Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui
La Belgique célébrait au cours de l'an 1905 le soixante-quinzième anniversaire de son indépendance. Elle avait le droit de commémorer, dans un élan d'unanime fierté, les trois quarts de siècle qui s'écoulèrent pour elle dans une paix exceptionnelle et dans une prospérité sans cesse grandissante. Sa charte constitutionnelle lui fut loyale et favorable, et grands aussi, éclairés, ardemment attachés à leur peuple, furent les princes qui l'ont jusqu'à cette heure gouvernée.
Qu'importent les dimensions du sol au pays dont le Passé dort glorieux, à la race qui peut, palpitante encore des fièvres sacrées, accrocher aux murailles de l'Histoire les étendards empourprés de son sang et les lauriers tressés de ses immortels souvenirs ?
Terres des arts et de la liberté, terres du négoce expérimenté et des expéditions aventureuses, la vieille Flandre et l'ardente Wallonnie se retrouvent
aujourd'hui, comme des sœurs intimement unies, toujours vivaces et toujours florissantes. Elles peuvent toujours mirer leur légendaire visage dans les mêmes eaux majestueuses qui, jadis, transportaient pour les plus grands trafics du monde les fastueux vaisseaux de la Ligue hanséatique. Sur le sol belge maintenu intégral, la vitalité apparaît, plus que jamais, féconde dans toutes les sphères ouvertes à l'activité humaine, depuis le commerce, qu'un renouveau de sève a développé sans mesure, jusqu'à la grondante industrie dont les innombrables usines crachent le feu et la fumée sur les vertes prairies du « plat pays » comme parmi les collines boisées et les rocs montueux de la terre liégeoise.
L'habile initiative d'un Roi prévoyant a fait, d'autre part, accomplir des pas gigantesques aux pionniers belges de l'expansion coloniale, tandis que, à la faveur de libertés chèrement conquises et désormais liées à l'existence même du peuple, l'efflorescence des arts, des sciences et des lettres semble parvenue à un apogée qui fut rarement dépassé par les nations entre toutes privilégiées.
Pour la littérature belge d'expression française, le réveil fut un peu tardif, mais il fut superbe. Ces vingt-cinq dernières années, en effet, ont vu apparaître, sur un sol jusqu'alors assez ingrat aux lettres, une légion d'écrivains personnels, — et quelques-uns véritablement puissants, — qui ont donné, dans leur pays, un essor inattendu à cette branche considérable du savoir humain. Il sera donc instructif d'établir, dès aujourd'hui, le bilan des lettres françaises qui se sont triomphalement développées en Belgique.
Avant 1880, avant cette poussée subite provoquée par une école aujourd'hui fondue dans la masse des groupements, mais qui s'enorgueillissait alors du titre combattif de Jeune Belgique, les
provinces belges étaient, littérairement, comme des landes stériles, comme des champs en friche où la désolation régnait.
Est-ce à dire que, jusqu'à cette date fatidique nul ne s y intéressait à l'art de bien écrire et n'éprouvait le besoin de chanter, en vers ou en prose les rêves de son imagination ? Il serait excessif, évi, demment, de l'affirmer. Mais il faut bien reconnaître qu'en ces temps-là tout artiste de la plume demeurait fatalement un isolé, une exception, une sorte de monstre mcompris, et quelque peu tenu en suspicion par la petite phalange des imitateurs servies qui représentaient les belles-lettres. C'étaient ceux-ci, des professeurs, des magistrats « cultivés > des admimstrateurs à loisirs, quelques fonctionnaires qui se divertissaient à contrefaire l'art académique français. Érudits et amateurs si l'on veut mais poètes non pas I '
Ces isolés qui, dans l'indifférence du public et dans la morne atmosphère d'une littérature asservie a de vieux rites partout périmés, créaient pour eux-mêmes des œuvres délicates ou puissantes furent peu nombreux, d'ailleurs. Pour leur trouver un ancêtre, il faut bien remonter à l'un de nos écrivains du xviii^ siècle que son exquise souplesse . de style et son originalité de moraliste aimable et profond avaient francisé: je veux parler de ce charmant Prince de Ligne dont M«>a de Staël a pu dire avec tant de judicieuse finesse que c'était « le seul étranger qui, dans le genre français, fût devenu modèle au heu d'être imitateur ».
Historien attractif par la justesse de ses iu^ements comme par le piquant de ses anecdotes, styliste séduisant, tour à tour ironique ou enjoué le prmce de Ligne sut conquérir, par sa trempe d'esprit et par la personnalité dont tous ses* essais » sont empreints, les suffrages unanimes des Fran-
çais qui, — selon un autre mot de M"^ de Staël,— les « accordaient rarement à ceux qui n'étaient pas nés parmi eux ».
Or l'originalité, voilà précisément ce qui manquait à ces estimables érudits, les Stassart, les Lesbroussart, les Potvin, qui, jusqu'aux premiers jours de notre renaissance, représentaient en Belgique la littérature française. Cette imitation, ce besoin de calquer sa vision sur la vision d'un modèle, cette répugnance à ouvrir des voies nouvelles, cette tendance au style veule, banal, sans couleurs, administratif en quelque sorte, tels étaient les maux dont nos lettres françaises de Belgique souffraient a l'état endémique. Gela a été fort bien marqué dans les travaux dus à Francis Nautet, critique excellent, quoique incomplet et parfois inégal, qui, sorti de la jeune école, est mort naguère, laissant inachevée la seule Histoire des lettres belges d expression française, — la formule est de lui, — qui compte encore au moment où nous écrivons ces lignes.
Le nom du poète van Hasselt est l'un des premiers qui fut rappelé à l'heure où, sous l'initiative enflammée de Max Waller,chef éclatant de jeunesse et plein de bouillonnante sève, nos jeunes forces htéraires prirent conscience de leur vigueur et de leur cohésion. Van Hasselt écrivit de beaux vers ; il était doué du souffle et de l'inspiration. Mais il fut surtout un imitateur modéré du romantisme, à une époque, il est vrai, où cela seul constituait une singulière hardiesse en Belgique. C'est pourquoi, comme le génie de la race avait été plus ou moins étouffé chez lui par son admiration pour l'homme qui alors symbolisait le romantisme aux yeux de l'Europe, je veux dire Victor Hugo, la génération nouvelle acclama plus chaleureusement encore les noms de deux écrivains ancestraux et novateurs qu'elle choisit pour ses parrains : Charles de Coster
et Octave Pirmez. Le nom de Charles de Coster évoque toute la Flandre et son âme ardente, impulsive et g-énéreuse ; celui d'Octave Pirmez parle de mélancolie pensive, et ses syllabes assourdies semblent résumer tous les accents de l'âme tendre et ondoyante de la Wallonnie.
Aujourd'hui même que nous pouvons applaudir des poètes comme Verhaeren et des prosateurs comme Mœterlinck, il est douteux que la littérature française ait jamais suscité en Belgique, dans les temps modernes, un artiste plus personnel et plus magistralement créateur que Charles de Coster. La. légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Gœdzak au pays de Flandres et d'ailleurs, qui est son chef-d'œuvre, miroite, comme une relique sous les cristaux et sous les gemmes d'une châsse du xv» siècle, dans le musée de nos gloires artistiques. Les deux dons principaux qui concourent à former le génie d'un écrivain, celui de susciter des images prestigieuses et inédites, d'en faire jaillir toute l'émotion qu'elles peuvent provoquer, et celui de créer ou d'asservir un vocabulaire riche, chatoyant et renouvelé, éclatent ici à l'envi. Au point de vue de la langue, signalons surtout l'archaïsme savant et savoureux qui prête un rare attrait aux accents d'un lyrisme emporté ou poignant. C'est de l'ensemble de ces vertus exceptionnelles que naît, dans Ulenspiegel, cette ferveur enthousiaste qui permet à l'auteur d'atteindre le but grandiose auquel il aspirait: faire chanter toute 1 ame des Flandres dans une sorte d'épopée houleuse, pittoresque et magnifiquement pitoyable.
Quand nous relisons cette œuvre d'une conception harmonieuse et d'une si âpre éloquence, cette œuvre qui fut justement comparée à une sorte de Bible nationale^ nous sommes pris de mélancolie à songer
que son auteur est mort tout à fait méconnu, dans l'isolement et dans la déréliction totale, et que, suivant l'amère parole de l'un des rares critiques qui lui rendirent justice, « s'il avait fallu ne couvrir sa tombe que des pelletées de terre pieusement jetées par ses amis, on eût laissé sa dépouille à fleur de sol, de ce sol patrial qu'il avait à jamais fécondé en jetant à pleines mains une généreuse semence maintenant en floraison. »
Le héros du monumentlittéraire dont Ch. de Coster enrichitson pays est à la fois familier aux deux races, la flamande et la wallonne. « Ulenspiegel », c'est le «. Jean de Nivelles » des Wallons. Mais le romancier n'a pas laissé son personnage symbolique enveloppé des bandelettes légendaires: il l'a repétri et comme créé à nouveau ; il en a fait non plus un type caricatural et carnavalesque, non plus un mythe à amuser les enfants, comme Polichinelle, ou à faire songeries grandes personnes, comme Barbe-Bleue, mais un être de chair et de sang qui vit, que nous voyons palpiter etsoufi'rir,quinous attache, qui nous émeut et qui nous entraîne dans l'orbe passionnant de ses aventures tragiques ou sentimentales. Un Imaginatif ardent, un peintre visionnaire, un sensitif aux conceptions lyriques et pessimistes, — Charles de Coster était tout cela, — s'est emparé du personnage falot de tradition et de folklore, pour adapter son être à l'une des époques les plus dramatiques des fastes des Pays-Bas, époque qu'il a, — dans un esprit de passion huguenote, — puissamment ressuscitée. Il a grandi cet être jusqu'à lui donner les proportions d'un type représentatif d'humanité générale. Francis Nautet a très exactement défini le mérite du conteur, dans cette oeuvre de refonte, embrasée au souffle d'un feu passionné et aussi partial, relevée d'une saveur pénétrante par la langue même où abondent, avec des trouvailles exquises.
tous les piments d'un archaïsme ingénieusement approprié, et que domine une « intensité poétique raffinée et presque toujours mélangée d'amertume indéfinissable. »
Légende, philosophie, histoire, roman, poésie populaire, tout est harmonieusement amalgamé dans l'Histoire de Tyl Ulenspiegel. Ce n'est pas un des moindres attraits de cette œuvre si foncièrement individuelle que d'y pouvoir découvrir, sous l'agrément d'une langue ferme et pittoresque, fluide et finement colorée, abondante, imagée et mouvementée, la vérité humaine de certains portraits d'une originalité de dessin intense. Ces portraits demeurent frappants d'allure, quelques reproches que l'histoire doive leur opposer parfois.
Détachons, de la riche galerie alignée par l'auteur, celui-ci, dont les traits, en apparence fantaisistes, fixent l'étrange et taciturne silhouette de Philippe II enfant :
« Tandis que croissait en gaie malice le fils vaurien du charbonnier (Ulenspiegel), végétait en maigre mélancolie le rejeton dolent du sublime empereur. Dames et seigneurs le voyaient marmiteux traîner, par les chambres et corridors de Valladolid, son corps frêle et ses jambes branlantes portant avec peine le poids de sa grosse tête, coiffée de blonds et roides cheveux.
«Sans cesse cherchant les corridors noirs, il y restait assis des heures entières en étendant les jambes. Si quelque valet lui marchait dessus par mégarde, il le faisait fouetter et prenait son plaisir à l'entendre crier sous les coups, mais il ne riait point.
«Le lendemain, allant tendre ailleurs ces mêmes pièges, il s'asseyait derechef dans quelque corridor, les jambes étendues. Les dames, seigneurs et pages qui y passaient en courant ou autrement se heur-
taient à lui, tombaient et se blessaient. Il y prenait aussi son plaisir, mais il ne riait point.
« Quand Tun d'eux, l'ayant cogné ne tombait point, il criait comme si on l'eût frappé, et il était aise en voyant leur effroi, mais il ne riait p(j^nt.
« Sa Sainte Majesté fut avertie de ses façons de faire et manda qu on ne prît point garde à l'infant, disant que, s'il ne voulait pas qu'on lui marchât sur les jambes, il ne devait point les mettre là où couraient les pieds.
« Cela déplut à Philippe, mais il n'en dit rien, et on ne le vit plus, sinon quand, par un clair jour d'été, il allait chauffer au soleil, dans la cour, son corps frissonnant.
« Un jour, Charles, revenant de guerre, le vit ainsi brassant mélancolie:
— Mon fils, lui dit-il, que tu diffères de moi 1 A ton jeune âge, j'aimais à grimper sur les arbres pour y poursuivre les écureuils; je me faisais, en m'aidant d'une corde, descendre de quelque roche à pic pour aller dans leur nid, dénicher les aiglons. Je pouvais à ce jeu laisser mes os; ils n'en devinrent que plus durs. A la chasse, les fauves s'enfuyaient dans les fourrés quand ils me voyaient venir, armé de ma bonne arquebuse.
— Ah I soupira l'infant, j'ai mal au ventre, monseigneur père.
— Le vin de Paxarète, dit Charles, y est remède souverain.
— Je n'aime point le vin ; j'ai mal de tête, monseigneur père.
— Mon fils, dit Charles, il faut courir, sauter, gambader ainsi que font les enfants de ton âge.
— J'ai les jambes roides, monseigneur père.
— Comment, dit Charles, en serait-il autrement si tu ne t'en sers pas plus que si elle» étaient de
bois ? Je te vais faire attacher sur quelque cheval bien ingambe.
