PARIS ERNEST THORIN, ÉDITEUR
LIBRAIRE DES ÉCOLES FRA.NÇAISES d'aTHÈNBS ET DE ROME DU COLLftOB DE FRANCE ET DE l'ÉCOLB NORMALE SUPÉRIEURE
7, RUE DE MtolCIS, 7
2Ga 1957
L'objet du présent ouvrage est d'étudier la formation territoriale et la constitution intérieure des deux Etats fédéraux qui se développèrent en Grèce pendant les deux derniers siècles de Tindépendance. Les événements dont se compose l'histoire des ligues étolienne et achéenne sont matériellement assez bien connus; mais ils n'ont pas encore été rattachés méthodiquement à l'histoire générale de Grèce. Je voudrais montrer d'une part quelle a été l'importance de la fédération étolienne parmi les Etats grecs, grâce à quel concours de circonstances les Etoliens ont pu soumettre et agréger à leur union tant de peuples de la Grèce centrale et septentrionale; comment, d'autre part, une ligue péloponnésienne groupa, sous le nom commun d'Achéens, tous les Hellènes de la péninsule méridionale. Il sera nécessaire, à cet effet, de reprendre brièvement le récit un peu au delà de l'époque dite « époque des ligues , » car les origines de l'un et l'autre Etat me paraissent plus lointaines , et les causes de leur développement plus complexes qu'on ne les a représentées jusqu'à ce jour. En négligeant de relier cette dernière période de l'histoire grenue aux périodes précédentes qui sont mieux connues, on risque fort d'exagérer l'importance des faits qui la signalèrent et des formations politiques auxquelles se rattachèrent les peuples de la Grèce avant la conquête romaine. On s'expose à croire que les deux grandes fédérations d'Etolie et d'Achaïe vécurent indépendantes jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaine, tandis qu'en réalité, à dater de l'avènement de Philippe V en Macédoine, elles ne jouissent d'une autonomie précaire et apparente
que grâce àrantagonisme des Romains et du puissant successeur d'Antigone Doson (221).
En outre, l'histoire constitutionnelle des deux ligues n'a été que très sommairement étudiée dans les ouvrages contemporains ; les opinions les plus contradictoires ont été exprimées par les historiens qui ont essayé de déterminer le caractère des institutions d*Achaïe et d'Etolie. Cependant, s'il est impossible de composer, à l'aide du témoignage des historiens grecs et grâce aux découvertes épigraphiques, un tableau complet des constitutions fédérales, du moins nous croyons qu'on en peut rétablir les principaux traits. Mais il est nécessaire de ne point confondre dans une étude de ce genre toutes les époques, de ne point réunir, comme on l'a fait trop souvent, des témoignages se rapportant à des périodes très différentes , sinon les conclusions les plus opposées paraissent également vraisemblables : l'un, par exemple, portant de préférence son attention sur les textes qui nous dépeignent l'état des institutions achéennes à l'époque d'Aratus, affirmera avec quelque raison que, dans la ligue péloponnésienne, le gouvernement est de fait aux mains de l'aristocratie, que le stratège, riche et puissant personnage, dispose à son gré des charges publiques; l'autre, donnant une valeur prépondérante aux événements de la période pendant laquelle Philopœmen et Lycortas sont souvent investis de la première magistrature, remarquera que la constitution achéenne est un mélange d'aristocratie et de démocratie, que l'autorité personnelle de Philopœmen ne s'exerce point sans obstacle ni contrôle. Enfin on pourra, en lisant dans Polybe l'histoire des dernières révolutions qui précédèrent la conquête romaine, croire que les démagogues furent maîtres du pouvoir dans l'Etat achéen. Or, depuis la reconstitution de la ligue achéenne jusqu'à la prise de Corinthe par l'armée romaine, les institutions fédérales ne demeurèrent pas immuables ; nous savons qu'à aucune autre époque les révolutions politiques ne furent plus fréquentes, que jamais les luttes sociales ne furent plus vives en Grèce. Donc, en admettant même que la constitution de la ligue achéenne ait conservé la môme forme extérieure pendant un siècle , il faut reconnaître que le sens et le caractère en furent profondément modifiés par des révolutions progressives, et il est également inexact^ à mou avis, de présenter un de ces états successifs et transitoires des institutions achéennes comme leur état définitif et leur régime permanent. A plus forte raison , la ligue étolienne, qui fut , pendant près de deux siècles, libre et forte en Grèce, dut-elle subir l'effet des révolutions et être succès-
sivement gouvernée par différents partis et selon divers principes.
La même remarque nous conduit à penser que ni les Achéens ni les Etoliens ne mirent, pendant tout le cours d'un siècle, leurs forces en Grèce au service d'une même idée, d'un même principe de gouvernement. Si les guerres civiles, les révolutions qui modifièrent le régime intérieur des deux Etats portèrent successivement au pouvoir tantôt un parti, tantôt l'autre, la politique extérieure des gouvernants dut être aussi variable, soit en Etolie, soit dans le Péloponnèse. Il est invraisemblable que les Etoliens se soient présentés de tout temps aux Grecs comme les champions de la démocratie, voire même de la démagogie pure; que les Achéens, au contraire, aient toujours défendu les intérêts de l'aristocratie et demandé l'appui des peuples étrangers qui soutenaient ou feignaient de soutenir la même cause. Par suite, les gueri-es que se firent les deux ligues ne furent point invariablement amenées par l'opposition symétrique de leurs principes de gouvernement intérieur; d'autres causes contribuèrent à faire naître une rivalité qui, d'ailleurs, ne fut point constante. L'intérêt, l'esprit de conquête inspirèrent aussi la politique de cotte époque.
