‹ Les lions du jourChapitre 53 sur 54 · UN TRIO DE CAISSIERS · texte numérisé non relu

UN TRIO DE CAISSIERS

Le premier s'appelait Jean-Baptiste Charles Carpentier ;

Le second, Sureau-Lamiraude ; • Le troisième, Berthomé,

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ces trois dépositaires infidèles, car, chez nous, on arrive bien plus vite à la notoriété par le vice et le crime que par l'excès d'honneur et de vertu. Cartouche est bien plus populaire que M. Monthyon ; on sait sur la vie de M. Lacenaire plus de particularités curieuses que sur Texistence de Cbampion, — l'Homme au Petit Manteau Bleu. Au fond, — et c'est justement ce qui me scandalise et m'attriste, — il y a un peu d'admiration dans le brouhalia qui se fait à propos des coquins de choix. Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Gorinthe I

Quoique plus vieille en date (1856), l'affaire Carpentier est aussi présente à l'esprit de tous que l'affaire Lamirande, qui n'a que quelques mois, et que l'affaire Berthomé, qui n'a que quelques semaines.

C'est pour cela que je les mets toutes trois dans le même panier et queje réunis les trois mangeurs de grenouille dans la même biographie.

Carpentier — un jeune homme de vingt-six ans, délicat et blond, Bilboquet gandin — était l'homme de confiance du chemin de fer du Nord. Aidé de Louis Grellet, son sous-employé, il imagina de faire de nombreuses saignées à la caisse pléthorique de son administration afin de combler les vides de sa caisse particulière. De saignée en saignée, les deux associés en arrivèrent à la somme de près de six millions, — une fière palette ! Il faut ojouter qu'à leur exemple un simple garçon de bureau, Guérin, partisan de la méthode de ces audacieux BroussaiS;, avait, de son côté, et à leur insu, phlébotomisé la caisse sur laquelle il était chargé de veiller.

Six millions! un joli trou qu'ils avaient creusé là! Un gouffre!

Dans ce gouffre ils eussent dû tous les trois, ou, à défaut de trois, un d'entre eux eût dû se jeter, comme le chevalier Curtius, — pour sauver, non la patrie, mais l'honneur, — car les sacrifices de cette nature réparent bien des fautes.

Mais les vertus romaines n'ont plus cours depuis un certain nombre de siècles : le mardi 2G août 1836 Carpentier quittait Paris, muni d'un congé enbonne forme, et le lendemain il s'embarquait au Havre sur le Fulton^ qui faisait voile pour New- York.

Louis Grellet , qui avait les mêmes raisons que Garpentier de ne pas rester à Paris, s'empressait à son tour de quitter cette capitale du plaisir pour se rendre, sur les traces de son complice, dans la capitale des affaires.

Quant au garçon de bureau Guérin, moins ingambe que ses supérieurs, il avait un peu trop tardé à lever le pied, et, au lieu de placer les mers entre lui et la justice française, il n'avait placé que deux ou trois départements : il s'était réfugié en Belgique, où il n'avait pas tardé à être arrêté.

Grellet et Garpentier l'avaient été aussi par les agents delà police française, à la tête desquels Mélin, un habile limier. Le Fulton, qui les avait emmenés, les ramenait huit mois après, à la suite d'une série d'aventures qui firent pendant quelque temps le sujet des causeries parisiennes et donnèrent à ces deux héros de cour d'assises— à Garpentier principalement — une célébrité qui

dure encore. On ne s'abordait pas en se demandant : « Avez-vous lu Baruch? » mais : « Avez- vous lu le récit de l'évasion du caissier du Nord?... »

Qu'étaient devenus les six millions?

A l'époque de leur arrestation les trois principaux complices avaient été trouvés nantis, Carpentier d'une somme de 408,720 francs, Grellet d'une somme de 22,901 francs, et Parot(un autre complice) d'une somme de 55,890 francs, — ce qui composait un maigre total de 487,511 francs, une bagatelle !

Où était le restant de leurs écus ? Quelque part évidemmeiit. M. Mélin avait bien pu mettre la main sur ces hommes à sac — et de sac, — mais il lui avait été impossible, malgré toute son habileté, de la mettre sur le sac lui-même. Tout ce qu'on put faire, ce fut de condamner Carpentier à cinq ans de prison, Guérin à cinq ans de la même peine, et Grellet à huit ans de réclusion. Quant à Parot, acquitté.

