l'accablait, Elisa Pincepré avait eu une inspiration lumineuse, elle offrit des cafés au lait.
Pour ce la situation de son logement la servit à merveille ; elle occupait rue Neuve, auprès de l'Abbaye, un premier composé de trois pièces, meublées avec génie des
épaves de son ancienne splendeur. Étant donné l'importance de la basse messe de neuf heures, qui est une institution sacrée en province, le premier rendez-vous mondain de la journée, auquel aucune de ces dames n'aurait gardé de manquer, ce logement de la rue était une trouvaille; ces dames, en se rendant tous les matins à l'office, passaient toutes sous les cinq fenêtres de Mme Froidmantel ; ElisaPincepré invita les belles matineuses à monter son étage ; les bols de lait étaient là préparés pour ces dames, et le café à discrétion. On fit d'abord quelques manières, mais on fut trop heureux de se réunir là, entre bonnes dévotes, à la sortie de la messe ; on venait là en socques, en chapeau défraîchi, une pelisse jetée sur une robe de chambre, en amies, en voisines, le temps de se demander : « Avez-vous bien dormi? » L'hiver, on y montait se réchauffer les pieds, l'été boire un verre d'eau, reprendre un peu haleine; on y dis-
cutait les sermons des vicaires, les menus de la veille, les successions prochaines, les filles à marier; on y commentait le scandale d'hier, on y préparait l'événement du jour: c'était le cénacle élégant entre tous, le bureau des nouvelles. Les cafés au lait de Mme Froidmantel étaient du dernier ton ; des femmes d'armateurs aspiraient à y paraître ; n'était pas, qui voulait, de ces cafés au lait.
Mme Lemastur y régnaiten souveraine et de par sa voiture et de par ses dîners olîerts à la maîtresse de céans. Parmi les habituées se distinguaient la baronne Hébrard, la sœur du député, austère orléaniste, Saint-Craonnaise dans l'âme, à cheval sur le cant, bonne femme par hasard ; M°°e Démiteux, femme de marguillier, ancienne grainetière, confite en dévotion, sucrée de minauderies, affolée de distinction et de comme il faut : d'une avarice sordide, ses pantalons étaient célèbres ; elle les taillait elle-même dans les anciennes
toiles à carreaux blancs et bleus de ses matelas hors de service ; vu la couleur et les carreaux, l'économie réalisée était surtout le blanchissage : la rancune d'une lessiveuse, chassée pour abus de savon et de confiance, avait trahi les dessous de. Mme Démiteux ; ses ennemis l'appelaient la Paillasse, mais la Paillasse les méprisait.
Il yavaitaussiMme Vantrinier,la femme du notaire, avec ses deux filles : boursouflée d'arrogance, riche, sotte à miracle, Mm" Vantrinier avait le parler lent des femmes de la campagne et l'interrogation perfide, l'envieux : « Croyez-vous ça, des dames de la ville ! » elle avait pénétré, disait-on, les secrets de l'étude et possédait à fond son cahier d'hypothèques, Saint- Craon la redoutait ; il y avait aussi Mme des Sourdières, la femme du receveur, longue femme anguleuse, pâle, hâve, aux cheveux délavés, à visage de pleureuse, qui ne soufflait mot, était toujours enceinte et
pondait tous les ans avec une facilité indécente, cette silencieuse accouchait sans pudeur ; Mme des Sourdières était invitée pour le Des de son des Sourdières et son irrémédiable laideur ; il y avait enfin MUe de Gonfreville, vieille fille noble, secouée par un tremblement sénile, tombée presque en enfance et couvée par les prêtres, et Mmc Andersen, la jeune femme -d'un très riche fîlateur, vive, enjouée, presque jolie et protégée là par Mme Froidmantel : Mm° Froidmantel protégeait à son tour. Toutes ces dames, Mme Andersen exceptée, professaient le plus froid mépris de la mode, l'horreur des innovations, de Paris, du progrès, le culte saint de la moire antique noire, des volants de dentelles et des cachemires d'Inde : c'était l'élite enfin.
Au milieu de ce cercle choisi Mmo Froidmantel, le sourire aux lèvres, adorable et pincée, naviguait, onduleuse, avec des grâces de corvette : offrant du lait à l'une,
du café noir à l'autre, Elisa Pincepré semblait avoir seize ans ; l'orgueil et la joie la rendaient presque jolie : ses meilleures amies ne la reconnaissaient plus : « Cette chère Elisa, sans sa perruque et son pauvre teint jaune, je m'y tromperais moi-même » avouait tout bonnement Mm3 Démiteux à Mme des Sourdières.
C'est dans ce cénacle que Mmo Lemastur avait déclaré un matin, et cela après un entretien des plus graves avec Anastasie (l'entretien ne pouvait être que répété) que recevoir encore Mlle de Cormon était compromettant, M1'0 de Cormon s'étant compromise.
De ce jourCrainville fut en quarantaine, et la propriétaire avec la propriété : c'était la condamnation d'un pareil arrêt ; elle avait bien essayé, la bravedemoiselle, quelques visites timides dans les environs, mais les châteaux, qui avaient rendu une première fois la politesse, s'étaient ensuite tenus cois, traitant en parvenue cette riche
de la dernière heure, qui ne savait pas dépenser et n'avait ajouté à son ancien train dévie que le luxe obligé d'un cheval pour les courses et d'un coupé acheté d'occasion : « Et cela pour n'en pas dire plus » ajoutait avec un regard, gros d'éloquence, Mme de Maugrenon du château de Moreux
Elle vivait donc là, isolée, abandonnée, errant le long des jours parce vieux parc humide ou trottinant dans la grande pièce triste, qui lui servait de chambre, une vaste salle aux vitres ternes et comme verdies par l'éternel reflet de ces hautes futaies, seule en compagnie du ménage Lépillier, installé auprès d'elle au premier, porte à porte, sur le même palier; MUede Cormon était maintenant montée d'un étage et vivait dans sa chambre, où la jardinière, passée bonne à tout faire, lui servait ses repas sauf son déjeuner.
Cet isolementet cette haine, ce vide hostile fait autour de sa vie, M"e de Cormon les sentait peser douloureusement surelle.
A quoi rèvait-elle, ce pauvre fagot de Cormon, en se promenant ce soir-là tristement, lentement, pas à pas, dans son parc, son pauvre soi désemparé et morne! regrettait-elle Anastasie ? les années d'autrefois, sa jeunesse esseulée, son avenir gâché, manqué, trahi ! Tout absorbée dans des songeries sans but, sans issue, comme sa propre existence, elle était arrivée auprès des écuries, à l'extrémité de son domaine, au pied du bâtiment affecté naguère encore au logement des Lépillier.
A l'angle du bâtiment, posée sur quatre coins pourris qui l'exhaussaient du sol, une grande cuve ventrue s'arrondissait au-dessous d'un tuyau de gouttière, et pleine d'eau saumâtre, décerclée vers le haut, effritée sur les bords, toute noire de mousse, moisissait là à l'abandon, dans la clarté verte tombant de la hêtraie. Toute rose dans cette clarté, la petite Désirée jouait dans ce coin de vieux parc: d'un air grave elle trempait ses petites mains
gourdes dans un baquet d'eau de savon, posé auprès du réservoir (elle semblait toute petite au pied de ces arbres), ses cheveux de lin, frôlés par la lumière, la coiffaient d'une légère buée d'or : l'enfant entendait Mademoiselle et se redressait rougissante avec sa face rose et ses larges yeux bleus c'était la ressemblance exacte de son père,Lépillier à septans ; le regard seul différait, craintif et sournois chez l'homme, à la fois étonné et hardi chez la petite, ce regard defleurqu'ontles tout jeunes enfants: la vieille fille s'était arrêtée : au-dessus de leurs têtes dans les hautes branches des hêtres l'essaim noir des corneilles faisait son dur vacarme. Mademoiselle regarda passionnément cette mousette, la porte des écuries était demeurée entr'ouverte ; posé à plat sur un des ais pourris, qui soutenaient la cuve, un paquet de lesssive, qu'on venait de rincer au baquet, s'égouttait là lentement dans l'ombre.
— Lâchez-mè, grand malfaisant ! » et
une fusée de rires partait de l'écurie, une fusée de rires entrecoupés, nerveux, des rires de femme qu'on chatouille. « Laissemè, laisse-mè donc, nigaude, » étouffait une voix. On entendait la chute de deux corps dans la paille, puis le bruit de jupes d'une femme, qui se relevait. Mllc de Cormon s'était arrêtée toute blême, le sang ne lui avait fait qu'un tour.
— C'est ton père qui est là ? disait- elle enfin à la petite.
— Oui, c'est papa, répondait Désirée.
M110 de Cormon portait sa main gauche
à son cœur, il battait à se rompre ; elle s'était appuyée contre le tronc d'un hêtre, puis, délibérément, allant à l'écurie, elle poussait la porte.
Un flot de jour entrait avec elle. Acculée dans un coin, une grande forte fille de dixsept ans à peine écarquillait des yeux stupéfaits ; secouée par un rire de brute, elle suffoquait, ahurie, la bouche niaise. En jupon rapiécé, un coin de l'épaule nue
sortant de sa camisole, en tenue de travail, M1" de Gormon la reconnut aussitôt; c'était la fille Legras, une fille du pays, qu'Eugénie Lépillier prenaitpournettoyer une ou deux fois la semaine, et ce jour-là en journée au château. Ses manches de chemises relevées jusqu'au coude, en pantalon de coutil, le dos tourné à la lumière, Lépillier était à son ouvrage ; une étrille d'une main, un bouchon de l'autre, il nettoyait à tour de bras Chéri, l'alezan de Mademoiselle ; évidemment ils l'avaient entendu venir.
— Que fais-tu là disait-elle durement à la fille.
La fille Legras tenait toujours sa fourche.
— C'est Lépillier qui... c'est Lépillier que... L'homme intervint :
— C'est Lépillier, que je suis un imbécile., elle avait l'idée de voir de près le chvà, une idée comme ça, j'iui dis donc d'entrer; mais via quà prend pu, se fiche
dans un coin, aie empoigne une fourche et se meta piauler. Que malhû ! quand on a pu des chvà on n'entre pas dedans les écuries.
11 était sorti de la stalle, le temps de reprendre la fourche des mains de la laveuse et de la poser eu travers du coffre ; maintenant il étrillait consciencieusement sa bête.
M"e de Cormon n'avait pas dit un mot ; les lèvres pincées, elle examinait ; son œil allait de la fille 'au gars et du gars à la fille, perçant, inquisiteur et dur ; le jardinier était très rouge, des gouttes de sueur lui perlaient sur le front, mais il nettoyait activement sa bête, la lessiveuse était bien quelque peu dépeignée, mais elle avait savonné tout le jour: pourtantMIledeCormon n'aurait pas rêvé ; elle avait bien entendu le « lachez-mè», suffoqué de la fille, l'implorant, « laisse-mè donc », du gars et le bruit delà chute de deux corps, elle l'avait bien entendu s'amortir dans la paille.
— Sortez, dit-elle brusquement à la fille.
La laveuse ne se le faisait pas répéter deux fois : elle sortait, penaude, allait vider silencieusement son baquet, le mettait sous son bras avec son paquet de lessive, puis, prenant la main de l'enfant : « Viens nous-en Désirée, viens nous-en, »et sa voix salentissait traînante.
Lépillier s'était montré sur le seuil de l'écurie : au passage il hapait sa gamine etl'enlevant dans ses bras ganment, jouant le bon père, il embrassait l'enfant sur les deux joues ; puis, clignant de l'œil du côté de Mademoiselle, lui désignant la fille de journée: « En via, une niante, »et, haussant les épaules, il rentrait à son cheval.
M1" de Cormon lui avait tourné le dos.
Maintenant elle regagnait lentement le château : l'œil étincelant, la bouche crispée dans un mauvais sourire, M"e de Cor-
mon suffoquait ; une subite aigreur était entrée en elle : elle avait comme quelque chose de crevé dans le cœur, quelque chose d'amer qui ne reviendrait jamais doux, comme une poche à fiel qui se serait répandue dans son. être. Ce Lépillier lutinant cette fille, une colère et un désespoir l'avaient prise ; elle eût été la femme de Lépillier, qu'elle n'eût pas été plus irritée et plus triste, on aurait dit qu'elle avait été trompée; elleélaitàla fois dépitée et déçue... déçue? Qu'espérait-elle ! Dépitée ! contre lui ou contre cette fille? Elle n'était pas cependant jalouse, la femme Lépillier lui était bien indifférente, d'abord elle n'aimait pas ce Lépillier, ce goujat... ?toutau plus s'étaitelle attachée à l'enfant, à la petite. Cet homme, comme il la trompait pourtant î et non, il ne l'avait pas trompée, tout au plus avait-il leurré sa femme et, entre gens de cette classe, à ce niveau de situation, ces foucades de mari et femme
ne comptent plus ou pas ! Cette fille, comme elle la détestait cependant, cette lessiveuse, qu'elle avait entendu rire et suffoquer sous l'attaque amoureuse de cet homme, qu'avait-elle pour elle, cette souillon? Elle était jeune et voilà tout ; elle avait la peau lisse, les seins fermes, les cheveux drus de ses dix sept ans et les hommes l'aimaient : sans un sou, bête à garder les oies, les mains rouges, en haillons, toute manante qu'elle était, elle plaisait à des gars bêtes à garder les bœufs, rouges etmanants comme elle, et, tout misérables qu'ils étaient, ces manants étaient riches, car ils avaient l'amour.
Elle, personne ne l'avait aimée ! Non pas qu'elle eut été plus laide qu'une autre, comme une autre fille avait eu ses dix-sept ans, comme une autre elle avait dû être désirée ; mais comme elle était bien élevée et sans dot, aucun homme n'avait osé le luidire ; à des filles comme elle on ne pouvait parler amour sans parler mariage...
et ce mariage obligé dans son monde avait coupé la parole à l'amour.
A quoi lui servaient donc ses trente mille livres de rentes?
« Trop tard, trop tard, » semblaient croasser dans les hautes futaies l'essaim noir des corneilles. « Trop tard, trop tard,» chuchotaient les feuilles mortes en fumier des allées s'écrasant sous ses pas. « Trop tard, trop tard, » reprenaient les croà-croà lugubres des corneilles. « Trop tard, trop tard, » répondait en écho son pauvre cœur aimant de fille dédaignée : « trop tard, trop tard, il est trop tard. »
M"° de Cormon était plus triste encore ce soir-là que de coutume en rentrant au château de Grainville : devant la porte de la cuisine, Eugénie Lépillier attendait Mademoiselle : les bras embarrassés d'une énormepoupée, cadeau delà vieillefille, et qu'on ne lui confiaitque le soir en récompense d'unejournée de sagesse, la petite Désirée était avec sa mère, le dîner était
prêt depuis un grand quart d'heure, Eugénie Lépillier était vraiment inquiète.
« Viens l'embrasser, Mademoiselle » et elle essuyait du revers de son tablier la bouche humide de l'enfant : sans dire un mot, du bout des lèvres, Mademoiselle effleurait les cheveux de la petite, Eugénie Lépillier sentit que le temps de son règne était près de finir : la femme habile se mordit les lèvres : Lépillier avait dû faire quelque sottise : le soir même elle confessait son mari : Mademoiselle était jalouse, la jardinière respira.
Ce jour-là il y avait grande série à More ux chez les de Maugrenon, au château de Moreux, commune de Boutteville : à midi déjeuner de dix-huit personnes, le soir à huit heures dîner de trente-trois couverts, les invités du matin demeurant forcément pour la soirée, plus quinze invitations de cérémonie lancées dans la contrée, tant dans la bourgeoisie et le clergé de la ville, que dans les châteaux d'alentour.
Mme de Ma ugrenon rendait à Mme Lemastur son diner de baptême ; Mœe Lemastur avait enfin donné sa cloche, vingt-cinq
mille francs au bas mot, qu'elle avait tirés bel et bien de sa poche en faveur de l'Abbaye, sa paroisse ; naturellement elle avait été marraine, M. le comte de Maugrenon n'avait pu refuser à Mrae Lemastur de tenir avec elle sur les fonts baptismaux le sacro-saint airain de M"c de Boislin ; c'était le nom delà cloche, du nom d'une Mlle de Boislin, qui avait contribué de sa fortune à la reconstruction du clocher de l'Abbaye brûlé pendant la Révolution : sur la prière de M. l'abbé Menu, chanoine et neveu de Monseigneur, Monseigneur est venu deRouen lui-même ondoyer Mademoiselle ; ce baptême avait été une réconciliation, la fusion de la bourgeoisie orléaniste de la ville et de la noblesse ultramontaine des campagnes, laquelle croyait devoir encore bouder les d'Orléans : le soir, la donatrice avait eu l'honneur de réunir à sa table, non seulement Monseigneur en personne et tous ces messieurs prêtres et tous les mar
guilliers, le député Hébrard, et M. Démiteux et M. des Sourdines, mais grâce à M. de Maugrenon, son compère, elle avait obtenu la présence chez elle de tous les nobliaux gourmés, et jusqu'alors demeurés un peu frais des domaines d'alentour, et M.deFrauville et M. de Barzane du château des Élangs, et Mma Le Barge et M. de Tréfonds, la famille de Frosnes, toute la crème enfin.
C'est ce dîner, où l'on avait compté jusqu'à huit relevés de potage, que rendait aujourd'hui lechâteau de Moreux à la maison d'Estaing.
Du déjeuner avaient été déjà les deux inséparables Mme Lemastur et Mme Froidmantel; ces dames étaient de la journée: M. de Maugrenon méditait de vendre à Elodie Boisard un vieux pavillon de chasse qu'il avait àCreutôt. àdeux lieues de Grainville, et dont il ne savait plus que faire, ayant vendu les fermes environnantes : de soncôté Elodie Boisard rêvait, elle aussi, de
devenir châtelaine, oh rien que pendant trois mois, en gardant toujours ses quartiers d'hiver à. Saint-Graon : cette châtelleniedansles prix doux (les de Maugrenon laissaient Creutot à seize mille francs) tentait fort Mme Lemastur : de vendeur à acheteuse les rapports étaient onctueux, huile et miel : on avait donc prié en intimes,en amies, Mme Lemastur et MmeFroidmantel pour toute la journée du dimanche à Moreux.
Des invités de la journée étaient également Mme Vantrinier, la femme du notaire et M"os Vantrinier, ses deux tilles ; Me Vantrinier faisait les affaires de Moreux ; M"10 Andersen, dont l'élégance et les jolies manières commençaient à s'imposer à Saint-Graon, grâce aux gros bénéfices que l'on prêtait à son mari. M. Andersen était Suéduois, sa femme, quoique normande', en devenait presque étrangère ; les recevoir ne tirait pas à conséquences, ils n'étaient pas du pays ; de plus M. Andersen
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se trouvait avoir été camarade de collège avec Hector de Sérigneux, le mari de Corisandre, la fille ainée des Maugrenon c'était là une excuse ; au reste à ces huit privilégiés se bornaient les invitations pour la ville.
Les Démiteux, les des Sourdières et M,le de Gonfreville étaient, il est vrai, priés pour le soir ; M. des Sourdières n'avait jamais chassé et Démiteux ne chassait plus, qu'enaurait-on fait dansle jour? M. l'abbé Menu, le doyen de l'abbaye, le curé de Frauville et quelques autres de ces Messieurs prêtres étaient également attendus à huit heures.
Au reste Moreux était presque au complet ; les de Maugrenon, Hector de Sérigneux, leur gendre et leurs deux filles, Corisandre et Annette, la dernière des Maugrenon, dont on négociait alors le mariage avec Pierre Le Barge, le fils unique de Mmo Jean Le Barge du château de Sinou ; plus, M. Pintois, vieuxcélibataire aimable
et beau parleur de Saint-Craon, en ce moment en villégiature à Moreux, où il venait passer tous les ans une quinzaine en septembre, cela faisait déjà six personnes au château.
Des voisins des environs il n'y avait d'invité pour toute la journée que le vieux couple de Tréfonds, du château de Tréfonds, le domaine le plus rapproché de Moreux, vieille noblesse ruinée, grelottant en ménage dans un superbe château Louis XIII, effondré d'hypothèques, et qu'on invitait pour leur économiser un repas, disait très haut la valetailleàl'office. Par bonté d'âme Mme de Maugrenon les avait priés pour toute la journée : « Au moins mangeraient-ils ce jour-là, » chuchotait-elle à l'oreille des autres invités. Il y avait enfin, Mme Jean Le Barge et son fils Pierre Le Barge, le fiancé officieux et bientôt officiel d'Annette de Maugrenon, la dernière.
Les autres châtelains, les Etangs, les de
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Frauville, la Hètraie, les de Frosnes ne viendraient que le soir.
Le déjeuner s'était prolongé tard ; il était près de deux heures et demie et dans le grand salon de Moreux, une longue galerie ouvrant ses huit portes-fenêtres sur toute la largeur d'un perron de dix marches descendant dans le parc, toutes ces dames étaient là, réunies, à l'exception de Mme de Sérigneux, partie faire un coup de fusil avec Hector, son mari, du côté de la Garenne. Toutes ces figures l'ennuyaient ; en se levant de table, elle s'était éclipsée, et Mmc Lemastur, assise auprès d'une des fenêtres, l'avait vue traverser la pelouse en jupe de drap plissée s'arrêtant au genou, pantalonnée et bottée comme un homme, la carabine sur l'épaule. M. de Sérigneux l'accompagnait, il est vrai, mais Mme Lemastur n'en avait pas moins échangé un regard de détresse avec l'énorme MmB Vantrjnier écrouléeauprès d'elle : « Les jeunes
femmes d'aujourd'hui, où s'arrêteraientelles vraiment.»
Les hommes, Me Vantrinier, ' M. Andersen, le comte de Tréfonds et de Maugrenon lui-même, avaient aussi pris leur fusil.
Les femmes étaient donc restées seules au salon ; deux cavaliers étaient cependant demeurés auprès d'elles ; M. Pintois, le vieux célibataire, et Pierre Le Barge, très occupé de Mme Andersen, beaucoup plus capiteuse en effet que M11" Annette, sa fiancée.
Aux deux bouts opposés de la galerie flambaient clans deux cheminéesLouisXIV deux feux clairs et pétillants de hêtre; la journée était humide, le ciel gris et bas, un ciel de fin septembre. Au coin des cheminées, la société s'était divisée en deux groupes : à gauche les parents, les gens de poids et d'âge ; à droite la jeunesse, Mme Andersen, Annette de Maugrenon et les deux Vantrinier tassées autour du fils
Le Barge. Du côté de la jeunesse, les voix montaient plus claires, le feu flambait plus fort ; là on ne ménageait rien, ni l'entrain ni les bûches : au milieu du salon, Mme Froidmantel et Mme de Tréfonds formaient un groupe à part, réfugiées toutes deux sur un petit tête-à-tête. « Le canapé des mites », étouffait en riant la petite Andersen, « ou la fusion des pauvres », répliquait Pierre Le Barge, qui ne manquait pas d'esprit.
M. Pintois présidait, lui, le groupe de femmes graves : penché sur un immense métier à tapisserie, il échantillonnait pour Mme de Sérigneux, la fille de son hôtesse, un dessin de lambrequin, minutieusement relevé par lui sur un vitrail du chœur de l'église de Frauville : M. Pintois excellait à toute sorte d'ouvrages ; musicien accompli, mais n'admettant que la musique italienne, il Barbière, don Pasquale, il jouait de l'alto, du violon, de la flûte, tapissait comme une fée, tournait des vers aux
WBUOTHECA )
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dames, peignait sur porcelaine, troussait le madrigal, composait des ariettes, brodait au plumetis : très galantin (on l'accusait encore de courir la laitière malgré ses soixante-quinze ans), ce fou d'Agénor (il s'appelait Agénor) avait été jadis le coqueluchon chéri des belles Saint-Craonnaises du temps de Charles X : il possédait à fonds sonSaint-Craon passé, présent et à venir, et défrayait de ses historiettes les longues après-midi des châteaux où il était choyé, adulé, invité et reçu pour ses indiscrétions toujours des plus malignes ; Mrae Lemastur redoutait ses histoires, Mme de Maugrenon, elle, les encourageait : quant à Mw* Froidmantel, elle était soupçonnée, cette chère Élisa, de porter des pantalons brodés par les mains de M. Pintois, mais c'était calomnie pure ; M. Pintois ne brodait pas, il chiffonnait les pantalons ; Mme Lemastur n'aimait pas M. Pintois, sa présence au château lui gâtait son triomphe: elle aspirait, d'autant plus fortement au diner,
LES LÉPILLIEK 101
où la venue du clergé imposerait plus de
retenue à la conversation, qu'elle était
également gênée par une autre personne,
celle de Pierre Le Barge, dont les audaces de langue et de pensée ne lui inspiraient qu'une confiance mitigée : Pierre Le Barge avait cruellement offensé Mme Lemastur dans une soirée chez les Démiteux, la soirée où les familles Le Barge et de Maugrenon s'étaient trouvées mises en présence ; il avait eu un de ces mots malheureux, qu'on lui pardonnait d'autant mieux dans la ville que Mme Lemastur en avait, la bonne dame, failli rester sur le carreau ; on jouait au corbillon, qu'y meton? Mme Lemastur recueillait les réponses « Voici mon corbillon, qu'y met-on ! » avait-elle dit au fils Le Barge et lui étourdiment, risquant du coup son gage : « Mais un fer à repasser. » Etant donné le passé d'Élodie, ce fer à repasser avait jeté un froid ; Pierre Le Barge avait donné son gage, mais le fer à repasser avait
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couru la ville, Mme Lemastur n'aimait pas ce garçon.