Sans doute, les luttes qui divisent les Etats grecs pendant le dernier siècle de l'indépendance ressemblent beaucoup plus à dos guerres civiles, à des querelles intestines qu'à des guerres étrangères. En lisant dans Polybe le récit des batailles que se livrent Etoliens et Achéens, on n'éprouve point le même sentiment qu'on étudiant, d'après Thucydide, l'histoire de la guerre du Péloponnèse. Les adversaires nous paraissent moins étrangers les uns aux autres; les différences d'origine, de mœurs, nous semblent moins marquées ou même tout à fait effacées. La conquête de la Grèce par Philippe et Alexandre a, en effet, détruit toutes les barrières qui séparaient les peuples de souche hellénique ; enfin, les mœurs se sont adoucies, l'âpreté des haines locales s'est atténuée sans disparaître complètement : tout étranger n'est plus un barbare, et les conquérants macédoniens sont désormais comptés au nombre des Hellènes.
Mais les rivalités d'intérêt ont survécu au patriotisme étroit et égoïste des anciens Grecs, aux traditions religieuses et politiques du vieil esprit local, eïdès que ces rivalités subsistent, dès que l'intérêt demeure en jeu , l'ardeur des querelles intestines et des convoitises sociales ne suffit plus à expliquer la politique extérieure des Etats.
C'est pourquoi il nous a paru difficile d*admettre que l'histoire
des deux ligues étolienne et achéenne puisse être réduite à Thistoire de deux partis opposés, de deux factions ennemies : plusieurs faits contredisent cette interprétation.
Tout d'abord, comme nous l'avons déjà remarqué, la lutte des Etoliens et des Achéens ne fut point constante ni perpétuelle ; en effet, au moment où Ton constate leur antagonisme, la fédération du Nord est déjà en décadence, tandis que celle des peuples péloponnésiens est encore mal formée. En outre, il sera facile de démontrer que bien des causes amenèrent cette rivalité assez passagère, à Texclusion de Pesprit de parti (1).
Rien ne prouve, d'ailleurs, que les révolutions aient suivi dans les deux ligues une marche opposée ; au contraire, le témoignage des historiens anciens , celui de Polybe en particulier , nous porterait à croire que, des deux cotés, le régime politique subit à peu près aux mêmes époques les mêmes modifications. Nous serions donc en présence de deux séries de faits analogues et non contradictoires. Enfin, les constitutions étolienne et achéenne offrent vraiment de trop frappantes analogies pour qu'on suppose que les deux Etats aient été gouvernés suivant des principes absolument différents et par des partis animés Tun contre l'autre d'une hostilité irréconciliable.
Telles sont les trois questions qui seront examinées dans cette étude.
lo Les ligues étolienne et achéenne ne se sont-elles formées que grâce à la réunion des peuples et des villes affiliés au même parti sur tout le territoire de la Grèce? Quelles autres causes ont concouru à leur développement ?
2"* L'histoire des révolutions qu'ont subies ces deux ligues est-elle l'indice d'un état politique et social très différent ? Et l'esprit de parti guida-t-il surtout leur politique étrangère ?
3^ Les institutions des deux groupes de peuples sont-elles assez dissemblables pour nous autoriser à croire que, d'une part la démocratie, de l'autre l'aristocratie, aient été un principe immuable ou dominant de gouvernement ?
Mais, avant d'entrer en matière, j'indiquerai sommairement ce que je dois à mes prédécesseurs, et dans quelle mesure j'ai essayé de compléter leur œuvre et de modifier leurs conclusions.
(1) Pour rendre cette démonstration plus frappante , nous exposerons séparément l'histoire du développement territorial de chacune des deux ligues, au risque de répéter quelquefois, dans l'un et Tautre récit, les mêmes faits.
C'est aux érudits du dix-septième siècle que revient Thonneur d'avoir abordé Tétude de cette période si confuse et si mal connue de l'histoire grecque. Us publièrent des ouvrages qui peuvent être rattachés à deux genres très différents ; d'une part, des recueils de textes tirés des auteurs anciens ; de l'autre, des discours, des dissertations, des commentaii*es (1).
Mais^ au-dix-huitième siècle surtout, les lettrés, les publicisteSi les philanthropes se passionnèrent pour l'histoire des républiques fédératives de l'antiquité. Il est aisé de comprendre la raison de cet enthousiasme qui s'inspira rarement de l'amour de la science : on voulut chercher dans le passé des exemples de fédérations semblables ou analogues à celle des Etats-Unis d'Amérique. Les philosophes réformateurs se mirent aussi en quête d'exemples antiques qui pussent leur servir d'arguments et- donner quelque crédit aux théories nouvelles. Quand la Révolution française éclata, les comparaisons et les rapprochements entre des événements et des sociétés d'époques très différentes devinrent plus que jamais à la mode.