Il y a de cela dix années. Si Grellet n'est pas mort, il doit être libre ou sur le point de l'être, — en comptant les cinq ans de contrainte par corps. S'il a planté quelque part, dans un bois connu de lui seulement, une ou deux boutures des millions arrachés à leur caisse natale, il les trouvera grandies et tout à fait bonnes à être cueillies, et, déshonneur à part, rien ne l'empêchera de revenir faire figure dans le monde parisien.

Il n'en sera pas de même de Lamirande.

Sureau-Lamirande était caissier de la succursale de la Banque de France, à Poitiers. Au commencement de cette année (1866) il disparut, laissant dans la caisse un

déficit de 786,000 francs, — près d'uu million. Cette disparition — et ce déficit — firent du bruit. On s'informa du chemin qu'avaient pu prendre les 786,000 francs, et l'on apprit qu'ils s'étaient envolés vers la terre bénie des caissiers en rupture de caisse, l'Amérique. M. Mélin, à qui Ton devait l'arrestation de Garpentier, fut chargé de celle de Lamirande.

« Comme M. Mélin avait carte blanche, raconte l'Evénement^ il fit immédiatement chaufi'er un vapeur qui pût arriver avant le paquebot anglais qui amènerait son homme. II le devança, en efîet, mais que d'inquiétudes encore 1 Les bâtiments font escale, Lamirande avait pu s'arrêter en route. Heureusement, il n'en était rien. Au débarquement, il appréhenda Lamirande ; mais le mandat dont il était muni ne suffit pas en Amérique. L'ex- caissier prétendait s'appeler Lasnier et habiter les Etats-Unis.

a Ceci se passait dans une sorte de taverne où M. Méin avait emmené Lamirande. Le chapeau de celui-ci était déposé sur une table. — Pardon, Monsieur, dit l'agent, vous venez de Londres où vous avez acheté ce chapeau. Il venait de reconnaître l'adresse du chapelier de la Cité de Londres. Lamirande perdit toute son assurance. Avec l'aide du consul de France, M. Mélin le fit incarcérer.

« Les questions d'extradition sont, comme on sait, fortcompUquées aux Etats Unis. L'affaire traîua en longueur, et, grâce sans doute à la complicité de ses avocats et des agents de la police de New-York, Sureau-Lamirande parvint à s'échapper.

« Jci, M. Mélin l'avoue lui-même, il eut quelques heures de découragement ; mais sa force est faite de persévérance et d'intelligence ; il reprend vite courage, réunit de nouveaux renseignements, acquiert la conviction que Sureau est parti pour le Canada; il l'y suit, et, en arrivant à la Prairie, il trouve son homme. Nouvelles difficultés d'extradition que l'activité de M. Mélin a enfin pu surmonter. Il a obtenu du gouvernement la permission d'emmener son prisonnier, au moment où une interprétation nouvelle de la loi allait le faire remettre en liberté.

a Quand Lamirande a été arrêté à la Prairie, M. Mélin avait trouvé sur lui, pour toute fortune, trente-deux sous et un revolver. — Pourquoi porter cette arme? lui a demandé l'agent français. — A cause des voleurs, a répondu l'ex-caissier avec sang-froid. — Et vous n'avez pas songé à vous en servir pour vous? — Je n'y ai jamais songé!

« Mais revenons aux 32 sous. De son propre aveu, Lamirande avait quitté Poitiers avec 480,000 francs en billets de banque. La difi'érence a été dissipée en jeu et en plaisirs. On joue beaucoup à Poitiers. Sureau-Lamirande a été un élégant; en 1856 il entretenait une actrice fort en vue à Paris.

