II
ami, mais je crains bien de ne pas réussir â en conserver la forme simple, sans apprêt, la douce et triste ironie.
H bien, voilà. Représentez-vous une vilaine petite ville de la Russie méridionale. Au beau milieu, une espèce d'énorme trou où les paysans des environs, dans la boue jusqu'à la ceinture, vendent, à charretées pleines, pommes de terre et concombres : c'est le Bazar. Sur un des côtés de cette place : l'église et, bien entendu, la rue de l'Eglise ; sur un autre, le Jardin de Ville; sur le troisième, les Rangées^ lourde bâtisse de style Nicolas P', dont le plâtre jaune s'effrite, dont le toit et les corniches servent de perchoirs à des nuées de pigeons ; sur le quatrième côté enfin, s'ouvre la Grande-Rue avec la succursale de je ne sais plus quelle banque, le bureau de poste, une étude de notaire, une boutique de coiffeur : « Théodore, de Moscou. » Un régiment d'infanterie tenait garnison dans un faubourg, un régiment de dragons dans le
centre. Un théâtre d'été s'élevait au Jardin de Ville. Et c'était tout.
Il faut ajouter d'ailleurs que la ville elle-même, sa mairie, son école professionnelle, son jardin public, son théâtre et jusqu'au pavé de sa Grande- Rue, tout cela n'existait que grâce aux largesses d'un millionnaire du cru, le célèbre raffineur Kharitonienko.
OMMENT je tombai dans cette ville, c'est une bien longue histoire. Je vous la résumerai en quelques mots. Je devais rencontrer là un mien ami, un franc et véritable ami, — Dieu ait son âme ! — mais dont la femme, comme toutes les femmes de nos véritables amis, ne pouvait pas me souffrir. Nous possédions chacun quelques milliers de roubles, produit d'un travail acharné: il avait pendant de nombreuses années cumulé les fonctions de pédagogue et d'agent d'assurances, et moi j'avais été, un an durant, favorisé aux cartes par la fortune. Un beau jour on nous signala une
spéculation très avantageuse sur les moutons du Midi ; nous résolûmes de risquer notre capital. Je partis le premier ; mon ami devait me rejoindre au bout de deux ou trois jours. Méticuleux comme un Allemand et connaissant depuis longtemps mon étourderie, il s'était chargé de garder notre pécule — d'ailleurs enveloppé en deux paquets à part.
Ici commence la série de mes mésaventures. Au buffet de Kharkov, tandis que j'avalais une tranche d'esturgeon sauce mayonnaise, un filou me déroba mon portefeuille. J'arrive à S... — la petite ville en question — avec quelques roubles dans mon porte-monnaie et une valise anglaise en cuir fauve, d'aspect imposant, de contenu fort modeste. Je descends à l'hôtel — Hôtel de Pétersbourg, s'entend — et me mets à envoyer télégramme sur télégramme . Silence de mort ! Oui, c'est bien le mot, un silence de mort, parce que — caprice étrange du sort — à l'heure même où l'on me volait mon portefeuille, mon ami et associé mourait subitement dans un fiacre, emporté par une embolie. Tous ses effets, tout son argent furent mis sous scellés ; et, pour je ne sais quelle stupide raison, la police fit traîner l'affaire pendant six semaines. J'ignore si l'inconsolable veuve savait son mari dépositaire
de mon argent ; en tout cas elle reçut tous mes télégrammes, tous sans exception, et s'entêta dans un silence obstiné, — vengeance de femme mesquine, stupide, jalouse. Au reste ces télégrammes me rendirent par la suite un grand service. Après la levée des scellés, l'avoué de la veuve les découvrit par hasard, sermonna sa cliente et prit sur lui de m'envoyer cinq cents roubles. Aussi bien n'étaient-ce pas des télégrammes, mais de furieuses lamentations, de tragiques vociférations en vingt ou trente mots.
iNSi donc me voici depuis dix jours à l'Hôtel de Pétersbourg. Mes vociférations ont complètement épuisé mon porte-monnaie. Mon logeur, Petit-Russien hirsute, lugubre, à faciès d'assassin, ne croit plus un seul mot de mes assertions. J'ai beau les appuyer de lettres et de documents, il détourne la tête dans un reniflement de mépris.
Enfin, un beau matin, il ne me resta plus en
poche qu'une misérable pièce de vingt kopeks * toute rongée de vert-de-gris. Ce matin-là, l'hôtelier me déclara grossièrement qu'il en avait assez de m'héberger gratis, qu'il allait porter plainte à M. le Commissaire. Je compris à son ton qu'il était décidé à tout.
Je sortis de l'hôtel, vagabondai toute la journée par la ville. Je me rappelle être entré chez un expéditeur, dans d'autres bureaux encore, pour demander un emploi. Bien entendu on me refusait d'emblée. Parfois je m'asseyais sur l'un des bancs verts disposés le long du trottoir de la Grande-Rue entre de hauts peupliers pyramidaux.
La faim me donnait des vertiges, des nausées. Cependant l'idée du suicide ne me vint pas une seconde à l'esprit. Que de fois, au cours de mon existence mouvementée, m'étais-je trouvé dans une situation désespérée ! Et chaque fois, au bout d'un an, d'un mois, de dix minutes même, tout changeait soudain, la vie recommençait à couler belle et joyeuse... Ce jour-là aussi, en rôdant dans cette ville accablée de chaleur et d'ennui, je me disais simplement à moi-même : (( Eh bien ! cher Pavel Andréiévitch, nous voilà dans de beaux draps ! »
J'avais faim. Pourtant un pressentiment obscur
me faisait garder mes vingt kopeks. Le crépuscule tombait, lorsque j'aperçus sur une palissade une affiche rouge. Je m'approchai machinalement et lus qu'on donnait ce soir-là au Jardin de Ville : Uriel Acosta, tragédie de Gûtzkow*, avec le concours de... Suivaient les noms des acteurs.
Deux d'entre eux étaient imprimés en grosses lettres noires : Mme Androssova, des théâtres de Saint-Pétersbourg, et M. Lara-Larski, du théâtre de Kharkov. Venaient ensuite en caractères moins grands : Mmes Vologodskaïa, Medviédéva, Strounina-Dolskaïa, MM. Timoféiev- Soumskoï, Akimenko, Samoïlenko, Niéloubov- Olguine, Doukhovskoï. Enfin, en tout petits caractères : Pétrov, Serguéiev, Sidorov, Grigoriev, Nicolaïev, etc. Régisseur : M. Samoïlenko. Directeur-administrateur : M. Valérianov.
Une inspiration subite, désespérée, m'illumina tout à coup. Je traversai la rue, me précipitai chez le coiffeur Théodore (( de Moscou » , où, pour mes derniers vingt kopeks, je me fis couper la barbiche et les moustaches. Grand Dieu ! Quelle figure maussade, funèbre me regardait maintenant dans la glace ! Je n'en croyais pas mes yeux. Au lieu d'un jeune homme de trente ans, pas très beau, mais cependant passable, il y avait là, en face de moi, une serviette nouée autour
du cou, un vieux « m'as-tu vu » de province, portant sur sa face glabre les traces de tous les vices, et visiblement ivre, par-dessus le marché.
— Vous allez jouer dans notre théâtre ? me demanda le garçon coiffeur en secouant la serviette.
— Oui, répondis-je avec fierté. — Et je lui tendis mes vingt kopeks !
^N route pour le Jardin de Ville, je me disais :
— Tout a ses bons et ses mauvais côtés. Ils me prendront tout de suite pour un vieux cabot. Dans les petits théâtres d'été comme celui-ci, il n'y a jamais trop d'acteurs . Je n'aurai pas de prétentions exagérées pour commencer : cinquante... disons quarante roubles par mois. Ensuite nous verrons. Je vais demander un petit acompte : vingt roubles... non, c'est trop : dix roubles... J'enverrai illico un télégramme déchirant à mon ami... Sur le restant, je m'arrangerai
pour vivre jusqu'à son arrivée. S'ils veulent me mettre à l'épreuve — eh bien, je leur dirai quelque chose... le monologue du moine Pimène, par exemple*.
Et je commençai à déclamer à haute voix, sur un ton solennel, sépulcral :
Encore une dernière légende...
