‹ Les liaison dangereuses drame en trois actes, mele de chantsChapitre 27 sur 35 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

VALMONT, Madame de TOURVEL, CHAVIGNY.

madame de tolrvel. Pardon, messieurs, si je vous ai quittés ; je n'ai pu triompher des émotions de Cécile; elle est partie tout en larmes.

valmoet. 11 faut laisser faire le ciel.

cravigei. Moi qui crains le pouvoir de ton éloquence, cl qui tiens encore aux plaisirs du monde, je me relire. Madame, vous permettez?

MADAME DE TOURVEL. Rien , je pCDSC , ne s'oppose à ce que vous demeuriez.

cuAvtGEï. Oh! je me sens encore trop

mon (l.i in pour assister aux graves entretiens qui vont sans doute avoir lieu ; veuillez donc agréer mon hommage. ( 1/ fait quelques pus pour s’éloigner après avoir salué, puis il passe entre M m de Tourvel et Valmonl. ) A revoir, Valmont ! n’oublie pas de m'avertir quand tu entreras chez les Capucins!

Air : Vaudeville île l ' apothicaire .

Ver» le ciel lu |»rrn<ls Ion e*sor ;

Je te nuitte , car Dieu t'appelle !

Mai» *SI voulait lutter encor ,

Triorqphc de l'ange rebelle!

Pour te vaincre n épargne rien.

Anrè* le combat vient la gloire.

Adieu!.. . je vais , en bon chrétien f Faire de» vtiux pour ta victoire.

SCÈXE X.

VALMONT, Ma dame DE TOURVEL.

madame de TOURVEL , inquiète et regardant autour d’elle. Seule avec lui !

valmort, à part. Seul avec elle !

madame de tourvel. Monsieur de Yalinont , vous avez désiré me parler ; mais vous permettrez. .. ( Elle appelle.) Julie!..

( Julie entre.)

valmort, h part. Diable !.. Ce n’est pas là mou compte ! ( Haut, tirant des lettres de sa poche.) Ces papiers, madame. ..

madame de tourvel. Ah!., mes lettres!..

( A Julie. ) Julie, portez ces livres dans tnon appartement.

valmort, à part. Je savais bien que je la forcerais de la renvoyer. ( Il remet Us lettres dans sa poche.)

.madame de tourvel, à part. Je n’ai plus rien à craindre de lui!. .. et pourtant je tremble cncorç !

valmort. Eh quoi ! madame , redoutezvous toujonrs celui qui n’a désiré venir ici que pour expier des torts involontaires?

, madame de tourvel. Non !. . Votre sincère repentir. . .

valmort. Mou repentir!... Oui, des fautes bien graves ont mérité votre colère; mais cet amour...

MADAME DE TOURVEL. Monsieur de Val-

mont!

valmort. Oh! je n’en parle, madame, que pour m'accuser devant vous !.. iVf oi , prétendre à un bonheur dont j’étais si peu digne !... non ! . . Four me punir de tous mes torts , le ciel vous a montrée à moi trop tard ! . .

madame de TOUBVEt. Ce n’est pas pour rappeler ce qu’il faut oublier à jamais.

„ valmort. Aussi, je m’accuse... sans espoir! Vous saurez tout!..

madame de tourvbl. Oue va-t-il dire ?

valmort. Cet amour qui vous a paru si Coupable, il estla moindre de mes erreurs.

madame dh TouRVEt. Mais cet amour même, il n’existait pas : ine joindre à vos nombreuses victimes, telle était votre espérance.

valmort. Ou vous a dit cela, et vous l’avez cru!.. . Il en devait être" ainsi , et jo ne me plains pas!.. Je fus si criminel!., j’ai tant de reproches à m’adresser 1 ., ah!

je veux tout vous dire !

madame de TouRVEt. Comment?

valmort. Pour me punir, madame, il faut que je vous fasse un entier aveu.

madame de tourvel. Je ne veux rien savoir.

valmort. Vous connaîtrez combien j’ai mérité cette aversion que je vous ai inspirée, et qui est mon juste châtiment.

madame de tourvel. De l’aversion ! . .

valmort. Ah! il fallait que le Ciel fût bien irrite contre moi pour placer ainsi la haine dans le seul cœur qui pût satisfaire aux besoins du mien.

madame de tourvel. Moi!., de la haine!

valmort. Ne vous en défendez pas!. ;.

j’en ai trop vu les effets.

madame de TOURVEz. Oh! non , non ! valmort. Croyez-vous doneque je puisse tn’y tromper? La haine, l’amour, ne me sont-ils pas connus? Ecoutez-moi ! . . . Je voulais en vain m’étourdir sur l’ennui intérieur dont j’étais accablé ! De là sont venues et mes erreurs et mes folies !.. Et je ne crains pas de le dire, c’est vous, madame, oui c’est vous qui les avez causés!

