PARIS
SOCIÉTÉ D'EDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES Librairie Paul Oîlendorjf
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l?}} /exemplaires sur papier de Hollande
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Lorsque, émergeant des ombres nocturnes, la terre, ce malin d'été, présenta la France aux lueurs de Faute, et, sur le bloc d'une colline picarde, la petite ville trapue de Pontis, le fonctionnaire préposé à l'extinction du gaz municipal aperçut, énormes, ocreux et furibonds, les grands fauves du désert debout contre les palissades et les murs d'affichage. Le demi-jour éclaira timidement des crinières hirsutes, des moustaches roides, de redoutables griffes, tendues vers une jeune venus au maillot exact, et qui domptait cela de la cravache. Hautes, neuves, larges de plusieurs mètres, ces effigies fardaient de violence, de courage et de passion les rues à la mine OTdinaircment quiète, honorable, modeste et vétusté : une mine de briques uniformes, à peine poudrée, ici et là, d'innocents crépis, à peine mouchetée de vert ou de brun par les portes, de rouge ou de noir par les boutiques dont les étalages incolores et
confus attestaient une négligence honnête, le dédain du faste et du tire-l'œil.
M. Livrot eut quelque ennui d'étouffer si promptement les flammes des réverbères. Il eût voulu s'attarder devant les bêtes africaines, nées au pays où il avait, dans sa jeunesse, houspillé le Kroumir, conquis ses galons de caporal, avec le droit à une récompense : ces fonctions peu rémunératrices mais stables qu'il remplissait depuis quelque vingt ans, sous la tutelle de la Compagnie du gaz. La demie de quatre heures tonna dans le clocher de Saint-Pierre, qui dominait toutes les échines des toitures accumulées au bas de son kiosque en ardoises. Il fallut se hâter. D'ailleurs le boulanger Tessenard, le jupon enfariné, un torchon autour du cou, transparut derrière la vitrine de son magasin blanchi, parmi les pains oblongs. Il les pesait h mesure qu'on les lui passait, du sous-sol, par une trappe. Dehors^ le soupirail exhalait une chaude odeur de fournil. Elle emplit la rue des l'illes-Dieu. M. Livrot eut faim. Sa besogne finie, le bol de soupe bouillante accueillerait ses tartines que tout à l'heure beurrerait son épouse en bonnet de nuit. D'un pas sonore et alerte, il descendit la rue en pente.
A chaque lampadaire bronzé, il s'arrêta, levant la gaule de l'éteignoir. Une seconde il regrettait d'abolir ce joli mouvement d'or qui tremblait dans la cage de verre, au souffle du matin. Cela lui brillait comme le souvenir des tambours étincelant au soleil, entête du bataillou déployé devant
las mtirs d'un marabout, jadis, par iinL^ aube d*Orient. Des llocons de fumée légère grimpaicnl ibtps lespacc au-dessus du * tombeau, se dissipaient. Livrot avait eu peur de mourir, parce que c'était alors le combat, parce qu'un tourbillon de cavaliers aux burnous bossus fuyait et révenait sur la droite, crachait ses feux contre les pelotons de flanc-garde, blottis dans les creux du sable. Maintenant il riait de sa peur. Content d'avoir été crâne, il se remercia de pouvoir penser à sa jeunesse avec honneur. Tout de même il eût été beau de vivre au bruit martial des tambours, plutôt que de travailler entre les montagnes de charbon, vérifier les compteurs, reconnaître les fuites, et nettoyer, au faîte de réchelle, les glaces des réverbères. L'éteignoir s'abattit sur la lueur efl'arouchée, comme le présent s'abattait sur le souvenir des tambours étincelant au matin d'Afrique. M. Livrot soupira.
Pourtant il aimait sa ville, Testaminet Charlemont, son logis dans l'impasse des Trois-Frères, et le' fauteuil bas, les casseroles pendues, la table ronde, les verres à café, la tasse pleine de sucre, le litre de cognac et sa vignette où parade un cosaque, avec un zouave. 11 aimait son garçon joufflu témoignant l'orgueilleuse virilité du père, et le lit (l'acajou, que chaufl'ait le corps plantureux de Clémence tendre à pétrir. Cela valait mieux que les courts sommeils de halte, dans la capote glacée, roidie par le déluge de l'orage, sous le ciel hostile de la Kabylie, au bivouac. Néanmoins il
eût. pu gagner le grade d'adjudant, et faire retentir le sabre sur les cailloux des ruelles, être cajolé par d'ardentes blanchisseuses espagnoles, fières d'un amant à galon. Mais que de bons diables étendus, blêmes et rigides, en leurs fosses de sable et de pierres dans le Sud^ après les délires de la fièvre, autour des postes isolés? Du moins, lui pouvait encore fumer quelques bonnes pipes, et s'accouder devant Tapéritif en attendant que le vitrier Lermon eût fini de battre les cartes. N'était-ce pas un signe de vieillesse et d'engourdissement ? M. Livrot s'attrista, pensant qu'il avait le crâne chauve, et des poils gris dans la moustache. Autrefois, c'étaient la jeunesse et l'entrain, la jambe sanglée dans la guêtre, quand le bataillon se déployait à gauche de ses tambours aussi lumineux que la petite flamme dont il fallait éteindre brutalement, d'un coup, le vol, là-haut, avant de refermer la cage diaphane, et de courir vers l'autre feu palpitant au bout de la rue.
Ce nouveau meurtre commis, M. Livrot tourna le coin. Il alla vite par le boulevard Gambetta, solennel, frais, rectiligne et désert entre les rangées de riches maisons en pierre de taille. Les magasins, derrière leurs tôles rabattues, avaient des aspects de coffres-forts. Des chiens matineux flairaient, puis grattaient les ordures débordant les cuvelles et les seaux. Parfois deux compétiteurs grognaient autour d'un os. Ils hérissaient leur dos et roidissaient la queue. Bien que vrais, leurs courroux émouvaient moins que celui des
lions irrt^els drossés contre les (5chfif'a vidages do la balle en constniction, face au ciife dos Emperetirf^. La colle encore fraîche élali/e par la brosse de rafficheur vernissait les mufles roux et hirsutes, les échines fauves et cambrées, les pattes larges, le maillot rose de la venus à la cravache et au diadème. Et M. Livrot tâcha de se rappeler Todeur forte des ménageries, puis les marches opiniâtres, circulaires, des animaux captifs dans les cages. Car jamais il n'avait, en Tunisie, aperçu le roi du désert, bien que, parfois, il sût conter des vantardises à ses amis, quand le goût de Tabsinthe excitait la verve de sa Jangue et les audaces de sa mémoire encline à s'attribuer le souvenir d'exploits étrangers.
Un peu gris de bravoure, il se prit à siffler un air de charge, puis un pas redoublé, les sonneries d appel et toutes les bribes de musique militaire incomplètement oubliées. Ainsi respirant avec enthousiasme, il continua sa marche par le boulevard Gambetta, par la place de la Haute- Rive, vaste, herbue, encadrée de vieilles demeures lépreuses et closes. Vaillamment il descendit la rue du Passeur, qui est déclive et fort raide entre des échoppes de ravaudeuses, d'étameurs, de bourreliers, de fumistes, d'oiseleurs, de matelassières, de rempailleurs, de mastroquets.
Il se crut sous l'uniforme de zouave, digne d'être admiré par tous ces gagne-petit, aux vêtements défraîchis et déteints, aux galoches boueuses. Sur Je pont de la Bruse, qui gazouillait parmi ses cail-
lûUK vert^, il se rappela Tenlrée de Constantine et le ravin du Rummel, où roulent lanl d'«5chos, lorsque reterïtit la lanfnrL* des chasseurs d'AfVique.
Devant la nouvelle mairie, ses collègues étaient déjà rassemblés. Ils avaient fini leur tâche. Tous les papillons de lumière avaient cessé de vivre dans la ville si bleue du matin. En leurs petites blouses rigides et lustrées à cols écartâtes, les gardiens des feux redressaient plus que d'habitude leurs échines voûtées. Lui-même, Demours, le pied-bot, s'inclinait sur la hanche de la jambe saine, afin de rectifier son attitude. Beaudru, qui avait été aux tringlots; Fourmentel, qui avait servi dans Tartillerie de forteresse, et Joseph, de Tinfanterie territoriale, accueillirent Livrot en sifflant aussi Tappel.
— As-tu vu les lions... demandèrent-ils?
Ensemble ils renchérirent sur la splendeur de rimage, la vraisemblance des botes, la grâce de la dompteuse. Fourmentel avait travaillé à Paris; il savait l'histoire de cette femme jadis danseuse dans les bals publics de la capilale, où son portrait longtemps avait illustré les journaux pendus aux kiosques. Il prétendit même avoir connu dans rintimité de sa mansarde une amie de la prestigieuse personne, et non moins agréable à caresser.
Là-dessus, tous, pris de rire, montrèrent, sous leurs moustaches, des bouches brèche-dents. Puis ils roulèrent des cigarettes. Une jolie marchande
dij tcibac fut r(?vélée par Beautlru. comme rayant aim^ quand il étaiï on gHinison h Tonl. Alors ils parlèrent avec joîe des casernes où s'etîul éhroiit^e leur jeunesse, malgré les colères des sergents et les remontrances des officiers. Leurs peines de ce temps leur parurent légères et drôles. Fourmentel additionna ses jours de clou en un total formidable et hilarant. Joseph expliqua comment il sautait le mur dès Textinction des feux, à Bourges, pour aller, rejoindre, avec un copain, les servantes d'un nourisseur. Elles leur conservaient les fonds de litres oubliés par les fils du patron, grands ivrognes. Une fois, par malheur, Tadjudant de semaine avait pincé les deux farceurs au retour; ils avaient connu, trente jours, les plus sales corvées. Les adjudants d'autrefois, jugés sans indulgence, furent comparés au surveillant Grétu, vraiment trop sévère à l'égard des pauvres gaziers. Sa rigueur était inexorable pour les moindres infractions à la règle, pour les plus minimes retards. Et avec cela, grossier! Demours surtout ne pardonnait pas des allusions méprisantes à sa claudication :
— Ça m'appelle « Quatre-et-Trois » î Vous l'entendez? Gomment trouvez-vous? Est-ce que c'est à un homme d'honneur d'injurier le monde sur ses infirmités; quoi? Ge n'est pas son droit d'abord. Il est là pour commander. Qu'il commande! Un point, c'est tout; hein?
— Pour sûr... approuva Fourmentel... G'est pas à un homme d'honneur d'injurier le monde.
— C'est d'un mu(le,.. décida Livrot.
— Et d'un sîilc mufle, même ! sans compter les amendes qu'il vous colle. J'eo ai pour huit francs cette semaine,.*, grogna Deaudru,
— Et mol pour douze I pleura Demours, Avec quoi que je vais payer des chaussures à ma miûehc"? Les siennes prennent l'eau, et ça la lait tousser.
— Il nous traite comme des chiens^ pas vrai?... dit Beaudru...
— Et ça n'a seulement pas fait de service militaire... reprit Livrot... Il s'est fait réformer à cause qu'il est myope, qu'il dit. Quand on n'a pas porté l'uniforme, on n'a pas le droit de commander à d'anciens soldats, à des gens qui ont vu le feu. C'est pas un malheur, qu'il vous commande ?
— On se laisse faire; on est des mous, on est des lâches \... soupira Demours ; et il cracha dans la poussière.
S étant gratté la tête, Livrot, ensuite, bouscula sa casquette sur l'oreille, en souvenir de la chéchia. Il prit la parole avec éloquence, rappela les griefs communs. La Compagnie augmentait sans cesse le travail. Maintenant on exigeait deux inspections de^ tuyaux par semaine, deux astiquages complets, tandis qu'autrefois suffisaient une inspection et un astiquage. Et on n'avait pas encore distribué les casquettes neuves. D'ailleurs, il était question de retenir sur la paye un franc soixante-quinze par blouse réparée, à cause du col écarlate. Or,
iM"^" Livrot assurait que^ pour vingt-cinq sous, elle fournirait l'étoffe, la doublure, le fih et qu'elle piquerait la pièce à la maehine. Celait di.^ sous que la Corapagntc volerait à son personnel.
Quant au second astiquage, il paraissait in utile. Histoire d'agacer l'ouvrier, de lui faire suer le sang et Teau, pour rien, pour le plaisir. Beaudru déclara qu'au train des équipages, même pour la revue du général, il n'avait jamais travaillé autant > et alors on entretenait les voitures, les armes, les harnais, Tuniforme, les chevaux, la chambre, le quartier. Ici, plus on faisait de besogne, moins on touchait, pas même de quoi se payer le cirque, montrer aux gosses les lions.
— C'est vrai ça... dit Demours... ma mioche ne pourra pas voir les lions à cause des amendes. Sale Crélu.
Celui-ci descendait les marches de la nouvelle mairie.
Homme lourd, en veston d'alpaga, sa masse oscillait sgr d'épaisses jambes au pantalon de toile fripée. Trois lettres de cuivre : GAZ, brillaient sur l'étoffe verdâtre de sa casquette. Un lorgnon graisseux cachait ses regards. Son bras court se tendit, le poing fermé.
— Hé bien ? On se la coule ! Tas de flemmards ! Remisez vos lances. Et à l'astiquage...
— Et déjeuner?... demanda Livrot.
— Fallait déjeuner avant. Allez chercher vos outils, les pliants, la peau. Et pas de manières.
Dites donc, QualrLvt>t-Trois : on se tait quand je cause., , '
— Tu parles !.*. lil Livrot insolent... C'est Gambetta qui ressiiseîto...
— FauJriiit pas faire le Jules, mon brave lioninir. (,'n \i>u< cMÙtenut des sous, vous savez,.,
Et, vers Livrot, Crélu s'avança les mains dans les poches, le lorgnon en, Tair, la barbe tremblante.
— Ça vous dirait d'être à pied une quinzaine?...
11 fait beau. Vous prendriez la bonne air. Ça vous va-t-il?
— Oh ! s'il n'y avait pas la femme et le gosse, c'est pas Tamour de vous voir qui me retiendrait dans vos entours, monsieur Crétu.
— Tâchez d'être respectueux envers les supérieurs! Ou bien je vous apprendrai à vivre. C'est compris ?
Livrot balança la tôle et regarda plus loin la famille de lions collée sur la baraque de la voirie. Pourquoi la misère Tobligeait-elle à céder devant cet ignoble petit homme gras, lui l'ancien zouave de Kairouan, lui qui eût pu tuer des panthères sur le plateau de Kabylie, si la colonne en avait rencontré. Pourquoi ne pas adopter la posture maîtresse de la dompteuse? Pourquoi ramper comme le vil jaguar qu'opprimait la bottine à glands d'or de la dame peinte ? Tout de même il suivait la claudication résignée de Quatre-et-Trois, le haut squelette voûté de Beaudru, le large dos bleu de Joseph, de qui la main goudronnée ballait
au bout de la manclio k boulons de l'aïence. Il le fallait sans doute. LivroL se murmura ! « La loi d'airain ! » Dans un cabaret, il avait ouï prononcer ces mots par un aputre sociali^ilr*. Depuis il s'en servait a tort pour désigner rantagonîsme économique d'un tnnail peu rémunère ef. d'un rapital égoïste, autoritaire, cruel > actuel lemeiU inviucible. Dans la cour de la nouvelle mairie, un magasin était réservé aux ni^nfnts du gaz pour le service de la ville. Cr^tti lentement ouvrit la porte, après avoir choisi dans son trousseau la clef nécessaire. Il se complut à faire attendre ses cinq subordonnés en manœuvrant avec componction la serrure.
L'intérieur du magasin apparut quasi noir. Des échelles garnissaient les murs. A des clous pendaient des boîtes cylindriques en fer-blanc qui contenaient les outils et ies burettes. Ce furent elles que d'un doigt impérieux et blafard désigna Crétu.
— Garnissez-vous. Et un peu vite. Chacun nettoiera les appareils de sa zone ; celui qui n'aura pas fini pour onze heures, celui dont l'ouvrage sera pas proprement fait, ce sera Irois francs d'amende. V'ià le tarif.
— Tout est propre... grommela Beaudru... puisqu'on a astiqué lundi.
— Pas d'observations, hein ?
— C'est du travail supplémentaire, ça,... fit observer Fourmentel.
— Et s'il y a augmentation de travail... conclut
LivtqL.. il faut aussi, consi^quemment, une m nienlation de salaire.
— De quoi?... gTomla Crélu, qui vint regarder le logicien sous le nei^,
— Je dis que e'esl jusLe de met Ire la journi5e h quatre France.
— Ça, c'esl juste... conlirnia Dcmours, en boitant jusqu'à sa trousse de métal.
— C'est tout juste... reprit Beaudru.
Et il s'arrêta, se campa près de Livrot courageusement. Fourmentel, qui avait déjà décroché sa boîte, la raccrocha, les rejoignit. Ils entourèrent Crétu stupide. Joseph feignit de chercher un chiffon; mais il répéta que c'était juste.
— Il n'y a pas de travail supplémentaire; il n'y a qu'un travail réglementaire !... glapit Crétu... Le deuxième astiquage est marqué sur la feuille de service qu'a signée M. Demangeot. Si vous n'étiez pas des aveugles, vous l'auriez lue, là !
,11 montrait la face interne du vantail : quatre pains à cacheter y maintenaient en évidence le programme calligraphié des travaux.
— . Eh bien, c'est que M. Demangeot s'est trompé... riposta Livrot... Y a erreur ! Je fais pas de « supplémentaire », s'il n'y a pas de paye pour ça.
Son audace l'épouvantait beaucoup. Il se prévit congédié, de retour chez lui, devant son garçon joufflu, avec onze francs soixante-dix dans un porle-monnaie pour toute fortune. Un peu de sueur lui mouilla le front, sous la casquette. Tout
de même il s*enorgueillLt d'être « un homme m auiani que la dompteuse de raffiche admirable,
— On n'est pas des bœufs L,. déclara Beaudru.
— Nous ne serions pas les premiers à faire grève... On en a vu d'autres... balbutia Joseph qui remuait pourtant des chiffons huileux.
— D'autant plus qu'en été, l'éclairage et le chautTage, on peut s'en passer sans que la bourgeoise crie à la maison.
— La grève! La grève!... répéta Crétu en ricanant... Une grève à cinq! Vous n'êtes pas fous ! Faut vous soigner...
— Pas si fous que ça... reprit Livrot... Les chauffeurs et les charbonniers en parlent à l'usine. Ils ne veulent plus faire que dix heures. Ça pourrait bien arriver qu'on laisse tout en plan. Vous savez, mossieu Crétu !...
— Ah ! dites donc, vous Livrot ! N'ayez pas l'air. Et puis, tenez, puisque vous voulez faire grève : ça y est. Je vous flanque tous à pied pour huit jours. Fichez moi le camp, que je ferme le magasin. Ça vous apprendra... Je vais convoquer les auxiliaires. Allez-vous en. Vous êtes à pied, je vous dis. Est-ce que je parle français?
Crétu leur indiquait la cour, hurlait ; et la salive précédait ses paroles. D'une main il assurait son lorgnon embu. Les hommes sortirent à regret. Haussant les épaules et secouant la tête, leur groupe s'arrêta dans le milieu de la cour. Penauds, anxieux, ils regardèrent leur chef cla
quer violeiiimenL la porte, tourner deux fois la clef partir blême de rage.
Alors ils se jugèrent faibles.
De leurs façades en briques roses bordées de pierres meulières, les bâtiments municipaux encadraient cette détresse. Tous. cinq, ils pensaient à la consternation de leurs femmes, à la méfiance du boulanger et de l'épicier, au renvoi possible. Et leurs cœurs s'alourdirent. Livrot, en outre, apprécia la valeur de sa responsabilité. Ces pères de famille, par sa faute, allaient perdre l'argent indispensable à la nourriture et à Tabri des leurs. Mais devait-on supporter les insolences d'un Crélu? Ne fallait-il pas dompter les brutes, comme la venus à la cravache domptait les lions? Cette image hantait sa raison et lui procurait du réconfort. Il proposa d'aller voir M. Demangeot, bien qu'il eut grand'peur de ce personnage gourmé, hautain, en dépit de ses façons bienveillantes. Tous convinrent qu'il importait de causer avec le directeur adjoint avant que Crétu, par son rapport, eût dénaturé les faits. Seulement, M. Demangeot n'arrivait à l'usine qu'à dix heures; et il était cinq heures et demie du matin. Alors, en attendant l'ouverture des débits, ils allèrent nonchalamment contempler l'affiche des lions. Ses vives couleurs les attiraient vers la baraque de la voirie.
— C'est un vrai tableau, quoi!... dit Beaudru... comme ceux du musée, et même il n'y en a pas tant de si bien arrangés au musée d'ici.
LES LIONS Va
— Tu penses! Ça doit coûter, de pincer des machines pareilles sur les murs. Où va-t-il s'installer, le cirque?
Ils spéculèrent sur le plaisir qu'ofîrirait la représeutalion. Ce les lit s'aviser de leur misère, et qu'il siérait trop d'écoïiomisor maintenanL les sous, plutôt que de songer a jouir d'un tel speclaele. Bourrant sa pipe, Joseph déplora que Grétu les eût mis à pied. Les autres Tapprouvèrent. Ils échangeaient du tabac. Livrot pressentit leur accusation muette, et il s'écria qu'ils étaient des hommes, qu'ils devaient, pour cela, sauvegarder leurs droits avec amour-propre. En somme, il n'osait pas rentrer chez lui pour la soupe, tant il redoutait les reproches de son épouse plantureuse et prudente^ Les autres ne se résolurent pas davantage à courir affronter la réprobation de leurs ménagères. Et ils préférèrent s'asseoir là, sur le banc vert, à l'ombre des ormes plantés le long de l'eau gazouillante. En fin de compte, ils arrêtèrent de protester contre la décision de Grétu, sagement, auprès de M. Demangeot, dans les bureaux de l'usine à gaz.
Gependant la diane sonna dans la ville haute, où gîte un bataillon d'infanterie. D'accord, les gaziers répétèrent en sifflant l'air martial, même Demours au pied-bot, qui regrettait de n'avoir pu revêtir le dolman des hussards pour séduire ainsi d'autres amoureuses que sa- tante; car il l'avait épousée veuve avec deux enfants; et la quarantaine allait maintenant la vieillir. Conscient de sa
témérité militaire, Livrot, en guise d'indemnité, crut devoir offrir à ses camarades le vin blanc, quand le cabaret Alexandre fut débarrassé de ses volets par un gamin qui avait encore les pieds nus dans ses savates, la figure bouffie, les cheveux brouillés. Ayant sorti, puis aligné des guéridons jaunes, ce garçon apporta des verres, puis fut tirer le vin au tonneau dans la cave. Ils goûtèrent ce liquide aigrelet, mousseux et trouble, avec satisfaction. Ce leur fut comme si la nature leur eût promis de leur prolonger ses faveurs et d'arranger les choses. Ils se ragaillardirent. Et Beaudru, d'avouer qu'il eût volontiers dit deux mots à la dompteuse en maillot, si elle était, au réel, non moins pourvue d'appas qu'en peinture.
Ils contemplèrent de nouveau la fille entourée de lions puissants, qu'elle soumettait à son geste autoritaire.
— Si nous étions de belles garces... assura Livrot... les Crétu nous écouteraient. Nous n'obéirions pas, du moins, comme des animaux imbéciles.
Les amis rirent un peu, trinquèrent. Ses moustaches essuyées, il ajouta :
— Après sept heures, nous irons demander à l'usine ce que pensent les chauffeurs et les charbonniers. Y aurait peut-être à faire de ce côté-là. En attendant, allons en ballade.
Il paya les treize sous du litre. Alors ils se levèrent engourdis. Par politesse, ils marchaient au pas de Demours qui les fatiguait. Tristement,
ils regardèrent, au bout de lav^enue, les deux gazomètres en rotondes, les fils télégraphiques sur k gare. Beaudru et Livrot, eu arriènv aiïectaîent de rire et d'afFroiiter le sort. Ils se conliêrent leurs prouesses anciennes de buveurs, d'amants. Leur inquiétude, ils la masquaient sous ces propos grivois. Alcoolique, Beaudru devait au seul verre de vin blanc son allégresse, car il était enclin à l'oubli subit de ses malchances dès la moindreingestion de liquide. Par forfanterie, Livrot ne voulut pas sembler plus chagrin. Et ils allaient riant, s'esclaffant, se touchant le bras pour s'arrêter et fixer mieux leur attention sur les gaudrioles. Devant, Joseph, Demours et Fourmentel paraissaient moins crânes. Us parlaient de la température, sans plus, et, parfois, se retournaient vers les deux boute-en-lrain dont ils admiraient la liesse imprévue en une si pénible circonstance. Beaudru ne se calmait pas. Chaque fois qu'il retrouvait l'affiche de la ménagerie, il gesticulait devant la belluaire à la façon des amoureux. Il lui prodiguait précipitamment les baisers. De sa main rugueuse, noircie par les cambouis, il flattait la gorge, le corsage, les hanches et les jambes violemment colorées de jaune, de pourpre, de rose. En face de la rive^ jusqu'à l'Esplanade, les tableaux successifs attiraient aussi les premiers passants. Pour mieux voir, laitiers et maraîchers arrêtèrent les bidets gris de leurs charrettes. L'homme aux chèvres rassembla son troupeau devant les fauves en étalage sur le mur du
Mcirché-GoiiverL Déjà nombreuses, les pas-annos supputaient le coût de la ménagerie en exposant leurs légumes, leurs volailles, leurs lapins, leurs fruits sur l'étal des logettes. Le boucher fit mine d'offrir aux lions le quartier de bœuf qu'il transporta de son tapecu à sa place numérotée. Ce qui valut du plaisir à tous. De comptoir en comptoir, les harangères se promettaient, parmi leurs saints, d'assister, le dimanche, au travail de la dompteuse. Elles soupçonnèrent son portrait mural d'être ennobli par la flagornerie de l'artiste.
Elles se comparaient à la donzelle, non sans railler leurs croupes énormes, leurs seins écroulés, leurs cuisses courtes, leurs pieds en galoches tumultueuses. Claquant les brochets sur le marbre, raclant les truites argentées, égorgeant les anguilles bleuâtres, amoncelant les goujons d'opale destinés à la friture, les poissonnières se- dénigraient à grand bruit. Leur verbe agressif ne ménageait rien de leurs couperoses, ni de leurs chevelures minces, ni de leurs visages camus, ni de leurs ventres bombés. Et leurs cris se mêlaient à la voix de l'eau qui ruisselait sur les écailles des tanches et des ablettes, sur les sombres carapaces des écrevisses indécises. Le long des vieux piliers verdis jusqu'aux poutres soutenant les angles de la toiture, les vociférations s'exaltaient à la gloire de la dompteuse inconnue, de ses fauves.
Une servante blonde et nigaude, trois dévotes en deuil qui prétendirent marchander les moules,
avant d'ouïr la première messe, furcnl ïvçiies de la belle nianifcre. Les commères ne consentirent point à rabattre leur prix parce qu'une erL^ature peioturhiréc >\}v le?; façatles suggérait une mmparaison fâcheuse pour le type local. Humiliées, au fond, par cette rivalité soudaine, les harangères transmuaient leur dépit secret en courroux contre les clientes ennemies du gain légitime. En une minute, servante et dévotes furent houspillées, traitées de ladres et d'avares, de grippesou, de propres à rien, et gratifiées d'autres épithètes patoises, mais également méprisantes. Beaudru se tenait le ventre, tant il exagérait sa joie. Livrot Fimita, pendant que Joseph avec Demours et Fourmentel acquéraient un lot de clovisses à trois sous. Ils se le partagèrent fraternellement.
Ayant repassé Teau sur le pont de l'Esplanade dont ils laissèrent l'espace vide et poudreux limité par des guinguettes, ils gravirent la pente de la ville entre les maisons décloses. Vers eux, les balais déjà jetaient la poussière des corridors. On attelait des chevaux sous les porches. Dans la maréchalerie, le marteau frappait l'enclume.
Quelques colosses roulaient des barriques jusqu'au camion de la brasserie; et les poules, avec leui's poussins, grattaient la paille dans la cour de Tauberge. C'était l'éveil de la ville parmi la lumière tendre sous un ciel Ires bleu. Les seins des femmes montaient le long de leurs poitrines pendant qu'elles s'étiraient, les bras en 1 air. Les
tïières d^barbouillait^nt, peignaîenl:, eliaiissaient leurs ribambelles tl'enranls, pour Técole. Au faîte de Téglise, sonna Tangélus du matin.
A voir les tonneliers gratter les douves, les menuisiers raboter leurs planches dans les boutiques béantes, Demours et Fourmentel eurent le dégoût de leur inaction. Ils ne pouvaient ainsi que les colombes s'élever dans Tair, les ailes battantes. Le pied-bot du pauvre Demours rattachait au sol. Et que faire, puisqu'ils n'étaient pas colombe, ni lui, ni Fourmentel, ni Joseph, mais de gros ouvriers pesants, avec des souliers ferrés, des culottes de velours épaisses et des blouses trop brèves qui montraient leurs derrières aplatis? Affligé de son destin, Demours insinua que sans doute ils avaient eu tort d'être si prompts à revendiquer devant Crétu...
— Ce sont des crachats qui peuvent bien nous retomber sur le nez... craignit Joseph, dont les yeux en boule faisaient saillie au milieu de paupières chauves.