L'intempérance de langue de Pierre Le Barge mettait aussi une autre femme au supplice : très calme d'apparence, Mme Jean Le Barge n'était pas moins tourmentée que Mme Lemastur : cette mère redoutait son sang, non qu'il fût dur ou mauvais fils pour elle, le pauvre garçon, mais il était d'un placement difficile : il avait déjà manqué deux mariages et la dot de M"e de Maugrenon était de celles auxquelles une bonne mère ne renonce pas aisément.
Veuve d'un riche filateur de Saint-Craon, très jolie femme encore, Mm0 Le Barge avait habité vingt-cinq ans cette ville des Craonnais, qui ne l'avait jamais complètement acceptée : elle était trop fine, trop personnelle, d'allures trop indépendantes, pas assez dévote surtout: veuve de M. Le Barge, elle avait réalisé sa fortune et s'était retirée à Sinou, où son amabilité mondaine, ses habitudes de vie
large et de simplicité élégante l'avaient bientôt mise en bons termes avec les châtelains des environs: maintenant elle écrivait Le Barge en deux mots : concession à la vanité d'autrui, travers personnel, Saint-Craon riait de ce Le Barge, il l'acceptait néanmoins.
Elle aimait surtout et avant tout son fils. Doué d'une assez jolie figure, ce bon fils désolait sa mère. Gomme il soignait et frisait sa moustache, on lui prêtait des aventures : la'plus célèbre avait perdu une des femmes de la ville, la belle Mme Marietoii, beauté très mûre aux faveurs aussi vivement disputées qu'également partagées entre les jeunes gens du pays : le hasard les ayant fait descendre un jour du même train à la même station sur le parcours de Saint-Craon au Havre, le mari, poussé à bout par les plaisanteries des goguenards du Cercle, avait dû chercher querelle au séducteur ; à la suite d'un soufflet entendu, M. Nicolas Marieton
avait menacé d'envoyer des témoins, qui n'étaient jamais arrivés à Sinou ; à la suite de ce duel de province, M. Marieton, soupçonné de lâcheté, avait dû quitter Saint- Graon, emmenant sa femme compromise :
Pierre Le Barge en acquit une réputation d'homme à femmes ; les mères redoutaient pour leurs filles Pierre Le Barge, mais les jeunes filles enviaient Mme Marieton : Pierre Le Barge s'était également attiré la haine du directeur des postes, vieux célibataire égrillard et spirite, qui magnétisait les bonnes, et le ressentiment de Mme Lemastur ; il n'était que temps de le marier : c'était et l'ambition de Mm8 Le Barge et le vœu secret d'Annette de Maugrenon.
— Comme il s'occupe de sa prétendue, chuchotait justement Mme Lemastur à l'oreille de la notairesse, c'est pitié de lui voir faire sa cour, il n'a d'yeux que pour Mme Andersen.
Mme Le Barge saisit la phrase au vol, elle
tressaillit : Mme de Maugrenon, toate aux histoires de M. Pintois, n'avait rien entendu ; lvlme Le Barge et Mmc Lemastur croisèrent un regard noir.
— Gomment arriveront nos Craonnais de ce soir, le savez-vous ? interrogeait M. Pintois en se penchant vers Mrae Lemastur.
— Mme Démiteux et Mme des Sourdières viendront avec l'abbé Menu, MI,C de Gonfreville leur donne trois places dans sa voiture ;4es hommes prendront le chemin de fer, et MM. les vicaires avec eux, je suppose.
— C'est bon à savoir, j'enverrai l'omnibus à la gare à sept heures, interrompit la châtelaine.
— M. le doyen déjeune au presbytère, chez le curé de Frauville, observa la Lemastur, la berline suffira.
MDe de Maugrenon la remercia.
— Et combien de places dans la voiture de Mlle de Gonfreville! je ne lui connais
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qu'un vis-à-vis, c'est trois places tout au plus, reprit Mmc Le Barge, mais le chanoine est si fluet, il se casera.
— Pauvre chanoine, c'est l'asphyxie, glapit le bon petit vieillard.
— Et comment l'asphyxie! la presse tout au plus.
— Et comptez-vous pour rien les dessous à carreaux de Mme Démiteux, la grossesse montante de Mme des Sourdières ? je ne parle pas de cette pauvre mam'zelle de Gonfreville... son infirmité bien* connue la rend assez terrible pour ses amis; ils seront cinq partant de Saint-Craon, ils seront mille en arrivant ici.
— Mais quelle infirmité! demandait la châtelaine.
— Comment vous ignorez, répliqua la bonne pièce, que cette chère Ursule Ida de Gonfreville est affligée de la tympanite !
— La tympanite, la tympanite, éclatèrent ces dames, qu'est-ce que cela, la tympanite?
— Je regrette d'avoir, mesdames, à vous l'apprendre... la tympanite, imparfaitement nommée, est une infirmité, qui affecte au?sï péniblement l'odorat d'autrui qu'elle en distrait agréablement, l'oreille.
Ce fut un cri dans l'assistance.
— Oh! fî, monsieur Pintois, il n'y a que lui vraiment... et cette pauvre Mademoiselle est affligée... oh fî... de cette infirmité?
— Et depuis fort longlemps, eh oui...
depuis trente ans, oui, trente-cinq ans au moins.
M. Pintois triomphait : sa plaisanterie stercoraire avait le plein succès, que ce genre d'esprit obtient toujours dans îe monde austère et dévot : il reprit très sérieux, après une longue pose, ménageant ses effets :
— La pauvre demoiselle a eu une émotion !
Un frisson parcourut l'auditoire allumé.
— Une émotion... laquelle?
108 LES LÉPILL1ER
— Une émotion de jeunesse, hélas bien douloureuse, bien que fort désirée, presqu'une déception... elle a failli une nuit, nuit sans lune sans doute, un commisvoyageur un peu parti, que sais-je, elle a failli une nuit être aimée en diligence.
Mme Lemastur pinça les lèvres, jadis elle avait, elle aussi, fortement voyagé la nuit en diligence, mais elle n'avait pas failli.
— Décidément je n'aime pas ces histoires, murmura-t-elle à Mme Ventrinier, et je ne comprends pas Mme de Maugrenon de nous exposer... nous...
— En effet, la maison est très bien exposée, mâchonna la notaresse,qui digérait péniblement.
Plus loin, blotties dans leur étroit têteà-tête, Mme de Froidmantel et Mme de Tréfonds causaient recette économique.
L'élégance inouïe d'Élisa étonnait : en
robe de brodé noir, garnie de bas en haut de ruches de dentelles, Mme Froidmantel portait sur ses épaules une pèlerine en peluche écarlate, bordée de petit gris, et, parmi son chignon, au-dessus de ses bouclettes traversées sur le front, de trois bandelettes d'étroit satin grenat (Mme Froidmantel se coiffait à l'enfant) et parmi son chignon un triomphant bouquet de balsamines rouges ; (te bouquet ne la quittait pas : c'était un emblème, un panache ; il voltigeait indifféremment de ses chapeaux à ses bonnets, de ses coiffures à son corsage, mais on le retrouvait toujours sur le chemin des salles à manger ; suprême élégance, Mmo Froidmantel avait des bas de soie.
Ce luxe éclatant écrasait l'humble robe à petits velours, les bas de laine noire et le bonnet de tulle à giroflées de la comtesse de Tréfonds : pauvre Mme de Tréfonds, l'agriculture l'avait ruinée : M. de Tréfonds, agronome distingué, avait mangé
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son bien à essayer sur ses terres des inventions, primées aux comices agricoles, et qu'admiraient prudemment les autres cultivateurs : le château envoyait le samedi vendre ses volailles et son beurre au marché de la ville. En octobre, aux approches de l'hiver, un grand paniermal dissimulé sous une pelisse teinte, Mme de Tréfonds allait elle-même d'hôtel en hôtel à Saint-Craon proposer les fruits de son potager aux tables d'hôtes ; MmeFroidmantel en avait pitié.
— Oui, croyez-moi, chère madame, chuchotait l'officieuse Élisa, c'est excellent pour la santé et si peu coûteux à faire... j'ai l'estomac très fatigué, dînant tous les soirs en ville, c'est vraiment à qui m'aura, et à la fin, les vieux vins, le gibier, les truffes, le Champagne, j'ai besoin de reconstituants ; tous les matins, mes cafés au lait, où viennent toutes ces dames, me mènent jusqu'à dix heures; à midi, je mange un œuf, rien qu'un œuf à la coque,
c'est-à-dire je l'avale; puis je prends ma coquille, je la lave, je la pile et j'en fais un sirop, du sirop de coquilles d'œufs, croyez-moi, excellent pour le sang, pour les os, pour l'estomac, pour tout le corps enfin.
— Excellent, excellent, pensait la pauvre dame, les yeux fixés sur le ciel gris d'automne, peut-être excellent quand on dîne en ville tous les soirs, mais pour elle, qui ne mangeait ni truffes, ni gibier, pour elle qui ne buvait ni vieux vins, ni Champagne, serait-ce aussi reconstituant que cela. J'en ferai prendre à mon mari, répondit-elle à Mme Froidmantel.
— Mais si, mais si, je vous assure et àl'autre'bout du salon Pierre Le Barge s'étranglait, riant aux éclats : il s'était levé et poursuivait autour du piano Mmo Andersen, il voulait à toute force lui conter une histoire, que la jeune femme ne voulait pas entendre ; les deux demoiselles Vantrinier se tordaient sur leurs chaises;
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Annette de Maugrenon, elle, un peu triste au milieu de cette grosse gaîté, avait posé une main sur la manche du jeune homme et s'efforçait de calmer son fou rire.
— Quand je vous dis que je ne veux pas, — et Mme Andersen ramassait au hasard un cahier de musique, l'appliquait aux lèvres du conteur, non je ne veux pas vous entendre.
On s'amusait follement dans le coin de la jeunesse : excité par la présence de Mme Andersen, Pierre Le Barge y détaillait des histoires désopilantes, et le fait est qu'elle était séduisante, la petite Mme Andersen, dans sa robe de denlelles noires au corsage échancré sur la plus jolie poitrine du monde, saillante et blanche, d'un blanc de lait, veinée de bleu ; petite et svelte, coiffée en jeune gars, ses cheveux d'or lavé relevés haut sur la nuque, deux grosses émeraudes luisant au lobe de ses oreilles, les bras nus,
un peu minces, cerclés d'une armature d'anneaux ; elle sentait l'iris, les dentelles, la poudre, l'héliotrope et d'autres odeurs encore, entêtantes, grisantes... et elle riait d'un rire si frais, si jeune et si humide, de ses trente-deux petites dents, pareilles à des grains de riz, dans sa bouche un peu grande... très parisienne la petite Andersen : ce n'était pas qu'Annette de Maugrenon fût moins jolie, mais vêtue de l'éternelle robe crème des fiancées, coiffée en natte,, la natte unique et virginale, dans laquelle les mères de famille étalent orgueilleusement la belle chevelure de leurs filles à marier, évidemment elle n'était pas à la hauteur : très éprise de Pierre, elle souffrait de la gaîté du jeune homme ; cette parfaite insouciance lui faisait mal, mais Pierre adorait les cheveux roux relevés sur la nuque, les dentelles noires appliquées sur la peau ; Pierre avait en horreur les robes de cachemire et les coiffures en natte : on ne refait pas un tempérament.
— Oui, je vous assure, râlait le fils Le Barge, je l'ai vu un jour dans sa cheminée, un jour d'hiver où j'y faisais visite: il jouait très bien la braise ardente entre deux bûches, il faisait chaud à voir, ce rouge bouquet de balsamines, on se chauffait les mains à son éclat.
Il s'agissait évidemment des balsamines de Mme Froidmantel.
— Xon, taisez-vous, vous êtes une véritable peste, riait la petite Andersen.
— Etld tante, connaissez-vous la tante!
poursuivait Pierre, un type ; une vraie chatte blanche, quatre-vingt-trois ans et pas une dent de moins... et l'autre nièce, la cousine de Mmo Froidmantel, Mme Agrapin, sèche, brune, inquiète, opiniâtre, la captation d'héritage en personne... il fallait voir la lutte des deux nièces, l'assaut des cadeaux, des flatteries, des prévenances et la chatte blanche ronronnant, et les mots barbelés, les visites aigres-douces des deux parties ensemble... le combat
des deux punaises, Mmo Froidmantel y a renoncé, elle ne pouvait pas être assez plate.
L'histoire avait un succès fou.
— Monsieur Pierre, monsieur Pierre, je vous en prie, insistait tristement Annette de Maugrenon, à quoi Pierre Le Barge, tout à fait parti, lançait à toute volée un si tonnant : « — Eh bien, ça va être gai, si on ne peut plus rire des perruques », qu'un grand silence se fît dans le salon.
La calvitie de Mme Froidmantel en avait tressailli sous ses trois bandelettes, quant à Mme Lemastur, elle aussi avait dressé l'oreille ; ayant un râtelier, elle s'était senti menacée : d'un coup d'œil M"16 Vantrinier avait rappelé ses deux filles auprès d'elle ; réfugiée sur le tète à tête auprès de Mme Tréfonds, Mme Andersen avait déserté : seule brave en face de l'orage, M"9 Annette était revenue lentement, naturellement s'asseoir avec son fiancé entre
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MmeBLe Barge et de Maugrenon : les deux mères, elles, semblaient n'avoir rien entendu : on cherchait a resserrer le cercle ; un certain froid régnait dans l'assistance.
— A propos, que devient M11' de Cormon? demanda M. Pintois, dont les petits yeux pétillaient de malice.
Mllcde Gormon était un sujet de conversations intarissables, il déridait tous les fronts et éteignait toutes les rancunes, les confondant dans une ; c'était le nom magique et détesté ; à ce nom tous les sourires reparurent à hauteur des lèvres.
— Je ne l'ai pas vue depuis le baptême, dit aussitôt Mmo Lemaslur.
— Mais quel baptême ? demanda la châtelaine.
— Mais depuis la cérémonie, depuis le jour d u baptême des cloches.
— Comment la pauvre femme était à l'Abbaye ? interrogea Mme Le Barge.
— Oui, elle a eu cet aplomb, riposta la Lemastur, elle a eu le front de se montrer
là, dans son ancienne paroisse, en présence de Monseigneur, de l'abbé Menu, devant nous tous enfin ; dans sa situation..: concevez-vous cela!. ..je ne l'ai pas saluée.
— Ni moi, fit Mmo Vantrinier.
— Ni moi, fit Mme de Tréfonds.
— Ni mes filles, renchérit la notaire.
— Ni Mm° Démiteux, répartit Elodie, ni Mm6 de Sourdières, ni M"0 de Gonfreville.
— Qui n'y voit pas clair, pensa in petto M. Pintois.
— Personne enfin, hasarda Mme Froidmantel.
— Pardon, vous l'avez saluée, ma chère, pourquoi vous en défendre? interrompit aigrement Mme Lemastur, on est libre, et vous aussi, vous l'avez saluée, madame Andersen, fit-elle en se tournant vers la jeune femme interloquée, je vous ai vue.
— Elle m'avait saluée, j'ai rendu le salut fit la jolie blonde aux dentelles.
— Si vous rendez tout ce qu'on vous donne, cela pourra vous mener loin, madame, insinua Mme Lemastur.
— Je ne l'ai pas aperçue, dit Mmc Le Barge.
— Ni moi non plus, ajouta le beau Pierre, sans quoi...
— Vous l'auriez saluée et chapeau bas, naturellement, ricana Elodie.
— Vous l'avez dit, madame, entre la vertu qui tombe et le vice qui monte, on a le droit de choisir.
— Et zi ! s'épouffa M. Pintois en s'aplatissant sur son métier à tapisserie.
La dame de la maison d'Estaing était devenue verte : décidemment Pierre Le Barge avait la phrase malheureuse.
— Fais-moi le plaisir d'aller faire un tour de parc, souffla Mme Le Barge à son fils.
— Et vous, mesdemoiselles, allez donc aussi prendre l'air, ajouta Mmr de Maugrenon, qui commençait à se sentir au
supplice, vous étouffez ici. Vous permettez à ces demoiselles, dit-elle en se penchant vers la femme du notaire. Il faut bien que la jeunesse remue.
Mm9 Vantrinier était partagée entre la terreur de voir partir ses filles en compagnie du fils Le Barge et la crainte évidemment fondée des périls nombreux d'un entretien tombé sur le château de Crainville.
— Mais comment donc, répondit-elle.
Les demoiselles Vantrinier se levèrent.
— Vous aussi, nous vous donnons votre liberté, dit aimablement la maîtresse de maison à Mme Andersen, vous êtes presque une jeune fille.
— Naturellement, grommela Mme Lemastur, le fils Le Barge ne suivrait pas ces demoiselles, si Mme Andersen demeurait au salon.
La jeunesse était sortie.
— Et maintenant, fit Mme de Maugrenon, nous pouvons causer plus à l'aise,
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car vraiment devant ces jeunes filles... Nous parlions donc de la dame de Crainville, vous savez qu'elle aussi a eu son baptême.
— M,Ie Germaine a été marraine ! glapit Mme Froidmantel.
— D'un nouveau scandale, fit M. Pintois.
— A peu près, du dernier enfant Lépillier.
— D'un enfant Lépillier, cela leur en fait deux, fit la grosse notaire.
— Deux filles, Désirée et Germaine !
— Germaine !
— Naturellement du nom de mademoiselle.
— Du nom de la mère d'amour.
— Monsieur Pintois !
— Je n'ai pas dit que Mlle de Cormonfût enceinte : elle eut pu l'être... mais
— Monsieur Pintois !
— La jardinière a pris sa place, c'est une grossesse par procuration.
— Vraiment, monsieur Pintois, s'exclamait la châtelaine.
— - Cela se faisait beaucoup du temps où l'on savait aimer : on adorait une femme, on engrossait la chambrière : on n'aurait jamais consenti à déformer, à exposer aux souffrances, aux dangers d'une mort souvent certaine le corps charmant de la femme qu'on aimait : d'abord les femmes très aimées, sachez-le bien, n'ont pas d'enfants,
— Monsieur Pintois, monsieur Pintois !
— Hé bien quoi, il n'y a pas de jeunes filles, chuchotait le diable de petit homme, pardon, il y a Mme Lemastur.
Mme Lemastur gardait un mauvais silence : la maison d'Estaing boudait, néanmoins les médisances distillées surMlle de Cormon étaient tombées sur son ressentiment comme une rosée bienfaisante : elle daigna sortir de sa tente.
— Et l'abbé Blin a baptisé, demanda-telle de sa voix sèche.
— Vous l'avez dit, répondait Mme de Maugrenon.
— Ce pauvre abbé, ricana Elodie. il a eu sa cloche.
Le mot eut un succès.
Sa cloche : en effet, car le baptême avait eu du retentissement, on en avait assez parlé dans les villages et dans les fermes : le brait en était venu jusqu'à Moreux par Frauville.
Mme de Maugrenon ajouta : « — 11 y a eu dîner monstre à Crainville, tous les fermiers ont été invités, les fermiers, les femmes, les enfants, un vrai repas de noces, quarante-deux couverts; M"e de Cormon présidait, le Lépillier en face d'elle, le pauvre abbé Blin à droite de Mademoiselle...
— Et le dîner cuisiné par la femme Lépillier, qui servait, je vois cela d'ici, siffla la Froidmantel.
— Mais le joli, poursuivit la châtelaine, c'est que personne n'a voulu être
parrain, tous les fermiers se sont excusés.
— Même l'abbé Blin? scanda la Lemastur.
— Même l'abbé Blin! les Lépillier sont détestés là-bas, on a dû prendre un enfant de chœur.
— L'enfant de chœur expliquait tout, conclut Agénôr Pintois, c'était un baptême d'amour.
— Monsieur Pintois, monsieur Pintois !
Mme Lemastur commençait à lui trouver de l'esprit.
— Et Mademoiselle adore sa filleule?
— Mais comment donc, elle en est folle, reprit la châtelaine, l'enfant a une layette splendide, comme mes filles n'en ont jamais eu une; timbale, couvert, hochet d'argent : l'enfant couche à côté du lit de Mademoiselle, Mademoiselle veut l'élever au biberon, au lait de chèvre... que sais-je... son désespoir est
de ne pouvoir la nourrir elle-même.
— C'est très humain, pensa tout haut M. Pintois, elle veut être nourrice, n'ayant pu être mère... quand on aime le père, on adore l'enfant.
— C'est révoltant, grommela Mme Lemastur, vous verrez que les Lépillier auront toute la fortune.
— Et que l'Eglise n'aura rien, acheva M. Pintois, puis regardant fixement sa voisine : vous n'avez jamais eu d'enfant, madame?
— Jamais, monsieur.
— Je m'en doutais ! cela se voit, du reste.
— A quoi, monsieur, s'il vous plaît, je trouve le mot impertinent.
— A votre amour pour les églises, sentiment en lui-même respecté, respectable et que j'approuve en l'admirant.
— L'Eglise, monsieur, a sa conscience pour elle...
— Et le bénitier à sa porte pour y purger
les successions, c'est un lavabo commode.
— Vous mourrez, monsieur, dans la peau d'un impie...
— Toyableépilogueur, reprit M. Pintois qui aimait les fins de phrase.
— Si vous plaisantez toujours...
— Que voulez-vous, vous traitez gravement des peccadilles et moi légèrement des choses graves ! qu'est-ce au fond que cette histoire Lépillier-Cormon, rien en somme, une affaire de cotillon.
— Cotillon, cotillon, Mlle de Cormon a passé l'âge du cotillon; mais, pardon, et elle fixa durement son interlocuteur, pardon, monsieur, j'oubliais qu'il n'y a pas d'âge pour le cotillon.
— Hé non, il n'y a pas d'âge répliqua le vieux petit homme, notre âge ne refroidit que le désir des autres, mais n'éteint pas notre désir à nous : le timbre vibre, quoique affaibli, mais il vibre encore dans
les vieilles pendules ; souvenez-vous de la chanson :
Donne-moi, gentille Alizon, Ton sein blanc, tes lèvres vermeilles.
Je suis vieux, mais suis encor bon, Ventre affamé n'a pas d'oreilles.
— Pardon, monsieur, fit Mme Lemastur, moi je ne connais pas Alizon !
— Vous auriez pu la connaître, moi, je l'ai bien connue.
— Vous avez tout connu, vous, mon cher monsieur, vous excusez toutes les faiblesses.
— Oui, je les excuse, car je les ai eues.
— Et vous n'en avez plus?
— Que si, j'en ai encore, et je suis fier de les avoir gardées ; celles que j'ai perdues, madame, je les regrette, car les faiblesses de l'homme sont des virilités.
— Monsieur Pintois, je ne permettrai pas...
Mais M. Pintois était parti.
— Et toutes les faiblesses, les miennes, celles d'autrui, je les excuse, car je les ai comprises, je les excuse et pour mon compte à moi, madame, et pour le compte de ceux et de celles, « au besoin qui les méprisent et les oublient ».
Décidément la journée était fatale à Mme Lemastur : la vieille dame s'était levée.
— Décidément cet homme est d'une immoralité éco?urante, avait-elle dit très haut en allant s'asseoir auprès de Mme Froimantel.
— Monsieur Pintois, observait Mm8 de Maugrenon, monsieur Pintois vous êtes allé un peu loin.
— Loin auprès d'Elodie ! je la connaissais avant vous, Elodie ; elle habitait en face de ma très sainte et vénérable mère, rue du Mastier, au fond du vieux Saint- Craon ; elle se permet de blâmer les faiblesses, mais sa fortune à elle en est faite
de faiblesses, elle ose parler de cette pauvre Cormon, de mon immoralité écœurante, mais tous les garçons du pays lui pinçaient le menton, à mamzelle Elodie, excepté moi, je ne l'ai jamais trouvée jolie... loin auprès d'Elodie !.
M. Pintois élevait la voix à son tour: ses soixante-quinze ans bouillaient d'indignation, MmeLemastur verdissait à vue d'œil; un événement vint heureusement faire diversion, une voiture roulait dans une allée lointaine du parc.