Un passant, effrayé, se jeta de côté. Je toussai, un peu déconcerté. Cependant j'approchais du Jardin de Ville. Une musique militaire y jouait ; les jeunes beautés de l'endroit, grêles, têtes nues, affublées de robes roses et bleues, arpentaient les sentiers en traînant les pieds ; et derrière elles, la main dans l'ouverture du gilet, la casquette blanche posée de travers, s'avançaient en riant sans façon les clercs de notaire, les employés du télégraphe et de l'accise.
La porte était large ouverte. J'entrai. Quelqu'un m'invita à prendre un billet à la caisse, mais je répliquai en demandant sur un ton dégagé l'administrateur du théâtre, M. Valérianov . On me désigna aussitôt deux jeunes gens rasés, assis sur un banc près de l'entrée. Je m'approchai d'eux, m'arrêtai à deux pas.
Plongés dans un colloque animé, ils ne s'aperçurent point de ma présence, ce qui me donna
le loisir de bien les examiner. L'un d'eux, coiffé d'un panama léger, vêtu d'un complet de flanelle claire à raies bleues, affichait le faux air de noblesse et le fier profil du jeune premier; il jouait légèrement avec une badine. L'autre, costumé de gris, avait les jambes et les bras d'une longueur extraordinaire ; les jambes semblaient commencer au milieu de la poitrine et les bras devaient, lorsqu'il était debout, descendre audessous des genoux ; de la sorte il formait, assis, une assez bizarre ligne brisée , qu'on pourrait pourtant facilement figurer au moyen d'un mètre pliant. Sa tête était toute petite, ses yeux noirs et vifs, son visage picoté de taches de rousseur. Je toussotai modestement. Ils se tournèrent tous deux vers moi.
— Pourrais-je voir M. Valérianov ? demandai-je d'une voix mielleuse.
— C'est moi, répondit le grêlé. Que désirezvous?
— Voyez-vous, j'aurais voulu... — je sentis un chatouillement dans le gosier — ... j'aurais voulu vous offrir mes services, en qualité de... de second comique ou ... ou encore. . . de troisième rôle...
Le jeune premier se leva, s'éloigna en sifflotant et en brandillant sa canne.
— Où avez-vous joué auparavant ? demanda M. Valérianov.
Jamais encore je n'étais monté sur les planches. Une fois seulement j avais tenu un rôle de domestique dans un spectacle d'amateurs. Je fis pourtant un effort incroyable d'imagination et répondis :
— A vrai dire je n'ai jamais été engagé dans une compagnie aussi sérieuse que la vôtre. Mais j'ai fait partie de plusieurs petites troupes du Midi... Marinitch, par exemple... Sokolovski... d'autres encore, aussi vite dissoutes que formées.
— Dites-moi, vous ne buvez pas ? m'interrompit soudain M. Valérianov.
— Non, répliquai-je sans broncher. Quelquefois avant le dîner, ou bien en société, j'avale un ou deux petits verres, mais je ne dépasse jamais la mesure.
M. Valérianov regarda le sable, en clignant ses yeux noirs, réfléchit un instant, conclut :
— Eh bien, soit... je vous engage. Vous toucherez en attendant vingt-cinq roubles par mois et puis nous verrons. Il se peut qu'on ait besoin devons dès ce soir. Allez sur la scène, demandez le régisseur adjoint M. Doukhovskoï. Il vous présentera au régisseur.
En me dirigeant vers la scène je songeai : Pourquoi ne m'a-t-il pas demandé mon nom de théâtre? Il a sans doute oublié. A moins qu'il n'ait deviné tout simplement que je n'en ai point ? A tout hasard, je me choisis aussitôt un joli pseudonyme, simple et pas trop criard : Ossinine.
EUS tôt fait de trouver Doukhovskoï, un frétillant gamin à faciès de voleur et d'ivrogne. Il me présenta au régisseur Samoïlenko. Le régisseur jouait ce soir-là un rôle héroïque ; maquillé en jeune premier, il arborait une cuirasse dorée et des bottes à l'écuyère. Je distinguai pourtant à travers cette carapace un corps grassouillet, un visage tout rond avec deux petits yeux perçants et des lèvres plissées en un éternel sourire moutonnier. Il me reçut d'un air hautain, sans me tendre la main. Je voulais déjà me retirer, lorsqu'il me dit :
— Attendez... comment vous appelez-vous?
Je n'ai pas bien entendu votre nom...
— Vassiliev, affirma Doukhovskoï, prévenant.
Confus, je voulus rectifier l'erreur, mais il était déjà trop tard.
— Eh bien, Vassiliev, écoutez... Ne vous en allez pas ce soir... Doukhovskoï, dites au costumier de donner un manteau à Vassiliev.
C'est ainsi que d'Ossinine, je devins Vassiliev, et Vassiliev je restai tout le temps de ma vie d'acteur, à côté de Pétrov, Ivanov, Nicolaïev, Grigoriev, Sidorov, et autres. Acteur inexpérimenté, je fus une semaine entière à deviner que, parmi tous ces noms magnifiques, le mien seul couvrait une personne de chair et d'os.
Le costumier, maigre, boiteux individu, m'endossa une sorte de long suaire en calicot noir qu'il boutonna du haut en bas. Puis ce fut le tour du grimeur. Je reconnus en lui le garçon de chez Théodore qui venait de me raser : nous nous sourîmes amicalement. Il me coiffa d'une perruque noire à accroche-cœur. Doukhovskoï accourut dans la loge, cria : « Vassiliev, maquillez-vous donc ! » Je plongeai mon doigt dans un pot de fard, mais mon voisin de gauche, homme sévère au front de penseur, m'arrêta aussitôt :
— Ne touchez pas à mes fards. Voilà la boîte à tout le monde.
J'aperçus une grande boîte avec des compartiments remplis de couleurs sales et mélangées. Je perdais la tête. Doukhovskoï avait beau crier : « Maquillez-vous ! », je ne savais comment m'y prendre. Courageusement je traçai une ligne blanche tout le long de mon nez et devins aussitôt semblable à un clown. Je marquai ensuite d'épouvantables sourcils et des bleus sous les yeux. Puis je me dis : « Que pourrais- je bien me faire encore ? » Je clignai les yeux et décrivis deux rides verticales entre les sourcils. Je ressemblais maintenant à un chef indien.
— Vassiliev, en scène ! cria-t-on d'en haut.
Je quittai la loge, grimpai sur la scène, m'approchai de la porte pratiquée dans la toile du fond. Doukhovskoï m'attendait.
— Vous allez tout de suite faire votre entrée. Ah! diable, quel air vous avez!... Lorsqu'on dira: iVoTî, il reviendra, — allez-y. Vous entrerez en disant : ... Ici un nom propre qui m'échappe... Un tel prie de le recevoir... — et vous vous retirerez. Compris?
— Oui.
— Non, il reviendra! entendis-je proférersur
la scène, où repoussant Doukhovskoï je me précipitai aussitôt. (( Sapristi, comment diantre s'appelle cet individu?,.. » Une seconde de silence, puis une autre... La salle me paraît un gouffre noir mouvant. Droit devant moi j'aperçois, éclairés par la lumière éclatante de la rampe, des visages inconnus, grossièrement maquillés. Tous me regardent avec insistance. Doukhovskoï murmure quelque chose derrière moi, mais je n'y comprends rien du tout. Alors, tout d'un coup, je laisse échapper sur un ton de reproche solennel :
— Oui, il est revenu.
Samoïlenko passe en ouragan près de moi dans sa cuirasse dorée. Dieu soit loué! Je me sauve dans les coulisses...
On m'employa encore deux fois ce soir-là. Dans la scène où Acosta, après une virulente tirade contre la routine juive, s'affaisse épuisé, je devais le soulever et l'entraîner, avec l'aide d'un pompier affublé d'un linceul noir pareil au mien. Qui sait, c'était peut-être lui que le public prenait pour Sidorov? Le rôle d'Uriel Acosta était tenu par l'acteur que j'avais aperçu en compagnie de Valérianov, le célèbre artiste de Kharkov,Lara-Larski en personne. Nous le saisîmes avec une maladresse insigne — il était
lourd et musclé — mais heureusement ne le laissâmes pas tomber. Il se contenta de nous dire tout bas : « Que le diable vous emporte, lourdauds que vous êtes ! » Nous parvînmes à lui faire passer sans accident la porte étroite du temple antique, mais la toile de fond, heurtée par nous, se balança longtemps avant de reprendre son équilibre.