— On fait les rageurs. Et puis après, ça vous cuit. A quoi bon montrer les dents, si on ne peut pas mordre !
Résigné, Fourmentel haussa la voûte de ses épaules, et projeta de la salive sur le mur proche.
— On n'est pas des lions !
11 venait de reconnaître encore l'affiche obsédante du cirque. Elle illustrait la maison abandonnée d'une famille qui avait quitté le pays après un drame d'adultère. La venus au maillot
LES LIÛISS
rose ressuscita il les illusions de l'amour à rendroil même où du sang les avait naguère efTacées ; el cela devant le perron de la calhedrale. Le vénérable édifice dressait là son altitude noirâtre et angulaire, munie de vitraux, encadrée par trois étages d'entablements et de colonnes torses, terminée par un clocheton cher aux corneilles, gardée par deux aveugles et lîn cul-de-jalte pleurards. L'abbé Folignon rendit le salut à Joseph, dont il avait secouru la mère pendant une longue agonie misérable. Les trois hommes envièrent le prêtre, sa soutane propre, ses souliers à boucle d'argent, l'air svelte, angélique, que lui prêtaient sa maigreur et d'assez longs cheveux gris. Soudain Beaudru projeta des plaisanteries anticléricales. L'ecclésiastique se hâta de disparaître pour feindre de ne pas avoir entendu le mot « xatichon », ni le rire audacieux de Livrot.
L'ingratitude humaine irrite un peu l'abbé Folignon. Depuis quinze ans, il s'évertue à faire le saint dans cette paroisse. S'il fut jusqu'à la trentaine un jeune homme ambitieux, se promettant les gloires de Léon X, puis de Richelieu, à tout le moins de Lavigèrie, s'il eut quelques défaillances entre les bras trop doux de jeunes veuves pieuses et tendres, une fois l'âge mûr venu et les passions étouffées, il a voulu racheter ses fautes par un apostolat sévère. Ayant choisi ce vicariat dans une province modeste, il a sévèrement exigé de lui-même les vertus nécessaires à la propagation de la foi. Parmi les bonnes gens
dune petite ville, il a cru pouvoir n' vriller les atavismes religieux au cœur des vieilles personnes, instruire l'imagination des écoliers, conquérir les femmes par le luxe de l'église, ses musiques, ses encens, enfin les hommes par les œuvres d'assistance etr de charité, par des entreprises sociales à peine empreintes du sceau catholique. Quinze ans, il a, pour cela, pâti, souffert, aspiré toutes les puanteurs des galetas, recueilli toutes les sanies des malades pauvres. Même il obtint le titre de docteur en médecine afin de pouvoir soigner gratuitement, légalement, chez eux, les ouvriers qu'effraye l'hôpital. Or, on accepta ses soins en rechignant, en se cachant, en se défiant, comme s'il apportait la honte avec lui dans ces masures où grouillent les parents ivres des fillettes vicieuses et des gamins larrons. Tout de môme, il s'obstine à sa tâche. Fervent, il consi- " dère l'humanité comme une plaie du Christ, la
plaie hideuse et purulente que fit au flanc divin la lance du barbare, la plaie sur laquelle il faut bien poser les lèvres, si l'on veut être un peu de la bonté universelle et de la foi vibrante qui mènent les mouvements des mondes vers les buts mystérieux de Ui création. L'abbé Folignon sentait j alors fléchir sa vaillance. La prière n'apaisait plus
I ses rancœurs. Il doutait à son tour de la Révéla-
i| tion. Les crimes et les erreurs de l'Eglise lui
étaient plus fréquents à la mémoire que ses bienfaits, que ses vertus, que ses enthousiasmes. Et il se demandait parfois s'il ne portait pas juste-
LES LIONS n
ment la criiLx de réprobation que les niaiiviiis LWèques et les papes ogoïsles imposèrent à Jesiie? trahi par la cupidité, par l'orgueil de ses {HHilifes, par leur servilité envers les riches et les puissants, par leur mépris des foules laborieuses, exténuées, indûment asservies au nom de TÉvangile, selon les caprices de tous les maîtres.
Les injures de Beaudru, les ricanements de Livrot atteignaient le fond de sa conscience, mutilaient son reste de courage. 11 monta vivement la rue Sainte-Octavie, pourchassé par la haine du peuple qu'il avait voulu sauver dans la personne même de la vieille mère Joseph. Car Livrot et lîeaudru aVaient dépassé leurs camarades timides ; et ils pressaient le pas afin que leurs insultes fussent comprises de la victime. Des gamins admiraient cette audace. Et des calicots narquois cessaient d'accrocher à leurs devantures les robes de colon imprimé, les kyrielles de chapeaux de paille, les jupons de percale rose et bleue, afin de mieux suivre les péripéties de Tévénement.
<( Ce fut par la douceur et la constance que Daniel se préserva dans la fosse aux lions ! » Ainsi se conseilla l'abbé durant qu'il serrait les poings cachés dans les poches de sa soutane, et qu'il contractait ses muscles pour ne pas céder àj'envie de faire demi-tour, de marcher sur les agresseurs, sur les injustes. « Ayons le courage d'ùtre lâche ! » se répétait-il.
— Ce qu'il file!... dit Livrot à Beaudru...
Avançons plus vite, donc !
Et le zoiiavt! jouissait de cette pouFsiiite. Elle assouvissait enlin le désir de guerre levé dans son cœur à Taube, quand il avait vu les fauves et la dompteuse magnifier la force et parer d'audace la cité en sommeil jusqu'à cette heure. Il pourchassait l'ennemi, le prêtre, celui qui défend la révolte contre les maîtres, celui qui défend de satisfaire les appétits enivrants, celui qui veut réprimer tous les instincts, abolir toutes les joies naturelles, comprimer tous les gestes de liesse, honnir toutes les gaietés expansives, soumettre les pauvres au riche, contraindre leurs haines saintes, entraver leurs amours, multiplier leurs travaux, éterniser leurs misères dans l'abjection de l'esclavage. En Livrot s'exaspérait une sorte de folie soudaine, téméraire, joyeuse, une folie d'animal aboyant à Tépouvantail qui si longtemps terrifia les vies aïeules, celles consumées dans le corps d'ancêtres manants.
Crétu n'était guère à son aise dans le cabinet de M. Demangeot, où l'avait introduit le domestique qui lentement époussetait les bronzes. Nymphes frileuses, gloires enlevant à bout de bras les cadavres d'adolescents vaincus, amours joufflus et dansant, chevaux arabes tendant l'oreille, pullulaient partout, sur la cheminée de marbre vert, sur les guéridons de palissandre, sur le bureau d'ébène, au faîte des bibliothèques combles. Cette faune négresse en imposait à Crétu comme le signe de rintelligence et d'un pouvoir légitimé par tant d'esthétique. Avait-il eu raison de mettre à pied les cinq allumeurs? Les bougres n'allaient-ils point débaucher les chaufl'eurs et les charbonniers, déjà si rebelles et qui protestaient, ceux-là contre le travail de nuit, ceux-ci contre le déchargement des wagons après huit heures. Sans doute, pour faire tout rentrer dans Tordre, importait-il de montrer de l'énergie. Mais. M. Demangeot approuverait-il des mesures aussi radicales? Et ne châtierait-il pas le surveillant pour tant de hâte ? Car, des cinq auxiliaires, trois
s'étaient \oii6s dans la campagne : ils fauchaient les foins. Un soignait au lit la fièvre coloniale qu'il avait rapportée des camps de Madagascar. Comment éclairer la ville avec le secours d'un seul homme expérimenté ? Des inconnus eussent pu détraquer les mécaniques des réverbères et ouvrir indûment un compteur. Crétu demeura perplexe. Toutefois c'était au moyen d'une cravache et d'une attitude impérieuse que la saltimbanque domptait les lions de l'affiche. Un instant il se reprocha d'avoir été prompt à choisir l'exemple de cette image foraine. M. Demangeot entra.
— Qu'y a-t-il, Crétu ? Me déranger à cette heure ! Le feu n'est pas à l'usine, je pense? Voyons, expliquez-vous. Quoi ?
Furieux et solennel dans une robe de chambre en velours marron, et sous une calotte de soie rouge, le directeur écouta le récit balbutié de son commis. Avec un petit peigne, ce beau monsieur démêlait l'éventail épanoui de sa barbe grise. Il interrompit :
— Ayez soin de ne pas laisser les allumeurs pénétrer dans les bâtiments, sous quelque prétexte que ce soit. L'avez-vous dit au concierge?
— Je vais le dire.
^ — Dépêchez-vous; dépêchez-vous, mon ami, sans quoi je vous rends responsable de tout.
Vous m'avez compris ? Vous êtes un maladroit. Avant de prendre cette mesure de rigueur, il convenait de vous assurer que les auxiliaires étaient
libros, Et, maintenant^ je ne peux plus rapporter la mesure sans voiis donner un démentij ce qui serait déplorable pour la discipline. Avez- vous compris, Créluf
M. Demangeot dévisagea sévèrement le gros homme muet qui, vers lui, levait les verres crasseux du lorgnon et la barbe tremblant autour d'une excuse inhabile.
— Je suis très mécontent de vous, Crétu ! Très mécontent, vous entendez ? Vous jetez la Compagnie ^ans le plus grave embarras. Nous sommes engagés envers la ville, et nous ne pouvons manquer au contrat, un seul jour, sans payer de lourdes indemnités. Vous nous avez plongés dans un joli pétrin, mon bonhomme, et vous avec!
Vous allez me faire le plaisir de vous mettre en campagne tout de suite pour recruter des allumeurs, car je ne peux même pas distraire des ateliers, ni des chantiers, ni de la chaufferie, les hommes qui vous sont nécessaires aujourd'hui. Vous savez bien que nous avons réduit notre personnel au strict minimum depuis le 15 mai! S'il le faut, prenez le train et allez à Guise embaucher des gens que vous ramènerez avant six heures. Avant six heures! Et vous ferez ce petit voyage à vos frais. Ça vous apprendra ! Laissez-moi réfléchir à présent. Bonjour ! Avant six heures, n'est-ce pas? Ou tant pis pour vous !
Il regarda Crétu se retirer, long et large dos en alpaga verdi sur deux petites jambes grasses entortillées dans un pantalon de treillis militaire. Quand
la porte so fut refermée, M. Dûmangcot haussa les L^pimley, tapa du pied et regagna sa chambn:*. M^'^'DemnTigeijt sommeillait dans un lit de milieu. Inconsciemment, elle avait a demi rahaUu le drap* Elle offrait au jour son corps d'adolescente longue, potelée, solidement mammelue.
D'avoir, en secondes noces, choisi les seize ans de cette pensionnaire, M. Demangeot se loua.
Ruinée par un père prodigue, elle-même préfère une existence cossue à Tobligation de raccommoder les dentelles, pour gagner le pain, dut-elle accueillir en retour les caresses fougueuses, les adorations d'un mari peut-être mûr, mais parfumé, soigné, portant beau, et qui, capitaine réserviste dans lartillerie, parade à cheval, quelquefois, sous un uniforme noir et feu parfaitement ajusté.
^jme Demangeot, dès l'entrée de son seigneur, jugea bon de lancer les pieds en l'air et de gigoter le plus agréablement du monde, à la manière des clownesses. Filtré par l'interstice des rideaux, le soleil zébra d'or les nacres de cette chair en joie.
— Dis, Octave, si tes cocottes savaient aussi bien faire le poirier? C'était moi la plus forte, avec Marie Gaudoin. Tous les samedis soir, pendant que la sœur allait recevoir le linge, on restait dix minutes sans surveillante. Et, alors, on faisait le poirier sur les lits. C'était de tradition... tu sais! Nous mettions toutes les jambes en l'air et la tête en bas, et nos chemises dégringolaient, tu penses ! Tu te serais joliment amusé; hein, mon toto?
— Je vous croîs, JuUetto !
Il la conlemplait, en extase. Alors, très fière»
elle se mil debout entre les colonnes torses du lit Renaissance, et prit successivement les postures de quelques illustres statues.
— • Toto ! Toto ! Sois mon Pygraalion aux pieds de sa Galalée. Je veux. J'exige. Ou Toto n'est plus Toto. Ce n'est plus qu^un vil Octave!
Autoritaire, fine et nue, la chevelure en turban, elle fouilla de Torteil la barbe d'argent pendant qu'il déposait sur le pied enfantin mille baisers emphatiques.
— Et puis, s'écria-t-elle, je sais faire aussi la figure de géométrie. On attrape ses genoux comme ça. Suppose que ma tète soit la sphère 0, mon bras la tangente A B, ma jambe plié l'angle C D F. Si Ion mène la ligne B F. Zut, je m'embrouille.
Là-dessus M"® Demangeot se lança hors du lit par une preste et lumineuse cabriole, courut à la fenêtre parce qu'un moineau pépiait insolemment dans l'arbre voisin; et, passant la tôte entre les rideaux, dont elle joignit, pudique, les pans sou son menton, elle considéra l'avenue du Château
— Tu as vu la belle image ! Tu as vu les lions et la dame ! Regarde, Toto, regarde, mon chou ! C'est épatant, comme disait la mère Sainte- Victoire... A-t-elle de la ligne, la dompteuse! Comme ça?... Hein?... J'y suis... Toi, fais le lion, que je te dompte!... A bas les pattes... On ne rigole plus... On est ceux qui travaillent dans la cage... Sidi, ici... Ici, Sidi...'Tout beau, Sidi...
Oh ! monToto, relève-toi. Jeté fais bisquer, hein?... Ce que tu es bon, tout de môme... A ta place, ce que je me serais déjà envoyé des calottes ! Viens que je t'embrasse, barbe d'argent...
— J'en ai aussi à dompter, moi, un lion, et le lion populaire, celui qui n'est pas commode. Mes allumeurs sont en grève.
— En voilà des fainéants !... s'exclama M""^ Demangeot en croisant ses bras minces sous les globes laiteux et solides de son agréable poitrine...
M. Demangeot éclata de rire tant elle parut naïvement sincère. Il Tembrassait encore lorsque la femme de chambre annonça que le bain était prêt.
Jnsqu'à dix heures M. Demangeot se plut en la compagnie de sa petite épouse, qu'il sortit de Teau, qu'il reput de chocolat, de brioches. Après, 11 se rendit àTusine. Sur le trottoir extérieur, Livrot, contenant Beaudru, le salua. M. Demangeot jugea bon de toucher légèrement le bord de son chapeau, puis de passer vite sans vouloir écouter la prière de son subordonné. 11 referma la grille sur le nez de Beaudru, qui prétendait le suivre en chancelant, traversa la cour entre les deux montagnes de coke que des manœuvres égalisaient à coups de pelle, joignit le bâtiment de briques où siégeaient les scribes de l'administration, s'installa dans son bureau vert et noir. En des cadres simples, quelques horaires, des tarifs, des plans lui rappelèrent les notions indispensables à Texcrcice de son ministère. 11 les relut machinalement. Respectueux,
le chef ile burL>au, M, Blandin, lui présenta des pièces à signer. Ce petîL vieiliartK serré d^nis une redingote^ portait des souliers de bains de mer à semelles de caoutehouc.
— Il paraît que nous avons un commencement de grève?... osa-l-il insinuer avec prudence.
— Et vos cors, monsieur Blandin?... demanda tout d'abord le directeur... L'onguent russe vous a-t-il soulagé? Non? Tant pis. Fiez-vous donc aux réclames des journaux. Mais oui, monsieur Blandin, nous devons constater un cas d'insubordination collective. Mais la grève ! Oh ! C'est un bien gros mot pourTacte de cinq gaillards que Crétu a mis tout bonnement à pied jusqu'à la fin de la semaine prochaine. A propos, vous prierez le contremaître Larive de désigner cinq hommes | capables d'allumer ce soir, dans le cas où Crétu n'aurait pu découvrir ses auxiliaires. Il paraît
qu'ils sont aux champs, malgré les termes de leur ' |
engagement. Voilà des gens contre qui vous allez ^^^
sévir, monsieur Blandin. Ils ne doivent jamais ^ j
s'absenter sans permission. L'inspecteur néglige ses devoirs. Il aurait dû s'inquiéter de ces auxi- "^^
liaires et contrôler leur présence. Vous êtes trop doux, trop coulant, une trop bonne pâte d'homme; monsieur Blandin ! Lavez-moi la tête à votre inspecteur, s'il vous plaît. Ce garçon-là n'est pas sérieux. On l'a pris trop jeune. Il ne pense qu'à la baliverne, M. Dompuis ! Je l'ai rencontré, l'autre soir, tendrement accolé à une espèce de petite repasseuse. Voilà comment il oublie de veiller
sur les auxiliaires... Enfin ! Lavez-lui la tête, bien qu'il soit le neveu du commandant Marigny.
M. Blandin rougit derrière ses lunettes dorées. Tous les dimanches il va faire le bridge chez le chef de bataillon, l'après-midi. C'est sa gloire, et pour ainsi dire le couronnement de sa carrière, que cette intronisation de sa menue personne dans le monde d'un officier supérieur. On y rencontre Tabbé Folignon et un magistrat en retraite, le receveur particulier des finances, le vicomte de Satry, outre les dames que M. Blandin entoure de prévenances, au moment du thé. Aussi le chef des Services Extérieurs est-il taxé de frivoritisme pour son indulgence à Tégard du jeune Dompuis, qu'il sut faire agréer comme inspecteur de la Compagnie.
— Que voulez-vous, monsieur le directeur, c'est une intelligence, que M. Dompuis une intelligence un peu à Tétroit dans notre petite ville. Il aime briller, ce qui est de son âge, et justifié par ses mérites. Il ressemble à ces jeunes hommes que, de mon temps, on appelait, à Paris, les lions du boulevard, vous savez?
— Oui, oui : un lion !
— Je pense qu'il n'est pas mauvais, pour la Compagnie, de se voir représentée par un agent de qui l'élégance et les façons...
— Certainement, monsieur Blandin, certainement. N'oubliez pas les allumeurs.
— Soyez tranquille, monsieur!
Multipliant les courbettes, M. Blandin sortit à
reçu Ions. Déjà le ilirectcur s'absorbaiL dans la lecture des rapports et des étuts récapitolaîirs, noo sans peigner l'éventail de sa harbe en élal sur nne jaquetle do dnip cuir à la mode spoiitvo, conim<^ son pantalon beige, son gilet de daim et ses Ioul'des chaussures aLnéricaincs brillamment cirées.
Le chef des Services Extérieurs se mouclia irès énergiquement dans le couloir obscur qu*éckiiraient mal les impostes en verre dépoli. Ce l'ennuyaiL beaucoup de réprimander le « lion >k d'autant que ledit lion acceptait les observations avec mauvaise grâce. M. Blandin réserva la dernière visite de sa tournée au service de M. Dompuis, et poussa d'abord la porte des « Transactions ». .
Quatre employés baissèrent la tête vers les pupitres, et crispèrent mieux leurs maigres jambes autour des hauts tabourets qu'ils surmontaient de leurs lombes plats, de leurs échines osseuses. Silencieux, à pas lents, M. Blandin passa derrière chacun, se dressa sur le§ pointes de ses souliers de bains et longuement examina, par-dessus leurs coudes, les calligraphies difTérentes. M. Blémont se félicita d'annoncer que Nanteuil de Reims confirmait sa commande, et même réclamait un droit de préemption sur les résidus liquides de septembre. Astucieux, il fit remarquer comment la Compagnie devait cette chance commerciale à l'adresse de la correspondance entretenue avec les représentants de cette importante maison. De la main gauche, il caressa les longues mèches ternes de sa chevelure tombante, rajusta quelque peu la cra-
valc nouée k flots sous un col rabattu^ tlaira l'air de son nez charnu criblé de points noirs, enfin exprima son espoir de faire signer pour Tan 1906 un traité entre la Compagnie de Pontis et la Nanteuil de Reims; car il savait de source certaine que, là-bas, on doublerait la fabrication des chlorhydrates d'ammoniaque. Le chef des services remercia sans exagération. Ce qui n'empêcha point M. Blémont de solliciter l'appui de son supérieur afin d'obtenir un congé d'après-midi. La Société philharmonique désirait un solo de violon dans le festival organisé pour l'ouverture du cirque. Le musicien avait besoin de répéter avant l'audition ; et M. Blandin n'ignorait pas quelle place l'art tenait dans l'existence de son collaborateur. A quoi M. Blandin répondit qu'il essayerait de le satisfaire, étant, par nature, l'admirateur du génie. Dignement M. Blémont exprima sa gratitude, tandis que son chef s'avançait vers le collègue voué à la vente des goudrons. Celui-ci récrimina contre la négligence des ouvriers : ils rectifiaient mal la matière. De Melun arrivait une lettre de plaintes relatives à la qualité de la marchandise fournie à la batellerie de la Seine. Etique et grisou, M. Delarue est, à l'égard d'autrui, aussi sévère que le sort le fut à son endroit, en le ruinant dès l'adolescence, en le gratifiant d'une épouse traîtresse, d'un fils aigrefin et d'une tille pervertie. Sans doute l'acariâtre vertu de ce quasihuguenot a dégoûté les siens de suivre ses préceptes. Malgré ses malheurs, on le déteste. Il ne
se maintienl k hi ConipagDie que par la clairvoyance de ses coolrôlcs minutieux. Point de compte qu'il n't^pluche merveilkusemont. Point de mémoire qu*îl ne réduise aux rabais suprêmes. Aussi M, Blandin le ménage-l*il, cl reçut*il les remontrances de ce monsieur préposé à l'écoulement des goudrons, des huiles lourdes et des benzines. Il prit la note comminatoire. Ensuite il communiqua le nouveau tarif dûment approuvé à M. Marcelin, qui favorise récoulemeni lucratif des huiles de naphte dans les fabriques de caoutchouc. Gringalet, jovial, ceUii-ci quitta son tabouret pour parler de plus près à son chef. 11 Tentoura de ses gestes^ Tétourdit de ses calembours obséquieux afin de lui l'eprésenter que, propices à la manipulation dti caoutchouc, les huiles de naphte seraient en hausse tant que l'industrie des autoniobiles se développerait avec la frénésie présente. Et il esquissa des projets grandioses, pour les huiles de napbte, comme M. Blémont en préci- I
sait pour les résidus liquides de la dépuration, comme M. Delarue en développait pour Texcellence des goudrons recueillis dans les appareils de Pontis. Quant a M. Speed, qui répartissait le coke entre les marchands de combustible régionaux, il démontra brièvement à M. Blandin l'urgence et la possibilité d'acquérir une clientèle plus étendue en: consentant aux hospices des paiements à terme, avec le crédit prolongé que leur refusent les compagnies rivales. Ainsi on ne garderait plus indéfiniment des stocks qui encombraient les han-
gars. A!or:î j^ous cq& hangars mêmes, et sans Hvo oLlii^ê tle jireiidre à bail ou d "acheter la maison voisine, on pourrait à Taise construire les nouvelles cornues indispensables. Précieuse économie pour les administrateurs.
M. Speed ne sait pas modérer le ton, de son verbe. Il parle haut et ferme, avec une certitude corroborée par sa grande taille, ses poings athlétiques, ses muscles évidents sous un complet d'Angleterre. La saillie du maxillaire inférieur caractérise sa face large, glabre, rose, encadrée de cheveux blonds lumineux. Pour l'entendre, M. Blémont abandonna sa pliime et dit que c'était là une fameuse idée, une idée joliment pratique, digne de la race à laquelle appartenait M. Speed, né par hasard en France, d'une mère américaine et d'un père écossais. Lui se prévalut de sa mentalité d'artiste, en renouant sa lavallière, pour discourir un peu sur les qualités spécifiques des races. Ce qui n'empêcha point M. D^larue de ricaner, de condamner l'anthropologie comme une science fantasque et inexacte. Aussitôt M. Marcelin conseilla une spéculation sur la hausse des huiles de naphte, une sorte d'accaparement de cette denrée dans tous les centres de production. Il prévoyait surtout « la tête que feraient » les manufacturiers de caoutchouc, lorsqu'ils consulteraient les cours dans les bourses du commerce. Le dépit futur de ces bonnes gens divertissait énormément le petit homme frêle tout habillé de bleu, chaussé de jaune, qui secouait ses
niaîns longues et l'œuf tle son urâne frais londu, en railli.int Icuf mine déconlitc ;
— Oh ! ces poires î monsieur lllandin ! Oh ! ces poires ï
— L'administration, en tout cas... émit sentencieusement M, Delarue, qui bouLonnait t?a jaquette trop large sur son corps de squelette apparent,., l'administration a le grand tort de ne pas employer les forces mises par le sort a sa disposition. Elle ignore les moyens d'utiliser nos vraies forces, qui ne sont pas celles qu'elle rémunère.
— Mais oui, nos forces intellectuelles! Parfaitement !... appuya M. Blémont, dont tenez criblé renifla comme s'il aspirait à Taide de cet appareil olfactif la sagesse ou Tincapacité de Tadministration.
— L'emploi judicieux des initiatives, c'est tout l'art de gouverner... cria M. Speed en se frottant les mains.
— Voyez donc ces baladins, compara M. Blémont, qui ont apposé cette nuit sur nos murs les effigies de leurs lions,! Comme ils s'avisent habilement de pratiquer les forces de ces fauves, et d'une façon que Dame Nature, certes, n'avait pas imaginée en les créant.
— Ôh ! monsieur Blandin, persuadez ces messieurs d'estimer mathématiquement nos forces. C'est une perte sèche pour la Compagnie, que cette négligence !... assura M. Speed.
— Nos Idées-Forces !... détermina M. Delarue, qui se tenait au courant des choses philosophiques
en lUînil Ir:^ i l'vnos de la Ijibliotb^quû mimîcîpale, le dimanche, quand il était las de vitupérer son épouse adultère, son fils aiglefin et sa fille pervertie.
— Réfléchissez, monsieur, à la hausse des huiles de naphte et aux bénéfices que nous en pouvons tirer.
— N'oubliez pas ce que le traité Nanteuil peut valoir de débouchés aux résidus liquides de notre dépuration.
— Songerez-vous, monsieur, aux méthodes allemandes dont je vous entretiens tous les jours, pour rectifier les goudrons, et à l'intérêt qu'il y a de servir convenablement la batellerie de la Seine? On pourrait vendre jusqu'à Rouen, jusqu'au Havre, monsieur, et, pourquoi pas?... jusqu'à New- York!... Vous entendez?
— Faites lire mon rapport sur les crédits aux hospices, monsieur Blandin, et l'on vous saura gré d'épargner à la Compagnie l'achat d'une maison entière, tout en dégorgeant votre stock, et en vidant vos hangars.
Tous quatre ils entouraient leur chef. Ils s'évertuaient à le convaincre de leur génie commercial et financier. M. Blémont déclamait sous sa chevelure pleureuse. M. Delarue menaçait de sa trogne et de son poing fermé, en lançant des postillons, car il était brèche-dent. M. Marcelin sautillait et riait en comptant sur ses doigts. M. Speed dominait de sa grandeur la personne troublée de M. Blandin, qui répondait de son mieux, promettait à demi.
S embrouillait dans les réticences. Il finit par se sauver, le dos rond, sous les rugissements de ses commis.
— C'est vérilablement la fosse aux lions... diU il en pénétrant le nuage de fumée Lieue qui comblaîl le bureau particulier' de Tinspecteur.
Charles Dompuis essayait une à une des cigarettes égyptiennes, pendant qu'un vieux militaire en retraite, balafré à Saint-Privat, s'acquittait de la double besogne dévolue à sa ponctualité et à Tentregent de son jeune supérieur. Poli, M. Blandin interrogea le capitaine Hautit sur sa femme, sa belle-sœur veuve, son frère infirme, ses trois filles, sans pouvoir oublier leur laideur qui écartait tout espoir de mariage. Avait-il reçu sa pension du ministère et celle allouée par la Légion d'honneur? Oui. Alors on s'expliquait une telle ripaille :
— Ah ! capitaine !... Tout Pontis ne parle que de votre festin. Une oie monstrueuse, à ce qu'on m'a dit. Et M'^® Berthe a pétri son incomparable pudding ! Elle s'est surpassée. Avez-vous de la chance, capitaine. Cinq femmes pour vous gâter! Vous vivez comme le sultan dans son harem ! Et vous êtes un richard ! Vous touchez à la caisse de la Guerre, à la caisse de la Légion d'honneur, à la caisse du Gaz. Bien plus, on. vous a vu, samedi, présenter au Comptoir d'Escompte les coupons échus de vos obligations !
— De mon obligation ! de mon obligation ! Il ne faut pas exagérer. Je n'ai qu'une obligation,
monsieur.,. recUfia le vieillard eo cachanl, sous la f'IicHse, so> lii os s<nilî(^i's ilo terrassier à clous, e\. vn refoulant, au fond de ses manches de veste, celles de sa chemise qui étaient des lambeaux de flanelle rose.
Pourtant il releva la tête parce que son col de celluloïd, lavé le matin avec la brosse à dents, était son luxe impoUu, comme le morceau de velours vert taillé dans une vieille robe, et qui lui servait de cravate-plastron. Une épingle de deuil à grosse tête, une épingle d'un sou, rassemblait les bouts de cet ornement ; il la tripota, par contenance, d'une main sénile, tachée, jaunie, ligotée de veines torses. M. Blandin s'efforce de lui donner, par ses discours, Tillusion d'être cru riche et glorieux. Le chef des services a de ces bontés pour ceux qu'il sent en butte au malheur. Le capitaine Hautit nourrit toute sa famille grâce à un labeur effréné. Charles Dompuis, qui n'est pas méchant, renchérit :
— Et quelle santé, monsieur Blandin ! Savez-vous que mon oncle l'a fait chasser avec lui l'année dernière, et que, chaque dimanche, le capitaine a couvert plus de trente kilomètres dans les labourés, sans trahir la moindre fatigue. A soixante-neuf ans !