« La préoccupation du caissier infidèle était le volume assez considérable de 480 billets de banque. A chaque pas, dans chaque personne qui le regardait, il croyait voir un agent ; puis il craignait, avec raison, que la Douane ne trouvât l'origine de cette somme énorme un peu suspecte. Voici le biais qu'il imagina : il acheta six mouchoirs de poche; dans l'un il mit deux cent dix

mille francs, puis il les enveloppa dans les autres mouchoirs, de façon à faire un petit paquet. Les deux cent soixante-dix mille francs restants étaient dans ses poches. Le petit paquet était à côté de lui sur la banquette du chemin de fer : en arrivant à Londres, il descendit précipitamment et l'y laissa. Trois minutes après il s'aperçut de son erreur et revint sur ses pas : il retrouva son wagon, mais point de paquet. On comprend qu'il ne fit pas de réclamations, et il dut partir pour New- York avec 270,000 francs seulement.

« Là-bas ses défenseurs lui en ont soutiré 56,000 en deux fois. Un interprète, auprès duquel il s'était fait passer pour un détenu politique, remarqua que les fugitifs de cette espèce ont moins d'argent que cela, et le fit chanter. Gela lui coûta 20,000 francs encore. M. Mélin a pu saisir 120,000 francs sur lui, et le reste lui a servi pour faciliter son évasion et pour subvenir à ses besoins personnels. M. Mélin voulait intenter une action aux défenseurs pour leur faire rendre gorge ; mais devant les longueurs d'un procès, il a dû se contenter d'une restitution de 20,000 francs. Lamirande a donc fait le voyage sans un rouge liard, avec les bottes, les pantalons et les paletots de M. Mélin... »

Voilà l'histoire de Sureau-Lamirande, le caissier de la banque de Poitiers ; elle n'est pas plus édifiante que celle de Carpentier, le caissier du chemin de fer du Nord, mais elle a, comme elle, sa signification philosophique.

L'histoire de Berthomé, le caissier du Sous-Comptoir des chemins de fer, n'est pas moins significative, — et elle

n'est pas plus édifiante. Carpentier etLamirande ont été poussés par l'amonr du jeu; Berthomé a été poussé par je ne sais quoi qu'on appelle faiblesse et qui pourrait bien avoir un autre nom.

Voici les faits. Le 15 mai 1866, Berthomé apportait à signer à son directeur une décharge établissant qu^un emprunteur remboursait son prêt au bout de quinze jours. Le fait frappa M. Ernoux. — «Voyons votre caisse!» dit-il à Berthomé, qui tout aussitôt balbutia et fit des aveux complets, desquels il résultait un déficit de 3 millions 200,000 fr. Il en avait la note exacte dans sa caisse, avec tous les reçus Dupray de la Mahérie et Grouy-Chanel rangés en ordre.

Trois millions! C'était un peu moins fort que Carpentier, mais c'était un peu plus violent que Lamirande ! Comment cet homme avait-il pu manger tout cela tout seul, à son âge, 64 ans?

Eh ! il n'était pas tout seul 1 On n'est jamais tout seu pour manger d'aussi plantureuses sommes : il y a toujours derrière le convive principal de ce royal festin, un ou deux affamés qui tirent à eux la nappe et font tomber dans leurs mains la meilleure part du gâteau. Ces affamés s'appelaient Dupray de la Mahérie et le prince de Crouy- Chanel.

Dupray de la Mahérie était un de ces Mercadets comme il en pousse dans toutes l(is sociétés chauffées à blanc par la fièvre de l'or. Il avait l'amour des affaires, des grandes affaires, — ayant l'amour de la grande vie. Il voulait gagner beaucoup pour dépenser davantage. Sa fortune personnelle n'y suffisant pas, il avait eu recours à

la fortune des autres. Cet autre fut le Itonhomme Berthomé, honnête caissier jusque-là.

Le prince de Crouy-Chanel était un autre Mercadet, lui. Il n'avait pas le sou, mais il avait un grand nom, il se disait le descendant d'Etienne III de Hongrie, — lequel descendait d'Attila, l'homme-fléau. Comment refuser quelques mille francs à un descendant des Arpad, à un prince qui pouvait d'un instant à l'autre remonter sur le trône de ses pères? Berthomé avait des économies, une vingtaine de mille francs : il eut l'imprudence de les confier, partie à M. de Crouy-Chanel, partie à M. Dupray de la Mahérie. Un si grand prince et un si grand industriel ne pouvaient pas tromper un honnête homme de caissier : Berthomé comptait bien sur le remboursement des sommes prêtées par lui sur ses économies. Ah ! bien, oui! il comptait saus ses hôtes! Non-seulement le descendant des Arpad et le cousin de Mercadet n'étaient pas disposés à lui rendre les 20,000 fr. avancés, mais ils en demandèrent 20,000, — oO,000 — 100,000, — 500,000 autres, — pour 3 millions et demi enfin !