— Voilà quelqu'un qui nous arrive, fit la comtesse en se levant/toutes ces dames la suivirent sur le perron.
Une voiture roulait bien, en effet, là-bas dans les avenues de Moreux, mais une voiture qui s'en allait ; les deux demoiselles Vantrinier apparurent au détour d'un massif.
— Savez-vous qui est-ce qui part, cria Mme de Maugrenon, devenue subitement inquiète.
— Mais, c'est Mlle Annette.
— Annette !
— Mme Andersen et M. Pierre Le Barge.
— Ma fille et M. Pierre Le Barge !
— Mais Madame, Mme Andersen est aussi avec eux.
— C'est tout à fait convenable, pensa tout haut Mme Lemastur.
— Ils sont allés?
— A Grainville.
Ce fut un cri général. A Crainville !
— Voir de près l'état des choses, a dit M. Pierre en partant. C'est une idée à lui.
— Evidemment, fit Mme Lemastur.
— 11 a dit comme cela : Allons donc voir un peu ee pauvre fagot de Cormon, je suis sûr qu'il y a plus de la moitié d'invention dans tout ce qu'on raconte, en rentrant nous ferons enrager madame...
— Lemastur, acheva elle-même Mme Lemastur, merci, mademoiselle, vous pouvez continuer... de mieux en mieux, c'est
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tout à fait charmant, venez donc dans les châteaux en visite ; je vous prends à témoin, mesdames, dit-elle en s'adressant à mesdames Vantrinier, Froidmantel et de Tréfonds.
— Une jolie idée, qu'a eue là votre fils, fit à Mme Le Barge Mme de Maugrenon, qui commençait à rire jaune, ma fille àCrainville dans cette maison !
— Oh ! Mlle Annette ne voulait pas, fit l'aînée des Vantrinier, mais M. Pierre l'a entraînée, Mme Andersen ne voulait pas y aller seule.
— Tout s'explique, ricana la Lemastur, madame Froidmantel, veuillez faire demander nos manteaux, commander la voiture, vous comprenez, madame, dit-elle cérémonieusement à la dame de Moreux, que je ne dois ni ne puis rester une minute de plus dans cette maison.
— Madame, fit froidement la châtelaine.
— Vous avez donc bien à cœur de faire manquer ce mariage, madame, dit alors
Mme Le Barge en attachant sur Mme Lemastur deux yeux étincelants.
— Oh ! celui-là ne manquera pas, rassurez-vous, madame, votre fils a joué serré, MliB Annette de Maugrenonest compromise maintenant.
Compromise cette pauvre Annette de Maugrenon, qu'emportait au grand trot sur la route de Crainville le coupé de Mme Le Barge, compromise alors, elle aussi, la petite Mme Andersen, blottie auprès d'Annette sur les coussins de la voiture.
Installé sur le siège à côté du cocher de sa mère, Pierre Le Barge conduisait : le dos tourné à ses chevaux, le buste entré pour ainsi dire dans l'intérieur du coupé, dont il avait baissé la glace de devant, il était tout entier à ses deux compagnes
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d'escapade, leur parlant, très animé, très monté, s 'étourdissant au bruit de ses propres paroles ; parfois il se retournait, clic clac enveloppait d'un coup de fouet retentissant la croupe de deux chevaux avec un hop, hop du fond de la gorge, puis revenait à sa conversation : le coupé brûlait les routes.
M"e deMaugrenon, un peu pâle, se taisait: elle pressentait l'orage grondant là-bas à Moreux : maintenant on devait y connaître leur équipée, l'accueil du retour la préoccupait; en suivant son fiancé elle avait cédé à un mouvement irraisonné, mais très réel de jalousie, elle n'avait pas voulu le laisser partir seul avec la jeune femme du filateur et la petite Andersen, très lancée ce jour-là, aurait été parfaitement seule à Crainville, partout et ailleurs avec le fils Le Barge, extraordinairement surexcité depuis le déjeuner : Annette avait tout fait pour empêcher cette aventure, mais Pierre Le Barge, piqué au vif
par Mme Lemastur, avait à cœur de confondre la vieille dame ; rien n'avait pu le dissuader de faire atteler le coupé de sa mère : alors, brûlant ses vaisseaux, M110 de Maugrenon était montée avec eux pour se mettre en tiers au milieu d'eux et, fouette cocher, elle courait maintenant les grandes routes et les chemins creux de Frauville avec ces deux évaltonnés.
Elle était pourtant bien jolie, Annette de Maugrenon entrevue toute blanche dans le clair obscur du coupé, son profil un peu sévère bien en vigueur sur les capitons de drap sombre : malgré sa natte unique et son air un peu las elle était vraiment charmante, d'un charme réel et prenant déjeune fille, avec sa tête fine et sérieuse émergeant du grand manteau de loutre, dont elle s'était affublée pour ' courir la campagne, et ce Pierre Le Barge n'avait donc pas d'yeux pour ne pas se rendre à l'évidence de teint mat et délicat, du blanc laiteux des porcelaines rares et
de ces deux longs yeux couleur de pensée, un peu tristes, un peu effarés, peut-être, mais dont le regard timide et implorant contenait de si doux reproches et une si touchante prière ; mais Pierre Le Barge ne voyait rien, rien que deux grands yeux fous, à la prunelle bleue, du bleu des turquoises, deux grands yeux trop bleus, largement ouverts sous une profusion de mèches d'or pâle ; il n'admirait rien qu'une grande bouche aux dents éblouissantes, 'riant aux éclats sous un petit nez rose aux ailes retroussées, un nez de soubrette de Marivaux ou de princesse de Tourgueneff. Pierre Le Barge trouvait un certain russe à Mmo Andersen, et le fait est que cette normande était assez cosaque de carnation, de chevelure et de tout: avec cette toison jaune roulée en casque, ce profil impertinent, ces larges yeux d'un bleu trop pâle, et surtout ce fou rire, humide, inextinguible, étincelant, elle avait cet air d'audace et d'aventure, qu'on prête assez
LES LÉP1LLIER 137
facilement aux femmes de race slave. En montant en voiture elle avait jeté sur ses épaules un manteau de peluche rubis, qui rendait l'illusion d'autant plus frappante..blottie dans une pose de chatte dans l'autre coin du coupé, une mantille nouée sur ses cheveux d'avoine poudrerisée, le regard avivé par les ombres de la peluche et des fourrures noires de son manteau rubis, elle avait l'air de tout ce que l'on voulait, d'une grande dame, d'une femme de théâtre en voyage, d'une aventureuse enfin, sinon d'une aventurière, et c'est de cet air que Pierre Le Barge rafolait.
Mme Andersen, elle, ne regrettait rien, elle était tout à sa folle équipée, son mari dirait ce qu'il voudrait, elle était forte de sa beauté et de sa dot, Mme Andersen avait apporté quatre beaux cent mille francs... le capital doublé dans les filatures, ils quitteraient le pays et iraient habiter une grande ville, Paris probablement et l'opinion des Saint-Craonnais lui venait juste
à la cheville, elle s'en amusait et voilà tout, leur réservant un chapitre dans ses mémoires, qu'elle écrirait quand elle ne serait plus jolie, disait-elle au fils Le Barge.
— L'esprit étant la jeunesse des femmes, qui vieillissent, ce serait double emploi d'en faire métier à vingt-trois ans, n'est-il pas vrai, Annette? et elle embrassait éperdùment sa compagne, mais elle voulait confondre, elle aussi, perforeret confondre cette vieille outre à poisons de M"* Lemastur; d'abord elle était certaine que cette pauvre Cormon était innocente, elle l'aurait garanti au besoin... ils ne l'avaient donc pas regardée, là-bas, à Saint-Craon, cette pauvre vieille fille avant delà déclarer coupable... avec cette figure et cette tournure... mais cela dépassait toute imagination... mais en ce cas ce Lépillier serait un petit Manteau-Bleu de l'amour, un homme unique, héroïque, introuvable, digne de la médaille, à décorer enfin, et
la petite Andersen étouffait, secouée par un fou rire.
La moustache embroussaillée, défrisée par le grand air, la face allumée, toute rose, Pierre Le Barge la dévorait du regard.
— A propos, s'écriait tout à coup la petite Andersen, sautant comme un oiseau d'une idée à une autre, ma chère Annette, connaissez- vous ce Lépillier?
— Non, il est venu deux ou trois fois à Moreux, conduisant mademoiselle, mais il était sur le siège et je n'ai pas regardé.
— Oh moi je l'ai regardé, fit Mmo Andersen, moi, il m'intéressait, cet homme héroïque... eh bien savez-vous à qui il ressemble... mais vous ne l'avez pas vu, me dites vous, hé bien savez-vous, à qui ce Lépillier ressemble... vous ne devinez pas je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... il ressemble...
— Il ressemble ?
— A Monsieur qui est là, à M. Pierre lui-
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même, éclatait la petite Andersen, des larmes lui sortaient des yeux.
A genoux sur le siège, le fils Le Barge était maintenant presque dans la voiture, il avait donné les guides au cocher.
— A M. Pierre? interrompait Annette scandalisée.
— Gomme je vous le dis, à M. Pierre lui-même : à dix ans près, les mêmes yeux, le même nez, la même moustache surtout, cette étonnante moustache...
— Et la même distinction demandait le jeune homme.
— Mais cet homme est très bien, répondait la petite femme, très bien pour un cocher.
— Voilà qui me console, reprenait le beau Pierre; et en courage héroïque auraije aussi, Madame, l'honneur de lui ressembler?
— En courage... oh cela dépend... d'abord vous, je suis sûre, vous manquez totalement de courage.
— Moi... etla raison, Madame, je réclame la raison du manque de courage.
— Si j'étais veuve, auriez-vous celui de m'épouser?
— Oh cela non, jamais, par exemple.
— Vous voyez bien, la voilà, la raison, la raison demandée.
C'était le train de la conversation : ces deux tètes folles coquetant à miracle, tandis que M"e de Maugrenon, sérieuse, silencieuse, avec une légère angoisse sur son joli visage, avait l'air d'une so'ur ainée, d'une jeune et charmante Minerve commise par un hasard prudent à la surveillance de ces deux étourdis.
Le silence s'était fait dans le coupé, on venait de s'engager sous de hautes futaies profondes et muettes, et l'ombre noire des hêtres, tombant comme une glace sur les épaules des deux jeunes femmes, avait jeté un froid subit: on arrivait à Grainville.
— Arrêtez, fit Pierre Le Barge, nous descendons à la petite porte.
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Un malaise subit s'était emparé de tout le monde; vainement le jeune homme avait-il ouvert la portière : blotties au fond du coupé, les deux femmes, la jeune fille surtout, n'avaient plus envie de descendre, plie avait le cœur serré à crier, comme le pressentiment d'un malheur, de quelque chose d'atroce et d'irréparable.
— C'est ridicule, éclata à la fin le jeune homme, si nous ne descendons pas, que dirons-nous à Moreux... nous serons partis rien que pour les lâcher alors... ce sera poli.
Mlle Annette objectait l'indiscrétion de s'introduire ainsi dans une propriété privée, s'ils allaient rencontrer quelqu'un,, la châtelaine par exemple.
— Et tous ceux qui, entrent sans demander à Moreux, à Sinou... personne ne les mange, que je sache... puis Mme de Maugrenon est en de bons termes avec M"0 de Cormon; c'est une bonne œuvre, que cette visite et c'est vous qui vous
y refusez, ah... mademoiselle Annette î Le mot de bonne œuvre la décida.
Les femmes mirent pied à terre avec un grand bruit de jupes, ils entrèrent dans le parc.
11 était absolument désert et silencieux : les corneilles, envolées aux champs à cette heure du jour, n'y faisaient pas leur assourdissant vacarme ; ils marchaient lentement, enfonçant jusqu'à la cheville dans les feuilles tombées, en fumier sous leur pas : les longues avenues humides, trempées d'ombre, se succédaient les unes aux autres interminables: un grand calme, étrange, inquiétant et qui finissait par vous étreindre au cœur, régnait dans les allées, où le cri de la soie, se froissant dans la marche, était le seul bruit éveillant le silence les pas s'amortissant d'eux-mêmes dans le sol gras : de grandes herbes onduleuses poussaient dans les avenues:
Mme Andersen avait ses bas trempés ; une acre odeur de terre et de mousse moisie
prenait à la gorge, exhalée de ces dessous de bois. Pierre Le Barge lui-même s'était tu, toute sa gaité coupée par ce silence... au détour d'une belle allée le château apparut enfin : il déployait son grand corps de logis, sans ailes, à un étage, à l'extrémité d'une pelouse bordée de place en place de massifs de dahlias, des dahlias jaunes et rouges, aux têtes lourdes de pluie et qui pourrissaient lentement, ils s'arrêtèrent tous trois et soufflèrent longuement.
— Le château de la Laide au Bois-Dormant, hasarda le beau Pierre.
— Voyez-vous quelqu'un? demanda Mme Andersen, il faudrait peut-être attendre.
— Non, allons voir, répondit le jeune homme.
Ils se dirigèrent vers le château... Lépreuse, avec des grandes taches d'infiltration d'eau larmant sur sa façade moisie, et la désolation de ses fenêtres sans rideaux, la vieille demeure avait cet air lamentable
et sinistre, particulier aux anciennes résidences converties en maisons de santé, ces vagues asiles, succursales du crime ou de la folie... il y avait tout à la fois de la prison et de l'hôpital dans l'aspect de Grainville, et, dans leurs toilettes légères, devinées sous leurs fourrures, en cheveux, enveloppées de mantilles de dentelles, l'une, en peluche rubis, l'autre, en loutre sombre, ces deux femmes ne s'expliquaient pas, debout au bord de la pelouse, au fond de ce grand parc morne, frissonnant à la fois d'appréhension et de froid sous ce ciel bas d'automne, capitonné de gros nuages blancs, d'un blanc éclatant et doux, du blanc nacré des perles.
Gomme elles passaient près d'un taillis, un vol d'ombres frôleuses rasa soudain le sol et s'éleva dans l'air avec un grand bruit d'ailes, Mlle de Maugrenon serra à lui faire mal le bras de sa compagne: « Pierre, murmura-t-elle, » il fut obligé de la soutenir ; ils avaient fait lever une compagnie
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de perdreaux tapis là sous des branches, ce n'était rien, mais la jeune fille avait eu peur; il y avait de la sorcellerie et de l'hostilité dans cet abandon et ce silence: ils venaient de faire le tour de la pelouse pour la troisième fois.
— Et moi qui voulais inviter M"e de Cormon pour ce soir, plaisanta Pierre Le Barge, mais chut... écoutez !
Légères, affaiblies par l'éloignement, de vagues sonneries de cloches arrivaient par dessus les terres de labour, les villages et les fermes jusqu'au fond du vieux domaine.
— Tout le monde est aux vêpres, s'écria le jeune homme, la Laide au Bois-Dormant, sa suivante et son page... nous avons fait buisson creux.
— Chut, taisez- vous, fit une voix si basse qu'il ne la reconnut pas, il tressaillit et se retourna ; dressée sur la pointe des pieds, le buste reculé, mais la tète avancée contre les vitres d'une des grandes fenêtres à
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hauteur d'appui, M",e Andersen regardait par la croisée dans une des pièces du rezde-chaussée, dans l'intérieur même du château; d'une main elle tenait relevé tout un flot blanc de jupes ; de l'autre, elle faisait signe à ses deux compagnons de venir et de ne pas faire de bruit ; le jeune homme s'avança sur la pointe de ses bottines, Annette de Maugrenon le suivit.
Un spectacle étrange les attendait.
Dans une longue pièce triste, à huit fenêtres et dont ils firent la salle à manger, six personnes, dont deux enfants, étaient assises en rond, encore attablées à cette heure de l'après-midi ; MI,e de Cormon ayant, à sa droite, un individu en noir qu'ils ne connaissaient pas ; à sa gauche, juchée sur une haute chaise d'enfant, à dossier, une petite fille de sept à huit ans, endimanchée, coiffée en boucles, l'aînée des enfants Lépillier, probablement. Le Lépillier était assis en face de Mademoiselle ; il tournait le dos à la fenêtre et les
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autres du dehors ne pouvaient voir que sa large carrure, son cou fort, sa nuque blonde et moutonnée couleur de seigle mûr et ses oreilles rouges, grasses, congestionnées, dépassées par les bouts rutilants de sa floconneuse moustache, cette étonnante et rutilante moustache que Mme Andersen reprochait au beau Pierre Le Barge dans l'intimité du coupé; la femme Lépillier, assise entre son homme et son aînée, donnait le sein à un paquet de langes posé sur ses genoux, sa dernière née et la filleule de Mademoiselle sans doute ; tout ce monde là était rasé;, lavé, la peau luisante et vêtu flambant neuf: le Lépillier en redingote, la jardinière, elle, en robe à taille à pinces, avait un bonnet blanc à fleurs; sur la nappe, au beau milieu des compotiers de fruits et des assiettes de tartes, traînait une débandade de carafons et de flacons de toute forme, mêlés à des cruchons et des bouteilles de liqueurs ; chaque convive, même la petite,
avait une tasse et une soucoupe, on avait pris le café depuis longtemps, mais on s'attardait là, les coudes sur la table, autour du rhum et de Teau-de-vie ; les deux hommes fumaient.
Les gens de Moreux ne pouvaient détacher leurs yeux de cette fenêtre, M"0 de Gormon les médusait ; assise sur sa chaise, atone, la taille droite, les yeux fixes, des yeux sans expression, qui regardaient sans voir, les lèvres pendantes et si pâle... les trois jeunes gens eurent un frisson ; on eût dit une morte installée là de face à cette table, et dont le cadavre présidait... et ce cadavre était, disait-on, aimé par cet homme. Tel qu'il était, il ne réussissait guère à sa santé, cet amour, qui emplissait son automne en discréditant sa vie, pauvre vieille fleur ouverte sur le tard, en l'arrière-saison, à l'époque où les autres fleurs se ferment et se fanent ; M"e de Gormon était méconnaissable... était-ce le reflet de ces vitres ternies, mais elle appa-
raissait au fond de cette salle si décomposée, si blême et d'une maigreur si pourrissante, que ses cheveux gris eux-mêmes en prenaient des tons verdissants sur sa tempe, MUe de Cormon était grise maintenant.
Qu'est-ce que ces Lépillier avaient donc pu lui faire et surtout lui faire prendre pour l'avoir réduite à cette extrémité?
M'- de Cormon acoquinée à ce ménage, descendue avec eux dans cette débauche, assise à la même table, vautrée dans les mêmes appétits et les mêmes flâneries que cet ancien dragon et cette ex-tille de chambre, autour des mêmes carafons d'alcool, MUe de Cormon avec cette face d'agonie devenue et comment? semblable à une morte, amenée et par quels moyens? à ce degré d'hébétement, à ce néant, à cet oubli d'elle-même, et à cette pâleur! la jardinière allongea le bras et, prenant une bouteille sur la table, emplit le verre de Mademoiselle ; de blanc qu'il était, le
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verre devint verdàtre, c'était tout simplement de la chartreuse verte, mais une môme pensée leur avait boulversé le cerveau, il leur semblait qu'ils venaient d'assister à un crime ; M"e de Maugrenon étouffa un cri, la femme Lépillier venait de lever la tête et les regardait tous les trois, elle dit un mot à Lépillier, qui se leva ; le groupe des jeunes gens quitta vivement la fenêtre, maintenant ils arpentaient lentement la grande allée, on eut dit des promeneurs; le Lépillier paru sur le seuil.
Il les interpella grossièrement.
« Qu'est qui vous a permis d'entrer ici, vous autres ?
M"e de Maugrenon avait saisi le bras du fils Le Barge.
— Ne répondez pas, je vous en supplie.
— Avez-vous demandé àquelqu'un l'autorisation de vous amener dans le parc l A personne, naturellement, et de regarder
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aux fenêtres!... c'est du propre de venir espionner les gens, quand on est habillé comme vous... tas de mouches, va, grommela-t-il entre ses dents.
— Dites donc, l'homme, savez-vous à qui vous parlez, interrompit violemment le fils Le Barge.
— Que si, que je le sais, vous êtes, vous le Monsieur de Sinou, même que voilà la demoiselle de Moreux, quant à cette dame je n'ai pas l'honneur de la connaître, et son œil clignotant d'ancien soldat roublard enveloppa Mme Andersen d'un de ces regards matois de vieux complice à jeune criminelle, mais tout ce que je peux vous dire, c'est que vous faites un drôle de métier pour des gens de votre monde.
— Hé l'homme, tachez d'être poli, cingla la voix du fils Le Barge.
— Hé l'homme tant que vous voudrez, soyez poli vous-même, on est maître chez soi et vous n'êtes pas le maître ici, mon jeune Monsieur, que je sache.
La femme Lépillier venait de paraître sur le seuil de la cuisine et derrière elle l'inconnu à l'habit noir, un petit homme au visage chafouin et malsain, les yeux cachés par d'épaisses lunettes, le nez pointu, le cheveu rare.
L'habit râpé montrant lacorde au coude, le pantalon noir faisant poche au genou, il avait l'aspect répugnant, misérable et pelé d'un putois en cage, puant le fauve et malade.
Le Lépillier se retourna vers eux et leur désignant, avec un rire épais, le jeune homme et les deux femmes.
— Via le M. de Sinou, la demoiselledeMoreux et une amie à eux qui s'introduisent, comme des voleux de bois, dans le parc de Mademoiselle, viennent nous écouter aux fenêtres et neveulentpas qu'on le leur dise.
— Le fait est, insinua l'homme au museau de fouine, puis regardant le fils Le Barge; mais ces messieurs et ses dames sont si jeunes.
Pierre Le Barge était devenu muet, la colère le suffoquait ; enfin il allait répondre.
— Annette, Annette, appela tout à coup une voix derrière eux ; les jeunes gens firent face en arrière. La-bas à travers la pelouse accourait à toutes jambes Corisandre de Maugrenon, Mme de Sérigneux, en costume de chasse, sans même avoir pris le temps de changer de jupe, vite à ïa hâte, elle était partie à la recherche de sa sœur, M. de Sérigneux la suivait : ils étaient rentrés à Moreux peut-être un quart d'heure après leur escapade et Mmede Maugrenon les avait envoyés dare dare à la poursuite des fugitifs, le temps d'atteler le bog et voilà ; ils avaient trouvé le coupé de Mme Le Barge à la petite porte du parc et avaient confié leur cheval au cocher, elle avait reconnu de loin Mme Andersen à son manteau rubis et Pierre Le Barge à son grand chapeau de feutre ; voilà ce que s'apprêtait à débiter et tout d'une traite
Mme de Sérigneux. Sure de ses effets, qu'elle avait préparés d'avance, elle arrivait toute essoufflée, ouvrait la bouche, quand elle s'arrêta saisie, la parole coupée.
Tenant Désirée d'une main, portant sur son autre bras sa filleule, M"8 de Cormon venait d'apparaître dans l'embrasure de ta porte ; elle était si maigre qu'elle en semblait grandie : les vitres ternes de la salle à manger n'avaient rien exagéré, sa pâleur verdissait encore davantage au grand jour; c'était un spectre, la Mort ellemême qui s'avançait là avec ces yeux sans regard et cette face de cadavre entre ces deux enfances en bouton: à sa vue un grand silence se fit ; M. de Sérigneux, qui arrivait, lui aussi, débordant de reproches, resta cloué sur place, bouche bée.
— Qu'est-ce qu'il y a, Lépillier ! demanda Mademoiselle.
La parole elle-même était changée, devenue embarrassée, pâteuse. ..la mâchoire trop lourde, comme décrochée, la vieille
fille ânonait, elle bavait ses mots, les de Sérigneux se regardèrent.
— Il y a, il y a, balbutia le jardinier (évidemment la présence des nouveaux venus le gênait), il y a que les demoiselles de Moreux font un tour dans votre parc.
— Les demoiselles de Moreux dans mon parc interrogea péniblement la vieille fille ; elle ne comprenait pas.
Lépillier sentait grandir l'étonnement des promeneurs, il cria dans l'oreille de sa maîtresse. « Les demoiselles de Moreux, les demoiselles de Maugrenon » puis se tournant vers les jeunes gens : « Elle est un peu de l'oreille. »
— De Maugrenon, reprit la pauvre 'femme, de Maugrenon, oui, j'ai connu
jadis une dame de Maugrenon (elle paraissait se réveiller). Elle vit toujours,Mme de Maugrenon? »
C'eût été risible, si cela n'eût navré.
— Elle va même très bien, fit Mme de Sérigneux qui s'avança.
— Ah! tant mieux (et elle hochait tristement la tête) ; vous êtes la demoiselle, vous!
— Oui, Mademoiselle, et voici mon mari, M. de Sérigneux, et ma sœur, et elle posa la main sur l'épaule d'Annette.
— M. de Sérigneux, repartit la vieille fille en regardant sans voir, ah ! vous êtes mariée, et mademoiselle votre sœur?