— Le coffre est bon... avoua le retraité.
Mais il s'empressa de reprendre son travail de correspondance. Il s'appliquait afin que son écriture tremblée fût pourtant lisible aux copistes. Depuis sa chevelure de crins blancs, une cica-
LES LIONS él
irice Lraversuit k front tGtn, défrichait la Itroussaîl le d'un sourcil 5 partageait la joue saiiguiae el so mêlait aux rides du eou. Pour cette ligne tracée par un sahrc allemand, M. BlancHu gardait de lu yoihjviti^nr Avant de connaître le capitaine, les faits de guerre lui avait toujours paru fabuleux. Homme de rOuést, il n'avait connu Solferino et Sedan que par les gazettes illustrées, comme il n'avait connu Roncevaux et Austerlitz que par les gravures des livres épiques. La balafre authentique et tangible de son commis a soudain placé dans le domaine du réel les héroïsmes de légende. Maintenant M. Blandin lit avec piété les volumes de mémoires militaires. Et il pense fiévreusement en parcourant les pages de Marbot, de Pils, de Coignet, de Sthendhal, de Tolstoï, que lui prête le commandant. A considérer M. Hautit, triste paladin, il évoquait la terreur des combats, TaHolement des artilleurs à leurs pièces, Técroulement des chaumières bombardées, le sang violet jailli des corps à terre, l'ivresse des officiers hurleurs entraînant les troupeaux de soldats boueux aux faces livides vers les foudres crachées par les bois, les talus, les murs, les cimetières, les collines tonnantes. Ce pauvre homme alourdi, empaqueté dans une veste et dans un pantalon de cheviotte, a connu cette horreur, déployé cette bravoure, chevauché dans une trombe de cavalerie queles obus amputaient, éventraient, décapitaient, ensanglantaient, que hachaient les lattes de gigantesques cuirassiers blancs.
M. Blandîn se rappeloîL tme csUunpo de h\ Heslaiiration expo5<?e chez son pî^re : elle représente im vétéran du premier Empire, chevronné, grognon, le bonnet de police sur Toreille, et qui se repose au seuil de sa chaumière : des bambins jouent au soldat sous ses regards mélancoliques... Gela s'intitule : Un Vieux Lion.
Quant au jeune Dompuis, il crayonnait négligemment sur de hautes feuilles de papier écolier quelques notes vagues et confuses, évidemment indignes de ses mains amenuisées, de son costume feuille morte, de sa figure fine et claire, presque imberbe, mais nantie d'une ample crinière noire. M. Blandin, timidement, le questionna sur les auxiliaires. Charles Dompuis ne s'était pas inquiété d'eux parce qu'ils demejurent dans des rues infectes oîi le hasard de ses promenades ne le mène point. D'ailleurs, il appartenait au capitaine de tenir ces hommes en haleine et en obéissance par des convocations intermittentes. M. Hautit répondit qu'il avait écrit, que trois auxiliaires sur cinq s'étaient excusés, et qu'il en avait référé à M. l'inspecteur. Celui-ci douta. Se levant, sans mot dire, le capitaine ouvrit la chemise d'un dossier, en évidence sur le bureau du joli garçon, et montra les missives annotées au crayon rouge, congrûment. Charles Dompuis n'avait pas eu le loisir de compulser les pièces soumises à son examen, huit jours avant. 1 rougit, ânonna de pitoyables mensonges. Derière leurs lunetles dorées, les yeux graves de M. landin le condamnèrent.
— Ce n'est qu'un oubli, monsieur l'inspecteur; certainement, un simple oublL Toutefois, il met la Compagnie dans Tembarras. M. Demangcûl me Ta fait remarquer, sans aigreur ; mais» enfin, il m'a prié d'altirer votre attention sur les conséquences laclieuses de celte étourderie. Vous rêvez beaucoup, monsieur l'inspecteur. Vrai nient j vous rêvez beaucoup.
— ^ Mais, monsieur Blandin,,. bcilbulin le jeune homme, effrayé de cette rigueur tout imprévru*.
Le chef des Services Extérieurs avait déjà passé la porle; il la refermail. Il se félicila d avoir eu ïo coui^age de cette remontrance. Enfin, il ne ti-ansigeait plus avec sa conscience. On l'accuserait moins de favoritisme. Tant pis si le commandant ne l'invitait plus au bridge du dimanche. Le devoir avant touL Du reste, il révélerait lui-même à Toncle les méfaits du neveu ; et sur l'heure, de telle manière que le joli sournois ne pût travestir les faits à sa façon. M. Blandin courut dans son cabinet pour y rédiger habilement le message. Tout en énumérant les qualités nombreuses, il dénonçait un peu de mollesse et priait le commandant d'avertir que M. le directeur se plaisait parfois à la sévérité. La lettre se termina par des protestations de dévouement et des formules d'extrême courtoisie. Surpris, mais content de son audace, M, Blandin sonna le garçon de bureau, lui prescrivit de jeter la lettre à la poste; et, par là, rendit les suites inéluctables.
Quand le serviteur lut parti, M. Blandin se
renversa tlnns son fauteuil de noyer pour n'iléeljîr à c(?t acte iL'mt'raire, Il se reconnut f^Vbrile. Le ^nn^ battait à ses tempes. Ses mains devenaient moites. Son imagination redouta les allusions fielleuses du commandant et relatives aux pique-assiette, aux faux amis, aux hypocrites. Le chef des Services Extérieurs jugea convenable de ne plus mettre les pieds chez l'oncle du délinquant. Et celui fut une douleur. Alors il ne se pardonna plus sa hâte. Que n'avait-il rappelé le garçon de bureau comme il en avait eu l'envie brève et sage ? N'eût été le respect de soi-même, il eût couru, l'eût rejoint dehors avant la consommation du malheur. Comment s'était-il décidé soudain à cette sottise ? 11 rechercha les causes.
Il se vit au matin, réveillé par le timbre aigu de la pendule, sur la colline de matelas et de sommiers que contient l'acajou de son lit neuf presque aussi large que la chambre. Il avait glissé en bas tiré les rideaux de reps, abordé son étroit lavabo, savonné sa face, son crâne, son cou et ses mains, de la façon la plus ordinaire. Puis, vêtu, il était sorti pour une promenade matinale avant l'heure du bureau. Alors il avait aperçu les lions. Des idées d'indépendance, de sauvagerie naturelle, à la Rousseau, l'avaient mené hors la ville, le long de la rivière, par des sentes remplies de papillons jaunes, de bourdons en velours, de libellules en joyaux, de mésanges amoureuses sous les voûtes de verdure. Il avait tenté de se croire dans la forêt do l'Afrique. Les fougères ressemblaient aux
CRcliisetles bouleaux d'argonl aux palmiors droits. H avait eu conscience de sn vigueur, de sa Irberté, de la joie propre à l élan de sa marche qu'il avait voulue sotiple comme celle des fauves en ctiasse. Et raniionce de cette grève partii^lle nvHii (»n ou- Ire cxcilé ses appétits combattifs, quand il ciait veau prendre sa place quotidienne sur le rond de cuir de radministration. Il s'était féru de la lutte sociale entreprise par les allumeurs conlre ce bouledogue de Crétu. Puis la raison invoquant les apophtegmes de l'économie politique, il avait dû, malgré ses symphaties sentimentales, condamner les travailleurs, au nom des nécessités industrielles, et penser à sévir, inexorablement, par déduction logique, froide, scientifique. La notion du devoir s'était ennoblie dans son cerveau. Et. sous l'impression d'un certain stoïcisme romain, il avait légitimement frappé Charles Dompuis, dût-il, en même temps, s'atteindre lui-même dan^s sa plus chère vanité. Il s'était superbement immolé sur l'autel du devoir.
Ce n'en était pas moins désagréable. Et qui lui en saurait gré? A ce moment, le profil délicieux, la crinière noire de rinspecleur, le papillon d'une cravate azur, se penchèrent parla porte entrebâillée. D'une voix sourde et timide, le jeune homme annonça qu'il allait faire une tournée chez les auxiliaires, et qu'il les aurait certes réunis avant la fin de la journée.
— Il est temps!... gémit M. Blandin... Allez! Allez donc !
Très ennuyé de cette injonction, Charles franchit la grille qui lie les deux pavillons de briques, celui des concierges et celui des ingénieurs. Il se trouva dans la rue. Trois casquettes se levèrent timidement sur les crânes tondus de Joseph, Démours et Fourmentel . Ils demeuraient inertes au bord du trottoir adverse. L'inspecteur estima bon de manifester son pouvoir. Il prit son accent le plus rageur pour crier:
— Que faites-vous là ? Je vous défends de stationner devant l'usine...
— De quoi ?... fit Beaudru, surgissant de Testaminet le plus proche... De quoi ? L'avenue de la Gare est à tout le. monde. Je suis pas chez vous
11 essuya sa moustache humide d'un revers de main ; il oscillait sur ses chaussures montueuses. Livrot accourut pour le soutenir.
— Monsieur l'inspecteur, nous voudrions être entendus par M. Demangeot,... dit-il,... rapport au travail supplémentaire d'astiquage...
— M. Demangeot ne vous recevra pas. Vous êtes des ouvriers paresseux et indisciplinés. Vous n'êtes pas intéressants...
— Pas intéressants!... grogna Beaudru... Autant que toi, peut-être, espèce de petit...
Mais Livrot lui fit faire brusquement un demitour.
Charles Dompuis ne se souciait pas d'être injurié en public. 11 haussa les épaules ostensiblement et s'en fut. Au lieu de remonter la rue du Passeur,
api
obi
iquR
pont, par UDO
ce qui était son voie de droite et
[chemin,
regagna
Charles la rive
de la Bruze, Ainsi se dirigeait-il vers le Jardin Bolanique.
Le chemin semblait autrement agréable par ce beau temps. Or, si trois desauxiliaircsdemeuraien( en haut delà rue du Pasfieiirj un antre habitait par delà les promenades des Quinconces^ dans un faubourg riant. Sa helle-siïur était visiblement sensible aux appas du jeune inspecteur, qui Tavait surprise, un jour cliand, simplement vôtue d'une grosse chemise à coulisse et d'un jupon de toile bleue, parce qu'elle lavait à la cuvelle le linge de la famille. Au retour, Charles trouverait en tout cas, dans le labyrinthe des Quinconces, sa couturière Armance, dont il se délectait alors. Car il serait plus de midi; elle aurait quitté le magasin pour déjeuner avec lui de friandises et de baisers.
Qu'elle fût osseuse un peu, il le regretta quand il eut vu la dompteuse de Taffiche et les formes remplies du maillot rose. La blanchisseuse du faubourg approchait mieux de cette plastique. Aussitôt il rêva de l'enlever, de fuir en quelque pays lointain et de la chérir sans crainte. Mais l'argent manquait trop. Il fallait que les dix louis mensuels des appointements habillassent au total le galant, et lui garnissent le gousset. L'oncle Ma-^ rigny l'héberge dans une mansarde spacieuse de sa maison, lui offre le repas du soir avec le chauffage et la bougie. Voilà tout. De ses parents, très pauvres et que rente inal la propriété de quelques
champs aulour d'une geriLilhommière en riime, Charles ne peut rien exiger- Force lui est de s'en tenir au rêve lorsqu'il souhailc raitlomobile électrique où il se préhisserait dans Paris avec une aelrice, une danseuse de qui les bfidauds se répéteniient le nom célèl>rc, aussî célèbre que celui de la belliiaire inscrite en rose et en pourpre subiLemenl, nu milieu de ses monstres, contre les murs de Ponlis, Séduire cette femme qui a connu h}'i^ hioniplies de la capitale, ce serait un minndo aiïolnnt. Devonir inn^ ^'^eule nuit, un*' seule aube, l'amant d'un corps quont sans doute caressé les princes et les poètes dans leurs orgies magnifiques ! Il pensa qu'il pouvait du commandant obtenir le prêt du cheval d'armes, et qu'il saurait ensuite, ayant servi naguère aux hussards, caracoler élégamment sous les fenêtres de rilôlel Anglais, où sûrement la dompteuse avait retenu sa chambre. Essayerai t- il ? Pourquoi non. Et il se concéda qu'il avait le corps svelte, la figure plaisante, les yeux tendres, de l'élégance.
La belle-sœur de l'auxiliaire écossait des haricots dans le jardinet, à Tombre d'un ormeau.
Elle portait une blouse rose ouverte à demi sur un cou brun, et gonflée par les seins rudes. La ménagère flétrie endormait le marmot sur ses genoux. Dans l'intérieur de la maisonnette, l'aïeule soignait la soupe aux oignons avec des estes roidis, en grommelant. Le chat roux som-
Mllait à la fenêtre encadrée de capucines rouges
et jaunes. Poules et poussins picoraient entre les cailtoux.
— Où est Planurd ? Où esl votre mriri f II s'est absenté ?^ans pernïission? Et on le deraiindt; à l'usine. Vous voilà bien !
Cependant il se laissa sourire parce que la jeune fille pâlissait sous son regard, et cachait ses mains épaisses, bouillies, dans son tablier. M""*" Planard, soutint que son mari avait demandé la permission, et qu'il avait cru ses excuses agréées. On ne lui avait pas répondu le contraire.
— Ecoutez : s'il n'est pas à l'usine pour six heures, on le rayera de là liste. Moi, je viens vous avertir. Cherchez-le.
— Ma sœur va y aller, hein, Marie? Sûr qu'elle y court. Ernest travaille à Botteville, pour les foins. C'est à deux petites heures d'ici. Tu le ramèneras, Marie?
— ' Ça oui !
La fille dénoua son tablier et coiffa le chapeau de paille pendu à un clou dans le corridor de plâtre sali. Charles remarqua l'ampleur du ventre, de la croupe, et que, dans les espadrilles, la cheville s'arrondissait sans finesse. Il craignit qu'elle ne fût malpropre ; et il s'en alla plutôt que de l'accompagner sous un vague prétexte, selon sa première intention. Néanmoins, après quelques dizaines de pas, il eut le désir de ce corps, de cette poitrine. Ce lui parut semblable à l'envie qui doit posséder l'aigle, s'il se prépare à saisir la proie vivante dans les serres.
QiK^ !a chair se débatte et palpite sous Pétreinle, que des yeux suppliants pâment, que des rires nerveux crispent une ligure chaude et convulsive, voilà ce qu'exige ardemment l'esprit de Charles Dompuis quand il se passionne, quand bourdonnent ses oreilles, quand halètent ses poumons, quand le sang précipité secoue son cœur. Ce matin-là vraiment il pensa que les aubépines des haies devinaient son angoisse, que les maisonnettes le regardaient par leurs fenêtres béantes et par leurs femmes curieuses, que les arbres inclinaient vers lui leurs feuilles étonnées, que les pigeons tournaient autour de sa tête afin d'apprendre le trouble de ses instincts. Et la lumière du ciel le grisa comme une liqueur bue à grands traits en chantant. Tel Tivrogne qui sent fléchir le sol à droite et à gauche, Charles sentit son corps aimanté de manière irrésistible par la fille déjà loin. Alors il tourna sur lui-même, enfila une venelle, pressant le pas. Le monde était en lui, Fétouffait. Le bourdonnement des insectes dans une luzerne l'étourdit encore davantage. Il flairait Tair qui devait contenir le parfum de cette Marie lourde et moite. Parmi les avoines il la discerna, bondit, courut. Elle marchait vite. Ses hanches roulaient sous sa taille dans la jupe de toile bleue. Au bruit elle jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule, s'arrêta, puis revint, inquiète, souriante. Elle approchait. Autour d'eux, c'était le tumulte infini des frelons dans la plaine solitaire, à cent mètres des bosquets ombrageant le faubourg. Les
;ivôines vertes et leurs coquelicots écarlates formaient les murailles de la traverse. Tout près, il cria :
— Marte ï
Elle attendait. Son souflle ému gonllait ci dégonflait le corsage rose. Avant qu'elle eut achevé son recul, il rerabrassa, rebelle, éperdue, vigoureuse et qui mollissait^ qui suffoquait,
— Oh, m'sieu 1 Oh, m'sieu!.,.
Brutale, elle se dégageait. Il n'osa plus. Ayant pirouetté, il s'enfuit. Sa bouche gardait un goût de mûres sucrées, et ses narines une odeur de froment. Dès que, pour la saluer encore, il se retourna, elle lui fut amicale par un geste de sa forte main, ce qui le combla de vanité. « Don Juan », se murmura-t-il. Et il se redressa très fier, franchement joyeux. Cependant Marie continua sa course inverse, disparut dans un détour du sentier, au fond des avoines hautes.
Il pensa la poursuivre, mais Theure annonçait l'attente d'Armance dans le labyrinthe des Quinconces. Entre les chaumines du faubourg rustique, entre leurs linges séchant, leurs bassescours caquetantes et claironnantes, leurs haies fleuries, leurs odeurs de friture, il se hâta, ravi de ce baiser violent et savoureux, comme d'une pêche mordue à point. 11 regagna les charmilles du Jardin Botanique. Topazes, améthystes et rubis scintillaient dans la gerbe liquide arrosant la pelouse et le parterre de roses avec une eau d'arc-en-ciel. Charles Dompuis se comparait aux
(comtes (le Pontis qui, poudrtîs et culottés de soie, étaient venus dans ce lieu, leur parc, méditer suides amours triomphales. Il contempla les grandes fenêtres cintrées de Tancien château, oîi s'empoussièrent à présent les collections de minéralogie, d'entomologie, d'ethnographie polynésiennes, léguées à la ville par un vice-amiral, enfant de la province. Là se patinent lentement quelques tableaux romantiques à scènes médiévales, romaines et turques, dons de TÉtat. De galantes filles furent culbutées par des roués cruels et volontaires, jadis, en ces salles oîi, maintenant, Ton enseigne le dessin décoratif aux élèves des écoles professionnelles. Quelques vieillards aiment s'assoupir, dans les fauteuils de la bibliothèque municipale, devant les tomes béants de Voltaire, de Hugo, de Thiers.
Derrière ce noble bâtiment, le jeune homme escalada la pente qui mène au labyrinthe. Il s'engagea dans le chemin qui vire, se tord et s'emmêle aux buis, aux chèvrefeuilles, aux lilas, aux fusains roidement taillés. Sous l'obscur d'un cèdre, dont un banc de marbre agrémente circiilairement le tronc, Armance debout : longs pieds, chevilles délicates en hautes bottines que découvrait une robe grise très courte, collée aux jambes, aux hanches fines, à la taille sanglée, au buste épanoui ; ruban vert étreignant le cou, que surmonte une face ovale, malicieuse et pâlotte, chargée d'une chevelure en volutes au-dessus des oreilles, en petits bandeaux sur le front, en catogan sur la
tiuquo, C'ost Arniancc encore fillette, déjà femme. Ses tloigts pupiés Lourmcnlenl trois ll*^urB île pissenlîL Le cœur de Charles sursaute- Ils se donnent l'ti€L'oludej en silence j longuemcnl, tandis que Ic^ oiseaux pépieut, que les frelons ronûeiit, que les mouchent vibrent dans la chaleur de midi, Mal^iTre leurs vôlemcnls et leurs chairs, les squelettes des amante leiitent de se joindre. Des orleils aux crânes, leurs nerfs les nouent, i*un à Faulre, les étoufTent déliciensement. Leurs cheveux se earesseiit au long de leurs visages. Pour se mieux penser, ils ont clos les paupières. Et l'univers chante autour d'eux, centre des choses, par tous les bruits de la nature fervente. Leurs bras frissonnent. Leurs jambes se tendent. Leurs bouches se fondent. Leurs odeurs émanent subtiles, langoureuses, puis fauves et acres.
Enfin, las de cette tension, leurs membres fléchissent. Doucement, prudemment, le couple se désenlace, et puis se rit, yeux humides, cœur élreint, gorge étranglée, joues brûlantes. A quoi bon parler, sinon pour entendre le son de la voix. Il n'est pas besoin qu'elle signifie. Bonjour, beau temps, chérie, toi, moi, nous : ce leur sont de splendides éloquences, intelligentes et raffinées. Ils vont ainsi dans le soleil verdi par les feuillages translucides.
Au seuil de sa cabane, la pâtissière les guette, comme chaque jour, sur la cime de la colline. Après les détours du labyrinthe, ils saluent la vieille entremetteuse. Elle leur rend une rêvé-
rence derrière son ample tablier blanc à bavette et ses fausses manches de calicot. Sons le madras, c'est une grimace joviale, édentée, complice.
— Entrez là, pendant que je fabrique votre omelette. J'en ai au moins pour un quart d'heure avant de vous déranger...
Quelle gracieuse Armance grimpant quatre marches, poussant une porte dans la cloison. Par delà, c'est le balcon de bois couvert en zinc, voilé au dehors par une chute de lierre et de liserons qui filtre la lumière, qui s'échancre un peu sur les vapeurs du parc et sur la ville lointaine, tassée, bleuâtre, couronnée de pigeons en essor, de corneilles, toute chantante par les cris du fer martelé dans les forges. Il y a la table, sa nappe
carreaux, ses marguerites dans un verre bleu, ntre les deux couverts, vis-à-vis. D'un bond, vrmance s'est blottie sur le canapé en tresse de paille. L'amour y joint ses deux esclaves qui s'agriffent et se choient, se caressent et se goûtent, se savourent et se cherchent, haletants, parmi les étoffes défaites, avant de s'unir et de délirer avec des sanglots.
Plus tard, alangûis, ils reprennent conscience du monde. Vers le balcon de leurs délices fument les toits azurés de la ville. Elle semble incliner à la Bruse miroitante et sinueuse avec la rue du Passeur, dix voies parallèles, étroites, briquetées, étagées au flanc du mont que coiffe la cathédrale sonore, et que ceignent, plus bas, les boulevards
LES LIONS ÎS3
blancs, semés de voiluros iroltanks, piqu<?s de lampadaires. Au pied de ki colline, les trois ponts sautent la rivière ; celui du Ptisseur, a^^sis sur deux arches trapues et verdies; celui de I E^^planade, suspendu par ses longues tringles à deux portiques; celui du Chemin-de-Fer, simple courbe d'acier gris, arrondie par-dessus les miroirs brisés des ondes et les roseaux des rives. L'omnibus de rhôtel y cahotait, accru de malles et de caisses, derrière son attelage minuscule; il traversa l'avenue pour atteindre la gare rouge, basse, vitrée, proche des noirs gazomètres inégalement hauts, entre leurs potences de fonte. Alors Charles Dompuis pensa que M. Blandin l'avait blâmé, là-bas, dans l'édifice que flanquaient les deux pavillons du concierge et des ingénieurs, que protégeait la grille, que dominait la colonne de la cheminée, par-dessus les montagnes de coke. En manière de consolation, il se pencha de nouveau contre les' lèvres de son amie; puis il baisa le globe d'un jeune sein pâle que ne défendaient plus le ruban dégrafé ni le corsage béant. Armance frémit, s'étira sous les lèvres de son amant bienheureux.
— La volupté nous console de tous les maux!... soupira-t-il.
Discrètement frappé à la porte, un coup les fit tressaillir. Armance se rajusta, pendant que la bonne vieille introduisait l'omelette et la bouteille de cidre, le quart de pain, deux verres limpides qu'elle posa.
Attablés, les jeunes gens mangèrent de bon
appétit, en se remerciant, par les yeux, de leurs récentes délices.
— Dis donc, nous irons voir les lions dimanche? Je ferai croire à la maison que je dîne chez ma patronne. Tu veux, hein?
— Mais oui, promit Charles. Ça colle.
Il compta qu'il lui restait juste de quoi payer les places et Torangeade. Alors il regarda la ville à travers le voile de lierre, de liserons tombants. Les couleurs de l'affiche ornaient le pan d une maison isolée parmi les terrains vagues. Il se reprocha de n'avoir pas le courage des lions, ni celui même d'aller à Paris quérir des aventures lucratives, dignes de ses espoirs. Armance lui parut verdâtre (^ dépeignée. Il critiqua son nez court. 11 déprisa la robe déteinte, les mains piquées, et les bras trop maigres.
— Oh! je t'aime!... gémit-elle, en simulant un baiser, comme si elle eût deviné la méchante méditation, et qu'elle eût voulu ressaisir l'amant par le signe de sa tendresse.
Vers midi et demi, sur le boulevard Gambetta, défilent et babillent les bonnes gens de Ponlis. Modistes, couturières, parfumeuses et dentellières passent devant les tavernes dont les tables extérieures sont enguirlandées de jeunes hommes arrogants. Leurs chiens de chasse, polis, se flairent; ils quêtent aussi le sucre des mazagrans. En uniforme et pourvus d'éperons, les lieutenants affectent les grandes façons, souples et légères à la fois, sur la terrasse du café Boche. Parfois y accède le commandant Marigny, désolé d'être ventru. Afin de s'affiner, il porte toujours des bottes et des culottes bouffantes ; une canne de cheval est fixée sous l'aisselle; jusqu'aux yeux, les moustaches se hérissent. Avec soin, aux dandys de Saumur, il emprunte leurs modes variables, quant à l'aspect flasque ou rigide du képi, quant à la couleur des gants. Sa venue émeut le tribunal de première instance, c'est-à-dire le substitut Daveluy, étroitement sanglé dans sa jaquette grise. Déférent et narquois tour à tour, celui-ci salue, puis ricane. Une touffe de bluets signale sa bou-
lonnière et sied à ceEto barbe blonde, petite, pointue, à ce teint pâle. Le magistrat aime les guêtres blanches boutonnées sur des souliers de daim. Le commandant a pour lui des prédilections; il Tenvie svelte, menu, froid.
— Hé, hé, monsieur Daveluy. Quel brillant !
Pensez-vous jeter ces bluets à la dompteuse de lions ?
On sourit. Ces deux personnages sont la gloire du café Boche, oîi se rassemblent les gens d'importance. M. Demangeot y surgit pour passer en revue rapide les collections de journaux pendant qu'on lui sert un doigt de frontignan; il le sirote, debout, en homme toujours prêt à Taclion. Les soirs oîi ses pieds ne souffrent pas trop, M. Blandin se permet d'apparaître, rasé de près, et en larges souliers vernis, pour étudier les articles du Temps. Le garçon est chenu. Des favoris blancs sertissent sa figure aimable, discrète. Parce qu'il a Toreille gauche assez dure, il tend la droite lorsque commande le percepteur Baudoin, dont la voix demeure enrouée par suite de grandes fatigues encourues à Paris, vingt ans, aux boudoirs des hétaïres. Le céladon se repose; il économise les gestes et les discours, très reconnaissant envers le compagnon de fête qui, devenu ministre soudain, le tira d'une misère motivée par leurs dilapidalions communes, en le nommant percepteur de Pontis. Sages, les lieutenants jouent aux échecs, par bon ton. L'ingénieur de la ville, M. Crescent, leur donne des conseils mathématiques relatifs à
LES LIONS îiîJ
la marche du Cavalier, k la défense de lu Tour* 11 a les cheveux en désordre cl grisonnants sur un front pareil au marbre jaune; des mains abîmées par les acides, un masque de faune, un eoi-ps moyen, vif^oureux, carapé dans un cosliime sombre et britannique. Un ruban très honorable rutile au-dessus du cœur.
Souvent, d après la diagonale, M. Crescent dirige ses rayons visuels entre les lauriers en caisse qui protègent les tables du dehors contre les indiscrétions. Il épie les bourgeois réunis sur l'autre trottoir, au café des Empereurs, lequel est magnifique, soutenu par des colonnes à cannelures dorées : les chapiteaux s'épanouissent en palmes sur le ciel peint du plafond. Là se congratulent et se circonviennent les deux notaires avisés de Pontis, le pesant avoué Clermaux, une dizaine d'avocats verbeux et sardoniques, autant de propriétaires et de rentiers cossus, économistes, politiciens, fiers de leurs cigares. Comme le café Boche abrite Tintelligence et l'aristocratie, le première élite en quelque sorte de Pontis, le café des Empereurs attire la puissance de la richesse, la faconde de la basoche. Conseiller général et corpulent, M. Clermaux disserte à la manière progressiste contre maître Valin, président des comités radicaux. Ils fonf assaut de prédictions, de saillies, de prosopopées, d'invocations à l'histoire, de syllogismes plus tumultueux que les heurts des boules sur le drap vert des quatre billards alignés dans la perspective, et garnis de joueurs en manches
de chemises, pour la plupart, mais de belles chemises. Aux Empereurs s'évertuent la rhétorique avec les affaires. Chez Boche se confrontent la méditation et Télégance. M. Crescent le constate non sans plaisir, car il sut, peu à peu, se faufiler dans la société pensive, en se dégageant de l'éloquente. Et ceux des Empereurs Fenvient comme ils le détestent.
