‹ Les lettres provinciales. Edited by H.F. StewartChapitre 114 sur 181 · et Adrien C. 13. des Conciles ABC · texte numérisé non relu

et Adrien C. 13. des Conciles ABC

question présente, par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d'elles-mesmes, et que je ne m'arreste pas à rapporter. D'où vient donc, mon Père, que, dans une mesme cause, vos Pères sont catholiques et 5 vos adversaires hérétiques ? Et par quelle estrange exception les privez-vous d'une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles ?

Que direz-vous sur cela, mon Père ? Que le Pape a confirmé sa Constitution par un bref ? Je vous répondray que

10 deux Conciles généraux et deux Papes ont confirmé la condamnation des lettres d'Honorius. Mais quelle force pretendez-vous faire sur les paroles de ce Bref, par lesquelles le pape déclare, Qu'il a condamné la doctrine de Jansenius dans ces 5 propositions ? Qu'est-ce que cela ajoute à la Constitution,

15 et que s'ensuit-il de là, sinon que, comme le VI concile condamna la doctrine d'Honorius parce qu'il croyoit qu'elle estoit la mesme que celle des Monothelites, de mesme le Pape a dit qu'il a condamné la doctrine de Jansenius dans ces cinq propositions, parce qu'il a supposé qu'elle estoit la

20 mesme que ces cinq propositions ? Et comment ne l'eust-il pas creû ? Vostre Société ne publie autre chose ; et vousmesme, mon Père, qui avez dit qu'elles y sont rtwt à mot, vous estiez à Eome au temps de la Censure, car je vous rencontre partout. Se fust-il défié de la sincérité ou de la

26 suffisance de tant de Eeligieux graves ? Et comment n'eust-il pas creû que la doctrine de Jansenius estoit la mesme que celle des cinq propositions, dans l'assurance que vous luy aviez donnée qu'elles estoient mot à mot de cet Auteur ? Il est donc visible, mon Père, que, s'il se trouve que Jansenius

30 ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire, comme vos Pères ont fait dans leurs exemples, que le Pape s'est trompé en ce point de fait, ce qu'il est toujours fascheux de publier ; mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le Pape, ce qui n'apporte plus de scandale, tant on vous connoist maintenant.

35 Ainsi, mon Père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais, comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit, vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foy ; et c'est ce que vous faites en cette sorte : Le

40 Pape, dites-vous, déclare qu'il a condamné la doctrine de Jan-

21. The original issue had "autre chose partout ... je vous rencontre toujours". In S " partout" is struck out in a contemporary hand and " toujours" is replaced by "partout". B and Cfollow this correction.

DIX-SEPTifeME LETTRE 225

senius dans ces cinq Propositions : donc il est de foy que la doctrine de Jansenius toiichant ces cinq propositions est hérétique telle qu'elle soit. Voila, mon Père, un point de foy bien estrange, qu'une doctrine est hérétique telle qu'elle puisse estre. Et quoy, si selon Jansenius on peut résister à la grâce 6 intérieure, et s'il est faux, selon luy, qu^ Jesus-Christ ne soit mort que pour les seuls prédestinez, cela sera-t-il aussi condamné, parce que c'est sa doctrine ? Sera-t-il vray dans la Constitution du pape que Von a la liberté de faire le bien et le mal, et cela sera-t-il faux dans Jansenius ? Et par quelle 10 fatalité sera-t-il si malheureux que la vérité devienne hérésie dans son livre? Ne faut-il donc pas confesser qu'il n'est hérétique qu'au cas qu'il soit conforme à c^s erreurs condamnées ; puisque la Constitution du Pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansenius pour juger de ce qu'il est 15 selon le rapport qu'il y aura, et qu'ainsi on résoudra cette question, sçavoir si sa doctrine est hérétique, par cette autre question de fait, sçavoir si elle est conforme au sens naturel de ces Propositio7ts : estant impossible qu'elle ne soit hérétique si elle y est conforme, et qu'elle ne soit catholique si elle y est 20 contraire. Car enfin, puisque selon le Pape et les Evesques les Propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel, il est impossible qu'elles soient condamnées au sens de Jansenius, sinon au cas que le sens de Jansenius soit le mesme que le sens propre et naturel de ces propositions, ce 25 qui est un point de fait.