La troisième fois, j'assistai sans mot dire au jugement d' Acosta. Ici se place un petit incident qui ne vaut peut-être pas la peine d'être mentionné. Quand tout le monde se leva à l'entrée de Ben-Akiba, je commis l'étourderie de rester assis. Quelqu'un me pinça au-dessus du coude et chuchota :
— Mais vous êtes fou ! C'est Ben-Akiba. Il faut vous lever !
Je m'empressai de me lever. Mais, j'en prends Dieu à témoin, je ne me croyais pas en présence de Ben-Akiba: je pensais que c'était tout simplement un petit vieux sans importance !
La pièce terminée, Samoïlenko me dit :
— Vassiliev, n'oubliez pas^ demain à onze heures, répétition !
Je regagnai mon hôtel, mais, en reconnaissant ma voix, le patron me ferma la porte au nez. Je passai la nuit sur un des bancs verts entre les
peupliers. J'avais suffisamment chaud et je voyais la gloire en rêve. Cependant la fraîcheur du matin et les affres de la faim me réveillèrent d'assez bonne heure.
Bm
ARRIVAI au théâtre à dix heures et demie précises. Il n'y avait encore personne. Seuls les garçons du restaurant déambulaient, à demi éveillés, par les allées du jardin. Dans une tonnelle enfouie sous la vigne vierge, une table dressée semblait attendre quelqu'un.
J'appris par la suite que l'administrateur du théâtre, M. Valérianov, et l'ancienne actrice Boulatova-Tchernogorskaïa, une dame de soixante-cinq ans qui entretenait à la fois le théâtre et l'administrateur, déjeunaient ici tous les matins en plein air. Sur une nappe propre, brillante, deux couverts étaient mis et, dans une assiette, s'amoncelaient des tranches de pain.
J'arrive à l'endroit le plus délicat de mon
récit. Pour la première et la dernière fois de ma vie, Je commis un vol. Jetant de tous côtés un rapide coup d'œil circonspect, je bondis dans la tonnelle et fis main basse sur quelques morceaux de pain. Il était si frais, si beau ! Mais, en sortant, je me heurtai au garçon. Je ne sais d'où il sortait : sans doute ne l'avais- je pas aperçu derrière la tonnelle. Il portait un huilier. Il me jeta un regard sévère, aperçut le pain que je tenais, demanda tout bas :
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Un brûlant, un méprisant orgueil m'envahit. Je le regardai droit dans les yeux et lui répondis :
— Ça veut dire que... depuis avant-hier, à quatre heures, je n'ai rien mangé du tout...
Il fit brusquement demi-tour, prit sa course sans mot dire. Je mis le pain dans ma poche et attendis. Une joyeuse anxiété m'excitait. (( Parfait! me disais-je. Le patron va s'amener, ameuter les garçons, faire venir la police. Quel joli tapage, quelle belle rixe cela va faire!... Oh, quel plaisir j'aurai à leur casser plats et assiettes sur la tête, à les mordre jusqu'au sang ! »
Mais voici que mon garçon revient tout seul. Il s'approche de moi, sans me regarder. Je me
détourne aussi. Soudain il tire de dessous son tablier une grosse tranche de viande froide, salée, qu'il me fourre dans la main en murmurant d'une voix suppliante :
— S'il vous plaît... je vous en prie... mangez.
Je saisis brutalement la viande qu'il me tendait, et m'enfuis au plus profond des coulisses. Là, assis parmi toutes sortes de vieux accessoires, je déchirai la viande à belles dents en versant de chaudes larmes de bonheur.
Par la suite, je voyais ce garçon souvent, presque tous les jours. Il s'appelait Serge. Lorsqu'il n'y avait pas de clients, il me lançait de loin des regards caressants, dévoués, suppliants. Mais, bien que je fusse parfois affamé comme loup en hiver, je ne voulais gâter, ni à lui ni à moi, le souvenir de notre première douce émotion.
C'était un petit homme, gras, chauve, avec de longues moustaches noires et deux bons yeux en forme de demi-cercles étroits, rayonnants. Toujours pressé, il semblait ne se reposer jamais. Lorsque j'eus enfin reçu mon argent et que cette engeance sablait mon Champagne et me flattait à qui mieux mieux, comme je regrettai ton absence, cher Serge si drôle, si touchant! Je n'aurais jamais osé, bien entendu, lui proposer
de l'argent : est-ce que pareille tendresse s'évalue en monnaie courante? Mais j'aurais tant aimé à lui laisser une bagatelle en souvenir... ou bien offrir quelque chose à sa femme, à ses gosses. Il en avait toute une ribambelle qui accouraient parfois le chercher, le matin, bruyants, affairés, comme de petits moineaux.
Mais une huitaine de jours avant mon étonnante métamorphose, Serge fut remercié et je sus même pourquoi. On avait servi au capitaine de cavalerie von Bradke un bifteck cuit autrement qu'il ne l'aimait. Il s'écria :
— Quelle saleté me sers-tu là, s'pèce d'abruti ? Tu ne sais donc pas que je les aime saignants?
Serge osa insinuer que le cuisinier était seul coupable, et qu'il allait tout de suite en apporter un autre. Il ajouta même timidement :
— Que monsieur m'excuse !
Cette phrase acheva d'exaspérer l'officier. Il lança à la tête de Serge le bifteck brûlant, et rouge de rage, se prit à hurler :
— Comment : monsieur ? C'est ainsi que tu te permets de m'appeler? Tu ne sais donc pas qui je suis ? Le capitaine de cavalerie de Sa Majesté l'Empereur!... Patron! Qu'on appelle ici le patron !... Ivan Loukianytch, je ne veux pas que cette espèce d'idiot reste ici un jour de
plus ! Qu'il file au plus vite ! Sans ça, vous ne me reverrez plus dans votre gargote.
Le capitaine von Bradke, fêtard renommé, ne regardait pas à la dépense ; aussi congédia-t-on Serge le jour même. Le patron passa la soirée à apaiser la colère de l'officier. En venant prendre l'air au jardin pendant les entr'actes, j'entendais une voix indignée s'élever d'une tonnelle.
— Non, mais quelle canaille! Monsieur... S'il n'y avait pas eu de dames, je lui aurais appris à m'appeler : Monsieur !...
EPENDANT les acteurs arrivèrent peu à peu et, à midi et demi, la répétition commença. On étudiait une pièce intitulée : Le Monde Nouveau, niaise et grossière adaptation du Quo Vadis? de Sienkiewicz. Doukhovskoï me remit une feuille lithographiée contenant mes répliques. Je devais jouer un centurion de la cohorte de Marc le Magnifique. Ce rôle renfermait de nobles, majestueuses
paroles, telles que : Tes ordres sont strictement exécutés, ô Marc le Magnifique! ou bien : Elle t'attendra au pied de la statue de Pompée, ô Marc le Magnifique /... Il me plut, et je m'apprêtais déjà à créer un type de vieux soudard farouche et dévoué...
Mais, bizarre aventure, à mesure que la répétition avançait, je dus inopinément me dédoubler, me multiplier. Ainsi, par exemple, la matrone Véronique termine une phrase. Samoïlenko, qui suivait la pièce sur le manuscrit, bat des mains et crie :
— Entre un esclave.
Personne n'entre.
— Eh bien! messieurs, et l'esclave? Doukhovskoï, regardez donc qui joue l'esclave.
Doukhovskoï compulse ses feuilles. L'esclave n'y figure pas.
— Eh bien, il n'y a qu'à le supprimer ! conseille indolemment Boïev, le raisonneur au front de penseur, dont je me suis permis hier de toucher la boîte à fards.
Mais Marc le Magnifique (Lara-Larski) s'emporte soudain :
— Ah non, permettez !... J'ai là une entrée qui ne laisse pas de produire de l'effet... Je ne joue pas cette scène sans l'esclave.
Samoïlenko parcourt la scène des yeux ; son regard s'arrête sur moi.
