I. Paris, F. Alcan, a^ édition
Restons fidèles aux vieilles traditions! « C'est dans « les vieux cadres travaillés et sculptés par toutes les « générations passées qu'on doit placer les faits nou- (( veaux découverts par la génération actuelle. Il ne a faut pas que nous oubliions jamais la pyramide des (( siècles écoulés au sommet de laquelle nous sommes « hissés et du haut de laquelle nous voyons ainsi mieux (( et plus loin que nos devanciers. » (Préambule, p. 1 1 .) — Traduction libre : Stahl avait imaginé le plilogistique qui était absurde. Lavoisier a découvert l'oxygène qui en a démontré l'absurdité : croyons à l'oxygène, mais conservons le plilogistique qui nous le fera mieux comprendre I
Et voyez la force des comparaisons 1 II a suf& de représenter sous forme d'une pyramide l'accumulation des erreurs ancestrales, pour conclure avec un semblant de logique que le passé éclaire l'avenir. Mais le passé est bien plutôt un bourbier dans lequel la tradition nous enfouit et nous étouffe. La science ne marche qu'en détruisant sans pitié. « La vérité d'aujourd'hui, n'est-ce pas l'erreur de demain ? » s'écrie Ibsen. Considérons comme provisoires les vérités que nous acquérons et n'attribuons pas aux conquêtes de nos prédécesseurs une éternité qu'elles ne méritent peut-être pas.
La biologie, dit M. Grasset, laisse et laissera toujours en dehors d'elle bien des questions qu'elle ne peut connaître, mais qui n'en existent pas moins et ne sont pas pour cela inconnaissables (p. 7)... Il n'y a pas de science unique qui contienne toutes les autres, pas plus la biologie que les autres (p. 8)... La biologie a des limites; il y a des choses qui ne sont pas de sa compétence, qu'elle ignorera éternellement parce qu'elles sont autres ; ces choses sont cependant connaissables pour l'homme par d'autres méthodes, d'autres voies intellectuelles; elles sont l'objet d'autres sciences (p. 10).
Il y a autre chose ! voilà ce que veut démontrer M. Grasset.
La biologie est, dil-il en commençant, la science de la vie et des êtres vivants. Il est donc bien nécessaire qu'il y ait, en dehors d'elle, la science des êtres non vivants. Cela saute aux yeux. Si un monsieur fait une collection de timbres-poste, il fait autre chose que s'il faisait une coUcclion de cartes postales. Aussi n'est-ce pas cette vérité banale qu'a voulu prouver M. Grasset, quoi qu'on puisse croire le contraire quand il dit avoir généralisé (p. 169) la pensée suivante d'Auguste Comte: (( La physique doit se défendre de l'usurpation des ma- « thématiques ; la chimie, de celle de la physique ; (( enfin la sociologie, de celle de la biologie. » C'est-àdire qu'il y a dans la science de petits cantons séparés qui doivent avoir leurs moyens d'existence propres et rien emprunter. Peu de gens accepteront cette manière de voir.
M. Grasset a surtout voulu répondre à ceux qui croient qu'on peut exphquer les phénomènes vitaux par ceux de la physique et de la chimie ; il a voulu montrer aussi, je pense, que la biologie, science de la vie et des êtres vivants, ne comprend pas l'étude des moyens par lesquels les êtres vivants arrivent à la connaissance des choses de l'univers. « Il y a, dit-il, des « choses qu'elle ignorera éternellement parce qu'elles « sont autres. » Et je me demande comment il se fait qu'un mode de connaissance indissolublement lié à l'état de vie de l'individu qui s'en sert (car on n'a pas le droit, jusqu'à nouvel ordre, de croire que les métaphysiciens et les théologiens seraient capables, s'ils étaient MORTS, de continuer à Jaire de la métaphysique et de la théologie), soit en dehors du cadre de la (( science de la vie et des êtres vivants ».
A ce point de vue, la biologie aurait droit de contrôle sur toutes les sciences, puisqu'il n'y a pas de science pour un être qui ne vit pas, et que, par conséquent, Ir
(( mode de connaissance » appliqué à l'étude d'une science quelconque dépend forcément de la nature de celui qui étudie cette science. Quand nous attaquons un problème, nous n'avons pas seulement à rechercher la solution du problème, si elle est à notre portée; nous avons aussi à nous demander comment il se fait que ce problème se soit posé en nous, et je ne vois pas que personne puisse nier que notre (( nature » y soit pour quelque chose.
La biologie ne se ramène pas à de la physique et de la chimie: « Certes, dit M. Grasset, dans l'être vivant, (( la chaleur, le son, la lumière, l'électricité restent (( soumis à leurs lois propres, comme ces mêmes mouce vements vibratoires dans le monde inanimé. Mais (( l'être vivant, par essence et par définition, a aussi ses (( lois propres, objet d'une science à part » (p. ii).
Par définition ! Cela est évident I Comment n'y avions-nous pas songé? Vous collectionnez des cartes postales, moi des timbres-poste; ce n'est pas la même chose. Il y a sur la terre des corps que nous appelons vivants et d'autres que nous appelons bruts ; c'est une classification admise par tout le monde, et vous venez me dire ensuite que les corps vivants ne diflerent pas essentiellement des corps bruts 1 C'est contraire à la définition; c'est absurde. La chimie est la science de certains phénomènes liés à la structure intime des corps bruts, et vous voulez m' expliquer la vie par la chimie I C'est un défi au bon sens ; vous ne pouvez expliquer la vie, apanage des êtres vivants, par la chimie de corps qui, précisément, par définition, ne sont pas vivants.
Supposons qu'on ait classé les corps de la nature en trois catégories au lieu de deux: les corps vivants ,
les corps bruts et les alcools. Cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable : les alcools ont en commun un certain nombre de propriétés qui appartiennent k eux seuls, comme la vie appartient aux seuls êtres vivants. Alors les alcools aussi seraient en dehors de la chimie des corps bruts, par définition. A côté du vitalisme il y aurait, par définition, V alcoolisme , théorie philosophique aussi raisonnable que la première. Ne dit-on, d'ailleurs, esprit de vin, esprit de bois?...
