‹ Les lettres provinciales. Edited by H.F. StewartChapitre 10 sur 181 · touchant la subs. B'C. 38. d'une autre .1 ; en un B'^C · texte numérisé non relu

touchant la subs. B'C. 38. d'une autre .1 ; en un B'^C

DEUXIEME LETTRE Ig

d'hommes, excepté les Dominicains, entendent par le mot de suffisant ce qui enferme tout le nécessaire. Personne n'est averty de cette singularité. On dit seulement par toute la terre que les Jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces suffisantes. Que peut-on conclure, sinon qu'ils 6 tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir, et principalement en les voyant joints et d'interest et d'intrigue avec les Jésuites, qui l'entendent de cette sorte? L'Uniformité de vos expressions, jointe à cette union de party, n'est-elle pas une interprétation mani- 10 feste et une confirmation de l'uniformité de vos sentimens?

Tous les fidelles demandent aux Théologiens quel est le véritable estât de la nature depuis sa corruption. Saint Augustin et ses disciples respondent qu'elle n'a plus de grâce suffisante qu'autant qu'il plaist à Dieu de luy en donner. 15 Les Jésuites sont venus ensuite, et disent que tous ont des grâces effectivement suffisantes. On consulte les Dominicains sur cette contrariété. Que font-ils là dessus? Ils s'unissent aux Jésuites. Us font par cette union le plus grand nombre. Ils se séparent de ceux qui nient ces grâces 20 suffisantes. Ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut on penser de là, sinon qu'ils autorisent les Jésuites ? Et puis ils adjoustent que neantmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les effîcaces, qui ne sont pas données à tous ! 26

Voulez-vous voir une peinture de l'Eglise dans ces differens avis ? Je la considère comme un homme qui, partant de son pais pour faire un voyagé, est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups, et le laissent à demy mort. Il envoyé quérir trois Médecins dans les villes 30 voisines. Le premier, ayant sondé ses playes, les juge mortelles, et luy déclare qu'il n'y a que Dieu qui luy puisse rendre ses forces perdues. Le second, arrivant ensuitte, voulut le fiater, et luy dit qu'il avoit encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et insulta contre le premier, qui 36 s'opposoit à son avis, et forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet estât douteux, apercevant de loin le troisième, luy tend les mains comme à celuy qui le devoit déterminer. Celuy-cy, ayant considéré ses blessures, et sceu l'avis des deux premiers, embrasse le second, s'unit à luy, et tous deux 40 ensemble se liguent contre le premier et le chassent hon-

2. Presque personne B^C. 16. ensuite qui C. 35. insultant . . .

forma /J«C.

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teu^ement, car ils estoient plus forts en nomVe. Le malade juge à ce procédé qu'il est de l'avis du second, et, le luy demandant en efifet, il luy déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé 6 neantmoins, ressentant sa foiblesse, luy demande à quoy il les jugeoit telles. C'est, luy dit-il, parce que vous avez encore vos jambes. Or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais, luy dit le malade, ay-je toute la force nécessaire pour m'en servir, car il me

10 semble qu'elles sont inutiles dans ma langueur ? Non certainement, dit le Médecin, et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoyé son secours du ciel pour vous soustenir et vous conduire. Et quoy, dit le malade, je n'ay donc pas en moy les forces suffisantes et

ISausquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en estes bien éloigné, luy dit-il. Vous estes donc, dit le blessé, d'avis contraire à vostre compagnon touchant mon véritable estât ? Je vous l'avoue, luy répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du

20 procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blasma de s'estre uny au second, à qui il estoit contraire de sentiment, et avec lequel il n'avoit qu'une conformité apparente, et d'avoir chassé le premier, auquel il estoit conforme en effet. Et, après avoir fait essay de ses

26 forces, et reconnu par expérience la vérité de sa foiblesse, il les x-envoya tous deux ; et, rappellant le premier, se mit entre ses mains ; et, suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu'il confessoit n'avoir pas ; il en receut miséricorde, et par son secours arriva heureusement dans

30 sa maison.