— Eh bien, voyons... Vassiliev, vous êtes occupé dans cet acte ?
Je regarde sur ma feuille.
— Oui. A la fin de l'acte.
— Bon, vous allez prendre encore ce rôle-là: l'esclave de Véronique. Lisez-le sur la brochure. — Il bat des mains. — Un peu de silence, messieurs. Entre un esclave.
— Ma noble maîtresse...
— Plus haut, voyons, plus haut ! On ne vous entend même pas au premier rang !
Quelques minutes plus tard on ne peut pas trouver l'esclave de la divine Lygie et c'est encore moi qui prends ce rôle. Ensuite un intendant vient à manquer. Toujours moi. De sorte qu'à la fin de la répétition j'avais cinq rôles supplémentaires à jouer (sans compter le centurion).
D'abord ça n'allait pas. J'entre, je prononce mes premières paroles :
— O Marc le Magnifique!...
Ici Samoïlenko écarte les jambes, se penche en avant, se fait un cornet de ses mains :
— Quoi? que marmottez-vous là? je n'entends rien.
— O Marc le Magnifique...
— Pardon ! On n'entend rien du tout. Plus haut, voyons ! — Il vient tout près de moi. — Voilà comment il faut dire ça... Et d'une voix de gorge bêlante, qui porte dans tout le jardin, il braille :
— O Marc le Magnifique, tes ordres...
Voilà comment il faut dire. Rappelez-vous, jeune homme, cet immortel aphorisme d'un grand artiste russe : Sur la scène on ne parle pas, on prononce; on ne marche pas, on s'avance... (Il regarde autour de lui d'un air de suffisance.) Répétez.
Je répétai, mais alors tous, à tour de rôle, jusqu'à la fin de la représentation, se mirent à me faire la leçon : Lara-Larski, d'un air détaché, dédaigneux, et le père noble Gontcharov, vieux bonhomme bouffi dont les joues flasques sillonnées de veines rouges pendaient plus bas que le menton, et le raisonneur Boïev, et le jocrisse Akimenko avec son faux air candide... Je ressemblais à un cheval fourbu, fumant, autour duquel se presse une foule de badauds donneurs de conseils, ou encore à un enfant délicat, transplanté de sa famille dans un milieu d'écoliers avertis, fripons, sans pitié.
Pendant cette répétition, je m'acquis un
ennemi mesquin mais impitoyable, qui, par la suite, empoisonna chaque journée de mon existence. Voici comment la chose advint : Je venais de commencer une de mes perpétuelles répliques : O Marc le Magnifique ! lorsque Samoïlenko se précipita sur moi.
— Permettez, mon cher, permettez ! Ce n'est pas du tout ça ! mais pas du tout, du tout ! Voyons, vous savez bien à qui vous parlez? A Marc le Magnifique en personne ! Eh bien, ignorez-vous donc comment, dans la Rome antique, les subalternes s'adressaient à leurs chefs ? Regardez-moi : voici le geste qu'il faut faire !
Il avança la jambe d'un demi-pas, plia son buste à angle droit, laissa pendre le bras, la main pliée en forme de canot.
— Vous avez vu ? Vous comprenez, n'est-ce pas ? Eh bien, répétez.
Je répétai, mais le geste me parut si laid, si absurde que je hasardai une timide objection :
— Excusez-moi... mais il me semble que le maintien militaire évite en général toute position inclinée... D'ailleurs... tenez, on dit là qu'il porte une cuirasse, et vous conviendrez qu'en cuirasse...
^ Voulez -vous bien vous taire! s'écria
Samoïlenko pourpre de colère. Quand le régisseur vous prescrirait de vous tenir debout sur une seule jambe et de tirer la langue, vous n'en seriez pas moins obligé d'obéir sans souffler mot. Ayez l'obligeance de répéter.
Je répétai. Ce fut encore plus hideux. Mais cette fois Lara-Larski intervint.
— Laisse donc, Boris, dit-il négligemment à Samoïlenko, tu vois bien qu'il n'arrivera pas à s'en tirer. D'abord tu n'ignores pas que l'histoire ne nous apprend rien de précis à ce sujet. Une question contestée, quoi !
Samoïlenko me laissa tranquille avec son geste classique. Mais depuis lors il ne laissa jamais passer l'occasion de m'attraper, de me blesser, de m'offusquer. Il relevait chacune de mes bévues. Il me haïssait à un tel point qu'il devait sans doute rêver de moi toutes les nuits. Et quant à moi, voyez-vous, il s'est écoulé depuis lors une dizaine d'années, mais chaque fois que je me rappelle cet individu, je sens une rage sourde m'oppresser la poitrine et la gorge. Du reste, avant mon départ... mais non..., ça, je vous le raconterai plus tard, pour ne pas gâter la bonne ordonnance de mon récit.
Vers la fin de la répétition, un grand monsieur maigre, à long nez, grosses moustaches,
chapeau melon, fit son apparition sur la scène. Il chancelait, se heurtait aux portants ; ses yeux avaient tout a fait l'air de deux boutons en plomb . Chacun le regardait avec dégoût, mais nul ne lui fit d'observations.
— Qui est-ce? demandai-je tout bas à Doukhovskoï.
— Un ivrogne ! répondit-il, dédaigneux. Niéloubov-Olguine, notre décorateur... Il a du talent... Il joue aussi quelquefois quand il n'est pas saoul, ce qui lui arrive rarement... Impossible de le remplacer : il ne prend pas cher et brosse les décors très rapidement !
gA répétition était terminée. On partait. Je rattrapai Valérianov dans une allée et, réussissant difficilement à suivre ses grandes enjambées, lui dis :
— Victor Victoro vitch , je voudrais vous demander un peu d'argent... Un tout petit peu...
Il s'arrêta stupéfait, ahuri.
— Comment, de l'argent? Mais quel argent? Pour qui ? Pourquoi ?
Je me mis en devoir de lui expliquer ma situation; sans me laisser achever, il se détourna avec impatience et reprit sa marche. Pourtant il s'arrêta tout à coup, m'appela :
— Écoutez... comment diable... ah! oui, Vassiliev... Allez dire à votre logeur de venir me trouver. Je resterai à la caisse encore une demi-heure. J'arrangerai cette affaire.
Je n'y allai pas — j'y courus ! Le Petit-Russien m'écouta avec une sombre méfiance, mais endossa pourtant un veston marron et s'achemina lentement vers le théâtre. Je l'attendis. Il revint au bout d'un quart d'heure, le visage semblable à un nuage gros d'orage. Il froissait dans sa main droite un paquet de contremarques rouges, qu'il me fourra sous le nez, en me? disant d'une voix d'enterrement :
— Vous voyez ! Voilà î En place de sous, il m'a donné des bouts de papier! Que diable voulez-vous que j'en fasse?
Je demeurai tout interdit. Cependant ces bouts de papier me furent quand même d'une grande utilité. Après s'être longtemps fait prier, l'hôtelier consentit à un partage : il garda en gage ma belle valise anglaise en cuir
fauve et me remit mon linge, mon passeport, et — ce qui me tenait le plus à cœur — mes carnets de notes. En guise d'adieu, il me demanda :
— Alors, toi aussi, tu vas faire le pitre?
— Oui, moi aussi ! confirmai- je avec dignité.
— Prendsgarde à toi, alors ! Dès que je t'aperçois, je crie : « Et mes vingt roubles, où sontils?... »
Trois jours de suite, je n'osai importuner Valérianov et je couchai sur mon banc vert, un paquet de linge sous la tête. Grâce à Dieu, les deux premières nuits furent belles, je sentais même une chaleur sèche monter des dalles du trottoir échauffées tout le jour par l'ardeur du soleil. Mais la troisième nuit, une petite pluie fine se mit à tomber ; je dus m'abriter sous un auvent, et restai éveillé jusqu'au matin. A huit heures on ouvrit les portes du Jardin de Ville. Je me faufilai sur la scène, m'affalai sur un vieux rideau, m'endormis béatement. Deux heures plus tard, Sampïlenko me découvrit et, dans une longue, virulente semonce, me signifia qu'un théâtre était un temple de l'Art, et non pas un dortoir, un boudoir, un asile de nuit. Je me résolus alors à rejoindre encore une fois l'administrateur pendant sa promenade
au jardin, et j'implorai de lui quelque argent, lui représentant que je ne savais pas où coucher.