« L'infant pleura :
— Ne m'attachez pas, dit-il, j'ai mal aux reins, monseigneur père.
— Mais, dit Charles, tu as donc mal partout?
— Je ne souffrirais point si on me laissait en repos, répondit l'infant.
— Penses-tu, répartit l'empereur impatient, passer ta vie royale à rêvasser comme clerc? A ceux là, s'il faut, pour tacher d'encre leurs parchemins, le silence, la solitude et le recueillement, à toi, fils du glaive, il faut un sang chaud, l'œil d'un lynx, la ruse du renard, la force d'Hercule. Pourquoi te signestu? Sangdieu I ce n'est pas à un lionceau de singer les femelles égreneuses de patenôtres...
— UAncfelnSf monseigneur père, répondit l'infant... »
Si la forte race flamande, à la musculature puissante, encline aux joies énormes comme aux colères subites ou aux désespérances éperdues, a pu se reconnaître dans la fresque magique de Charles de Goster, n'est-ce pas à bon droit que la Wallonnie découvre, ainsi que nous l'avons dit, les stigmates de son âme pensive et tendre, sur les traits affinés d'Octave Pirmez?
Jusque dans la vie solitaire qu'il menait au fond du nostalgique domaine d'Acoz, on salue l'appropriation totale à son milieu de ce noble esprit, profond, désabusé, sachant revêtir d'une expression cristalline l'armature hautaine de sa mélancolie résignée. Octave Pirmez a donné, dans son œuvre d'un spiritualisme presque mystique, dédaigneuse de la foule et des suffrages grossiers, la mesure d'une âme successivement inquiète et sereine mais toujours fortement captivante.
Le titre même de ses écrits décèle la tournure intellectuelle et morale de sa personnalité. Outre les Lettres à José, — qui réunissent sa correspondance avec l'un de nos aimables romanciers de demiteintes, le baron José de Coppin, — ce sont les Feuillées, les Heures de philosophie, les Jours de solitude, et Bémo, souvenir d'un frère...
Pirmez fut un croyant. Son âme, essentiellement chrétienne, resta comme à jamais endeuillée des premières souffrances que la vie réserve aux cœurs sensibles et fiers. Aussi sa tristesse a-t-elle toujours quelque chose de religieux; il y a comme un arrière accent de psaumes dans les gémissements que lui arrache le mal de vivre. Ceci explique encore le frisson d'espérance surnaturelle qui traverse et soulève parfois sa désolation... Mais le poète était, en lui, doublé d'un moraliste, d'un psychologue aigu, qui semblait avoir fait le tour des philosophies et connu, finalement, que tout est vanité. Sa pensée aimait à scruter les plus ardus problèmes, sans se perdre jamais dans la nébuleuse cogitation des esprits germaniques et fumeux. Cette constante élévation du cœur et de l'intelligence, sans rien de prétentieux sans déchets de morgue ou de pédantisme, faisait pour une grande part le charme insinuant et despotique de cette figure qui n'a point été remplacée.
Il serait outrecuidant de prétendre découvrir en quelques lignes, à ceux qui l'ignoreraient encore, une physionomie tout ensemble aussi simple et aussi complexe. Une citation peut, néanmoins, faciliter notre tâche. J'ouvre au hasard le volume des Jours de solitude, et je me borne à en transcrire une page, significative de la manière propre à l'auteur :
« C'est aujourd'hui le jour des morts; leurs âmes semblent frémir dans les bruits qui m'environnent. J'étends les bras pour y serrer ceux que le destin
inexorable a enlevés de ce monde après les y avoir laissés vivre dans raffliction. 0 morts, restez doucement couchés où vous êtes, j'irai bientôt m'étendre a vos côtés ! Cette terre oublieuse ne mérite pas qu'on y revienne. Roses et marguerites fleurissent toujours, il est vrai ; mais tous les froids insectes ne sont pas morts et le meilleur n'est encore qu'un papillon. Vous m'entendez, belles fleurs, et vous aussi, chers morts ? Restez doucement où vous êtes : je descends à vous par l'escalier des heures écoutez chacun de mes pas retentir au clocher de 1 eghse prochaine. Ah I quelle procession variée m accompagne sur l'escalier funèbre ! Tous ces pèlerins folâtrant sur les marches, peuvent monter aux étoiles, et où vont ils ainsi? 0 morts, le savez-vous? « Vous toutes, générations disparues, vous êtes les vivants d hier et moi je suis le mort de demain : un seul jour nous sépare. Ne plus revenir à la surface voila ce qui désole 1 Qui sait si l'existence n'est pas comme une roue mi-partie dans l'ombre et toujours en mouvement ? Nous descendrions à la nuit pour remonter au jour, et ceux qui se quittèrent ici pourraient se retrouver ailleurs si les derniers disparus hâtaient leurs pas. Mais marcher, gravir, se poursuivre, n est-ce pas toujours souff'rir ? Je ne puis voir au ciel qu'une félicité jamais troublée par le desir ou le regret. Est-ce vivre que d'avoir son bonheur attaché au balancier d'une horloge ? Nous qui avons pitié des morts, peut-être sommes-nous les vrais fantômes ; spectres inquiets, nous vivons dans la brume, entrecherchant l'idéal et nous égarant au labyrinthe de la pensée jusqu'à l'instant où les heures finissent. Un jour, la dernière seconde a retenti, et nous heurtons fatalement à la porte de 1 éternité. Qui nous ouvrira ? Connaissons-nous la merveilleuse loi des affinités ? N'avons-nous pas des amis dans 1 assemblée muette des Ombres ? Ceux-
là viendront nous accueillir qui auront partagé nos rêves. Ne sont-ce pas les esprits des morts qui me parlent en ce moment ? Que suis-je ? De la terre changeante. Mes pensées me viennent d'ailleurs : peut-être des intelligences qui, au souffle de Dieu, errent dans l'espace. Avec un « peut-être » où n'irions-nous pas ? Je pourrais dire : oii irions-nous ? Partout, sauf au bonheur. »
Le doux frémissant que fut Octave Pirmez repose aujourd'hui, lui aussi, sous la terre dont il sut dire l'attrait mystérieux avec un si rare bonheur. Les morts persistent comme des gardiens du Passé et comme des entraîneurs vers l'Avenir. Leur souvenir demeure un encouragement, un appui, une sauvegarde, à peu près comme ces portraits d'ancêtres dont le regard immobile réconforte à certaines heures, blâme ou conseille à certaines autres... Ils ne peuvent plus pourtant, prisonniers dans leurs cadres, nous mener à la bataille...
Charles de Goster et Octave Pirmez s'étaient évanouis tous deux dans le décor hiératique de leur solitude, quand notre jeune littérature fleurit pour la première fois au maigre soleil de l'indifférence nationale. Il fallait des énergies vivantes, et comme trépidantes de leurs fièvres, pour discipliner et pour soutenir ces fraîches cohortes. Parmi les hommes qui ga'^dent l'honneur d'avoir été ces guides, ces conseillers et ces excitateurs d'art, il convient de nommer surtout deux écrivains, encore aujourd'hui pleins de vie féconde et de sève productrice. Ce sont M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier.
Mais il importe, avant d'esquisser leurs traits, de suspendre une couronne tributaire au mausolée de l'enthousiaste et passionné jeune homme, dont les vingt ans, bouillonnant d'ardeur poétique et guerrière, réussirent à galvaniser, voici près de cinq lus-
très, des forces encore inconscientes et dispersées.
Cette année même qui vient de s'écouler a vu le tardif hommage rendu par sa génération littéraire à Max Waller dont, désormais, un monument discret éternise chez nous la mémoire.
Parmi les physionomies infiniment diverses de nos écrivains, à côté du barde sauvage et désordonné que figure Emile Verhaeren, à côté du dilettante batailleur, alliant le détachement sceptique de Pétrone à une combattivité toujours prête, qu'est Edmond Picard, à côté de l'énigmatique Gerson laïque que rappellerait M. Maeterlinck, ou du moine de Thélème que représenterait volontiers M. Eugène Demolder, à côté de tant d'autres aux traits creusés d'originalité, Max Waller perpétue, dans les annales de la nouvelle génération littéraire , l'image gracieuse et fleurie d'impertinence de quelque page du temps de Louis XIII, qui serait attardé et surpris dans ce siècle entre tous inélégant.
Il n'a laissé que des œuvrettes de tendresse et de légère observation humoristique, mais des pages comme certaines de celles qui émaillent la Vie hête, Lysiane de Lysias ou Daisy, suffisent pour faire à jamais regretter l'artiste impressionnable, si sensitif et si délicat, d'un esprit subtil à la Henri Heine, si observateur et si généreusement suggestif d'émotion que fut ce jeune écrivain.
Cependant il nous faut l'abandonner aussi, puisque la Mort a fait, de cet enfant chaleureux et trépignant, un ancêtre au souvenir presque estompé déjà dans les brumes lointaines de la renaissance actuelle. Force nous est de redescendre parmi les vivants.
Les Romanciers.
Nous voudrions simplement offrir ici comme une vue à vol d'oiseau de ce vaste jardin où s'épanouit la floraison littéraire française de Belgique ; les arbustes les plus vigoureux et les plus touffus, qui durant ces dernières années y poussèrent leurs racines, sont aussi ceux qui portent des fruits de rêve : fruits merveilleux, en effet, que ces romans séduisants ou ces contes enchanteurs auxquels nous demandons parfois l'oubli des dures réalités de l'existence.
Mais voici, tout d'abord, un chêne vivace et iuxurieusement feuillu. C'est sous cette image que nous apparaîtra M, Camille Lemonnier. On peut rapprocher, à plus d'un titre, son nom du glorieux nom de Ch. de Coster qui fut révélé aux Belges par M. Deschanel, si je ne me trompe. Ne sont-ce pas ses succès parisiens qui éveillèrent, chez beaucoup des compatriotes de M. C, Lemonnier, la notion même de son existence? Et s'il a vu son pays couronner naguère l'admirable monument qu'il avait, sous le titre de la Belgique, dédié à la gloire de la terre natale, ne fut-il pas, pendant longtemps, lui aussi, tout comme Charles de Coster, un isolé et un inconnu de la première heure?
Il devait passer, presque fatalement, par l'étouffante fournaise naturaliste. Son œuvre, en effet, parmi les caractères principaux qui la distinguent,
offre une surabondance de vie, un débordement, un excès, une pléthore de sève sous pression. Ces éléments, d'origine plutôt romantique, dévièrent un jour dans le naturalisme. Si, dans certains contes flamands, si dans telles légendes prises à l'âme mystique de sa race, M.. Lemonnier nous apparaît comme un idéaliste rêveur et attendri, il n'en a pas moins signé d'autres pages, fort nombreuses, sur lesquelles un matérialisme sensuel et voluptueux, pèse et s'attarde. C'est surtout un instinctif, parfois brutal. La vérité est, nous le répétons après beaucoup de critiques, que M. Camille Lemonnier, doué d'une imagination féconde et investigatrice dans toutes les voies, garde une âme singulièrement complexe et assimilatrice. Il y a comme un flair inné de l'actualité dans cette souplesse adroite avec laquelle il sut varier si fréquemment non seulement la forme mais encore la pensée génératrice de ses œuvres.
Il débuta comme critique d'art et comme essayiste. Ses premiers Croquis d'automne sont d'une forme bizarre, riche bien certainement, mais d'une inattendue recherche verbale. Puis parurent Nos Flamands, proses romantiques brûlantes, bientôt suivies des Charniers où s'évoquèrent, après Sedan, l'horreur superbe des batailles, l'épouvante sanguinaire des grands déchirements humains. Dès les premières productions de M. Lemonnier, car bientôt vint Thérèse Monique, œuvre sentimentale touteendemiteintes, il semblait manifeste que ce dur travailleur chercherait à éprouver ses forces dans toutes les voies, et voudrait explorer tour à tour les veines les plus opposées, celle du sentiment et celle de la matière, celle du mysticisme et celle de la sensualité, celle de la pure tendresse et celle des égarements hardis de l'amour. Ce dualisme a dominé toute sa carrière. Tandis qu'il dépassait le pessimisme de
Germinal dans les Concubins ou dans Happe-Chair^ romans d'un matérialisme déprimant, il devait, plus tard, traduire les nuances les plus exquises et les plus fragiles de l'âme, la plus fine sensibilité et la tendresse humanitaire la plus éperdue dans les Con~ tes flamands, dans V Arche, dans le Vent dans les moulins, dans le Petit homme de Dieu ou dans Comme va le ruisseau. Le peintre rubénien, le coloriste visionnaire imprimèrent leur sceau sur l'Hystérique, sur le Mort, sur un Mâle surtout. Mais, soudain, une sorte d'évangéliste laïque et un philosophe panthéiste surgirent dans des productions animées d'un lyrisme subLil et psychologique: Au cœur frais de la forêt, Adam et Eve, Vile Vierge. Dans certaines de ses œuvres, L'homme en amour par exemple, M. Camille Lemonnier s'est révélé l'explorateur hardi et cru des aberrations amoureuses.
Il faut bien encore insister, — puisque là gît, en effet, sa personnalité, ce qui surtout le distingue d'un grand nombre de romanciers français auxquels il s'apparente par quelques côtés, — il faut, dis-je, insister sur ce partage de sa nature et de son tempérament artistiques, sur les deux tendances qui, despotiquement, dirigèrent son art et qui, parfois, se sont succédé et parfois superposé : la joie frénétique de vivre, l'attirance vers la couleur épanouie librement avec toutes ses brillantes éclaboussures, le goût pour une manière de lyrisme épique exacerbé, la hantise des truculences et des matérialités, et, — d'autre part, - l'action d'un mysticisme légendaire et même religieux, l'attendrissement dans les familiales intimités, la compréhension de leur poésie, candide mais éternelle, et l'observation pieuse qu'il a toujours apportée à les traduire avec une ferveur inspirée.