MADAME DE TOURVEL. Moi ! . .

valmort. Oui , vous seule !. . . Mes inconstantes amours , mes infidélités, mes dédains, mes torts envers tant de femmes, sont votre ouvrage ! C’est vous, madame, qui, à votre insu comme au inien, dirigiez toutes mes actions : vous que j’appelais, madame!. . Ah! qu’il m a fallu faire d’expériences!. . Si je vous disais combien je vous ai cherchée, où je vous ai cherchée;..

Et quand je la trouve enfin cette femme que rêvait mon cœur, elle me hait!.. Mes efforts pour la découvrir, elle me les impute à toril. . Je lui déplais même par les sacrifices que j’ai faits pour la rencontrer, elle, la seule que je puisse aimer véritablement!. . Et pourtant, sans les épreuves qu'elle me reproche, qui m’eût appris qu’il n’est qn'une femme au monde dont l’ame est faite pour la mienne ?

madame de TOunvEL. Ah ! monsieur , ces femmes que vous avez trompées n’ontelles pas entendu aussi ces mêmes pa-i rôles !

valmort, à pari. De la jalousie!...' bon ! (Haut.) Ne profanez pas, ja vous en

prie, l’amour que vous m’aviez inspiré, •el que seule vous pouviez faire naître I • • . N’ajoutez pas au mépris que vous m’avez montré.

madame de tourvel. Ces mots de mé-

Î iris, de haine, d’aversion, pouvez-vous es employer encore?

y al mo ru. Votre défiance , votre effroi...

> madame de tourvel. Je n'en ai plus.

valmont. Maintenant, je le crois ; vous savez que pour moi tout est fini; que cette dernière entrevue vous délivrera pour toujours de ma présence.

MADAME DE TOURVEL. Non ! PluS

calme un jour. . .

valmont. Jamais!... En vous disant adieu, je renonce à tout avenir!... et vous apprendrez bientôt. . .

MADAME DE TOURVEL. Quoi dODC ?

valmont. Ne parlons plus de cela : que vous importe? J ai désiré obtenir de vous le pardon des torts que vous me supposez , afin de poavoir au moins terminer avec quelque tranquillité des jours auxquels je n’attache plat de prix depuis que vous avez refusé de les embellir. .

madame de TouRvst. Mou devoir m’imposait la loi —

valmont. Vous m’avez fui.

madame de TouRVEL. Ce départ était nécessaire.

valmont. Vous m’éloignez , vous me repoussez.

MADAME DE TOURVEL. Il le faut.

valmont. Pour toujours.

MADAME DE TOURVEL. Je le dois.

valmont. Votre fermeté me rend toute la mienne! Eh bien! oui , madame, nous serons séparés!. . . et même plus que vous ne pensez ! Et vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.

madame de tourvel. Valmont, je croyais que la résolution prise par vous.. .

valmont. Elle est l’effet de mon seul désespoir.' Avez-vous donc pn vous y tromper? Mes douleurs, mes combats n’ontils pas laissé sur mon front des traces assez profondes?.. .Vous avez voulu que je fusse malheureux?. . . Je vous prouverai que vous avez réussi au-delà même jlc vos souhaits.

madame de tourvel. Moi ! vouloir votre malheur 1 . . .Vous ne le croyez pas.

valmont. Ah !... vous le savez bien!.. .

il ne peut exister un instant de bonheur pour moi, séparé de vous... haï, méprisé par vous !

madame df. tourvel. Encore !... Ah !...

ne prononcez plus ces mots cruels.' . . .

valaient, se jetant à ses pieds. Écou-

tez!... Etre aimé de vous, c’était la vie pour moi !

AIADAME DE TOURVEL. Valmont!...

valmont, sc levant, cl d'un ton sombre.

Vous le voulez?, . . la mort!. , •

madame de tourvel , aoec effroi. La mort! -, . Mon Dieu, pardonnez-moi ! . , • Valmont . . . vous seul . . .

(Elle fait un pas pour sc rapprocher de lui. ) valmont, à part. Elle vient! * madame dé tourvel , levant les yeux sur le portrait de son mari. Mais , non , non ! ... Jamais !...