— Permettez, dit-il en écartant les bras dans un geste d'indifférence. Que voulez-vous que ça me fasse? Vous n'êtes pas un gosse et je ne suis pas votre nourrice.
Je me tus. Il regarda en clignotant le sable ensoleillé de l'allée et dit, hésitant :
— A moins que vous ne couchiez au théâtre. J'en ai déjà touché un mot au gardien, mais il a peur, cet imbécile.
Je le remerciai.
— Seulement, n'est-ce pas, si vous voulez fumer, sortez dans le jardin.
Depuis ce moment, je fus assuré d'avoir, la nuit, un toit au-dessus de ma tête. Dans la journée je faisais parfois trois kilomètres pour laver à la rivière mon linge que je laissais sécher sur des branches. Ce linge me fut d'un grandsecours. De temps à autre je vendais au marché une chemise ou quelque autre pièce. Les vingt ou trente kopeks que j'en tirais me permettaient de manger pendant deux jours. Les circonstances prenaient décidément une tournure favorable. Une fois même, dans une minute de bonne humeur, Valérianov se laissa arracher un rouble.
Ausitôt j'expédiai à mon ami un télégramme ainsi conçu :
(( Meurs de faim, envoie mandat télégraphique S. Théâtre Léontovitch. »
la deuxième répétition, — c'était déjà la générale — on me colloqua encore deux rôles :
un vieillard chrétien et Tigellin.
Je les acceptai sans sourciller.
Notre acteur tragique, Timoféiev-Soumskoï, daigna assister à cette répétition. C'était un homme déjà âgé, large d'épaules, haut de deux mètres, frisé, roux, grêlé, roulant les yeux, vrai type de boucher ou plutôt de bourreau. Il avait la voix démesurément grosse et jouait en hurlant, à l'ancienne mode.
Il ignorait son rôle (il jouait Néron) et ne le lisait sur son cahier qu'à grand'peine, au moyen de fortes lunettes de vieillard. Lorsqu'on lui disait : — Fédote Pamf ily tch, si vous vouliez apprendre votre rôle, ne fût-ce qu'un tout petit peu ! Il répondait sur un ton de basse creuse :
— M'en fiche! Ça marchera. Je suivrai le souffleur. Ce n'est pas la première fois. Cet idiot de public n'y comprend rien...
Il ne venait pas à bout de mon nom. Il se refusait à prononcer Tigellin, m'appelait tantôt Teligel, tantôt Tinegil. Chaque fois qu'on le reprenait, il mugissait :
— M'en fiche! Des bêtises, pas la peine de salir sa cervelle !
S'il tombait sur un passage assez difficile renfermant plusieurs mots étrangers, il marquait un Z dans son cahier, et déclarait :
— Supprimé.
D'ailleurs tout le monde suppdmait. Le long rôle de Tigellin fut réduit à une seule réplique. Néron demande :
— Tigellin ! Dans quel état se trouvent les lions ?
Je réponds à genoux :
— Divin César! Jamais Rome n'en a vu de semblables. Ils sont affamés et féroces.
Et c'est tout.
Le soir de la première, la salle était comble. A l'extérieur, autour de la barrière, se pressait, noire et dense, une foule de spectateurs non payants. Je me sentais ému.
O dieux immortels ! Comme mes camarades
jouaient mal ! Ils paraissaient tous s'être donné pour règle l'axiome de Timoféiev : « Cet idiot de public n'y comprend rien. » Chacun de leurs mots, de leurs gestes vétustés, surannés, avait sans doute assommé des dizaines de générations. Il me sembla toute la soirée que ces serviteurs de l'Art n'avaient à leur disposition que deux dizaines d'intonations apprises par cœur et une trentaine d'attitudes stéréotypées, dans le genre de celle que Samoïlenko s'était infructueusement efforcé de me faire apprendre. Et je me demandais comment, de chute en chute, tous ces gens -là en étaient venus à perdre la pudeur de leur visage, de leur voix, de leur corps, de leurs mouvements !
Timoféiev-Soumskoï fut vraiment incomparable. Penché sur le côté droit du trône, ce qui amenait sa jambe gauche jusqu'au milieu de la scène, coiffé d'une grotesque couronne posée de travers, il roulait les yeux dans la direction du souffleur, rugissait au point de faire glapir d'enthousiasme les gamins accolés à la barrière. Il avait, bien entendu, oublié mon nom, et me cria tout simplement, sur un ton de marchand russe gourmandant un garçon de bains :
— Téliantin ! Amène-moi mes lions et mes tigres. Et plus vite que ça !
J'avalai humblement maréplique etmeretirai.
Marc le Magnifique — Lara-Larski — était le pire de tous, car il se montrait plus cynique, plus effréné, plus trivial, plus infatué que les autres. Il braillait les passages pathétiques, caramélisait les scènes de tendresse, et, sous ses tirades impérieuses de patricien romain, laissait transparaître un capitaine de pompiers.
Par contre Androssova était vraiment exquise. Tout ravissait en elle : son visage inspiré, ses belles mains, sa voix souple, mélodieuse et jusqu'aux longs cheveux onduleux que, dans la dernière scène, elle laissait flotter sur son dos. Son jeu simple, naturel, ravissait comme le chant d'un oiseau.
A travers de petits trous pratiqués dans les décors, je suivais tous ses mouvements avec une réelle jouissance esthétique, qui parfois me faisait monter des larmes aux yeux. J'étais loin de me douter que, quelques minutes plus tard, elle me troublerait encore d'une autre manière, qui n'aurait plus rien de théâtral.
Je jouais tant de personnages dans cette piècelà que, vraiment, la direction aurait pu sur le programme joindre aux noms de Pétrov, Grigoriev, Ivanov, Vassiliev, ceux de Dmitriev et d'Alexandrov. Au premier acte, jeparus d'abord
en vieillard vêtu d'une blouse blanche, coiffé d'un capuchon ; puis je me débarrassai de cet accoutrement dans la coulisse et revins aussitôt en centurion casqué, cuirassé, jambes nues ; ensuite je disparus une fois de plus pour réapparaître en vieillard chrétien. Au deuxième acte, je fis un centurion et un esclave ; au troisième, deux autres esclaves. Au quatrième, je repris mon rôle de centurion et jouai par-dessus le marché deux rôles d'esclaves. Au cinquième acte, je représentai un intendant et encore un autre esclave. Ensuite je fus Tigellin et, tout à la fin, un guerrier silencieux désignant d'un geste impérieux le chemin de l'arène à Lygie et à Marc.
Ce nigaud d' Akimenko lui-même finit par me frapper sur l'épaule en disant d'un air placide :
— Sapristi, mais vous êtes un véritable transformiste !
Cette louange ne fut point gagnée facilement. J'étais tellement fourbu que je me tenais à peine sur mes jambes.
Le spectacle était terminé. Le gardien soufflait les lampes. Je faisais les cent pas sur la scène, attendant que les acteurs dégrimés me laissassent la possibilité de m'étendre sur mon vieux canapé. Je rêvais au morceau de foie
grillé que j'avais suspendu dans un coin entre le magasin des accessoires et la loge des figurants. (Depuis que les rats m'avaient volé une tranche de lard, je suspendais mes victuailles au moyen d'une ficelle.) Tout à coup je m'entendis interpeller :
— Au revoir, Vassiliev!
Je me retournai. Androssova me tendait la main. Son beau visage exprimait la lassitude.
Il faut vous dire que de toute la troupe — à part le menu fretin : Doukhovskoï et Niéloubov-Olguine — elle était la seule qui daignât me donner la main. Je me rappelle encore sa poignée de main : franche, tendre, forte, un vrai shake-hands de femme et de camarade.
Je serrai sa main tendue. Elle me fixa avec attention et dit :
— Ecoutez, n'êtes -vous pas malade? Vous avez mauvaise mine. Et elle ajouta plus bas : Vous avez peut-être besoin d'argent? hein... un petit prêt...
— Oh non, non, je vous remercie ! l'interrompis-je, très sincère. Et soudain, obéissant au souvenir inconscient de ma récente extase, je m'exclamai avec flamme :
— Comme vous étiez délicieuse ce soir !