La science ne gagna rien, comme on devait le prévoir, à cet empressement intéressé. L'un dissertait avec l'espoir de démontrer que Washington, premier président de la Fédération américaine, devait être comparé à Aratus, fondateur de la seconde ligue achéenne ; l'autre reconnaissait dans Franklin ou John Adams le caractère de l'Arcadien Philipœmen ; enfin rien ne paraissait plus naturel que de comparer la civilisation des Grecs avant Périclès à celle des Peaux-Rouges d'Amérique (2). M. de Tocqueville a caractérisé la « politique abstraite et littéraire » qui est répandue à doses inégales dans tous les ouvrages de la fin du dixhuitième siècle : « Il n'y en a aucun, depuis le lourd traité
(1) Godefroj, De catms interitûs reipublicx AcfuBwrtan oratio. Genève, 1641. ^ Schoock, Achaia vêtus. Utrecht, 1864. — Prasch, Âsiertio reipublica ÂcfuBonm. Ratisbonne, 1686.
(2) Cf. par exemple : Sainte-Croix , Des anciens gouvernements fidératifs et de la législation de la Crète. Paris , 1799 , p. 6. « La peinture fidèle que Thucydide nous a laissée des mœurs des anciens habitants de la Grèce est entièrement semblable à ce que nous savons des sauvages de l'Amérique. » P. 9-10, (à propos du prytanée) : « Les sauvages américains ont le même usage, j*
jusqu'à la chanson , qui n'en contienne un peu. Il n'est question que de principes, de contre-forces et de contre-poids (1). » I^a remarque s'applique surtout avec justesse aux écrivains de ce temps, érudits et autres, qui ont étudié l'histoire et les institutions des républiques fédérales de la Grèce. Au lieu de rechercher dans les historiens anciens des textes qui mettent en relief les faits et les personnages, ils ne sont préoccupés que de donner un exemple à l'appui de leurs principes abstraits, que d'établir un parallèle entre leurs héros contemporains et les grands hommes de l'antiquité.
Montesquieu ne s'était point longtemps -arrêté, dans VEsprit des lois^ à l'étude des ligues grecques ; il avait seulement essayé de déterminer le rôle et le caractère du conseil des Amphictyons (2). I.e savant Fréret avait publié un traité sur Vorigine et l'ancienne histoire des premiers habitants de la Grèce, œuvre d'érudition presque exempte de la philosophie déclamatoire de son siècle (3).
On n'en saurait dire autant des travaux historiques de l'abbé de Mably (4). Ce lettré, convaincu que les événements de l'histoire grecque tout entière sont parfaitement connus, ne se soucie que de moraliser, et, comme les derniers siècles de l'indépendance hellénique lui offrent a une abondante moisson de réflexions » nouvelles et également utiles à la morale et à la politique (5), » il en interprète les faits et en dépeint les personnages à sa manière. Ainsi, il raconte la naissance et le développement de la ligue achéenne en une sorte d'idylle politique qui rappelle certains passages du Télémaque : « Les Achéens ne voulaient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre redoutables par leurs exploits; ils n'aspiraient qu'à un bonheur obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. Leur sénat fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort (6). «
Je ne pense pas, avec l'historien anglais Freeman, que la phi-
(1) Vkncitn régime et la Révolution, liv. III, chap. i, p. 204.
(2) Esprit des Lois, liv. XXIX, cbap. v. « Amphictyon veut qu'on ne détruise jamais les villes grecques, et sa loi ouvre la porte à la destruction des villes, n
(3) Cf., dans Sainte-Croix , 1787, Supplément aux œuvres de Fréret, Premt^e étude sur la nature de la Confédération Amphictyonique. Sainte-Croix examine Ja thèse de Frcret exprimée par la formule suivante : « Il n'y eut jamais de véritable gouvernement fédêratif avant la ligue achéenne. »
(4) Observations sur Vhistoire de la Grèce ^ 1794-1795.
(5) Ibid,, Introd., p. 5.
(6) Ibid,, p. 218.
losophie historique de Mably ait toujours exclu Térudition et la connaissance exacte des textes anciens les plus importants (1). Mais Tesprit critique lui fait défaut ; on trouve cités et traduits sans distiction dans ses œuvres les témoignages les plus contraires de Plularque et de Polybe.
En outre , Mably ne parle que très brièvement du rôle des Etoliens en Grèce et ne cite quelques-unes de leurs institutions que pour mieux montrer par contraste Texcellence des lois achéennes. Plein de cette pensée, il s'évertue à chercher, entre les deux confédérations, des différences profondes ; et il est amené à méconnaître cette vérité historique , qu'à aucune autre époque peut-ôtre les divers Etats de la Grèce proprement dite n'ont offert tant de . points de ressemblance et de termes de comparaison.