— Non, mademoiselle, put répondre Annette tout à coup bouleversée jusqu'à l'envie de pleurer.
— Ah ! comme moi ; mais vous, vous êtes jeune (puis après un silence) j'ai tout de même deux belles petites filles, regardez-les mes filles, et elle poussait Désirée devant elle et sur son pauvre bras pareil à un cotret, et qui tremblait la fièvre sous la manche trop lâche, elle avançait le paquet de hardes, qui était sa filleule. « N'est-ce pas qu'elles sont belles, mes filles?... vous le direz à Madame votre mère que j'ai deux bellespetites filles... Ah ! vous
êtes les demoiselles de Maugrenon, Lépillier, coupe un bouquet pour ces demoiselles de Maugrenon... vous direz bien des choses de ma part à madame votre mère... je suis bien obligée de votre visite, je vous salue, mesdames de Maugrenon.
Et elle rentra à reculons dans la cuisine le buste droit, faisant de grandes révérences, les yeux toujours fixes, les lèvres tremblées, comique et effrayante ; la jardinière la tirait doucement par un pli de sa robe.
LeLépillier avait tiré un sécateur de sa poche et coupait des dahlias dans les massifs.
— Merci, fit sèchement M. de Sérigneux, et ils partirent sans accepter les fleurs.
Le soir même à Moreux, leurs invités partis et leurs filles couchées, M. etMmede Maugrenon avaient, dans le tête-à-tète de leur chambre à coucher, une explication effroyable.
— Vous vous êtes brouillée avec la Lemastur, criait-il à sa femme, vous l'avez laissée partir sans même essayer de concilier les choses, je reconnais bien là Votre adresse habituelle, qu'est-ce que nous allons faire de Greutôt maintenant? Le pavillon nous reste sur les bras, la Lemastur, elle, en offrait dix mille francs, et et les soixante mille francs, qu'il me faut emprunter pour compléter la dot de votre fille, savez-vous qui devrait nous avancer l'argent?... Mc Vantrinier m'en a dit quelques mots ce tantôt à la chasse, Mme Lemastur, oh! vous avez fail là un beau coup !
— Mon ami.
— Laissez-moi, les femmes, oh les femmes !
— Mais, mon ami !
— Voyez-vous un moyen de nous sortir de là!
— Mais, je ne pouvais pas... mon ami à ma place... le fils Le Barge avait fait naître
l'incident, fallait-il donc me déclarer contre Mme Le Barge, contre le fiancé de notre... de votre choix?
— 'Ah ! qu'à cela ne tienne, si c'est pour ce toqué, on peut le sacrifier, un gendre perdu, deux gendres retrouvés, je veux vendre Creutôt, on rompra ce mariage.
La même nuit, à dix minutes près, sur la grande route de Moreux à Sinou, Mme Le Barge, blottie dans son coupé auprès de son fils Pierre, éclatait enfin après toute une soirée d'affronts dévorés en sileftee.
— Encore un mariage manqué et cela par ta faute, as-tu remarqué le congé de ton futur beau-père? à peine a-t-il daigné prendre la main que je lui tendais, et à coup sur il ne t'a pas donné la sienne; mais, tu trouves le moyen de tomber amoureux de Mme Andersen, de l'afficher en public et de me brouiller avec Mme Lemastur; oh ! celte maudite langue, ce besoin de tout dire et tout ce qu'il ne faut
pas. Dieu préserve les mères de l'esprit de leurs fils.
Seuls, les Lépillier n'avaient pas perdu leur journée ; l'homme en habit noir, le sixième convive, l'inconnu au visage malsain et chafouin de rongeur, était bel et bien Mc Honorin, notaire à Criquetot; les Lépillier pouvaient dormir tranquilles, les Lépillier avaient un testament.
— Tu es bien sûre qu'il n'est venu personne ?
— Voyons, mon gars, quand je te le disons, j'ons pas bougé de la journée.
— Mais vers les deux heures, tu as l'habitude de faire un petit somme à cette heure-là, maman.
— J'ons peut-être ben un brin fermé l'œil, je ne dis pas non, mais ta vieille mè n'est pas encore de l'oreille, Dieu merci, mon garçon, etj'aurions ben ouï clancher à la porte.
— On m'a pourtant bien dit...
— Encore pour la Demoiselle. Si c'e=t
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Dieu raisonnable de se débaucher pour ça. Comment qu'è serait venue, la demoiselle? à ne peut même pu aller à l'église et è serait venue toute seule sur ses pauvres gambes comme ça du parc au presbytère.
— On l'a pourtant vue, ma mère.
— Qui ça, qui l'a vue? des gens en ribotte ?
— Le cantonnier, la femme Duet, la fille Doré m'a dit aussi.
— Le cantonnier, le vieux pè Legras, qui est bien niant, la Duet, une vraie besson, et la Doré qu'a la tête à l'envers pour les hommes, tu ne me soutiendras pas le contraire, elle en est à son troisième éfant c'est à ça que tu craies ?
Et la vieille femme haussait le ton, se fâchant presque.
— J'avons plus de gambes, c'est vrai, maisj'avons encore notre tête, je n'avons pas la brelue. C'est cte malhureuse Doré, qui t'a mis cte idée-là en tête, elle est
toujours à ravauder par là, malhu, même qu'on crairait qu'elle en tient pour tè.
— Ma mère, fit l'abbé Blin choqué.
— Tant pis, mèje voulons pas qu'on me tarabuste ; la Demoiselle n'est pas venue, sans ça je l'aurions vue, et pis, comment qu'è serait venue? je reviens toujours à cha, elle est comme mè, a n'a pas de gambes.
— Mais Mademoiselle n'est pas paralysée, objecta l'abbé.
— C'est pis, elle est anémisée, comme ils disent dans le pays, a n'a pu de forces, quasi de sang dans les veines, a ne sort même plus.
— Soit, elle n'est pas venue, ma mère, fît le curé qui se leva.
La soirée était tiède, presque chaude, et par la fenêtre de la salle à manger, grande ouverte, des odeurs grisantes pénétraient, exhalées du jardin, odeurs sucrées des.
chèvrefeuilles en fleurs, senteurs poivrées des œillets blancs des bordures; c'était un
embaumement ce soir-là dans l'étroit jardinet de la cure, l'abbé Blin allas'accouder à la barre d'appui de la croisée, il regarda... au bout du parterre, au-dessus de la haie de sureaux, bordant la route à cette heure déserte, des masses d'ombres, qui étaient autant d'enclos de ferme, s'enfonçaient en se dégradant dans un ciel d'une transparence laiteuse où palpitait une poussière d'astres : dans la salle à manger, sur la table à moitié desservie, heurtant ses ailes velues contre les tasses vides et le flacon au rhum, un grand papillon gris vibrait et voltigeait dans le rayonnement de la lampe : dehors un vieux pied de jasmin, planté sous la fenêtre encadrait l'abbé Blin de petites étoiles blanches : leur odeur fine, entêtante pourtant, montait, comme un encens, dans la nuit silencieuse... écroulée dans un fauteuil, son menton goitreux roulant sur son corsage énorme, la mère Ormidas Blin s'était assoupie; au loin, très loin un
chien aboyait sur le plateau des fermes. Depuis bientôt un an le curé de Grainville ne mettait plus les pieds au château ; la dernière fois, qu'il y avait diné, avait été le jour du fameux baptême : Mademoiselle lui g-ardait-elle rancune de son refus? — L'abbé Blin s'était dérobé à l'honneur de tenir avec elle l'enfant Lépillier sur les fonts baptismaux, toujours est-il que depuis il n'avait plus été invité ; de son côté, Mlle de Cormon avait cessé de paraître à l'église ; elle était fort malade, il est vrai, assurait-on, mais on avait vu deux ou trois dimanches sa voiture arrêtée devant la chapelle d'Epreville ; quand elle pouvait sortir, Mademoiselle allait entendre la messe dans les communes voisines ; c'était donc bel et bien une brouille avec sa paroisse, un congé signifié à M. l'abbé Clin: elle était d'ailleurs absolument tombée sous la domination de ces Lépillier, dans le pays on disait qu'elle buvait... quant au reste, cela n'était que trop
certain, le Lépillier était son amant, la femme Lépillier, elle, savait, voyait et supportait tout; ils lui avaient, disait-on, fait faire un testament ; Me Honorin, notaire, avait été vu entrant au château et l'abbé Blin avait cessé de paraître à Crainville, sachant bien qu'il n'y avait rien à faire dans cette maison, où un homme, où le mâle dominait en maître.
Son amant ! cet homme était donc son amant, et plus haut que le sourire et les propos des fermiers, le scandale de cette liaison, l'abstention du clergé le proclamait; car l'abbé Blin, c'était le clergé làbas, le clergé qui, malgré l'appât d'une vieille fille dévote et facile à endoctriner, passait maintenant droit et sans entrer devant cette maison soupçonnée, imitant en cela la prudence des rats, qui abandonnent le vaisseau pourri, qui va faire eau... et la réputation de M"e de Cormon était ce vaisseau, elle coulait, pis, elle s'embourbait : dernière ignomi-
nie, on l'accusait de se griser maintenant.
M"ede Cormon abandonnée dans les bras de cet homme et se saoulant avec lui, avec ce Lépillier que lui, l'abbé Blin, avait fait entrer à Grainville !
L'avaient-ils assez joué !
Quelle espèce d'homme était donc ce Lépillier? quelle femme était donc devenue M1Ie de Cormon ; quelle espèce d'amour était donc cet amour, pareil à un envoûtement, cet amour qui déshonorait, annihilait volonté, passé, sens moral, instincts même, minait l'intelligence et ruinait la santé ! quel était cet amour meurtrier et venu sur le tard, comme un châtiment ou comme une vengeance !
Peut-être les deux à la fois, songeait l'abbé Blin demeuré, malgré ses trentecinq ans pénétré du texte de ces terribles Ecritures Saintes, où un Dieu vindicatif et rageur nous est montré poursuivant de générations en générations la faute de l'aïeul sur toute une descendance, peut-
être une vengeance et un châtiment! car n'était-ce pas l'expiation des dédains de toute une race et la revanche de toute une classe autrefois méprisée se vengeant sur l'enfant des hauteurs des ancêtres, que la chute de cette, tille de la noblesse , demeurée près d'un demi- siècle honnête et roulant tout à coup aux bras de ce paysan de cet ancien dragon sentant encore, à travers ses sueurs de journalier, la corvée d'écurie et le tabac de caserne.
Toute voulue ou permise qu'elle fût par un plus puissant que lui, cette déchéance obsédait l'abbé Blin comme un remords, puis ce soir-là il était tourmenté par une autre pensée. Dans la journée on avait vu M"e de Cormon venir au presbytère, la mère Ormidas s'en défendait, mais cela n'était pas trop certain ; trois personnes lui avaient rapporté le fait, trois personnes l'avaient vue de leurs propres yeux. Que venait-elle faire à la cure? Cela était invraisemblable, mais cela était pourtant:
la fatalité avait voulu qu'il fût justement absent, parti déjeuner à Saint-Craon chez le doyen de l'Abbaye. La châtelaine de Crain ville venue au presbytère à pied dans l'état où il la savait être, cet événement était extraordinaire.
Le lendemain vers une heure, sa tasse de café bue, M. l'abbé Blin se rendait au château.
— Si j'avais la chance de la rencontrer dans le parc, se disait-il en ralentissant le pas dans les allées.
Ce fut la jardinière, la Parisienne, qui le reçut.
Elle l'accueillit avec force démonstrations : ce bon M. curé, comme il se faisait rare, on ne le voyait dIus : Mademoiselle était si drôle, elle ne voulait plus voir personne maintenant, elle était bien changée, elle autrefois si douce, son caractère était d'un difficile. ... Oh '. Lépillier et elle ne riaient pas tous les jours au château, néanmoins la place était bonne et elle
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était toujours bien reconnaissante à M. le curé de les avoir casés là, elle et son mari.
— Mademoiselle n'est pas sortie hier, put enfin placer l'abbé.
— Mademoiselle ! la pauvre chère âme, mais elle n'a pas bougé de lajournée, nous faisions justement la lessive (et elle montrait du doigt le linge étalé sur la pelouse) elle est restée tout le temps à nous regarder savonner, assise à la place même où vous êtes, monsieur le curé. Je l'avais installée ici dans son fauteuil, dehors, au bon soleil, elle nous regardait faire, ça l'a toujours un peu distraite ; mais voilà Désirée.
L'aînée Lépillier venait d'entrer, portant dans ses bras sa jeune sœur; M. l'abbé dut embrasser les deux gamines et admirer la filleule de Mademoiselle. v< C'est vous qui l'avez baptisée, monsieur le curé, faisait la jardinière, elle est un peu brouillée, mais ça n'en est'pas moins une Grainvillaise, » Puis commencèrent les
autres litanies ; la femme Lépillier se préoccupait déjà de la première communion de Désirée, ce serait pour dans deux ans, elle lui faisait déjà apprendre son catéchisme et le prêtre dut écouter l'enfant en ânoner la première leçon.
Quant à Mademoiselle, bien sûr, elle serait désolée, mais se sentant mieux, elle était sortie : en se levant de table, ça l'avait prise comme une lubie, elle avait fait atteler et elle était partie avec Lépillier à la ville ; ils ne rentreraient qu'à la nuit.
— Faudra revenir, monsieur l'abbé, insistait-elle en reconduisant le prêtre jusqu'au bout de la pelouse, d'abord, Lépillier ira un jour vous voir, il a tant à vous causer, et elle prit congé brusquement pour courir au château, elle venait d'enlendre une voix l'appeler : ses lessiveuses la réclamaient.
L'abbé Blin était abasourdi ; tant d'amabilité l'accablait, le catéchisme de Désirée
lavait flatté, remué : une méfiance lui restait cependant.
Il se trouvait debout dans l'avenue principale ; cette avenue en terrasse domine et longe la grande route, et de cette route chacun pouvait apercevoir M. le curé de Crainville dans le domaine de Mademoiselle ; M. le curé eut honte d'être vu dans ce parc, il quitta l'avenue et prit par les petites alléesle chemin des fournisseurs, unesente sous bois et qui tourne à l'angle des communs ; en passant auprès des écuries l'abbé Blin crut entendre hennir; le prêtre alla pousser la porte, Chéri, l'alezan de Mademoiselle, mangeait sa botte au râtelier, M. le curé alla voir dans la remise, le coupé était là, les brancards relevés, enchemisé dans sa housse de toile; Mademoiselle n'était donc pas sortie, la châtelaine était bien au château.
La Parisienne l'avait bafoué, à moins pourtant qu'elle n'eut reçu des ordres : Evidemment M1U> de Cormon ne vou-
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lait plus le recevoir; et sa visite de la veille au presbytère ! des propos de femme ivre... M. le curé se sentait mortifié, humilié, il s'était compromis dans une démarche inutile; il était blessé dans sa dignité d'homme et d'ecclésiastique, l'abbé Blin ne remit plus les pieds au château, plus, à dater de ce jour, il affecta de ne plus passer devant le parc.
A quelque temps de là le petit Aldrie Bailhache, le dernier fils de maître André Bailhache, un des plus gros fermiers de Mademoiselle, traversait les futaies de Grainville ; c'était en septembre, vers une heure de l'après-midi. L'enfant venait de dîner chez ses parents ; une enveloppe dans la main droite, un grand panier brinqueballant à son bras gauche, il se hâtait de gagner l'école, installée depuis deux ans dans la nouvelle mairie vis à-vis l'église; comme il était un peu en retard, il avait pris au plus court par le parc, malgré la défense de M. Lépillier, qui ne
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voulait pas qu'on passât dans la propriété.
C'était un bon petit gars, un. peu bêta, mais docile et timide, que ce petit Aid rie ; il avait de belles grosses joues rouges et de grands cheveux couleur chanvre, qui lui tombaient sur les yeux : en culotte à ponts, taillée dans un vieux pantalon de son père, ses petits pieds nus dans ses sabots, il était vraiment très drôle avec ses prunelles écarquillées, son énorme panier, presque aussi haut comme lui et l'effarement de tout son petit corps qui se hâtait, hâtait, ridicule de petitesse aux pieds de ces grands hêtres : la futaie était déserte et très sombre, malgré l'heure ensoleillée du jour, et le petit Aldrie poussait de gros soupirs, n'étant qu'à demi-rassuré d'abord à cause de M. Lépillier, qui pouvait le surprendre, ensuite un peu à cause de la hêtraie obscure : Enfin Aldrie Bailhache venait d'avoir une émotion !
Avant d'entrer sous la futaie, Aldrie Bailhache s'était trouvé nez à nez avec
Mademoiselle : les enfants des fermiers en avaient tous un peu peur de Mademoiselle et Aldrie Bailhache en avait, à lui tout seul, une frayeur plus grande que tous les autres gamins du pays : elle était si grande, si sérieuse et si pâle, Mademoiselle ; dans la contrée on la disait un peu folle : elle ne sortaitjamais, errant le long des jours par les allées de son parc et marmottant tout bas des paroles bizarres, qu'on ne comprenait pas et avec cela des grands yeux toujours fixes et la tête toute droite... elle avait surgi tout à coup devant lui, roide et blême, Aldrie Bailhache en était resté tout coi, son pauvre petit nez tout plein s'était vidé du coup et il ne se mouchait pas, le cœur serré, tout prêt à fondre en larmes.
Alors, Mademoiselle, avec un air tout drôle avait regardé autour d'elle, avait tiré vite une enveloppe de sa poche et la lui ayant mise dans la main, d'une voix sourde et rauque comme lointaine.
« Va, va, mon petit gars, et elle scandait les mots, comme secouée d'un tremblement, comme haletant de peur ; va, cours au presbytère, chez M. le curé, M. Théodore Blin, va vite au presbytère et remetslui vite ce papier de ma part, de la part de quelqu'un qui souffre... oh oui, je souffre bien.., va mon petit gars... mais va donc, va vite... qu'ils ne te voient pas... surtout prends garde à toi, garde bien mon papier... qu'ils ne te le prennent pas, mon petit papier, les autres.
Et Mademoiselle était rentrée sous bois, elle avait disparu ; c'est à croire qu'elle le guettait au passage, tapie dans les taillis comme une bête. Alors, pris d'une terreur, Aldrie Bailhache s'était mis à cou rir : il savait qu'il fallait remettre le papier au curé et que quelqu'un allait vouloir le lui prendre, son angoisse en était double ; mais pins il courait, plus son effroi grandissait, il lui semblait qu'il était poursuivi ; puis ses sabots le faisaient tré-
bûcher, le cœur lui bondissait, lui tressautait dans la poitrine, il en serait tombé ; alors il s'était mis à marcher un peu vite, mais il ne courait plus, quand tout à coup, chose effrayante, effroyable, des grands pas résonnent dans la futaie et une voix pleine de colère et de rage crie derrière lui :
— Ohé, le petit gars, arrêteras-tu, vermine!
Bien sûr, c'est M. Lépillier; à cette idée le petit Aldrie est saisi d'une telle épouvante qu'il jette les hauts cris et se cramponnant à son panier, les doigts crispés sur son enveloppe, il hurle des : Maman! maman ! désespérés, en courant de toutes ses forces vers la petite grille du parc.
Mais là une main nerveuse le saisit au poignet, Aldrie Bailhache pirouette sur lui-même et : « En vlà un petit bougre », lui dit la jardinière, « plus on l'appelle, plus il s'en sauve ; allons, petit niant, faut pas pleurer et donne-moi ça (et elle lui
prend des mains le billet de Mademoiselle), Mademoiselle s'est trompée d'adresse, attends-moi là, je vais te rapporter la commission. »
D*un clin d'œil la jardinière a lu la suscription du billet, la jardinière est toute pâle.
— Attends-moi là, mon petit bougre, dit-elle au petit Aldrie Bailhache, sa voixest redevenue plus douce.
L'enfant, lui, le cœur gros, les yeux fixés à terre, voudrait bien être parti ; les joues trempées d'une pluie chaude, tout son petit corps secoué de grands sanglots, il se tait et avance une lippe désespérée, toute drôle dans ce pelit visage bouffi de larmes.
Mais voici la Lépillier qui revient : elle n'a pas été longue, la Lépillier, à rapporter la commission de Mademoiselle.
Elle remet à l'enfant une enveloppe toute pareille à celle de tout à l'heure.
— Seulement ce papier-là, dit-elle au petit Aldrie, c'est pour M. Tamisi l'épicier...
c'est une commande de sucre et de chandelle, tu connais bien M. Tamisi, à côté de la forge, où l'on ferre les chevaux, en entrant sur la place ?
Aldrie fait signe que oui, il est encore trop ému pour répondre. La jardinière s'est agenouillée devant lui, elle l'a mouché avec ses doigts, maintenant avec le coin de son tablier elle lui essuie ses joues ruisselantes : « Voyons, voyons, faut un peu se consoler, tiens, mon gros Aldrie, vois les deux belles pommes. Pour qui les belles pommes, dis, est-ce pour Aldrie?
— Merci, fait l'enfant qui sourit à travers ses larmes.
La jardinière a mis les pommes dans le panier du petit : et maintenant cours vite à l'école, je te pardonne pour cette fois, mais si tu repasses jamais dans le parc...
— Et Mademoiselle, comment qu'elle fait ce soir Y
C'était Lépillier qui faisait cette ques-
tion à sa femme, il avait été absent toute la journée, par rapport à un bail dont il avait été fixer les dernières conditions aux Ormières, chez un nouveau fermier, un cultivateur d'Etelot. qui quittait ses terres à la Saint-Michel pour entrer sur une ferme à Mademoiselle : c'était Lépillier qui traitait et passait maintenant tous les baux et marchés de Crainville. Lépillier avait dîné, passé la journée chez cet homme et venait de rentrer un peu tard au château.
— Mademoiselle, elle dort, avait répondu la jardinière.
Lépillier trouvait ce soir-là un drôle d'air à sa femme : les dents serrées, le regard aigu avec une mauvaise pâleur, une pâleur de linge répandue sur toute la face, la jardinière n'avait pas soufflé mot durant tout le souper qu'elle venait de servir à son homme, seule avec lui dans l'ancien office du château : bien sur, il y avait quelque chose.
— Alors ça ne va donc pas, la mè, à ce soir, fît-il en se carrant, son couteau debout dans la main, devant son assiette vide.
— Non ça ne va pas, grommela enfin la parisienne.
— Ah, que qu'y a?
— Il y a... il y a ce papier.
Et elle sortit brutalement de sa poche une enveloppe froissée, qu'elle tendit au soupeur.
L'homme s'approcha de la chandelle.
« Monsieur le curé,
« Pourquoi m'avez-vous abandonnée?
Voilà la cinquième lettre que je vous écris, je suis allée il y a un mois moi-même au presbytère et vous n'êtes pas encore venu... je ne puis pas croire que vous m'ayez oubliée, je suis bien coupable, mais si vous saviez ce que je souffre, mes pauvres yeux ne me reconnaissent même plus. Monsieur
le curé, ne m'abandonnez pas, je suis une misérable créature, qui n'a plus d'espérance qu'en vous... j'ai peur, j'ai peur, monsieur le curé, j'ai PEUR (le mot était trois fois souligné), je ne peux pas vous en dire plus.
« Venez, je vous en supplie, aujourd'hui même, avant ce soir.
<r Venez.
« Votre dévouée
« Germaine-Ismèrie de Gormon. »
La face de Lépillier était devenue terreuse ; tout en lisant la lettre il s'était levé, comme mu par un ressort.
— Hé bien, demanda la femme.
— Hé bien, fit-il en se laissant tomber lourdement sur sa chaise, elle se méfie !
— Qu'est-ce que je disais?
— T'avais deviné.
Un silence se fit entre ces deux êtres, la femme reprit.
— Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
— Qu'est-ce que je vas faire ?
— Oui.
— Qu'est-ce que tu ferais, té?
— Mé, ricana la femme, patoisant tout à coup comme son homme, et ses yeux étincelèrent dans l'ombre, quand on a eu le courage de commencer une chose, il faut avoir le cœur de la finir, vlà mon avis à mé ?
— Ah ! fit l'homme.
Et il se tut comme accablé.
— Grand propre-à-rien, bougonna la femme.
L'homme ne parut pas avoir entendu.
— La besson ! demanda le Lépillier.
— La boisson... elle ne boit plus, quand je te dis qu'elle se méfie.
— Pourtant l'eau-de-vie, quand on l'aime,, on l'aime bien, soupira le paysan.
— Vlà deux jours que son carafon reste plein.
— Malhu, grogna l'homme en abattant
son poing- fermé sur son genou, alors comme çà il va falloir?...
Et il regarda fixement sa femelle toujours debout devant lui.
— Il va falloir, répondit froidement la Parisienne.
Alors l'homme le regard en-dessous, comme hésitant.
— Où que tu as pris ce papier-là, sur sa table?