M. Grasset cite avec admiration Barthez, le célèbre vitaliste de Montpellier: «Expliquer un phénomène, « dit cet auteur, se réduit toujours à faire voir que les <( faits qu'il présente se suivent dans un ordre ana- (( logue à l'ordre de succession d'autres faits qui sont (( plus famihers et qui, dès lors, semblent être plus « connus. » Cela est malheureusement vrai le plus souvent; j'ai moi-même fait remarquer, dans plusieurs ouvrages, que cette comparaison avec des phénomènes familiers est déplorable ; elle est la base de l'erreur anthropomorphique. Voici d'ailleurs de bons {ï) passages d'Auguste Comte que M. Grasset ne manque pas de relever: « Les êtres vivants... nous sont d'autant
(( mieux connus qu'ils sont plus complexes L'idée
« des animaux supérieurs est plus claire que celle des
(( animaux inférieurs La vie animale de l'homme
« nous aide à comprendre celle de l'éponge, mais la (( réciproque n'est pas vraie. »
Que penseriez-vous d'un savant qui, pour expliquer la plasticité de la glace, dans les expériences deTyndall, ferait intervenir une comparaison avec le mouvement des glaciers? Il faut expliquer le phénomène synthétique par ses éléments et non l'inverse.
Les différents phénomènes sont différents ; on ne peut que les comparer les uns aux autres, mais on n'est guère avancé quand on u explique un phénomène
laG LES LIMITES DU CONNAISSABLE
simple par une comparaison avec un phénomène plus complexe et plus familier. Le but des sciences est au contraire de décomposer un phénomène complexe en des phénomènes élémentaires comparables à des phénomènes simples. Mais, me répondra-t-on, la vie de l'homme est un phénomène élémentaire et indécomposable. C'est précisément ce qu'il s'agit de discuter. Dans tous les cas la vie de l'homme, phénomène simple (!), ne nous aiderait pas à comprendre la vie de l'éponge, phénomène également simple et différent.
Les explications ne sont que des comparaisons ; à quoi donc comparer la vie d'un être, si ce n'est à la vie d'un autre être "è La biologie est une science fermée ; on ne peut expliquer la vie que par la vie : voilà le thème vitaHste.
Or beaucoup de biologistes ont pensé que la vie est une résultante, une synthèse de phénomènes plus simples ; c'est là une opinion qui est née naturellement de l'observation même. En particulier, l'étude du développement de l'animal nous montre que l'œuf se divise successivement en deux parties, puis en quatre et ainsi de suite, et, dans certaines espèces, ces différentes parties sont nettement séparées les unes des autres, quoique restant juxtaposées. Un être adulte comme l'homme se montre lui-même formé d'un très grand nombre de cellules agglomérées ; d'où, évidemment, pour le naturaliste, une tendance à conclure que l'homme est une agglomération.
(( Mais, dit M. Grasset (p. i/j), l'unité individuelle (( que l'on trouve dans chaque être et dans la série (( des descendants ne peut pas se comprendre avec les ce seuls éléments physico-chimiques qui sont essentielce lement hétérogènes. » Et, à l'appui de cette thèse, le savant professeur de Montpellier cite un passage d'un de mes livres : « Gomment oser appeler unité, dit Le
« Dantec, un ensemble aussi complexe qu'un homme « formé de plus de 60 millions de cellules appartenant (( à des types aussi différents ? » — « Rien de plus juste )), ajoute M. Grasset.
Voilà de bonne polémique. Il est vraiment élégant d'emprunter aux adversaires d'une théorie des arguments qui permettent de soutenir cette théorie ; je ne me serais jamais cru vitaliste et animiste I Je me contenterai de compléter la citation précédente, empruntée à un livre qui avait pour but et pour titre la démonstration de l'Unité de l'être vivant :
Comment oser appeler unité un ensemble aussi complexe qu'un homme formé de plus de soixante trillions de cellules appartenant à des types aussi différents ? Dans cet homme donné, il y a des nerfs, des muscles, des tendons, des os, des cartilages, des épithéliums, des membranes conjonctives, etc. Chaque nerf, chaque muscle, chaque os est composé d'éléments cellulaires ayant chacun sa vie élémentaire propre ; et cet assemblage hétérogène est un homme ! Quoi d'étonnant, devant la constatation d'un fait aussi extraordinaire que l'on ait songé à expliquer l'unité humaine, cette unité dont notre moi nous donne à chacun l'exemple saisissant, par l'intervention dans chaque homme corporel d'une personnalité immatérielle ! L'unité qui ne semblait pas exister dans le corps de l'homme, on la lui fournissait en lui donnant une âme ! Eh bien ! celte unité si peu apparente dans le corps de l'homme, nous la trouvons dans le caractère quantitatif commun à tous les éléments de l'individu. Il ne faut plus croire, comme on a eu longtemps une tendance à le faire, que, étant donnés à l'avance des muscles d'homme, des nerfs d'homme, des cartilages d'homme, on peut construire indifféremment Pierre et Paul avec ces mêmes muscles, ces mêmes nerfs, ces mêmes cartilages. Les muscles du corps de Pierre sont diflerenls des muscles du corps de Paul, exactement comme Pierre est diil'érent de Paul. I.;^ personnalité de Pierre ne réside pas seulement dans tel assemblagede muscles, d'os, d'épilhéliums, etc., elle est représentée dans chaque élément de ses tissus. Les divers tissu» ne sont pas des cléments de natures diilérentes communs à tous les individus du ne
I2b LES LIMITES DU CONNAISSABLE
espèce; ce sont des modalités diverses d'un élément unique qui détermine la personnalité de l'individu considéré. Voilà ce que l'histologie ne pouvait pas nous faire prévoir et ce qui ressort d'une étude logique de l'hérédité et de l'individualité'.
Ainsi, la citation de M. Grasset indique uniquement comment j'ai posé le problème et laisse supposer que je l'ai résolu dans le sens vitaliste. C'est, je le répète, de bonne polémique. Je ne veux d'ailleurs pas m'étendre sur cette question; c'est par hasard et en étudiant les phénomènes d'hérédité des caractères acquis que j'ai été amené à constater l'unité cachée sous l'hétérogénéité apparente de l'être vivant ; mais je crois que, pour un esprit libéré d'idées préconçues, cette unité de structure n'était pas indispensable à la compréhension de l'unité de fonctionnement : une machine peut avoir des rouages de fer et des bielles de bois. Néanmoins cette unité imprévue rend plus certaine l'interprétation synthétique du mécanisme humain et il est plaisant que, de tout un livre destiné à l'établir, M. Grasset tire seulement trois lignes dont le S3ns paraît être en faveur de l'hétérogénéité !