Son contemporain Sainte-Croix , sans échapper à l'entraînement des passions du siècle, a du moins laissé une œuvre pleine de vrai savoir, composée avec une méthode irréprochable, et qui reste encore, à mon avis, le fondement de toute étude sur les gouvernements fédératifs de l'antiquité grecque (2). Il avoue luimême que le bonheur du genre humain l'intéresse autant que la vérité historique; il s'efforce de « mériter l'attention des véritables philosophes , » et caresse surtout « l'espoir que ses observa- » tiens auront pu être de quelque utilité à l'Amérique septentrio- » nale (3). » Mais toutes ces préoccupations ne l'ont point empêché de contrôler les uns par les autres les témoignages des écrivains anciens qu'il reproche à Mably de connaître imparfaitement. Bref, la science de Sainte-Croix est une science originale et de première main ; et s'il compte que la morale et la politique contemporaine pourront profiter du résultat de ses recherches, au
(1) Preeman, History of Fédéral govemment from the fovndation of the Achaian League to the disruption of the Vnited States , vol. I, gênerai introduction , History of the Greek Fédération», 1803, p. 319. m L'étude de Mably sur la ligue achéenne est écrite dans le style des savants français du dix-buitième siècle. l\ est à peine besoin dédire ce qu'elle parait à la lumière de la science anglaise et allemande du siècle présent. »
(*2) La doctrine de Sainte-Croix est exposée dans plusieurs ouvrages. En 1787, il publia, comme supplément aux œuvres de Fréret, une Première étude iur la nature de la confédération amphictyonique. En 1793, ses lectures occupèrent souvent du même sujet les dernières séance.s de l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Six ans plus tard , il réunit toutes ses études antérieures en un seul volume intitulé : Des ancieru gouvernements fédératifs et de la législation de la Crète. Paris, 1799.
(3) Sainte-Croix, t6û2., p. 6, et Préface, p. ix.
moins a-t-il été « amené à ce résultat uniquement par les faits (1). »
Aussi l'histoire grecque, et en particulier Thistoire des confédérations grecques, doit-elle beaucoup à Sainte-Croix. Le premier, il a fait remarquer qu'il convenait de rechercher Torigine de la seconde ligue achéenne et les antécédents de Funion péloponnésienne, non dans l'histoire des villes d'Achaïe, mais dans celle de Tancienne ligue arcadienne ; il montre qu'en réalité, TArcadie joue de tout temps, dans la Confédération, un rôle prépondérant, que le plus grand nombre des hommes d'Etat achéens est fourni par cette région (2). A lui revient aussi l'honneur d'avoir critiqué , timidement il est vrai , le témoignage de Polybe sur l'histoire d'Etolie. Il s'étonne que l'historien achéen reproche d'une part aux ennemis de sa patrie leur goût du lUxe, et rende ailleurs justice à leurs vertus guerrières (3). Enfin, sans étudier en détail les institutions des Etoliens, il pressent que leur gouvernement ressemblait, par plus d'un point, à celui des Achéens (4), et ne comprend plus dès lors comment Polybe les proclame si souvent rebelles à toute loi. Le mérite de Sainte-Croix a été beaucoup trop rabaissé par M. Freeman, qui le place injustement à côté de Mably (5). Sainte-Croix est un vrai savant, aussi dégagé qu'il était possible des passions de son temps, quoique encore quelque peu imbu des principes des philanthropes, des économistes et des philosophes. On ne peut lui refuser un grand sens critique , de la finesse , de la science sans apparat , une méthode excellente qui donne aux faits leur place et leur valeur sans les réunir en compilation inutile (6). Le premier, il a recherché d'une manière vraiment scientifique , d'après les sources , les origines du gouvernement fédéral en Grèce : ce n'est pas un médiocre service rendu à l'histoire ancienne. Nous rencontrerons, après lui , des ouvriers de détail, patients et ingénieux, à l'époque de la renaissance des sciences philologiques en Allemagne. 11 m'a semblé que, malgré les progrès incontestables qui leur sont dus, le livre de Sainte-Croix conservait tout son intérêt.
(1) Sainte-Croix, t6ùl., Préface, p. ix.
(2) Ibid., p. 160.
(3) Ibid,, p. 204. 205.
(4) I6id., p. Î05.
(5) Freeman, déjà cité, p. 319.
(6) V Article IV eai un modèle de discussion scientifique. L'auteur recherche si u la glande assemblée amphictyonique fut réellenent la diète générale des différents peuples de la Grèce. » Et ses conclusions sont définitives.
U n'est besoin de citer que pour mémoire les publicistes Hamilton et Madison qui ont collaboré à la rédation du Federalist. M. Freeman a analysé et apprécié dans son grand ouvrage leurs principaux articles (1). L'historien anglais les loue d'avoir deviné par sagacité le caractère des Fédérations grecques , en profitant des leçons que l'expérience leur mettait sous les yeux dans les Etats-Unis d'Amérique, et comparé deux civilisations absolument originales et différentes que séparent vingt siècles. Cette disposition d'esprit a malheureusement poussé Hamilton et Madison à juger les anciens Grecs au nom des idées et des doctrines modernes, et rendu leur sagacité inutile, sinon très nuisible. Ajoutons qu'ils paraissent tous deux n'avoir connu Polybe qu'à travei'S les écrits de l'abbé de Mably (2).