— Sur sa table... et elle eut un mauvais rire... dans les mains du petit Aldrie Bailhache... il était déjà à la grille... j'avais vu Mademoiselle le lui donner à l'entrée de la futaie... alors j'ai couru...
— C'est pour tout de bon alors, gronda le Lépillier.
Il s'était levé de sa chaise.
— Si c'est pour tout de bon... toute la journée Mademoiselle ne tenait pas en place, elle allait et venait à la fenêtre... t'aurais dit une louve en cage... elle atten-
dait la réponse, et elle froissa le papier dans ses doigts.
" — C'est jouer de malhu, geignit l'homme.
— Tout ça dépend, ricana la Lépillier.
— Comment, ça dépend ?
— Tu es donc pas un homme, siffla la jardinière ; elle s'était campée devant son mâle, les yeux dans les yeux, la face devenue blême, le regard luisant: « Estce que tu l'aimerais d'amitié par hasard ! »
— Et té, est-ce que t'en serais jalouse!
— Jalouse, c'te bêtise... qu'est-ce qui en a eu l'idée, c*est-y toi ou moi !
— Tais-toi... si l'on nous entendait !
— Et quand le curé sera venu ici, il sera beau temps de se taire.
— M. le curé ! Lépillier frissonna.
— Et avec lui le médecin, le notaire... ah ! il est beau not' testament, à l'heure que vlà... c'est du bel argent en poche... nos filles seront pauvres, mon homme, ma-
nantes comme père et mère, et la faute à qui ça?
— Tais-toi, que je te dis, Eugénie, taistoi.
— La faute à monsieur que voilà... à monsieur qui a peur de faire mal à sa gonce !
Cette demi-paysanne se mettait à reparler argot, redevenue faubourienne sous l'étreinte de la rage et de la terreur.
— J'oserons jamais, sanglota l'homme.
— Hé bien alors qu'est-ce qui osera ?
Lépillier regarda longuement, de bas en
haut, cette femme déjà complice ; par les carreaux de la haute fenêtre, le parc et sa pelouse, baignés de clair de lune, apparaissaient immenses, un vrai domaine, que la nuit mystérieuse agrandissait encore; derrière ces futaies ils savaient qu'il y avait des fermes et des terres, puis encore des fermes et d'autres terres encore ; le testament leur donnait tout cela; dans le ciel, houleux comme une mer, l'astre
pâle, impassible, inondait d'une lueur blême la bataille éternelle des nuages; d'une voix lente la femme Lépillier reprit dans le silence :
— Hé bien alors qu'est-ce qui osera?
Le jardinier la regarda encore.
Soudain elle lui saisit le bras.
— Tu laisserais faire alors ?
— Par dine, il le faut bien.
Et le Normand attira entre ses jambes cette Parisienne, qu'il embrassa.
0 mort, viens t'en, La terre t'attend Dans un beau lit, Couvert de buis.
Tel est le refrain, que les gamins du pays de Caux nasillent sur l'air triste et monotone des cloches d'église sonnant aux morts.
0 mort, viens t'en, La terre t'attend
C'est cette poésie d'enterrement, qui
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flottait ce jour-là sur la campagne normande, épandae dans l'air coupant et froid par les longues sonneries, gémissantes et lentes, de la fête des Morts : on était au deux novembre : sur l'immense plateau d'Yvetot à Crainville le glas tintait de village en village : ce jour-là toutes les fermes sont désertes, les gens partis, qui aux vêpres, qui au cimetière, et, dans les cavées jonchées de feuilles, la prenante et navrante tristesse de ces mornes aprèsdînées d'automne pèse, plus lourde et plus navrante encore, psalmodiée pour ainsi dire dans les sanglotements de l'Eglise catholique, pleurant de paroisse en paroisse sur les tombes de ses fidèles défunts.
Dans le petit salon de Creutôt, dans l'ancien pavillon de chasse appartenant à M. de Maugrenon, Mme Lemastur et son inséparable amie, Mœe Froidmantel, étaient assises, chacune au coin de la cheminée, occupées toutes deux à des tricots
de lainage pour les enfants pauvres du pays.
Maintenant Mme Lemastur était châtelaine, elle avait enfin acheté son pavillon : l'acte de vente avait été passé à Saint-Graon dans l'étude même de M" Va ntrinier, notaire, dans les premiers jours d'avril : plus d'un an s'était écoulé depuis la fameuse scène entre Mmes Le Barge et Lemastur au château de Moreux; le mariage projeté entre Annette de Maugrenon et le fils Le Barge avait été rompu, Mu,e Lemastur avait déboursé ses dix mille francs et revoyait les de Maugrenon.
Mme ' Lemastur passait maintenant ses étés àCreutôt, elle ne rentrait plus à Saint- Craon qu'en novembre : depuis qu'elle était châtelaine, elle ne concevait pas que l'on pût prendre avant la Toussaint ses quartiers d'hiver à la ville, elle passait même les fêtes à la campagne : Mme Froidmantel, invitée à tenir compagnie à la dame de Creutôt, n'avait pu se soustraire
au lugubre ennui du tête-à-tète : les deux femmes avaient bien leur famille enterrée à Saint-Craon, mais les morts importaient bien à ces deux dames ; le feu flambait haut et clair dans le petit salon Louis XVI, elles avaient toutes les deux les pieds chauds, l'estomac tiré par un commencement d'appétit, le cœur frais et le cerveau libre ; elles tricotaient donc, silencieuses, à leur aise, attendant l'heure de se mettre à table et la venue de l'abbé Blin qui dînait ce soir-là à Greutôt.
Mme Lemastur voyait et recevait maintenant ce pauvre M. Théodore: Greutôt n'ayant pas d'église, Mme Lemastur, pendant sa saison d'été, allait entendre la messe à Crainville : le pavillon recevait le presbytère, puis Mlle de Gormon était morte.
Morte dans le courant même de l'été, vers le 15 septembre, morte de langueur, anémiée, minée sourdement de tristesse et d'ennui dans cette solitude de Grain-
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ville, presque tombée en enfance et entièrement dominée par le couple Lépillier.
Aucun médecin n'avait été appelé auprès d'elle et dans la nuit du 15 septembre, quand l'abbé Blin, réveillé par Hippolyte Lépillier accouru tout en larmes au presbytère, avait été introduit auprès de Mlle de Gormon repentante et désirant enfin faire" sa paix avec Dieu, celle qui avait été ce pauvre fagot de Gormon, avait cessé de vivre, emportant son secret, veillée et assistée dans sa mystérieuse agonie par la femme Lépillier sa cuisinière, la femme, dont elle avait volé l'homme aimé, le mâle et le mari, pour en faire son jardinier et son amant.
Mlle de Gormon laissait par testament le domaine de Grainville, le château et les fermes à Germaine-Adelaïde-Henriette Lépillier, • sa filleule, fille d'Hippolyte- Alexandre Lépillier et d'Eugénie-Adèle- Hortense Lecanu, ses fidèles serviteurs,
plus cent mille francs à prendre sur la succession à la fabrique de l'église de l'Assomption de Saint-Craon, l'Abbaye, sa paroisse.
Le lion avait sa part, l'église n'avait pas été oubliée, le testament avait été mûri et rédigé par une femme habile ; Mlle de Cormon n'avait pas d'héritiers, on étouffa l'affaire : Lépillier cravaté de blanc, sanglé dans son premier habit noir, avait conduit l'enterrement, où les gens bien pensants du pays s'abstinrent de paraître ; Mme et M"es Lépillier, noyées de crêpes, avaient suivi dans le coupé de Mademoiselle ; à la fin des vacances, Désirée était entrée pensionnaire chez les dames du Saint-Esprit à Rouen ; les fermiers saluaient maintenant chapeau bas l'ancien cocher et l'ex-jardinière; lesSaint-Graonnais, eux, ne voyaient pas les Lépillier.
0 mort viens t'en, La terre t'attend
Dans un beau lit, Couvert de buis.
— Celte pauvre Mlle de Cormon, pensa tout haut Mme Lemastur, quelle triste fin. J'avais toujours dit, moi, a M. l'abbé Menu, qu'on aurait dû la faire interdire.
— L'Etat y aurait gagné huit cent mille francs, répondit Mme Froidmantel.
— En effet, au lieu qu'ainsi...
— Cent mille francs sont toujours cent mille francs, c'est autant de gagné.
— A l'église...
A quoi Mme Froidmantel soupira.
— Il est vrai que ce pauvre fagot de Cormon y aurait peut-être gagné quelques années de plus.
— Le fait est qu'on a dû l'aider un peu à rendre l'âme, mais enfin elle était si inutile ! Et. avec une résignation de dévote, Mmc Lemastur ajouta : « L'abbaye a un beau legs, tout est bien qui finit bien. »
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Les deux femmes retombèrent dans le silence.
— C'est ce pauvre abbé Blin qui doit se mordre les pouces, répartit tout à coup Mme Froidmantel, il a été joué là-dedans, comme un mari de comédie, ces Lépillier étaient ses créatures...
— Oh ! la femme a été très adroite... le testament est un chef-d'œuvre, au dire de Me Vantrinier; très fort, Me Honorin notaire !
— Si fort, qu'on va le forcer à vendre son étude, reprit la Froid mantel.
— Ah! je ne le plaindrai pas, c'est un libre-penseur, un homme anti-religieux, mais voici l'abbé Blin, je suis curieuse de savoir si les Lépillier étaient au cimetière.
La sonnette d'entrée tintait encore, le curé de Crainville venait de pousser la grille eu fer forgé du jardin ; sa soutane relevée, il montait maintenant les degrés en pierre bleue du perron.
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— Bonjour, monsieur le curé, comme c'est aimable à vous de venir de bonne heure! les deux femmes s'étaient levées; M™ Froidmantel cédait son fauteuil à l'ecclésiastique, qui s'en défendait mollement, et, maintenant affalé au coin de la cheminée, ses deux mains grasses croisées sur sa soutane, l'œil fatigué, la mine lasse, ML. l'abbé répondait, comme il pouvait, au feu roulant des questions des deux femmes; l'abbé Blin prenait du \ entre.
— Beaucoup de monde au cimetière aujourd'hui, Monsieur le curé? demandait la Lemastur.
— Beaucoup de monde... oui et non, le temps est froid, puis les bonnes coutumes se perdent, la foi tiédit et la famille s'en va, Madame.
— Hélas ! soupira M0113 Froidmantel.
— J'ai pourtant vu votre cuisinière, reprit l'abbé.
— Anastasie! fit Mme Lemastur, en effet, elle m'a demandé pour sortir, je la croyais
aux vêpres, vous l'avez vue au cimetière ?
— Peut-être me serai-je trompé, crut devoir dire l'ecclésiastique.
— Serait-elle allée, par hasard, sur la tombe de son ancienne maîtresse?
s'exclama la dame de Creutôt, cela serait trop fort... oh ! la rencontre avec la famille Lépillieradùêtre bonne... ils ne pouvaient pas se sentir, ils l'ont fait chasser de Crainville. Les Lépillier étaient au cimetière, Monsieur le curé?
— Je ne les ai pas vus, répondit le prêtre.
— Comment... cela passe tout... pas même la reconnaissance !
— Je croyais, insinua la Froidmantel que les criminels revenaient toujours, attirés malgré eux, sur le tombeau de leur victime.
— Madame, objecta l'abbé Blin.
— Avouez toutefois, Monsieur le curé, que cette mort a été bien étrange.
— On peut mourir subitement, Madame.
— Mais non séquestrée !
— Mesdames !
— Oh ! ce que j'en dis là, c'est tout entre nous ; ce n'est pas moi qui ferai une enquête. Si quelqu'un avait pu porter plainte, c'eût été vous, monsieur le curé, vous seul avez été admis auprès de la morte.
— Madame, fit le prêtre qui pâlissait.
Mme Lemastur intervint.
— Oh ! vous comprenez, Monsieur le curé, que ni Mme Froidmantel ni moi ne mettons en doute que M"e de Gormon ne soit morte de sa belle mort, mais on a beaucoup parlé dans le pays.. ; ce qui est fait est fait, néanmoins il est bien fâcheux que ces Lépillier soient entrés à Grainville.
— Mais bien heureux que votre église ait été oubliée dans ce testament, ajouta la Froidmantel, vous étiez très mal avec ces Lépillier; vous, Monsieur le curé, on prétend qu'ils vous détestaient.
— Je leur avais fait du bien, répondit l'ecclésiastique.
— Naturellement, gémit la Lemastur, comme Mademoiselle, et ils n'étaient pas même au cimetière, ils n'ont pas même la décence de la mémoire.
— A moins qu'ils n'aient la terreur du remords.
— La tombe était couverte de couronnes, crut devoir dire l'abbé.
-- Faites parle Lépillier ! demanda M Froidmantel.
— Elles sont arrivées directement de Rouen ce matin: c'est le jardinier de Crainvïlle qui les a portées au cimetière.
— Le jardinier, ils ont un jardinier... ils envoient leur jardinier, c'est complet, siffla l'ex-Elodie, et eux, où sont-ils donc, les premiers jardiniers ?
— Mais à Rouen, m'a dit mon sacristain, qui a parlé clans la matinée à leur homme: ce sont les vacances de la Toussaint, ils sont partis faire sortir leur fille,
l'enfant ne se fait pas au couvent, paraît-
— Les Lépillier allant à Rouen faire sortir mademoiselle leur fille, M11* Lépillier élevée à Rouen, au Saint-Esprit, mais cela lève le cœur... aura-t-elle seulement une dot, cette petite? Le testament est tout eu faveur de sa sœur, cela ne lui donne rien.
— Ils grappilleront sur les revenus, siffla Mme Froidmantel.
— En effet, ils voleront la cadette pour établir l'aînée, c'est assez leur manière. Vous verrez qu'elle fera un beau mariage.
— Hum, hum... clans le pays, cela me parait assez difficile, hasarda l'abbé Blin.
— Il y aura toujours le fils Le Barge. M'De Froidmantel tenait à faire sa cour.
— Le fils Le Barge (Mme Lemastur daigna sourire), à propos, ma chère, vous ne savez pas quel service je lui ai rendu à ce joli garçon, en faisant rompre... c'est-
à-dire quand les de Maugrenon, par déférence pour moi, ont rompu ce mariage; je l'ai enrichi sans le savoir... les de Maugrenon voulaient contracter un emprunt, hypothéquer leur bien contre ma signature, soixante beaux mille francs, il ne manquait que cela aux deux cent mille francs de la dot annoncée. . . je lui ai rendu là un fier service, et dont il ne me saura jamais gré, à ce bel Amadis.
— Soixante mille francs ! Mme Froidmantel était devenue rêveuse, mais elle reprit bientôt. La jeune fille a voulu un moment entrer en religion, cela a été une désolation, elle aimait beaucoup cegarçon, paraît-il !
— Un joli goût qu'elle avait là, je lui en fais mon compliment, répliqua la Lemastur, et la petite Andersen, si fringante, si folle.., quel pouf !
— Ruinés à plate couture, assure-t-on, plus rien.
— Que des dettes, ma chère,
— Tout cela englouti dans la filature !
— Dans la filature? à la Bourse. 11 jouait éperdûment, ce Suédois. Le Krack l'a rincé, comme une bouteille.
— Ils habitent maintenant, m'a-t-on dit, à Paris, un cinquième, dans un quartier épouvantable, à la Villette, je crois, un quartier inconnu...
— Bah, ils descendront vite au premier, la petite femme a des yeux...
— Vous croyez.
— A rouler équipage. Avec un nez aussi troussé et des cheveux de cette nuance-là, c'est indiqué... avant huit mois elle aura hôtel aux Champs-Elysées, cet Andersen est joueur avant tout, sa femme est sa dernière mise.
0 mort viens t'en, La terre t'attend Dans un beau lit, Couvert de buis.
Au loin dans la campagne le glas tintait,
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pleurait toujours: l'abbé Blin s'était tu ; laissant les deux femmes baverTamertune de leurs âmes fielleuses, il songeait, vaguement attentif à la mélopée des cloches, demeuré là-bas en pensée au fond du cimetière sur la tombe encombrée de couronnes de Mlle de Gormon.
Certes cette mort avait été étrange et, pi us que personne, l'abbé Blin savait à quoi s'en tenir sur cette fin mystérieuse. Depuis il avait fait le rapprochement de petits incidents isolés, sans importance à première vue, et qui, réunis, lui avaient donné ;i réfléchir: la visite de M;le de Gormon en son absence au presbytère, sa visite à lui au château, la réception de la femme Lépil lier, le cheval à l'écurie... il y avait aussi une histoire de billet confié, pris et repris par la jardinière à un enfant de fermier, au petit Aldrie Bailhache qui avait parlé depuis... chaque fait ne signifiait rien par lui-même, mais, rassemblés ensemble et coordonnés date par date, ces menus inci-
dents constituaient dne charge terrible contre les propriétaires de Grainville; il y avait eu séquestration, sinon crime ; l'abbé Blin n'avait pas la conscience tranquille : une vision surtout l'obsédait, celle de Mlle de Cormon étendue morte dans son lit, telle qui l'avait vue clans la nuit du 15 septembre, et plus douloureusement que cette vision, un rêve bizarre fait par lui dans cette même nuit du 15 septembre et dont il n'avait fait part à personne, hantait et torturait cette pauvre tète malade, un rêve, dont le souvenir lui figeait encore le sang dans les veines en lui faisant passer des talons à la nuque le froid de la petite mort.
11 dormait dans sa grande chambre du premier, dans la petite maison de la cure, la mère Ormidas couchée et ronflant dans la chambre voisine, quand il s'était réveillé en sursaut, les yeux agrandis, l'oreille inquiète, attentif à un léger bruit perçu à sa croisée, le bruit d'une frêle
main d'enfant frappant contre les vitres et y tambourinant des doigts pour se faire ouvrir : l'abbé Blin s'était dressé sur son séant, le cœur affadi jusqu'au malaise: on était au moment de la pleine lune ; les deux fenêtres, sans persiennes, se découpaient tout en clarté dans la muraille obscure, plaquant sur le parquet ciré deux grandestaches lumineuses, oùlablancheur de l'astre semblait dormir ; troué de grêles silhouettes de peupliers, un grand ciel blanc, d'un blanc de perle, ouaté de nuages, s'encadrait entre chaque vitre ; l'abbé Blin s'était levé et, les pieds nus sur le plancher, avait couru aune croisée... dans le petit jardin, baigné de clair de lune, il faisait clair comme en plein jour, la route au delà était déserte, déserte la campagne, où l'on voyait très loin cette nuit-là.., l'abbé Blin avait rêvé, il pensa qu'une des grosses roses du rosier grimpant en espalier sur la façade avait pu cogner contre une vitre, il se recouchait
grelottant et allait s'endormir, quand il entendit, cette fois tout auprès de son lit, pousser un grand soupir. ^
— Maman, es-tu malade, avait balbutié le pauvre abbé, l'oreille tendue vers la chambre de sa mère : la forte respiration de la mère Ormidas, dormant à poings fermés dans la pièce voisine, renâclait profondément dans l'ombre et puis s'éteignait comme un soufflet de forge et dans la chambre, agrandie de silence, toute pleine de lune, lent et triste comme la plainte d'une âme, s'élevait un autre grand soupir.
— Qui est là, disait l'abbé en se signant.
— Moi, faisait une voix faible, si faible que le prêtre n'en avait plus un poil de sec sur tout son corps, et dans le clair obscur de ses rideaux l'abbé Blin apercevait alors, debout au pied de son lit, Mlle de Gormon, que tout à l'heure il n'avait pas vue.
Elle était très pâle, en robe de laine noire, avec je ne sais quoi de désespéré et de farouche répandu dans toute sa personne... elle semblait grandie : comment était-elle venue là, montée dans cette chambre? l'abbé Blin se sentait défaillir, ce cauchemar était horrible, M"e de Gormon avait fait un pas vers lui.
— Pourquoi m'avez-vous abandonnée?
avait soupiré sa voix d'Ame et elle s'était évanouie.
La sonnette de nuit carillonnait dans tout le presbytère, M. le curé venait de se réveiller, il bénit presque l'importun qui le dérangeait à cette heure indue, sauta à bas de son lit et courut ouvrir la fenêtre.
— Qui est là, criait-il à travers le jardin.
Un homme était debout contre la haie.
— Moi, Lépillier !
Lépillier ! L'abbé Blin sentait le sang lui refluer au cœur.
— Je viens vous chercher, Mademoiselle est très mal.
— Qu'est-ce qu'y a, qu'est-ce qu'y a, mâchonnait la mère Ormidas, moitié sommeillante, moitié réveillée, dans la chambre voisine, qu'est-ce qui meurt encore?
— M"e de Gormon est très mal, je vais au château, répondait le prêtre en passant sa soutane, Mlle de Gormon est morte, pensait-il, tout, bas, en lui-même ; il prenait les saintes huiles, le calice et il descendait.
Maintenant, renfermés et muets, ils se hâtaient sous un petit bois de bouleaux ; l'écorce argentée luisait au clair de lune, Lépillier sanglotait, tête basse, leurs pas sonnaient dans le calme de la nuit.
— Comment ça l'a-t-il prise? put enfin demander le curé.
— Gomme une syncope, cesoir, comme è se mettait au lit.
— Pourquoi venez-vous me chercher si tard, c'est de suite qu'il fallait venir.
— Elle avait été debout toute la jour-
naie, je croyons toujours qu'a reviendrait de son évanissement.
— Elle n'a pas encore repris connaissance ?
— C'est alors que la pu nous a pris.
— Au moins y a-t-il un médecin auprès d'elle?
Lépillier garda le silence.
— Il n'y a pas de médecin, fit l'abbé, dont la voix s'étrangla.
— A ne voulait point, à se fâchait quand on parlait de chà, balbutiait le jardinier.
— Comment, pas un médecin, Dieu fasse que Mademoiselle en réchappe, Lépillier, vous et votre femme, vous avez été bien imprudents.
Et l'abbé Blin accéléra le pas.
La Lépillier les attendait debout sur le palier, au haut des marches. Le buste avancé au-dessus de la rampe, un bougeoir à la main, elle éclairait le prêtre et son mari montant précipitamment l'escalier; elle les avait entendus ouvrir.
La clarté de la bougie la frappait en plein : tout en montant le curé dévisageait de bas en haut cette femme immobile et penchée ; en gravissant le dernier degré, l'abbé Blin savait à quoi s'en tenir, la jardinière se taisait; alors s'étant arrêté devant elle :
— Elle est morte, lui avait-il demandé, la voix lente.
— Elle est morte, avait répondu La Lépillier.
Dans la grande chambre aux boiseries Louis XV, aux rideaux de toile de Jouy égayés de bergeries rougeâtres, une forme rigide, qui avait été M de Gormon, saillait confusément sur la blancheur des draps ; un chapelet d'améthystes entre leurs doigts crispés, deux pauvres mains maigries, les mains de la défunte, y faisaient une tache d'un ocre terreux, posées en croix l'une sur l'autre : quelqu'un avait pris la peine de lui bien placer les bras : quatre bougies brûlaient sur la table de
21 i LES LÉPILLIER
nuit, incendiant cette alcôve aux tons rosâtres : la courtepointe, soulevée à la place des pieds, se creusait aux cuisses et au ventre : un crucifix et une branche de buis gisaient à la hauteur du cœur : le prêtre n'avait plus qu'à ployer le genou et à réciter les prières.
Un grand feu flambait dans la cheminée, animant d'un semblant de vie les peintures anciennes, bergères et marquises, des trumeaux de glaces et des dessus de portes et dans cette chambre galante, de la galanterie effacée, pour ainsi dire éteinte d'un siècle évanoui, la Mort elle-même perdait de sa grandeur : l'abbé Blin s'était approché du cadavre.
Coiffée d'un bonnet de nuit, ses bandeaux gris bien lissés au coin de chaque oreille, Mi:e de Cormon, calme et blême, reposait : les traits nullement convulsés, on eut dit qu'elle dormait, Mlle de Cormon n'avait pas dû souffrir; seule la bouche lasse, restée entr' ouverte, aux coins tom-
bants, comme détendue, trahissait un peu l'amertume de son existence; la fatigue de vivre transparaissait dans ce dédain du sourire ; debout au pied du lit, blanche et muette, la jardinière observait le curé; tout à coup le prêtre avait un mouvement de recul : les paupières de la morte, à demi baissées, venaient de se relever brusquement et dans cet orbe vitreux, à la prunelle fixe, vivait une si atroce expression d'horreur et d'épouvante, les yeux de ce cadavre criaient' si désespérément au secours, que l'abbé Blin songeait aussitôt au terrifiant regard des femmes assassinées et, terrifié lui-même, devait s'asseoir au pied du lit, le poil hérissé, le cœur bouleversé d'une de ces effroyables émotions, où, selon l'expression populaire, tout le sang d'un homme ne fait qu'un tour. Instinctivement il avait détourné les yeux, maintenant, il se surprenait à regarder avec attention une chaise, où traînaient en désordre une robe de laine noire, un
fichu déchiré et une paire de pantoufles; la robe était encore toute trempée de rosée, il y avait de la boue à ces pantoufles, Mlle de Gormon avait marché cette nuit même dans son parc, la pendule sonna deux heures.