Le bon Père, estonné d'une telle parabole, ne répondoit rien. Et je luy dis doucement pour le rassurer : " Mais après tout, mon Père, à quoy avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foy

35 de croire qu'elle est insuffisante en effet ? Vous en parlez, dit-il, bien à vostre aise. Vous estes libre et particulier ; je suis reliiieux et en communauté : n'en sçavez-vous pas peser la différence ? Nous dépendons des Supérieurs. Ils despendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-

40 vous que je devienne ? Nous l'entendismes à demy mot, et cela nous fit souvenir de son confrère qui a esté relégué à Abbeville pour un sujet semblable.

12, nn secours extraordinaire pour B»C,

DEUXlàME LETTRE I?

Mais, luy dis-je, pourquoy vostre Communauté s'est-elle engagée à admettre cette grâce ? C'est un autre discours, me dit-il. Tout ce que je vous en puis dire en un mot est que nostre Ordre a soustenu autant qu'il a peu la doctrine de S. Thomas touchant la grâce efficace. Combien s'est-il 6 opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina. Combien a-t-il travaillé pour l'establissement de la nécessité do la grace efficace de J.-C. Ignorez-vous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V, et que, la mort prévenant l'un, et quelques affaires d'Italie empeschant l'autre de publier sa 10 Bulle, nos armes sont demeurées au Vatican? Mais les Jésuites, qui, dés le commencement de l'heresie de Luther et de Calvin, s'estoient prévalus du peu de lumière qu'a le peuple pour en discerner l'erreur d'avec la vérité de la doctrine de S. Thomas, avoient en peu de temps respandu par- 16 tout leur doctrine avec un tel progrez qu'on les vist bien-tost maistres de la créance des peuples, et nous en estât d'estre décriez comme des Calvinistes, et traitez comme les Jansénistes le sont aujourd'huy, si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu au moins apparent d'une 20 suffisante. Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire pour sauver la vérité sans perdre nostre crédit, sinon d'admettre le nom de grâce suffisante, en niant neantmoins qu'elle soit telle en effet ? Voila comment la chose est arrivée. 26

Il nous dit cela si tristement qu'il me fit pitié. Mais non pas à mon second, qui luy dit : Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité : si elle n'avoit point eu d'autres protecteurs, elle seroit perie en des mains si foibles. Vous avez receu dans l'Eglise le nom de son ennemy : c'est y avoir receu 80 l'ennemy mesme. Les noms sont inséparables des choses : si le mot de grâce suffisante est une fois affermy, vous aurez beau dire que vous entendez par là une grâce qui est insuffisante, vous ne serez point écoutez. Vostre explication seroit odieuse dans le monde ; on y parle plus sincèrement des 85 choses moins importantes. Les Jésuites triompheront : ce sei-a leur gi-ace suffisante en effet, et non pas la vostre, qui ne l'est que de nom, qui passem pour establie ; et on fera un article de foy du contraire de vostre créance.

8. om. en O. 13. et Calvin fi. 14. pour discerner l'erreur de

cette hérésie C. 84. n'y seret par recens EfiC. 37 sera en effet leur

grâce suffisante qui passera pour ttâblie et non pas la vostre qui ne l'est que de nom C.

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Nous souffririons tous le martyre, luy dit le Père, plutost que de consentir à l'establissement de la grâce suffisante au sens des Jésuites, Saint Thomas, que nous jurons de suivre jusques à la mort, y estant directement contraire. A quoy 5 mon amy, plus sérieux que moy, luy dit : Allez, mon Père, vostre Ordre a receu un honneur qu'il ménage mal. Il abandonne cette grâce qui luy avait esté confiée, et qui n'a jamais esté abandonnée depuis la création du monde. Cette grâce victorieuse qui a esté attendue par les Patriarches,

10 prédite par les Prophètes, apportée par Jesus-Christ, preschée par saint Paul, expliquée par saint Augustin, le plus grand des Pères, maintenue par ceux qui l'ont suivy, confirmée par saint Bernard, le dernier des Pères, soutenue par saint Thomas, l'ange de l'école, transmise de luy à vostre