Outre ses pavés verdoyants, ses vieux^ hôtels à fenôtres cintrées, ses perrons à colonnettes et à frontons angulaires, sa jolie fontaine centrale à vasque de bronze, à dauphin cracheur, la place de la Haute-Rive possède, malencontreusement, le bar Américain. Ce qui désole le substitut Daveluy. La devanture rougeâtre tache Tantique maison d'angle où elle s'incruste, au coin du boulevard et de la place. Là s'agitent quelques bacheliers en vacances, quelques gentillâtres des environs venus à cheval, à bicyclette et même sur Tune des trois automobiles acquises dans la région; là cancanent d'obstinés viveurs quinquagénaires au pouvoir de servantes-maîtresses, et le fils aigrefin de M. Çelarue, de qui le lieutenant Sénancourt blâme les cheveux frisés, les lèvres rouges, le feutre blanc et le complet cycliste trop favorable aux formes des mollets, de la croupe. Le commandant Marigny regrette de voir son neveu, l'inspecteur, serrer la main de cet équivoque Adonis : il est dit que les vices de ]VP° Christine Delarue sont servis par ce frère cynique. Demi-vierge, elle reçoit volontiers la visite des messieurs qui traitent copieu-
LES LIONS ei
sèment le frère j raccréditent chez leurs laillcurs, lui prôtenl iadélininiont leurs bicyclettes, le promènent dans leurs voitures^ ou ^invitent à leurs chasses. Sénancourt confie qu'après deux parties de lupanar et le don d\in fusil à percussion centrale, il obtint du jeune Delarué Tinvilation pour le thé de quatre heures chez sa mère. Christine y fut coquette, la dame indulgente et le frère distrait, dans un petit salon turçoman. Sénancourt poursuivait l'intrigue, et comptait parvenir à ses fins.
— Ah!... dit M. Demangeot en changeant son journal... M^'® Delarue n'est donc pas si prompte que nous pensions? Moi-même j'ai bu le thé dans de pareilles conditions, après avoir payé discrètement chez mon chenaisier quelques factures du chérubin; et j'en suis encore à Tespoir de jeux plus ardents que ceux du simple baiser furtif et des valses étroitement dansées au bal par souscription. Du reste c'est déjà ça, car la mâtine se montre experte des lèvres, et souple à souhait de tout le corps. Entre sa peau et sa robe, il y a un peu \ de jupon, point de corset.
— Taisez- vous, mon cher... fit le commandant... Vous me donnez l'envie de redevenir paillard.
— D'ailleurs son père est un très brave homme; notre meilleur employé, le plus scrupuleux, le plus probe. Comment diable ce personnage aussi exemplaire qu'incivil possède-t-il une famille dévergondée ?
— Il Ta dégoûtée de la vertu par les rigueurs
de sa morale... déduisit M. Crescent... Le petit prouve qu'il est roué de coups au moins deux fois la semaine.
— On assure que M™® Delarue garde dans Téchine ime balle de revolver que son mari lui adressa, certain soir où il la surprit trop heureuse sur un banc des Quinconces, aux bras du corpulent Clermaux, qui pérore là-bas... rapporta le percepteur Baudoin, qui se leva, lissa les rides de ses paupières fripées, mit ses mains aux hanches.
— Galathée dans Tétreinte de Polyphème !
Admirable sujet de sculpture... ajouta Tarchéologue Grosbin.
Membre de l'Institut, bien qu'à peine quadragénaire, auteur de livres nombreux sur les civilisations de l'Assyrie, de l'Egypte, de la Grèce primi- J
tive, il travaille à Pontis, dans la maison de ses |
aïeux, place de la Haute-Rive. A Paris, il laisse M"*"" Grosbin qu'il épousa revêche, opulente et ambitieuse. Il ne la retrouve qu'une fois le mois, dans } leur somptueux appartement de la place de
l'Etoile, le jour oii il assiste à une séance des Inscriptions et Belles-Lettres, avant d'offrir le grand dîner périodique, orgueil de ses beaux-parents. Cette obligation remplie, et après une scène conjugale inévitable, il regagne vite la province. Avide de taquiner son ami Crescent, il conteste, par mille brocards philosophiques, les certitudes mathé^naticiennes. A tel point que l'ingénieur se fâche souvent, et jure de ne plus remettre les
pieds dans 1h maison de la Plaça. Alors M. GrosbÏTi accourt cbez Boche pour la joie des habilui^s friands de celte querelle entre la science trapue, clievéluc, mouslachiie, et le sceplîcisme littéraire, haut, mince, long-barbu, gesticulaleur.
Pendant la partie d-échecs qu'ils engagent pour faire trêve à leurs agaceries trop mordantes, ils se réconcilient toujours. En pénétrant, ce midi-là, dans le café, M. Grosbin fut s'asseoir devant un jeu libre, et attendit, sans prononcer une parole, que M. Crescent se décidât. En vain Sénancourt et le commandant souriaient; en vain M. Baudoin regardait Tingénieur d'un air entendu. La science parut vouloir ignorer le scepticisme, qui tourmentait fébrilement une cigarette et allongeait ses grandes jambes.
— Monsieur Crescent ! Voyons ! Ces messieurs vont se moquer de nous.
— Monsieur, je ne vous aborderai pas. Je n'aime pas les gens qui crient des paradoxes et des sophismes et qui se donnent la facilité de vaincre, grâce au bruit, les déductions évidentes et positives.
— Mais Poincaré lui-même, votre maître Poin* caré conteste la validité des postulats sur quoi se fonde la mathématique ! Je n'ai fait que citer et commenter votre maître ! Vous avez un caractère !
— Qui ne s'accommode point du vôtre, monsieur. Vous êtes le baladin de l'archéologie, de Texégèse et du pyrrhonisme. Tenez, vous êtes
digne de parader, en habit vert, et Tépée au flanc, près de cette saltimbanque aux pieds de qui rampent les lions.
De son doigt bruni par les morsures des acides, il indiqua Taffiche sur les palissades en saillie de la halle qu'on édifiait.
— Eh bien, mon cher, vous ne pensez. pas dire aussi juste... rétorqua malicieusement le membre de rinstilut... Si vous aviez regardé cette image en observateur consciencieux, et non en homme de foi que vous êtes, vous eussiez vu que la dompteuse ressemble étrangement à certaine personne dont vous et moi faisons cas, alternativement.
— Je lavais noté... dit Crescent, qui se dérida tout aussitôt. Mais chut ! Vous joignez à vos autres défauts celui d'être indiscret.
— Ah! ah!... dit le commandant... Peut-on savoir?
— Je parie pour la rue des Colonnes... jura Senancourt.
— Et moi donc!... appuya le percepteur, qui boutonnait ses gants fauves, anxieux de son ataxie naissante.
— C'est un lieu de délices!... certifia M. Demangeot, en assurant son chapeau de feutre gris. Et bien rare en province. Paris même peut nous l'envier.
— Chut!... pria de nouveau M. Crescent.
Pour couper court, il s'assit devant l'échiquier,
poussa le pion d'avant-garde.
LES LIONS m
— ^ Je conimencG*
— Hcgardez-moi cette belle enfant... EsUelle campée?... cria M, Baudoin, comme il allait partir.
Et le canotier sur Torcille, il posa de trois quarts afin que la rectitude de la ligne divisant, depuis roccipiit jusqu'au fauK col, ses cheveux d'argent fut remarqm^e par Armance, Les yeux meurtris et les lèvres sanglantes, elle s achcminaïl vers le magasin de couture. Quatre lieutenants, le capitaine Sercq, qui est géant, se précipitèrent. Armance feignit de ne les pas soupçonner. Droite, le pied en dehors, la jupe courte, elle allait, impassible en apparence mais secrètement vibrante aous cette salve de mâles désirs qui se dardaient vers elle par rentrcmise des regards. Elle souhaita s abandonner à ces militaires vigou* reux. Sa bouche, entr'ouverte à peine, mollit aux commissures pour un vague sourire qui consentait.
A son bras, Louise vint enfiler le sien. C'était une compagne d'atelier, brune, charnue, coiffée à la chien. Une natte lui pendait dans le dos, car ^^M elle ne comptait pas seize ans. Toutes deux se ^B^ confièrent qu'elles eussent étouffé sous le poids de ^ . l'avoué Clermaux. A la terrasse des Empereurs ^. il les enœillait, les doigts dans les goussets, en tri- ^^
potant, avec cliquetis, quelques louis tentateurs. ^
Louise pouffa, façon de minauder. Puis de courir sur la pointe des bottines avec mille grâces de gestes pour le troupeau d'avocats trop occupés de
leurs discussions politiques. Cependant, elle eût aimé Valin, que son père admirait à cause de superbes discours en faveur du peuple. Armance regretta que son amie manquât de réserve. Charles Dompuis eût pu les voir. Elle se roidit mieux, et marcha sans regarder à droite ni à gauche. Louise vantait la figure poupine de Valin, ses cheveux bouclés, longs, même sa bedaine en gilet de coutil.
— Il a Tair d'un gros bébé ! Pas vrai ? On le câlinerait tout comme, hein, Armance ! Et puis ça vous ferait jolinient plaisir, s'il était votre amant, d'entendre des centaines d'hommes l'applaudir. Ce qu'on serait fière ! Tu penses !
Elle se retourna. Valin buvait, dans rignorance de cette passion qui Teût ravi. Or le jeune Delarue, conduisant à pied sa bicyclette, aborda les couturières. Charmant avec la mèche sur l'œil, les mollets en bas d'Ecosse, la culotte tendue, il leur offrit le sourire de sa bouche épaisse. Charles Dompuis n'osait guère parler aux demoiselles en plein jour, et l'avait dépêché pour les convier à une promenade en auto, le soir, toutes deux. M. de Satry prêtait sa machine, son chauffeur. Rouges de plaisir, elles acceptèrent. Lestement Raoul Delarue sauta en selle, plia Téchine et lança, d'un joli mouvement, sa bicyclette vers la place de la Haute-Rive. Au seuil du bar Américain, Dompuis remerciait du doigt. Armance jugea son amant délicieux, plus viril que Raoul, bien qu'il causât avec Speed aux muscles d'athlète, devant l'acajou
LES LIONS fc7
du bar, devant les cornets en eristal pleins de glace jaunie par la liqueur. Elle se pensa dans l'étreinte chalenrense qui avait précédé le repas du parc. Et ses épaules frissonnèrent. Tous ces hommes, qui Tenveloppaient de leurs i^egards et de leurs QuideSj depuis le café Boche jusqu'à celui des Empereurs et au bar Américain : le lieutenant Senancourt, si jolie demoiselle ; le percepteur Beaudoîn, si plaisant vieillard ; le gros Ctcrmaux, sûrement pétri de vices, et le doux Raoul^ probahlemeut si câlin ; môme le grand Speed aux membres forts, sauraient-ils aussi bien que Chajles s'enlacer à elle, lui sucrer la gorge de leurs baisers ? Elle ne le crut pas, se détourna pour l'a* percevoir encore, lui, son chapeau de paille, sa crinière brune et son visage allongé jusqu'au papillon azur de la cravate.
A ce moment, elle se douta que Tattcntion se portait sur une autre. En effet, M"^ Delarue la frôla de sa robe en mousseline bleue très fripée qui collait aux formes. Écarlate^ le chapeau de paillasson ombrait des yeux bteus et luxurieux, puis Tovale d'une figure poudrée, encapuchonnée d'une tignasse en bronze et en or luisants. Elle marchait, les paupières basses. Un rouleau de musique occupait son bras, long-ganté de colon blanc à partir du coude. Auprès d'elle trottinait la mère, en deuil, et fort grimée.
— Elle en a du toupet, la vieille... murmura 1
Louise... Ce qu'elle s'applique de badigeon sur la façade ! Mais elle est encore rudement bien faite.
Aux Empereurs, tous les avocats se penchaient insolemment. Le lieutenant Senancourtet M. Demangeot sortirent du café Boche, pour remonter à l'inverse le trottoir^^ saluer très bas Christine, du képi, du chapeau. Louise conçut de Tenvie, et vilipenda les Delarue. Armance simula Tindifférence à Tégard de ces femmes hypocrites, plus catins, malgré leur apparence d'honnêteté, que toutes les coureuses de Pontis, dont elle s'exceptait, avec Tillusion d'être une amoureuse de romance, noble et sentimentale, adoratrice d'un seul. Son cœur et son esprit ignoraient qu'elle allât, certains soirs, chez le notaire Randon, en secret; qu'elle pénétrât par la petite porte du jardin (elle en avait la clef), qu'elle gagnât, en louant son corps au tempérament de cet homme veuf, mûr et sanguin, les louis nécessaires pour acquérir de la lingerie fine et des chaussures parfaites. A ses parents, elle racontait qu'une revendeuse passait chez sa patronne et qu'elle profitait des occasions : on avait pour six francs des bottines de quarante, et pour trois, des pantalons de dix-huit, des chemises de vingt. Ainsi elle agréait à Charles Dompuis, qui préférait la chérir dans les linons délicats et les dentelles curieuses.
Rue Bellaigue, une rumeur les attira vers Testaminet Charlemont. Louise reconnut son oncle Livrot. Il grognait au milieu de gaillards souillés de suie et de goudron, fardés de houille. Ceux-ci grondaient, criaient, s'exaspéraient autour des blouses bleues et des cols rouges habillant les cinq
allumeurs. Beautlru chnntciit rhiierrmliomfte. 11 s'înlerronipaiL afin de rire stupidement, Ijarhoiiilié |
de salive et de vinasse. Deux ngents de police surveillaient à dislance le coiiiTonx dr^sproliMaireSn Les enfants eurent peur, et s'engouffrèrent vite dans le corridor ouvert au flanc de leur magasin. Précipitamment, elles gravirent l'escalier. M"® Donchère, la patronne, soutenait à deux mains sa grosse poitrine haletante. Les bobines de fil, les ciseaux et la pièce de doublure gisaient aux pieds de la longue table où Ton avait abandonné les batistes, les grenadines des corsages entrepris. Les huit ouvrières occupaient la fenêtre de Tatelier, ^ I
môme la bossue Virginie, qui glapissait :
— C'est la grève ! C'est la grève !
L'apprentie Sybile sautait à cloche-pied, en s'accrochant à la barre d'appui.
En effet, Texaspération de la rue, bientôt, augmenta. Livrot conseillait aux chauffeurs de ne pas reprendre le travail cet après-midi. Comme l'heure s'avançait, il fallut adopter une décision. Le charbonnier Quimpoix, qui se connaît en socialisme, protesta qu'il était préférable d'attendre la fin de la quinzaine pour faire la grève, avec la paye dans la poche. On se vouait trop à la merci des patrons, ^^ si Ton commençait la guerre sans subsides. Mais ^ Beaudru l'appela traître et vendu. Ces mots épou- ^ \, vantèrent ceux qui partageaient l'avis sage, et qui déjà suivaient Quimpoix dans sa retraite. Rappelés ^it
par des injures, ils revinrent courageusement sur leurs pas. Leur chef fut contraint de les imiter
afin de ne pas s'en aller seul sous les huées de la masse qui s'amusait d'être bruyante aux yeux des femmes penchées par les fenêtres. Les mains dans les poches de leurs amples pantalons en velours serrés sur la cheville, la plupart se rigolaient tout simplement d'être là plutôt que devant la grille de l'usine, et d'obliger les agents de police à les craindre. Tous fumaient, qui sa pipe, qui sa cigarette. Certains se croisaient les bras sur leurs vestes de serge noire en se murmurant à l'oreille des opinions timides. Mais Livrot les adjura successivement de faire cause commune avec les allumeurs. Ainsi montreraient-ils la solidarité redoutable unissant les gaziers. En somme, ils étaient là un bon tiers qui répondait à son appel. Il ne discourut pas. Mais il allait de l'un à Tautre, emmenait celui-ci au comptoir et lui versait une chopine ; agrippait le bouton de celui-là, lui parlait dans la figure pour mieux persuader, avec des tapes fraternelles sur l'épaule. Tout à l'heure, quand, do Testaminet Charlemont, il avait envoyé Joseph à la grille de l'usine racoler les équipes libérées pour le repos d'une heure, il n'avait pas cru le voir revenir avec tant de camarades. Même, durant l'absence du copain, il avait attribué à son quatrième verre de vin l'initiative d'un semblable essai. A présent il imaginait la révolution sociale dans Pontis, et qu'il mènerait les travailleurs à la conquête de leurs libertés. Des phrases ouïes, les jours de réunion publique, durant la période électorale lui sonnaient tout à coup dans la mémoire ;
el il las rdpéiait en imitant les intonations de Valin, Tiivocat, Puartant, comme il resta court plusieurs I
fois au milieu de sa pcrioilej il préf<5ra renoncer à i|
réloquence de l'estrade, et circonvenir chacun par das paroles sobres, appropriées. Orgueilleux de son astuce et de ses conséiiuences, il ï4c imiltiplîaît, sortait du débit, y rentrait, invoquait l'assentiment de Charlemont. Épanoui, moustachu, le cabaretier en rinçant les bouteilles, houspillait la lenteur de sa mère, paysanne incapable de comprendre les causes de celte affluence dans leur établissement, un jour ouvrable. Elle trottinait cependant de table en table. Elle posait les verres ^"^
et les bouteilles, essuyait, d'un coup de torchon, les traces humides, les liquides épanchés. Elle ramassait les sous dans sa main de squelette et les 1
enfournait aux poches de son tablier bleu. Elle protégeait, d'un bras maigre, son corps chétif et voûté contre Tétourderie de ceux qui se retiraient à reculons sans la sentir derrière eux, elle, ni ses (ioles, ni les quatre verres vides pinces chacun par un doigt saure et crochu.
Fourmentel avec Demours faillirent la renverser ^
ainsi. Que beaucoup s'alliassent à leur ennui d'e- ^
tre à pied, que spontanément Ton acceptât les risques dont ils redoutaient les suites, ce les rasséréna. Donc ils n'avaient pas si mal fait de sou- 1 tenir Livrot contre Crétu. Leur faiblesse se fortifiait à se savoir, du moins, nombreuse, buvante, criante et coudoyante. Elle riait de sa nouvelle | posture, presque vigoureuse. Ils se regardaient,
surpris d'être quasi redoutables, au milieu d'amis fidèles qui traînaient les ferrures de leurs lourds brodequins sur Je carrelage du cabaret, sur la pierre du seuil, sur les pavés de la rue comble. C'était, pour eux, une sensation neuve et triomphale dont ils tiraient de la joie.
Joie soudaine que provoquait le spectacle de leur foule grouillante, résolue, gouailleuse, avec ses faces de colère et de raillerie, ses gestes de vaillance , ses bouches injurieuses et bonasses tour à tour, ses grimaces de gaieté, ses convulsions de rage, ses figures et ses mains noircies, ses corps en pantalons de velours cassé, ses bustes en camisoles de serge, ses odeurs de houille, d'huile et de sueur, ses feutres cabossés, ses casquettes avachies, ses épaulés larges, ses poings menaçants. La multiplicité des impressions successives et rapides étourdissait un peu les cervelles au penser lent. Telle l'ivresse que provoquent les chevaux de bois à qui les monte, s'ils tournent vertigineusement parmi leurs verroteries et leurs couleurs vives. Fourmentel et Demours se tenaient l'un à l'autre par les manches, tant ils sentaient la griserie vaincre leurs appréhensions raisonnables et bousculer leur sagesse habituelle. Le vacarme les détournait de leurs craintes. Les boules blanches et noires des yeux écarquillés parles vociférateurs les hypnotisaient un peu. Tout devenait vague et tumultueux en une brume brillante que les essences du vin suscitaient dans les regards émus. Joseph, Fourmentel et Demours se connais-
saient tout à coup héroïques, chefs même de ces groupes qui se pressaient autour des trois cols écartâtes et des trois bJouses propres. La sympathie des gens pénétrait leurs cœurs, agaçait leurs entrailles, excitait leurs voix. Enveloppés dans le I mouvement des âmes vengeresses, ils s'enthou-
I siasmèrent. Fourmentel secoua la tôte, cherchant
un rythme. Des mots ressuscitèrent aux limbes de sa mémoire :
Levons-nous, et demain ^ L'Internationale
I Sera le genre humain !
Dans un cabaret de Montmartre, à Paris, jadis, il avait entendu les pâles apprentis chanter religieusement rhymne des travailleurs. Et sa force i neuve, son désir de vaincre, s'objectivaient dans f ce souvenir, dans le besoin d'émettre des sons / vigoureux en cadence. Il cria le refrain à tue-tête. } Livret fit signe d'écouter.
— Voilà la cloche ! A l'usine !... tonna Beaudru en agitant son chapeau de paille souillée.
I' — A l'usine!... répondit la cohue d'un seul
rugissement.
— Par les boulevards!... Parles boulevards!... On épatera les bourgeois. Demangeot est chez Boche î
En un instant, les ouvriers se massèrent par
couples et par trios de copains. Le petit Quimpoix
lui-même laissa deux charbonniers passer, cha-
f cun, le bras sous Tun des siens. Braillard, efflan-
que, immense, Beaudru trouait lair de son chant. Derrière Livrot, qui conseillait de prendre le pas militaire, tous envahirent la place de la Haute-Rive. Les rideaux s'écartèrent sur les vitres mornes pour découvrir les mines anxieuses de j quelques douairières. Blêmes et hagardes sous leurs bandeaux gris, elles regardèrent passer le ] monstre à cent têtes noirâtres, dont les lourds brodequins frappaient en mesure le pavage herbu, dont les pantalons de velours flottaient sur les genoux maigres. i
— A bas Dompuis!... hurla Joseph, qui reconnut le jeune homme, attiré sur le parvis du bar ** Américain.
— A mort Dompuis!... renchérit Beaudru; et sa gueule large ouverte répéta l'anathème que cent voix confirmèrent.
Charles crut pâlir, bien qu'il fût entre le vigoureux Speed et le vicomte de Satry. Celui-ci, redoutant la colère du prolétariat pour son automobile, s'élança, tourna lui-môme la manivelle de la mise en marche. La machine hoqueta, tressaillit vibra. Le chauffeur s'empressait. Dompuis coastata que ses jambes tremblaient. Il les roidil de son mieux. 11 eût voulu rentrer dans le bar et se cacher. Ces brutes n'allaient-elles pas le battre? Il prit cependant la posture de serrer les poings, puis de sourire, narquois et impudent. Il haussait les épaules en gelant de peur. Une pierre n'allaitelle pas l'atteindre? Mais Speed eût mal jugé la retraite. Enfin l'automobile démarra dans une
pétarade, un tintamarre de ferrailles frémissantes. Double et blanc, le tonneau emporta le vicomte furibond sous les huées énormes -de la foule en marche, que suivaient, au trot de leurs petites jambes, les deux agents de police, Dombres, Verly, tout effarés, silencieux, conscients de leur ridicule le long de cotte force terrible. A peine osaient-ils interdire, de la canne, l'accès du trottoir, et maintenir le cortège sur la chaussée. Les basques de leurs tuniques, avec les poches pareilles à des besaces pleines, s'envolaient derrière leur course. Leurs deux grosses têtes s'ébahissaient sous les képis minuscules à la mode ancienne, ils protégèrent cependant de leurs corps la pâleur arrogante de Charles Dompuis et la stature de M. Speed, plus quelques noceurs inquiets, poussant des « ah ! » et des « oh ! » sans répondre aux insultes confuses lancées par le courroux unanime des manifestants.
Lorsque Bcaudru dépassa le jeune inspecteur, il imagina de se courber en deux et de retrousser sa blouse afin de lui montrer insolemment son derrière en velours marron. D'autres l'imitèrent à la lile. Les habitués du bar connurent donc quarante postérieurs sans physionomie précise. Par contenance, Speed et Dompuis, rassurés, exagérèrent les éclats de leur rire. Néanmoins ils se jugeaient lâches de ne pas courir sus aux insolents. Ils se jugèrent convaincus de faiblesse. Charles eût pleuré.
Déjà la troupe en révolte arrivait devant le café
Tô LES LIONS
des Empereurs. Valin se planta sur le trottoir. Emphatique, il salua le peuple, quand Livrot eut crié :
— Vive la sociale ! Vive Valin...
— A bas Clermaux!... Sale bourgeois. Va-fen retrousser laBusio.
— La Busio!... La Busio!... scanda la foule hargneuse.
C'est le surnom d'une fille que l'avoué jadis entretint, et qui purgeait alors une peine de prison pour escroquerie. Ses ennemis politiques affectent de tenir l'avoué pour complice de cette malheureuse, qui simplement vendit, dans une heure de gêne, quelques bijoux achetés à tempérament et non payés. Cette accusation enchante toujours le populaire de Pontis qui envie le gros homme, sa fortune foncière et ses mœurs indépendantes sans hypocrisie. Clermaux devint cramoisi. Ses bajoues enflèrent. Il serra les poings et chercha dans le nombre un adversaire précis. Mais ceux que son regard atteignit se reculaient au centre de la masse. Ils l'insultaient à Fabri des camarades. Derrière Quimpoix, Joseph et Demours aboyaient de leur mieux, parce que la Busio avait négligé les dernières notes de leurs femmes, qui lessivent, repassent, recousent et réparent le linge. Ils trouvaient abominable que Tancien amant n'eût pas payé les dettes récentes d'une maîtresse avec laquelle il avait rompu depuis six mois. Les accents de leur colère et de leur mépris persuadaient Tensemble d'âmes agressives. Tous rythmaient leur
insulte en répétant ce nom de la Busio, sur l'air des Lampions.
Alors parut un homme en transpiration.
N'ayant pas eu le temps de vêtir un gilet, il boutonnait une jaquette sur son ventre en chemise à fleurs, et assurait la haute forme d'un chapeau cérémoniel sur sa tignasse en désordre. Au chiffon tricolore qu'il brandissait on reconnut Panton, le commissaire central. Dans sa hâte, il n'avait pu changer ses espadrilles contre des souliers convenables. Il se précipita devant le café des Empereurs, l'écharpe à la main et la moustache brutale, en ordonnant avec une voix militaire de se disperser, de circuler. Dombres et Verly surgirent à ses côtés, soufflèrent. Les trois policiers développèrent des gestes péremptoires obligeant les ouvriers à poursuivre leur route. On obéit, par crainte d'une arrestation, et parce que Livrot répondit à Panton :
— La cloche a sonné. Nous allons à l'usine.
Vous ne pouvez pas nous empêcher de nous rendre au travail.
— Alors vous allez me suivre!... décida Panton.
Et il fut se poster en tête, devant Beaudru, qui titubait, tandis que Verly surveillait le flanc gauche et Dombres le flanc droit de la colonne. Elle se remit en marche laissant un Clermaux outré, consolé par les deux notaires et quelques avocats. Valin lui-même présenta des excuses au nom de ses électeurs qu'aigrissaient les injustices
du régime social. Clermaux riposta qu'ils étaient bien coupables les gens habiles à tromper le peuple par le moyen de promesses irréalisables, mensongères. Les ouvriers n'entendirent pas le dialogue se poursuivre au café des Empereurs, les déclamations tonner, les objurgations retentir, pendant qu'ils descendaient le boulevard entre deux haies de badauds sortis des magasins, qui la plume sur l'oreille, qui le mètre au poing, qui le panier au bras. Beaucoup d'externes en route vers le collège accompagnaient sur les trottoirs la manifestation. Quand elle parvint à la hauteur du café Boche, les cent, accrus de soixante flâneurs, commencèrent à scander :
— Demangeot ! Demangeot !...
Mais le commissaire s'écria qu'il coffrerait aussitôt les turbulents, qu'ils n'avaient pas le droit de troubler l'ordre en faisant un bruit insolite. Le commandant Marigny les considérait, la cravache sous le bras. 11 leur en imposa beaucoup. Ils se turent. Livrot, Fourmentel et Joseph se souvenaient de leurs habitudes militaires. Ils respectèrent un chef portant bien Tuniforme, et paraissant ne pas avoir froid aux yeux. Crescent les agaça par son air sardonique, bourru, Grosbin, par sa gaieté trop évidente, car il venait de faire échec et mat contre l'ingénieur; Baudoin, par ses gants fauves, ses guêtres blanches et sa raie dans la nuque sous le chapeau de paille incliné. Fourmentel hurla :
— Vive la sociale !
Et Beaudru :
— A bas les bourgeois!... Enlevez-les!... Mort aux repus !...
Le garçon de ces messieurs secoua sa tête chenue, puis retourna nettoyer les tables, mélancoliquement. Le substitut Daveluy, sa touffe de bluets furent reconnus par Quimpoix, qui avait été condamné à cent francs d'amende, à dix jours de prison pour braconnage. 11 le désigna. M. Daveluy se fut tapir dans Tombre du café, peu soucieux d'être honni par la voix du monstre populaire, qu'exaspérait Télégance de son costume. Dans toutes les bouches ennemies une huée sourde gronda, le chassa vers le comptoir, où il choisit une contenance auprès de M"'*' Boche très émue, prête à pleurer. Car elle était naïve, malgré ses quarante ans, et redoutait que la guillotine révolutionnaire ne fût, tout à l'heure, dressée sur la place de la Haute-Rive par Quimpoix.
— Le commissaire... grommela le substitut, manque certainement d'énergie. Et le souspréfet! Nous avons un singulier sous-préfet, madame Boche. 11 doit être au lit à se faire les ongles dans un amas de journaux dépliés et de romans ouverts. C'est le type du paresseux, ce M. Lavergude, du paresseux et du sybarite. Commandant, vous devriez le voir pour mettre à sa disposition la force armée. Ces brutes-là pourraient fort bien casser les vitres.