Il importe aussi de dire quel patient et infatigable ouvrier verbal fut ce romancier dont l'œuvre
regorge, dans la forme comme dans le fond, de beautés éclatantes, mais s'alourdit de quelques graves défauts, parsemée comme elle Test de gemmes et de scories. Ne nous attardons point à rappeler les incertitudes de ses premiers essais, rocailleux et trop rutilants, puisque l'artiste, après avoir coulé sa pensée en des moules infiniment divers, a su atteindre aujourd'hui le prestige d'une langue riche et renouvelée, rarement embarrassée de néologismes laborieux, mais souple, insinuante, colorée des nuances les plus diaprées.
Et constatons, enfin, que c'est surtout dans les œuvres inspirées par Pâme patriale, consacrées à décrire l'existence grave et ardue, pesante de soucis et éclairée de joies furtives du paysan flamand, que M. Camille Lemonnier a su le mieux faire passer les frissons de son âme à lui, de son âme triste et déçue, quoique parfois adoucie de sérénité vt^allonne, de son âme créatrice d'une oeuvre où la commisération apitoyée voisine avec des élans de gaieté un peu rabelaisienne, où l'instinct et la matière, si fréquemment, livrent bataille à l'esprit et au cœur.
Ce goût de la couleur torride, ce tempérament frénétique, ce sursaut dans les apothéoses de la vie instinctive apparaissent décidément comme les notes caractéristiques des romanciers rattachés à l'inspiration flamande de la race. Nous les voyons, en effet, s'épanouir encore dans les romans « poldériens » de M. Georges Eekhoud, comme dans les scènes à la manière de Teniers que transcrit sur le papier M. Eugène Demolder.
M. G. Eekhoud n'a point, comme fit M. Lemonnier, varié incessamment ses recherches psychologiques ou descriptives. Il s'est exalté à célébrer la terre natale, et même une partie seulement de sa terre natale, la plus fruste et la plus sauvage, celle des « polders ». Il s'affirme comme un artiste excès-
sif et farouche, souvent en révolte contre les lois ou contre les conventions de la vie, mais aussi comme le plus tendre et le plus sensible de tous ceux qui ont voulu chanter leurs dieux lares. C'est bien chez lui que l'on pourra trouver le meilleur et le pire, tantôt des outrances presque irritantes tant elles ressemblent à des bravades, et tantôt l'accent vrai, profond, humain, qui s'accroche à nos moelles. Dans la Nouvelle Carthage^ — œuvre académiquement couronnée en Belgique, — qui n'admirerait une fresque imposante et consciencieuse décrivant, à traits largement brossés mais point dédaigneux des touches dégradées et fines, toute la vie et toute la pensée d'une métropole florissante ? Par contre, M. Eekhoud a composé des romans et des nouvelles, comme Ëscal-Vigor ou comme l'Autre Vue, dans lesquels le bizarre attrait qu'il avoue ressentir pour les outlaws de la société moderne, pour les gars indomptés et rebelles, n'est point assez exempt d'une trop paradoxale chaleur. Ce fait semble d'autant plus symptomatique que M. Eekhoud ne put jamais être soupçonné d'oeuvrer dans un but pornographique ou mercantile. Mais il y a des relents malsains indéniables et quelque chose de morbide dans les plus vibrantes fibres de sa nature. Ces œuvres sont précisément celles de sa dernière manière. Avant qu'il s'y adonnât, avec un abandon et comme une furie qui laissèrent ses admirateurs mêmes un peu consternés, M. G. Eekhoud s'était avéré comme un peintre autorisé et intuitif des mœurs rustiques flamandes, dans les Kermesses, dans Kees Doorick, dans les Fusillés de Malines, saines épopées qui, peu à peu, cédèrent le pas aux Communions et au réfractaire Cycle patibulaire.
C'est donc plutôt dans son amour irréductible pour les « pacants », comme il appelle les gars rustiques de la terre flamande, qu'il faudra rechercher
I accent réel et les notes véritablement poignantes de son art. La vigueur du coloris et du style semble alimentée sans cesse, sous sa plume, par cette ferveur tragique et sombre, toujours en mal de quelque révolte ou de quelque enthousiasme agressif. C'est sans doute l'écrivain le plus impulsif et peut-être le plus smcère de la nouvelle école. Sa personnalité est a la fois franche, outrancière et intransigeante. Aussi ma gre les élans généreux fréquents dans son œuvre' maigre sa haine des médiocrités basses, et malgré la sincérité rappelée à l'instant, cette œuvre aboutitelle parfois à des insurrections déconcertantes. C'est que nul ne s'est mis plus vif, avec tout son sang, tous ses nerfs, toute sa chair frémissante dans ses écrits et que nul ne posséda une âme plus aigrie, plus mordue de pessimisme et plus dégagée des règles. Sa
angue, avivée de néologismes, gutturale et rocailleuse, musclée et pleine de nerfs, dédaigneuse, d'ailleurs, de séduire, s'irrite sous l'aiguillon de sa pensée et reflète tantôt une sensibilité attendrie et comme écorchée, tantôt l'élan d'une colère et d'une amertume implacables. Ainsi le chantre des rebutés, le trouvère apitoyé des « hors la loi », a-t-il sombré dans une misanthropie perpétuelle qui plane sur son œuvre entière et qui la rend à la fois épique, redoutable et désespérée.
II semble que M. Georges Eekhoud qui, dans la vie est un homme correct, de mœurs douces et aimai blés, écrivain de grande loyauté aussi, ait inconsciemment trahi sa personnalité littéraire dans cette paffe corrosive que nous extrayons des Kermesses :
« Ma contrée de dilection n'existe pour aucun touriste et jamais guide ou médecin ne la recomman-
omlratlLT"'"''"""' "^ '^''^^"^ '^^'^^ ^'
«Maglèbe est fruste, plane, vouée aux brouillards. A part les schorres du Polder, la région fertilisée par les alluvions du fleuve, peu de coins en sont défrichés. Un canal unique, partant de lEscaut, irrigue ses landes et ses novales, et de rares railways desservent ses bourgs méconnus. Le politicien l'exècre, le marchand la méprise, elle intimide et déroute la légion des méchants peintres.
« Poètes de boudoirs, ô virtuoses, ce plan pays se dérobera toujours à vos descriptions 1 Paysagistes, pas le moindre motif à glaner de ce côté ! 0 terre élue, tu n'es pas de ceîles que l'on prend à vol d'oiseau ! Les mièvres galantins passent devant elle sans se douter de son charme robuste et capiteux ou n'éprouvent que de l'ennui au milieu de cette nature grise et dormante, privée de collines et de cascatelles, et de ces balourds qui les dévisagent de leurs yeux placides et bovins.
« La population demeure robuste, farouche, entêtée et ignorante. Aucune musique ne roe remue comme le flamand dans leurs bouches. Ils le scandent, le traînent, en nourrissent grassement les syllabes gutturales, et les rudes consonnes tombent lourdes comme leurs poings. Ils sont d'allures lentes et balancées, râblés et mafflus, sanguins, taciturnes. Je ne rencontrai jamais plus plantureuses « dirnes », mamelles pins décises et prunelles plus appelantes que dans ce pays. Sous le Kiel bleu, les gars charnus ont crâne mine et se calent pesamment. Après boire, des rivalités les font se massacrer sans criailleries à coups de lierenaar ; en s'écharpant, ils gar, dent aux lèvres ce mystérieux sourire des anciens Germains combattant dans les cirques de Rome. En temps de kermesse, ils se gavent, se saoulent, sabotent avec une sorte de solennité gauche, accolent leurs femelles sans madrigaliser, et, le bal fini, rassasient le long du chemin leurs amours exigeantes et prodigues.
< Ils se livrent rarement, mais, une lois donnée,
leur affection ne se détache plus.
« Ceux qui les dépeignent sous la figure de ragots égrillards et difformes connaissent mal cette race. « Mes rustauds de Campine évoquent plutôt les églogues des faunes bruns de Jordaens que les bambochades de Teniers, un grand seigneur qui calomnia ses manants du pays de Perck,
* Ils conservent la foi des siècles révolus, fréquent tent les pèlerinages, vénèrent leur pastoor (curé), croient au diable, au jeteur de sorts, à la malemain, cette jettaiura du Nord. Tant mieux. Je raffole de ces pacants. Je préfère leurs poétiques traditions, les légendes nasillées par une vieille pachteresse pendant la veillée, au plus joyeux conte de Voltaire ; et leur fanatisme patrial et religieux m'émeut davantage que les déclamations patriotiques et le plat civisme des gazetiers.
« Savoureux et glorieux parias, nos Vendéens à nous, puissent la philosophie et la civilisation vous oublier longtemps I Au jour d'égalité rêvé par les esprits géométriques, elles disparaîtront aussi, mes superbes brutes, traquées, broyées par l'invasion, mais jusqu'au bout réfractaires à l'influence des positivistes. Frères, l'utilitarisme vous abolira, vous et votre sauvage pays 1
« En attendant, moi qui ne vous survivrai pas votre sang rouge de rebelle coulant dans ma veine, je veux, abstrayant mon esprit, m'imprégner de votre essence, m'oindre de vos truculents dehors, m'abalourdir sous les tonnes blondes des kermesses ou m'exalter à votre suite dans les nuages d'encens de vos processions, m 'asseoir dolent à vos âtres enfumés ou m'isoler dans les sablons navrants à l'heure où râlent les rainettes et où le berger incendiaire et damné paît ses ouailles de feu à travers les bruyères... »
Des natures aussi exceptionnelles, des artistes dressés dans une attitude aussi distante, et j'oserais presque dire aussi rébarbative, font rarement école. Si l'imagination religieusement rivée au sol natal de M Eekhoud a pu orienter vers des visions similaires un grand nombre d'écrivains qui, peut-être,^ se doutent peu de ce qu'ils lui doivent, il n'en est qu un pour, véritablement, porter l'estampille de 1 auteur des kermesses. C'est M. Georges Virrès, narrateur souple et vigoureux de la Glèbe héroïque et de En pleine terre. Mais, déjà, son plus récent ouvrage, les Gens de Tiest, dégage une personnalité pleine de promesses nouvelles, et dont l'iromque finesse et la tendresse adoucie sont bien éloignées du cri jete par l'artiste dont la noblesse même de son cœur a fait un vitupérateur insurgé des conventions bourgeoises, un farouche revendicateur des claque-misere et des meurt-de-faim. , , . , , .a
Combien différent, malgré l'indemable parente qui existe entre l'art de l'un et celui de 1 autre, nous apparaît M. Eugène Demolder! Pictural, commen Xci ne le sefait-il pas, étant issu de la terre qm ?ut entre toutes, aux heures de gloire la terre excitatrice des arts plastiques? Mais une dualité, assez proche de celle que nous avons observée chez M Camille Lemonnier, caractérise aussi 1 inspiration de M. Demolder. Ce mystique, que nous surprenons penché avec tant d'amoureuse sollicitude vers les miniatures évangéliques des vieux maître Inlumineurs, est aussi le bon vivant que Breughe et Teniers prirent plaisir à nous peindre * humant le piot > et enjôlant les belles. Les premiers croquis aue M. Demolder esquissa, sous la rubrique de Contes d^Yperdamme, ïnveni d'une séduction naïve et inattendue. Déjà perçait le P^^^^re imaginatif et complaisant des anciennes mœurs chevalere ques. Sans doute, en cette Cité de rêve, c'étaient des legen-
des pieuses, curieusement anachroniques, émaillées de rappels bibliques, qui captivaient surtout l'attention. Mais, dans la description du cadre s'imposait un coloriste exubérant, autant sensuel que mystique, épris des fortes anatomies plus encore que des imageries sentimentales.
Les temps fabuleux que les conteurs anciens aimaient à évoquer parce qu'ils y vivaient en plein épanouissement de leurs sens et de leur foi, ces temps archaïques où les naïvetés des âges croyants se fondaient dans la féerie des « ducasses » carillonnées, des incessantes beuveries, des noces plantureuses, voilà quel fut le fief authentique de M. Eugène Demolder en pays du beau langage. Et quand il a renoncé à cette atmosphère où voisinaient curieusement, si fraternels, les ascètes de la Légende dorée et les goinfres de Pantagruel, ce fut pour rechercher, dans la vie luxurieuse et trop splendidement païenne de la Renaissance, l'inspiration de cette incandescente Route d'émeraude, si révoltante parfois en ses épaisses débauches, si magiquement éclairée en certaines pages des rayons d'un art royal. Il a reproduit ici, avec une patience informée et minutieuse, tous les accidents qui purent marquer l'existence tumultueuse et sensuelle d'un artiste dissolu dans la Hollande de l'époque. Mais, au lieu d'adoucir les tableaux qu'un tel sujet pouvait le solliciter de peindre, il a> comme à plaisir, insisté surtout ce qu'ils comportaient d'égrillard et de truculence charnelle. Plus récemment, en écrivant le Jardinier de la Pompadour, M. Eugène Demolder s'est essayé au jeu de faire contraster les grâces frivoles, les galanteries osées et les raffinements d'un art élégant et fleuri, avec les horreurs sanglantes qui marquèrent la fin du xvni« siècle. Ce roman, sans doute, met en valeur la souplesse d'un talent si primesautier et si fastueux tout ensemble,
mais il ne nous fait point oublier que la vraie nature intime de l'auteur se manifesta plus spontanée et plus pleine dans les contes ingénus signalés plus haut ou dans des histoires émouvantes et apitoyées comme le Cœur des Pauvres, ou encore, dans les imaginations merveilleuses de la Véridique Histoire du Grand Saint Nicolas.