D'un grand nombre de citations, empruntées à divers auteurs et parmi lesquelles j'ai signalé la précédente parce qu'elle m'intéressait plus directement, le professeur de Montpellier conclut (p. 22) :
Donc, la biologie ne doit pas être identifiée aux sciences physico-chimiques .
Je suis arrivé à une conclusion diamétralement opposée, mais je ne veux pas reprendre ici cette question que j'ai longuement développée dans plusieurs livres. Il me semble d'ailleurs que l'opinion de M. Grasset n'est pas aussi solidement étayée qu'il veut
I. L'Unité dans l'Etre vivant, p. iSg, Pari», F. Alcan, 190a.
bien le dire ; voici, en effet, comment il termine son chapitre ii :
Je crois fermement que la biologie est et restera une science zéparée, distincte, irréductible à la science physico-chimique.
Cependant, je dois ajouter que la limite qui sépare ces deux sciences est bien moins radicale, absolue et définitive que les suivantes.
On ne peut pas dire qu'il soit antirationnel de supposer qu'un jour on troiïvera le moyen de passer d'un corps brut à un corps vivant et par suite d'unifier ces deux sciences. Je ne crois pas que cela arrive ; mais je reconnais que cela peut arriver (p. 22).
C'était bien la peine de tant batailler pour faire ensuite cette concession! M. Grasset croit fermement que la biologie est et restera une science séparée ; M. Le Dantec croit fermement que la biologie est une partie de la physico-chimie ; ce sont là des croyances personnelles et qui proviennent d'un état particulier du cerveau ; elles seront acceptées ou repoussées par les gens suivant leurs tendances sentimentales ; il n'y a là rien de scientifique. Ce qui importe ce sont les arguments pour ou contre ces manières de voir. Or, ceux de M. Grasset ne lui paraissent pas à lui-même inattaquables, puisqu'après avoir démontré (?) que la biologie est une science à part, il admet qu'on arrivera peut-être un jour à la rattacher à la physico-chimie. Je ne pourrais pas juger avec assez d'impartialité les arguments de l'école à laquelle j'appartiens, mais j'afïirmerai cependant, avec moins de modestie que M. Grasset, que ces arguments me paraissent irréfutables et que, dans l'état actuel de la science, on est en droit de rattacher aux phénomènes mécaniques toutes les manifestations vitales.
Si d'ailleurs M. Grasset nous fait cette concession relativement à la séparation de la biologie et des
Le Daj^tec. — Le connaissablo. 9
sciences physiques, c'est parce qu'il est beaucoup plus sûr de la séparer de tout un groupe d'autres sciences : (( Je déclare rationnellement et définitivement impos- <( sible la suppression des limites que nous allons « étudier maintenant sous le nom de limites latérales et de limites supérieures » (p. 22). Entendez par là les limites qui séparent la biologie de la morale, de la psychologie, de l'esthétique, de la sociologie, de la métaphysique et de la théologie. Voilà un programme bien vaste et bien fait pour effrayer 1 Les spécialistes de chacune de ces branches de connaissances humaines ne manqueront pas, en effet, détaxer d'ignorance tout individu qui se permettra de ne pas penser comme eux. Ecoutez M. Fouillée, cité par M. Grasset : « Seuls des « hommes incompétents peuvent... croire que des <( atomes bruts, disposés d'une certaine manière, « comme les diverses pièces d'un moulin, arriveront à « penser» (P. 21.) Je suis incompétent, hélas, car je crois précisément que des atomes bruts, disposés de manière à faire un homme, font un homme qui pense. (Pour ce qui est du moulin, je ne sais pas, je l'avoue.) Me voilà donc hors de cause, et ceci sera vrai aussi pour la morale, l'esthétique, la métaphysique, etc. I Mais je me demande si M. Fouillée a vu des atomes et à acquis par là une compétence particulière. Moi, je n'en ai jamais vu et je suis même sûr que je n'en verrai jamais ; je resterai donc incompétent. Ce qui me console c'est que toutes ces sciences qui, d'après M. Grasset, . se séparent mûrement de la biologie, sont précisément des sciences rmi, jusqu'à présent, n'ont jamais manifesté un caractère impersonnel. Je ne nie pas que plusieurs d'entre elles ne soient appelées à devenir des sciences exactes (qu'est-ce qu'une science qui n'est pas exacte?) mais, aujourdhui, elles sont encore des sciences de sentiment. Au contraire, pour la physique et la chimie,
LES LIMITES DE LA BIOLOGIE l3l
qui sent véritablement des sciences impersonnelles, M. Grasset admet qu'ily a doute.
Or cela est très important, car si l'on admet que la vie est un phénomène physico-chimique, le déterminisme vital est absolu, la Hberté est une illusion et il ne peut plus être question de la morale, au sens que lui donne M. Grasset. Cela n'empêche pas d'ailleurs qu'il y ait une morale, c'est-à-dire un ensemble de lois nécessaires à la vie en société, une hygiène sociale.
Je ne dis pas, évidemment, que la morale ainsi définie coïncidera exactement avec ce que nous appelons couramment de ce nom. Rien n'est moins sûr que la perfection de notre morale au point de vue du bonheur d'une société humaine. Peut-être pourraiton tirer de l'étude approfondie de la nature de l'homme un ensemble de principes d'hygiène sociale dont quelques-uns seraient en contradiction avec notre conception actuelle du bien et du mal. Peut-être approuvons-nous des choses qui sont nuisibles, peut-être réprouvons-nous des choses qui seraient utiles.
Mais, dira-t-on, et c'est là la réponse ordinaire à ce sujet, l'homme sent en lui-même ce qui est bien et ce qui est mal sans avoir besoin de se demander si c'est utile ou nuisible à la société. Sans doute, mais il possède aussi des yeux qui se développent naturellement chez lui sans qu'il ait besoin de se demander, quand il est œuf, s'il est utile ou nuisible d'y voir clair. Et cela est vrai de tous les organes de l'homme. Un bon transformiste ne s'en étonne pas : il sait qu'il a un nez et des yeux à cause des hérédités accumulées jOar ses ancêtres au cours des périodes géologiques.