( Elle tombe sur un fauteuil S qaurhe. ) valmont , étonné et à part. Eh bien ?...

Ah!... le portrait du mari!... Nous sommes encore trois !... ( Il se rapproche d’elle .) Que vois-je?.. . Ah, je suis bien malheureux! .... J’ai voulu vivre pour votre bonheur, et je l’ai troublé!. .. Je me sacrifie à votre tranquillité , et je la trouble encore ! . . . ( Aoec plus de calme.) Pardon, madame!. . . peu accoutumé aux orages des passions , je sais mal en réprimer les mouvemens !... Si j’ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c’est pour la dernière fois !

MADAME DE TOURVEL. Hélas! . . .

valmont. Oh! calmez-vous!... calmezvous , je vous en conjure.

madame de tourvel. Si voulez que je me calme, soyez vous -môme plus tranquille.

valmont, passant derrière le fauteuil oit elle est assise , et s ’ acheminant vers la porte de gauche. Eh bien , oui !... je vous le promets !... Si l’effort est grand, du moins ne doit-il pas être long !... Adieu , madame !...

madame DE tourÿel , avec effroi. Mais , monsieur de Valmont. . . de grâce!. . .

valmont , d'un air égaré , Ah oui !... je suis venu pour vous rendre vos lettres!...

Ce douloureux sacrifice me reste à faire !... Ne me laissez rien qui puisse affaiblir mon courage!... Tenez!... reprenezles !.. .

( Il se trouve placé de l’autre côté de M™ # de Tourvel, de façon que maintenant elle tourne le dos au portrait. }

madame de tourvel. Oh ! pourquoi cet emportement, ces regards qui m’effraient?

valmont. Que tout soit dit entre nous !...

Dans ces lettres, vous m’assuriez de votre

amitié !... Je vous les rends ! Donnez

ainsi vous-même le signal qui doit à jamais nous séparer !...

madame de touevel. Juste Ciel!....

n’aurez-vous donc pas pitié de moi ? La démarche que vous avez faite aujourd’hui n’est-clle pai volontaire? N’avez- vous

pas approuvé vous-même le parli que j’ai suivi par devoir?

valmokt, s’approchant d’elle. C’est ce parii qui a décidé le mien.

madame de tou n v el , sc levant. Quel est-

il?

valmokt, faisant quelques pas et la forçant à reculer. Le seul qui puisse , en me séparant de vous , mettre un terme à mes peines.

madame de tourvel , reculant vers la droite de l'acteur. Mais , au nom du ciel , répondez !... quel est-il?

valmokt. Ne l’avez-vous pas deviné?

Puis-je conserver une vie qui n’a de prix que par vous ?

MADAME DE TOURVEL. Ah?...

valmokt, avec passion.\ ousne saurez jamais quel était cet amour que vous repoussez. Vous ignorerez jusqu’à quel point vous fûtes adorée, et de combien ce sentiment m’était plus cher que la vie !... Puissent vos jours être fortunés cl tranquilles !...

puissent-ils s'einhellir de tout le bonheur dont vous m avez privé!... Payez au moins ce vœu sincère par un regret , par une larme ; et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible à mon cœur !... Adieu !...

(Il va pour sortir; elle est dans le plus grand trouble, et le retient fortement. )

MADAME DE TOUBVEL, tournant tout-à-fait le dos au portrait. Non ! . . . Ecoulez !...

valmokt. Laissez- moi! . . .

MADAME DE TOUBVEl. VoUS m’éCOUlCrez !... je le veux !

valmont. Il faut vous fuir!.... il le faut!...

MADAME DE TOUBVEL. Non! . . .

valmokt, à ses genoux. Votre amour ou la mort!. . .

madame de toubyel, dans U plus grand désordre. Vivez donc !...

valmokt , avec transport et se levant. V ous m’aimez?. ..

MADAME DE TOUBVEL. Mon Dieu!. . . tu sais si je l’aime !...

( Elle cache sa tête dans ses mains et pleure. )

valmokt. Des larmes ! . . .Mon bonheur fait votre désespoir!. . .

madame de TouavEL. Votre bonheur?...

valmokt. En est-il un semblable ?

madame de toukvel. Heureux ! . . . par moi !... Heureux !...

valmokt. Mille fois plus que je ne puis le dire!

madame de tourvel. Dieu me punira...

mais , je le sens , je ne puis plus supporter la vie qu’en la lui consacrant !...

( Elle se jette sur le fauteuil S droite ; Valmont est À genoux devant elle. La toile tombe. )

Page 1