Dans notre siècle, la philologie allemande a produit un grand nombre d'études générales et spéciales sur l'histoire et les institutions des ligues grecques. Tittmann (3) est le premier qui ait donné, très brièvement il est vrai, une analyse des documents qui peuvent servir à pénétrer le sens de la constitution étolienne; il a montré avec quelle réserve on devait admettre le témoignage de Polybe en cette matière , toutes les fois qu'à l'exposition des faits est joint un jugement. Sa chronologie et son récit historique sont empruntés en grande partie à l'ouvrage de Drumann (4) , publié quelques années plus tôt. Le professeur Lucas développa les observations de Tittmann sur l'autorité du témoignage de Polybe ; son livre est le premier essai systématique de critique des historiens de la ligue étolienne (5) : faisant ressortir clairement l'exagération des reproches de Polybe à l'adresse de la confédération rivale de sa patrie ^ il dépassa lui-même la mesure dans le sens contraire et composa une sorte de panégyrique passionné des Etoliens. Merleker, avec plus de modération , prit parti pour
(1) En particulier dans les premiers chapitres, où l'auteur examine en quoi consiste le gouvernement fédéral.
(2) Cf. le n^ 18 du Federalist, articles de Hamilton et Harrison. M. Freeman avoue sans hésiter que ces publicistes ont connu très imparfaitement les textes anciens.
(3) F.-W. Tittmann. Darstellung der griechischen Staatsverfasmngen, Leipzig, 1822, p. 721 à 728.
(4) W. Drumann, Ideen zur Geschichte des Verfalls der griechischen Staaten, Berlin. 1815. — Cet ouvrage renferme très peu d'idées générales, bien que son titre l'annonce : c'est trop souvent une traduction commentée de Poljrbe et de Plutarque.
(5) Chr. Lucas. Veber Folybius Darstellung des £tolischen Bnndes, 1827,
Polybe et la ligue achéenne dont il prépara plutôt qu*il n'écrivit rhistoire ; ses trois livres d'Âchaiques ne sont trop souvent qu'une traduction ou une paraphrase latine de Plutarque, de Polybe , de Pausanias et de tous les auteurs anciens qui ont parlé de l*ÎVchaïe, des Achéens, et non seulement de la ligue achéenne. On lui doit aussi une liste chronologique des stratèges de la même confédération (1).
Après cette étrange querelle soulevée par Lucas , et que nous avons peine à comprendre aujourd'hui, on crut, en présence de tant d'aigres contradictions, qu'il était impossible d'arriver à une connaissance suffisante de l'histoire constitutionnelle et à une conclusion raisonnée sur le sens des institutions fédérales de la Grèce : l'attention fut reportée sur la simple chronologie et l'étude matérielle dos faits. Dans cette période de paix scientifique , parurent en Allemagne deux histoires, ou plutôt deux catalogues historiques et recueils des textes anciens, l'un général et comprenant tous les témoignages relatifs aux événements du dernier siècle de l'indépendance grecque (2); l'autre, nous instruisant des destinées de l'Etolie depuis Homère jusqu'à la conquête romaine, ne laissant de côté aucun mythe, aucune légende, aucune allusion furtive d'historien ou de poète (3). Cependant , l'auteur du second ouvrage, Brandstàter, dans le trop court chapitre qu'il consacre à l'étude des lois fédérales de l'Etolie , reprend pour son compte les violentes attaques de Lucas contre l'autorité de Polybe (4), tandis que Schorn s'abstient scrupuleusement de tout jugement inutile.
Le livre de E. Wahner Sur les origines et les institutions de la ligue achéenne , quoique renfermant seulement un très bref résumé de l'histoire et un exposé sommaire de la constitution achéenne, marque un grand progrès de méthode sur les œuvres
(1) Merleker, IHe Geschichti des Etoliscf^Achaischen Bundesgenossen Krieges. Kônigsberg, 1831, et surtout : Achaicorum libri tret. Darmstadt, 1837. — Cf. p. 282 : « Lucas.. .. videtur nimiùm torsisse, ut vel ab omni prorsiis macula puros redderet iËtolos , velut heroes suos. »
(2) Schorn , GeachichU Grieehenlands von der Entstehung des Mtolischen und AchdiS" chen Bundes bis auf die Zersiânmg Korinth*s. Bonn , 1833.
(3) F.-Â. Brandstàter, Gesckichte des Mtolischen Landes, Volkes und Bundes
(nebst einer historiographisehen Abhandlung ûber Polybius). Berlin, 1844.
(4) On sent particulièrement l'influence de Lucas dans les passages suivants, p. 257-258 : « In wie fern sind die iËtoler und ihre Geschichte von Polybius parteiisch und Ungerecht behandelt worden. » P. 260-268 : « Gehàssigkeiten gegen die iEtoler. » P. 279 et suiv. : « Politik des iEtolischen Bundes nach Poljbius. »
précédentes de Térudition allemande. Nous aurons plusieurs fois l'occasion d'en discuter les opinions dans le cours de notre étude (1).