— Deux heures! pensait tout haut l'abbé Blin en se levant effaré de sa chaise, deux heures !
— Monsieur le curé est un peu émotionné, Monsieur le curé veut-il un verre d'eau sucrée avec un peu d'eau de fleur d'oranger, avait murmuré la voix mielleuse de la Lépillier, la jardinière le surveillait ; l'abbé Blin remerciait, averti par ce regard, et reprenait un peu d'empire sur lui-même ; dans la seconde d'un éclair le prêtre avait revu la M"B de Gormon de son horrible rêve, vêtue de cette même robe noire, qui gisait là sur cette chaise, et, soupirant de sa voix nette : « Pourquoi m'avez vous abandonnée ! » Mlle de Gormon avait tenté cette nuit même de sor-
tir de son parc, cette même nuit quelqu'un l'avait empêchée d'en sortir.
Toujours surveillé par l'œil de la jardinière, l'abbé Blin s'était alors rapproché de l'alcôve et avait pris l'une des mains du cadavre : la mort devait remonter à trois heures au moins : la main glacée résistait, déjà roide... évidemment on avait fait la toilette de la morte, seulement les paupières, qu'on avait cru soumises, s'étaient tout à coup révoltées, et le terrifiant regard avait révélé la fin affreuse de cette vie, dont la morne et lugubre déception vivait, si tristement écrite, dans la détente éreintée du sourire.
Le prêtre s'était laissé glisser à genoux devant ce lit.
La chute et la faute de Mlle de Gormon, esseulée, abandonnée de tous et d'abord attirée par l'enfant vers ce couple, poussée peu à peu dans les bras de cet homme par la femme cupide, puis sans doute vio-
lée par ce butor et heureuse de l'être daus la tristesse et la langueur d'une de ces mornes journées d'automne, dans ce parc isolé de Crainville, la chute de Mlle de Gormon, l'abbé Blin l'avait alors comprise ; sa vie, l'horrible vie de cette misérable fille acoquinée à ces deux êtres, subie par la femme jalouse, aimée par devoir, en corvée par le mari bestial, exploitée et qui sait, peut-être terrorisée par eux, dans cette solitude lugubre, cette sinistre existence, toute d'angoisses, de remords et de peur, hâtée sinon dénouée par un crime, l'abbé Blin l'avait devinée devant l'atroce effroi de ces prunelles mortes.
Le lendemain l'abbé Blin se présentait à l'Archevêché.
« Attendez l'ouverture du testament, »
lui était-il répondu.
Trois joursaprès, il était mandé lui-même, auprès de Monseigneur, ce fut le grand vicaire qui le reçut ; l'abbé Blin entré dans le cabinet épiscopal, le front haut, sûr de
son fait et de son triomphe, en sortait le rouge aux joues, penaud, l'oreille basse.
Monseigneur était fort mécontent du curé de Crainville ; tout renseignement pris, c'était lui qui avait fait entrer chez la défunte les gens contre lesquels il voulait porter plainte ; au su de tout le pays, M. l'abbé Blin avait attiré Mlle de Cormon à Crainville dans l'espoir d'une donation en faveur de son église, les événements l'avaient trompé ; quelque soupçon qui pesât sur les Lépillier, on croirait à du dépit, à de la jalousie, peut-être à une vengeance, si l'abbé Blin demandait une enquête, dépit contre les Lépillier, qui l'avaient frustré dans ses espérances, jalousie contre l'abbaye de Saint-Craon, à laquelle le testament de la défunte laissait un legs de cent mille francs, puis l'enquête n'aboutirait qu'à un scandale, scandale qui rejaillirait sur l'abbé Blin lui-même, coupable de la première faute, et de là sur le clergé du diocèse, et l'église catholi-
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que a l'horreur du scandale ; le plus sage était de fermer les yeux et d'accepter, les yeux fermés, ce qu'il n'avait pu empêcher : la résignation et le silence lui étaient imposés comme pénitence. Monseigneur enfin recommandait dorénavant la prudence au desservant de Grainville.
— Hé bien, avez-vous fait un bon somme, Monsieur le curé? ricanait la voix de Mrae Lemastur à l'oreille de l'abbé Blin, qui tressautait sur son fauteuil et roulait deux yeux effarés, sans regard, des yeux d'homme éveillé en sursaut.
Il était seul avec la dame de Creutôt, la nuit était venue et dans le petit salon, aux coins pleins d'ombre, les braises rouges d'un fëu mourant projetaient sur les chenets une petite lueur ardente.
— Oh ! Madame, s'écriait, confus, l'abbé Théodore.
La sonnette de la grille tinta.
— Oh! vous êtes tout excusé, cette chaleur vous engourdit, puis vous avez eu,
vous Monsieur le curé, une journée fatigante... voilà justement Anastasie qui rentre. A quelle heure va-t-elle nous faire dîner? elle est folle cette fille... je ne me sens plus l'estomac.
Le salon s'éclaira ; Mme Froidmantel venait d'entrer apportant une lampe ; en amie pauvre, presque en suivante, elle avait été à la cuisine surveiller le rôti confié aux soins de la femme de chambre pendant l'absence de la cuisinière.
— Madame est servie, glapit presque aussitôt dans son dos la voix de crécelle de la femme de chambre.
— C'est bien, passons donc à côté, fit Mme Lemastur.
Le prêtre et les deux femmes se levèrent.
Dans le vestibule, ils se rencontrèrent nez à nez avec Anastasie.
La vieille servante était en faute elle s'effaça, la mineconfite, la bouche pincée ; Mmc Lemastur s'arrêta, Mme Froidmantel avait élevé la lampe : la clarté tombait en
plein sur la vieille servante, ses paupières étaient toutes rouges sur les bords, on voyait qu'elle avait pleuré.
— D'où rentrez-vous si tard, ma fille?
demanda durement Mme Lemastur.
— Mais, Madame, balbutiait la vieille bonne, c'est aujourd'hui les Morts, je me suis un peu attardée au cimetière.
— Au cimetière, vous n'avez personne d'enterré au cimetière... ah ! vous êtes allée sur la tombe de Mademoiselle...
Anastasie baissa la tête.
— A votre gré, ma fille, mais dorénavant ne vous faites plus attendre... vous avez vos idées, mais je n'entends pas que mon service en souffre; puis s'adressant à l'abbé Blin : « Mademoiselle, qui de son vivant Ta chassée de Crainville... enfin nous sommes trop bons de nous intéresser encore à ces genslà, Monsieur le curé, quoi qu'on fasse pour eux, ils sont indécrottables, tout juste nés pour être domestiques.» Et elle passa dans la salle à manger.
MADAME HERBAUD
Pour Joris-Karl Hùysmans
— Monsieur Armand, ah! monsieur, quel malheur !
— Hé bien ! quoi, madame Vautret, vous avez encore laissé tourner votre sauce?
— Ma sauce, ils'agitbien de ma sauce... monsieur Claudius, l'ami de Monsieur qui vient de tuer Mme Herbaud !
— Mme Herbaud ! la femme du maire, diable !
C'est ainsi que l'an dernier, par une belle et tiède après-midi de mai, j'appris par Mme Vautret, ma femme de ménage, que mon ami Claudius Aiguor, poète mystique et Swinburnien, venait, dans un
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accès de folie furieuse d'étrangler la belle Mme Herbaud, la mairesse et l'autorité de Moite ville-en-Caux... Je savais mon ami Claudius un vrai poète, c'e«t-à-dire l'homme de son inspiration, et Mme Herbaud, pour ma part, la bourgeoise la plus odieusement bourgeoise de Moiteville et de ses environs ; je ne doutais pas un instant de la véracité de la nouvelle apprise; néanmoins, je trouvai la fantaisie un peu forte... Je me versai un grand verre d'eau et, renvoyant Mme Vautre t à sa cuisine, je descendis au jardin fumer des cigarettes, cherchant unplan, une détermination.
Pauvre Claudius, allais-je essayer de forcer la consigne à l'Hôtel-de-Ville, où il devait avoir été conduit ; la population hargneuse, exaspérée et hostile de ce charmant pays, tout Moiteville en feu devait en garder les abords et ma présence, comme ami de Claudius, y serait mal interprétée. Je me rappelai à temps que j'avais à Rouen un ami substitut du
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procureur de la République. Le train partaitdeslfs à sept heures j'avais deux heures devant moi, j'étais à Rouen le soir même.
Le lendemain, je me présentais à la mairie de Moiteville et, une heure après, muni d'une autorisation légalement en règle, j'entrais dans la cellule du Dépôt de sûreté, où mon ami Glaudius avait l'honneur d'être détenu.
La cellule était vaste, nette, bien aérée et, blanchie à la chaux, ses murs éblouissaient...; parla fenêtre grillée, donnant sur le jardin public, des fragrances, lilas et seringats surchauffés au soleil, se dégageaient, montaient... Glaudius, un peu renversé en arrière, lisait auprès de la fenêtre ouverte... Il avait son costume delà veille, costume d'une rare et personnelle élégance que je lui connaissais déjà ; le pantalon collant, la jaquette montante en drap marron uni, s'ouvrant sur le gilet trop haut, de loutre sombre à gros boutons d'argent, niellés et ciselés... Sur le
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plastron croisé en piqué blanc, l'épingle, une tête de mort en or anglais trop jaune, une bizarrerie habituelle à Claudius, ouvrait deux yeux sanglants, deux rubis rougeoyants au feu limpide et sombre...
Le col et les manchettes, seuls, étaient un peu fripés et trahissaient aux cassures encrassées déjà la terrible lutte de la veille... Il avait négligé d'ôter de sa boutonnière un brin de lilas, qui bleuissait... Coupé verticalement par les barreaux de la fenêtre, un ciel de fin de belle journée, un ciel clair d'aquarelle, verdissant au zénith, rose au couchant, faisait un cadre à son front brun.
— Je t'attendais, dit Claudius en levant la tète et en laissant se fermer son livre, et, quand il m'eut tendu lamainje vis que sous ses manchettes horriblement déchirées, et qui de loin ne paraissaient que fripées, tant les lambeaux en étaient savamment rejoints à grand renfort d'épingles, ses mains, ses belles mains fines, longues
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et un peu brunes, striées de croûtes et d'écorchures où le sang perlait encore, avaient atrocement souffert dans la scène du meurtre... Les ongles érafïés et marbrés de taches noires, où le sang était venu mourir, devaient garder encore d'abominables souffrances, car le bout de ses doigts enfiévrés et brûlants m'impressionna douloureusement la peau, comme rapproche d'un fer rouge... Et comme je regardais tristement ses deux mains posées à plat dans les miennes, n'osant les lui serrer, de crainte de le voir frisonner et pâlir.
— Elle s'est défendue, me dit-il ; sa fin n'a pas démenti sa vie, elle avait la ténacité de vivre.
Il était très calme et très pâle, d'une pâleur exsangue de clown enfariné, où les yeux noirs à l'orbite enfoncé, la bouche aux lèvres minces et très rouges avaient l'intensité, les yeux, de trous pleinsd'ombre, la bouche, d'une plaie vive, fraîche et saignante encore.
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— Pourquoi l'ai-je tuée... c'était si inutile... Et cette femme et ses pareilles sont si loin de nous, si indifférentes... Pourquoi le chat étrangle-t-il la souris ? Pourquoi la pourpre cette couleur triomphante, rend-elle le bétail a ffolé, furieux?... Haines instinctives, rancunes antérieures, inimitiés de race. Seulement, cette fois, c'est la souris qui à étranglé le félin, c'est le lambeau d'écarlate qui s'est noué vengeur au cou du ruminant stupide... Cette femme m'était odieuse, par la même raison que je lui étais odieux, l'indifférence n'existe pas entre Montaigus et Capulets, l'impassibilité, que la rage incruste à nos visages, esta peine un masque... J'étais l'idéal; elle, le positif ; j'étais l'aspiration, l'imagination ardente, errante, envolée aux étoiles; elle, le bon sens pratique aux préjugés étroits, pesants, bornés, la bouche pleine de terre ; elle était la bêtise éternelle contre laquelle nous autres poètes, nous luttons toujours vaincus, émiettés et
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brisés contre sa force inerte la bêtise triomphante, importante, imposante, forte du poids énorme de 'son immensité, infinie comme les mondes... Je ne suis ni un fou ni un névrosé, comme on le crie, Armand ! Je me suis vengé, je t'ai vengé, je nous ai vengés, voilà tout... Il est bon que de temps à autre un faible se révolte, aille prendre à la gorge un repu de la vie, un implacable à ceux qui souffrent et l'étouffé à la face des autres repus conternés. J'étais ce faible, cet homme qui souffrait... J'ai été l'étrangleur... Les miens me comprendront ; les autres, que m'importe !
Il s'était levé, des gouttes de sueur perlaient sur son front blême, à la naissance de ses cheveux.
— Claudius, lui dis-je d'une voix impérieuse, suppliante.
Lui alors se rassit, épongea son front moite, et reprenant mes mains dans ses mains douloureuses.
— Cette femme a été la bête noire de ma
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vie. Armand ; elle a été l'incarnation de cet esprit de province, dont j'ai tant, dont nous avons tant souffert... Bêtement riche, bêtementbelle,car y avait-il quelque chose de plus odieux sous le ciel, que cette face rendue quasi-simiesque par l'écartement extraordinaire du nez insolentet pointu à la bouche pincée et satisfaite, quelque chose de plus volontairement et intentionnellement bourgeois, que ces bandeaux plats et luisants, cette peau chagrinée, vierge de fard et d'eau de toilette : odieuse, elle a pesé sur mes années d'enfance et de jeunesse, comme un des rêves effrayants et grotesques qui vous font irrité et honteux au réveil.
Cette fille de contre-maître devenu millionnaire, cette femme de maire et de député par la toute-puissance de la parcimonie, cette parvenue du liard en quatre et des sous du bas de laine, cet oracle en robe à quatre-vingts francs le mètre, cette triomphante de la bêtise et de la fortune,
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cette arrogance, ce dédain ; depuis vingtcinq ans, qu'elle attristait ma vue du gris et de l'éternité de sa personne, depuis vingt-cinq ans, qu'elle exaspérait mes yeux de la dissonnance de ses toilettes et la sécheresse de ses saluts ; je ne pouvais plus la voir, je ne pouvais plus songer que je la verrais encore, non, je ne lepouvais plus.
Dieu m'est pourtant témoin que je ne voulais pas la tuer, mais, fort du talent que souffle la haine, je voulais la graver à jamais dans une étude, une satire éternelle... mais avant tout il me fallait la voir, l'approcher, ïa suspendre dans son cadre habituel, dans son intérieur, en face même de sa vie vécue... là seulement je trouverai les détails précieux et rares qui complètent ce caractère... ses tapisseries quisont la légende de Moiteville, ses tapisseries, dont elle a patiente et sournoise, économe surtout, composé tout un ameublement fameux dans la contrée, c'était îà
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surtout mon obsession... du vivant de ma mère j'avais fait, déjà jeune homme, quelques visites dans la maison Herbaud...
hier donc, au sortird'un tub consciencieux je me rendis rue de l'Evèché.
La vue de la domestique qui vint m'ouvrir, une de ces vieilles servantes à face résignée, béate et moutonnière, grandies et vieillies dans la servilité, le respect absurde des maîtres et l'imbécile espoir d'une rente illusoire, la vue de cette fille m'exaspéra d'abord. Mme Herbaud était chez elle, le battant de la porte astiquée et luisante, aux massives ferrures, retomba donc sur moi et je suivis la domestique dans le splendide jardin, que tu connais.
Le salon de Mme Herbaud se trouve aménagé dans l'aile en retour du vieux corps de logis qu'elle habite, il donne de plainpied sur le jardin, et l'ensemble harmonieux des massifs et des pelouses s'encadre en tabeaux verdoyants et divers dans la continuité des fenêtres de façade
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et des portes vitrées qui la terminent aux deux bouts... des fenêtres ouvertes Mm,Herbaud avait dû me voir traverserle jardin, prévenue d'ailleurs par le bruit de mes pas sur le galet des allées, car à mon arrivée Mme Herbaud ne leva pas la tête et, me désignant silencieusement un siège, continua d'enfoncer lentement son aiguille dans la tapisserie tendue au métier qu'elle avait devant elle.
Je m'assis et j'examinai la pièce ; c'était un grand salon, étroit, tout en longueur, disposé en galerie, tout en hautes boiseries grises aux arges rechampis d'un gris plus accusé... aux murs, rien ou si peu que rien, un cartel Louis XVI; un ou deux tableaux de l'école française sans intérêt, non sans valeur ; au-dessus du marbre de la cheminée, encombré de bégonias et d'orchidées en fleurs, une glace sans tain bleuissante encadrait à perte de vue une allée de marronniers disposés en trompel'œil, comme un allée de parc intermi-
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nable. les sièges étaient de bois blanc et de style Louis XVI, recouverts d'une brocatelle jaune à raies lilas semées de fleurs; auxfenètresse drapaient des rid'eauxd'une étoffe pareille... ensemble gris, mais en somme harmonieux, d'une harmonie neutre et satisfaisante... j'étais navré, désappointé, déçu.
Mmc Herbaud, assise à son métier, continuait de travailler, appliquée, silencieuse... une robe de taffetas vert uni, étriquée et bouffante, chef-d'œuvre indéniable d'une artiste du crû, faisait paraître plus jaune encore sa tête sèche de brune bilieuse... et son profil aigu sur le gris des boiseries avait la précision d'une silhouette découpée au ciseau dans du carton jaunâtre d'emballage... sous ses paupières abaissées il me sembla que ses yeux noirs riaient... de quoi riaient-ils ses yeux? de moi, de ma déconvenue... m'avait-elle deviné et raillait-elle encore... elle se pencha sur son panier à laine, y prit une aiguillée
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d'un échevau vert pâle et mes regards rencontrèrent les siens... ses yeux étaient indifférents, très calmes ; je n'aurais jamais mis les pieds dans son salon, elle n'aurait pas paru moins se soucier de ma présence, s'en doutait-elle seulement ?
« Comme elle me méprise, pensai-je, suis-je assez vil et ravalé pour elle... avec quelle indifférence, quelle sérénité elle m'eût envoyé, calviniste, au bûcher, chrétien, au billot aux siècles antérieurs... 0 féroce entêtée, éternelle ennemie, je ne suis rien, rien, moins que rien pour toi. » Mes yeux s'étaient fixés sur la glace sans tain et dans cette glace obscurcie de l'ombre de l'allée, où l'épaisseur des marronniers mettait comme un miroir, je m'aperçus très pâle, les yeux extraordinaires, la figure exaltée, la loutre de mon gilet sertissant mes boutons en grelots d'argent clair, extravagants, bizarres et dans ce milieu calme, apaisé, éteint, auprès de cette femme oisive et occupée, in-
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soucieuse et méprisante, je me fis l'effet d'un fou, d'un fou grotesque et à charge à lui-même... fou... et j'avais à la nuque comme la sensation douloureuse, très lente, et soudaine à la fois de mon cerveau qui durcissait, quand je fus rappelé à la perception du réel et des choses par l'atroce impression d'une piqûre, oui d'une froide piqûre dans la région du cœur.
Mffi Herbaud, penchée sur son métier, était très occupée à piquer d'une main, à ressaisir de l'autre son aiguille et sa laine, et le mouvement régulier de ses bras montait et retombait, cadencé au frisson sourdement étouffé de la laine, écartant les trousducannevas... c'était un froissement invisible, écrasé, un cra cra cra rythmé, mesuré et prévu et dont chaque retour, amené par les doigts enfonçant leur aiguille, enfonçait chaque fois plus profonde et plus froide, l'atroce sensation d'une piqûre au cœur.
Horriblement tendu, j'épiais au passage
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cette main soupçonnée, dont tous les mouvements répondaient dans mon être, et alors moi je vis, je vis de mes yeux fixes, épouvantés et fixes, que l'aiguillée delaine qu'elle tirait à elle, de verte qu'elle était,était devenue rouge, du rouge de mon sang, du rouge de mon cœur.
«C'en était trop, je me levai et je marchai sur elle et, froidement lui courbant, lui tenant le visage appliqué contre le canevas, où saignait dans la pourpre et la laine écarlate l'horrible figuration d'un cœur, en dépit des coups d'ongle, en dépit des ciseaux d'acier, brandis d'une main fiévreuse et labourant ma chair, je l'étranglai lentement, avec joie, froid comme un justicier, heureux comme un vengeur. »
Ilsetut;nous gardâmes quelque temps le silence, lui sérieux et calme, moi, les bronches oppressées, écrasé et gêné dans une vague horreur... aussi fût-ce presque avec joie que j'entendis s'ébranler audessus de nos têtes le bourdonde l'Abbaye,
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et ses lentes sonneries se traîner par les airs, annonçant l'angelus et le salut du soir ; nous étions en mai, en plein mois de Marie, dont les offices sont assidûment suivis en Normandie, dans les petites villesde la côte surtout... à l'horizon le ciel rouge saignait dans le bleu delà mer. vertical et droit comme un mur au-dessus des toits et mâtures du quartier du port... parla fenêtre ouverte l'àme en fleur des lilas montait, odorante, plus forte... et cependant, Claudius, l'heure de l'angelus me sonnait la retraite, le glas des longs adieux, éternels peut-être, l'heure énervante du départ... et comme envahi d'une lourde, lourde et lente tristesse, je regardais navré, et attendri ce pauvre fou glorieux, naguère mon ami. Glaudius, ayant ouvert son livre, me le tendit à une page choisie et d'une voix plus grave :
— Armand, tu as un beau timbre de voix, clair et mordant, que j'adorais entendre, quand nous faisions chanter la
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musique des rythmes et des rimes des vers, lis-moi ceux-ci, je n'ai pas d'évangile.
Je pris le livre à la page et je lus lentement, les yeux piqués de larmes ce sonnet de Beaudelaire :
Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille, Tu réclamais le soir; il descend, le voici... Une atmosphère obscure enveloppe la ville Aux uns portant la joie, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main, viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes années Sur les balcons du ciel, en robes surannées, Surgir du fond des eaux le Regret souriant,
Le soleil moribon s'endormir sous une arche, Et comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
11 pleut à verse : une pluie droite, pesante, aux larges gouttes, qui embrume et noie dans une nappe grisâtre le paysage plat et toujours le même, coupé par les bouquets de bois de fermes de la campagne normande... dehors, la route détrempée est toute jaune, montrant à nu les cailloux de sa chaussée, brillants d'un bleu d'acier sous la pluie, et deux rigoles d'eau terreuse, deux torrents d'ocre pâle, filent, avec des glous glous monotones, dans les fossés du chemin.
Dans l'unique salle du « Rendez-vous des amis », un misérable petit bouchon de la commune de Manneville, isolé sur la grande route de Saint-Valéry à Dieppe, deux chasseurs sont là réfugiés, acca-
gnardésau coin d'une table en bois blanc, mal d'aplomb sur l'aire : il traîne dans cette salle une acre odeur d'eau-de-vie, de cidre, de tabac caporal et de poulailler. Les guêtres emplâtrées de boue grasse, leur complet de chasse tout emperlé de pluie, qui heureusement a glissé sur les côtes du velours, les deux hommes fument mélancoliques, le nez contre la vitre, regardant et la pluie qui tombe, tombe indéfiniment, et les poteaux- du télégraphe qui se succèdent à la file, eux aussi, à l'infini, là-bas, sous l'ondée qui redouble et bâties vitres ternes avec plusde violence... un immense ennui pèse dans ce logis de pauvre, où trois grands chiens mouillés, blottis contre leurs maîtres, ajoutent leur fade odeur aux relents du lieu.
— On ne l'apportera donc pas ce café, bougonne le plus âgé des deux chasseurs, deux jeunes gens de dix-huit à vingt ans au plus.
— Ah ! mon cher, tu ne connais pas la
Normandie, il faut leur donner le temps d'aller casser leur bois au bûcher, d'allumer leur feu et puis de le faire enûn, ce fameux café.., nous en avons au moins pour une heure, mais ici ou ailleurs !
— Joli pays la Normandie, et joli temps.
— Oh î le fait est que pour une ouverture...
— Et toi, qui me fais venir de Paris pour voir ruisseler l'eau. Crois-tu au moins que les autres aient pu regagner le château? ta mère qui chasse...
— Ah bah ! il y a les fermes, et puis je ne suis pas en peine pour maman, elle sait toujours se tirer d'affaire, elle... Elle est, j'en suis sûr, bien mieux que nous... et puis, elle a ses cavaliers, ces messieurs Berneste... mais voici le café.