« Le décor de ces contes — a écrit M. E. Verhaeren, — fait songer à des paysages d'un Savary ou d'un van Momper,les scènes à celles du vieux Breughel. Plus que n'importe quel autre d'entre nous, il prouve de quel pays de peintres il sort et combien, à certains égards, le mouvement actuel n'est que la résurrection, non d'une ancienne école littéraire, mais d'une ancienne école plastique, autrefois glorieuse en Flandre. »
Il convient donc de prêter une attention toute spéciale au style de cet écrivain ; d'abord trop éclatant, lui aussi, trop pailleté, trop damasquiné, trop caparaçonné de métaphores, de vocables expressifs mais redondants et redoublés, ce style, sans rien perdre de sa richesse tout en modérant son éclat, est devenu singulièrement séduisant. Il charme par sa clarté cristalline, par la variété de ses ressources et de ses teintes, par le pittoresque des images, par l'imprévu des rapprochements, et enfin par l'abondance inépuisable du lexique.
A première vue, il ne semble pas que la terre wallonne ait produit des artistes d'une trempe aussi foncièrement individuelle et d'un aussi âpre relief que M. Eekhoud, par exemple. Mais, par contre, quels conteurs attrayants ce coin fleuri et ensoleillé de la terre belge a suscités 1 Nommons avant tout MM. Louis Delattre, Maurice des Ombiaux, Hubert Krains et Paul André.
M. Delattre est surtout un styliste, dont la phrase imagée et limpide court à l'instar d'un de ces ruisseaux jaseurs sillonnant les contrées sylvestres qu'il a si bien décrites. Hâtons-nous, pourtant, de noter l'émotivité sensible et la chaleur d'impressions, qui animent ce style et qui pénètrent toute la manière de l'écrivain. Observateur spontané et nerveux, il reste toujours simple. Point de grandes recherches chez lui, ni de mièvres détours psychologiques, mais une compréhension sereine, illuminée d'une fantaisie délicieuse, de la vie dans sa notion la plus attractive. Ne nous fions pas trop, d'ailleurs, à l'apparente insouciance de certains passages, car, à côté du conteur frais et primesautier, c'est un poète mélancolique, vibrant profondément, qui se lève dans les Contes de mon village, dans une Rose à la bouche, dans les Mai ionnettes rustiques ou dans la Loi dépêché, toutes ces œuvres éclairées d'un réalisme jeune et tendre. L'artiste qui s'apparente le mieux à M. Louis Delattre, serait peut-être M. Georges Garnir, dont les Charneux, les Contes à Marjolaine, la Ferme aux grives, les Nouveaux contes à Marjolaine, ont fixé des visions lumineuses et précises de la contrée liégeoise, en montrant le jeu des sentiments et des passions chez les paisibles populations qui y naissent, y vivent et y meurent, leur tâche accomplie. Et, à ses côtés, voici que le nom de M. Edmond Glesener est prononcé, à propos du Cœur de François Remy, couronné récemment par l'Académie Picard, et qui nous étreint d'une si profonde émotion, tout en nous émerveillant par des paysages urbains et champêtres copiés avec la pieuse précision d'un miniaturiste du mont Athos. Une insl piration analogue a heureusement servi M. Pau- André, romancier distingué, critique averti, l'un de nos écrivains les plus variés et les plus féconds qui a écrit de fort jolies pages sur la vie wallonne, tout
en dirigeant ses curiosités dans des voies multiples, comme l'attestent ses études de l'âme enfantine dans Chers petits anges, ses souvenirs de la vie militaire {Contes de la Boité), ses romans de passion comme le Prestige, comme l'Impossible liberté, ou la psychologie miséricordieuse et compréhensive qu'il a su employer à chanter les Vieilles amours d'une femme aimante douloureusement attardée dans le célibat.
Un optimisme serein, le goût de s'échauffer au soleil de l'existence pour savourer l'amour heureux, pour se griser dans la féerie des journées printanières, telles sont les tendances caractéristiques de M.Paul André comme aussi celles de toute cette jeune école de descriptifs wallons. Mais voici deux écrivains plus sensibles à la dureté des jours pénibles, à l'effort continu, heureux ou néfaste, de l'homme pour accomplir sa destinée ; voici deux romanciers dont une sève plus tourmentée semble alimenter la force créatrice : ce sont MM. Hubert Krains et Maurice des Ombiaux,
Incontestablement, M. Hubert Krains se range parmi les meilleurs conteurs de sa génération, si nous songeons à la patiente ciselure et au travail précis de sa langue en même temps qu'à la conception intensément simple de ses romans. Il apparut tout d'abord assombri d'un pessimisme un peu tendu et excessif dans les Bons parents ou dans les Histoires lunatiques. Des œuvres plus récentes. Amours rustiques et le Pain noir, ont révélé, en adoucissant ce qu'il y avait de tendancieux dans cette humeur, la véritable valeur du romancier. Désormais, la gravité apitoyée dont les cruautés mystérieuses de l'existence ont marqué sa vision, subsiste sans l'âpreté chagrine que l'on eût pu craindre de voir se développer en lui. Ses œuvres sont empreintes d'une solidarité humaine pleine de
pitié et de charité, très perceptible à travers l'attitude impersonnelle de son art. Une langue épurée, soumise au mot propre, précise et un peu coupante' achève de rappeler quelquefois la nerveuse manière de Maupassant.
M. Krains a fixé les paysages de la partie la moins gaie et la moins douce du sol wallon, ce qui le rapproche, par certains points, de M. Maurice des Ombiaux, conteur fidèle et attentif dont la mélancolie se teinte parfois aussi de secrète ironie. Celuici fut le descriptif du Hainaut âpre et laborieux dans Mes Tonnelles, dans Têtes de houille, dans Mihien d'Avène, dans le Joyau de la Mitre, dans Maison d'or, dans Nos rustres, dans Guidon d'Anderlecht, et dans maint autre captivant volume comme celui des Contes d'entre Sambre et Meuse. Il semble bien, depuis quelque temps déjà, que par la persévérance de ses recherches psychologiques et par la variété des sujets qu'il embrasse, tout en maintenant dans son œuvre de < terroir » une simple et sévère unité, il semble, dis-je, que M. Maurice des Ombiaux prenne peu à peu la tête dans 1 armée de nos romanciers de la Wallonnie. C'est l'un de ceux, parmi ses pairs, qui ont tiré le plus profitable parti de leurs dons naturels et qui ont le plus ingénieusement dépouillé les menues tares qui pouvaient au début les amoindrir. Maître aujourd'hui de sa manière, il est surtout fidèle observateur. Mais il élève parfois ses conceptions jusqu'au plus chaleureux lyrisme. D'autres fois, c'est le barde averti et familier des mœurs populaires qui l'emporte en lui, et nous nous attardons volontiers à retrouver dans ses pages évocatrices toute l'essence truste et bonne de la race qu'il y ressuscite.
Les romanciers dont nous avons parlé jusqu'ici ont, pour la plupart, marqué surtout comme descriptils, comme paysagistes, faudrait-il dire. Ce sont des
aquafortistes ou des peintres à la plume dont l'ambition principale semble avoir été de nous mettre sous les yeux le pays de leurs prédilections, le sol auquel ils tiennent par les fibres mêmes de leur' cœur. Mais il en est d'autres que cette préoccupation ne hante guère, ou ne hante que tout accidentellement. Dégagés des attaches terriennes ils portent leurs investigations surtout dans les âmes, sans vouloir s'astreindre à l'observation immédiate et directe, soit des contrées où ils vivent, soit même des hommes de leur pays. Nous ne dirons point cela, certes, à propos du très beau roman historique que vient de publier M. Henry Carton de Wiai t, car, dans la Cité ardente, tout trahit l'amour du sol natal, tout célèbre l'indestructible lien qui attache l'homme au coin de la terre où vécurent ses ancêtres et pour l'intégrité duquel ils ont versé leur sang. Mais nous le dirons pour M. Maurice de Waleffes, auteur d'un remarquable roman de moeurs égyptiennes antiques, le Peplôs Vert, et pour M. Henri Vignemal, dont les romans de belle tenue et de psychologie minutieuse (Double jeu, Méprise tragique, etc.), manquent seulement un peu de personnalité, en dépit delà langue ciselée dans laquelle ils sont écrits ; pour les études travaillées et hardies du comte Albert du Bois, [Amours antiques, Leuconoé, etc.) qui tantôt évoquent la séduction du paganisme grec et tantôt s'amusent aux ironies parisiennes ; pour les scènes joliment dialoguées par M. H. Davignon, qui vient de nous donner une exacte étude de la sentimentalité propre aux classes élégantes en Belgique : Le courage d^ aimer ; et nous le dirons un peu aussi à propos des romans très attrayants et trop clairsemés de M. G. Rency, l'Aïeule, par exemple, qui accuse une culture littéraire raffinée en même temps qu'une émotivité si loyale et si pressante ; nous le dirons, surtout, pour les pages lumineuses et fluides, mais
trop libertines dans leur grâce déliée, que signa M. André Ruyters (Les escales galantes).
Enfin, sans oublier les consciencieuses études bourgeoises de M. Louis van Keymeulen, qui sont d'un observateur artiste, les essais de M. Greyson, les contes ou romans de M. Hubert Stiernet, ceux de MM. Sander Pierron, Delchevalerie, Alfred Lavachery, Léon Paschal, M. Renard, A. Fontainas, R. Nyst, H, Nizet, Dumont-Wilden, Charles Morisseaux, Michel Bodeux, R. Petrucci, Michel y Serentant, Rouvez, etc., ou ceux de M. Frédéric Cousot, et tant d'autres jolis romans ou nouvelles isolés, — parmi lesquels les Contes inquiets, de M. Pol Demade, révèlent un moraliste de race en même temps qu'un artiste impressionnable, — nous nous arrêterons un instant à l'un de ceux qui, entre tous les nouveaux venus, s'est imposé vite au grand public de son pays par la découverte et par l'exploitation d'un « frisson nouveau », si le mot, banalisé, n'est pas trop gros. C'est le frisson de « l'humour belge ». Sans y songer peut-être, M. Gourouble en a créé le genre. Genre attrayant, sans prétentions exigeantes, genre néanmoins qui requiert plus de finesse de doigté et une plus investigatrice compréhension de l'homme et de son âme que l'on ne pourrait d'abord le supposer. Il y a, dans les amusants épisodes de U Famille Kaekebronck, Pauline Pladbrood, Le mariage d' Hermance, etc., un dosage adroit et bien équilibré de bonté foncière, d'observation éveillée et d ironie indulgente. Tout cela malaxé par un analyste toujours en éveil. Aussi, M. Gourouble a-t-il produit une manière d'œuvre' classique, quelle que soit d'ailleurs la fantaisie des sujets exploités, œuvre qui résume et condense toute une province de l'esprit belge. La moyenne bourgeoisie bruxelloise est ici photographiée sur le vif. M. Gourouble a ingénieusement fixé les traits de
cette tribu familière et « bon enfant » qui, malgré les vicissitudes et le progrès des temps, a conservé une homogénéité étonnante, voyant les événements comme à travers une vitre qui les déforme de façon cocasse parfois, mais toujours piquante et vraie.
Les Poètes.
Dès l'heure où il y eut en Belgique une école de poètes originaux, le charme de la décadencQ, — qui régnait alors en F'rance, — marqua d'une empreinte un peu morbide leurs productions initiales. On retrouve l'influence de Baudelaire à la genèse même du mouvement qui affranchit notre littérature du joug de la conformité. Tant il est vrai que l'on est toujours le légataire de quelqu'un ! Avant donc que le symbolisme, qui allait bientôt naître, ne vînt diviser en deux camps nos phalanges poétiques, avant que les parnassiens et les symbolistes n'apparussent séparés par des tendances esthétiques différentes plus encore que par des conflits de technique, il est aisé de retrouver la ride baudelairienne sur la plupart des œuvres nées de la renaissance de 1884:
« Aussi bien, — écrivait naguère M. Dumont- Wilden, — toutes les poétiques nouvelles, ainsi que tous les mouvements d'âme qu'elles manifestent, eurent-elles dès l'abord, en Belgique, leur contre-coup violent, souvent excessif, mais toujours sincère Les écrivains belges ont toujours cru que « c'était arrivé », ce qui est à la fois une qualité et un défaut.
« Toutes les productions de cette génération poétique portent cette même empreinte. Que de baudelairisme dans Hors du siècle, de Giraud; dans U
Nuit, de Gilkin, dans les vers d'Arnold Goffin 1 N'était-ce pas aussi du baudelairisme forcené que ces singulières Bimes de joie, de Théo Hannon, poète éphémère? Tous avaient subi ce pessimisme, cette lassitude, cette atmosphère de nervosité, ce parfum de décadence si subtil et si puissant qui se dégage de l'extrême romantisme. Quelques-uns, depuis lors, sont revenus vers d'autres lois, mais leur âme n'en fut pas moins profondément imprégnée du parfum séducteur et charmant.
« Nul n'y a échappé^ ni le pur et tendre poète, Fernand Séverin, dans les intimités mélancoliques des Poèmes ingénus ; ni Georges Rodenbach, qui tenta d'enseigner à Paris la grâce morbide de Bruges. Ceux qui, renonçant à l'école baudelairienne, suivirent avec un enthousiasme nouveau Verlaine, Mallarmé et les symbolistes, subirent peut-être plus violemment encore le charme du déclin. Avec ceuxci, la décadence s'était faite plus fine, plus ingénieuse, plus enveloppante et plus sentimentale. Sous cette forme nouvelle, elle n'eut point d'interprètes plus singuliers et plus significatifs que van Lerberghe, que Maeterlinck, qu'Emile Verhaeren ...»