L'historien anglais M. Freeman se rattache à l'école philologique allemande par sa vaste et consciencieuse érudition et rappelle aussi les publicistes et les philosophes du siècle dernier en ce que, non content d'établir la vérité historique, il croit néces- .saire de juj^er les hommes et les institutions de l'antiquité grecque au nom de nos idées et de nos doctrines politiques. Son œuvre est moitié d'un érudit, moitié d'un doctrinaire (2).
Pourlui, les savants du continent européen, « continental scholars, » sont incapables ou peu capables de comprendre l'essence du vrai gouvernement fédéral, parce qu'ils n'ont point, comme les Anglo-Saxons, la pratique et Texpcrience du régime parlementaire : la science de la politique contemporaine lui semble la condition indispensable de toute étude des démocraties fédératives de l'antiquité. Aussi , l'auteur ne ménage-t-il pas ses railleries aux a French students » Mably et Sainte-Croix (3); c'est une injustice à l'égard de ces deux écrivains qui ont précisément commis nombre d'erreurs pour s'être trop inspirés et pénétrés , dans des ouvrages relatifs à la Grèce , do l'Amérique et de ses publicistes , de l'Angleterre et de la philosophie politique de Locke et de Harrington (4). Si M. Freeman eût connu une Etude sur la conquête de la Grèce par les Romains , publiée en France cinq ans avant son ouvrage , il eût été sans doute plus indulgent pour la science de notre pays (5) et plus porté à croire que la simple et profonde connaissance des textes originaux vaut bien , pour un historien de la Grèce, les inspirations de la politique actuelle. Il me semble, au contraire, que la science, d'ailleura si sûre de
(1) Wahoer. de Aclueoftan fœderis origine atque in$tituti$. Berlin el Glogau, 1864.
(2) Cf. surtout les premiers chapitres dans lesquels l'auteur s'arrôte longuement à une discussion sur le meilleur principe de gouvernement fédératif.
(3) Môme ouvrage, p. 319.
(4) Sainte-Croix (ouv. cit., p. 160 et suiv.) examinant la 'constitution de la ligue arcadienne, discute, d'après les principes de Harrington et de Locke, Tessence de ce gouvernement représentatif.
(5) Fustel de Conlanges, Etude $ur la conquête de la Grèce par Us Romatiu. Amiens, 1858. — M. Freeman affirme, par exem{)le, que les Anglais, grâce à leur habitude du gouvernement représentatif, peuvent comprendre mieux que les « continental scholars » comment la ligue achcenne, démocratique d'apparence a été souvent gouvernée par une aristocratie. Or c'est Ik précisément une partie essentielle de la démonstration de M. Fustel de Coulanges (cf. chap. III : Une ligue arUtocratiqvê et une ligue démocratique).
rbistoriei) anglais eût beaucoup gagné à s'isoler dans l'antiquité, à se dégager des idées et des comparaisons empruntées à notre civilisation (1). Il applique, en somme, dans son ouvrage une méthode dogmatique qui conviendrait mieux à la philosophie qu'à l'histoire. Après avoir posé a priori les principes du vrai gouvernement fédéral , il a examiné si les ligues grecques se rapprochaient de son modèle idéal de confédération (2). Que les institutions achéennes et étoliennes se soient sensiblement modifiées dans l'espace de deux siècles , peu importe : que les révolutions , si fréquentes depuis la mort d'Alexandre jusqu'à la conquête romaine, aient transformé Torganisation fédérale, les idées et la condition matéiielle de la société grecque , les rapports des cités entre elles, il n'importe pas davantage : ce sont là des faits dont M. Freeman tient peu de compte.
Dès lors, en vertu de ses principes mêmes , il lui était difficile de rester impartial : les actions , les institutions des Etoliens et des Achéens ne sont plus seulement étudiées , mais jugées, louées ou condamnées. Un souci moral pousse constamment M. Freeman à se prononcer au nom de ses préférences personnelles : c'est ainsi que toutes les entreprises de la ligue étolienne sont expliquées par l'amour naturel du pillage et les instincts féroces de ce peuple grec (3) : les conquêtes et les annexions du même Etat rappellent à l'auteur ses griefs contre la politique contemporaine et l'entraînent à des comparaisons et à des allusions d'une jus-
Ci) Cf. la conclusion d'une comparaison entre les ligues achëenne et étolienne , p. 348 : « TËtôlie ressemble à la Suisse par ses plus graves défauts, l'Achaïe à l'Amérique par ses plus grandes qualités. » M. Freeman reproduit ici, sans le savoir, une comparaison de Mably très justement critiquée par Sainte-Croix (p. 108) comme peu concluante : « La distinction essentielle d'associés et de confédérés admise par les Suisses n'a jamais été connue des Grecs. On ne trouve nulle part le modèle de la confédération helvétique , assez compliquée pour exiger une étude particulière. »
(2) La composition mémo de l'ouvrage le montre clairement : la première partie est une étude et une appréciation dogmatiques des institutions fédérales de la Grèce ; la seconde partie , bien distincte , est un répertoire de faits , un long récit. Parfois les événements, loin de guider le jugement de l'auteur, — car M. Freeman Juge toujours , — sont déclarés vraisemblables ou invraisemblables, selon qu'ils confirment ou contredisent ses principes et sa conception purement idéale du meilleur gouvernement dans les Etats fédéraux.