En effet, la porte s'ouvre, mais ce sont deux paysans, deux cultivateurs, qui, la blouse bleue trempée à la tordre sous Tépaisse limousine du pays, viennent
d'entrer dans le cabaret : « Pardon, excuse à la sociétai, » font les nouveaux venus en portant la main à leur casquette, etils vont s'asseoir à une autre table dans un coin de la salle.
— Fichu temps pour la saison et des regains de foin pas encore rentrais, voilà de quoi parlent nos paysans, mais quand le café est servi, avec la rincette, la pousse-rincette et le coup de pied au cul la conversation s'anime.
— Alorse, comme châ, c'est çu matin qu'on a fait la conduite à maître Mathurin Baudard : pas mort ben vieux, soixantequinze ans.
— Pas mort ben vieux, dame, c'est une belle âge... il laisse du bien... il avait une bonne ferme et pas d'éfants.
— Pas d'éfants?
— Non, c'est les Paturel de Saint-Martin du Bec qui héritent.
— Y s'est jamais mariai, ce Baudard là?
— Eh, que qu'aurait voulu de li dans le pays, il avait une histouère.
— J'enonsbenentendupâler,maisj'avons jamais su justement de quoi qui s'agissait. N'avait-y pas tuai un homme ?
— M'est avis que oui ; l'amant de sa mè.
— L'amant de sa mè, la mè Baudard !
et il a été acquittai?
— M'est avis que oui, vu qu'il l'avait menaçai de lui fé s'naffé, s'y continuait ct'homme... Il y est revenu, et maître Mathurin l'y a fé s'n'affé d'un coup de fusil.
— Que malhu ! et la mè Mathurin?
— Elle était là, m'n'ami, dans l'écurie, ousque Faute a saignai s'n'homme, y s'donnaient là leu rendez-vous, à la cligne-muchette, y avait longtemps que ça durait, même du vivant du père Baudard, c'était un ancien charretier qu'avait etai en service chez eux.
— Dame, après tout, il a bien fait, je sais
ben quesi ma mè avait trompé le pè, mé itou, j'aurais fait l'affé.
— Oh! c'était ben dans le temps, ces histouères là, mais maintenant y aurait trop à f é ; regarde au château s'y font d's'affé, et c'est des gens à l'r'aise pourtant .. le pè, la mè, l'amant de la mè, les fils, les filles et le grand pè, tout ça vit ensemble, couche, mange, boit fricote et se bécote, et tout ce monde-là a l'ai content; ça vaut-y pas mieux que fé d's'affé.
— Peut-être ben, mais n'empêche pas que M'sieu Delarue est un cocu et que les éfants, qui se deviennent grands, n'ont pas grand cœur de manger à la même table avec l'amant de leu mè.
— Les éfants, y a que l'aîné de M'sieu Delarue, les autres sont tous de M'sieu Berneste.
— Berneste d'Oudetot?
— Non, les Berneste de Rouen, Berneste Henri... sans compter qui n'a plus le sou et qui vit su leu bien !
— Et le mari?
— Oh ! c'est un chimiste, c'est un savant, ça y fait rien... ces gens-là, c'est pas comme d's'autres.
— Et le pè Seigneur, le pè de Mme Delarue, que qui dit de cha ! C'est pourtant un ben brave homme et qui fait ben du ben dans le pays...
— Le pé Seigneur, dame, il aime ses petits éfants, c't'homme, y se fait vieux, c'est sa consolation, que que tu veux qui fasse sa fille est garce, cha ne se change pas.
— Merci, messieurs, dit alors en se dirigeant vers les deux paysans le plus jeune des chasseurs, qui tout à coup s'était levé, je suis le fils aîné de M. Delarue et, passant droit devant les deux cultivateurs, il traversa la salle, ouvrit la porte grande et s'élança dehors.
Depuis un grand quart d'heure il écoutait, les lèvres crispées, étreignant dans un étau la main de son ami, qui voulait
2o2 UN COUP DE FUSIL
se lever, parler aux paysans, et de tout le poids de son corps, de toute la force de ses muscles, des muscles tendus d'homme qui devient fou, le contraignant à rester assis là, à se taire. Maintenant il marchait le front droit sous la pluie, sa casquette à la main, les dents serrées, sans un regard, sans un mot, ayant dans ses talons son ami plus blême et plus décomposé qu'il ne l'est lui-même, et qui ne veut plus le quitter sous le pressentiment d'un malheur.
A quoi songeait ce garçon ! 11 songeait à son enfance isolée, méprisée, à son enfance sans ami, sans camarade dans le splendide hôtel de l'Avenue de Villiers, où ses parents ne reçoivent personne, personne que des hommes, des peintres, des artistes, gens aimables et peu scrupuleux sur le choix de leurs relations, tous amenés par ce M. Berneste, il songeait à l'étrange intimité de sa mère avec ce même M. Henri qu'il avait toujours vu à la table de sa fa-
mille, à Paris comme à la campagne, logeant chez eux, voyageant avec eux, traité mieux qu'un parent, comme un grand frère, plus qu'en ami, il songe à l'attitude humble et résignée de son père, un doux, un timide, lui, toujours enfermé dans son laboratoire et ne paraissant qu'aux heures des repas, il songe aux yeux rouges du grand vieillard, qui est son grand père, et à ses soudaines effusions de tendresse, quand ils sont seul à seul.
Il se rappelle certains lambeaux de phrases, jadis surprises par lui, dénuées de sens alors pour lui, aujourd'hui pleines d'une aveuglante lueur; celle-ci, dans la bouche de sa mère : « Jesuislibre,après tout, c'estmoi qui ai la fortune,» celle-là, partant d'un groupe d'élégantes à Trouviile, un jour qu'il y promenait ses sœurs sur les planches: « Tiens, les petites voleuses,» et cette dernière phrase enfin, brutale et cynique, pas ambiguë celle-là, entendue l'autre soir dans la bouche avinée d'un
2oi UN CODP DE FUSIL
ancien domestique, un homme du pays, chassé du château pour vol : « C'est un fils de putain. » et bien plus qu'à ces injures, bien plus qu'à ces vieux affronts de dix années et de la veille, pourrissant là depuis longtemps, longtemps dans le silence et !e fiel de son cœur, il songe à la tendresse, à la faiblesse de sa mère, à ses baisers emportés et comme furieux pour ses sœurs, pour les filles de l'autre, tandis qu'elle est si froide et si sévère pour lui, le fils aiaé, lui, l'enfant légitime.
Et tandis qu'il songe, ses yeux secs s'emplissent de larmes, sa main serre nerveusement la crosse de sa carabine, une carabine de chasse en nickelé à son chiffre, un présent de M. Berneste.
Tout à coup, il s'arrête, et cette carabine, il la contemple d'un œil béant, stupide, aveugle, puis, jetant l'arme au travers de la route, il prend sa tête entre ses mains, sa pauvre tète égarée et cuisante, il en-
jambe le fossé, la terre labourée et se met à courir, à courir.
Son ami a ramassé la carabine, il la désarme, puis la retourne dans tous les sens, il respire.
Cependant, le fils Delarue a gagné une ferme. « Edmond ! Edmond ! », des voix joyeuses le hèlent ; Hurrah ! des chasseurs l'ont reconnu : dans la cuisine du fermier un grand feu de joncs marins pétille ; c'est son père et un de ces MM. Mordret, amis de M. Berneste, qui, eux aussi, ont battu en retraite devant la pluie et ont cherché un abri chez maître Ledun, un des fermiers de Manneville.
— Comme te voilà fait, mon pauvre Edmond, s'écrie le père dont le visage s'éclaire à la vue de son fils, d'où viens-tu comme cela? tu as l'air d'un fou.
— Xe m'en parle pas... papa... depuis une heure, je suis un renard à la piste.
— Un renard !
— Oui, je l'ai vu entrer dans son terrier,
mais, figure-toi, mon fusil a roulé au fond même d'un lossé, d'un fossé plein d'eau, impossible de l'avoir!
— Ton fusil !
— Oui, et je prends le tien, tu me le prêtes, va, je sais bien où le retrouver, mon renard, et saisissant d'un bond la cartouchière et le Lefaucheux de son père, le voilà reparti à travers le verger, tête nue sous l'averse, enjambant les flaques d'eau crépitantes entre les pommiers.
— Mais il est fou, s'écrie M. Mordret, Edmond, Edmond, où diable le rattraper... bonne chance avec son renard. — Bah!
nous le retrouverons au dîner, reprend le père, il est d'un braque... c'est tout à fait sa mère, et les deux hommes continuent à causer tout en se séchant à la flamme des joncs marins, qui se tordent, éclatent, flambent clair et pétillent.
Tout à coup, dans le silence de la campagne embrumée de pluie, là-bas du côté du château de Manneville, part un coup
de feu, puis un grand cri, puis un autre coup de feu. « Aurait-il tué son renard, s'écrie M.Delarue, » les deux hommes se sont levés, le père a les yeux ravis, l'oreille inquiète.
M. Mordret, lui, n'a rien dit, il est tout pâle... car ce cri entendu là-bas, c'était un cri humain, un affreux cri de souffrance et de détresse, M. Mordret, a une angoisse au cœur, M. Mordret ne croit pas aux accidents. Mais le père, déjà fier: « Allons donc voir, je suis curieux de savoir s'il a tué sa bête, » et les voici partis du côté du château.
— Oui, monsieur Delarue, votre fils a tué la bête, la bête fauve, qui mettait ses petits louveteaux dans votre tiède et bon chenil de gros chien peureux et honnête, car làbas, sous les futaies humides de Manneville, un homme est étendu, la tête fracassée, dans une mare de sang, un homme de quarante-cinq ans, à la grande barbe flave, au costume élégant payé par votre
258 un coup de fusil
femme, et près de cet homme tué, une femme, une femme qui est aussi une mère, une femme bottée, pantalonnée, en jupe de drap courte et venant aux genoux, une femelle est là livide, rugissante affolée, forcenée, qui étanche la plaie rouge avec ses lèvres, avec ses mains tremblantes, avec son mouchoir, unelouve dans laquelle son fils, debout derrière un arbre, hautain et le sourire aux lèvres, ne veut pas reconnaître, lui, la femme de son père et dans laquelle vous, Monsieur Delarue, vous méconnaîtriez la mère de vos enfants.
Pour Monsieur Edmond de Goncourt.
« En rentrant à Paris, fais-moi le plaisir de t'arrêter une heure à la station cTAvranches, et d'y aller serrer la main à mon vieil ami Boismesnil, » me disait ma dernière lettre chargée, reçue de Paris à Valognes.
J'avais beaucoup entendu parler dans mon enfance de l'ami Boismesnil, ce vieux boscot de Boismesnil, « car il a une fameuse bosse, l'ami Mesnil, » s'esclaffait toujours mon père, dont les yeux riaient, à la fois joyeux et attendris, au seul souvenir de cet ami étrange... Ce n'était donc précisément ni un jeune homme, ni un
grenadier de la garde, que je m'attendais à trouver au 13 de la rue des Renettes, ou des Renelles, quand je m'y présentais le 14 octobre 18... demandant à voir le docteur Boismesnil. Mais cequeje ne m'attendais pas, à rencontrer, derrière le grand mur, qui forme le côté droit de la rue des Renelles, à Avranches, comme un autre non moins grand mur en forme tout le côté gauche du reste (un singulier couloir que cette rue des Renelles, dont le corps de logis, où je fus introduit, un grand bâtiment sans fenêtres sur la rue, à la porte abritée par un auvent d'ardoises, est l'unique maison, apparente du moins), non, certes, ce que je ne m'attendais pas à trouver, dans cette étrange et aveugle demeure, c'est l'attendrissante et navrante aventure d'amour, comme embaumée de regrets résignés, de respect et de larmes, que j'entendis une heure après raconter tout au long, au bras de mon nouvel et très bon vieil ami.
DAJMS ON BODDOIR 263
Car nous fûmes bons amis et tout de suite, et cela, quoique je ne ressemblasse pas du tout à mon père... ee cher Hector, oh ! cela, pas du tout... s'écria-t-il aussitôt avec un désappointement très touchant et trè'? comique, presque en colère de me trouver ainsi, le pauvre homme, les bras croisés sur sa poitrine étroite de petit vieux mécontent et rageur. Aussi ne m'auraitil jamais reconnu... ce qui, en admettant une ressemblance qui m'était refusée, hélas ! me semblait au moins difficile, puisque nous nous voyions pour la première fois... mais il se sentait prêta m'aimer quand même, vu que j'étais un si bon enfant... comme Hector... Aussi, il ne voulait pas me voir une minute de plus dans ce diable de cabinet de consultation, où il y avait embusquées, tapies dans tous les coins, dans les rideaux, sous les meubles, un tas de maladies d'anciens clients guéris, toutes prêtes, les garces qu'elles sont, à sauter à la gorge du pauvre monde, et cela à seule
fin de ne jamais laisser les médecins sans malades, un truc à eux, les charlatans, et bien connu de lui, docteur... Aussi, venez, venez... et m'empoignant le bras, trottinant et heurtant sa canne à tous les meuMes, il se hâta de m'emmener bien vite hors de son cabinet: lequel était fort beau, ma foi, avec son vieux bureau-secrétaire à cylindre aux cuivres magnifiques, son buste d'Esculape en marbre sanguin et ses deux "hautes armoires en bois de rose, se renflant en demi-cintre, chacune au coin de la cheminée, l'armoire aux friandises et l'armoire aux dragées des gourmandes aïeules du siècle évanoui...
Nous voici donc, marchant bras dessus bras dessous, dans lejardinde mon nouvel ami... Un peu maniaque, un peu hurluberlu même, l'ami Mesnil, mais un toqué, non pas ; un grand bon sens, au contraire, et une grande délicatesse : qualité rare de nos jours... avec cela le meilleur cœur et puis un si beau jardin, que lui, boscot,je
DANS UN BOUDOIR 26o
ne le vois même plus... j'ai oublié sa bosse et ses petits yeux ronds, éraillés, sans cils et sans sourcils, sa perruque acajou, sa bouche usée, sans lèvres, et promenant à mon bras cette petite pomme de reinette ridée, qui me vient à l'épaule et qui est le docteur Boismesnil, je ne vois plus que son grand, son beau jardin à la française, avec ses allées droites, ses deux rangs de charmilles, ses dahlias rouges et jaunes, ses plates-bandes de phlox tout encadrées de buis et tout au fond, sous les tilleuls, en boulingrin, s'il vous plaît, les tilleuls làbas, à fleur de la terrasse, [élevée de dix marches et dominant la ville qui, je ne sais comment, se trouve être à nos pieds, une double file de belles urnes Louis XVI, enguirlandées de thyrses et de masques de la Comédie... Avec la ville au fond, dont on voit tous les toits et les clochers se détachant sur un ciel fin d'automne, c'est enchanteur et si féerique, que, malgré moi, je m'arrête troublé, pris soudain
d'une angoisse, de la crainte de voir tout cela s'en aller, disparaître, comme au théâtre on enlève un décor.
Mais le décor ne s'en va pas, il est solide, il reste... Nous nous promenons maintenant dans une allée ombragée de vieux ormes, contre un grand mur tapissé d'aristoloches, aux larges feuilles rougeàtres et à moitié flétries ; les dahlias très hauts nous effleurent la joues de leurs grosses houles tuyautées, au passage... et le petit docteur, bavard comme une pie, la face allumée, toute rose, va, dévidant ses questions, ses demandes, jacassant, jabotant, embrouillant les réponses: a Et comment va ce grand flandrin d'Ostrys?
Mais il est mort, vous ne l'avez pas connu. C'était un bon ami à nous deux, votre père... ce grand Hector, ce qu'il a été beau... Non, vous ne lui ressemblez pas, quel dommage !... vous ne l'avez pas vu... Et Mme d'Estreux, la jolie créature, et ce fat de Barnève... Et c'est tout un interro-
gatoire, fait tout de réticences et de réminiscences sur des noms inconnus, qui ne sont rien pour moi. et qui sont le passé de cet homme et de mon père, leur jeunesse et leurs amours, car s'il faut en croire les récils du docteur, mon père n jadis obtenu auprès des femmes de son temps tous les succès, que son fils n*a pas connus auprès de celles du nôtre... Enfin le docteur commence à s'occuper de moi, il daigne s'informer de ce que je fais ou compte faire dans la vie... Quand il apprend que je suis journaliste, sa perruque acajou a un beau soubresaut d'indignation tragique... journaliste? jour de Dieu!... le fils d'Hector journaliste ! Thènice, qui l'eut crut ! Néanmoins quand il sait que je ne m'occupe pas de politique, la perruque acajou consent à se calmer... Mais c'est égal, ce n'est pas le métier qu'il eût choisi pour le fils d'Hector... et ses hochements de tête m'en disent assez long... Non, décidément, je n'ai rien de mon père... Cependant Tadmi-
ration sincère, que m'inspire son merveilleux jardin, commence à l'attendrir et, quand je lui confie que son jardin, je le décrirai dans une de mes nouvelles, dans une de mes historiettes d'amour, comme il le dit dans son jargon-romance dont j'enrage en secret et dont lui ne veut pas démordre, ses petits yeux ronds me regardent avec une tendresse humide et, me prenant la main:
«Après tout, vous êtes peut-être un bon jeune homme, il n'y a pas que des canailles qui écrivent dans les feuilles, puis vous m'avez séduit, mon jardin vous a plu... venez, venez avec moi, je veux vous montrer quelque chose qui, j'en suis sur vous plaira davantage ! »
Ce quelque chose, qui devait me plaire davantage, demanda beaucoup de temps avant de m'être montré, car il fallut aller chercher je ne sais où, au premier étage, oùj'entendis, d'en bas, remuer un tas de meubles, d'abord un trousseau de clefs;
ces clefs, il fallut les essayer une à une à la grande porte d'un appartement du rezde-chaussée, porte gonflée d'humidité, qui ne s'ouvrit qu'après de longs efforts. Après la porte, il fallut en faire au tant aux fenêtres et aux persiennes récalcitrantes, et je vis enfin ce qui devait me plaire davantage et qui effectivement me plut.
Tout en boiseries blanches avec de minces filets vert d'eau et or, c'était un adorable petit salon empire à rotonde, à trois fenêtres, et, ce qui lui donnait, dès le premier aspect, un grand air de luxe et d'élégance, au plafond en dôme, tout en hauteur... Les trois fenêtres aux rideaux de mousseline blanche et traînant jusqu'à terre, l'embrasse en satin jaune et retenue au mur par la tête de sphinx, s'ouvraient de plain-pied sur un perron Louis XVI, à la rampe en vieux fer, conduisant au jardin... Les meubles en bois doré, de ce style raide et pourtant gracieux, qui tient plutôt encore aux dernières années du Consulat
qu'aux beaux temps de l'Empire, étaient couverts d'un vieux satin vert pâle à rayures d'argent... Sur la cheminée étroite en marbre blanc et franchement empire, triomphait un grand vase de Sèvres, en pâte tendre, tout blanc, en forme d'urne grecque à colombes et à guirlandes, du modèle de ceux qu'aimait tant Joséphine dans sa retraite de la Mal maison... Sur les consoles, entre les trois fenêtres, deux bronzes néo-grecs, deux Cupidons enfants... l'Amour captif et l'Amour qui danse, la seule tache un peu sombre de ce boudoir exquis de petitesmaîtresses de l'an VIII ou de l'an IX, modelé traits pour traits sur celui d'une impératrice, et conservé jusqu'à nos jours dans une intégrité si parfaite, que la harpe à têtes de lions était encore là, entre le guéridon et l'étroit clavecin, lui d'un siècle plus vieux, au vernis écaillé, tout maquillé de roses et de frêles guirlandes, comme enfoui sous les fleurs... avec le grand jar-
din et les hautes charmilles, vues par les trois fenêtres, ce jeune et frais houdoir de quatre-vingt-trois ans avait une heure, un jour : il vivait de la veille, et cela était vrai, car il n'avait ni glace ni pendule, pas un miroir, par un cartel au mur, rien qui put rappeler ou l'heure qui s'envole ou la beauté qui fuit... J'étais sous le charme, profondément ému, de cette émotion délicieuse et rêveuse que donnent dans la vie les rares choses exquises... Cette émotion, le docteur la devina, car, s'étant campé devant moi, ses deux mains appuyées sur sa canne à béquille, et hochant mélancoliquement la tête :
« Et que serait-ce, jeune homme, me dit-il d'une voix lente, si vous aviez vu, comme je l'ai vue, moi, dans son cadre, au milieu des fleurs vivantes et des bibelots de la veille, l'adorable femme qui présidait à ce boudoir... Une nymphe... blonde comme on ne l'est plus, et jolie !... Une nymphe, vous dis-je, et les épaules froides
272 DANS UN BODDOIR
tombantes, comme azurées par le bleu de ses veines, les épaules de la Psyché, et la nuque et l'attache du cou!... et le bras, et tout, et tout, et tout, un vrai Prudhon... Je l'ai beaucoup aimée, mais je ne lui ai jamais dit. rassurez-vous... Je l'aimais trop pour la rendre à ce point ridicule, car j'ai toujours été laid, mais laid,atrocementlaid, d'une laideur irrémédiable de grotesque et de savant, qui m'a toujours défendu de l'amour... de celui qu'on inspire et qu'on partage... Moi, je n'ai jamais eu que des maritornes, et les rares fois, où une jolie fille bien pauvre a bien voulu une nuit de mon pauvre corps, mes amis et le bel Hector, votre père, me l'ont toujours prise le lendemain, et j'ai toujours approuvé mes amis et votre père... car franchement étais-je bâti pour l'amour?
Mme Lafond, car elle s'appelait Mrae Lafond, a été peut-être la seule femme qui n'ait pas raillé malaideur... Je n'étais alors qu'un bien maigre sire, un petit étudiant
en médecine, venant passerici sesvacances en famille, qu'elle était la belle Mme Lafond de la Recette Générale, la beauté citée de la province, l'élégante d'Avranche et du département... Elle avait vingt-huit ans, que j'en avais dix-neuf à peine, et pas plus de poil au menton qu'aujourd'hui. Je la voyais aux bals de la Recette, où j'étais invité en qualité de fils de mon père, qui était médecin de la maison, et, lointain, perdu dans la foule de ses plus obscurs adorateurs, j'étais le ver de terre amoureux d'une étoile, qu'a dit plus tard cette canaille de grand poète de Victor Hugo, qui, j'en suis sûr, est aussi votre idole, à vous, jeune homme, et vous avez bien raison, car il faut idoler quelque chose icibas... Je ne la voyais donc que rarement, aux trois bals de la Recette, où je venais exprès de Paris à Avranches par la guimbarde (et les voyages étaient alors coûteux et difficiles), et cela pour la regarder danser aux bras des autres, et peut-être un peu
pour la visite officielle, que je lui rendais le surlendemain... Cette visite, j'y songeais quatre mois à l'avance... et, pourtant, de quels hauts-de-cœur n'étais-je pas bouleversé dès le seuil de ce boudoir... Oui... et cependant... avec quelle grâce et quelle aménité elle me recevait, elle, la divine et la plus belle... elle ne paraissait pas se douter de ma laideur... Ah! mon ami, qui n'a pas vu les femmes dans l'adorable et merveilleux costume de cette époque, costume qu'il est convenu de trouver aujourd'hui grotesque et auquel on reviendra, soyez-en sur, qui n'a pas vu cela, ne connaît pas la beauté féminine... Les laides y étaient terribles, il est vrai, mais les jolies... c'était la nudité dans la décence, et la décence dans la simplicité. Tl fallait voir M,neLafond dans un de ces étroits fourreaux de satin blanc ou de tulle rose, sa gorge admirable remontée sous les bras, comme offerte aux baisers, par la mince ceinture en argent; les hanches accusées par la
robe aux mille plis./, plaquant sur les reins et la rondeur des jambes... et l'effet du cothurne aux triples bandelettes su rie clair bas de soie, transparent et si fin, que la chair enivrait au travers!... Cette perle de volupté et de grâce, dans quelles affreuses circonstances je l'ai plus tard connue...
Belle comme une muse et plus entourée d'hommages qu'il n'en eut fallu pour perdre une autre femme, Mme Lafond était irréprochable... irréprochable par ces temps de mœurs faciles et de débordement, qu'étaient les dernières années de l'Empire... Elle aimait d'un solide et calme amour d'honnête femme ce butor de Lafond, un beau gars normand, sanguin et blond, bâti comme un hercule, ancien familier de l'Empereur et qui, lui, la trompait sans vergogne, menant la grande vie des chevaux, des soupers, du jeu jet des filles : assurément fier de promener dans les réceptions officielles la jolie créature, qu'était alors sa femme, et la désirant par-
fois encore, mais, de là, retournant à son vice, à ses folies, à ses maîtresses... Elle» isolée, se sentant moins aimée, en avait pris dans les dernières années de son mariage comme une teinte de mélancolie.