— J'attendrai d'être requis... Dites-moi, capitaine Serq, allez donc chercher votre compagnie.
qui fait la manœuvre d'embarquement. Vous la ramènerez par l'avenue de la Gare. Ça produira quelque effet, si ces braves gens braillent trop devant l'usine à gaz !
— Bien, mon commandant.
Serq, le géant, partit d^un pas élastique qu'il avait appris à Técole de Joinville.
Cependant les ouvriers tournèrent à gauche par la rue des Amandiers, sous la conduite de Panton. A se voir entre des serre-files, entre ces deux agents coiffés de képis, boutonnés de cuivre, les ouvriers se laissèrent envahir un peu par le sentiment atavique de la discipline militaire. D'autant que le petit Quimpoix démontrait encore la témérité de faire grève avant la paye de quinzaine. Il persuadait autour de lui, par l'autorité de son raisonnement. Du reste, Beaudru, qui hurlait en tête, devenait trop ivre. Ses camarades commencèrent à lui faire honte. Il buttait contre les bosses de la chaussée. Fourmentel et Joseph lui passaient les mains sous les bras, et l'empêchaient à grand'peine de choir. Il crachait sans cesse, voulait s'arrêter. Plusieurs charbonniers murmurèrent qu'ils ne voulaient pas suivre un pareil saligaud. Leurs protestations s'élevaient. Si bien que Fourmentel et Joseph durent le retenir, le faire dépasser par Quimpoix, ses acolytes. Le commissaire blâma vivement Livrot d'obéir à des gens pris de vin et connus pour leur intempérance. En dépit de ses rodomontades, Livrot se laissait convaincre par les paroles brusques et vaguement
amicales de Panton qui n'était pas dépourvu d'adresse, et qui sut confesser l'ancien zouave.
— Quoi?... finit-il par dire... Vous voulez que la compagnie révoque la punition de vos camarades. Eh bien, j'en fais mon affaire, moi! J'en fais mon affaire. Je vais parler à M. Demangeot. Vous rentrerez dans l'usine avec moi. Je suis là pour empêcher le désordre, mais aussi pour faire rendre justice à tous. Comptez sur moi. Vous avez été soldat? Moi aussi. Entre militaires, il n'y a qu'une parole, hein? Calmez vos amis. Tout s'arrangera.
Livrot fut sensible à la confiance que lui témoignait le représentant de la loi. Pour le convaincre, il lui pinça la manche. Il le jugeait bon garçon. Rien qu'à considérer la manière dont Panton fripait dans sa main Técharpe tricolore, Livrot déduisit que l'homme n'était point solennel ni sévère. D'ailleurs, le gonflement de la chemise à fleurs entre la ceinture du pantalon et le dernier bouton de la jaquette indiquait mieux le sansfaçon du fonctionnaire et son dédain de la morgue. Aussi le gréviste se révélait en toute candeur. Il dit les exigences de Crétu, Tindifférence de la direction, les insolences du petit inspecteur, la modicité du salaire insuffisant pour les comptes de sa ménagère Clémence, et pour l'appétit de son garçon joufflu. Panton ne manqua point de compatir. Il avoua môme que M"'® Panton se plaignait aussi des appointements. Et il était contraint de raccommoder ses meubles lui-même, par
économie. Ainsi, quand on l'avait prévenu de la manifestation, il s'occupait à laquer, avec du ripolin, une armoire de bois cru pour la chambre de sa fillette. Il n'avait pas eu le temps de quitter ses espadrilles. Hélas : tout cela, c'était la fatale nécessité de l'évolution sociale. On n'était pas encore au stade de la perfection. Il est des lois économiques inéluctables et dures.
— Oui,... fit Livrot... : la loi d'airain.
— Il y a des lois immuables qui domptent nos instincts de justice, . . . philosopha le comm issaire. . . . comme, sur cette affiche, la ballerine, avec sa légère cravache, terrasse du pied les jaguars et les lions.
— L'on n'est pas des lions;... avoua Fourmentel. qui avait lâché ce poivrot de Beaudru pour tâcher de se mettre bien avec le commissaire.
— Certes : on n'est pas des lions;... approuva Panton... Et quand môme on serait des lions, la loi économique nous maîtriserait plus ai&ément que cette belle fille ne maîtrise ses bêtes... *
— Pour sûr !... dit Fourmentel, heureux d'avoir émis une parole appréciée par le fonctionnaire.
Au bruit des hommes en marche et en rumeur, ils allaient ainsi, devisant selon leur sagesse. Derrière eux le troupeau grognait, récriminait, menaçait et bourdonnait. Il y eut toutefois un rire, auquel un second répondit. Des voix s'égayèrent, en queue, parce qu'une femme à sa toilette se précipitait vers sa fenôtrc sans rajuster suffisamment son corsage. Un apprenti lui envoya des
baisers. Quelqu'un entama le chant : Ecoute^ ô ma belle inconnue ! Plusieurs voix rudes imposèrent silence. Pourtant, à voir Livrot et Fourmentel entretenir pacifiquement le commissaire, les âmes s'apaisaient. En criant, on redoutait, de nuire à une combinaison favorable. Beaucoup parlèrent plus bas. Le vacarme des brodequins sur le pavé recommença de couvrir la clameur. Dodelinant de la tête, les mains aux poches, ils descendaient, se ralliaient à la voix de Quimpoix, ceux-ci fiers d'avoir manifesté, ceux-là contents de reprendre la tâche nourricière. Dans le tumulte de leurs pas, ils se hâtaient, les dos ronds, sous les camisoles de serge noirâtre. Enfoncés dans les épaules, leurs visages de suie s'amollissaient, se distrayaient, s'intéressaient aux buveurs des tavernes béantes, aux familles attirées, par le cortège, sur leurs balcons, et qui s'accoudaient contre les langes séchant au soleil.
— Arthur!... appela une voix pleurarde...
Arthur !
Cela tombait d'une mansarde érigée sur deux étages qui fléchissaient contre la maison voisine. Là-haut, une femme grasse gesticulait. Toutes les têtes noirâtres se levèrent pour la voir; et l'on rit de sa désolation surprenante. Puis Ton s'aperçut que ses mains désignaient Demours. On attira l'attention de l'infirme, qui s'efforçait de ne pas reconnaître son épouse et tante émue de le compter au nombre des grévistes :
— Arthur!... Veux- tu bien!... Qu'est-ce que tu
fiches là an lieu d'être à ton travail, feignant !... Viens un peu demander la soupe, ce soir. Tn verras si je te la ^trempe, ta soupe!... Si c'est pas un malheur! Si c'est pas un malheur!...
Mille huées, ricanements et quolibets la honnirent tant qu'elle dut reclaquer avec fureur la fenêtre de sa mansarde. Elle tapa du pied contre le carrelage, se reprocha de l'avoir lavé, pour faire plaisir à un pareil scélérat qui se débauchait, qui allait perdre sa place, qui la laisserait sans pain. Elle regretta la propreté de la commode, la netteté des six tasses rangées autour de la pendule, la blancheur de la table bien savonnée. C'élaît pour lui, pour cet imbécile, qu'elle se donnait tout ce mal, qu^elle peinait du matin au soir, qu'elle reprisait les chaussettes, rapiéçait les culottes, lavait les chemises et les caleçoïis. Depuis Fâge de seize ans, sous son premier mari, sous celui-ci, elle n'avait encouru que misères et famine : deux robes de soie dans toute sa vie, celles de ses deux noces, la première blanche, la seconde noire, celle-ci toute coupée dans les plis maintenant et digne seulement d'être conservée à titre de souvenir.
La rumeur des manifestants décrut, cessa.
Sophie Demours pleurait. Elle se regarda, rouge sous ses bandeaux grisonnants, trapue, les manches retroussées, la poitrine flottante dans un caraco de coton à raies vertes. Elle avait perdu sa
nesse pour deux ingrats : l'un qui s'était laissé rir dans l'heure même où il allait passer
gardien-chef au parc des Quinconces et toucher enfin un traitement de douze cent francs, Tautre qui faisait grève, tout à coup, lorsqu'elle éprouvait tant de difficultés à joindre les deux bouts. Elle ramassa le torchon oublié sur la chaise et s'effondra. Un sanglot ébranla ses épaules dodues.
Quand elle fut lasse de se lamenter, elle essuya ses yeux. Alors le crucifix avec sa branche de buis et son bénitier de porcelaine lui furent révélateurs du destin. Evidemment Dieu la punissait. Elle avait encore, cette année, omis la communion de Pâques. La colère du Seigneur la frappait justement. Elle s'accusa d'avoir écouté les plaisanteries athées de son mari. Soudain elle s'imagina telle qu'elle avait paru, le jour de sa première communion, sous le voile de candeur. De cette date à celle de son premier mariage, tout avait réussi. Gracieuse, potelée, pimpante, elle avait été copieusement courtisée, munie, par ses amoureux, de rubans et de châles, de peignes en écaille, de petits bijoux charmants. Son père avait un bon emploi de jardinier. Une jolie maisonnette, au bord de la Bruse, abritait les siens, son oncle. Des tournesols s'épanouissaient parmi les pois et les houblons de la terre potagère. Elle ne faisait rien que le ménage dans la cuisine ouverte sur la campagne. Ainsi le doux Jésus récompensait la dévotion de sa brebis, comme disait le bon vicaire, au catéchisme.
Que n'avait-elle continué à servir le Seigneur? Sur toute cette phase de sa vie une caresse de
lumière divine s'était certainement attardée. Sophie Demours, à genoux devant le crucifix de faïence, récita précipitamment des oraisons.
Et ridée lui fut d'aller incontinent à confesse. Pleurnichante, tremblante, elle se hâta de s'habiller. Elle eut peur que la mort ne la saisît avant qu'elle fût en état de grâce. Autour de son cou elle noua le foulard bleu qui était son luxe. Elle croisa le mantelet à franges sur sa poitrine. Elle prit son livre de messe et son chapelet, dont elle essuya la poussière, en se vilipendant pour une si longue négligence. Dehors, elle marcha très vite. Elle se cognait l'estomac d'un doigt inexorable. Au moment de gravir les marches de la cathédrale, elle dut voir l'énorme affiche des lions et de la dompteuse. Cela lui valut une plus franche idée de sa faiblesse. Ni la vigueur des fauves ni la beauté de la demoiselle n'appartenaient à sa nature. Comme les animaux du désert l'eussent dévorée, chélive et sans défense, ainsi la dévoraient les malheurs d'une existence pauvre et asservie. Il fallait qu'on la secourût, qu'on la protégeât. Il fallait que, du ciel, s'abaissât un geste consolateur, et que, de la nue, s'exprimât une promesse d'immortelle félicité.
— Vous voilà donc, madame Demours ! II y a longtemps que je ne vous ai vue dans cette église.
L'abbé Folignon posait doucement la main sur le bras de son ancienne pénitente.
— Ah! monsieur le curé; j'ai été bien fau-
live... Voulez-vous me confesser à cette heure...
— Certainement, madame... Vous revenez donc à Notre-Seigneur. Approchez! Approchez ! Sa miséricorde est infinie, vous le savez. 11 pardonne au pécheur. Il console les affligés. Il promet aux bons la vie éternelle des anges... Il fait asseoir à sa droite ceux qui n'ont pas douté de son amour. Il est Tappui des faibles.
— C'est vrai, n'est-ce pas, monsieur le curé. Il est l'appui des faibles. Je ne me suis jamais sentie faible comme ce soir ; faible à en pleurer, à en pleurer ! . . . Seigneur !
Et elle s'abattit auprès du confessionnal, avec un peu d'espoir déjà, parmi d'autres femmes à genoux.
« Pourquoi donc?... se demandait, en les comptant si nombreuses, l'abbé Folignon... pourquoi donc accourent-elles toutes ce soir, les malheureuses que je croyais perdues à jamais pour la foi... Pourquoi toutes ont-elles conscience, aujourd'hui, de leur faiblesse et de leur néant? »
Raoul Delarue s amusait beaucoup en se lavant des pieds à la tête, nu comme Adonis. Ses regards vifs évitaient toutefois d'errer vers Timposle par quoi la cuisine, pratiquée dans Tancienne et profonde alcôve, s'éclairait en recevant ainsi le jour de la chambre. L'adolescent se doutait que la petite bonne Gerfrude, grimpée sur la table, entre les piles d'assiettes sales, étudiait sur lui-même, par un interstice des carreaux dépolis, l'anatomie des mâles. Aussi ne se pressait-il point, mais s'étirait, bâillait élégamment, allait, venait du lit paternel, large monument d'acajou écorché, jusqu'au sien, étroite couchette de fer grisâtre, à Toreiller sali par la pommade. Raoul prit même un livre sur les casiers de bois rougi qui, du plancher au plafond, habillaient la muraille de lomes innombrables, disparates et poussiéreux. Il s'allongea dans le fauteuil crapaud capitonné de cretonne pompadour, et cela selon les postures les plus propres à troubler la créature rustique, ingénue sous le poids de qui l'on entendait se plaindre un meuble délateur.
Raoul imaginait avec plaisir la souffrance de la petite Gertrude, dépeignée, haletante et cramoisie, dans Tétreinte de son corset graisseux. Mais elle répondit : « Voilà, madame! » d une voix étranglée à rappel de sa maîtresse, et le jeune homme perçut qu'elle s'agenouillait pour descendre, avec précaution, de son piédestal, sans bousculer la vaisselle. Alors il enfila ses caleçons bleus, qui étaient courts et ne dépassaient pas le genou, puis introduisit les jambes dans les bas de soie noire acquis de sa sœur. Il se trouva bel à point pour aflbler M"" Maresclot, qu'il appelait « ma tante », parce que cette propriétaire de TEpicerie Parisienne dépassait la trentaine et lui faisait des cadeaux. Il tenait d'elle un porte-mine et un portecigarette en vermeil, une montre et sa chaîne, deux cannes de jonc mâle, une perle, un rubis et un saphir montés sur épingle de cravate, qu'il prêtait à Christine et à leur mère certains jours de gala, ce soir, par exemple, pour l'inauguration du cirque. Le saphir seyait aux yeux de Christine, le rubis à la chevelure noire de M™° Delarue, 1^ perle au mince tissu couleur de jade que Raoul tordait sous de hauts cols rabattus.
A M"* Maresclot il sut, un instant, gré d'être généreuse. Qu'elle eût peu de poitrine, le teint trop brun et la croupe lourde, il n'en riait pas, mais s'attendrissait en songeant combien elle lui demeurait bonne. « Ce que j'aime en toi, répétait-elle, c'est que tu n'acceptes jamais d'argent de personne, quoique vous ne soyez pas riches à
la maison. » Volée naguère par le commis cher avant Raoul, et qui maintenant expiait son crime dans une prison modèle, où elle avait su, grâce à des d'influences électorales, le faire héberger, M"™^ Maresclot ne tarissait point sur la délicatesse de son nouvel « attentif », comme elle disait. Aussi n'importunait-elle d'aucune facture, sinon pour mémoire. M"** Delarue, qui s'approvisionnait à l'Epicerie Parisienne, sur les avis de son fils. Avare de ses deniers, M. Delarue s'étonnait que tant de conserves, de massepains, de légumes secs encombrassent les placards, et môme imprégnassent d'une odeur salée l'air de l'appartement. Olives, sardines, corned-beef américain, saucisson de Lyon, purée de pois, fromage de Hollande ou de Gruyère, crème au chocolat, confitures de groseilles, de mirabelles, d'abricots : tel était le menu quotidien de tous les repas. Jamais ou presque, la viande n'apparaissait sur la table, non plus que les œufs, les légumes frais ni les fruits, car l'Epicerie Parisienne ne les dispensait point à sa clientèle, les maraîchères vendant sur l'Esplanade ces denrées locales à trop bas prix pour qu'on pût soutenir la concurrence en boutique. M. Delarue se contentait. D'ailleurs, pour monotone qu'elle fût, la nourriture abondait. Quatre sardines régalent autant qu'une truite. Une demi-livre de corned-beef proprement assaisonné équivaut à deux tranches de gigot. Le malin, Gertrude le servait froid entre des cornichons à la moutarde, et chaud le soir, dans une
sauce puisée au flacon de tomates. Du reste, ni le vin ni les liqueurs ne manquaient. Les médocs et les maçons à un franc la bouteille arrosaient, dans les estomacs, la salade de lentilles et le jambon fumé, avant que les rhums de la Jamaïque, les anisettes de Bordeaux et les chartreuses de fantaisie atténuassent délicieusement la saveur amère des mokas recommandés sur les tarifs.
Raoul se félicitait de nourrir indirectement sa famille, et de permettre ainsi que les cinq francs dévolus chaque jour au ménage par Téconomie de son père servissent, du moins, à chausser la mère et la sœur, à rafraîchir les vieilles robes avec des mousselines, des jais, des brandebourgs, à renouveler les chapeaux de Christine. Elle les choisissait toujours écarlates afin que M. Delarue pût croire qu'elle portait éternellement le même, rajeuni par de subtiles teintures et par Tadjonclion de fanfreluches. Grâce à ces innocents subterfuges, M"® Delarue entretenait une bonne et gageait la maîtresse de piano qui parfaisait l'éducation artiste de Christine.
En se curant les ongles, le frère s'accusa de ne pas récompenser Mathilde Maresclot par des effusions plus nombreuses, par des voluptés plus singulières, dans la chambre de la rue Bellaigue, palissandre et velours bleu. Malheureusement, les souris trottent derrière les plinthes, les rats descendent au galop du grenier rempli de saindoux vers la cave encombrée de ces salaisons que réclame la parcimonie des campagnards. C'était la
terreur de l'amoureux, qui, pour cela, se refusait à toute visite galante, passé les heures du plein jour. Il se désola d'avoir, brutal, contristé son épiciére en déclinant l'invitation à souper. Elle s'était promis de le chérir après la représentation du cirque, en lui prodiguant des baisers au vin de Porto et aux confitures de Bar. Mais Raoul avait trop peur des bêtes rampantes. Et puis il jugeait convenable d'accompagner au cirque Christine et sa mère, ne voulant pas que la jeune fille pût darder une œillade dont il n'eût le contrôle. Il espérait bien que, de flirt en flirt, elle finirait par tourner la tête à quelque jobard, riche à point, dont la fortune aiderait la famille. Alors lui, Raoul, débarrassé de ses charges actuelles, préparerait l'avenir que le sort doit à un joli garçon dispos, aimé des femmes mûres et opulentes, tandis qu'on laisserait moisir dans cet appartement, parmi ses bouquins dépareillés, le père Delarue, vraiment trop irascible.
Afin que tout réussît, il convenait que Christine brillât ce soir dans les stalles de premier rang ofl'ertes par Senancourt à son jeune camarade. Raoul alla vérifier les toilettes. Il traversa vite le vestibule triangulaire, obscur et carrelé de rouge* Là se dressait, en un coin, le lit pliant de la bonne. Fermé, recouvert d'andrinople, il supportait, le jour, une volière. Raoul fut agacer les canaris jaseurs. Ils lui répondirent. Il s'attendrit encore sur la gentillesse des bestioles, présent de l'avoué Clermaux, qui venait faire sa cour chaque
dimanche en goûtant les olives et le corned-beef à la sauce de tomates. Cela justifiait la politesse réciproque de maints et maints cadeaux, dont quatre lithographies éternisant les grâces des Saisons que symbolisent les nymphes de quelque Cabanel. Elles historiaient la tapisserie jaune à laides fleurs brunes de la toute petite salle que comblaient la table ronde, quatre chaises de rotin, un fauteuil d'enfant duquel avait failli le dossier à cintre. Sur la nappe de serge bleue taillée . dans une vieille robe de printemps, un litre à demi-vide entre quatre serviettes aux ronds de cuir lézardé sur des assiettes à fleurs, un compotier de raisins secs, plusieurs raviers d'olives, de sardines et de thon, rappelèrent encore au sensible amant les tendres prévenances de sa Mathilde. II heurta l'huis entr'ouvert et pénétra, sur Tordre de M"*® Delarue, dans le salon. En chemise, les bras et la gorge nus, Christine boutonnait ses chaussures blanches. Le capuchon de cheveux chargeait la nuque délicate et lovale du visage poudré. Elle acccepta la gronderie de son frère, qui Taccusait de retard. M"'® Delarue se laçait dans une armure de coutil qui serrait les chairs méridionales, abondantes et brunes. Gertrude tirait de son mieux sur le cordon vert en fronçant les sourcils et la boule de son nez. Raoul trouva mauvais que la guipure d'un rideau fut relevée, et que le voisin pût apercevoir les charmes de son impudique sœur...
— Ah ! mais, je veux voir clair, moi !... gémit
la maman, qui se charbonnait les yeux devant la glace à biseaux vénitiens inclinée par-dessus le divan.
— Je t'assure, mère, tu le peins trop. Senancourt n'aime pas ça... dit la jeune fille redressée en se grattant les hanches.
— Mais je me fiche de ton Senancourt, ma petite... Et lu devrais bien en faire autant. Si tu t'imagines qu'il t'épousera !...
— Ça, c'est mon affaire !...
— Bien, bien, à ton aise... ma chère... Quand tu t'apercevras que ta taille enlle, tu auras tout le temps de pleurer... Et ton père, alors... Il est capable de nous jeter à la rue... Tu le sais bien... Voilà où te mènera ton Senancourt ! Dans la rue ! 11 n'a même pas le sou pour te recueillir.
— Ecoute, maman : je ne peux pas me marier avec Glermaux, puisqu'il ne veut pas! Et si je deviens jamais' enceinte, j'aime mieux que ce ne soit pas de lui.
— Voyons, Christine ! Tu ne parles pas comme une jeune fille convenable;... objectait Raoul froid et digne...
— Eh bien ! si tu veux faire de la morale, tu pourrais d'abord fermer ton peignoir, au lieu de montrer à Gertrude ton caleçon et tes bas. Tiens elle pique un soleil !
La servante rit gauchement. Elle fut prendre des jupons étalés sur la couche de l'alcôve : des portières de Karamanie la dissimulaient avec le secours d'un paravent chinois, quand la mère et
la fille avaient quitté le grand lit de pitchpin où elles dormaient ensemble.
Raoul leur recommanda la sobriété de leurs toilettes. Il obtint que, par-dessus sa robe de toile écrue, Christine n'épinglât point une énorme touffe de pivoines artificielles, et même qu'elle ne '^
nouât point autour de son cou un flot de mousse- '.j^
line trop nuageux.
— Tu n'es pas nette. Tu boursoufles ta ligne. Le chic, c'est d'ôtre nette, à l'américaine. Otedonc ce chiffon.
-F— La cravate de mousseline adoucit toujours mon teint.
— Qu'est-ce que ça te fait, puisque tu te fardes.
— Mère se farde. Pas moi. C'est à peine si je promène la houppe sur mon nez.
— Pas tant!... Pas tant... Grâce!...
On entendit la clef dans la serrure. M. Delarue
rentrait. Raoul s'enfuit dans la salle à manger. Il feignit de s'intéresser au couvert, mais ne put échapper au courroux habituel du bureaucrate, qui l'accabla d'épithètes injurieuses, dont les moindres le classaient parmi les compagnons d'Epicure et de saint Antoine. Vitupérant la paresse odieuse et l'afféterie révélatrice de toutes les débauches, il enveloppa sa femme et sa progéniture dans le même tourbillon d'anathèmes. U blâma Christine de point apprendre le jeu de la machine h écrire pour gagner sa vie en copiant, et Raoul de flâner indéfiniment sous prétexte de s'entre-
:- il -iinK" • Et l'ar- :.- i-iiner l'argent de ^ ^
-^ -.is tant de pétard...
^ aki.:^ Ion argent qui :.^.â ir!ii Senancourt m'a
• L. :::rt t'a donné des bil-
i s. iisàiitiné '. Lui, fré-
• -xe toi, un courtier
, :i riâin sur son père !...
^f M» Delarue, ils se trai- .^^^Inates. Enfin le bureau- .^ V. Iî.i.r.donna la partie en si- ! ,. da^s le fauteuil crapaud de /I-Jl dis gémissements, jura *^ \^ ^me Delarue se précipita ' ^-V^ véritablement assez bla- ^'avait âlTaibli- Elle se traîna 7 tu^i^na les tempes de vinai- . ^ oindre ses sens. Chnstme ; ■ ;e orande. Lair des jardins . ù.'Ut les deux femmes bai- " V.--^ oû prodiguant des phrases . 1^. vint balbutier des excuses, ' ^ Ir iéîral de ses jours étendu . \r nue pompadour, tout dé- '^ V .r sale; et le foie si malade J..^e uvain convulsive.
. Tous trois eurent grande pitié du pauvre être trop intransigeant, trop sévère, et que la vie bernait avec ses sottises, ses farces, ses vaudevilles quotidiens dont il ne tolérait pas Tironie. Quand ils se furent réconciliés, quand ils se trouvèrent réunis autour de la soupe aux lentilles, Raoul tira la morale de Talgarade.
— Vois-tu, papa, toi, tu es de ceux qui croient toujours que c'est arrivé î
— Quoi?
— Tous les préjugés qui embêtent la vie. Et rien de tout cela n'est arrivé? C'est des fables h l'usage des petits enfants !
M. Delarue haussa les épaules, soupira, ne comprit point. Afin de le distraire, Christine le déci^ dait à les suivre au cirque. Raoul prêta sa plus belle chemise, bien qu'elle fut étroite pour le quinquagénaire, et l'orna d'une cravate bleue à \
pois blancs qui rendit moins lugubre l'aspect de la jacquette et du pantalon démodés. Une paire de guêtres jaunes, boutonnées par M'"'' Delarue, parut assimiler son mari au type de gentilhomme campagnard que dessinaient approximativement À
ses favoris gris et court tondus, sa petite moustache taillée roide. Quand il eut accepté le jonc de Tépicière, et planté, sur les yeux, son chapeau de paille noire, ce cos.tume ne démentit plus la mine de noblesse que lui valait sa moue de misanthrope. Anxieux de sa santé, il allégua que le surmenage obligatoire près la Compagnie du Gaz, depuis la tentative de grève, irritait ses nerfs et
mettre dans la vente des cycles, des voitures automobiles, des chiens de chasse, des vins en pièces et des cigares en boîtes. Uescogriffe eût mieux fait de grossoyer honnêtement chez maître Clermaux, de ne pas se faire honteusement remercier par rhomme de loi. Chaque jour M. Delarue reprochait celte pitoyable aventure avec les mêmes objurgations dont la sincère fureur lui blêmissait la bouche. Il jetait avec rage son journal. Il invectivait contre Gertrude, qui le regardait, stupide. 11 la renvoyait à ses fourneaux. 11 criait que l'espionnage des domestiques lui répugnait, qu'il n'en voulait plus, qu'il chasserait cette brute, cette hypocrite, cette salope ! Puis il s'enfermait dans sa chambre en claquant si fort la porte qu'une poudre de plâtre tombait du plafond. Alors il arrachait sa cravate, sa redingote, lançait au loin son chapeau de paille noire et plongeait dans Teau de la cuvette sa face maigre, velue, congestionnée.
11 en fut de môme ce soir- là. Raoul, dans un coin, endossait un costume bleu, laçait des souliers fauves, sans répondre aux apostrophes du père frénétique. Cependant, comme M. Delarue, insultant h cette élégance, s'avançait pour joindre le geste à la parole et rudement chiffonner un admirable faux col, le jeune homme se rebiffa, les poings en avant.
— Pardon, ce n'est pas toi qui l'as payé. Par conséquent tu n'as pas le droit d'y toucher. Je n'ai pas envie d'avoir la mine d'un voyou...
— Est-ce que j'ai l'air d'un voyou, moi? Et
LES LlOxNS 97
pourtant je ne porte pas de faux cols d'imbécile, moi ! Je porte des faux cols droits, des faux cols honnêtes... Ah!.. tu m'appelles voyou! Ah! tu manques de respeot à ton père...
— Si tu me touches... papa !... je me défends... Résolu, le gamin, tout pâle, empoigna sa canne.
— Sors d'ici, assassin !... cria M. Delarue... Sors d'ici, parricide !
— Oh ! je ne demande que ça... • -jl Mais, dans le vestibule, la mère, tragique, Tem- ^ ||
brassa, le retint, s'écroula sur le carrelage. . H
— Raoul, je suis à les genoux... Raoul, je t'eii ;^ supplie, demande pardon à ton père... Il a de- ; mandé pardon, Louis ! 11 a demandé pardon... ~ l
Klle les entraînait dans le salon. Christine, éplorée, leur tendit les mains, couvrit de baisers le front, les yeux, les lèvres de son frère, Tenlaça dans ses caresses parfumées, non sans user de ce qu'elles pouvaient avoir d'équivoque.
— Et ils vont au cirque!... hurlait M. Delarue... Et ils vont au cirque sans me prévenir! Ah ! j'en ai assez. J'en ai assez de travailler comme un nègre du matin au soir pour entretenir les vices de cette clique ! Je ne serai pas éternellement votre vache à lait, entendez-vous ! Votre vache à lait!... Non je ne le serai plus!... Vous n'irez pas au cirque... C'est moi qui vous le dis... Vous me passeriez plutôt sur le corps...
Et bruyamment il courut fermer la porte du logis à double tour, empocha la clef, poussa les verrous.