De même ce que nous appelons le sens du bien et du mal, c'est une pai-ticularité de notre cerveau qui résulte, comme nos autres caractères, des hérédités ancestralcs. El si ce sens intime s'est fixé dans le patri-
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moine de notre espèce au point d'être commun à tous les hommes sans exception, c'est sans doute qu'il a été utile pendant une période fort longue de notre histoire. Aujourd'hui, les conditions de la vie humaine se trouvent modifiées de fond en comble ; il est possible que telle ou telle partie au moins de notre morale héréditaire ne soit plus adéquate au milieu dans lequel nou8 vivons ; il est possible même qu elle soit nuisible ; mais cela n empêchera pas l'hérédité de la conserver encore pendant de longues générations ; ce n'est que très lentement qu'elle s'atrophiera sous l'influence de la désuétude, comme notre appendice caecal, notre plantaire gi'êle et nos dents de sagesse.
Il n'est pas certain que notre sens intime ne nous trompe jamais en nous indiquant notre devoir dans des conditions différentes de celles où ce sens intime est né, de même que si nous devenions, par un cataclysme, des animaux marins, nos pieds, si utiles pour marcher sur le sol, gagneraient à se transformer en nageoires ; ils resteraient cependant pieds pendant de bien longues générations ! Les animaux domestiques ont conservé, de leur vie sauvage, une peur instinctive qui leur est aujourd'hui plus nuisible qu'utile.
Il est éminemment antiscientifîque, si nous croyons à l'origine ancestrale de notre sens du bien et du mal, de le considérer comme un critérium absolu dans des conditions nouvelles. Notre morale, pour continuer à mériter ce nom, devra s'adapter aux circonstances dans lesquelles se perpétue notre espèce. Ce serait un respect exagéré de la tradition que la conservation, malgré tout, des lois de nos grands-parents ; ces lois seront peut-être nuisibles à nos arrière-neveux qui en auront, cependant, dans leur conscience intime, le respect héréditaire.
Mais si tout cela est vrai, l'étude de la morale est du domaine de la biologie I Aussi M. Grasset nous décla-
LES LIMITES DE LA BIOLOGIE l33
rera que nos raisonnements sont faux ; la liberté humaine n'est pas une illusion, l'homme est libre ; nous concluons des animaux à l'homme, ce qui est absurde. La morale, dit-il, est spéciale à l'homme : «Dans les (( actes les plus intelligents de l'animal, il y a toujours (( de l'automatisme, rien qui ressemble à l'acte libre et (( voulu de l'homme responsable. » (p. 27.)
Il faut un parti pris évident pour nier l'existence chez les animaux d'une intelligence comparable à celle de l'homme, non pas comme développement, mais comme nature. Lisez le livre de Romanes sur l'intelligence des animaux, les faits qu'il rapporte vous convaincront. Il n'y a pas de milieu : si l'homnLe est hbre, l'animal est libre; si l'animal n'est pas libre, l'homme ne l'est pas davantage.
Les animaux ont-ils une morale.»^ Evidemment ils n'ont pas la même morale que les hommes I Ce qui est le bien pour l'homme, peut être le mal pour le castor ou la fourmi ; mais je pense que les castors et les fourmis, dérivant, comme l'homme, d'ancêtres qui ont été soumis à la sélection naturelle, doivent en avoir conservé, comme l'homme, des traces héréditaires dans le cerveau : et ces traces héréditaires doivent s'appeler la conscience morale des castors et des fourmis. Je ne sais si leur conscience morale les trompe comme la nôtre peut nous tromper, ou si elle est parfaitement adaptée à leur genre de vie actuelle, mais, à en juger par les résultats, nous devrions envier les abeilles, par exemple, dont les sociétés feraient honte à la nôtre. Les abeilles vivent depuis longtemps dans des conditions invariables ; leur hygièue sociale doit être la même depuis d'innombrables siècles et il est probable que leur conscience morale y est adéquate'. Aussi quels
I. Maeterlinck a appelé « esprit de la ruche » la conscience morale do abeilles. Cet esprit de la ruche, résume héréditaire des devoirs sociaux
admirables exemples d'abnégation et de dévouement à la prospérité de la ruche ! Mais vous avez lu le livre de Maeterlinck...
Voici maintenant la conclusion de M. Grasset:
Les esprits positifs et scientifiques (?) doivent simplement raisonner de la manière suivante. L'expérience nous montre l'existence chez nous et chez nos semblables des idées de bien, d'obligation, de libre arbitre (?). La biologie est impuissante à étudier ces idées, parce qu'elle n'étudie que les lois communes à tous les êtres vivants et qu'elle ne découvre (?) rien de semblable à la morale chez les animaux et les plantes.
La biologie n'est ni morale ni immorale ; elle est amorale...
Donc la biologie est impuissante à tout étudier ; donc quelque étendu que soit son domaine, il y a quelque chose qui lui échappe.
Ce quelque chose doit être l'objet d'une autre science distincte et séparée de la biologie, irréductible à la biologie. Cette science est la psychologie.
Il est inutile de suivre pas à pas M. Grasset dans l'étude des limites qui séparent la biologie tant de la psychologie que de la sociologie. Sa méthode de démonstration consiste en une accumulation de citations empruntées à divers auteurs ; parmi ces auteurs, les uns sont favorables, les autres opposés à la thèse qu'il soutient ; il choisit naturellement les conclusions des premiers, mais rien n'empêche le lecteur de faire le contraire, car les citations de M. Grasset résument des opinions et non des arguments. L'ensemble de ces
accomplis par les ancêtres, est bien plus écouté que notre conscience jiorale. 11 joue un tel rôle dans le mécanisme des abeilles qu'aucune d'entre elles ne parait capable de désirer autre chose que ce qu'elle doit précisément faire pour la prospérité de la communauté. De sorte qu'i[ n'y a pas besoin de coercition. Les hommes n'en sont pas là 1 et cela tienj vraisemblablement à ce que leurs ancêtres n'ont pas été soumis assez longtemps à des lois uniformes pour que l'obéissance à ces lois devînt un car&ctcre hérédilairc Hxé dans l'espèce.
