LES QUATRE CAVALIERS
Dans une ville de France Toute pleine d'étrangers, Je respirais le silence • Sous les orangers.
Et voilà que près de moi, Sans nain, sans cor et sans page, Blanche et bleue elle passa Dans un équipage.
SOIRS DE PARIS ET d' AILLEURS 205
Et tandis que je rêvais De partir autour du monde.
Quatre cavaliers buvaient De la bière blonde.
Et Tun dit : Pour cette femme J'ai vendu mon anneau d'or Et j'aurais vendu mon âme Et bien plus encor.
Le second dit : Par ma foi, Elle m'aima trois semaines.
Elle me trompait, je crois, Pour un capitaine.
— Ah ! mes amis, regardez.
Dit l'autre, comme elle est belle !
J*ai voulu la poignarder, Couchant avec elle.
Mais elle a ri de ces choses, Car elle joue de la mort Comme elle joue d'une rose Ou d'un louis d on..
Alors j'ai crié : Seigneurs !
Nous nous battrons jusqu'à Taube, Car vous mentez, sur l'honneur :
Intacte est sa robe !
Allons, seigneurs, suivez-moi ; Malgré vos mines superbes Je vous coucherai tous trois Dans les hautes herbes...
Le quatrième cavalier •Était habillé de noir.
Il avait l'air de parler Aux ombres du soir.
SOIRS DE PARIS ET d'aiLLEURS 207
Ah I dit-il, je vous admire De croire et d'aimer si bien.
J'en aurais plus long à dire Si je voulais bien...
Mais toutes les larmes meurent, Les regrets sont superflus !
Je demande, quand je pleure, Un verre de plus !
Avant, je vous ressemblais ; J'aimais Tespoir et la gloire.
Laissons dormir, s'il vous plaît.
Cette vieille histoire.
Aller se battre une fois Pour des propos d'après boire, Et tomber comme une croix Sur la terre noire.
208 SOIRS DE PABIS ET d'aILLEURS
Le visage vers les cieux.
Croyez-moi, c'est chose amère.
Il vaut mieux mourir, monsieur, Pour une chimère...
— Vous êtes mes seuls amis.
Me suis-je alors écrié; Pardonnez cette folie, J'ai souffert, voyez.
Oublions dans un festin Qu'elle est belle et qu'elle existe; Oublions les yeux divins Qui m'ont rendu triste.
Allons-nous en par la ville, Ayant noyé nos ennuis, Dans ces quartiers où défilent Des rondes de nuit.
SOIRS DE PARIS ET d'aILLEURS 2(19
Et dans un bouge, au matin, Si nous rencontrons ensemble Quelque fille aux cheveux teints Et qui lui ressemble,
Laissez-moi m'agenouiller
Comme devant une sœur,
Devant cette chair souillée
Et ce triste cœur ;
Et d'une larme inconnue, Honorer avec tristesse La pauvre idole déchue De ma jeunesse.