(3) Cf. p. 342 : « Les annexions faites par l'Achaïe furent au moins faites aux termes d'une parfaite égalité; les annexions de l'Ëtolie ne furent, dans bien des cas , que des conquêtes de la force brutale. « Que furent donc les annexions de Sparte et de Messène après les exécutions capitales et les expulsions ordonnéM par la ligue?
tesseet d'une utilité douteuses (1). Sous le bénéfice de ces réserves, l'ouvrage de M. Freeman doit être regardé comme le plus grand travail de généralisation sur les gouvernements fédéraux de la Grèce qui existe jusqu'à ce jour : son histoire du développement territorial delà ligue achéenne est presque complète, bien qu'elle doive, à notre avis, être présentée d'une manière toute différente ; au moins les documents et les textes sont-ils toujours interprétés avec ordre et méthode , et le récit , d'une clarté parfaite qui u*exdut pas les recherches , peut-il toujours être suivi aisément. Les chapitres traitant de l'histoire d'Etolie sont moins complets , et l'exposé des institutions de l'une et l'autre ligue très restreint (2).
Au reste, des critiques analogues à celles qui précèdent ont été déjà adressées à l'œuvre de M. Freeman par l'éminent professeur de Bâle, M. Yischer. J'aurai souvent à citer les opinions de cet écrivain qui a consacré à l'histoire fédérale de Grèce deux articles courts mais importants, l'un critique à l'adresse de VHistory of Fédéral government f l'autre dogmatique. Il s'est appliqué surtout à rechercher les plus lointaines origines des ligues en Grèce et la nature des rapports qui existaient entre le pouvoir central et chacun des Etats fédérés du Péloponnèse (3).
Remarquons que , dans aucun des ouvrages qui précèdent , l'histoire fédérale n'est rattachée à l'histoire plus vaste de l'hellénisme : on ne donne pas aux ligues étolienue et achéenne leur place relative parmi les Etats qui se sont formés en Grèce au second et au troisième siècle; de même, on n'explique pas en quoi l'esprit public, le patriotisme des Grecs s'est modifié à cette épo-
(t) Cf., p. 60, une curieuse comparaison entre les massacres de Corcyre et la Révolution française. Bien entendu, cette comparaison est suivie d'un éloge de l'Angleterre qui n'aurait, au dire de M. Freeman, jamais connu les excès révolutionnaires.
Cf., p. 350 et 351, notes, une protestation indignée de M. Freeman contre le nom de « finisse française m donné à une partie du territoire helvétique, et une comparaison entre les annexions étoliennes et la réunion à la France de Mulhouse. Ailleurs, les conquêtes étoliennes lui rappellent la cession de la Savoie et du comté de Nice à notre pays. Singuliers arguments dont l'emploi étonne un peu dans des chapitres d'histoire ancienne I Mais M. Freeman nous a avertis que l'étude de la politique moderne donnait un grand avantage aux historiens anglais sur leurs confrères du continent. On nous permettra d'en douter.
(ï) Aussi restreindrons-nous considérablement, dans noti*e étude, le récit de l'histoire de la ligue achéenne.
(3) Wilhem Vischer, KUine SchrifUn, t. I. 1877, p. 308 à 381 : Ueber dU BUdwng von Siaaten und Biinden oder Centralisation und Fœderation im alten Griechenlandf •t 534 à iSl , un article critique sur ÏHistory of fideral Government,
que, comment leur état social s'est aussi transformé sous l'influence de révolutions d'un caractère général ou particulier. Bref, les travaux dont nous avons donné plus haut l'analyse sont incomplets , soit parce qu'ils ne traitent que de l'histoire matérielle des Etoliens et des Achéens et négligent de montrer l'influence des événements sur les institutions ou des révolutions sur la politique même de ces peuples, soit parce qu'ils isolent trop ces deux fédérations des autres puissances contemporaines.
Cette grave lacune a été comblée par l'étude de notre maître , M. Fustel de Coulanges , Sur la conquête de la Grèce par les Ro^ mains. Il a montré comment il fallait associer l'histoire des discordes intestines des Grecs à celle de leur asservissement par l'étranger, et découvert les causes de la rapide décadence d'Etats encore forts et bien armés (1). On comprendra que, malgré quelques divergences d'opinion , je m'abstienne déjuger ici cet ouvrage d'un homme auquel je dois tant.