LES LIMITES DE LA BIOLOGIE l35
chapitres peut d'ailleurs se réduire à deux affirmations :
1° L'homme est Hbre ;
2° 11 y a entre l'homme et les animaux des différences essentielles.
Les biologistes répondront à cela que les différences entre l'homme et les animaux ne sont pas essentielles, et tiennent, en particulier, à l'inégalité du développement cérébral. Mais qu'ont de commun le développement matériel du cerveau et ce quelque chose de spécial qui dirige notre activité ? (( Seuls des hommes (( incompétents, dit M. Fouillée, peuvent croire que (( des atomes bruts, disposés d'une certaine manière, (( comme les pièces d'un moulin, arriveront à penser. » Donc (c'est le mode de raisonnement de M. Grasset), il y a dans l'homme autre chose que de la matière. Le professeur de xMontpellier ne s'étend pas sur ce sujet, mais il importe que nous y revenions encore une fois, laissant désormais de côté les Limites de la Biologie. C'est en effet sur ces mots matière et pensée, que l'on discute à perte de vue ; il n'est peut-être pas inutile de se demander si l'on sait bien ce qu'on dit quand on les emploie. Les sciences expérimentales ont fait beaucoup de progrès depuis que ces mots ont été employés pour la première fois et j'ai bien peur que l'on continue volontairement à donner au mot matière une signification identique à celle qu'elle avait du temps d'Aristote.
Votre système, dit-on aux matérialistes', vous contraint d'affirmer que la matière doit produire la pensée, l'observation scientifique nous contraint d'affirmer que la matière
1. A.bbé F. Chanvillard, « Le Conflit », Revue du Clergé français, avril ijjoa.
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est incapable de produire la pensée, Nous savons . » effet et que c'est que de la matière et nous savons aussi ce que c'est que de la pensée ; l'observation externe nous renseigne sur le premier point et l'observation scientifique sur le second. La matière nous apparaît étendue, pondérable, divisible; on peut la mesurer et elle est localisée dans le temps et dans l'espace. La pensée n'est ni pondérable, ni étendue, ni divisible; elle exclut le mouvement et la mesure. Quelles seraient les dimensions d'une pensée, la force mécanique d'une volition, le côté droit d'un désir ? Il serait aisé de développer dans le détail ces caractères absolument irréductibles de la pensée et de la matière tels que l'observation nous les fournit. Cela a été fait cent fois. Je me contenterai de conclure : entre la pensée et la matière la différence ne saurait être plus grande ; elle se présente sous forme de contradiction. Voilà ce que l'observation nous révèle. Vous dites, au nom d'une thèse que gratuitement vous supposez démontrée : la matière doit contenir les éléments de la pensée. Au nom de l'observation et de la raison, je vous réponds : la matière ne peut contenir ce qui est la négation d'elle-même. Or la pensée nous apparaît comme la négation de la matière : donc la matière ne peut contenir les éléments de la pensée.
Nous savons, dit l'auteur, ce que c'est que de la matière. Hélas ! je crains bien que nous ne le sachions jamais 1 Reprenant la citation précédente de Baithez, «les explications ne sont que des comparaisons », je me demande à quoi on pourrait comparer la matière pour l'expUquer et la définir ! Le langage humain parle de matériel et d'immatériel ; il oppose sans cesse ces deux mots et il ne peut en donner la définition : ou plutôt, il ne peut définir l'un d'eux que par rapport à l'autre, en l'opposant à l'autre. Pour ceux qui prétendent que le monde se compose uniquement de matière, que serait l'immatériel? un simple concept humain qui, comme tant d'autres concepts humains, ne représente rien. Si en effet on déclarait appeler matière toat ce qui est, l'immatériel, par définition, serait ce qui n'est pas.
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Ceci a l'air d'une plaisanterie; évidemment, le mot matière n'a d'utilité que si l'on admet qu'il y a, dans le monde, autre chose que delà matière. C'est ce que font beaucoup de philosophes, les vitalistes, par exemple ; ils pensent qu'il y a dans le monde des éléments de deux essences différentes, la matière et l'immatériel, cléments qui n'en existent pas moins l'un et l'autre, mais qui diffèrent essentiellement. Et ils admettent que l'immatériel peut influer sur la matière ; mens agitât molem !
Je voudrais montrer que le sens du mot matière a changé depuis l'époque oii l'on a commencé à l'employer et aussi que l'immatériel a reculé devant son extension.
Les anciens considéraient comme matériels les corps pesants ; ils croyaient que l'air ne pesait pas et admiraient comme un souffle divin le vent qui agitait les feuilles des arbres. En tout cas, l'air était quelque chose de plus subtil et qui pouvait agir sur la matière plus grossière. Les êtres vivants, formés de matière grossière, semblaient doués de mouvements spontanés ; naturellement, on pensa, par une comparaison facile avec les phénomènes- familiers, que la cause de ces mouvements résidait dans une substance plus subtile qui agitait les corps comme le vent agite les feuilles. Les mots animas et anima ressemblent trop à anémos pour que nous ne soyons pas certains que cette comparaison a été faite. Aujourd'hui encore, le mot souffle est souvent employé, dans le st^le imagé, avec un sens analogue.
Plus lard, les physiciens démontrèrent que l'air est pesant ; il n'était donc plus possible de comparer l'ame à du vent, mais comme on ne pouvait pas encore trouver, dans le corps lui-même, les causes de son mouvement, on conserva, sans trop préciser, l'ancienne
explication. Il y avait dans l'être vivant, quelque chose de plus subtil qui avait le pouvoir de mettre le corps en branle. Ce quelque chose de plus subtil, que l'on avait anciennement comparé à du vent, on ne le comparait plus à rien de connu, et cela était dangereux au point de vue scientifique ; mais on avait un mot, âme, pour représenter ce quelque chose de plus subtil et d hypothétique, et, quand on a un mot, on se contente aisément.