Georges Rodenbach fut, avant Verhaeren et pendant les furtives années qu'il put échauffer sa «jeunesse inquiète » au soleil de la renommée parisienne, le plus notoire des poètes belges hors de Belgique. Si nous songeons à ses premières œuvres : la Mer élégante ou VHiver mondain, il est impossible de n'être point frappé de 1 accent inédit d'élégance, un peu factice mais aiguë et comme relevée d'une pointe de modernisme presque irritant, que ces poèmes gracieux et graciles faisaient entendre. Nul n'a donné cette note aussi sensibilisée. Mais bientôt cette personnahté même se dégagea plus encore en Rodenbach, qui explorait, pèlerin mélancolique, les
domaines du rêve et du mysticisme, publiant en prose le roman de Bruges-la-Morte, qui fit sa réputation, et en poésie le singulier et méditatif Règne du silence. Un symbolisme excessif hantait parfois son imagination et fît tomber quelques-unes de ses productions dans une mièvrerie qui confine à l'affectation. II commença par chanter la solitude et le reploiement sur soi ; la douceur infinie et languide des heures de pénombre songeuse, des isolements dans un cadre archaïque et muet, ouaté de mystère; la nostalgie maladive du sol natal estompé dans les souvenirs, et bientôt toutes ses inspirations furent comme envoûtées et tournées vers les visions internes. Une sorte de lassitude déprimante de l'âme soHtaire, la hantise de la Mort rôdeuse et des insondables « au-delà » qui nous cer lent, tout concourait à imprimer à son œuvre Ique chose de douloureusement vague et comi. un charme de convalescence. La préciosité tendre et l'attrait maladif des vers suivants résument et synthétisent bien ce talent, fait surtout des subtilités et des recherches d'une psychologie un peu féminisée :
Les cloches des lents dimanches sont des gloses
Elucidant le cas des choses inécloses,
De ce qui fut naguère et qui n'a pas duré :
Raism qui s'évapore aussitôt pre^uré ;
Etang qui se dessèche en un beau paysage ;
Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge
Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus
Les soprani filant leurs sons irrésolus.
Les cloches ont la voix des choses démodées : Bonnes cloches du soir qui sont inféodées Aux meilleurs souvenirs d'enfance et de regret • Car en les entendant, les vieilles cloches noires, - Bruit d airain, grincement de serrure, - on dirait Que se sont dans le ciel, rouvertes les armoires Où dorment, sans emploi, nos layettes d'enfant Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend
Puis s'envole, ridé de gestes, blancs mélanges. Et j'écoute sur moi la chute de mes langes !
Combien d'autres rappels des choses d'autrefois : Des couronnes de sons sur d'anciens convois De morts qu'on oubliait et qu'on se remémore ; Et ces elîeuillements vagues dans l'air sonore ! Vieilles cloches vidant leur corbeilles de fer D'où tombe un buis d'antan aux branchettes fanées, Le buis bénit d'un temps pascal lointain et cher... Et je recueille on moi le buis mort des années,..
Cette citation n'est- elle point caractéristique? La musique dolente et la cadence étouffée de ces vers, l'imprévu des images et des mots nous pénètrent comme un anesthésique, nous arrachent au monde ambiant et nous soustraient au présent matériel et immédiat. Ainsi, sollicités par ce rêveur, nous remontons le cours des âges, vers les lointains du Passé dont la patine glorieuse marque à jamais les vieux pignons de Bruges ou les arches verdies de ses ponts endormis...
Nous allons voir que MM. Iwan Gilkin, Albert Giraud, Valère Gille, furent, avec Georges Rodenbach, les plus irréductibles tenants du dogme parnassien en Belgique. On retrouve dans leur œuvre, ciselée et parfois impassible sous sa beauté marmoréenne, les traits les plus significatifs du Parnasse. La poésie symboliste, appelée décadente pendant quelques années, — tenta un moment divers poètes distingués d'ici, tels que MM. Paul Gérardyou Albert Mockel ; par la liberté des rythmes et par l'affranchissement des règles anciennes, elle peut revendiquer encore le rare artiste à la forme cristalline et fluide qu'est M. van Lerberghe. Les Entrevisions de celui-ci, intensément subjectives, d'une inspiration ondoyante à ravir, sont désormais dépassées encore en noblesse imagée, en sérénité radieuse et musicale, par la Chanson d'Eve que M. Van Ler-
berghe publia récemment. Mais celui-ci et M. Mockel mis hors de cause, l'art du vers libre ne compte guère en Belgique qu'un seul poète dont la sauvagerie superbe et dominatrice ait conquis une réputation européenne. Nous avons nommé M. Emile Verhaeren.
M. Verhaeren se dresse comme le barbare instinctif et ingénu, dont l'art fruste, quoique souvent génial, et l'inspiration fougueuse attirent et repoussent tout ensemble. Une flamme dévorante le consume, et, certes, il réalise bien la plus contradictoire conception de décadence vigoureuse et féconde que puisse ofi'rir l'école contemporaine. Le tragique douloureux et farouche, l'âpreté tendue, la violence trouble et complexe que la fin du xix« siècle a infusés dans les âmes de ce temps où la révolte se complique de lassitude, ces fleurs empoisonnées et obscures de notre civilisation hypertrophiée n'ont pas eu de plus magnifique interprète que l'auteur des Flambeaux noirs.
Lui aussi, néanmoins, avait débuté par l'art classique des Moines qui relient si intimement l'artiste au romantisme grandiloquent. Mais, bientôt, son individualité devait briser le moule et se manifester furieusement.
Ouvrons ses œuvres les plus démonstratives, les Villes tentaxulaires ou les Campagnes hallucinées, par exemple. Quelles beautés nous frapperont surtout ? Toutes celles qui sont innées et instinctives, toutes les qualités qui sont de nature, qui ne ressortent d'aucune culture, qui comportent d'éclatantes tares et de voyants déchets :
C'est une vigueur exaltée et furibonde, c'est un souffle saccadé et dévorateur, c'est une flamme inextinguible, c'est un don des images déformées et grandioses, c'est une sorte de paroxysme presque essoufflant. Quels défauts nous choqueront ? Tous
ceux qui résultent de la surabondance de vie et de force créatrice : le dédain de la mesure, l'incohérence des imag-es, le manque d'ag-encement entre les parties, l'insouci de la logique, de la grammaire et de la ciselure formelle, le mépris des règles et de la syntaxe, le dévergondage du mot neuf, et pour tout dire, l'acceptation telle quelle et aveugle delà production sortant du cerveau, des trouvailles merveilleuses amoindries de bavures et de taches. C'est bien un flamand gorgé de sève qui se manifeste ici dans toute la pléthore échaufi'ée de son tempérament. La plupart des œuvres apparentées à cette manir^re, les Débâcles, les Flambeaux noirs, etc., reflètent, comrfie un ciel d'incendie, cette fougue exaspérée, cette idée fixe où se cramponne un esprit tourmenté, ombrageux, creusé du plus noir pessimisme.
Mais bientôt, les Heures claires, recueil de lieds suaves oiî chante l'amour idéalisé, signalaient une sorte d'accalmie dans cette œuvre ténébreuse et sanguinaire que M. Désiré Horrent a fort bien résumée en ces termes :
« Toute l'œuvre d'Emile Verhaeren est une lutte constante, effrénée même aux heures de la joie et de l'apaisement: on sent l'âme du poète anxieuse, troublée de rêves hautains, prête au subit réveil de la passion et de l'épouvante. Peu d'artistes ont eu le don de sentir avec tant de paroxysme, et d'exprimer avec tant de force les suggestions de la haine et de la terreur. Verhaeren s'abandonne à son imagination cabrée^ sans en surveiller les écarts et les emportements. Son œuvre est la fidèle manifestation du pessimisme contemporain auquel succède un espoir optimiste en les conquêtes de la volonté de puissance. >
Les Visages de la Vie, comme, précédemment, les Heures claires, nous permettent de considérer
M. Emile Verhaeren sous l'un des aspects les plus attrayants de son génie poétique. Cette page d'une belle portée philosophique est surtout une œuvre d'accalmie et de sérénité. Comme il s'est toujours livré et abandonné dans tous ses écrits, il a jeté toutes brûlantes dans le creuset de celui-ci ses plus intimes sensibilités : on y peut relever une puissance inventive, une chaleur et un bonheur d'expression exceptionnels. Nous retrouverons M. Emile Verhaeren à propos du théâtre belge, oii son Cloître a, malgré plusieurs défauts graves, marqué une étape considérable.
Si entraînant, si novateur et si communicatif que fût l'art littérairement anarchiste de ce poète, il ne semble pas, je le répète, que des artistes dignes de lui être comparés, — sauf, pour la forme, M. van Lerberghe qui, en ce sens, lui est supérieur, — se soient risqués à tenter la périlleuse épreuve de marcher dans son sillon.
Laissons donc cet isolé sur le roc abrupt où son front essuie les orages d'une inspiration toujours déchaînée, et revenons au groupe des poètes fidèles à la splendeur classique du vers français. Nous avons nommé plus haut MM. Iwan Gilkin, Albert Giraud et Valère Gille. Il convient de leur associer M. Fernand Séverin, qu'une physionomie plus tranchée encore et plus dégagée de la formule parnassienne situe un peu à l'écart.
Baudelairien, M. Gilkin l'est certainement. Mais il l'est à la façon des vrais artistes qui ne laissent point d'affirmer toujours leur modalité propre et personnelle. Ln souci constant de la perfection verbale, une langue riche, incisive et métallique, le don de rythmer avec une harmonie hautaine et musicale, tout cela fait de lui par excellence un artiste plastique. Si l'on s'attache à creuser l'inspiration de sa poésie, si l'on recherche sa filiation morale, on a tôt
fait d'y reconnaître un spiritualisme raffiné et comme maladif, une pensée toujours inclinée vers l'observation cruelle et perforatrice des corruptions savantes et des perversités taillées à facettes de la décadence. On a dit que dans la Nuit se révèle la « nostalgie mélancolique du péché ». La. Nuit réunit les œuvres capitales de M. Iwan Gilkin, notamment Ténèbres et la Damnation de l'artiste. Un poète, « hanté de sentiments anormaux », comme a dit M. Albert Mockel, s'y livre presque à chaque page, et le sagace critique ajoute que ces sentiments, « il les revêt d'images rares et belles, où ce catholique accueille le péché comme un poison mortel au fond de somptueuses corolles. Mais le songeur hardi qu'est M. Iwan Gilkin ne s'est pas contenté d'étudier de loin les décompositions morbides qu'il s'est plu à décrire : il les a pénéti'ées d'un œil aigu et c'est un psychologue amer qui nous montre les répercussions mentales de l'instinct au moment où il se déprave, tandis qu'un poète altier chante par-dessus les chocs funèbres du vice et de la laideur le triomphe immortel de l'idéalité, »
Quelques exemples illustreront avec avantage l'observation perspicace du critique : c'est, dans Pays de rêve, que M. Gilkin, s'écriera :
Est-il une eau lustrale, est-il un bain magique Pour laver les remords de mon cœur ulcéré ? Ëst-il une eau lustrale, est-il un bain magique Pour rafraîchir ce cœur amer et nostalgique Qui pleure les pays où jamais je n'irai ?
Et ailleurs :
Seigneur, que répondrai-je au démon de phosphore, J'ai soufflé sur sa flamme et vous attends encore 1
Mais, surtout, relisons ce sonnet du Pénitent qui, mieux que toute autre page, nous édifiera sur le caractère objectif de son œuvre ;
Je suis le pénitent des mauvaises cités. Dans les bouges honteux où coulent les rogommes, Dans les quartiers lascifs des modernes Sodomes Où le meurtre et le viol cachent leurs voluptés,
Quand j'introduis, le soir, mes regards attristés. J'ausculte en frissonnant les monstres que nous sommes ; Je sens peser sur moi tous les crimes des hommes, Et je pousse des cris vers les cieux irrités.
Semblable en mes clameurs aux prophètes tragiques, Je vais, les yeux hagards, par les places publiques. Confessant des péchés que je n'ai point commis.
Et le chœur vertueux des pharisiens brame :
« Soyez béni, mon Dieu, qui n'avez point permis
Que je fusse pareil à ce poète infâme ! »
M. Iwan Gilkin fera, dit-on, représenter, à Bruxelles, un drame historique, Savonarole, dont proclament grand bien ceux qui purent en entendre déjà quelques fragments. Assez récemment encore, l'œuvre du poète s'est enrichie d'un poème dramatique, Prométhée, auquel l'Académie Française a réservé l'un de ses prix et qui, par la hauteur du vol où plane la pensée, par la vigueur du concept, par le souffle lyrique soutenu et par la maîtrise de la forme, prend place parmi ses meilleures productions. La souplesse des dons qui le distinguent, la variété de ses inspirations, l'aptitude de l'artiste à traiter les sujets les plus divers, avaient été manifestés encore dans le Cerisier fleuri, recueil inférieur d'ailleurs, comme puissance et comme ciselure, aux autres volumes publiés par M. Iwan Gilkin.