Car, je l'ai surprise souvent ici, où je venais maintenant en médecin (mon père était mort), dans l'attitude abandonnée et pensive d'une femme, que la vie a trompée et qui, déjà mûrie avant le temps, se sent lasse de tout... mais sa fierté ne descendit jamais à une confidence, même à une plainte... C'est alors qu'éclata la grande catastrophe de sa vie.
Lafond avait contracté dans je ne sais quelle nuit de débauche, au cours de ses mille et trois liaisons, une de ces horribles maladies, qu'on cache d'autant plusqu'elles ne pardonnent pas... Par une pudeur bien ridicule chez un tel homme, au lieu de s'en ouvrir à moi, il alla consulter à Paris je ne sais quel empirique, qui lui ota momentanément son mal, ou plutôt la souf-
france du mal... Lafond le crut du moins... de là, il retourna à ses plaisirs, à sa folle existence... Avec un sang brûlé comme il l'avait, et par l'acool et la débauche, l'état de Lafond empira vite... et quand il m'appela auprès de lui, le médecin n'avait plus rien à faire... Sa gorge, sa langue et son palais n'étaient plus qu'une plaie, une ulcération affreuse et purulente et d'une odeur si infecte, que son haleine seule faisait frémir... Au reste, il se savait perdu... Il me fit jurer de ne jamais révéler à sa femme l'origine et la nature de son mal... puis, prenant congé de moi, il passa dans son cabinet. Le lendemain, on l'y trouva sanglant, la tête fracassée... le misérable s'était fait justice en se brûlant la cervelle.
Cette mort, nul ne la regretta, si ce n'est Mmc Lafond ; car c'était un homme souillé de tous les vices et dénué de toutes les qualités de charme et de séduction, qui font souvent qu'on les pardonne. Mais,
où je compris toute son infamie et le machiavélisme du serment exigé par lui, c'est quand, appelé un mois après auprès de Mmc Lafond souffrante, je découvris en elle des germes de l'ignoble maladie du mari... Le misérable, se sachant empoisonné, malade, avait eu la lâcheté de possédercette femme... Comme chezlui,c'étaitla gorge, le palais, la bouche, la grâce même du visage qui était attaquée dans cette adorable créature... attaquée, déshDnorée, marquée... Je sauvais Mme Lafond... elle ne connut jamais la nature et l'origine du mal qui l'avait frappée... mais elle resta défigurée.
Le nez, les lèvres avaient disparu comme brûlés au fer rouge, rongés dans ce visage de Pysché... le regard seul demeura beau dans ces yeux sans sourcils et sans cils, et, chose affreuse, cette blonde à la chevelure d'or en fusion demeura cha uve. . . C'est au milieu de ce désastre qu'un vieil ami de sa famille et qui, comme moi, avait
appris à l'adorer et à la connaître, put lui éviter le second coup, dont allait la frapper la fortune... MU1" Lafond allait se lever de son lit de sou ffrance non seulement défigurée, mais ruinée...
Perdu de dettes, ne pouvant suffire à ses mille folies, Lafond avait contracté des emprunts... Cet homme avait hypothéqué l'hôtel de la Recette, la propriété de sa femme, et M,ne Lafond allait être chassée de cette demeure où elle avait été riche et belle, où elle s'éveillait dépouillée, sans asile et hideuse par le fait de son mari... L'ami, dent je vous ai parlé, putluiéviter cette honte... A l'insu de Mmc Lafond, qui devait ignorer tout, il racheta les titres d'hypothèques, il se fît créancier des dettes de ce mari. Mmc Lafond était à l'abri du besoin. Cet hôtel, autrefois embelli par ses mains, autrefois le théâtre de ses triomphes, elle y vécut désormais isolée, ne recevant personne, cachée à tous les yeux, dérobant aux regards ce visage qui avait
été l'admiration et la folie de toute une génération d'hommes, et qui n'était plus maintenant qu'un objet douloureux d'horreur et de pitié. . . Je fus, avec l'ami en question, le seul être humain qui franchit désormais le seuil de cette demeure. N'étais-je pas l'ami de son mari, et n'étais-je pas un peu son médecin à elle... Par un singulier caprice, fidèle à l'homme qui lavait trompée, attachement secret aux temps... qui l'avaient vue jolie, cette fervente de sa beauté... conserva toujours les modes et le costume de l'époque, où elle avait été la belle Mme Lafond, les modes de 1812. Et c'était navrant, je vous jure, de voir cette belle et svelte créature, qui gardaj usqu'aux derniers jours et la taille et la gorge et les bras de ses vingt ans, promener par les salons déserts de la Recette les écharpes de gaze et les fourreaux collants d'un autre âge, terrible et mystérieuse comme une statue mutilée, avec sa tête enveloppée d'un éternel tulle noir. Ce tulle noir, il
ne la quitta plus, impénétrable comme un masque, sombre et troublant comme une énigme, voilant de deuil et de mystère ce visage de stigmatisée, ayant conscience de son malheur... Cloîtrée dans sa laideur, elle avait pris le voile... Sa pièce préférée était ce petit salon... une main amie en avait ôté, comme de toute la maison, les miroirs et les glaces, même jusqu'aux pendules, tout ce qui eût pu rappeler à cette suppliciée le temps des splendeurs, qui n'étaient plus pour elle, et sa' beauté qu'elle avait perdue. Parfois, dans les beaux jours d'été, elle prenait mon bras et, toujours voilée, allait jusqu'au boulingrin, dans le fond du jardin, et de là, sur la terrasse, elle regardait très longtemps en silence cette ville d'Avranches, où elle avait été reine et qui ne la connaissait plus. Mais ses promenades étaient rares, et dans les derniers temps de sa vie, elle ne descendait même plus au jardin. Elle vivait là entre son clavecin, toujours
fermé, car elle avait perdu sa voix en perdant sa beauté, et sa harpe désormais muette, mélancolieuse, silencieuse et voilée, toute à un passé qui était sa vie, sa vie gâchée, tronquée, trahie...
Mme La fond est morte à quarante-huit ans, emportant le secret de sa triste existence, fidèle à cet amour, qui avait été sa perte, ignorante du mieu qui, lui, l'avait sauvée; car, vous l'avez deviné, dit-il, en retirant sa main que j'avais saisie nerveusement dans les miennes, emporté dans un élan vers cet obscur et sublime petit vieilliard, le vieil ami des hypothèques. Eh! oui! c'était moi! Et comme j'avais les yeux remplis de larmes)... Eh ! quoi ! n'en au riez-vous pas fait autant à ma place, reprit simplement le bonhomme... Au reste, Mme Lafond a reconnu mes soins et mon affection dans son testament, elle m'a légué cet hôtel et le beau jardin que vous admiriez tout à l'heure, les dépendances et cette maison.
— Qui était la vôtre, interrompis-je avec violence.
— Qui était la sienne, répondit-il, puisqu'il m'avait été permis de la lui conserver. Mais voici cinq heures qui sonnent, vous allez manquer votre train, et mon ami Hector ne me le pardonnerait pas, fit-il en prêtant l'oreille à une vague sonnerie, apportée jusqu'à nous de la ville lointaine par dessus les charmilles et les tilleuls légers de ce jardin d'automne, allons, partons.
Mais une curiosité me restait, et sur le seuil de ce petit salon, triste et joli comme un Amour embaumé : « Vous devez bien avoir quelque portrait d'elle, une miniature, que sais-je ! un médaillon, osais-je lui dire à voix basse, je voudrais bien la voir, moi aussi, pour l'aimer ! » Mais lui, devenu subitement pâle : « Aucun de ses portraits ji'élait-elle, je les ai tous brûlés, dit-il, avec la tristesse d'un homme que
tous les événements de la vie ont raillé et trahi et il me mit brusquement à la porte, tout à coup renfrogné, avec la précipitation jalouse d'un avare, qui en a trop dit!
A mon ami Auguste Chambisseur.
Les ouvriers tapissiers venaient de partir; ils avaient tendu provisoirement aux murs les belles tapisseries Louis XI1T, que nous avions eues pour un morceau de pain, pour cent vingt louis, le veille, à l'hôtel Drouot;seul point lumineux dans le grand hall obscur, un lot d'étoffes anciennes, satins brochés et vieux brocarts, luisait encore, accrochant les derniers rayons du jour aux balustresde bois du petit escalier où je les avais négligemment jetées, cher chant une harmonie, une gamme de nuances... Là-dessus, la nuit était venue, la nuit hâtive de ces jours gris d'octobre,
la nuit qui interrompt les rangements féroces en éteignant les tons et les couleurs... De guerre lasse, je passai dans la pièce voisine, dans la chambre à coucher de mon ami Sternays.
Il faisait bon feu dans la pièce voisine : confortable, elle, la chambre à coucher et commençant à prendre forme, malgré un grand miroir posé sur le parquet contre une valise ouverte.
Le store andrinople baissé, la chambre déjà sombre était tout éclairée par le grand feu de bois pétillant et flambant, éclairée et baignée d'une lueur dansante, rougeAtre et comme folle, qui faisait resplendir les ors brunis des cadres et glaçait de reflets le vieux satin vert glauque à galons de soie rose du lambrequin de lit et de la courtepointe, unie comme un étang, entre les colonnettes debout aux quatre coins.
Étendu tout de son long devant la cheminée, les bras et la tête calés sur un
écroulement de coussins, mon ami Paul fumait, le regard au plafond, la bottine droite à hauteur des yeux... et ne songeait à rien.
— Ah! c'est toi, mon bon Jean; plus moyen de travailler... Allume donc une bougie et prends dans ma valise un tas de photographies... classe à part les femmes, puis mes vues d'Algérie... mon voyage d'Espagne... Les autres, on verra.
J'avais promis, cet été, à la mer, à. mon ami Sternays de l'aider, à son retour d'automne, dans l'installation de son nouveau logement... Je l'avais vu si veule et si morne à Deauville, désemparé à cette terrible idée de son déménagement, que je m'étais offert, avec mon imprudence ordinaire, à lui prêter le concours de ma bonne volonté et de mes connaissances... Offre faite, offre acceptée... Mais depuis huit jours que j'étais à Paris, c'était moi qui courais en fiacre, en omnibus, relancer celui-ci, gourmander celui-là, haï des
fournisseurs, mal servi, rebuté ; c'est moi qui, dès l'aube, assiégeais les brocantes, furetais sur les quais, puis, rentré au logis, qui plaçais, chassais, cassais les clous, m'y écrasais les doigts, trouais les tapisseries tandis que l'ami Paul, devant le feu, me disait en fumant : « Ah ! G'est toi, mon bon Jean ; plus moyen de travailler... Allume donc une bougie et prends dans la valise un tas de photographies.
Mais ce Sternays a tant de talent : c'est à la fois un poète si positif et si fantasque, qu'il faut bien en passer par toutes ses volontés, sous peine de se brouiller à mort avec lui; et, comme voilà huit ans que nous sommes bien ensemble, j'allumai la bougie et pris dans la valise le tas de photographies.
Et il en avait de ces photographies...
des grandes, des petites, des larges, des étroites... des femmes en costume et dos femmes poudrées, d'autres déchevelées, presque nues, un simple collier au cou...
INSTALLATION 29i
les spirituelles et les jolies, les comédiennes et les mondaines, Holly Rodays, Milla Sichel, ThéaSidler, jusqu'à la russe Zara Maucrine et la divine Ellen Terri t, la tragédienne anglaise, dans la Diana de Tennyson et les héroïnes de Shakespeare.
Tout à coup, entre l'Alhambra de Grenade et la cathédrale de Séville,j'en découvre une intéressante, non encore vue, une photographie d'homme; celle de Sternays, lui-même ; un Sternays plus jeune, posé debout, le profil au vent, la moustache embroussaillée, tombante, avec ce regard de côté, d'une souveraine insolence, qui fait qu'à première vue on déteste ce garçon, qu'on aime tant après, quand il veut bien se laisser connaître, — mais néanmoins avec quelque chose de slave et de perfide dans le sourire et dans les yeux que je n'ai jamais vu à Sternays.
— Tiens, qu'est-ce que celle-là que je ne connais pas? demandai-je au poète.
— 11 croit les connaître toutes... Il ne manque pas d'aplomb, l'ami Jean.
— Il s'agit bien de cela . . . c'est de toi que je parle.
Et je lui tends par dessus la valise la photographie en question.
Sternays me la prend des mains et, se soulevant un peu sur ses coussins, l'approche du feu flambant pour voir... La lueur du foyer tombe en plein sur lui, l'éclairant de profil ; ainsi regardé, la ressemblance est vraiment frappante.
— Tiens, tiens ! fait-il comme étonné, avec des yeux pensifs ; puis, se tournant vers moi, tu m'as bien reconnu?»,
— Certes, à moins d'être aveugle.
— Regarde main tenant l'envers de ce portrait, dit-il en me rendant la carte-album.
Comme il sourit dans sa moustache blonde, je m'attendsà quelque fumisterie, et j'en trouve une dans ces mots écrits à l'encre verte, d'une écriture qui n'est pas celle de Paul, au verso du portrait :
A Ellena Steelman salaciter-memor Ivanowich Udoiv.
— Qu'est-ce que cette plaisanterie? demandai-je.
— Oui, une plaisanterie, fit-il en laissant tomber sa tête sur les coussins ; une plaisanterie amère du sort et de la vie, cette railleuse et ce taquin, et peut-être aussi la seule heure d'honnêteté de ma vie, de ma vie à moi, cette raillée... oui d'honnêteté morale ; car après tout, y a-t-il des gens honnêtes? Cette espèce là existe-telle ? Mais ce sera ton feuilleton de demain, dit-il en effritant son cigare dans la flamme. Viens te coucher ici, devant le feu.
Et quand il m'eut cédé la moitié de ses coussins, prends un londrès et je commence :
— Je n'ai pas toujours été le monsieur qui gagne trente mille francs en signant
des nouvelles, que je n'aurais pas avouées à dix-huit ans dans la crainte de déroger à ma dignité de poète ; non, je n'ai pas toujours été le renégat sans talent, apprécié du public, qu'abominent dans de vagues brasseries Moyen Age des petits messieurs modernistes, remplis, eux, d'un talent que le public n'aime pas. Moi aussi j'ai fait des sonnets à la lune et j'ai peigné les astres chevelus, et de leurs clairs rayons, j'ai tissé, moi aussi, des cordes à ma lyre ; j'ai même été tellement poète, qu'une seule chose me préoccupait, la beauté physique ; je voulais être beau et je l'étais presque, à force de le croire ; pas si bête, en cela, car y a-t-il au monde quelque chose de plus beau aux yeux des femmes qu'un homme vraiment beau, si ce n'est une femme vraiment belle? Vouloir être beau, c'est vouloir être aimé, c'est désirer la femme et glorifier l'amour. L'intelligence est la ressource des laids ; la preuve en est que la beauté s'en passe,
et que, plus elle est bête, plus elle est divine, la brute étant plus près de Dieu. C'étaient là mes théories. J'avais donc dixhuit ans et voulais être beau ; c'est alors queje la connus, elle.
Elle était belle, Je la sauvai.
Non, car je dus l'ennuyer fortement avec les protestations et l'avalanche de vers dont je l'accablais, plein de cruauté sans pitié de mon âge. Ce queje voulais d'elle je ne le savais même pas, car mon innocence était celle d'un enfant. Un de mes rêves était de dormir, ses pieds nus posés sur mes cheveux. Elle eut vraiment de la bonté, me laissa lui raconter ma folie. C'était à Yport, en Normandie, dans un petit pays de bois et de falaises, que j'ai revu depuis et qui est magnifique. C'étaient, du matin au soir, des promenades à deux sur les côtes solitaires,
dans les cavées ensoleillées et vertes, entre les cours des fermes; des baltes au bord des mares, au pied des pommiers nains; puis, des journées passées assis sur le galet, en face la mer, dans l'air salé, sentant bon le varech. Elle était intelligente, intellectuelle même, me parlant, comme à un enfant, et du drame de Wagner et des Niebelungen, et des Rdmayanas, et de l'Inde védique, toutes choses merveilleuses, inconnues pour moi, qui m'exaltaient encore, faisant d'elle, à mes yeux, dans ce décor autère de vastes horizons et de rochers grandioses, tour à tour une Muse, .une prêtresse hindoue, une Walkure. Oh ! certain soir passé dans un champ de blé à voir poindre la lune sur le plateau des fermes ! Oh ! ce lever de lune ! Il y avait au ciel un balcon de nuages. Mais il faut vivre et sentir ces choses ; les raconter est ridicule. Bref, je l'aimai, et je fus très malheureux ; tu m'entends, très malheureux. Son nom, je l'ai oublié,
et, pour rien au monde, je ne voudrais la revoir ; je l'ai laissée jeune, imposante, belle et inaccessible, si je la voyais aujourd'hui telle qu'elle est, ou même telle qu'elle devait être alors, je risquerais d'écarter un beau rêve ; et le rêve chassé, c'est la vie vulgaire sans au-delà, sans espace ; et puis, pourquoi détruire un souvenir?
— Et le portrait?
— Nous y voilà. Il y à cinq ans, vers la mi-septembre, j'eus tout à coup quinze jours à moi ; mon journal m'accordait deux semaines de repos. Je souffrais encore d'une éraflure récente, d'une trahison d'ami (un ami littéraire! enfin, j'étais très jeune encore), qui m'avait passé très près du cœur; j'avais besoin de calme, l'envie de revivre en arrière. L'idée me vint de retourner à Yport; il ne devait plus y avoir personne, et là, du moins, je serais seul avec mes souvenirs. L'impression du retour y fut en effet délicieuse :
c'était bien la mêmevalleuse sauvage, dévallant en pente assez raide à la mer, avec ses bois tordus par le vent d'ouest, déjà rouilles par un automne précoce, et là-bas, entre les deux falaises, droit comme un mur au-dessus de pignons prétentieux des villas et les toits aplatis de pêcheurs, l'océan bleu, d'un bleu vert et moiré, qui moutonne, tigré d'écume, avec le bruit sourd, comme une mélopée, de l'éternel roulement des galets. Mais, chose étrange, malgré un beau soleil couchant, allumant et l'ardoise des toits et la pourpre grillée des taillis, l'Yport de ce jour-là m'appar ut lointain, tout enveloppé de gaze, sans lignes accusées, comme embrumé de voiles : un Yport vu en rêve, tandis que TYport de mes dix-huit ans était resté là, si clair ensoleillé, avec un ciel si bleu, si net et si vivant dans ses moindres détails.
Aussitôt arrivé, je descends sur la plage, la plage alors déserte, car la mer
était basse, et j'aperçois... devine, me tournant le clos, assise dans sa pose habituelle d'autrefois... elle... elle-même...
C'est impossible, je dors debout, et, faisant un crochet, je passe lentement devant elle. Non, ce n'est pas elle, car cette femme est blonde et elle était brune, plus que brune, blanche comme une statue de craie avec des cheveux d'encre ; puis la femme assise là n'est pas jolie, attrayante tout au plus, avec son minois chiffonné rosé de poudre de riz, et ses yeux bleus pleins de mélancolie, mais qui n'ont pas cet aveugle et terrible regard qui lui donnait parfois, à elle, l'adorée, la sauvage expression d'une fille violée, d'une captive outragée par les hommes et les dieux, et rêvant la vengeance. Cette femmé-là était simplement moderne, tandis que Vautre était de tous les temps.
Je regagne donc l'hôtel ; mais la femme assise a dû me prendre pour un fou, car elle ne cesse de me regarder et je
suis déjà loin que, la tête tournée, elle me suit de l'œil encore.
Gomment trois jours après me promenai-je seul avec cette femme, comme il y a huit ans je me promenais seul avec l'autre, par les mêmes chemins des fermes, au bord de la falaise... le hasard a de ces mystères. Nommé, présenté par un ami du boulevard rencontré le lendemain sur la plage, j'avais fait valser cette inconnue, heureux de pouvoir m'excuser auprès d'elle de l'inconvenance de ma première rencontre et de la persistance de mes regards : lui en donnant, du reste, avec des restrictions, les vrais motifs : une ressemblance.
— Ah ! vraiment, avait-elle répondu. Et puis, songeuse : « C'est singulier. »
Singulière aussi sa conduite, car elle se donna presque aussitôt, familière et charmante comme une ancienne amie...
c'était une irrégulière... maîtresse depuis dix ans d'un boursier, qui lui avait acheté
un chalet dans le bois et venait y passer du samedi au lundi un jour plein par semaine, elle s'appelait Hélène Steelman, mais à Yport, comme à Paris, Mme Arist, du nom de son amant, qui devait l'épouser et n'attendait pour en faire sa femme que la mort d'une vraie Mme Arist, dont il était séparé et qui achevait de mourir depuis deux ans déjà dans une maison de santé à Auteuil, devenue folle à la suite d'une vie de désordres et de dettes.
« Mme Arist était loin d'être jolie et plus près de la quarantaine que de ses vingtcinq ans, mais elle était charmante, charmante du vrai charme que donnent un grand abandon et une grande simplicité :.. et, chose bizarre, bien qu'aussi dissemblable en tout point de mon premier amour qu'une femme peut l'être d'une autre femme, c'était pourtant la même démarche, les mêmes nuances dans la voix, et surtout des gestes si saisissants, que je m'en arrêtais parfois, le cœur pincé à en
crier et le froid delà mort sur la face... elle n'avait fait que relever ses cheveux, elle avait ôté son manteau d'un mouvement un peu lent, en se tournant à demi de mon côté... un rien, l'espace d'une seconde, mais j'avais vu et mon cœur avait reçu le coup.
C'est alors qu'un étrange et délicieux supplice commença... Toutes les promenades que j'avais faites jadis avec l'autre, je les recommençai avec Mme Arist. Au bord des mêmes mares, dans des cours de fermes isolées, je l'aidai à mettre son manteau : le long des mêmes raidillons, zigzaguant aux flancs des eûtes, je lui offris la main pour descendre les pentes; devant les mêmes mers calmes et glauques de septembre, j'étendis mon pardessus sur les galets, mon bras autour de sa taille, pour la faire asseoir sans heurt... toujours à l'affût d'un geste, d'un mouvement.
Elle, avec une complaisance sans
bornes, accédait à tous mes désirs... C'étaient des soumissions de sœur et des attentions d'amante... ses grands yeux bleus, un peu mélancoliques, semblaient seulement dire parfois dans leur éloquence muette :
« Jusqu'à quand comme cela? »
C'est au milieu de cette cour rétrospective, qu'un télégramme du journal vint me rappeler subitement à Paris... Nous devions aller ce jour-là Mme Aristet moi, à AVaucott, une petite valleuseà deux lieues par les bois, à une heure par la grève, de l'église d'Yport : j'allai prendre congé de ma nouvelle amie.
Ah ! fit-elle devenue soudain affreusement pâle, déjà! Puis, me prenant la main : « Soyez aimable, partez demain, faisons cette promenade. » Ce qu'elle fut triste cette promenade par ce ciel gris et ces bois humides et déjàjaunis de la fin de septembre, le cœur plein de l'indicible malaise que donne l'approche d'un départ !
Nous revînmes par la grève, silencieux, gênés, regardant, moi, la débâcle des rochers noirs fuyant au loin au pied de la falaise comme un vague troupeau de monstres mutilés tombés sur les genoux:
elle, sous son voile à demi-baisse, m'examinant de côté sans rien dire, comme attendant toujours un aveu qui ne vint pas... Devant l'hôtel, au moment de nous quitter, tout à coup, comme prenant une décision suprême : « Vous ne partez que demain, me dit-elle ; je ne puis vous avoir à dîner; dans ma situation cela n'est pas possible, j'ai ma mère, mes domestiques ; mais venez à dix heures, mon monde sera couché, je vous introduirai par la porte du jardin et nous passerons ensemble cette dernière soirée... A ce soir donc, adieu. »
— Et tu y allais?
— Non. rentré à l'hôtel, j'écrivis ces vers que tu as lus dans mon volume et qui commencent ainsi :
Pourquoi nous obstiner, ma chère, A vouloir dans un vain effort Rallumer la flamme éphémère Au foyer désormais bien mort ?
Pour finir par ceux-ci :
Je n'eus point la reconnaissance, Mais j'aurai la sincérité, Car je vous livre la vengeance, Le mépris de ma lâcheté.
Les vers envoyés à l'adresse que tu devines, je bouclai ma valise et partis le soir même, et...
— Et?
— Et le surlendemain je recevais, au journal, sous une grande enveloppe, cette photographie avec ces quelques lignes :
« Vous avez eu votre franchise, j'aurai la mienne : nous jouions tous deux avec le passé, vous aimiez un souvenir et moi une ressemblance. »
— Et le fait est qu'il me ressemble, dit-
il en considérant un peu longuement à la flamme l'Ivanowich Udow ; mais, bah !
c'était un fat; jamais homme bien né ne donna sa photographie à une femme. Et puis, en somme, tout cela est ridicule.
Et d'une pichenette bien appliquée au revers de la carte il envoya le portrait dans le feu.