Il n'y avait pas que le vent dont la nature fût inconnue aux anciens ; ils ignoraient les enchaînements de bien des phénomènes que nous comprenons aujourd'hui et ils les expliquaient par l'intervention de dieux dans lesquels ils personnifiaient les forces de la nature. Ce principe, plus subtil que la matière et qui anime les êtres vivants, l'âme, on le compara plus ou moins explicitement au principe d'action des dieux ; et ainsi se créèrent dans les langues humaines les deux mots matériel et immatériel, le second représentant en réalité un ensemble de principes hypothétiques imaginés pour exphquer les phénomènes qu'on ne comprenait pas. Depuis, les progrès de la science ont permis à l'homme de comprendre la plupart de ces phénomènes, mais des mots avaient été inventés pour les expliquer : ces mots ont été conservés, puisqu'ils étaient dans le langage courant et on a naturellement continué à s'en servir et à croire qu'ils signifient quelque chose ; voilà à peu près ce que représente aujourd'hui l'immatériel : un certain nombre de mots surannés.
Quant au mot matière, on ne saurait prétendre qu'il n'a pas changé de signification. Au début, il représentait les corps solides et les corps hquides ; plus tard il représenta aussi les geiz, c'est-à-dire l'ensemble des corps pesants et l'on considéra \a. pesanteur comme une propriété de la matière. Enfin les physiciens démontrèrent
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(l'une manière irréfutable l'existence de quelque chose de subtil, qui ne se manifeste pas directement à nous, mais dont les mouvements peuvent influencer la matière pondérable et agir sur nos organes des sens : j'ai nommé l'étlier. L'éther n'est pas pesant. Est-ce donc de la matière ? Non, si l'on a défini la matière par la pesanteur. Mais alors, si ce n'est pas de la matière, c est quelque chose d'immatériel ^ Pas davantage ; le mot immatériel est déjà occupé ; il représente un certain nombre de principes actifs, de causes, au moyen desquels on expliquait, avant les découvertes de la science, les phénomènes qu'on ne comprenait pas. Tandis que l'éther des physiciens, c'est seulement quelque chose qui reçoit du mouvement et qui le transmet, mais qui n'en crée pas. C'est en un mot quelque chose à' inerte.
Il vaut donc mieux renoncer à donner la pesanteur comme propriété à la matière; l'éther, impondérable, est de la matière. Et l'on dira seulement que la matière, pondérable ou impondérable, est inerte.
Je prévois la réponse triomphante des vitalistes : (( Rien de plus juste I la matière est inerte ! donc il y a quelque chose qui n'est pas de la matière et qui la fait sortir de son inertie ! mens agitât molem ! »
Je m'excuse de revenir encore sur cette question que j'ai traitée précédemment au chapitre premier, mais je ne puis m'empêcher de considérer que c'est là, dans une question de mots, qu'est le fond du débat. Je le répète, nous ne savons pas ce que c'est que la matière ; pour toute la matière qui n'est pas nous, nous ne pouvons ni alïirmcr ni nier qu'elle soit consciente, puisque nous ne sommes pas elle ; quant à la matière
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qui nous constitue, la seule dont nous pourrions remarquer la conscience, si elle en avait une, nous constatons précisément qu'elle est consciente ! Les vitalistes disent qu'elle ne l'est pas par elle-même, mais ils l'affirment sans le démontrer et, jusqu'à nouvel ordre, nous pouvons dire que la seule observation intime qui nous soit permise sur de la matière n'est pas de nature à prouver que la conclusion des déterministes soit absurde.
Je me contente en terminant de rappeler la conclusion à laquelle nous sommes ai-rivés dans le chapitre premier.
L'homme est, dans la matière en mouvement, un groupement momentané ou plutôt une succession de groupements momentanés d'éléments matériels.
Il est entouré d'inconnaissable, mais cet inconnaissable lui est indifférent par cela même qu'il lui est inconnaissable, puisqu'il n'agit aucunement sur les mouvements dont résultent la vie et la conscience humaine. Et il serait absurde, par conséquent, d'attribuer à cet inconnaissable une action directrice sur les phénomènes matériels dont nous sommes témoins. // est inaccessible à l'homme, mais l'homme aussi lui est inaccessible.
Il ne faut pas parler de métaphysique : rien n'est en dehors de la nature ; mais il y a une métanthropie , c'est-à-dire un ensemble de faits qui sont sans action sur l'homme et ne peuvent être connus de lui. La science n'a pas à s'en préoccuper; c'est au contraire un sujet dans lequel l'imagination peut se donner hbre cours, sûre de n'être jamais arrêtée et contredite par les laits.
Si en effet, tout un ensemble d'éléments de notre cerveau, ceux qui sont en rapport par les organes des sens avec les phénomènes extérieurs, est naturellement devenu, sous l'influence de la sélection et de l'évolution, apte à nous renseigner sur les choses avec lesquelles notre organisme est en conflit, s'il est naturellement raisonnable, il peut n'en être pas de même des autres éléments du cerveau, de ceux qui ne sont pas directement intéressés à nos relations avec le monde ambiant. Une erreur d'adaptation dans les premiers aurait été funeste à l'homme, tandis qu'une imagination fantasque n'est pas une cause de destruction.
Aussi, que de questions ne nous posons-nous pas, relativement surtout à l'inconnaissable ?
« La connaissance scientifique et philosophique « étant, dit M. Fouillée, toujours bornée, il restera « toujours au delà une sphère ouverte à des croyances ' . » Ces croyances n'auront, par définition, rien de scientifique : c'est pour cela que nous y tenons tant. Les hommes se sont entre-tués pour savoir si ce qui s'était passé dans l'imagination de l'un valait mieux que ce qui s'était passé dans l'imagination de l'autre ^
Il y a de la matière en mouvement, mais d'oiî vient cette matière ? d'où vient ce mouvement ? Cela ne me regarde pas ; cela ne regarde aucun homme : cela est métanthropique. L'homme est une succession d'agglomérations momentanées d'éléments matériels; il ignore ce qui n'influence pas directement ou indirectement le mouvement de ses éléments. Mais l'imagination peut inventer des croyances. L'homme qui, ignorant
1. M. Grasset cite (p. 355) ce passage de M. Fouillée, mais dans le but de l'opposer aux délcnninistcs.
a. Ou plutôt encore si les mots vides de sens qu'on avait enseignes à l'un d'eux dans son enfance valaient mieux que ceux qu'on avait enseignés à l'autre à un dgc où il était également incapable du disccriK»'-
son déterminisine, croit créer du mouvement, imagine un créateur de mouvement. Nous savons que nous ne pouvons pas créer de matière, mais nous prêtons au créateur du mouvement le pouvoir de créer de la matière. En sommes-nous plus avancés ? Nous avons seulement ajouté un mot à d'autres mots ! Est-il plus simple de dire : (( Il y a de la matière en mouvement », ou bien : « Il y a eu quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui a créé de la matière et du mouvement? )) C'est affaire de goût.