Au fond, le frère du capitaine végétait sur un fauteuil en paille devant la porte. Frappé d'apoplexie deux années auparavant, le bonhomme continuait de sourire, Tair idiot, dans sa barbe blanche. Comme s'il était conscient de sa déchéance, il ramenait sans cesse, v^rs ses jambes mortes, les plis d'une longue blouse de maquignon en laquelle l'enveloppait la sollicitude de ses nièces. Il ne gardait plus la salive, et l'essuyait d'un doigt tremblant. Les visiteurs le saluèrent. Il s'effara, répondit d'un geste humble et craintif. Charles Dompuis rappelait que trois ans plus tôt ce lamentable monsieur dirigeait encore la succursale du Crédit Général. Dans la cuisine, où la table de cabaret, déjà, supportait six assiettes à soupe, six morceaux de pain, une salière, la belle-sœur veuve taillait du pain qui bousculait, en tombant, le bouillon de la marmite. Dame sèche en caraco de deuil, et serrée dans une serpillière, elle conservait des manières dignes. Elle se cacha, elle feignit de ne pas apercevoir les intrus. Ils gagnèrent, sur la pointe des pieds, l'ancienne orangerie, transformée en salon. Six fenêtres à cintre découvraient le jardin du notaire, ses espaliers, sa glorielte, deux ormes géants au milieu d'une pelouse jaunie. Berthe Ilautit, que les méchants surnommaient « Truitonne », quitta le secrétaire oîi elle écrivait pour accueillir M. l'Inspecteur et son ami. Elle leur présenta les chaises de paille qu'elle avança sur le carrelage inégal et défoncé par places. Raoul la complimenta très gentiment,
vanta la clarté de cette grande salle presque vide, décorée par le casque et les sabres du capitaine, qu'on avait, au mur, fixés en manière de panoplie. La croix d'honneur pendait sous un verre convexe, dans un cadre brut.
En recevant les coupons de cirque, Truitonne rougit, ou, plutôt, se violaça. Toute sa personne cubique s'émut. Derrière les grosses lunettes ses regards voulurent rire. C'était de la stupéfaction. Quelqu'un pensait à ses sœurs, à elle-même, à (( ces pauvres Hautit », comme disait la ville compatissante. Et ce quelqu'un prenait la forme de jeunes dieux élégants, pimpants et déférents. Adonis vêtu de ciel, Bellérophon en costume fauve et coiffé de la plus charmante crinière brune, apportaient le droit d'assister à cette première exhibition dont chacun souhaitait ardemment la vue, et d'y trôner plutôt que d'assister.
— Mais nous n'oserons jamais... Nous n'avons pas de toilettes... Mon père? 11 s'est couché. Il se couche de bonne heure. A son âge on se fatigue facilement. . . Il aime s'étendre au retour du bureau, et tout de suite il dort ; comme un enfant, comme un enfant! Je vais prévenir Eugénie... Oh! elle va être contente !
Descendue, la cadette s'ébahit, sautilla. Elle n'avait pas encore pris le fâcheux embonpoint de SOS aînées. Plus coquette, elle savait, sur le front trop volumineux de la famille, rabattre des cheveux gonflés par l'eau de panama et les approcher de ses cils noirs, de ses regards curieux. Mieux lavée
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que celle de Berthe, sa peau ne semblait pas huileuse. Eugénie disposait en évidence deux petites mains très blanches, aux ongles soigneusement polis. Par malheur, elle ne réussissait point à chasser de son menton les nombreux et minuscules furoncles qui rendaient les demoiselles Hautit si déplaisantes. C'était l'unique lare réelle d'Eugénie, car elle ne laissait pas son ventre bomber sous les jupes, ainsi que se le permettait Berthe. Même sa poitrine ronde eût pu tenter dans l'ombre. Pour ces motifs, elle n'avait pas renoncé, elle, au mariage. Charles s'aperçut que Raoul Teût séduite. Au contraire, Félicie s'avança, la face enveloppée, comme toujours, de voiles, sous prétexte de névralgies permanentes, afin de masquer sa laideur, qu'elle haïssait avec des larmes. Son chagrin s'avivait au contraste des récits d'amour qu'elle lisait éperdument dans les feuilletons des journaux, sans distinguer les genres. A Charles Dompuis, très causeur, elle déclara que Flaubert et Montépin Tintéressaient également. Elle ne comprenait pas qu'il voulût préférer George Sand à Ponson du Terrait, ni Balzac à Boisgobey. Tous les auteurs lui semblaient des héros merveilleux au même titre, puisqu'ils avaient connu, certes, les passions dépeintes par leurs verves peut-être différentes, mais d'autant plus riches en imprévus. L'aventure, pour elle, était tout l'art. Soucieux de ne la point contrarier, Charles Dompuis l'approuva respectueusement, bien qu'il aimât griffonner des vers symbolistes et naturistes, tour
LES LIONS i05
à tour, selon le goût des revues tombées entre ses mains, par hasard. Son camarade et lui prirent congé.
— Voilà qui est aimable !... s'écriait Eugénie, dès qu'ils eurent gagné la nie... Moi, je vais met- Ire mon chapeau de roses blanches et mon col de guipure! Aux lumières, ça rafraîchit ma robe verte !
— Moi, je n'irai pas... grommela Félicic...
Pourquoi?..'. Mais parce que c'est trop triste d'entendre les gens vous mépriser... Je finirai mon livre ici, tranquillement.
— Eh bien, moi, ce que je vais m'amuser à voir les lions!... Nous serons placées tout en avant, hein, Eugénie ? Tu n'auras pas peur, au moins ?
— En tout cas, je ne le montrerai pas, si j'ai peur. Tu vas prendre la robe de soie de maman, et la chaîne d'or avec le chapeau de jais? C'est encore ce qui te va le mieux !,
— Oui, mais tu me prêteras la voilette de valenciennes.
— Tante Claire ! donnez-nous la soupe... Vite!... Nous allons au cirque ! Nous allons au cirque !
Berthe et Eugénie se précipitèrent dans la cuisine, s'assirent en tumulte. Félicie les grondait :
— Prenez garde. Vous allez réveiller papa!...
— Dites donc, tante Claire, il y a six places. Si vous veniez ?
— Oh! je n'ai pas de robe.
— Il y a le manteau de voyage de notre pauvre mère. Elle ne Ta pas endossé quatre fois, puis-
qu'elle s'est alitée en débarquant à Pontis. Vous savez : celui qui est beige et caoutchouté- Il descend de la tête aux pieds.
— J'aurai bien chaud !
— Vous ne vous couvrirez pas en dessous !...
Sapristi! Il faut que je repasse les gants de fil... Ils sèchent dans le jardin. Pourvu que les moineaux n'aient pas fait de saletés dessus !...
Epouvantée, Eugénie se leva de table, laissant là son bœuf en persillade, et son verre de cidre troubh^..
— Hein, si on pouvait la marier, la petite?...
— Invitez Philippe Cosson.
— C'est une idée.
Sans ménager leur fromage de chèvre et leurs cerises dures, ces dames se persuadèrent que Philippe Cosson épouserait Eugénie. Elles se répétaient que cet ancien ouvrier couvreur, maintenant établi, bourgeois, conseiller municipal, se natterait de conduire à l'autel la fille d'un capitaine, chevalier de la Légion d'honneur. Malgré SCS quarante -sept ans, on le disait amateur de fruits verts. Tante Claire assura qu'il allait vendre le chantier de plomberie et se retirer avec six mille francs de rente. Berthe et Félicie rappelèrent qu'elles eussent pu de môme se marier Tune à seize, l'autre à dix-huit ans, avec un premier clore d'avoué et un adjudant. Par morgue de caste, elles avaient décliné ces propositions. Combien elles regrettaient cette faute. Le clerc d'avoué, maintenant, gérait une étude importante à Saint-Leu-
Grouchy. L'adjudant était percepteur dans TAube. L'adolescence des filles, môme peu jolies, semble aux hommes mûrs une chose fort désirable. Les demoiselles Hautit ne l'ignoraient plus. Elles ne permettraient pas qu'Eugénie, passé vingt ans, demeurât hors du mariage. Décoré de la médaille militaire, pour exploits au Soudan, Fentrepreneur de plomberie, gras et majestueux, leur plaisait. A défaut d'Apollon, la nymphe se contenterait de Silène. La mythologie démontre que ce dieu ne fut pas sans contenter de joyeuses bacchantes.
— D'abord il faut coucher Edmond, observa tante Claire.
A deux elles firent rouler le fauteuil du paralytique jusqu'au grabat du cabinet attenant à Torangerie. Il eut peur, puis se calma quand elles Teurent bordé dans ses couvertures. Alors il regarda le plafond troué, fort obstinément.
Une gamine du voisinage reçut, de Berthe, le message invitant Philippe Gosson, et le lui porta. Il fit remercier par Tenfant, gratifiée de dix sous; et se présenta bientôt, considérable dans son complet brun, cérémonieux avec les dames. Il crut devoir offrir le bras à la belle-sœur du capitaine Hautit. Eugénie marchait avec Berthe, que masquait le voile d'épaisse dentelle, qu'habillaient la casaque et la robe de soie noire léguées par feu M*"* Hautit. Toute une garniture de jais scintillait autour de la personne cubique. Le caoutchouc (le tante Claire se froissait bruyamment au rythme
de la marche. M. Philippe Cosson ne disait mot. Il craio:nait les impairs. A plusieurs reprises il fit remarquer la superbe du crépuscule. Il confessa. de plus qu'il aimait les chiens. Eugénie se cambrait dans la robe verte, sous laquelle trottinaient ses escarpins de toile blanche. Elle s'aperçut dans la glace du pâtissier, et s'étonna d'elle-même, tant ses bandeaux crépus amendaient le dessin de son profil camard et l'ocre piqueté de son teint.
Les bourgeois de Pontis descendaient aussi vers l'Esplanade avec leurs femmes aux corsages de linon et aux têtes chargées de fleurs mirobolantes. Les trios de jeunes commis s'excitaient, en riant, à berner leurs concitoyens, ou bien à flatter, de l'œillade, les jeunes filles en bandes qui se murmuraient des confidences. Eugénie nota que certains lovelaces s'attardaient plus que de coutume à la dévisager. Elle pensa que, s'ils avaient pu deviner la vérité de son corps dodu, ferme et ardent, ils ne se fussent pas arrêtés au verdict que leur inspirait sa figure seule.
Celte idée l'obséda davantage : la foule s'accroissait à mesure que Ton se rapprochait du cirque, En tous ces regards malins Eugénie cherchait à lire le jugement porté sur elle. Elle attribua le silence de M. Philippe Cosson à une timidité connue. Il était impossible que, l'ayant suivie de la Ville-IIaute jusqu'au pont de la Bruse, qu'ayant ouï la tante Claire vanter discrètement, mais opiniâtrement, les mérites de sa nièce, l'entrepreneur ne fut pas ému d'un bonheur possible.
D'ailleurs, l'empressement qu'il mit à s'acquitter de petites corvées devant le contrôle, auprès des ouvreuses, indiquait amplement son envie d'ôtre jugé galant homme.
Philippe Cosson savourait certes la* vanité de conduire ces dames Hautit, de les installer sur leurs chaises retenues dans un gradin du box aux draperies tricolores. Il pâlit un peu, de joie, lorsqu'il dut rendre le salut adressé à ses compagnes par le commandant Marigny. Il redouta de s'asseoir gauchement sous les regards du' vicomte de Satry, de M""® et M"®Delarue, si belles, de M"*® Demangeot, fine et très digne, étant surmontée d'un chapeau d'iris noirs qui n'assombrissaient qu'à demi son orgueilleux minois de première en calcul. L'entrepreneur finit par se carrer, les poings serrés sur le pommeau de sa canne. Il osa môme repousser un instant son feutre vers la nuque, parce qu'il avait chaud. Aussitôt . il conçut rindécence de ce geste, et il rougit. Ses oreilles brûlèrent. Vivement il ramena le couvrechef sur son oreille droite et sur son œil droit. Alors il s'aperçut que, seul de ces messieurs, il avait les mains nues. Ce lui fut une torture. Il tira jusqu'à ses ongles en deuil ses manchettes rayées de bleu. Puis il se souvint que la paire de gants neufs enflait la poche pectorale de son veston; que môme elle dépassait, afin d'ôtre dûment constatée. Il'souhaita les revêtir, mais Tappréhension de sembler maladroit, en luttant contre les boutonnières vierges, le fit renoncer à ce dessein. Il se
contenta de les tenir contre sa canne, après avoir découvert son gilet de nankin et sa cravate de satin ponceau. Dès lors il reconquit de la confiance en soi. Il s'estima capable de se maîtriser. Bien qu'une mouche agaçante sarclât les crins drus et tondus de son crâne argenté, il ne se gratta point.
A côté de lui jasait Eugénie. Elle mesura l'ampleur du cirque et l'affluence des arrivants. Philippe l'instruisit sur le bon coup tenté par son ami, le maître charpentier Ravenaud. Comme le malin avait, en dix ans de démolition et de construction, amassé, dans ses cours, d'énormes quantités de poutres et planches sans utile emploi, il s'était fait élire conseiller municipal. A ses collègues, dans l'étroite mairie, il avait démontré Turgence d'acquérir une bâtisse démontable et capable d'abriter indifféremment, de façon provisoire, les comices agricoles, les concours de gymnastique, les réunions électorales, les distributions de prix, les festivals de la Société Philharmonique et des compagnies émules, les banquets d'inauguration, voire les comédiens, les saltimbanques et les belluaires ambulants. En ce temps, le chemin de fer allait atteindre la ville; le ministre devait, naturellement, présider la fête d'investiture avant les élections générales que le boulangisme promettait tumultueuses. Philippe Cosson admirait que le compère eût alors saisi l'occasion* propice pour vendre cher ses vieilles planches et poutres assemblées par tenons et mortaises, par bracelets
de fer, afin de constituer un palais variable. Montage et démontage rapportaient gros à ce farceur.
Poliment Eugénie se récria. Quelle intelligence ! Et comme M. Cosson lui-même devail être ingénieux pour vivre entre des esprits pareillement avisés. Elle lui rit. Il fut flatté, mesura les rondeurs de la gorge engageante, apprécia la masse des cheveux crépus. Qu'elle Tacceptât comme fiancé, et il deviendrait Tami du commandant, par conséquent de M. Blandin, de Tabbé Folignon, de M. Demangeot, surtout de Crescent, Tingénieur de la ville, dont les expertises demeuraient redoutables aux patrons du bâtiment. Rien n'empêcherait que rinfluence de ces personnes, autant dire du Café Boche, l'aidassent à conserver son siège dans le conseil municipal, côté conservateur. Encore qu'il ne professât plus d'opinions politiques, il préférait celles de droite. Modeste et sage, il discernait les limites infranchissables pour ses ambitions. Loin d'espérer un mandat parlementaire, il restreignait ses désirs à l'obtention de Técharpe que l'adjoint au maire doit ceindre, parfois, lorsqu'il conclut les mariages. Dans celle situation agréable, mieux valait être Tami des « aristos » que des « voyous ». Ceux-ci pouvaient conduire leurs préférés à la Chambre et au Sénat ; mais Philippe Cosson savait qu'ils ne l'y mèneraient pas, que Valin demeurerait leur candidat invincible, que d'ailleurs lui, Philippe, ne possédait ni le bagout ni la science de Tavocat. Au
contraire, allié politique des « aristos », il acquerrait, dans Pontis, des relations enviables. Les vieilles familles lui garantiraient leur clientèle. Or, elles possédaient toutes les maisons anciennes, dont le moindre ouragan détériore les toits, arrache les gouttières, engorge les plombs. Retiré des affaires en apparence, il conseillerait de quérir son successeur nominal et associé clandestin.
Voilà pourquoi Philippe Cosson songeait que Flora sa confidente hebdomadaire du Sept, luidirait où s'achètent ces patchoulis aphrodisiaques qui rendraient Mathusalem aimable devant la pire guenon. Enduite ou poudrée de ce parfum, Eugénie, dans la nuit d'une chambre bien close, eût été suffisamment affriolante, si Ton comptait avec Texaspération de ses instincts puérils, longtemps contenus et d'autant plus hardis. Ne fallait-il pas, en effet, quoiqu'il en coûtât, renoncer à la chère folie d'épouser la petite Armance ? Ce mariage eût forcé l'entrepreneur à redescendre les échelons sociaux qu'il avait si péniblement gravis. Du reste, la jolie couturière se déciderait-elle jamais à l'amour d'un vieux? 11 la croyait vertueuse. En vain avaitil offert des promenades en voiture, un bracelet d'argent, davantage. Inutilement il avait gagé les parents d'Armance Clotaire comme portiers gardiens du chantier. Inutilement il les avait logés, eu sus, dans une maisonnette charmante, où il adorait la voir, elle, entrer, sortir, consulter le ciel, par la fenêtre de la mansarde. Elle s'était rigoureusement dérobée aux timides avances de
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Philippe. Il s'étonnait qu'elle affectât tant de distinction. Il soupira, tandis que M"® Hautit lui montrait sa peau brune et piquetée, ses dents imparfaites, son nez camard, en marivaudant.
Cependant M. Blémont surgit, inspiré, sur l'estrade des musiciens. Il projeta vers Christine Delarue un regard d'amour farouche, rejeta derrière son oreille une longue mèche terne, plaça entre son menton et son épaule un mouchoir plié, appuya son violon. L'archet éveilla comme un fragment de plainte passionnée, puis se tut. La Société Philharmonique entière s'asseyait, arrangeait ses basques de jaquettes, feuilletait les partitions, calait ses chaussures sur les tabourets. Les instruments exhalèrent des la, des sol, des gammes enrouées, interrompues. M. Blémont gratta de l'ongle ses cordes en fixant ses yeux avec tendresse sur M""" Demangeot. Ensuite il salua d'un signe entendu l'arrivée de son épicière. Le bon visage de M""® Mathilde Maresclot brillait comme une motte de beurre sous le chapeau Gainsborough. Une robe de dentelle à raies de soie violette épousait les contours volumineux de ses épaules et de ses cuisses, s'affaissait, en plis de lumière et d'ombre, autour de ses mollets. Tout de suite elle déploya un grand éventail japonais, noir
et or, qu'elle agita contre la moiteur de son cou. M. Philippe Cosson la méprisa, fit remarquer combien elle était vulgaire à ces dames Haulit. Toute Tassistance examina Tépicière, chuchota. Les zones de spectateurs tournaient vers elle leurs têtes jaunâtres. Elle faisait événement. Au poulailler, Beaudru se leva, chancelant, retenu par M"® Livrot, qui le suppliait, de qui tremblaient les cerises mûries sur le chapeau de chiffons noirs. Il cria pourtant une facétie qu'entendirent seules les familles des allumeurs et leurs amis. Le rire secoua leurs bouches édentées.
Beaudru se rassit triomphant pour cracher entre ses jambes. Un geste ample, développé dans Tair par le chef d'orchestre, suscita la clameur des cuivres. Par respect de l'art, les cris du scandale furent apaisés.
M"® Mathilde Maresclot se rengorge. Simplement bonne, elle ne soupçonne pas que l'attention générale lui soit malveillante. Elle croit tout uniment que l'élégance « riche » de sa toilette fait sensation, et que les spectateurs se communiquent leurs approbations de son goût. Elle décide tout de suite que Christine Delarue, malgré son beau visage, manque de chic ; que M™® Demangeot est trop naaigre, trop vieille dame, trop demi-deuil, à cause d'un costume noir et blanc. Ces jeunes personnes, vraiment, ne savent pas s'habiller : elles s'arrangent, celle-là, comme une demoiselle de magasin, et celle-ci comme unegrand'mère. Passe encore pour Christine, dont nul n'ignore la pau-
vreté. M'"® Demangeot, presque millionnaire, pourrait représenter de meilleure façon, s'étoffer, se garnir, par exemple, de valenciennes, de malines ou de point d'Angleterre. Mathilde juge la directrice du Gaz moins bien mise que ces demoiselles Hautit. En fin de compte l'épicière prise fort le col de guipure sur la rob^ verte, et le chapeau de roses blanches sur les bandeaux crépus d'Eugénie, la seule personne qui puisse rivaliser avec elle. Mais la mauvaise qualité des marchandises demeure trop visible pour que la suprématie soit enlevée à M"'^ Maresclot. Du beau, c'est du beau. Or, la plantureuse Mathilde a payé sa robe douze cents francs chez un couturier de Paris. Une folie ! « Amour, amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire : Adieu, prudence ! » murmuret-elle, impatiente elle ne découvre pas Raoul. N'est-il pas à croquer, le chérubin ?
Un instant elle songe que M. Maresclot, dans un port du Brésil, surveille les cours du café. Elle l'imagine sous un cocotier, avec un large chapeau de paille, fouettant des nègres paresseux et chargés de sacs pleins. Tels lui sont apparus les planleurs sur les images. A-t-il engraissé, depuis cinq ans, au moins? Il partit là- bas, un beau jour, pour faire fortune et cacher sa honte. M'"^ Maresclot l'avait surpris dans les bras d'une cliente mauvaise-paye, sur l'escalier de la cave. Accablé de reproches, l'infidèle voulut racheter sa faute en gagnant beaucoup d'or dont bénéficie l'épouse outragée. La chance paraît servir l'émigrant
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d'ailleurs roublard en affaires. Chaque mois, il expédie une enveloppe plus alourdie par les billets de banque. Pendant la guerre du Transvaal il a fourni Farmée anglaise de grains et fourrages. Maintenant il nantit de môme les bivouacs allemands établis dans la brousse africaine pour mater la révolte des Herreros.
Sans doute le sacripant doit, à Tombre, caresser quelques mulâtresses. Aussi Malhilde ne se reproche-t-elle pas de câliner les adolescents de Picardie. C'est justice que de s'octroyer, entre conjoints, les mêmes privilèges. Assez longtemps elle demeura sotte et vertueuse dans la boutique de son père, à Saint-Quentin, puis chez les bonnes sœurs de Soissons, et même dix ans parmi les barils d'olives et les sacs de haricots rouges alignés contre les murailles de Jules Maresclot, notable commerçant de Pontis.
En cette heure la musique invitait à Tamour par le geste frénétique de M. Blémont, qui sciait les cordes de son instrument. Les yeux de Tartiste cherchaient parfois Tinspiration dans le ciel, autant que faire se pouvait, puisqu'en Tespèce les lumières de Tempyrée n'étaient que cinquante flammes de gaz sur une, large couronne de fer. Des tringles la maintenaient suspendue aux poutres du toit circulaire. Et, d'une place humble, sise dans les combles, Crétu surveillait le travail de ses lueurs avec le secours de Joseph en blouse neuve. M. Blémont ne jugeait pas que le lorgnon et la barbe tremblante du brigadier-allumeur fus-
sent absolument clignes d'un emploi divin ni même angélique; et, après avoir exhalé par son nez charnu un soupir de déception, il dirigeait ses œillades tantôt vers la beauté de Christine Delarue, tantôt vers la santé de Mathilde Maresclot. L'une comme l'autre ne laissaient pas de se plaire a l'adoration expressive et muette du violoniste. Christine permettait à ses regards bleus les malices de leur luxure, une seconde. Mathilde, penchant la tête vers son épaule, décernait la tendresse de sa bonne moue.
L'épicière le remerciait, par là, de magnifier les transports de l'amour. Elle sentait sa chair vibrer avec les sons émis par toute la gesticulation et tous les souffles de la Société Philharmonique. Sur l'estrade, ces messieurs en redingote se démenaient et s'époumonaient consciencieusement. Le chef d'orchestre, M. Dillon, épongeait déjà les replis de son cou, son front dégarni. Mathilde regretta que tous ces créateurs d'harmonie ne fussent pas frais, sveltes et callipyges aussi bien que son Raoul. Au surplus le pantalon accuse affreusement les ventres bombés et les jambes cagneuses. M"^ Maresclot souhaita qu'à partir de quarante ans les hommes adoptassent la loge de l'avocat ou la soutane du prêtre, avec la capuce rouge dont s'orne le Dante sur les images. Travestis de la sorte, ces trente musiciens eussent été bien moins laids. Malgré soi, le goût de la toilette la distrayait d'entendre le solo de M. Blémont. Lui, debout, s'évertuait, orgueilleux, au
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milieu du silence le plus attentif. Il guettait les approbations discrètes, affirmées d'un signe de tête, toutes les cinq mesures, par M. Blandin, qui restait à Tissue d un couloir hippique, entre Tingénieur Crescent et M. Grosbin, de Tlnstitut. Ceux-ci, presque ignorants des choses musicales, se donnaient l'apparence de mélomanes, en souriant avec indulgence, comme s'ils étaient des juges instruits et déçus. Ayant étudié de son mieux Beethoven, Wagner, Berlioz et Gluck, dont il comprenait quelques phrases orchestrales, M. Grosbin déprisait, selon la mode parisienne, les autres compositeurs, du moins en paroles : il ne goûtait franchement que les bravoures de l'opérelte, les morceaux militaires, le Faust de Goiinod. Soudain il s'étonna de ne pas avouer, même à M. Crescent, cette faiblesse d'esprit. Si libre que fût leur intelligence en matière de sciences théoriques et de littératures anciennes, ils avaient encore besoin Tun et l'autre de s'en faire accroire sur leurs connaissances dans les autres matières. M. Grosbin se blâma de cette misère morale, sans se résoudre à prévenir M. Giescent de sa déconvenue. En .effet l'ingénieur raillait à voix basse M. Blandin de savourer Weber. Le chef des Services Extérieurs ne s'en déleclait pas moins. Il avait, tout jeune, travaillé beaucoup son piano. Expert quelque peu, sa préférence pour les concertos se justifiait, en lui-même, doctement. Timide, il n'osait la défendre, pensant que l'ingénieur et l'archéologue avaient, pour le combattre, des rai-
sons capables de mettre à rien ses propres arguments. Aussi les taisait-il, se contentait de sourire avec politesse aux moqueries de ses voisins, et de rajuster machinalement ses lunettes dorées contre sa face glabre. Du reste, bien qu'humble, il était content de soi, parce qu'il avait découvert le moyen d'excuSer ses souliers de toile en arborant un pantalon et un gilet de coutil jaune, une cravate de piqué sous sa redingote lâche. Enfin il se permit de citer en exemple Mozart, Beethoven, de façon si précise que MM. Crescent et Grosbin craignirent d'engager une discussion néfaste aux habiletés de leur verbe et à la médiocrité de leurs certitudes.
Les applaudissements tonnèrent quand M. Blémont eut terminé le solo; et il salua profondément du côté de Christine, de M. Blandin, de M""® Maresclot. Enchanté de son commis, le chef des Services Extérieurs apprécia mieux que ce violoniste étonnant eût aussi convaincu la maison Nanteuil de traiter avec la Compagnie du Gaz pour tous les résidus liquides recueillis dans les cornues de Ponlis, et destinés à la fabricalion rémoise du chlorhydrate d'ammoniaque. Donc cet homme mariait en lui les dons de l'artiste à ceux du courtier, cet homme qui, d'un index soigneux, décollait son col rabattu de sa peau humide. Les cuivres et les hautbois reprenaient en tumulte les motifs qu'il venait délicatement d'interpréter. A la faveur du vacarme, trois clowns, un jaune, un noir, un rouge, se déversèrent dans la piste en
exagérant leurs cabrioles muettes et complexes.
Alors M. Blandin sentit quelqu'un lui toucher au coude. Le commandant Marigny lui tendait la main.
— J'ai reçu votre mot, dit-iL Et j'ai tance mon neveu d'importance. Vous l'a-t-il dit?... Non... 11 n'est pas très brave... Tenez-le à l'œil, je vous en prie. Et s'il bronche encore, informez-moi...
M. Blandin avait tressailli, redoutant des paroles aigres-douces. Ce petit discours le rasséréna> comme toute l'apparence du commandant, sanglé dans une redingote bleue, guôtré de blanc, la rose à la boutonnière et le feutre gris sur l'oreille. Le plumitif admira respectueusement cette prestance militaire et qu'elle servît à rendre plus persuasive une aménité naturelle. Ravi de cette rencontre, iJ flattait sa chaîne de montre, assurait ses lunettes dorées, s'inclinait par mille petites courbettes. Marigny, sans le laisser voir, s'amusait du bonhomme, bien qu'il Taimàt comme une personne très sùrè et empressée de lui complaire. Surtout il lui demeurait reconnaissant d'avoir casé Charles Dompuis, et de soulager ainsi la bourse d'un oncle obéré par le jeu, les réceptions de sa femme et les cadeaux propices à la galanterie. Il remercia M. Blandin de coaseiller M"™^ Marigny pour leurs placements. Grâce à ces avis, n'avait-elle pas trouvé des hypothèques sûres et des fermiers probes? N'avait-ello pas acheté à point, puis revendu le Turc et le Russe, mèm;e la Sosnovice? Et le commandant
devait à ces prévisions financières le surcroît de revenus qui lui permettait d'avoir un bon tailleur, un bottier illustre, des parfums et des thériaques ragaillardissants, parfois un lot de louis suffisant pour aller vingt-quatre heures à Paris, s'ébattre dans les boudoirs d'hétaïres lascives et somptueuses. Ah, quel ami rare que M. Blandin. Comme il savait comprendre qu'après les durs travaux de préparation à TÉcole de guerre, et ceux nécessaires pour en sortir dans un bon rang, la récompense de petites fêtes clandestines était permise à un bon officier. Le commandant aurait voulu louer deux chasses sur les terres limitrophes de celles appartenant au vicomte de Satry. Venue la saison d'exterminer les perdrix et les lièvres, de forcer le renard, il eût invité plus de personnages influents aux ministères de la Guerre et des Colonies, plus d'officiers généraux, ses maîtres de l'École, quelques sénateurs du parti radical, un historien de l'Académie, deux ou trois chroniqueurs écoulés par le public des gazettes importantes. Voilà ce qu'il confiait à M. Blandin, pendant que l'équilibriste se juchait à la pointe de la perche assurée dans la ceinture de l'Auguste, puis lançait des boules de cuivre, des assiettes, des glaives et des œufs, pour la stupéfaction de M""® Maresclot, riante, épanouie, naïve ; pour l'admiration de M. Demours et de sa tante-épouse : leurs faces contractées épièrent avec angoisse les périls possibles de cette acrobatie. — Mon cher ami, répétait le commandant, vous
seul pouvez me procurer les moyens d'arranger ça. Et si je m'attribuais cette chasse, j'aurais Toccasion de soigner des amitiés qui me seront utiles avant peu lorsqu'il s'agira des propositions au choix. Je l'avoue : je suis ambitieux. Je veux fixer de bonne heure les deux étoiles sur la manche de mondolman. Il faut que j'obtienne de faire partie d'un état-major au Maroc. La campagne commencera prochainement, cet hiver, sans doute... Ce n'est pas trop tôt que d'y songer maintenant. Et ces chasses enchanteraient les gens sur le concours de qui je compte. Vous voyez, cher ami : mon avenir entier dépend de vous. Risquerai-je quelque chose sur le Rio Tinto? Vaut-il mieux tenter la chance avec la Rand Mine? ou la Goldfields? Si nous pouvions recommencer la bonne aventure du Métropolitain!