La sincérité inaccoutumée de ce compliment la
surprit. Ellerougit de joie, baissales yeux, sourit:
— Je suis ravie de vous avoir fait plaisir.
Je lui baisai la main avec respect. Mais au même moment une voix de femme cria d'en bas :
— Androssova, où êtes-vous donc ? Venez, on vous attend pour souper.
— Au revoir, Vassiliev, dit-elle simplement, doucement. Puis elle secoua la tête et, prête à partir, murmura tout bas :
— Ah, pauvre que vous êtes!...
Oh non, je ne me sentais pas pauvre du tout à ce moment-là. Il me semblait que si, en s'en allant, elle eût effleuré mon front des lèvres, je serais mort de bonheur.
Nestchaslivtsev
lENTOT je me familiarisai avec toute la troupe. Je dois avouer que, jusque-là, je n'avais jamais eu une bien haute opinion des acteurs provinciaux. Pourtant, grâce à Ostrovski*, mon imagination était peuplée par des aux manières rudes mais à
l'âme tendre et généreuse, par des Arcade, bouffons d'allure, mais dévoués à leur façon à l'art et à l'amitié... Et il me fut pénible de voir la scène occupée tout bonnement par d'effrontés coquins.
Ces faux bonshommes sans cœur ni conscience, s'enviant les uns les autres, n'avaient pas le moindre respect pour la beauté et la puissance de l'Art. Ignorants au dernier point, indifférents à tout, menteurs sans vergogne, hypocrites aux sanglots factices^ aux larmes faciles, esclaves incorrigibles toujours prêts à ramper devant le premier supérieur ou mécène venu... De véritables goujats !
Par contre les traditions théâtrales étaient observées sans la moindre défaillance. Il y eut autrefois un certain Mitrofanov-Koslovski qui avait accoutumé de se signer avant d'entrer en scène : ce tic se répandit. Chacun de nos principaux acteurs faisait un signe de croix avant de paraître sur la scène, tout en regardant à la dérobée si on le voyait, car dans ce cas, on se disait sans doute : (( Quel original, comme il est superstitieux! »
Un de ces prostitués de l'Art, doué d'une voix de bouc et de grosses cuisses, battit un jour le costumier et un autre jour le grimeur. Cela fut
également adopté. Je voyais souvent Lara- Larski se précipiter sur la scène en criant d'une voix éraillée, l'écume aux lèvres, les yeux injectés de sang :
— Qu'il s'amène seulement, ce costumier de malheur ! Je l'assomme !
Et lorsqu'il l'avait vraiment frappé et redoutait dans le fond de l'âme une réplique vigoureuse, il étendait les bras en arrière, tremblait, glapissait :
— Tenez-moi ! Tenez-moi ! Sans ça je sens que je vais faire un malheur !
Mais aussi avec quelle conviction il parlait de l'Art! Je me rappelle une journée de juin claire, verte. La répétition n'est pas encore commencée. Sur la scène il fait sombre et frais. Il n'y a encore là parmi les vedettes que Lara-Larski et sa (( femme de théâtre », Medviédéva. Quelques jeunes filles, quelques collégiens sont assis au parterre. Lara-Larski arpente la scène, le visage soucieux. Il doit être en train d'étudier un nouveau type bien profond. Tout à coup sa femme s'adresse à lui :
— Sacha, si tu voulais siffler cet air d'hier, tu sais, celui des Paillasses!
Il s'arrête, la toise des pieds à la tête, glisse
vers le parterre un regard en coulisse, prononce d'une moelleuse voix de baryton :
— Siffler ? Sur la scène ? Ha-ha-ha ! (Il rit d'un rire amer et théâtral.) Que dis -tu là...? Ignores-tu donc qu'une scène est un temple, un autel, où nous déposons nos meilleures pensées, nos meilleures aspirations? Et tu parles d'y siffler!... Ha-ha-ha!...
Pourtant, sur cet autel, les don Juans de la ville et les hobereaux oisifs des environs se conduisaient dans les loges des actrices comme dans les cabinets particuliers d'une maison publique. Sur ce point-là nous n'étions pas très susceptibles. Combien de fois cette scène s'estelle répétée : une lumière brille au fond d'une tonnelle, on entend un rire de femme, un cliquetis d'éperons et de verres, tandis que dans l'obscurité le « mari de théâtre » se promène comme une sentinelle près de l'entrée, attendant qu'on l'invite. Et le garçon, apportant un saumon au gratin sur un plateau élevé à la hauteur de sa tête, le pousse du coude, s'excuse sèchement :
— Attention, monsieur !
Et si on l'invite, monsieur fait le pitre, avale de la vodka mélangée de bière et de vinaigre, raconte des anecdotes grivoises en jargon juif.
Néanmoins c'est avec ardeur et fierté qu'ils parlaient de leur art. Timoféiev-Soumskoï tint plus d'une fois de longues palabres sur le « geste classique de sortie » désormais perdu.
— On a perdu le geste de la tragédie classique, affirmait-il d'un ton lugubre. Comment sortait-on de scène autrefois ? Voici : (Timof éiev se redressant de toute sa hauteur, levait sa main droite dont tous les doigts étaient repliés, sauf l'index dressé en forme de crochet.) — Vous voyez ? (Il s'éloignait vers la porte à petits pas de ses énormes jambes...) Voilà ce qu'on appelait le « geste classique de sortie ». Et maintenant? On s'en va tout bonnement, les mains dans les poches.
Quelquefois ils aimaient aussi le nouveau, l'original. Lara-Larski, par exemple, racontait ainsi sa peu banale interprétation du rôle de Khliestakov, dans le Réviseur de Gogol*.
— Permettez, permettez. Voilà comment je joue la scène avec le maire. Il me dit que la chambre est un peu sombre. Et moi de répondre : « Oui, si on veut lire quelque chose, Maxime Gorki, par exemple, c'est impossible. Il fait trop sombre ! » Et chaque fois on applaudit.
C'était plaisir quelquefois d'entendre des
vieux, par exemple Timoféiev-Soumskoï et Gontcharov, s'entretenir lorsqu'ils étaient légèrement éméchés :
— Oui, frère Fédotouchka, les acteurs d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois. No-on, ce n'est pas la même chose!
— Tu parles d'or, ma vieille. Ce n'est plus la même chose. Te rappelles -tu Tcharski, Loubski ?
— On a perdu les bonnes traditions.
— Oui, c'est vrai. Nous étions quand même des prêtres de l'Art, tous les deux, tandis que ceux-là... E-eh! Encore une tournée, vieux frère ?
— Et Ivanov-Kozelski, tu te le rappelles, frère Fédotouchka?
— Laisse donc, tu radotes... Allons, ton verre!... Ceux d'aujourd'hui ne valent rien.
— Rien !
— Rie-e-en!
Et parmi ces sots, ces fats, ces ignorants, ces débauchés, ces aigrefins, ces alphonses, seule Androssova servait l'Art de toute sa pureté, de toute sa tendresse, de toute sa bonté, de tout son talent. Maintenant que j'ai vieilli, je comprends qu'elle n'apercevait pas ce bourbier : la corolle d'une fleur ne sent
pas que les racines plongent dans la fange d'un marais.
ù^gy
3N montait tout le temps de nouvelles pièces. Pour de petits drames, de petites comédies, on se contentait d'une seule répétition. Pour la Mort d'Ivan le Terrible et le Monde Nouveau, il en fallut deux. Ismaël^ œuvre de M. Boukharine, en exigea exceptionnellement trois, grâce au grand nombre de figurants — une quarantaine — recrutés parmi la garnison, les gendarmes, les pompiers.
Un incident stupide, grotesque m'a laissé un souvenir très vivace de la Mort d'Ivan le Terrible *. Le rôle d' I van incombait à Timof éiev- Soumskoï. Avec son large vêtement de brocart et son bonnet conique en poil de chien, il ressemblait à un obélisque mouvant. Afin de se donner un air aussi farouche que possible, il avançait tout le temps la mâchoire inférieure, laissait pendre sa lèvre épaisse, roulait les yeux, rugissait de son mieux.