On aura beau raisonner, on n'empêchera pas les hommes de se prendi'e à la magie des mots et des comparaisons.
Je me rappelle avoir appris au lycée qu'on donne le nom de force à toute cause capable de modifier l'état de repos ou de mouvement d un corps. Cette définition me laissait assez froid, car les mots force et cause me paraissaient équivalents ou à peu près. Mais le professeur ajouta : « 11 faut distinguer dans la force le point d'apphcation, l'intensité et la direction », et il dessina sur le tableau une flèche dont l'extrémité postérieure représentait le point d'application de la force, la direction, la direction de la force, et la longueur, l'intensité de la force rapportée à une certaine unité. Oh ! alors, je fus convaincu ! Cela existe sûrement, une force, puisqu'on peut la figurer sur un tableau ! Comment supposer qu'une chose qu'on peut représenter n'existe pas I
C'est ainsi que s'introduit dans le cerveau des jeunes gens une notion qui leur permettra ensuite de croire aux principes immatériels. Une force c'est quelque chose de fort qui agit sur la matière. La vie, c est quelque chose de fort qui agit sur les corps.
On comprendra plus tard que ce qu'on aj)pelle force est en réalité une résultante de mouvements, que ce
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qu'on appelle vie est également une résultante de mouvements, mais on continuera à dire que la force et la vie engendrent des mouvements. Et puisqu'on aura des mots pour le dire, on croira que cela a un sens. Le D"" Bard a démontré que la vie est une force à direction circulaire I Le mot direction est contradictoire du mol circulaire, mais peu importe! Beaucoup de gens ont admiré la définition du D"" Bard.
Le D' Grasset conclut, de son étude sur les limites de la Biologie, que « chacun peut, s'il le croit bon et sans contradiction, aller successivement à son laboratoire et a. son oratoire » (p. i6i). Evidemment, il est permis à un savant d'avoir de l'imagination ; il est même impossible qu'il n'en ait pas, mais il n'y a aucune raison pour que l'imagination d'un savant soit meilleure ou plus mauvaise que celle des autres hommes. Le savant qui entre à son oratoire laisse son esprit scientifique à la porte. Voilà ce qui me paraît ressortir de la présente discussion.
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<( Le mot Dieu, dit Renan, ayant pour lui une longue prescription, ce serait dérouter l'humanité que de le supprimer. »
Le mot Boi avait une prescription aussi longue, et cependant certains peuples ont réussi à s'en débarrasser sans paraître trop en souffrir. « C'est, dit l'abbé Marcel Hébert', d'après le type de gouvernement arbitraire, tyrannique, des barbares despotes de la Chaldée, que l'humanité primitive a conçu et que la grande majorité de l'humanité civilisée conçoit encore le gouvernement divin. Sans doute, en passant par la conscience des prophètes et du Christ, l'implacable Javeh est devenu le Père céleste; mais que de fois, sous le père, réapparaît le despote oriental ! Aussi, l'humanité pensante proteste-t-elle énergiquement au risque de rejeter à la fois limage et l'idée. » Et c'est pourquoi le courageux abbé croirait « commettre une faute contre la raison en n'habituant pas Ihumanlté, pou à peu, à une formule religieuse plus loyale et moins dangereuse dans ses conséquences pratiques, que celle du passé. »
(( Beaucoup, dit ailleurs le mMue auteur, n'arrivent à conclure à un Uieu personnel que parce qu ils dési-
1. Abbé Marcel H(!bert, La Dernière idole. Étude sur la Personna lité divine (Extrait de la Revue de métap/tysique et de morale, p. 7-
Le Dantec. — Le connaissable. 10
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rent. ils veulent a priori que Dieu soit personnel. » Et il démontre que les fameux syllogismes dont se composent les Preuves de saint Thomas d'Aquin ne sont que d'inconscients sophismes. Si tant d'hommes, doués de sens pratique, ont accepté ces Preuves comme suffisantes, c'est surtout parce qu'ils les considéraient comme inutiles, étant convaincus d'avance et, sans démonstration, de l'existence de Dieu.
Les raisonnements de l'abbé Hébert sont très justes, mais les docteurs en théologie ne seront pas embarrassés pour lui prouver qu'il se trompe grossièrement ; il leur suffira pour cela de substituer à certains mots dépourvus de sens d'autres mots d'une signification également inexistante, et pour peu que leur argumentation soit un peu longue, les plus malins n'y verront que du feu. Je crois qu'il est facile de mettre en évidence l'erreur fondamentale du raisonnement de saint Thomas en montrant qu'elle résulte d'une ignorance, fort légitime d'ailleurs, à l'époque où syllogisait le Docteur angélique.
Le point de départ de toute la Preuve est l'affirmation suivante: Omne quod movetur ah alio movetur\ Une pierre qui gît sur le chemin se mettra en mouvement si je lui donne un coup de pied ; voilà la comparaison grossière de laquelle on conclut que si mon corps bouge, c'est parce que j'ai une âme qui le meut, que s'il y a du mouvement au monde, cest parce qu'il y a unprimum movens qui est Dieu.
La pierre qui gît sur le chemin nous paraît sans mouvement, saint Thomas la croyait telle ; elle ne l'est pas, et c'est là ce qui fausse tout le raisonnement. S'il n'y avait au monde que des corps fluides comme l'air atmosphérique et l'eau des rivières, nous n'aurions
1. Tout être mis en mouvement est mis en mouvement par un autre être.
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peut-être pas eu aussi facilement l'idée instinctive que la matière est immobile par elle-même; et cependant, l'eau d'une barrique, l'air enfermé dans une bouteille, nous paraissent au repos absolu, mais c'est surtout de l'observation des corps solides qu'est provenue cette notion funeste de l'immobilité des choses. Le corps des animaux, en particulier, nous paraît dépourvu de mouvement quand il est au repos, et c'est pour cela que nous lui attribuons la création d'un mouvement quand il se déplace pour donner un coup de pied à une pierre sur la route. Or, l'observation la plus grossière nous prouve que, même en repos apparent, le corps des animaux est le siège d'un mouvement incessant; le cœur bat, le sang et la lymphe circulent dans tout l'organisme avec une grande rapidité, et, phénomène moins facile à observer mais non moins certain, des mouvements chimiques incessants (oxygénation, assimilation), ont lieu dans l'intimité de tous les tissus. Suivant les cas, ces petits mouvements microscopiques se traduisent, ou non, par des mouvements macroscopiques, mais le mouvement d'ensemble n'est qu'une synthèse de petits mouvements qui ne cessent jamais.