15 Ordre, appuyée par tant de vos Pères, et si glorieusement deffenduë par vos Eeligieux sous les papes Clément et Paul : Cette grâce efficace, qui avoit esté mise comme en dépost entre vos mains pour avoir, dans un saint Ordre à jamais durable, des Prédicateurs qui la publiassent au monde jus-

20ques à la fin des temps, se trouve comme délaissée pour des interests si indignes. Il est temps que d'autres mains s'arment pour sa querelle. Il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au Docteur de la grâce qui, ignorans les engagements du siècle, servent Dieu pour Dieu. La

25 grâce peut bien n'avoir plus les Dominicains pour défenseurs, mais elle ne manquera jamais de défenseurs; car elle les forme elle-mesme par sa force toute-puissante. Elle demande des cœurs purs et dégagez, et elle-mesme les purifie et les dégage des interests du monde, incompatibles avec

30 les veritez de l'Evangile. Prévenez ces menaces, mon Père, et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place, et ne vous laisse dans les ténèbres et sans couronne.

Il en eust bien dit davantage, car il s'échauffoit de plus en plus. Mais je l'interrompis, et dis en me levant : En vérité,

3.' mon Père, si j'avois du crédit en France, je ferois publier à son de trompe : On fait a sçavoir que, quand les Jacobins disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent que tous n'ont pas la grâce qui suffit effectivement. Apres quoy, vous le diriez tant qu'il vous plairoit, mais non pas

40 autrement. Ainsi finit nostre visite.

1. souffrirons^. 5. omi. plus . . . moy C. 12. embrassée par ceux C

23. S. Docteur B. 30. Pensez y bien mon Père &C. 82. qu'il ne

vous B^C; sans couronne, pour punii" la froideur que vous avez pour une cause si importante à son Eglise B^C.

Vous voyez donc par là que c'est icy une suffisance politique pareille au jooia'oir jsroc/iaîw. Cependant je vous diray qu'il me semble qu'on peut sans péril douter du jmuvoir j)rochain et de cette grâce suffisante, pourveue qu'on ne soit pas Jacobin. 6

En fermant ma lettre, je viens d'aprendre que la censure est faite ; mais, comme je ne sçay pas encore en quels termes, et qu'elle ne sera publiée que le 15 Février, je ne vous en parleray que par le premier ordinaire.

Je suis, etc. 10

KESPONSE DU PROVINCIAL

Atuc deux premières lettres de son. amy du 2 Février 1656.

Monsieur,

Vos deux lettres n'ont pas estrS pour moy seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend; tout le monde les croit. Elles ne sont pas seulement estimées par les Théologiens : elles sont encore agréables aux gens du monde,

5 et intelligibles aux femmes mesmes.

Voicy ce que m'en escrit un de Messieurs de l'Académie, des plus illustres entre ces hommes tous illustres, qui n'avoit encore veù que la première : Je voudrais que la Sorbonne qui doit tant à la mémoire de fe^i Mr le Cardinal, voulust recon-

10 noistre la jtirisdiction de son Académie française. L'auteur de la Lettre serait content ; car en qualité d' Académicien, je condamnerais d'autorité, je bannirais, je proscrirais, peu s'en faut que je ne die j' exterminerais de tout mon pouvoir ce pouvoir prochain, qui fait tant de bruit pour rien, et sans

15 sçavoir autrement ce qu'il demande. Le mal est que nostre

pouvoir Académique est un pouvoir fort éloigné et borné.

J'en suis marry : et je le suis encore beaticoup, de ce que tout

mon petit pouvoir ne sçaurait m' acquitter envers vous, etc.

Et voicy ce qu'une personne, que je ne vous marqueray

20 en aucune sorte, en écrit à une Dame qui luy avoit fait tenir la l""» de vos lettres : Je vous stiis phis al ligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée ; elle est tout à fait ingénieuse, et tout à fait bien écrite. Elle narre sa7is narrer; elle éclaircit les affaires du monde les

25plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit mesme ceux qui ne sçavent pas bien les choses ; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une evcellente apologie, et si l'an veut une délicate et innocente Censure. Et il y a enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de

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