La question demeure donc toujours dans ce point de fait, sans qu'on puisse en aucune sorte l'en tirer pour la mettre dans le droit. Et ainsi on n'en peut faire une matière d'heresie ; mais vous en pourriez bien faire un prétexte de per- 30 secution, s'il n'y avoit sujet d'espérer qu'il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos interests pour suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de signer, comme vous le souhaittez, que l'on condamne ces Propositions au se7is de Jansenius, sans expliquer ce que c'est que 35 ce sens de Jansenius. Peu de gens sont disposez à signer une confession de foy en blanc. Or ce seroit en signer une, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu'il vous plairoit, puisqu'il vous seroit libre d'interpréter à vostre gré ce que c'est que ce sens de Jansenius qu'on n'auroit pas expliqué. 40 Qu'on l'explique donc auparavant : autrement vous nous

37. Or c'en seroit signer une en blanc, qu'on renipliroit ensuite V.

feriez encore icy un pouvoir prochain abstrahendo ah omni sensu. Vous sçavez que cela ne réussit pas dans le monde. On y haït l'ambiguité, et surtout en matière de foy, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c'est que l'on 5 condamne. Et comment se pourroit-il faire que des Docteurs qui sont persuadez que Jansenius n'a point d'autre sens que celuy de la grâce efïicace consentissent à déclarer qu'ils condamnent sa doctrine sans l'expliquer, puisque dans la créance qu'ils en ont, et dont- on ne les retire point, ce ne

lOseroit autre chose que condamner la grâce efficace, qu'on ne peut condamner sans crime ? Ne seroit-ce donc pas une estrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu s'ils signoient cette condamnation contre leur conscience, ou d'estre traitez

15 d'heretiques s'ils refusoient de le faire ?

Mais tout cela se conduit avec mystère. Toutes vos demarches sont politiques. Il faut que j'explique pourquoy vous n'expliquez pas ce sens de Jansenius. Je n'écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutiles en les

20 découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l'ignorent que, vostre principal interest dans cette dispute estant de relever la grâce suffisante de vostre Molina, vous ne le pouvez faire sans ruiner la grâce efficace, qui est tout opposée. Mais, comme vous la voyez aujourd'huy autorisée à Eome et

25 parmy tous les sçavans de l'Eglise, ne la pouvant combattre en elle-mesme, vous vous estes avisez de l'attaquer, sans qu'on s'en aperçoive, souz le nom de la doctrine de Jansenius. Ainsi, il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansenius sans l'expliquer, et que, pour y réussir,

30 vous ayez fait entendre que sa doctrine n'est point celle de la grâce efficace, afin qu'on croye pouvoir condamner l'une sans l'autre. De là vient que vous essayez aujourd'huy de le persuader à ceux qui n'ont aucune connoissance de cet autheur ; et c'est ce que vous faites encore vous-mesme, mon

35 Père, dans vos Cavilli, p. 27, par ce fin raisonnement : Le Pape a condamné la doctrine de Jansenius. Or le Pape na pas condamné la doctrine de la grâce efficace : donc la doctrine de la grâce efficace est différente de celle de Jansenius. Si cette preuve estoit concluante, on monstreroit de mesme qu'Honor-

40 ius et tous ceux qui le soutiennent sont hérétiques en cette sorte. Le VI Concile a condamné la doctrine d'Honorius. Or le Concile n'a pas condamné la doctrine de l'Eglise : donc

24. vous voyez aujourd'huy C. 28. om. Ainsi , , , Jansenius C .

la doctrine d'Honorius est différente de celle de l'Eglise ; donc tous ceux qui la deffendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien, puisque le Pape n'a condamné que la doctrine des cinq Propositions, qu'on luy a fait entendre estre celle de Jansenius. 5

Mais il n'importe, car vous ne voulez pas vous servir longtemps de ce raisonnement. 11 durera assez, tout foible qu'il est, pour le besoin que vous en avez. Il ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la grâce efficace condamnent Jansenius sans scrupule. Quand 10 cela sera fait, on oubliera bien tost vostre argument, et, les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansenius, vous prendrez l'occasion pour attaquer directement la grâce efficace par cet autre raisonnement bien plus solide, que vous en formerez en son temps : La doctrine 15 de Jansenius, direz- vous, a esté condamnée jyar les souscriptions U7iiverselles de toute l'Eglise. Or cette doctrine est vianifestement celle de la grâce efficace; et vous prouverez cela bien facilement. Doyic la doctrine de la grâce efficace est condamnée par l'aveii mesme de ses défenseurs. 20