L'impulsion était donnée à ces recherches d'un genre nouveau ; désormais l'attention des historiens se porte vers l'histoire intérieure de la Grèce à « l'époque des ligues. » En 1869, M. Vasiliefski examine les efi'ets de La réforme politique et du mouvement social dans la Grèce antique pendant la période de sa chute (2). Il détermine avec une grande sagacité les causes de la rivalité de Sparte et de la ligue achéenne au temps de Cléomène , montrant la décadence de la puissance laconienne depuis l'hégémonie d'Alexandre , décadence à la fois matérielle et morale (3). Un des chapitres de son livre est spécialement consacré à l'étude de la constitution achéenne (4). Le même esprit a inspiré deux Histoires de la Grèce sous la domination romaine, publiées l'une en Allemagne par F. Hertzberg (5), l'autre en France
(1) Cf. Conclusion : « Nous nous sommes proposé de rechercher comment la Grèce fut conquise par les Romains. Nous n'ignorons pas que bien des causes de toute nature ont concouru h l'achèvement de cette œuvre. Mais nous avons cru trouver la plus générale chez les Grecs eux-mêmes. » P. 103.
(2) Vasiliefki , La Réforme politique et le mouvement sodal dans la Grèce antique pendant la période de sa chute. Saint-Pétersbourg, 1869. — Nous avons pu prendre connaissance de cet important ouvrage, écrit dans une langue que nous ignorons, grâce à l'obligeant concours de M. Latichew, professeur et membre de l'Ecole russe d'Athènes. Nous ne saurions assez le remercier ici de ce service.
(3)i6id., chap. III.
(i) Ibid., chap. V.
(5) G. -F. Hertzberg , die Geschichte Griechenlands unter der Berrschaft der Rômer. Halle, 186G, première partie, De Flaminious à Auguste.
par M. Petit de Jalleville (1). Tous deux , dans les pages d'introtroduction où est rapporté le récit de la conquête, marquent à la fois rinfluence de Tintervention étrangère et celle des discordes intestines sur Tasservissement des Grecs. Mais l'écrivain français fait plus grande la part des révolutions intérieures et de l'esprit de parti dans cette œuvre commune. Pour lui, Thostilité des ligues achéenne et étolienne, l'une aristocratique, l'autre appuyée partout sur la démagogie , est le fait dominant de cette époque. Je crois qu'il y a quelque exagération à simplifier ainsi les événements et m'efforcerai de la démontrer : la Grèce était divisée , mais ne l'était point avec une telle symétrie. Au reste , M. Petit de Julleville sent vivement la difficulté , et avoue qu'au premier abord on ne peut constater une opposition notable entre les constitutions des deux Etats (2).
Ainsi, d'un côté, l'histoire matérielle et chronologique des fédérations achéenne et étolienne n'est connue que par fragments , ou , si les faits qui la composent ont été , pour certaines périodes , exactement et complètement rapportés , ils ont été trop souvent isolés de l'histoire générale du monde grec, c'est-à-dire privés de leur explication naturelle. D'autre part, des institutions, dont le sens est parfois si difficile à saisir, faute de documents concluants, ont été rarement étudiées dans leur ensemble. Nous essayons de compléter sur ces deux points l'œuvre déjà considérable de nos maîtres et devanciers. Dans le récit des événements qui ont amené la formation des deux grandes ligues helléniques et réuni dos peuples de même race longtemps constitués en Etats
(1) Petit de Julleville, Histoire de la Grèce sous la domination romaine, Paris, Thorin, 1875.
(2) Page 14 : a Rien ne parait d'abord plus semblable que les constitutions des deux ligues. Mais rien n'était plus différent que leur action, tant un peuple est ce que le font ses mœurs, et non ce qu'indiquent ses lois. » M. Petit de Julleville explique la prépondérance de l'aristocratie en A.chaïe par ce fait, contestable d'ailleurs , que les rancunes politiques et les haines sociales n'étaient point vives chez ce peuple comme chez les autres Grecs (p. 12). Mais, le fait même fût-il attesté par les textes et prouvé , on n'en peut rien induire touchant la nature du gouvernement fédéral , car la ligue achéenne n'est point l'Âchaïe ; les villes proprement achéennes ne sont, à l'époque même d'Aratus et d^s ra>ljonction de Sicyone, qu'une petite partie de la confédération. Il faudrait mener à bien la même démonstration en l'appliquant à l'Arcadie, à l'ArgoIide, à la Messénie, etc., etc. ; or c'est impossible. Le témoignage des historiens grecs, de Polybe en particulier, prouve que les discordes intestines firent leur œuvre dans le Péloponnèse comme ailleurs ; les mêmes partis s'y formèrent. El M. Petit de Julleville le reconnaît, puisqu'il nous représente la ligue achéenne comme le groupement de toutes les villes affiliées au parti aristocratique.
séparés , nous marquerons les causes les plus générales qui ont favorisé ce développement historique , et replacerons , à chaque époque importante, l'histoire particulière des Achéens et des Etoliens dans celle de Thellénisme. Pour l'étude des institutions , nous nous bornerons à classer et à interpréter, à Taide de comparaisons et de rapprochements empruntés exclusivement à des faits du même ordre, les trop rares témoignages que nous a laissés Tantiquité. Nous mettrons aussi à profit les documents épigraphiques les plus instructifs (1).
(\) Les renvois sont indiqués d'après les éditions suivantes : Polybc. Didot, 1859; Tite-Live, Madvig. 1863; Plutarque, Didot, 1846; Pausanias, Schubart et Walz, 18)8; Strabon, Didot, 1853; Diodore, Oidot : Arrien, idem.