‹ Les lettres provinciales. Edited by H.F. StewartChapitre 58 sur 181 · à croire B. 41. demanderois B · texte numérisé non relu

à croire B. 41. demanderois B

sorte des Religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des Religieux ont traitté la vérité de la sorte. Que s'ils sont irritez non seulement contre les Lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j'avoùeray qu'il se peut faire que leur ressentiment part de quelque zèle, 6 mais peu éclairé ; et alors les passages qui sont icy suffiront pour les éclaircir. Mais, s'ils s'emportent seulement contre les reprehensions, et non pas contre les choses qu'on a reprises, en vérité, mes Pères, je ne m'empescherai jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement abusez et que leur zèle est 10 bien aveugle.

Estrange zèle, qui s'irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent ! Quelle nouvelle charité, qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l'on en fait, et 15 qui ne s'offence point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes estoient en danger d'estre assassinées, s'offenseroient-elles de ce qu'on les avertiroit de l'embusche qu'on leur dresse, et, au lieu de se détourner de leur chemin pour l'éviter, s'amuseroient-elles à se plaindre du peu 20 de charité qu'on auroit eue de découvrir le dessein criminel de ces assassins ? S'irritent-ils lors qu'on leur dit de ne manger pas d'une viande parce qu'elle est empoisonnée, ou de n'aller pas dans une ville par ce qu'il y a de la peste ?

D'où vient donc qu'ils trouvent qu'on manque de charité 26 quand on découvre des maximes nuisibles à la Religion, et qu'ils croyent au contraire qu'on manqueroit de charité de ne pas découvrir les choses nuisibles à leur santé et à leur vie ; sinon parce que l'amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver, et que 30 l'indifférence qu'ils ont pour la vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à sa deffence mais qu'ils voyent mesme avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge ?

Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la Morale que vos Casuites respandent de toutes parts est honteuse et per- 35 nicieuse à l'Eglise ; combien la licence qu'ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée ; combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniastre et violente. Et, s'ils ne jugent qu'il est temps de s'élever contre de tels desordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que 40 le vostre, mes Pères, puisque et vous et eux avez un pareil

5. parte C 15. manifestes et qui ne s'offense point par C 27. charité si ou ne leur découvroit pas les C.

t28 LES LETTRES PROVINCIALES

sujet de craindre cette parole de S. Augustin sur celle de Jesus-Christ dans l'Evangile : Malheur aux aveugles qui conduisent, malheur aux aveugles qui sont condîiits. Vce cœcis ducentihus ! Vœ cœcis sequentibus !

5 Mais, afin que vous n'ayez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ny de les prendre vous mesmes, je vous diray, mes Pères (et je suis honteux de ce que vous m'engagez à vous dire ce que je devrois apprendre de vous), je vous diray donc quelles marques les Pères de l'Eglise nous ont

10 données pour juger si les reprehensions partent d'un esprit de pieté et de charité, ou d'un esprit d'impiété et de haine.

La première de ces règles est que l'esprit de pieté porte tousjours à parler avec vérité et sincérité, au lieu que l'envie et la haine employent le mensonge et la calomnie : Splen-

Ibdentia et vehementia, sed rébus veris, dit S. Augustin. Quiconque se sert du mensonge agit par l'esprit du diable. Il n'y a point de direction d'intention qui puisse rectifier la calomnie ; et, quand il s'agiroit de convertir toute la terre, il ne seroit pas permis de noircir des personnes innocentes ;

20 parce qu'on ne doit pas faire le moindre mal pour en faire réussir le plus grand bien, et qîie la vérité de Dieu n'a pas besoin de nostre mensonge selon l'Escriture. Il est du devoir des défenseurs de la Venté, dit S. Hilaire, de n'avancer que des choses véritables. Aussi, mes Pères, je puis dire devant Dieu

25 qu'il n'y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité, et que j'ay tousjours pris un soin trespartioulier, non seulement de ne pas falsifier, ce qui seroit horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. De sorte que, si j'osois me

30 servir en cette rencontre des paroles du mesme S. Hilaire, je pourrois bien vous dire avec luy : Si nous disons des choses fausses, que nos discours soient tenus pour infâmes ; mais, si nous monstrons que celles que Jioics produisons sont ptibliques et manifestes, ce n'est point sortir de la modestie et de la liberté

35 apostolique de les reprocher.

Mais ce n'est pas assez, mes Pares, de ne dire que des choses véritables, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont véritables ; parce qu'on ne doit raporter que les choses qu'il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pour-

40 roient que blesser sans aporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion. Les médians, dit Saint Augustin, ^er-

24, 37, 38. vrayes 0.

secutent les bons en suivant aveuglement la passwn qui les anime, au lieu que les bons persécutent les viéchans avec une sage discrétion, de viesme que les chirurgiens considèrent ce qu'ils coupent, au lieu que lès meurtriers ne regardent point mï ils frappent. Vous sçavez bien, mes Pères, que je n'ay pas 5 rapporté des maximes de vos auteurs celles qui vous auroient esté les plus sensibles, quoy que j'eusse pu le faire, et mesme sans pécher contre la discrétion ; non plus que de sçavans hommes et tres-catholiques, mes Pères, qui l'ont fait autrefois. Et tous ceux qui ont leu vos auteurs sçavent aussi 10 bien que voua combien en cela je vous ay épargnez ; outre que je n'ay parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier, et je serois fasché d'avoir rien dit des fautes secrettes et personnelles, quelque preuve que j'en eusse. Car je sçay que c'est le propre de la haine et de l'animosité, 15 et qu'on ne doit jamais le faire, à moins qu'il y en ait une nécessité bien pressante pour le bien de l'Eglise. Il est donc visible que je n'ay manqué en aucune sorte à la discrétion dans ce que j'ay esté obligé de dire touchant les maximes de vostre Morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer 20 de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes Pères, est que, quand on est obligé d'user de quelques railleries, l'esprit de pieté porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l'esprit de boufonnerie, d'impiété et 25 d'heresie se rit de ce qu'il y a de plus sacré. Je me suis desja justifié sur ce point. Et on est bien éloigné d'estre exposé à ce vice quand on n'a qu'à parler des opinions que j'ay rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes Pères, pour abréger ces règles, je ne vous diray 30 plus que celle-cy, qui est le principe et la fin de toutes les autres. C'est que l'esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en mesme temps qu'on adresse ses reproches aux hommes. On doit toujours, dit S. Augustin, 35 conserver la charité dans le cceur, lors mesme qu'on est obligé de faire au dehors des choses qui paroissent rudes aux hommes, et de les frapper avec une aspreté dure, mais bienfaisante, leur utilité devant estre préférée d leur satisfaction. Je croy, mes Pères, qu'il n'y a rien dans mes Lettres qui tesmoigne que je 40 n'aye pas eu ce désir pour vous, et ainsi la charité vous oblige

Page 1