Voilà pourquoy vous proposez de signer cette condamnation d'une doctrine sans l'expliquer. Voilà l'avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais, si vos adversaires y résistent, vous tendez un autre piège à leur refus. Car, ayant joint adroitement la question de foy à celle de 25 fait, sans vouloir permettre qu'ils l'en séparent, ny qu'ils signent l'une sans l'autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier partout qu'ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi, quoy qu'ils ne refusent en effet que de reconnoistre que Jansenius ait tenu ces Propositions 30 qu'ils condamnent, ce qui ne peut faire d'heresie, vous direz hardiment qu'ils ont refusé de condamner les Propositions en elles-mesmes, et que c'est là leur hérésie.

Voila le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celuy que vous tirerez de leur con- 35 sentement. De sorte que si on exige ces signatures, ils tomberont toujours dans vos embusches, soit qu'ils signent ou qu'ils ne signent pas ; et vous aurez vostre compte de part ou d'autre : tant vous avez eu d'addresse à mettre les choses en estât de vous estre toujours avantageuses, quelque pente 40 qu'elles puissent prendre.

13. d'attaquer C. 15. ovi, en C 34, 35. tireriez . . . seroit

. . . tireriez C.

Que je vous connois bien, mon Père, et que j'ay de regret de voir que Dieu vous abandonne jusqu'à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! Vostre bonheur est digne de compassion, et ne peut estre envié que 6 par ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur. C'est estre charitable que de traverser celuy que vous recherchez en toute cette conduite, puisque vous ne l'appuyez que sur le mensonge, et que vous ne tendez qu'à faire croire l'une de ces deux faussetez : ou que l'Eglise a condamné la grâce

10 efficace, ou que ceux qui la deffendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.

Il faut donc apprendre à tout le monde et que la grâce efficace n'est pas condamnée par vostre propre aveu, et que personne ne soutient ces erreurs, afin qu'on sçache que ceux

15 qui refuseroient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeast d'eux ne le refusent qu'à cause de la question de fait ; et qu'estant prests à signer celle de foy, ils ne sçauroient estre hérétiques par ce refus, puisqu'enfin il est bien de foy que ces Propositions sont hérétiques, mais qu'il ne sera jamais

20 de foy qu'elles soient de Jansenius. Ils sont sans erreur ; cela sufiit. Peut-estre interpretent-ils Jansenius trop favorablement, mais peut-estre ne l'interpretez-vous pas assez favorablement. Je n'entre pas là dedans. Je sçay au moins que selon vos maximes vous croyez pouvoir sans crime pub-

25 lier qu'il est hérétique contre vostre propre connoissance, au lieu que selon les leurs ils ne pourroient sans crime dire qu'il est catholique, s'ils n'en estoient persuadez. Ils sont donc plus sincères que vous, mon Père : ils ont plus examiné Jansenius que vous ; ils ne sont pas moins intelligens que

30 vous ; ils ne sont donc pas moins croyables que vous. Mais, quoy qu'il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu'il n'est pas nécessaire pour l'estre de dire qu'un autre ne l'est pas, et que sans charger personne d'erreur, c'est assez de s'en décharger soy-mesme.

35 Mon R. P., si vous avez peine a lire cette lettre, pour n'estre pas en assez beau caractère, ne vous en prenez qu'à vous-mesme. On ne me donne pas des privilèges comme à vous. Vous en avez pour combattre jusqu'aux miracles, je n'en ay pas pour me défendre. On court sans cesse les imprimeries. Vous

40 ne me conseilleriez pas vous-mesmes de vous écrire davantage dans cette difficulté. Car c'est un trop grand embarras d'estre réduit à l'impression d'Osnabruk.

1. douleur de voir C. 35. Et dans la copie imprimée à Osnabruk est en

ce lieu ce qui suit. Mon AB ; om. Mon R. P. . . . Osnabruk C.

DIX-HUITIÉME LETÏEE

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