s’imaginent que vous en avez G. 2. pouvoir faire C
QUINZIÈME LETTRE
qu'elle soit un mensonge , n'est point neantmoins un péché mortel ny contre la justice ny contre la charité ; et, pour le prouver, je luy ay fourny en foule nos Peres et les universitez entières qui en sont composées, que j' ay tous consultez, et entr autres le B. Pere Jean Gans, Confesseur de l'Empereur, et le B. Pere 5 Daniel Bastele, Confesseur de l'Archiduc Léopold ; le P. Henry, qui a esté Précepteur de ces deux Princes ; tous les professeurs publics et ordinaires de l' Université de Vienne (toute composée de Jésuites), tous les professeurs de V Université de Grats (toute de Jésuites), tous les professeurs de V Université de Prague 10 (dont les Jésuites sont les maistres) ; de tous lesquels j'ay en main les approbations de mon opinion, escrites et signées de leur main ; outre que j'ay encore pour moy le P. de Pennalossa, Jesuite, Prédicateur de l' Empereur et dît Boi d’Espagne ; le P. Pilliceroli, Jesuite, et bien d’autres qui avoient tous jugé cette 15 opinion probable avant nostre dispute. Vous voyez bien, mes Peres, qu’il y a peu d’opinions que vous ayez pris si à tasche d’establir, comme il y en avoit peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c’est pourquoy vous l’avez tellement autorisée que les Casuistes s’en servent comme d’un Principe indubi- 20 table. Il est constant, dit Caramouel, n. 1151, que c'est une opinion probable qu'il n'y a point de péché mortel à calomnier faussement pour conserver son honneur. Car elle est soûtenuë par plus de vingt Docteurs graves, Gaspard Hurtado et Dicastillus, Jésuites, etc. ; de sorte que, si cette doctrine n’estoit 25 probable, à peine y en auroit-il aucune qui le fust en toute la Théologie.
O Théologie abominable et si corrompuë en tous ses chefs que, s’il n’estoit probable et seur en conscience qu’on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, à peine y 30 auroit-il aucune de ses decisions qui le fust ! Qu’il est vraysemblable, mes Peres, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en prattique ! L’inclination corrompuë des hommes s’y porte d’elle-mesme avec tant d’impétuosité qu’il est incroyable qu’en levant l’obstacle de la conscience, 35 elle ne se répande avec toute sa vehemence naturelle. En voulez-vous un exemple ? Caramouël vous le donnera au mesme lieu : Cette maxime , dit-il, du P. Dicastillus, Jesuite, touchant la calomnie, ayant esté enseignée par une Comtesse d’ Allemagne aux filles de V Impératrice, la creance qu'elles eurent 40 de ne pecher au plus que veniellement par des calomnies en fit tant naistre en peu de jours, et tant de médisances , et tant de
29. si selon ses maximes il n’estoit O. 31. qui fust seüre O.
l8o LES LETTRES PROVINCIALES
faux rapports, que cela mit toute la Cour en combustion et en alarme. Car il est aisé de s'imaginer l'usage quelles en sceurent faire : de sorte que, pour apaiser ce tumulte, onfust obligé d'appeler un bon Pere Capucin d'une vie exemplaire, nommé le 5 P. Quiroga (et ce fust surquoy le P. Dicastillus le querella tant), qui vint leur déclarer que cette maxime estoit très pernicieuse, principalement parmy des femmes, et il eut un soin particulier de faire que l' Impératrice en abolit tout à fait l'usage. On ne doit pas estre surpris des mauvais effets que ]0 causa cette doctrine. Il faudroit admirer au contraire qu’elle ne produisist pas cette licence. L’amour propre nous persuade tousjours assez que c’est avec injustice qu’on nous attaque ; et à vous principalement, mes Peres, que la vanité aveugle de telle sorte que vous voulez faire croire en tous vos 15 escrits que c’est blesser l’honneur de l’Eglise que de blesser celuy de vostre Société. Et ainsi, mes Peres, il y auroit lieu de trouver estrange que vous ne missiez cette maxime en prattique. Car il ne faut plus dire de vous, comme font ceux qui ne vous connoissent pas : Comment voudroient-ils calom- 20 nier leurs ennemis, puisqu’ils ne le pourroient faire que par la perte de leur salut ? Mais il faut dire au contraire : Comment voudroient-ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hazarder leur salut ? Qu’on ne s’estonne donc plus de voir les Jésuites calomnia- 25 teurs : ils le sont en seureté de conscience, et rien ne les en peut empescher puisque, par le crédit qu’ils ont dans le monde, ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celuy qu’ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont estably des maximes pour le pouvoir faire 30 sans craindre la justice de Dieu.
Voila, mes Peres, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voila ce qui en a fait répandre à vostre P. Brisacier, jusqu’à s’attirer la Censure de feu M. l’Archevesque de Paris. Voila ce qui a porté vostre P. d’Anjou à décrier en 35 pleine chaire dans l’Eglise de S. Benoist, le 8 mars 1655, les personnes de qualité qui recevoient les aumosnes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, ausquelles ils contribuoient tant eux-mesmes ; et de dire, par un mensonge horrible et capable de faire tarir ces charitez, si on eust eu 40 quelque creance en vos impostures, Qu'il sçavoit de science certaine que ces personnes avoient détourné cèt argent pour