Berthomé avait aventuré ses économies : c'était une imprudence, c'était une folie, mais cela ne le rendait coupable qu'à ses propres yeux, et nul autre que lui n'avait le droit de le blâmer et de le condamner. Par malheur, au lieu de faire le sacrifice de ses vingt mille francs et de se résiguer à en amasser péniblement mais loyalement vingt mille autres pour ses tout à fait vieux jours, il regimba contre cette perte qui l'appauvrissait sans le ruiner et, pour la couvrir, il ne craignit pas d'écouter cette voix de sirène qu'entendent quelquefois chanter

les caissiers aux abois quand ils entrent dans leur caisse sans avoir pris la précaution de mettre dans leurs oreilles cette cire infusible qu'on appelle la conscience : il détourna d'abord -45,000 fr., puis, la seconde année, 646,000, puis, la troisième année, 1,200,000 fr., et nul doute que si, le 15 mai, son directeur M. Ernoux ne lui avait pas demandé à voir sa caisse, les détournements de la quatrième année, suivant cette aimable progression, n'eussent atteint un chififre formidable.

Et tout cet argent qui ne lui appartenait pas, c'était entre les mains du descendant d'Arpad et du cousin de Mercadet qu'il passait! Avec cet argent illégitime, le prince de Grouy-Cbanel essayait de faire légitimer ses droits à la couronne de Hongrie, et Dupray de la Mahérie fondait des imprimeries, des librairies et des chasubleries.

Quant à lui, — mauvais fourrier, ce caissier 1 — 1 s'oubliait dans la distribution de cette manne dorée ! C'est incroyable, mais c'est ainsi 1

Est-ce qu'il ne vous intéresse pas un peu, ce pauvre vieux caissier pris — comme entre les deux dents de î€t d'un étau — par les exigences sans cesse renaissantes de ses deux amis, qui faisaient miroiter devant ses yeux d'éblouissantes promesses , — l'un avec ses entreprises industrielles colossales, librairie et sacristie mêlées, — l'autre avec son trône restauré , le trône d'Etienne III ? Assurément, il devait être content de songer qu'il pourrait participer un jour ou l'autre — Tautre, naturellement ! — aux bénéfices réalisés par le cousin de Mercadet ; mais il était bien plus fier en songeant que, grâce à

lui, obscur plébéien — et démocrate par-dessus le marché, — le descendant d'Arpad allait enfin remonter sur le trône de ses pères 1 II faisait comme partie de cette glorieuse ascension, lui , l'humble roturier ! Quel honneur! Et comme les millions devaient fluer doucement, sans qu'il s'en aperçût, de ses mains dans celles de ses deux illustres amis !

Le réveil de ce double songe fut terrible. Je ne sais pas si le prince de Crouy-Chanel aura jamais son trône, mais il est maintenant à peu près certain que le plébéien Berthomé ne pourra pas faire partie de sa cour, — du moins d'ici quelques années.

Quant à Dupray de la Mahérie... Mais celui-là ne nous intéresse pas : il n'est plus libraire et il n'a jamais été caissier.

Ma triple biographie est faite. J'en ai beaucoup dit,, — et cependant je n'ai pas dit tout ce que j'aurais voulu dire. Mais il faut savoir s'arrêter, même lorsque la plume vous démange.

Un dernier mot.

On a inventé des serrures incrochetables, et tout le monde se rappelle à ce propos la grande querelle du serrurier Huret et du mécanicien Fichet, qui fit autant de bruit en son temps que la grande querelle de Benserade et de Voiture au beau temps où la maison de Gondé et la maison de Longueville s'amusaient à patronner des sonnets. Toutes les serrures du monde ne valent rien devant le sibboleth diabolique que leur chantent les doigts crochus d'un caissier infidèle : la meilleure serrure

du plus gros cofïre-fort de la terre, c'est encore l'honnêteté, — doublée d'appointements en harmonie avec les tentations qu'elle court. La garantie des caisses pubhques est là — et non ailleurs.

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