Bien entendu, il ignorait le premier mot de son rôle, forgeait des vers si effroyables que les cheveux se dressaient sur la tête des acteurs les plus accoutumés à l'opinion que « cet idiot de public n'y comprenait rien » . Il se distingua tout spécialement dans la scène où Ivan, dans un accès de repentir, se jette à genoux et se confesse devant les boïars.
Arrivé au vers : Tel un chien galeux... (il va sans dire qu'il ne quittait pas des yeux le trou du souffleur), arrivé là, il prononce un : Tel qui retentit dans toute la salle, et se tait soudain.
— Tel un chien galeux, chuchote le souffleur.
— Pel! rugit Timoféiev.
— Tel un chien...
— Kel!
— Tel un chien galeux...
Il finit pourtant par s'y retrouver. D'ailleurs il ne perdit pas une minute son flegme, son imperturbabilité. Mais moi — je me trouvais à ce moment-là près du trône — je fus saisi de cet irrésistible et maladif accès de rire, qui s'empare toujours de vous lorsqu'on fait effort pour garder son sérieux. Je compris aussitôt que le mieux était de me dissimuler derrière le haut dossier du trône, afin d'y rire à mon aise. Je me
retourne avec une démarche solennelle de boïar, je m'achemine derrière le trône, et j'y vois... deux actrices, Volkova et Bogoutcharskaïa, pressées l'une contre l'autre, agitées d'un rire convulsif , silencieux. Impuissant à me maîtriser davantage, je me sauvai dans les coulisses et m'y roulai sur le canapé, sur mon canapé... Samoïlenko, qui épiait toujours avidement mes moindres mouvements, ne manqua pas de m'infliger une amende de cinq roubles !
Ce spectacle fut d'ailleurs riche en incidents. J'ai oublié de vous dire qu'il y avait parmi nous un acteur nommé Romanov, jeune homme fort beau, de haute taille, de noble prestance, qui jouait des rôles peu importants mais exigeant une stature majestueuse. Malheureusement il était myope, au point de porter un lorgnon d'un modèle commandé exprès pour lui. Sur la scène, privé de son pince-nez, il se heurtait toujours à quelque objet, renversait les colonnes, les vases, les chaises, s'empêtrait dans les tapis, tombait. Il était depuis longtemps fameux pour la chute qu'il avait faite — dans une autre ville et dans une autre troupe — en jouant le Chevalier aux armes vertes de la Princesse lointaine : embarrassé dans sa cuirasse de tôle, il avait roulé jusqu'à la rampe en faisant, tel un
énorme samovar, un effroyable tapage. Cependant, dans la Mort d'Ivan le Terrible, Romanov se surpassa lui-même. Il se précipita avec une telle fougue dans la maison de Chouïski, où étaient réunis les conspirateurs, qu'il renversa la longue banquette sur laquelle étaient assis les boïars.
Ces boïars — recrutés parmi les jeunes Juifs Karaïtes employés à la manufacture des tabacs — étaient vraiment délicieux. C'est moi qui les fis entrer en scène. Bien que je sois de petite taille, le plus haut d'entre eux ne m'arrivait qu'à l'épaule. En outre, une moitié de ces nobles boïars portait des costumes caucasiens à soutaches, tandis que l'autre moitié était parée de caftans loués à la maîtrise de l'église. Ajoutez à cela des visages de gamins à barbes noires postiches, des yeux noirs et brillants, des bouches entr'ouvertes d'extase, des mouvements gauches, timides. Notre entrée solennelle fut accueillie par un éclat de rire unanime...
Grâce aux changements fréquents de répertoire, nous faisions de belles salles. Les officiers et les propriétaires fonciers des environs fréquentaient le théâtre à cause des actrices. Outre cela on envoyait tous les jours un coupon de
loge à Kharitonienko. Il ne venait que très rarement, deux fois au plus par saison, mais envoyait chaque fois cent roubles. En un mot les recettes étaient bonnes et si l'on ne payait pas leurs appointements aux acteurs de second plan, c'est que Valérianov obéissait au même calcul que ce cocher de fiacre qui laissait pendre un bouchon de foin devant les naseaux de sa rosse affamée pour la faire courir plus vite.
NE fois — je ne me rappelle plus ^ pourquoi — il n'y avait pas de
SïilIrlTÏI
13 spectacle. Il faisait mauvais temps. A dix heures du soir, déjà couché sur mon canapé, j'écoutais dans l'obscurité lapluie tambouriner sur la toiture en bois.
Tout à coup un bruit de pas, de chaises renversées s'éleva dans les coulisses. J'allumai un bout de bougie et me dirigeai vers l'endroit d'où venait le tapage. J'aperçus cet ivrogne de Niéloubov-Olguine qui se débattait dans
le passage pratiqué entre les décors et le mur de fond. Nullement effrayé à ma vue, il se contenta de me demander avec une sereine surprise :
— Que diable faites-vous là ?
Je lui expliquai en deux mots la chose. Les mains enfoncées dans les poches du pantalon, hochant son long nez, il se balançait tantôt sur les talons, tantôt sur la pointe des pieds. Soudain il perdit l'équilibre, se retint pourtant, fit quelques pas en avant :
— Et pourquoi pas chez moi ?
— Nous nous connaissons si peu...
— Ça ne fait rien.
— Allons.
Il me prit le bras et nous allâmes chez lui. Depuis lors et jusqu'à ma dernière journée d'acteur, je partageai la minuscule chambrette miobscure qu'il louait chez un commissaire de police en disponibilité. Cet ivrogne, ce faiseur d'esclandre se révéla un excellent camarade, un être doux, charmant. Mais son âme souffrait d'une inguérissable blessure portée par une main de femme. Je ne suis d'ailleurs jamais arrivé à comprendre en quoi consistait son roman manqué. A ses heures d'ivresse, il tirait de sa malle le portrait d'une femme,
d'aspect un peu provincial, ni jolie ni laide légèrement strabite, au petit nez retroussé, provocant. Il embrassait cette photo, la serrait contre son cœur, pour aussitôt la jeter par terre et cracher sur elle. Je n'ai jamais compris non plus lequel des deux avait lâché l'autre.
Aucun de nous n'avait d'argent. Il devait depuis longtemps à Valérianov une somme assez importante, qu'il avait envoyée à cette femme, et se trouvait actuellement dans un état de servitude que son honnêteté foncière l'empêchait de rompre. De temps à autre il gagnait quelques kopeks chez un peintre d'enseignes, mais en se cachant avec soin de la troupe : songez donc, est-ce que Lara-Larsk eût pu permettre une telle profanation de l'Art!
Notre logeur, le commissaire de police en disponibilité, gros homme rouge, aux fortes moustaches et double menton, était plein de mansuétude. Tous les jours, matin et soir, dès qu'il avait pris son thé, il nous envoyait le samovar rempli à nouveau, la théière avec un restant de thé, du pain noir à volonté. Nous ne connaissions pas la faim.
Après sa méridienne, notre propriétaire
s'asseyait sur son perron, en robe de chambre et la pipe aux dents. Avant d'aller au théâtre, nous prenions place à ses côtés. Notre entretien roulait invariablement sur le même sujet, à savoir les déboires de sa carrière, l'injustice de ses chefs, les intrigues infâmes de ses ennemis. Il nous demandait de l'aider à écrire aux journaux delà capitale une lettre qui démontrât son innocence et fît perdre leur place au gouverneur, au vice-gouverneur, à son successeur, à cette crapule de commissaire du IP arrondissement qui avait causé tous ses malheurs. Nous lui donnions des conseils^ mais il ne faisait que soupirer, se renfrogner, secouer la tête, murmurer :
— Ce n'est pas ça... pas ça, pas ça... Ah ! si je pouvais trouver un homme qui sût écrire. Une plume, voilà ce qu'il me faut ! Je ne regarderais pas à l'argent...
Et il en avait de l'argent, le coquin ! Un jour, entrant à l'improviste dans sa chambre, je le trouvai en train de détacher ses coupons. Il se troubla légèrement, se leva, cacha les valeurs derrière son large dos et sa robe de chambre aux pans écartés. Je suis convaincu que, dans l'exercice de ses fonctions, il s'était maintes fois rendu coupable de concussions, exactions,
abus de pouvoir et autres méfaits du même genre...