Appartenant à la même génération, compagnons d'études, arrivés à la vie littéraire vers la même heure et au sein des mêmes luttes, MM. Albert Giraud et Iwan Gilkin se touchent encore par quelques-unes de leurs aptitudes les plus caractéristiques. M. Gilkin a la morsure psychologique plus âpre, M. Albert
Giraud a l'allure romantique plus théâtrale et le verbe plus martelé. Hors du siècle^ son recueil capital, est une œuvre tout ensemble des plus vibrantes et des plus hiératiquement formulées. Le poète y jette le cri de son âme dédaigneuse d'un siècle mesquin, méprisante des réalités hostiles de l'existence, du triomphe médiocre et bourgeois. Impassible, à la manière des vrais parnassiens, M, Albert Giraud s'enflamme dès qu'il faut défendre les droits de l'art et de l'artiste, dès qu'il s'agit d'exalter le passé héroïque et légendaire des temps fabuleux où les poètes étaient rois : ces fastes abolis, ces gloires périmées, il les évoque en vers d'une joaillerie plastique et choisie, d'une harmonie sonore et retentissante. Ainsi, le dilettantisme de sa nature se mêle-t-il étrangement à la conception hautaine de son esthétique. Ses accents de vaticinateur surexcité n'ont point le furieux désordre que l'on relève chez M. Verhaeren. Ils sont exactement coulés en des moules classiques, et la physionomie du psychologue pénétrant se double d'une figure altière de peintre grandiose. Le culte des beaux vers, des images neuves, des périodes cadencées, l'a élevé à une allure suggestive de beauté correcte et véritablement sensationnelle. Lisez plutôt ces vers, d'un romantisme un peu trop accusé peut-être, mais où la haine des vulgarités est clamée dans une sorte de douloureuse exaltation :
Oh I que n'ai-je vécu, l'esprit fier, l'âme forte, Sous la neigeuse hermine ou le fauve camail. Dans ces siècles vermeils dont la lumière morte Allume encore en moi des splendeurs de vitrail
Car le poète alors, en croupe sur les races, Leur enfonçait son rêve à grands coups d'éperon, Et sa bouche, à travers le fracas des cuirasses, Y sonnait son espoir comme dans un clairon.
La Muse était la sœur auguste de l'Épée ; Les strophes ressemblaient à de clairs escaliers Où montaient, dans un faste et des feux d'épopée, Des vers casqués d'argent comme des chevaliers.
Les poètes nimbaient la mémoire des princes ; Plus d'un leur doit la pompe où sa majesté dort ; L'empereur ébloui leur donnait des provinces Et faisait à leur col flamber la Toison d'or.
Puis entre des soldats, des prêtres en étole. Dans les flots d'un cortège écarlate de rois, Il les menait cueillir la palme au Gapitole, Salués des drapeaux, des aigles et des croix !
Et le peuple, gardant au fond de ses prunelles Leurs masques léonins parmi les encensoirs, Contemplait longuement lueurs ombres solennelles Passer et repasser dans la braise des soirs.
Puisque je n'ai pir vivre en ces siècles magiques, Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui, Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques, Et mon cœur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.
La multitude abjecte est par moi détestée. Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil ; Et, pour m' ensevelir loin de la foule athée. Je saurai me construire un monument d'orgueil.
Je travaillerai seul en un silence austère. Nourrissant mon esprit des vieilles vérités. Et je m'endormirai, bouche pleine de terre. Dans la pourpre des jours que j'ai ressuscites.
Et maintenant criez, faites vos choses viles 1 D'autres hommes viendront : Ceci sera changé. Vous aurez contre vous jusqu'aux pavés des villes 1 D'autres hommes viendront et l'Art sera vengé !
Votre cité stupide aura ses funérailles : Vous entendrez la voix lugubre des tocsins, Les bombes éclater par-dessus vos murailles. Et votre dernier soir pleurer dans les buccins
Vous entendrez encor la fanfare des sacres S'envoler au devant d'un prince tout-puissant; Vous reverrez encor le soleil des massacres Rougir ses lèvres d'or dans les mares de sang
Vous reverrez encor les joyaux séculaires S'injecter de carnage au milieu des soudards. Et passer en claquant sur les fronts populaires L'essor vertigineux et fou des étendards !
Et ces rumeurs d'un jour, ces flammes éphémères, Ces sabres, ces rubis, ces gloires s'en iront Inspirer sourdement, dans le ventre des mères, La haine de ce siècle aux enfants qui naîtront !
L'emprise du Passé décoratif sur une imag-ination amoureuse des splendeurs du verbe caractérise M. Albert Giraud. Le goût des élégances gracieuses et pastorales personnalise un troisième poète, M. Valère Gille. D'abord chantre un peu mièvre du Château des merveilles, M. Valère Gille s'éleva bientôt à des productions d'une tenue supérieure, la Cithare, qui obtint aussi la distinction des lauriers académiques français, le Collier d'opales, les Tombeaux, la Corbeille d'octobre, où le charme des évocations fraîches et classiques se rehausse d'une forme harmonieuse et pure. Ce n'est point un sceptique amer et décevant, notateur sans pitié des perversités maladives d'un siècle las, comme M. Iwan Gilkin ; ce n'est pas non plus un satirique enflammé comme M. Giraud, mais plutôt un flûtiste bucolique et tendre, habile aux mélopées plaintives comme aux confidences amoureuses et aux sentimentalités enjouées. Les lignes des poèmes de M. Valère Gille sont nettes et précises, le souffle en est pur et hellénique, quelque chose de printanier et comme d'arcadien plane avec une douceur insinuante sur toutes ses œuvres, dont la forme est toujours richement imagée.
De tous nos poètes lyriques, M. Fernand Séverin, — moins préoccupé de la plasticité impeccable de sa diction qu'avide d'écouter et de transcrire les chants mystérieux que le songe et la vie éveillent dans son âme, — est peut-être, avec M. Emile Verhaeren, le plus personnel. M. José-Maria de Hérédia ne m'eût point contredit, car c'est lui qui me le fit, certain jour, remarquer. La simplicité un peu ingénue des poèmes de M. Séverin est, en effet, soutenue par une originalité des plus spontanées et par une émouvante pénétration. Un frémissement mystérieux et attendri anime toujours les accents qu'il profère, sans le souci des trouvailles rares d'expression, mais qui semblent avoir macéré dans la mélancolie contemporaine la plus aiguisée. Rien de souple et de frais, rien de plus purement mélodieux, de plus chastement sentimental que ces vers où pleure et s'apitoie un cœur humain jeune et loyal. Le Don d'enfance, les Poèmes ingénus, la Solitude heureuse, nous procurent des sensations dont le fier abandon prend un saisissant relief au milieu du factice si désespérément banalisé par la mode.
L'amour que M. Fernand Séverin analyse et célèbre, c'est Tamour candide des vierges, mais c'est aussi l'amour qui s'élève au-dessus des contingences superficielles, celui qui prend le cœur pour la vie, celui qui teinte une existence tout entière de ses reflets sombres ou clairs. Ce poète chante parce que la vie le soulève, parce qu'il étouffe au milieu de l'afflux dos sensations et des sentiments, et parce que son tempérament, rebelle à l'inquiétude des belles cadences, éprouve impérieusement le besoin de se répandre en rêveries et en méditations. Et cette forme, qu'il ne raffine pas, vient à lui élégante et limpide et souvent proche de la perfection. Nul n'a plus grande horreur de l'emphase et de la
déclamation, des redites fastidieuses et des inutiles prosopopées. C'est, par excellence, un spontané et un sincère qui, tour à tour, célèbre, docile à ses intimes voix, la beauté consolatrice de la nature ou le tourment délicieux et rongeur des éternelles tendresses.
M. Fernand Séverin a pour ainsi dire concentré sa « raison d'être » dans la pièce qu'il intitula le Lys des Vallées :
En moi je sens mourir un cœur prédestiné Meurtri de tout l'amour qu'il n'aura pas donné, Mourir, sans en rien dire, entre les mains des anges, A la simple façon d'un enfant dans ses langes, A la simple façon d'un tout petit enfant.
O cœur, donné par Dieu, qu'un séraphin défend, Toi, rien ne souillera ta robe originelle ! Sois content de la seule étreinte maternelle Dont t'environneront quelques beaux soirs d'été, Et meurs dans ton désir et ta virginité. Ton abandon t'a fait orgueilleux et timide ; C'est par lui que ta vie est si vaine et si vide, Toi, fait pour être aimé, toi, qu'on n'aimera pas 1
Maintes vierges, tes sœurs, t'auront tendu les bras
Gomme au roi souhaité de toutes leurs pensées,
Hélas ! et tu n'as pas connu ces fiancées,
Tu n'as pas vu venir dans la paix de tes soirs
Ces pensives enfants qu'appelaient tes espoirs,
Et tu te meurs de tout cet amour inutile.
Cœur à jamais meurtri, mon pauvre cœur stérile
La Belgique, jadis si inféconde en poètes, a vu, sous l'action pressante et provocatrice des maîtres que nous venons d'analyser, naître toute une génération lyrique : M. Adolphe Hardy, frais et attirant, lui aussi, par la pureté printanière de ses accents dans la Boule enchanlée.M. Thomas Braun profond et raffiné, MM. Gaston délia Faille de Leverghem,
Gaston Heux, Jean Dominique, Paulin Brogneaux, Jules Sottiaux, Paul Gérardy, le comte d'Arschot, A. Vierset, G. Ramaîkers, F. Ansel, Jules Sauvenière, Souguenet, Isi Collin, Grégoire Leroy, P. M. Olin, R. Ledent, Th. Hannon, H. Liebrecht, Delacre, J. Casier, Victor Kinon, Paul Mussche, Ed. Ned, Prosper Roidot, Ch. de Sprimont, mort récemment et si plein de radieuses promesses I MM. H. van de Putte, H. Ponthière, A. du Bois, le somptueux sonnettiste Emile van Arenberg, autant de noms qui attirèrent l'attention des lettrés, par des œuvres où perçait quelque effort généreux, où s'annonçaient des lauriers futurs.
Déjà nous avons signalé les pages de critique divinatrice dues à M. Albert Mockel, Il fut aussi l'un des premiers à s'essayer, dans la forme un peu déroutante du vers libre, à des rendus mélodiques d'impressions inédites et insaisissables. Le rythme musical semble être son guide le plus^ impérieux dans ses tentatives pour exprimer la rêverie et la tendresse wallonnes. Naguère M. Max Elskamp, signataire de Dominical et des Salutations, réussissait à enrichir notre patrimoine poétique d'œuvres très inattendues. Elles frappèrent par des rappels de joies vieillotes et puériles, par l'éveil des émotions empruntées aux âges naïfs. Ces poèmes d'une forme savamment gauche plaisaient surtout par je ne sais quelle ingénuité maladroite à dessein, par des trouvailles heureuses d'images fraîches, et par des affectations de candeur où l'on sentait l'effort d'un art complexe et raffiné.
Je voudrais, enfin, qu'il me fût donné de consacrer à l'abbé Hector Hoornaert, auteur des Ballades russes et de V Heure de Vâme, les lignes développées et ardemment sympathiques auxquelles aurait droit son art si expressif et si profond. Dans la jeune renaissance littéraire catholique, qui s'est
venue greffer sur le réveil des lettres d'expression française, M. Hector Hoornaert, avec MM. Firmin van den Bosch, Thomas Braun, Carton de Wiart et Pol Demade, apparut comme un artiste-né.
Le Théâtre.
Le nom de M. Maurice Maeterlinck s'impose évidemment, parmi les tout premiers sinon en tête de tous les autres, à l'historien du mouvement littéraire français dans la Belgique d'aujourd'hui. Sa place, au demeurant, serait aussi légitimement située parmi les poètes et parmi les essayistes qu'en tête des écrivains de théâtre. Puisque, néanmoins, c'est en composant la Princesse Haleine, Vlntruse, les Aveugles, les Sept Princesses, Aglavaine et Selysette, Péléas et Mélisande, ces petites pièces étranges, — destinées croirait-on à quelque fantastique théâtre de marionnettes, — que l'auteur des Serres chaudes a tout d'abord conquis la célébrité occupons-nous de lui ici même, en tâchant seulement de découvrir son dessin schématique sous ses multiples aspects. Mais libérons-nous, au préalable, vis-à-vis de l'« essayiste ».
Nous lui devons un chef-d'œuvre : la Vie des Abeilles, et quatre volumes au moins de méditations singulièrement attirantes, quelques discussions, d'ailleurs, que puissent soulever parfois les opinions philosophiques soutenues par l'auteur : le Trésor des Humbles, la Sagesse et la Destinée, le Temple enseveli, le Double Jardin. Dans ces ouvrages nous mettrons hors de pair la Vie des abeilles qui sème à profusion les joyaux de ses délicieuses périodes et de ses images nouvelles sur la trame sérieuse et documentée de sa conception physiologique. Quelle
maîtrise et quelle adresse ici à relever par un style glorieux et harmonisé la gravité des données scientifiques ! Le chantre exalté avec mélancolie de la vie des Êtres s'est fait dans ce livre singulièrement impressionnant. Mais tous ces essais offrent à la réflexion des aliments d'une indiscutable nouveauté, relevés par l'attrait d'une forme saisissante. Dans la Sagesse et la Destinée par exemple, M. Maeterlinck a condensé,. semble-t-il, la synthèse ingénieuse d'un type étrange de mystique rationaliste.
Les derniers ouvrages de M. Maurice Maeterlinck, qu'ils soient destinés au théâtre ou que ce fussent de simples essais, des méditations philosophiques ou même fantaisistes, accusent un accent de sérénité, peut être un peu factice, mais symptomatique. C'est le résultat des croyances à rebours, de la foi dans l'avenir scientifique du monde qui ont remplacé chez l'auteur du Temple enseveli les convictions religieuses ou spiritualistes de jadis. M. Maeterlinck n'a plus le doute universel qui déçoit, l'effroi de la fatalité, ni l'angoisse du destin mystérieux. La science,pour lui, ne connaîtra bientôt plus de secrets et dénouera toutes les énigmes douloureuses où l'humanité s'est, jusqu'à ce jour, débattue !