La matière vivante est donc le siège d'un mouvement incessant, la matière brute l'est aussi.
Je vois cette pierre, parce que ses éléments vibrent sans cesse avec une efliayante rapidité et transmettent leur mouvement à mon œil ; cette pierre a une certaine température, parce que ses éléments vibrent sans cesse d'un mouvement qui se traduit chez nous par une sen' sation de chaleur; cette pierre pèse, sans cesse, sur le sol, parce que ses éléments sont le siège d'un mouvement incessant dont la synthèse se traduit par une pression ; de même l'eau de la barrique presse sur les parois de la barrique, parce que ses éléments se meuvent sans cesse ; si je pratique un trou dans la paroi de
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la barrique, ces mouvements élémentaires, au lieu de déterminer une pression, produiront un mouvement d'ensemble: l'eau s'écoulera par le trou.
Nous ne connaissons pas de matière immobile ; il en existe peut-être, mais nous ne pouvons pas la connaître, puisque nos organes des sens, par lesquels nous sommes avertis de ce qui se passe autour de nous, ne peuvent être impressionnés que par des mouvements. On a cru à l'immobilité de la matière avant de s'être rendu compte de la nature des phénomènes lumineux ; on a comparé grossièrement le caillou de la route à l'oiseau qui peut s'envoler, et on a considéré le premier comme inerte, le second comme créateur de mouvement ; 1 un et l'autre sont le siège de mouvements incessants.
Il n'y a pas création de mouvement chez les animaux ; il y a seulement transformation de mouvement, mais cette transformation nous semble une création, comme tout ce qui est de nature chimique. Quand nous tirons un coup de canon, avec de la poudre qui paraissait immobile, nous transformons en un mouvement hnéaire d'ensemble, savoir le transport du boulet, tous les petits mouvements qui, dans chacun des éléments au repos chimique, caractérisaient précisément la nature chimique de ces éléments. De même Ihomme, nourri d'ahments et d'oxygène, transforme en activité humaine toutes les activités latentes de ces substances ahmentaires.
Nous ne connaissons que de la matière en mouvement ; nous n'assistons qu'à des transformations de mouvement. Où donc pouvons-nous trouver la raison d'être de l'affirmation de saint Thomas : Omne quod movetur ah alio movetar? Uniquement dans l'histoire du caillou auquel nous donnons un coup de pied ; c'est peu de chose, et nous avons vu ce qu'il faut en penser.
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De même que les petits ruisseaux font los grandes rivières, de petits mouvements, que nous ne voyons pas, peuvent se synthétiser en grands mouvements que nous voyons et que nous croyons voir naître ; voilà la source de l'erreur de saint Thomas.
L'idée de mouvement est donc inséparable pour nous de l'idée de matière ; je pense que la plupart des théologiens continueront néanmoins, pour le besoin de la cause, à considérer la matière comme essentiellement immobile et ne pouvant être agitée que par l'esprit ; mens agitât molem ! Et cela démontre l'existence de Y esprit, puisqu'il y a du mouvement. Ce n'est pas plus difficile que cela.
II y a de la matière en mouvement ; voilà ce que nous apprend la science ; les mouvements élémentaires se synthétisent de diverses manières et produisent des mouvements d'ensemble, mais nous ne constatons que des transformations, pas de créations de mouvement. Nous sommes nous-mêmes des agglomérations transitoires et perpétuellement changeantes de matière en mouvement ; le mouvement extérieur à nous retentit sur celui de nos éléments propres et voilà comment nous connaissons le monde.
Nous pouvons comparer entre eux certains phénomènes qui agissent sur nous d'une manière analogue ; toutes nos explications sont des comparaisons, mais toute comparaison n'est pas légitime; nous venons de voir que la Preuve de saint Thomas repose sur la notion erronée d'une création de mouvement dont nous n'avons aucun exemple dans la nature. La fameuse Preuve de l'horloger est aussi peu valable. « De même que l'horloge nécessite un horloger, de même le monde nécessite un Dieu. »
L'horloger n'a rien créé ; agglomération transformatrice de mouvements, il a transformé en horloge des
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matériaux préexistants et préparé une synthèse du mouvement de ces matériaux qui se traduisît par le mouvement de l'horloge ; au contraire, Dieu aurait fait le monde avec rien, ce qui n'est pas du tout comparable au cas de l'horloger. Mais justement, me dira-ton, c'était bien plus difficile et cela prouve la toute-puissance de Dieu. C'était même trop difficile, répondrai-je.
C'est un travers de l'esprit humain que de se poser des questions comme celle de l'origine de la matière. Quelle réponse appelle cette question ? Evidemment une comparaison avec quelque chose de connu, avec l'origine d'un animal, d'un cours d'eau, etc.. Or, il est certain a priori qu'aucune de ces comparaisons ne sera légitime ; on les fait néanmoins, beaucoup de gens trouvant cela scientifique, et c'est ainsi que les petits enfants des écoles religieuses sont plus instruits que les plus illustres philosophes qui refusent de se payer de mots\
L'abbé Hébert conclut donc que les Preuves de saint Thomas sont des sophismes ; il ne peut pas croire a un Dieu personnel ; l'existence du mal lui paraît en contradiction avec celle de Dieu : « Il est devenu à jamais impossible de dire en les prenant à la lettre, ces mots : Je crois au Père céleste, à l'amour Infini créateur de la phtisie, de la peste, du cancer, des cyclones et des volcans"... » J'aime mieux le raisonnement que fait le même auteur quelques pages plus loin (p. 1 1) : a Con-
I. Lettre pastorale de l'évêque de Belley, 1902 : «... Le plus petit enfant de nos écoles, la plus simple femme de la campagne, a des notions plus claires, plus certaines, sur Uieu, sur le monde, sur son àrae, que les plus illustres philosoi^hes. »