Le spectacle terminé, nous passions quelquefois avec Niéloubov une partie de la nuit à errer à travers le jardin. Dans la verdure doucement éclairée, de petites tables étaient partout dressées,des bougies brûlaient sans vaciller sous leurs abat-jour de verre. Hommes et femmes se penchaient les uns vers les autres, échangeaient des sourires significatifs. Le sable criait sous les petits pieds des femmes...
— Il ferait bon trouver un miche sérieux, disait quelquefois Niéloubov de sa voix de basse éraillée en me lançant une œillade malicieuse.
Je me sentais tout d'abord gêné. J'avais toujours détesté cet empressement parasitaire de tous les acteurs de province, ces yeux humides et caressants de chiens affamés, ces intonations faussement blasées, cet étalage de connaissances gastronomiques, ces prévenances exagérées, cette impérieuse familiarité avec les garçons. Mais quand je connus mieux Niéloubov, je compris qu'il ne faisait que plaisanter. Cet original était fier à sa manière et on ne peut plus susceptible.
Cependant, un soir que nous sortions les
derniers de notre loge, nous nous heurtâmes sur la scène à un certain Altchiller, le Rothschild de l'endroit, israélite encore jeune mais déjà obèse, d'aspect sensuel, d'allures dégagées, tout couvert de bagues, de chaînes, de breloques. Il s'accrocha à nous.
— Ah! mon Dieu!... voilà une bonne demiheure que je cours. Dites -moi, je vous en supplie, n'avez-vous pa^ vu Volkova et Bogoutcharskaïa?
Nous les avions vues en effet partir, aussitôt le spectacle terminé, avec des officiers de dragons, et nous voulûmes bien en prévenir Altchiller. Il se prit la tête à deux mains, se mit à arpenter la scène.
— Mais c'est dégoûtant ! Et moi qui ai commandé un souper!... A-t-on jamais vu ça : promettre, donner sa parole, et puis... Voyons, messieurs, comment appelez-vous cette façon d'agir ?
Nous nous taisions.
Il fit encore quelques tours sur la scène, puis s'arrêta, hésita, se gratta la tempe, fit avec ses lèvres un petit claquement sec, et soudain décidé, nous dit :
— Messieurs, je vous prie de me faire l'honneur de souper avec moi.
Nous refusâmes.
Mais ce n'était pas si facile que nous le croyions. Il se colla à nous comme de la poix. Il se jetait sur moi, puis sur Niéloubov, nous serrait les mains, nous regardait dans les yeux, nous assurait fébrilement qu'il aimait l'Art. Niéloubov céda le premier.
— Eh ! que diable, allons-y î Tant pis. Notre mécène nous installa à l'endroit le plus
voyant du restaurant; il sursautait toutes les deux minutes, allait et venait, pressait le garçon, faisait de grands gestes, et après avoir vidé un petit verre de kummel, se posa en noceur invétéré. Son melon bravement planté de côté, il disait :
— Des concombres peut-être!... Et de la vodka, vous n'en prenez pas? Servez -vous, je vous en prie. Sans façon, sans façon... Que diriez-vous d'un bœuf à la Stroganov ? On le prépare à ravir ici. Psst, garçon!...
Le gros morceau de rôti que j'avais avalé m'avait enivré comme un vin capiteux. Mes yeux se fermaient. La véranda, avec ses feux, la fumée bleue des cigarettes et les bribes bariolées des conversations, fuyait quelque part à mes côtés, et j'entendais comme dans un rêve :
— Je vous en prie, messieurs, sans façon... Que voulez-vous, messieurs, j'aime l'Art!
:pendant le dénouement approchait. Le thé au pain noir comme seule nourriture finit par me rendre malade. Je devins nerveux : souvent, pour ne pas m'emporter, je quittais les répétitions, courais me cacher dans le coin le plus reculé du jardin. De plus, j'avais depuis longtemps bazardé tout mon linge.
Samoïlenko continuait à me persécuter. Vous savez, il arrive parfois dans les pensionnats qu'un professeur prend subitement en grippe un écolier sans qu'on sache trop pourquoi : pour sa pâleur, ses oreilles saillantes, sa manie de hausser les épaules... et cette haine dure des années entières. Telle était précisément l'attitude de Samoïlenko à mon égard. Il avait déjà réussi à m'infliger un total de quinze roubles d'amendes. Pendant les répétitions, il me parlait
sur un ton de garde-chiourme et parfois, en entendant ses remarques grossières, je baissais les paupières, voyais des cercles enflammés devant mes yeux. Valérianov ne me parlait plus du tout et, dès qu'il m'apercevait, se sauvait avec une rapidité d'autruche. Depuis six semaines qu'il m'avait engagé, j'avais réussi à toucher en tout et pour tout un rouble.
Un matin, je me réveillai avec un grand mal de tête, un goût métallique dans la bouche, une colère lourde, noire, sans raison, dans le cœur. C'est dans cet état que je me rendis à la répétition.
Je ne me rappelle plus quelle pièce nous étudiions, mais je me souviens très bien que je tenais en main un gros cahier roulé. Je savais parfaitement mon rôle, — comme toujours d'ailleurs. Il contenait entre autres les mots : « Je l'ai mérité. »
Arrivé à cet endroit :
— Je l'ai mérité, dis-je.
Mais Samoïlenko accourut, glapit :
— Où avez -vous appris la grammaire?
Est-ce qu'on peut dire : je l'ai mérité. C'est : j'ai mérité cela qu'il faut dire. Quelle ignorance !
Je pâlis et lui tendis mon cahier en disant :
— Si vous voulez compulser le texte...
Mais il s'écria de sa voix de gorge :
— Je m'en moque, de votre texte ! C'est moi qui suis votre texte ! Si vous ne voulez pas travailler, allez au diable !
Je levai les yeux sur lui. Il comprit tout aussitôt, pâlit à son tour, recula de deux pas. Mais il était trop tard. Du lourd cahier que je tenais à la main, je le frappai violemment, brusquement, sur la joue gauche, puis sur la joue droite, et puis de nouveau sur la joue gauche, et encore sur la droite, et encore, et encore. Il ne m'opposa aucune résistance, ne s'inclina même pas pour esquiver les coups, n'essaya pas de s'enfuir; il se contentait de remuer à chaque coup la tête d'un côté et de l'autre, comme un clown qui joue l'étonnement. D'un geste brutal je lui lançai le cahier en pleine figure et me sauvai dans le jardin. Personne ne m'arrêta...
Et c'est alors que le miracle se produisit. En sortant du jardin, je me heurtai à un garçon de banque. Il cherchait un M. Léontovitch et, apprenant que c'était moi, me remit un mandat de cinq cents roubles.
Une heure plus tard, Niéloubov et moi nous nous trouvions de nouveau au jardin et
commandions un déjeuner fabuleux; deux heures plus tard, la troupe entière sablait avec moi le Champagne et me félicitait. Parole d'honneur, c'est Niéloubov — et non pas moi — qui répandit le bruit que j'héritais de soixante mille roubles. Je me gardai bien de nier. Valérianov me jura ses grands dieux que les affaires marchaient mal, très mal, et je lui fis cadeau décent roubles.
A cinq heures du soir je pris le train. Mon billet payé jusqu'à Moscou, il ne me restait guère plus de soixante-dix roubles en poche, mais je me sentais un véritable César. Quand je montai en wagon, Samoïlenko, qui jusque-là s'était tenu à l'écart, s'approcha de moi :
— Pardonnez-moi de m'être emporté, dit-il sur un ton théâtral.
Je serrai la main qu'il me tendait et répondis aimablement :
— Pardon ; moi aussi^ je me suis laissé emporter.
On cria « hourra » en guise d'adieu. J'échangeai un dernier regard tendre avec Niéloubov. Le train s'ébranla ; tout recula, à jamais, sans retour. Et lorsque les dernières chaumières bleues des faubourgs eurent disparu, qu'une steppe jaune, desséchée, lugubre, s'étendit de
toutes parts, une tristesse étrange me serra le cœur. Sans doute, dans ce lieu où j'avais connu l'anxiété, la souffrance, la faim, les humiliations, une parcelle de mon âme était -elle restée pour toujours.