Néanmoins, pour beaucoup, M. Maurice Maeterlinck reste avant tout le créateur si désabusé et si énigmatique qu'il fut d'abord d'un théâtre de la fatalité, d'un théâtre tout entier consacré à surprendre la frissonnante venue de Celle qui nous guette, la faulx en main. A vrai dire ce n'est guère qu'au cours de ces tout dernières années que M. Maeterlinck évolua vers le théâtre d'action en faisant représenter Monna Vanna, pièce qui fut couronnée en 1903 par le Jury chargé de décerner le prix triennal de littérature dramatique. Ce fut une révélation presque, car le drame, — si l'on y relève quelques
défauts et surtout l'incertitude qui plane sur le dénouement, — est une œuvre de grande allure et de valeur littéraire exceptionnelle.
Sans doute, il y avait une horreur mystérieuse et des élans de génie dans la Princesse Haleine ou dans V Intruse, et l'auteur y excellait à donner cette impression glaçante de l'Au-delà, du mystère effroyable où plongent nos destinées. Mais combien l'œuvre nouvelle dépasse celles-là par sa netteté et sa vie, par ce qu'elle offre de poignant et, surtout, combien M. Mœterlinck n'a t- il pas élevé son art en rejetant allègrement par-dessus bords toute la cargaison encombrante d'obscurités et de puérilités qui, certes, n'étaient pas nécessaires pour donner à son théâtre cette allure dépouvante et de fatalité qui le fît remarquer d'abord !
S'il nous faut constater que M. Maurice Mœterlinck a conquis définitivement, depuis nombre d'années, la place qui lui fut jadis si âprement discutée, remarquons donc qu'il doit, pour une part notable, ce triomphe si exceptionnel en Belgique, à la sage et rigoureuse culture qu'il a faite de ses dons d'écrivain. Il ne s'est pas entêté, comme d'autres eussent fait, dans les défauts et dans les imperfections qui trahissaient une spontanéité inviolée. Sans doute a-t-il gardé, du symbolisme qu'il affecta jadis d'exagérer, le secret de certains effets dramatiques impressionnants. Mais iln'ya plus abus. Les œuvres dernières sont coulées dans une forme irrésistible de grâce lumineuse, de délicate^^se et de poésie. Elle nous prend despotiquement, cette forme, à un charme de mélancolie combattue de sérénité et, par ce don indéfinissable de traduire la pitié, la douleur, la solidarité humaine dans ce qu'elles ont de plus captivant.
Le Cloître de M. Emile Verhaeren eut aussi, au cours de ces récentes années, l'honneur mérité de
conquérir une palme triennale. Sans doute, M. Verhaeren est plutôt un prophète emporté et brûlant qu'un adroit dramaturge. L'essai qu'il fit, en écrivant Philippe II après le Cloître, ne fut que médiocrement heureux, car il est manifestement apparu, dans cette nouvelle pièce, que la technique et la souplesse scénique manquent au poète, et que la psychologie des êtres, essentielle au théâtre, lui est parfois aussi fermée que le sens de la vraisemblance exigible. Cela n'empêche pas le Cloître d'offrir, à côté d'indéniables défauts, un très heureux et très empoignant développement des qualités qui avaient pointé en genèse dans un premier essai, les Aubes ; le lyrisme, ici dominant, ne prive pas le Cloître de cette puissance magistrale qui a saisi le public en dépit de ce que le drame présente de fantaisiste dans l'observation, de romantique exagéré dans la conception des héros et d'irréel dans le sujet. La forme, souvent heurtée et rocailleuse, est fort belle dans l'ensemble, proche même du sublime en quelques endroits, et soutenue par un souffle ardent qui palpite à travers toutes les scènes .
Ces qualités, exceptionnelles et presque à côté de l'art dramatique, ont paru d'autant plus manifestes que la Belgique, jusqu'à ce jour, n'a point vu des auteurs de métier se développer au théâtre, comme on les a vus envahir le roman ou la poésie. Assurément la fortune de M. Wiener, plus connu à Paris sous le nom de Francis de Groisset, est-elle peu fréquente, et l'auteur de Chérubin n'eût pu, sans doute, espérer recueillir dans sa bonne ville de Bruxelles les gâteries dont le Boulevard fut prodigue à l'égard de ses trouvailles. C'est encore Paris qui a représenté le Rabelais de M. Albert du Bois, avec un succès d'ailleurs modéré et dont je voudrais croire que les mérites littéraires de l'oeuvre ont seuls assuré l'appoint.
Parmi les hommes de théâtre qui, dans notre génération, ont été cela surtout, je vois presque uniquement à citer M. van Zype et ce pauvre Lutens mort récemment, tout jeune. Il est pourtant des « dialoguistes » que des réussites nullement négligeables devraient encourager: M. H. Davignon ou le comte Maxime de Bousies, par exemple, et, surtout, l'amusant et spirituel Ernest Hallo, qui trousse ici le vaudeville avec tout le brio d'un Hennequin et qui connaît le secret du rire honnête, secret si bien « gardé » par tant de ses émules qu'ils ne se peuvent résigner à l'utiliser....
M. Lutens avait donné à la scène des pièces vivement enlevées, ingénieuses, intéressantes: les Petits Papiers, le Vertige, etc. Mais l'écueil de cet écrivain fut précisément qu'il ne put assez se dégager de l'ambiance parisienne, et que l'âme de la race, ni son esprit, n'ont jamais déteint sur ses œuvres. Il a fait des pièces parisiennes, non sans dextérité, garnies de mots pittoresques, mais dont les données trop minces ne pouvaient le situer à part et le faire distinguer des imitateurs de nos ironistes de profession.
Bien supérieur, vraiment original et doué pour le théâtre d'action, M. Gustave van Zype, qui a fait quelques bons romans, est surtout l'auteur du Patrimoine, de les Père et Mère, de la Souveraine. La philosophie de M. van Zype emprunte au matérialisme dont elle semble un peu mâtinée, une vue pessimiste et douloureuse de l'existence, qui pèse sur ses compositions les plus émouvantes et les plus vraies. L'esprit inventif et fertile, qui seul permet au dramaturge de trouver des situations et de les exploiter habilement, se double chez cet auteur de l'art de varier ses données et d'une vigueur d'observation peu commune. Cette inquiétude de chercher l'inédit lui a fait aborder successivement les
problèmes les plus douloureux et même les plus irritants qui se posent devant la volonté humaine : les déchirements qui partagent la famille, les conflits de l'amour, la lutte pour la vie que les fièvres sociales exaspèrent chaque jour davantage. M. van Zype a traité ces sujets avec une hauteur de vue et une loyauté dignes d'éloges : l'intelligence et le cœur des spectateurs sont à la fois entrepris par lui, car les idées qu'il discute sont de celles qui hantent les esprits ; ces personnages dont nous suivons les destinées bouleversées ont une vie et une humanité attachantes, leurs cris sont de vrais sanglots virils et non des artifices littéraires.
Nous aurons terminé la revue des essais dramatiques dont la génération littéraire actuelle nous a réservé trop rarement la surprise, quand nous aurons nommé encore La mort aux berceaux de M. E. Demolder, les Flaireurs de M. van Lerberghe, qui furent légitimement célèbres, les études déliées et subtiles que M. Maubel a consacrées àdéfinir, pour la scène, la psychologie des âmes de jeunes filles, les quelques pièces adroitement tirées de certains romans de M. C. Lemonnier, le Mort ou Un Mâle, les pièces parisiennes nombreuses de MM. H. Kislemackers ou Hennequin, celles de M. Bodson et quelques tentatives de jeunes auteurs sur lesquels on ne peut encore se prononcer, et, surtout, quand nous aurons constaté que l'un des maîtres les moins contestés durenouveau littéraire, celui peut-être dont l'inlassable énergie a, pratiquement, le plus fait pour en féconder la sève, M. Edmond Picard, a tourné tout récemment ses préoccupations entreprenantes et fiévreuses vers la création, en Belgique, d'un théâtre d'idées. On peut discuter la forme, dédaigneuse de toutes conventions, que M. Picard a voulu donner à des pièces comme Jéricho, comme Fatigue de vivre, comme Ambidextre Journaliste
ou comme la Joyeuse Entrée de Charles le Téméraire. Mais il est iacontestable que ces nouveautés, projetées sans calcul ni reprises par le cerveau puissant de l'artiste, dénoncent une atmosphère très altière et très personnelle de pensée. Ces pièces, il les a créées pour mettre lui-même la main à l'œuvre prônée par son Discours sur le renouveau au théâtre. Assurément bien des lettrés préféreront le lyrisme impressionnant de V Amiral, ou l'allure hiératique et sobre à'Imogène, ou encore la morsure incisive des poèmes intitulés Ainsi, naît, vit, meurt l'amour, — car M. Picard s'est révélé poète à son tour, — à ces essais fougueux et combustionnés que l'auteur n'a point voulu prendre la peine de ciseler à froid. Il n'en reste pas moins que, dans une œuvre comme Ambidextre journaliste, si distante qu'elle puisse être de l'habituelle optique théâtrale, la verve superbe d'ironie et la vibration irréductible d'un maître apparaissent captivantes au plus haut point. Tous les personnages des pièces de M. Picard parlent, il est vrai, comme il parlerait lui-même. S'il le faut regretter au point de vue de la vraisemblance, on s'en doit applaudir à d'autres égards. Car nul ne parle jamais bassement ou banalement.
On a pu, dans une anthologie récemment publiée résumer en quelques lignes, exactes et succinctes, 1 ensemble caractéristique de la vie et de la carrière littéraire de M. Edmond Picard. Rappelonsles ici ;
« D'abord marin, puis avocat, jurisconsulte, homme pohtique, critique d'art, chroniqueur, orateur, écrivain, Edmond Picard a rempli les divers domaines de l'intelligence d'une activité prodigieuse.
« La liste de ses œuvres est longue, mais nous nous bornerons à citer celles qui se rapportent exclusivement à la littérature.
« Ces ouvrages énumèrent les différentes étapes de la pensée, du tempérament et du caractère de l'auteur. Leur ensemble forme en quelque sorte son autobiographie ou, pour mieux dire, ses Mémoires. Il a peu employé l'affabulation. Les rares fois qu'il a sacrifié à ce moyen d'expression, il a toujours laissé à ses personnages assez de transparence pour qu'on puisse le reconnaître lui-même. L'écrivain, chez lui, a les qualités de l'orateur. Il en a la chaleur, l'emportement, l'éloquence ; il en a aussi la dialectique serrée, habile, implacable. Son style est celui de l'homme d'action. Il affectionne le néologisme pittoresque et sa phrase correspond avec exactitude aux vivacités de sa pensée. Il ne se complaît point aux enjolivements ni aux préciosités de la forme. Il va droit au but. C'est qu'Edmond Picard n'est point d'avis que l'art se suffise à lui-même. Adversaire de la théorie de l'art pour l'art, il a toujours proclamé la nécessité d'accorder l'art avec l'idéal social qu'il rêvait.
« Ses oeuvres suivent les impulsions de sa nature ardente et de son individualité complexe. Dans notre mouvement littéraire national, il marque par son infatigable combattivité et par sa passion des idées. »
On peut citer comme principales parmi ses œuvres littéraires, la Forge Roussel, V Amiral, Mon oncle le jurisconsulte, Pro Arte, le Juré, El Maghreb al Aska, Vie simple, Imogène, En Congolie, Monseigneur le Mont Blanc, Confiteor, Jéricho, Fatigue de vivre, Psuké, Ambidextre journaliste, La joyeuse entrée de Charles le Téméraire ^ Ainsi naît, vit, meurt l'amour. ,.
L'universalité des aptitudes et des curiosités, une soif d'imprévu et d'inédit jamais éteinte, une attirance despotique vers toutes les voies non encore explorées, telles sont les modalités distinctives de
sou tempérament esthétique. C'est ainsi qu'il a évolué successivement depuis des poèmes en prose impressionnants comme l'Amiral, vers des nouvelles juridiques, comme la Veillée de V huissier ou comme le Juré, dont il semble avoir créé le genre, puis vers des recherches de droit pur, vers des narrations enflammées de lointaines expéditions, et, enfin, vers le théâtre. Le Discours sur le renouveau au théâtre, d'une pénétration directe et parfois paradoxale, est aussi éloquemment écrit qu'originalement pensé. La verve qui sert d'habituel véhicule à sa phrase y roule des images neuves et des dissertations ingénieusement conduites. Ce n'est point que M. Picard se préoccupe aucunement du protocole de la langue et des exigences de la syntaxe : une forme bien à lui, vigoureuse, dure même, à l'emporte-pièce, relevée de néologismes hardis, voilà l'idéal qu'il semble poursuivre en écrivant.