— Soyons prudenis! Soyons prudents!... Laissez-moi réfléchir encore, commandant... Laissezmoi bien étudier les choses. Je flaire la Rente, pour la seconde quinzaine de juillet... La Rente... Parfaitement. Vous verrez ça peut-être...
Et, finaud, M. Blandin souriait. On entendit rugir derrière les cloisons de planches tricolores. Christine Delarue tressaillit, ce dont Taccusa Senancourt, adorné de son uniforme neuf, et qui s'asseyait derrière elle. 11 aspira le parfum d une chair émue, poudrée à l'iris et au musc. « Ce qu'elle est rosse ! » pensait-il en la contemplant, statue moulée dans une gaine de toile écrue h légères broderies de soie noire. Il fut dérangé
par le notaire Randon, qui saluait les demoiselles Hautit, et de qui le lieutenant dut serrer la main, car ils chassaient ensemble, l'hiver, dans les marais du vicomte, au passage des canards. Le fâcheux s'installa derrière M"® Delarue, qu'il complimenta gaillardement. A conclure que cet hercule, engoncé dans son large faux col et sa jaquette de deuil, avait jadis promené sa lourde moustache noire sur la nudité de l'épouse traîtresse, le lieutenant ne se trompait guère. M. Randon, en effet, se rappela toute la membrure de cette Artésienne ardente et nerveuse, qui suffoquait de plaisir dans Therbe du second jardin où il la menait alors, sous prétexte de lui montrer le parterre d'anémones et de fuchsias. La porte close, ils se trouvaient un instant séparés du monde, au nord, par le potager ; au sud, par la prairie ; à l'est, par le champ de pommes de terre ; à l'ouest, par le fournil en ruine. C'était comme une chambre à ciel ouvert, avec tapis d'herbe épaisse, entre quatre murs éblouissants. A l'ombre ronde du pommier unique, ils se disaient des polissonneries, puis s'empoignaient et s'affaissaient avant de rouler confondus en une seule et délirante bestialité. Aujourd'hui, l'un et l'autre feignaient de ne pas se souvenir, très sages. Néanmoins, une réciproque tendresse émanait encore de leurs gestes et de leurs yeux. Ils prenaient plaisir à leurs paroles vaines critiquant la gentillesse de l'amazone qui rassemblait un quadrige sous le claquement de son fouet. Car les inflexions de
leurs voix témoignaient que leur oubli n'était qu'une crainte de se plaire moins s'ils essayaient de s'égaler encore aux sauvageries de jadis.
L'odeur des chevaux écumeux et galopants évoqua les relents de Técurie chaude que soufflait la brise dans le second jardin. M. Randon rêva d'être métamorphosé en centaure pour piaffer aussi et repousser, d'un sabot puissant, les pierres encombrantes de la vie. Pourquoi s'endormait-il dans cette province au bruit que faisaient les plumes de ses clercs sur les timbres des actes qu'ils ^rossoyaient ? Que n'osait-il employer ses quatre-vingt mille francs disponibles à développer les affaires de la minoterie de Blainville? Il l'avait, par son homme de paille, acquise à bon compte, après le décès du propriétaire, et pendant les litiges inextricables de la succession. Ne savait-il pas que les grands minotiers de Picardie et de Flandre s'associaient, certainement pour acheter toutes les usines en branle dans les deux régions, accaparer ainsi la production des farines et tenir le marché sur la Bourse du commerce, à Paris? Ne savait-il pas qu'en munissant Blainville d'un outillage neuf, il pourrait à son aise majorer la valeur de rétablissement, gagner cent cinquante ou deux cent mille francs sur le troc? Que craignaitTil ? Que le syndicat des minotiers lui laissât pour compte les bâtisses, les machines et les stocks? Il n'y avait pas dix chances sur cent. Les meneurs du syndicat tenaient trop à leur bluff. Jamais ils ne laisseraient dire que,
faute d'argent, ils n'avaient pu mater toutes les concurrences. La Bourse du commerce se fût moquée d'eux. Leur présomption ne tolérerait pas cet échec. Pourquoi donc hésiter? Parce qu'il vieillissait, évidemment. A l'époque où il roulait M™® Delarue dans le second jardin, il eût carrément bâclé la chose. Non, il n'était plus semblable à ces quatre alezans dodus et rebondis qui galopaient obliquement sur la piste en faisant jaillir derrière eux les masses de sable et de terreau.
Or, sous un chapeau de liserons, Armance, jupe rose et corsage d'organdi, guida, vers un gradin des secondes, sa suivante, Louise, parée de popeline écarlate et coififée d'un paillasson vert. M. Randon pensa que, la veille, il avait pu se prouver sa verdeur, grâce aux complaisances secrètes de ces deux gamines si guindées, ce soir. Il avait dû promettre cent francs à la gracieuse Armance pour qu'elle persuadât son amie de se faufiler à travers les trois jardins, jusque dans la bibliothèque, et de s'y laisser dévêtir aussi, pendant qu'il leur montrait telles photographies drolatiques arrivées de Paris, pendant que les visiteuses se pâmaient de rire devant ces inventions d'un génie bizarre, mais fertile. Si Louise n'avait pas eu la timidité bête et grognonne d'une rustaude en ses débuts, si ses cheveux eussent été moins gras et ses mains plus fraîches, le notaire eût passé quelques moments dignes de son Chypre authentique : il en avait vidé un précieux flacon pour raffermir son cerveau défaillant après trop d'hommages à la beauté.
M. Randon se pardonnait mal d'avoir abreuvé ces mômes de façon magnifique. Elles n'avaient pas su congrûment déguster le nectar qui lui revenait à soixante francs la bouteille. Et sa cave se dégarnissait. Vingt billets de mille allaient être nécessaires à la réfection de Tapprovisionnement. De ses pomards vigoureux, il restait trente unités à peine ; cinquante-neuf de son volnay, dont la pelure brune double si magnifiquement le verre de la fiole. IjC Château-Larose diminuait aussi. Et comment obtenir, sinon à des prix fous, une demi-pièce de vrai Madère ?
Il lui restait seulement dix années de force physique et mentale pour absorber les biens du monde avant la soixantaine. Il importait qu'il se hâtât d'amasser une somme ronde afin de s'accorder le plus de joies réelles durant cette période suprême. Il lui fallait la vaillance de risquer ses quatre- vingt mille francs d'économies sur Tespoir de vendre Blainville au Syndicat de la minoterie française. Tant pis s'il ratait : avec quatre ou cinq mille livres de rente, on ne meurt pas de faim à Pontis. Mais qu'il réussît, et il consacrerait peutêtre deux cent mille francs aux vins exquis, aux fillettes vicieuses, aux fruits délicats choisis par Chevet ou Roncier, puis expédiés, de Paris, pour leur client fidèle. Telle la poire reçue pendant le mois de novembre de 1892, un mercredi.
— Vous vous souvenez, madame, nous l'avons mangée ensemble à goûter, dans ma bibliothèque, en buvant un peu de mon porto 1847.
— Oui, oui; je me rappelle... J'ai la mémoire des bonnes choses... répondit M""® Delarue.
Elle s'imaginait écrasant la pulpe du fruit miraculeux entre sa langue et son palais, pendant que son compagnon lui baisait un sein rebelle et nu. Deux verres hollandais à haute tige sertissaient Tor brun du liquide rare. Hercule l'assurait de son amour par d'indiscutables témoignages. Maintenant qu'elle était honnête, par peur de son mari, ces heures ne sonnaient plus. Elle en eût pleuré.
M. Delarue cita quelques vers latins sur les mimes, afin de se rehausser dans Testime de Senancourt, surpris en effet d'entendre ce «rond de cuir » évoquer le cirque de Rome, les gladiateurs et les bestiaires, les naumachies, Tibère, ses patriciens, les centurions, les matrones, puis les cortèges des Flaviens, les triomphes des légionnaires, Tacite et Suétone, Ovide et Virgile, Sénèqueet Lucain. Tous semblaient également familiers au scribe; il en tirait orgueil. Ses pommettes, blêmes à l'ordiaaire, prenaient de la couleur. Impatienté par ces discours identiques à ceux de ses professeurs jésuites, le vicomte de Satry quitta les stalles pour rejoindre Raoul et Charles. Ils paradaient dans une issue de la piste, derrière le palefrenier attentif aux vitesses des douze figurantes cyclistes penchées sur leurs roues en un essor de mouvements polychromes. Bleues, vertes, roses, noires, leurs blouses étroites collaient aux poitrines. C'était une giration vertigineuse sur la piste de bois renflée aux virages.
Mais Charles Dompuis tenta de s'introduire dans les coulisses. II aspirait aux faveurs de la dompteuse, qui l'avait certes vu chevaucher sous les fenêtres de l'hôtel. Il la reconnut devant une des roulottes encastrées par les panneaux postérieurs dans la cloison interne de la bâtisse. La vaillante personne boutonnait sa longue tunique de général anglais; elle se cambra sur des jambes en maillot d'azur. C'était donc là cette célèbre danseuse passée belluaire. Un casque de cheveux roux chargeait sa face pleine, ronde, agressive et brutalement fardée. Charles imita Raoul, qui la saluait et qui ne redouta point, lui, de demander lequel des deux ours l'avait griffée naguère. Elle répondit d'un monosyllabe, tourna le dos à ces petits garçons. Rédacteur de la gazette locale hebdomadaire, Valin eut plus de chance. Il put risquer des gaudrioles, après avoir déplié l'Avenir de Pontis, où s'étalaient trois colonnes de r^
biographie en Thonneur de la courageuse Marie TEllébore. Fille du peuple, du peuple généreux et fort, il l'avait décrite aux huit cents acheteurs de l'Avenir comme l'emblème vivant du prolétariat. II avait aussi manifesté l'espoir que le monde applaudirait bientôt la vigueur des multitudes laborieuses domptant les monstres du Passé qui sont la conspiration cléricale, l'omnipotence de l'argent, et la tyrannie du militarisme, non moins redoutables, dans le domaine moral, que les lions, les tigres et les ours dans le domaine géographique. Marie l'Ellébore épelait malaisément ces
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phrases imposantes. Ses regards sautaient aux lignes qui renfermaient son nom médicinal. Et elle se déclarait pleine de gratitude.
— Vous devriez faire copier ça dans un grand journal de Paris. Alors ça me servirait. C'est dommage que vous travailliez dans une feuille de chou.
Froissé, Valin opposa que, les journaux à fort tirage ne promulguant pas les opinions du radicalisme pur, il préférait pouvoir dire franchement toute sa pensée dans un hebdomadaire de Pontis, à la dissimuler hypocritement entre les opinions fades et nauséabondes exigées de leur rédaction par les directeurs de Paris, gens d'affaires du reste, ignoblement soudoyés pour la plupart. Marie l'Ellébore n'insista point.
Les garçons ôtèrent les volets de la cage aux fauves, qui sommeillaient, tapis dans les coins. Une odeur alcaline empesta le couloir. Un ours se leva, balança machinalement sa tête aplatie, et commença de marcher, indifférent à Valin, et même à la dompteuse qui l'appelait de noms très doux, peureusement. La lourde bête jaunâtre ne s'en souciait. Les lions bâillèrent et, flasques, retombèrent sur le flanc. Deux tigres s'étiraient, tendaient leurs griffes en dehors du poil, puis détournaient leurs yeux sournois en se pourléchant. Marie l'Ellébore renonçait à séduire l'ours tourneur. Elle interrogea Valin sur le public. Aimait-on critiquer les artistes, ou se laissait-on aller à l'enthousiasme facilement ? Raoul opina pour
Tenthousiasme. Valin, méchant un peu, déclara que les Pontisiens ne détestaient point la raillerie ni la malice. Mais Charles se porta garant de leur courtoisie. Marie TEllébore le regarda bien.
— Je vous ai vu passer à cheval, ce matin.
Vous montiez un bai brun.
— En effet,... soupira Charles; et il se sentit pâlir.
— C'est un bon cavalier,... essaya Raoul.
— Il allait au pas, je n'ai pas pu juger.
Et elle s'occupa de sa ceinture, de ses gants, de ses souliers vernis. Raoul voulut apprendre si elle n'avait jamais eu peur dans ses débuts. Elle le pourvut d'un « non » fort sec. Il Tagaçait d'ôtre vue entre ces d^ux morveux, qui pouvaient écarter d'elle quelque admirateur sérieux par leur grâce et leur jeunesse avec lesquelles n'eût prétendu certainement rivaliser aucun homme mûr. Malgré le cheval, elle flairait en Charles Dompuis un écornifleur. Valin prétendait évidemment être remercié en nature pour sa tartine. If pouvait attendre. Elle se moquait un peu du folliculaire radical, puisqu'il ne pouvait même pas lui certifier la chance de réunir quinze cents spectateurs à la troisième représentation. Car elle trouvait les gradins maigrement garnis, surtout dans les hauteurs. Le populaire gardait ses quarante sous. Et il fallait couvrir les frais. Marie l'Ellébore raisonnait droit quand il s'agissait de la recette. Elle comptait bien ne faire son dangereux métier qu'un an ou deux encore. Alors elle se bâtirait une
villa de dix mille francs sur son terrain de Piiteaux, don d'nn amant maquignon qui avait eu là ses écuries et ses réserves de fourrages. Elle s'y retirerait, y choierait son intendant, ce juif levantin qui rôdait autour des fauves. Elle l'aimait infiniment, car il bavardait sans lassitude, comme une femme, de toutes choses inutiles et infimes ; il partageait le même goût des sucreries et des fruits; il professait la môme adoration pour les petits chiens minuscules, presque aveugles, enflés par des tumeurs, inexorablement malpropres.
Sans mauvaise humeur il épongeait leur pipi, ce à quoi se refusaient les caméristes ; et il se disputait dans les wagons avec les chefs d'équipe afin de conserver sur la banquette, en dépit des règlements et des plaintes, ces bestioles affectueuses pour le couple, hargneuses et féroces contre tout autre.
Marie TEllébore énumérait ces mérites d'Aghion aux trois galants. Elle espérait ainsi décourager leurs espoirs. En effet, l'intendant s'était enquis de personnages opulents, ^sensibles aux charmes des écuyères. Au café des Empereurs, le gérant avait désigné le vicomte de Satry, Tavoué Clermaux. Aghion les avait aussitôt invités, par lettre, à une répétition du matin, un travail dans la cage. L'Ellébore, se réservant à ces deux seigneurs, décevait de son mieux le journaliste et les freluquets. Certes, elle ne leur confia point que Taimable juif avait repris le fez et les larges braies smyrniotes, les bottines à élastiques et le veslon
croisé sur une chemise de broderie russe, depuis la sortie de prison où il était entré sous la jaquette du boursier, à la suite de manœuvres frauduleuses dans une banque de prêts fictifs. Mais elle vanta les qualités de l'hommç d'affaires, du régisseur et de Tadministrateur auquel les commanditaires du cirque avaient commis leurs intérêts. Expliquant son affection reconnaissante, elle ajouta qu'il n'ignorait rien des fauves, de leurs manies, de leurs faiblesses ni de leurs colères. Avec lui, rien n'était à craindre des tigres ni des ours, personnages astucieux et redoutables, tandis que les trois lions n'étaient que de braves chiens dévoués. Aghion savait oii piquer, de son aiguillon, pour faire lâcher prise immédiatement au monstre qui menacerait la dompteuse, pour le faire hurler de douleur et se retourner contre Tagresseur défendu par les barreaux de la cage. Elle devait la vie à ces interventions adroites du sigisbée. Puisque Raoul, Charles et Valin la plaisantaient encore sur cette amitié singulière et proposaient indirectement les leurs, elle alla jusqu'à vanter la peau douce d' Aghion et la soyeuse toison qui recouvrait Testornac du Levantin. C'était une façon péremploire d'évincer les concurrents. Là-dessus Valin, Raoul et Charles jugèrent bon de prendre congé. Marie TElIébore réfléchit que le vicomte et l'avoué dénichés par Aghion lui seraient d'autant plus prodigues qu'elle aurait paru les préférer à ces deux éphèbes délicieux, à ce génie politique et littéraire. Et elle invita brusquement les
trois gaillards au dressage des ours, le lendemain vers onze heures du matin. Pour qu'ils n'hésitassent pas, elle leur darda quelques œillades. Ravis, ils Tassaillirent de compliments et d'aveux. Le public cherche toujours à deviner les amours des actrices, des ballerines. Cela le passionne. Aussi crut-elle habile de se montrer entre Valin et Charles Dompuis, au bord du vomitoire, sur la limite de Tarène. Là s'achevait Texercice des dames lombardes qui volaient en Tair, de trapèze en trapèze, les perruques au vent. Tels les anges dans les fonds de Gozzoli, notait Valin pour Charles Dompuis, dont il parfaisait l'éducation artistique et poétique.
Celui-ci fut assez confus de paraître en compagnie de la dompteuse sous les yeux d'Armance, perchée aux secondes, et capable d'ouïr qu'il acceptait le rendez-vous du lendemain. Il calcula qu'il en serait quitte pour une scène et pour quelques bouderies; il ne résista point au plaisir d'être vu par tout Pontis en flirt avec l'étoile du ciel parisien, étoile rousse et blanche, accrue d'une tunique écarlate et de jambes merveilleuses dans la soie azur d'un maillot exact.
Louise poussa, du coude, sa compagne qui la pria sèchement de rester tranquille, puis se détourna du trio afin de fixer obstinément son attention sur l'essor des anges lombards. Armance comptait ainsi dissimuler son trouble et empocher les larmes de briller par delà ses cils. Mais ses oreilles brûlèrent ; la salive se figea dans sa gorge . 11 lui sembla
qu'un démon lui garrotaitle cœur, le ventre, le cou avec une corde invisible, qu'il serrait jusqu'à faire craquer les os et jaillir le sang. Elle imagina que ce tortionnaire passait une tringle dans le nœud essentiel et, de toutes ses forces infernales tortillait ce lien. Eperdue, elle ne comprenait pas comment une pareille douleur physique pouvait aussitôt résulter de la peine encore douteuse que lui valait Charles en débitant des amabilités à l'écuyère.
Réellement et violemment, Armance, tout à coup, souffrait. Et ce Taffolait de sentir ainsi la douleur lui broyer les flancs, l'étrangler, plomber sa tête, enfler ses yeux, étouffer son souffle. Pourquoi donc? Que lui importait? Un amant, ça se remplace. Mais c'était de la haine, de la haine brusque et irrépressible contre le ntsnteur. Elle avait cru qu'elle était, pour lui, l'univers, tout ce qui palpite et caresse au monde. Et voilà qu'il la réduisait à ne tenir qu'une part de leur vie commune. ^ L'orgueil de l'enfant saignait. Et que n'avait-elle fait pour lui ? Malgré tant d'appréhensions, de lois, d'avertissements, de menaces paternelles, de supplications maternelles, elle avait offert clandestinement la virginité de sa chair au tentateur. Afin de lui plaire par ses atours, elle avait subi le contact du notaire, de ce lourd Randon congestionné, de ce vieux saligaud à qui môme elle avait livré la veille une petite amie nigaude, au risque d'être perdues de réputation. Elle avait éconduit Philippe Cosson, ce brave homme qui
l'eût épousée peut-être, et qui, pour Tapercevoir, oubliait ces daines Haulit, même le spectacle du danger couru par les trapézistes volantes aux robes de flammes. Et voilà. D'un signe, la dompteuse avait séduit Charles, si prodigue de serments.
Alors elle, Armance, n'était qu'un objet de plaisir qu'on prend et qu'on laisse, selon les caprices. L'humiliation Tanéantissait. A pâlir de sa douleur, à constater sa médiocre valeur sentimentale, elle se crut faible et avilie. Trahie par son amant, méprisée par le notaire, peut-être chassée, demain, par ses parents, remerciée par sa patronne, insultée par les voisines, vilipendée par l'opinion, traquée par la loi, que deviendrait-elle sans appui ? Tout son être frêle et nerveux se contracta dans l'angoisse. Combien elle avait eu tort de pécher ! Combien ell« avait eu tort d'ajouter foi aux conseils des chansons. Voici ce qu'elle était maintenant : une fille honteuse, une de celles mêmes que, deux ans plus tôt, elle considérait comme le rebut abject de la société. Une phrase de feuilleton la hanta : « S'arrêter au bord de l'abyme! » Et elle vérifia que M. Philippe Cosson la contemplait encore.
Cette tête argentée, cette moustache, le genre martial du feutre, convenaient à l'ancien soldat du Soudan. Etait-il vrai qu'il eût dit à sa vieille bonne, un soir de tristesse, en rentrant du café : « Je ferais bien mieux de me marier avec la petite Armance, si elle voulait de moi ! » La servante rapportait le propos à quiconque. Certes il serait
moins répugnant de plaire en amour à Tentrepreneur que de satisfaire M. Randon, si difficile dans ses exigences bizarres et malpropres. M™"" Cosson serait une patronne, une personne dont le mari gagnerait six ou huit mille francs dans les affaires de plomberie, la femme d'un conseiller municipal, en outre. Cela siérait mieux que rester la maîtresse dupée du petit Dompuis, toujours sans le sou.
Supputant ces chances, malgré les larmes qui noyaient ses yeux, Armance ne cessait pas de regarder dans la direction du plombier. Môme elle se leva, se rassit, pour tourner le dos à son amant et à Marie FEUébore. Ce changement de posture mit Armance en face de Philippe Cosson, derrière lui le percepteur Beaudoin et le capitaine Serq devaient se la vanter par des appréciations nombreuses ; car ils la lorgnaient à travers leurs monocles. En vain M"® Eugénie Haulit posait-elle sa main gantée defil sur la manche de son cavalier. Il lui répondait sans effusion. La blouse de linon, la jupe de percale rose et la figure dignement pâlotte d' Armance, sous le chapeau de liserons, Fhypnotisaient. A Tespoir de saisir un jour, dans ses grosses mains, les globes délicats de cette jeune gorge visible sous le tissu d'été, Philippe Cosson écoulait du bonheur bruire dans son être fou. Le sang lui bouillait aux joues. Tant pis : il eût renoncé à M^^^ Eugénie, même enfarinée dans le patchouli de Flora, à Tappui du parti « chic », à son siège dans Thôlel de ville, et à Técharpe
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de Tadjoint. Il ouït les propos du percepteur et du capitaine :
— Voyez donc cette jeune personne, celle à la jupe rose, qui passe tous les jours, vers une heure, devant le café Boche. Elle est, selon moi, la plus jolie personne de Pontis, avec W^^ Delarue. Et encore je la préfère parce qu'elle se farde moins et qu'elle s'habille simplement. Qu'en pensez-vous?
— Vous devancez mon avis. J'affirme même qu'à Paris cette enfant-là ne tarderait guère à séduire un galant homme prêt à lui payer une maison montée avec l'équipage nécessaire.
— Monsieur Philippe, voici les lions!., s'écriait Eugénie en se penchant contre son voisin.
Instinctivement, il se recula quelque peu. Le chapeau de M*^® Haulit fleurait le camphre et la poussière. Surtout l'entrepreneur appréhenda qu'Armance le crût fiancé avec ce laideron.
Quatre chevaux blancs traînèrent la cage au milieu de Tarène, puis furent dételés et s'en allèrent au trot dans un bruit gai de sonnailles. En balançant la tête, en évitant avec politesse de piétiner les lions vautrés dans les coins et les tigres étendus le long des barreaux, les deux ours marchaient obstinément. Ils passèrent, repassèrent jaunâtres, lourds, idiots, entre les visages trop éloignés de Philippe et d'Armance, qui ne purent se signifier davantage leurs sympathies. Elle se promit de changer son existence, de renoncer à Satan, à ses pompes, à ses œuvres. Des phrases de catéchisme lui chantèrent dans la mémoire,
graves et douces. Epouser M. Cosson, n'était-ce pas certainement assurer contre toute misère la vie de parents bons et tendres, d'une mère inquiète, d'un père maladif. Armanoe s'attendrit sur eux, qu'elle rudoyait trop, les jugeant peu distingués. Maintenant qu'elle avait connu l'amour, et ses détresses, et ses trahisons, elle se restituerait à la vertu. Dès le lendemain, elle s'agenouillerait dans le confessionnal de l'abbé Folignon. A mots couverts, jadis, il avait prédit les déceptions de la vie sans Dieu, sans pureté, sans devoir, sans appui, toute cette souffrance qui géhennait l'amoureuse, à cette heure, qui lui tordait les os dans la poitrine, qui suscitait des sanglots mal comprimés en son être frémissant. Comme elle se découvrait chétive et misérable ! Oh ! non, elle ne pourrait pas rivaliser avec cette dompteuse qui saluait, de la cravache, les applaudissements unanimes, les cercles étages de mains battantes et de figures enthousiastes, les zones d'une foule noire piquée de toilettes multicolores, la musique l'acclamant par les voix de ses cuivres, les cris de ses violons, les gestes inspirés de M. Blémont et de ses mèches éparscs. Celle-ci, sûrement, cette Ellébore était une force victorieuse des pauvres amantes et des lions mêmes.
Déjà la belluaire avait gravi les degrés menant à la guérite de grillage où le silencieux Aghion l'enferma, en s'inclinant la main sur le cœur, puis sur le fez. Il empoigna sa fourche pour faire surgir le tigre écroulé contre la porte unissant la cage
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à la guérite. La bête se déplaça, surprise, elle s'étira, regarda Tintruse et s'écarta. Ses flancs roulaient à chaque pas souple. Sa tête de gros chat bien rayé bâilla, montrant une gueule comme peinte, ses crocs d'ivoire jauni. Full et Bull, les ours, furent dérangés dans leur promenade; ils parurent philosophiquement hausser leurs épaules basses avant de modifier leurs itinéraires inverses. Tels les gens soucieux d'accomplir, en dépit des gêneurs, le nombre de pas réglementaires désignés par le docteur hygiéniste d'une station thermale. Et les lions bousculés se dressèrent, se secouèrent. D'un bond, FEllébore se lançait au milieu d'eux, cravachait les museaux plats des ours, qui poussèrent des barrissements rauques. Un tigre rampait en minaudant aux pieds de la femme ; il offrait la patte de velours à la main tendue, blanchie, embue de dentelles. Par petits « hop ! hip ! » l'audacieuse réveillait, excitait les monstres. Soudain, elle se trouva, minuscule, entre deux épaisses statues de fourrures jaunâtres, Full et Bull, relevés par un cinglement de la badine et debout; tandis que les lions grinchus, actifs, couraient en rond, que la tigresse Gismonda, couchée, étalait son ventre beige, éteignait ses yeux langoureux, balayait les planches de sa queue.
L'Ellébore n'était guère plus rassurée ce soîr-là que les autres. Très vite, elle hâtait sa besogne, se démenait, criait, occupait les fauves par tous les exercices, de peur qu'ils eussent le temps de réfléchir à la révolte. Enclins à la frôler,
LES LIONS Ul
Full et Bull Teffrayaient toujours, malgré leur air de bourgeois mal fichus sur quatre jambes en pantalons trop larges. Elle les éblouissait par de rapides moulinets de sa cravache, en sorte qu'ils pensaient avoir, entre elle et eux, une roue métallique et dangereuse pour les mufles trop hardis. Le tigre Néron aimait, au contraire, que Tescarpin de sa maîtresse lui massât Téchine; et il présentait à la semelle un dos qui se cambrait, ondulait voluptueusement. Tom, Bob et Médor, fils de TAtlas, grognaient, rugissaient, la gueule fumante ; mais ça n'avait pas d'importance : protestation de pure forme, pour mémoire. Identiques, puant Turine, la vermine, ils obéissaient au doigt et à Toeil, traversaient le cerceau de fer, se poursuivaient, passaient et repassaient autour de la dompteuse, sous ses bras étendus, ensuite les franchissaient d'un triple élan, pour retomber à la manière des chats. Alors, rageurs, ils hurlaient. Car Aghion opposait, du dehors, la fourche à toute gueule trop proche de la chair humaine. Le souvenir de piqûres désagréables provoquait ces cris mêlés de rancune, de menace et d'eR*roi. Crinières hérissées, queues fouettantes, jarrets contractés, puis détendus, épaules mouvantes et flancs essoufflés, ils ne s'arrêtaient pas, non plus que Full ni Bull, que Néron ni Gismonda. Tous flairaient l'odeur des fers rouges sur le réchaud voisin, ces fers dont ils connaissaient la rude morsure dans le cuir qui grésille.