Cette langue picturale, colorée, turbulente, comme agressive et nerveuse parfois, s'est surtout librement épanchée dans les récits de voyage que M. Picard a publiés : En Congo lie, El Moghreb al Aska, Monseigneur le Mont-Blanc. Ici apparaît surtout, qu'à côté du légiste, du jurisconsulte, du politique, au-dessus même du critique si noblement généreux et si loyalement impartial que fut toujours M. Edmond Picard, se dresse l'artiste enivré parfois de l'ivresse sacrée qui l'emporte jusqu'aux admirations outrancières de la nouveauté, parce que nouveauté. Entre tous les artistes de son pays, celuici, qui pourtant fit profession de réprouver l'art pour l'art, est le plus raffiné et le plus sensible. Il apparaît doué de la vision la plus primesautière qui soit. Excitateur d'énergie, exubérant de vie, âpre et incisif, philosophe de l'art à certaines heures, dilettante détaché à certaines autres, M. Picard a été l'un des ferments vraiment puissants et vrai-
ment féconds dans l'œuvre de notre renouveau littéraire. Il l'a été surtout par la poussée brûlante de son enthousiasme et de son initiative, par les chocs en retour qu'il a provoqués, et même par les variations incessantes et toujours convaincues de son esthétique.
« Essayistes » et critiques.
Un an avant que le mouvement de 1880 n'eût
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L'éternité pour lui s'écoule tout entière
A soulever un roc qui s'échappe toujours :
Il le relève en vain : l'énorme bloc de pierre
Sur ses membres meurtris s'écroule tous les jours.
Hélas ! ce condamné, cette antique victime,
C'est notre ancêtre à tous ! Sous le poids qui l'opprime,
Sa race aussi s'épuise en efforts impuissants ;
Car le fardeau des jours, de l'aurore à la tombe, Sur nos cœurs écrasés chaque matin retombe En laissant à nos fronts ses stigmates sanglants !
Depuis l'heure où il donnait à sa pensée sombre une si harmonieuse forme, Charles de Lovenjoul n'a plus que par intervalles très rares parlé le langage consolateur des dieux. Mais il est devenu le maître informateur de la littérature romantique française, l'homme qui a pénétré le plus avant et le plus sympathiquement dans la pensée créatrice et même dans la vie, si souvent tourmentée et tragique, des grands écrivains du xix« siècle. En citant V Histoire des œuvres de H. de Balzac, l'Histoire des œuvres de Th. Gauthier, un Roman d'amour, les Lundis d'un chercheur, la Véritable histoire de « Elle et Lui », la Genèse d'un roman de Balzac, une Page perdue de H. de Balzac, Autour de H. de Balzac, Sainte-Beuve inconnu. Trouvailles d'un bibliophile, nous aurons énuméré les œuvres principales de cet auteur d'une si exceptionnelle érudition que la Belgique revendique pour sien avec fierté, — après avoir laissé à la F'rance l'honneur d'en découvrir et d'en célébrer d'abord les mérites. Or, la personnalité du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, grâce à des travaux qui nécessitent un don exceptionnel d'invention et de divination, avec, en plus, une presque miraculeuse persévérance dans une tâche souvent ardue, s'est affirmée hors de pair.
Il a créé un genre : la Bibliographie des écrivains du XIX* siècle dont ses premiers livres, cités plus haut, ont été les modèles inédits. L'Académie française a comme acquitté une dette nationale en couronnant cinq des ouvrages consacrés à la gloire des illustrations du roman français.
Nulle peine, nulle étude, nulle documentation n'ont été négligées par l'auteur de ces recherches savantes, pour arriver à faire de ces contributions des œuvres-types.
Il a hanté les bibliothèques, poursuivi les textes authentiques, pourchassé l'inédit, interrogé les vivants, et parfois les morts, — quand il a pu leur ravir quelque confidence ; et ces innombrables pièces recueillies, éclairées et rangées avec la minutie loyale d'un Bénédictin, sont venues prendre place dans ces livres, dont la forme élégante et correcte les a rehaussées et les a mises en pleine valeur et en pleine lumière. Jamais une erreur ne s'y glissa, que l'auteur lui-même n'ait pris à tâche de la relever et de rétablir le vrai à la première rencontre. Une remarquable honnêteté de nature l'a servi, lui permettant d'aborder des sujets parfois délicats, — et odieusement exploités par les chercheurs de scandales, — sans jamais se départir de la coquetterie d'une louable discrétion. Ainsi sa Véritable histoire de « Elle et Lui »,qui reste définitive, a-t-elle tranché sur presque toutes les productions nées lors du réveil de la trop fameuse « aventure de Venise ».
Mais pouvons-nous oublier l'activité infatigable et le dévouement dépensés sans compter par ce prince de l'érudition moderne, qui s'est constitué dès longtemps le conseiller et l'inlassable pourvoyeur des laborieux ? A combien de demandes de renseignements, venues de tous côtés, l'auteur du Boman d'amour n€ répond-il pas 1 Qui, écrivant sur le xix« siècle, n'est pas, ne fut point ou ne sera le tri-
butaire de sonarchive?Il en est résulté que les disciples se sont faits nombreux autour de lui et que, insensiblement, toutes les œuvres de documentation et de recherche bibliographique ou biographique qui sont si impérieusement exigées par les annalistes modernes des fastes littéraires, ont dû s'inspirer des études solidement érudites, richement documentées et savoureusement coordonnées, dont le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul a donné le type original et le modèle définitif.
L'efflorescence littéraire dont nous avons tenté de dénombrer ici les principaux épanouissements ne s'est pas, évidemment, bornée aux noms que nous avons pu mettre en valeur et qui forment, en quelque manière, le livre d'or de la littérature française en Belgique. Nous aurions dû, pour être complets, après avoir rappelé quelques disparus, Victor Arnould, par exemple, qui fut un prosateur de grande allure, dire quel critique littéraire de premier ordre fut jadis M. Ernest Verlant, aujourd'hui directeur des Beaux-Arts. Et que d'autres à nommer ! Des essayistes et des nouvelliers distingués comme Louis Dumont-Wilden dans ses pénétrants Coins de Bruxelles, comme Franz Mahutte, âpre romancier ou chroniqueur nerveux, comme le comte Eméric du Chastel, dont les Problèmes de sentiment furent remarqués, et qui écrivait naguère un des plus curieux romans philosophiques: le Paquebot fantôme ; comme Arthur Daxhelet, fin psychologue ; comme M. Nizet, comme E. Baie auteur de V Epopée flamande, colorée et tendancieuse, comme Ch. Saroléa, comme D. Horrent, comme M. Abel, auteur du Labeur de la prose, etc.. ; des écrivains de voyages, à bon droit réputés, comme M. Jules Leclercq, qui fait autorité même à l'étranger, comme le raffiné James Vandrunnen, comme l'amusant Jean d'Ardenne, ou comme M. Cyrille van
Overberghe, qui a consacré au Levant des notes d'une information si colorée ; des poètes encore, comme MM. André Fontainas, G. Marlow, G.' Knopff, ou Ad. Amay ; des savants historiens de là littérature, comme fut Léon de Monge, comme F. Loise, comme Godefroid Kruth, si vibrant et si sûr ; dès journalistes hors de pair, comme G. Verspeyen, E. Picard, etc. ; des critiques d'art, comme le regretté baron de Haulleville, comme le subtil et charmeur Arnold Goffîn, comme Ed Joly, comme Ohvier-Georges et J. Destrée, comme M. Fierens- Gevaert,très apprécié à Paris, comme MM Golson, M. Dullaert, 0. Grojean, Dumont-Wilden, etc.,' comme M. J. Garez ou comme M. Firmin van derî Bosch, l'un des meilleurs cr tiques littéraires belo-es et d'autres encore. ° '
M. Garez s'est, depuis nombre d'années, appliqué à suivre le mouvement littéraire français et belge et son dernier volume, d'Études et portraits littéraires a été remarqué par tous ceux qui s'intéressent encore à la probité et à la culture des analysteslittéraires. Quant à M. Firmin van den Bosch, c'est le plus en vue, sans contredit de tous nos critiques par sa verve et par la personnalité de son talent Ses Coups de plume, ses Essais de critique catholique ses Impressions de littérature contemporaine ont révéla, successivement, un esprit droit, avisé, capable d'idées directrices, parfois emporté par une passion, toujours loyale d'ailleurs, mais sachant aussi dominer ses préférences ou faire le départage de ses convictions philosophiques et de l'éclectisme littéraire Une forme singulièrement personnelle et musclée sert à merveille de véhicule à ses idées
La littérature féministe ne compte point iusqu aujourd'hui, de très nombreuses adhérentes en Belgique. Ce n'est point qu'il ne se puisse découvrir, parmi les parterres fleuris du parc évoqué en
tête de ces pages, une corbeille captivante de femmes écrivains. Les noms de M'"" Marg. van de Wiele, de la comtesse L. van den Steen de Jehay, de Jacques Jacquier,de M""" de Tallenay,de Blanche Rousseau, de Marie van Eleghem, de la comtesse Marie de Villermont, de Marie Closset, de Jean Dominique, sont déjà connus. La comtesse Ed. de Liedekerke a, d'une main très délicate, réuni de touchants souvenirs de famille ; nous lisons des proses, d'une sensibilité parfois joliment affinée, signées des pseudonymes de Gabrielle Max, Ernest Maltravers, etc.
Et nous voici donc au terme du chemin. Un dernier mot encore s'impose. Jadis, l'écrivain belge se pouvait comparer au paria. Non seulement on le fêtait peu, mais on l'ignorait. Il n'excitait guère que des quolibets, ou plus cruellement, de dénsou^es dithyrambes à rebours. Aujourd'hui, tout cela est changé. Le gouvernement honore et encourage ti^ès souvent les artistes de la plume. Le Belge, sans doute, n'a pas encore complètement lié partie avec eux. Des malentendus assez graves les séparent toujours, parmi lesquels cette incuriosité de la race pour les choses de la littérature, qui s'est précisément heurtée au groupe des écrivains les plus intransigeants et les plus fanatiques d'art pur et même un peu fermé que l'Europe moderne coutienne. Mais, enfin, ces littérateurs sont connus, réputés, salués avec déférence. Et ce grand progrès gagné sur les anciens dédains, n'est-ce point beaucoup à l'effort de nos revues et de nos critiques littéraires qu'il est dû ?
Les revues littéraires belges sont peu nombreuses, pourtant. Le mouvement avait commencé dans l'assaut donné par les petites revues, la Jeune Belgique, aujourd'hui morte, en tête. Il y eut aussi le
Journal des gens de lettres belges, le Coq rouge, le Réveil, le Magasin littéraire, etc. Actuellement, malgré l'espace qu'elles accordent aux lettres, la Revue générale, qu'inspire M. Wœste, le grand leader du parti catholique, ou la Revue de Belgique qui, dans des idées politiques totalement différentes, est conduite par M. Maurice Wilmotte, érudit sagace etfriand des lettres, se rangent surtout dans la classe des revues économiques ou historiques. Parmi les revues d'art pur, il faut nommer VArt moderne, qu'un écrivain de race M. Octave Maus alimente sans cesse de son zèle et de sa plume, et où M. G. Rency fait d'intéressante critique littéraire ; Anthée, la Libre critique, La Revue littéraire, le Thyrse, le Samedi, Vidée libre et surtout Durendal, dont un lettré généreux et enflammé d'ardeur, l'abbé Moeller, a su faire le succès (1).
Mais c'est dans la presse quotidienne que nous rechercherons surtout les analystes de nos productions littéraires : au Journal de Bruxelles, M. Iwan Gilkin ou l'excellent styliste Sandor secondent les efforts du signataire de cet aperçu ; MM. van Zype et Gattier à la Gazette, Devallée (F. Garez) à la Gazette de Liège, 0. Gilbart à la Meuse, Ed. Picard au Peu/)/e,M.Dullaert ou V. Kinon au XX" Siècle, Dumont-Wilden au Petit Bleu, G. Eekhoud à Isi Réforme, Paul André à la Flandre libérale, P. Demade au Patriote, Tardieu à V Indépendance, M. Sulzberger à V Etoile Belge, etc.
Tous ceux qui entreprirent des tâches analogues à celle que je termine en excuseront la monotonie, les omissions ou les inévitables fautes. Je l'ai entreprise, pourtant, dans une pensée de loyauté absolue.
(1) Tout nouvellement s'est constituée la Belgique artistique et littéraire, revue de bonne allure et d'esprit large, où semblent présentement se grouper tous les écrivains sans distinction d'écoles ou d'opinions.
J'ai préféré encourager plutôt que discuter aigrement les nobles esprits qui, à travers certaines erreurs parfois, n'ont point hésité à travailler pour l'art d'écrire sur un sol qui fut longtemps légendairement hostile à cet art, lui si glorieux dans tous les autres! Et si la Belgique littéraire veut aller toujours en grandissant, si elle veut rassembler à brassées, en ses mains prospères, les lauriers dont j'ai tenté de dénombrer ici les premières couronnes, il lui sera fort aisé de le faire. Que nos jeunes écrivains prennent exemple sur leurs aînés, non seulement pour en briguer et en suivre les triomphes, mais aussi pour en éviter les faux pas. Qu'ils fuient les inspirations bizarres où quelques-uns s'égarèrent, qui crurent à tort au prestige absolu d'une forme ciselée ; mais qu'ils imitent la persévérance et le souci permanent d'art qui firent le succès de la renaissance de 1880. Alors, la beauté des lettres françaises de Belgique apparaîtra plus radieuse. Mais, si nous pouvons, dès aujourd'hui, revendiquer à la face de l'Europe une place glorieuse à ce titre, que nul n'oublie la reconnaissance due aux aînés, à ceux qui affrontèrent les premières batailles, à ceux qui d'abord durent creuser leurs mines dans l'ombre, dans une atmosphère étouffante, et qui, un jour, enfin, presque désespérés déjà, virent tomber les dernières parois et éclater, merveilleuse comme le soleil à travers les marbres violés du Simplon, l'aube de nos jeunes lettres, palpitante aux premiers feux de l'Art et de la Vérité.
Mayenne, Imprimerie Ch. COLIN.
PQ Gilbert, Eugène