Au milieu de ces mouvements, rampant, cou-
rant et volant, Marie FEllébore demeurait presque immobile, attentive. Pareille à la jongleuse qui guette Tessor et la chute de ses boules, elle épiait les sept paires d'yeux, y soupçonnait l'insurrection ou la crainte, l'audace ou la docilité, la haine brusque ou la bonté doucereuse. Le cirque, la foule, l'arène, les monstres même disparaissaient, s'évanouissaient. Quatorze lueurs subsistaient seules pour son anxiété. Quatorze mouches voltigeant, montant et s'abaisssant, posées sur des pelages roux, jaunâtres ou fauves, entre des cils roides. Et chaque couple de ces mouches pernicieuses entraînait des lignes en action, des lignes qui s'accroupissaient, bondissaient, s'allongeaient, retombaient et couraient dans une odeur acre, dans la vapeur des haleines. Une sorte d'ivresse gagnait l'Ellébore au centre de ce tournoiement qu'illuminaient les regards en feu des fauves. Elle croyait grandir et, géante, faire tourner les élans des bêtes au bout de sa cravache, comme le clown, au bout de sa baguette, fait tournoyer les flammes de soie polychromes, s'enveloppe de leurs • ondulations, de leur courbes, de leurs ovales, de leurs ellipses, de leurs spirales infinies. Alors sa mémoire se rappelait une image de la création jadis incluse dans son paroissien, au temps de Técole : l'Etre divin y trônait dans les nuages, et le zodiaque, avec ses animaux divers, semblait, de môme, virer autour du geste saint. Exaspérée par l'attention et la peur, grisée par les effluves bestiaux, délirante un peu , Marie l'Ellébore se concevai t
comme la Force qui projette les emblèmes des saisons et des mondes dans Fespace, selon l'exemple des gravures pieuses.
Et, quand l'assistance éclatait en applaudissements, les zones de la foule, pour cette âme en vertige, paraissaient aussi participer au mouvement immense que développait la cravache, comme si le peuple et ses visages de beauté, Tarène et le cirque, les lumières et la planète même obéissaient, pourchassant les lions, à son cri de triompe et à son signe impérieux.
Au Cercle, Tavoué Clermaux manifeste son importance de grand homme pansu, brun, désinvolte, muni de belles bagues et d'une barbe olympienne. De haut, il abaisse le bras pour frotter une allumette 'Contre le pyrophore, puis il allume son cigare en soufflant des éclairs et de la fumée bleue. De 'sa stature il domine les joueurs d'écarté, en alimentant « la chouette » avec des pincées de demi-louis. M. Demangeot et le commandant Marigny se font tête, abattent cœur, pique et trèfle, l'atout, le roi, coupent et surcoupent, impassibles comme s'ils risquaient des fortunes au lansquenet de la cour.
Cramoisie, la tenture des murailles, encadrée dans les lambris gris, à la mode encyclopédiste, égayé un peu rudement la salle qui s'ouvre sur le jardin par quatre hautes fenêtres cintrées. Des phalènes heurtent le plafond. Des moustiques valsent autour des girandoles électriques. Les valets rassemblent les cartes, colportent les plateaux, versent deTorangeade. M. Grescent, têtu; M. Grosbin, sardonique, et M. Blandin, astucieux, méditent
le whist, en calculant les cartes du mort les leurs réunies en éventail dans leurs mains. Pour M. Randon, distrait, M. Daveluy caquette et s'écoute, réplique à M. Beaudoin désabusé. Celuici prétend que les bêtes de TEllébore sont apprivoisées comme des agneaux, et que, si le Syrien ne les fouaillait pas sans cesse de son aiguillon, elles se refuseraient à rugir. Il soutient avoir constaté que cet homme du Levant pique les malheureux animaux, très discrètement et très promptement, aux places les plus délicates, ou bien leur larde le museau afin qu'ils grimacent et montrent leurs défenses. Et M. Beaudoin nie que la vaillance de l'Ellébore ait à subir de rudes épreuves; il ne suppose pas que cette ballerine des petits théâtres parisiens se soit tout à coup métamorphosée en foudre de guerre. M. Daveluy pirouette et ricane. Dans la glace d'un trumeau, il apprécie, en un clin d'oeil, la taille que lui fait sa jaquette havane, fendue sur un gilet blanc, et la physionomie que détermine sa chevelure blonde, hélas ! clairsemée, mais bien peignée, comme sa barbiche en or. Il conte qu'il a poursuivi, chose bizarre, une braconnière, une fille qui posait des collets en laiton à l'issue des terriers. Avec une fronde, elle lançait aux gardes des cailloux dangereux. 11 fallut trois gendarmes pour l'arrêter. Le commandant, tandis que M. Demangeot bat les cartes, rappelle que, pendant la guerre des Boxers, sa compagnie délivra sept religieuses enfermées avec douze chrétiennes chinoises dans un couvent. Elles avaient, toute
une semaine, tenu en respect la foule cruelle des célestes. Un fusil de chasse, quelques revolvers, adroitement maniés par elles et leur domestique, avaient mis hors de combat les plus furieux, inspiré au reste la crainte de soldats imaginaires et en nombre dans la chapelle.
Là-dessus, M. Randon s'exalte. 11 parle des théories anglo-saxonnes sur le caractère, Ténergie. Il révèle la virilité sociale des Américaines, M. Grosbin nomme Nietzsche ; il explique la Volonté de puissance et le Vouloir-vivre, en étalant son mort, presque tout en carreau : un seul atout, mais Tas. Ayant relevé son jeu, Tarchéologue se croit en mesure de faire le schlem. Et c'est un désir vibrant de triomphe qui l'excite, qui Témeut, lui, ses mains nerveuses, ses sourcils mobiles. Crescent s'aperçoit de ce trouble et de l'ironie plus aiguë aux lèvres qui ravalent la barbe de son ami.
L'ingénieur s'attriste, se tasse, se rassemble pour la lutte. Et s'il se laisse distraire par les coquetteries du substitut, par les bons mots faciles, il se gronde en songeant à la persévérance de Marie l'Ellébore pour obtenir que les lions et les tigres volent autour d'elle, tracent des ellipses rares dont les asymptotes eussent été curieuses à calculer. Il contracte sa volonté afin de surprendre les préparatifs de Grosbin qui se gratte la barbe fauve avec trop de satisfaction. Le notaire alors s'intéresse alternativement au jeu et à son dessein de commanditer mieux la minoterie. Le bruit des francs et des louis, qu'on secoue, qu'on additionne,
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qu'on ramasse, nourrit en tintant son illusion de gains sûrs. Justement Clermaux rafle le total de la chouette. Cela sonne dans sa forte main hâlée. Puis il Tempoche et se dirige vers la table du whist, oîi rappelle M. Randon d'un signe indiquant aussi le mort suggestif.
Ils se poussent du coude, car ils examinent la figure pincée de M. Blandin, de qui le nez s'allonge étrangement aux minutes de colère. Et ses uniques fureurs se développent quand les hasards des cartes le trahissent inopinément. Ses mains rugueuses, aux ongles carrés et limés, frémissent sur le verso des trois, des sept, des dix, des quatre, des valets inutiles. Offensé, il se rengorge dans son faux col large et arrondi. Avec M. Crescent, il échange des regards d'indignation. 11 se redresse comme le général Ney sous les fusils de ses exécuteurs. Sa face glabre adopte la mine historique d'un esprit noble et vaincu par les forces aveugles des Barbares. Crescent rage, sous son front considérable et lisse, hérissé de cheveux courts. Après les premières escarmouches en cœur, M. Grosbin sourit; et ses pieds dansent. 11 tient ses adversaires; il les raille du geste lent qui, Tun après l'autre, recueille les levées.
<( Lui faire commettre la faute !... pense l'ingénieur. Mais il faudrait que mon imbécile de partenaire comprît que j'ai le dix quatrième en trèfle, et qu'il se gardât de risquer cette couleur avant que les atouts soient tous épuisés. Ce vieux crétin comprendra-t-il ? » Le chef des Services
Extérieurs ne soupçonne pas l'insulte muette. Il raisonne. Deux hypothèses très lucides, concernant les trèfles, sont déduites par sa logique combattive et hargneuse. Tel, déconcerté sur le terrain par les audaces d'un adversaire favorisé, le bon escrimeur prépare la phrase d'armes propre à conclure par un point sanglant contre le téméraire. M. Blandin n'entend pas perdre quarante points, c'est-à-dire deux louis, comme cela. Car il paye à tempérament certains quarts d'actions industrielles dont il demeure le propriétaire avec de petits rentiers malins, prudents et cupides; et il n'aime guère prélever son argent de jeu sur l'épargne destinée à ces trafics intéressants. Son esprit se cabre sous l'insulte du sort. 11 prétend au moins riposter en infligeante M. Grosbin la honte d'une bévue.
Le notaire et lavoué devinent ces trois courages en émoi. Randon parie contre Clermaux que le schlem s'accomplira en dépit des deux énergies dont ils quantifient la puissance, et qu'ils comparent naturellement à celle des lions in-ités contre le dompteur. Si le substitut et le percepteur touchaient de meilleurs appointements à la fin du mois, ils parieraient aussi pour le schlem. Mais, au cercle, ils ne se permettent que de pérorer sur les femmes, la politique et les panacées hostiles à la sciatique, à la dyspepsie. Enfin, le dix de trèfle se hausse indépendant et maître. Crescent le montre à tous, l'abat, pendant qu'on le félicite de ses tactiques. M. Blandin continue d'être grave et furieux. Il serre les dents derrière ses lèvres; il
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caresse, f*^brîle, sqs joncs rasées, pniîi marqnc les points j lèle ba^se. M. Gi'ogbin proteste qu'il n*^ pouvait pas croire tous los (rèllos ilaus lîi niènie m a i u , 1 1 a V au ce s a tl gii re e 1 n i t" e . rus i' « \ ex ) 1 1 'o ^^ s i sn * et velue, tandis que ses doigts crochus se cramponnent au bord du guéridon. Le notaire tend à l'avoué le louis de la gageure.
— Je gagne tout ce que je veux ce soir, mon cher. Cent francs en moins d'une heure !
— C'est le moment d'amorcer une affaire !
— Allez-y. Parlez-moi de votre minoterie. Quoi de neuf?
— Je suis décidé...
— Combien, quatre-vingt mille ?
— Oui.
Et tous deux se bloquent dans le chambranle de la fenêtre à cintre.
— Si vous faites une somme, je fais autant. Je vous Tai toujours dit, Randon.
Le notaire examine les yeux malins et joyeux de l'avoué. Entre la défiance et la confiance, il hésite encore. A-t-il raison de se décider? 11 se rappelle l'instant oîi il résolut d'agir, pendant qu'il marivaudait avec M"® Delarue. Attendre de nouveau, ce serait obéir aux timidités de la vieillesse prochaine. Et pour se prouver jeune, il faut se conduire avec l'audace de la jeunesse, avec la force d'un lionceau, avec l'énergie de ïa dompteuse, au moins. Donc, vogue la galère!
— Eh bien, c'est convenu. Nous versons chacun quatre-vingt mille. 11 y a, dès ce soir, cent
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soixante mille dans In caisse de la minoterie^ pour développer ses moyens d'action.
— Il y a cent soixante mille. Faites préparer l'acte de commandite demain matin. Je passerai dans votre étude, à midi, pour signer.
— Convenu.
— Si Ton pouvait augmenter le capital de quarante mille. Nous aurions le chiffre rond... Cent mille pour les machines et le chemin de fer Decauville, cinquante mille pour les fonds d'achat. Cinquante mille à la réserve,
— Qui ponlerait?... Tiens, vous voilà M. de Satry.
— Je suis furieux contre cette petite crapule de Raoul. 11 devait, ce soir, après la représentation, nous amener, à Dompuis et à moi, deux fillettes aimables. Elles nous ont posé un lapin. Et je lui ai encore prêté un louis dimanche! Ce Mercure galant cote un peu haut ses mauvais services !
Le vicomte s'effondre dans le canapé du second Empire capitonné de satin jaune à boutons noirs. Afin de se calmer, il passe la main sur la couperose de sa figure, accoutumée aux coups de soleil, puis sur sa moustache boucanée par la pipe de chasse; et bâille. A son côté s'inslalle Clermaux. 11 parle de la peine qu'ont les cultivateurs de la province à vendre sur place leur froment, et les meuniers leurs farines, dans les années de bonne récolte. Tout grand propriétaire le sait bien. Donc il faut exporter. Mais comment y parvenir si Ton
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ne pt'iiL travailler les farines en vue de celle expoitaiion, dans lesétiives d'une minoterie. Que d'argenl gagnera Tindustriel qui achtHera la moisson sur pied, pour la soumettre, moulue, nux tempéra lu re s savantes et nécessaires. Si !(.^ minotier de Blainville échoua, c'est qu'il ne possi^dait pas de capitaux sui'Hsanls pour proliier des bns cours, el accaparer. ClermauK s'arrête, essoumé, jette son cigare, présente son é lui. appelle le va tel de pied, qui « allume ces messieurs ». Le vicomte approuve. Randon renouvelle la didactique de son compère, en termes différents. Et il s'enfièvre. Le vicomte écoute, les yeux au plafond, où le ciel est peint derrière des roses et un vol de colombes. 11 feint de ne pas deviner Témotion de ses in terlocu leurs. Lui-même songea tant de fois à ressusciter l'usine en déshérence, pour ses propres blés, à bâtir des moulins. Mais il comptait que le notaire risquerait d'abord quelques capitaux. Et il a patiemment attendu, dix-sept mois, Theure qui sonne enfin, cependant que Thaleine de Clermaux l'offense à droite et que le souffle de Randon l 'enodore à gauche impudemment.
N'importe, sans débourser rien ou peu de chose, le vicomte va trouver Texutoire de sa moisson. II attend que Randon, timide, ému, tremblant; que Clermaux, optimiste et fanfaron, achèvent de lui proposer l'entente. Tous les courtiers refusent d'acquérir, par avance, les froments au prix rémunérateur ; et le comte de Satry ne permet pas que son fils vende au taux offert. Enfin, les deux com-
pères s'expliquent. Et le vicomte feint de ne porter à l'affaire que l'intérêt verbal conseillé par la courtoisie. Il répond même longuement au substitut qui vient de lui faire sa cour dans le désir d'être tenu pour un familier de la noblesse. Le jeune magistrat développe quelques thèmes de flatterie à l'égard de ces gentilshommes qui demeurent dans le domaine des ancêtres, qui soignent la terre, l'amendent, et enseignent, par leur exemple, aux paysans les meilleurs moyens de l'agronomie scientifique. Il apparente cette classe à celle des lords, la plus saine et la plus intelligente aristocratie du monde. Le vicomte fait l'homme grave, qui se comprend chargé de lourds devoirs sociaux, et qui tâche, dans sa petite sphère, d'accomplir une humble mission, trop indispensable à cette pauvre France, si loin maintenant des suprématies historiques. Enfin!...
Là-dessus Clermaux réplique par une apologie du système progressiste. 11 invoque l'autorité parlementaire de MM. Ribot, Aynard, Motte et Deschanel. Insidieusement, M. Randon vante les thèses économiques d'exportation. 11 regrette que notre pays se désintéresse de rinfluence commerciale à l'étranger. Il invoque le témoignage du commandant Marigny, qui put, en Chine, comparer les prestiges des nations européennes. Le commandant disserte. M. Rlandincite les chiffres de divers budgets. M. Reaudoin les corrobore avec la certitude que lui décerne son caractère officiel de percepteur.
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— Ainsi .. reprend lenoL-ui'c tenace,,, cotte minoterie de Bltiinvilleqnenoiîs devrions tons remoltro en éi'di ! Chose facile. Demandez plutôt à Tingénieiir des services niunicîpaiix.
Crescent qnitta la tciljle de \vlnslt»ù M-Grosbiii, Yainqnetii-, ne méncigeait plus i'iniiour-pi^opre du mathématicien pris en défaut dans ses calculs de probabilités sur le tapis vert. Il demande de quoi il s'agit, et son œil méchant scrute les consciences en cercle. 11 les jauge. Il devine leurs appétits et leurs appréheilsions. Il connaît l'astuce du vicomte, la vanité de Clermaux. Sa sympathie tout de suite se voue à Randon. Aussi démontre-t-il, selon des axiomes positifs et des chiffres péremptoires, que rédification de moulins à vapeur est commode, le réveil de la minoterie facile, les conditions d'achat, pour les machines et Toutillage, très favorables sur le marché allemand menacé par la concurrence américaine. Tournant le dos au vicomte, comme s'il se croyaitmis en demeure de persuaderM. Marigny, il sait le convaincre, par ce subterfuge de paraître ignorer les situations respectives des partenaires. Voici le commandant qui s'exalte, s'échauffe, approuve.
— Hein, qu'en dites-vous, Blandin? Ce serait une fameuse affaire. On pourrait enrichir Pontis, transformer notre petite ville en un centre d'exportation agricole, pour la Picardie et l'Ile-de- France! Qu'en dites-vous, Blandin? Ce serait un fameux placement. Quelque chose de meilleur que la Sosnowice.
— Savez-vous, messieurs, savez-vous : nous devrions causer de cela demain à déjeuner tous ensemble.
Et Glermaux les invite.
— A la tête d'une pareille affaire, il faudrait un homme. J'en connais un, moi... propose le vicomte. . : M. Speed !
— En effet, M. Speed... répète le chef des Services Extérieurs... 11 a de bonnes idées, M. Speed! Au Gaz, nous le tenons en estime.
— Mais oui... confirme M. Demangeot, sortant la tête hors du journal déployé... 11 a des idées anglaises et du sang yankee. Cependant M. Delarue serait un administrateur plus sage.
Et il pense que Christine, par reconnaissance pour cette recommandation peut-être efficace, le gratifierait de meilleures complaisances.
— M. Delarue, certes!... approuve le notaire, qui désire ne pas se reprocher une ingratitude envers Famoureuse du petit jardin clos.
— Delarue ! Penh ! 11 a un fils bien équivoque... objecte Tavoué, qui, par un sens délicat de l'honneur, méprise toutes les femmes dontilfutramant, et leur entourage.
— Enfin, nous verrons cela plus tard... ajoute le commandant, qui pense à son candidat, M. Blandin
— Ah, ah, ah!... baille insolemment M. Grosbin, qu'ennuie ce débat... Anatole, apporte-moi une menthe verte. Pure, oui! Et une autre pour M. Crescent.
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— Maïs non.
— Mais si ! M. CrcscQnt adori? le pipcrminl à celte heure cL
— C*est poiii' 1h nie ili^?^ Cn1onnr*> !.. supposa* le vicomte, qui s'obstine à simuler de Tindifférence à regard de la minoterie... Anatole! Trois pipermints !
Anatole incline son crâne obliquement strié de cheveux suprêmes. Ses énormes lèvres se relèvent pour un sourire complice, sur des dents jaunes et verdâtres. Il remonte ses gants de coton descendus vers ses phalanges ; et il s'en va boitant sous son large habit fané à boutons de cuivre.
Ces messieurs se plaisent à des fantaisies galantes et obscènes. M. Grosbin cite des vers grecs sur la manière dont Pasiphaé, incluse dans la génisse d'airain, présentait sa face la plus chaudement lippue à Terreur du taureau blanc. On rit. Clermaux se congestionne. M. Blandin rajuste ses lunettes dorées. M. Demangeot peigne sa barbe. M. Beaudoin caresse plus tristement ses reins malades. M. Daveluy constate avec douleur que, dans la glace du trumeau, sa jaquette plisse à hi hanche. Cependant il commente un texte du vieux droit féodal sur les varlels qui abusent des ànesses. Et l'helléniste, enchanté, gambille comme un lycéen.
Par une porte béante luisent les panoplies de la salle d'armes, où le sergent-prévôt du bataillon complète l'instruction des escrimeurs, où l'armurier range et entretient les fusils de chasse pen-
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danl ri'poqiie inlenlîl*^ aux oxploits cynégétiques. . Ces messieurs parlent de guerre, après avoir parlé d'amour. Ils corrigent les fautes de Kouropatkine, blâment les imprudences du trop heureux Kuroki, de TinvraisemblableNogi. Le commandant critique la manœuvre dans l'ouest de Moukden. Mais Grosbin ricane, moqueur de toutes les théories, y compris la stratégique. M. Randon voudrait qu'on reparlât de la minoterie. Sournois, le vicomte épie les âmes de ses partenaires prochains.
Discrètement il se lève et va dans la salle de billard. Le valet se réveille, se précipite, masse les billes, charge une queue de craie. Grosbin et Cresccnt choisissent aussi leurs instruments ; et ils se rient tous trois en feignant de commencer une partie. Survient le plateau d'Anatole. Quelques bols dépotage, les verres de menthe le garnissent. S'étant parfumé la bouche avec la verte liqueur, ayant constaté l'entrain des stratèges h la discussion, tous trois laissent là billes et queues,, s'esquivent, coiffent leurs chapeaux à la hâte dans le vestibule de pierre nue. Diane, de sa niche, leur envoie son immuable baiser de marbre.
Dehors, c'est lanuit de province muette et douce. Seuls, les feuillages balancés par le vent murmurent et se froissent le long des murailles qu'ils débordent. Les chats amoureux se lamentent et guerroient dans les jardins déserts. Du haut des lampadaires les flammes du gaz révèlent les lourdes portes ferrées entre leurs piliers que surmontent des vases de fonte. Le pavé bossu s'oppose aux
pas. Derrière les volets pleins, percés crun cœur, parfois la lueur d'une veilleuse esl rose. Au loin, très loio^ sur une place^ deux ivrognes se congrutulent, chantent, l'ient, s\'XpliijU( til, el eelri ÉrnnMi^ le calme des rues profondes, étroites, qui se coupent en croix. L'une, plus discrètement, se dérobe, parallèle à la voie qui longe le Marché-aux- Bœufs, et que bordent les maisonnettes de petits marchands, de très modestes rentiers, d'aubergistes et de restaurateurs pour campagnards, de quelques charrons et maréchaux ferrants, de modistes et lingères achalandées par les filles de ferme. Sauf le mercredi, jour de transactions, le quartier sommeille matin et soir. La rue des Colonnes s'allonge là, derrière, dans vm labyrinthe de vieux murs. Ils cernent maints potagers, maints enclos à chèvres et à poules qui se nourrissent d'un parc dépecé, puis loti, après Textinction d'une race noble. Mais la demeure reste encore debout. Quatre pilastres décorent la façade percée de trois portes, une cochère et deux bâtardes. Vers ce temple se dirigent l'ingénieur, l'archéologue et le vicomte, en foulant, de leurs pas sourds, l'herbe touflFue de la chaussée. Ils achèvent de calculer leur quote-part dans la dépense commune, et combien chacun doit remettre à M""^ Landry pour qu'elle puisse payer les notes supplémentaires du peintre et du tapissier. Cette ancienne chanteuse d'alcazar, jadis maîtresse du vicomte, puis longtemps hôtellière, enfin réduite à la famine par un époux alcoolique, brutal et stupide, ils la chérissent
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pour l'éxcellonte combinaison qu'elle inventa dc^ réunir, à Pontis, ses deux filleules, une nièce orpheline, sa cousine quasi veuve, après avoir prié le vicomte de subvenir aux besoins de celte jeunesse en leur assurant des amis. Le vicomte a communiqué la chose à MM. Demangeol,Grosbin, Crescent, lesquels ont immédiatement offert leurs cotisations. Moyennant une mensualité de vingt louis, ils préservent de la misère cette intéressante famille. Reconnaissantes, ces gracieuses personnes témoignent de leur gratitude en traitant au mieux leurs protecteurs quand ils les visitent.
Cette nuit-là, justement, ils inaugurent le nouveau décor de leur « folie », comme ils appellent l'endroit de délices. Sur leur conseil et sur leur promesse de payer les travaux, M""® Landry vient de faire remettre à neuf son intérieur. En place d'une chaîne roui liée, d'une sonnette hésitante et fêlée, un allègre appel électrique obéit à la main de l'ingénieur. La porte ouverte démasque un vestibule octogone, fraîchement badigeonné, et qu'illumine doucement une lanterne de verre bleu.
M""** Landry les reçoit avec mille exclamations de triomphe; Elle n'a pas encore ôté la robe de toile feuille-morte digne du cirque où, de par la générosité de M. Grosbin, elle a conduit son « petit troupeau ».
— Voilà nos lions... s'écrie la nièce orpheline en soulevant la portière de drap sombre.
Ce qui montre le salon tendu d'andrinople, quelques divans bas, deux chaises longues, trois
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paravents de satin noir, quatre psycliés aux glaces serlies dans le cuivre massif. Au centre! (lu miroir formant le plafond, un globe opalin déverse une douce lumière sur les blouses vertes, sur les jupes beiges et collantes des filleules : Clotilde, Laurette, l'une rousse, l'autre brune.
— Bonsoir, faunes et satyres!... salue la cousine quasi veuve (elle a failli conquérir ses diplômes d'institutrice).
Pour rinstant elle se montre vôtue de bas mauves et d'un chapeau de chrysanthèmes avec un jupon de soie jaune vers lequel glisse une chemise diaphane. Ce qui découvre les épaules et une gorge grasse maties jadis par les soleils de Toulon.
Laurette se déclare enchantée du cirque, et le prouve à Tingénieur qu'elle enlace. Les couples s'appareillent. M. de Satry renverse sur ses genoux la mince orpheline Elise, au minois fripon et enfantin.
Grosbin' décoiffe, respire la rousse Clotilde, qui se cambre. Quelques minutes, le silence commun supporte seulement les rires nerveux et les soupirs oppressés.
— Les Anciens... remarque l'archéologue...
avaient des costumes plus propices à la volupté rapide et furtive que nos faux cols et nos complets. Peut-être ferions-nous bien d'imiter les sages d'autrefois.
— Tout est prêt dans la salle de bains...
annonce obligeamment M"'^ Landry.
Ils y vont se dépouiller du rigide apparat moderne. Souples, majestueux dans les amples plis que leur octroient des peignoirs de plage, ils rentrent. De leurs gestes rafraîchis par Tablution, émane un parfum capiteux. Ils s'amusent d'être plastiques, couronnés du feuillage des saules que leurs jeunes amies tressèrent avec de gros dahlias pourpres et jaimes. Assise devant le piano, M™® Landry joue Tair de la gigue que dansent en chantant les quatre aimables personnes, prodigues d'entrechats et de refrains hardis. Leurs jambes bleues agitent les blanches mousses de leurs dessous abondants.
Lorsque, derrière les paravents de satin noir, chacun a savamment aimé sa chacune, pour le plaisir des miroirs inclinés et celui du plafond curieux autour du globe, M""*^ Landry présente des fruits mûrs, du vin portugais, des biscuits spongieux. Amaigrie par la sincérité de nombreuses çt violentes passions, le travesti lui sied, celui particulièrement d'un Ganymède à la chlamyde courte et aux jambes nerveuses. Elle en profite pour distraire le repos de la compagnie en mimant, avec la Junon qu'est sa cousine méridionale, les péripéties d'une séduction très complète, d'après le scénario que composa Grosbin. On félicite l'auteur; il ajoute :
— Notez coïnbien le parfum des fauves accroît l'ardeur et la vivacité de nos amies. Jamais ces deux parentes ne nous exposèrent des vues aussi nombreuses et véiitables en apparence. Et nousmêmes nous sommes prêts de nouveau, ce me
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semble, aux gaillardises d'œgipans surpris par \n\ essaim de bacchanles sîncdrcH, Cos enfants scml grîsi^cs par T odeur de la force que les lions et les tigres mauilY^slereet au5?i bien que la dompteiise, leur souveraine. Les sauts des hôtes, leurs rugissements même provoqués, les efforts de leur maîtresse pour les exciter, les diriger, les contenir, la vaillance et Teffroi qui l'animaient, elle, tour à tour ; peu de tout cela est resté dans la cage.
— Oui... continue l'ingénieur... des ondes pareilles aux ondes sonores se sont exorbitées de ces mouvements concentriques. Elles se sont mariées à l'atmosphère de l'arène. Elles ont projeté leurs efQuves jusqu'à nos poitrines, qu'elles vinrent frapper, comme les vibrations musicales heurtent la chair sensible des mélomanes. Et nous nous • sommes émus autant que les cordes d'un stradivarius sous l'archet de M. Blémont.
— Ganymède nous parut emprunter, en triomphant de Junon, la fougue même des tigres à l'instant de bondir dans le cercle en flammes,., reprend M. Grosbin... Et pendant nos cmbrasscments, tout à rheure, nous pensâmes, tous et toutes, aux tensions de ces monstres qu'étreignaient leurs colères nerveuses et contenues. Nous songeâmes à leurs élans sous le geste de l'Ellébore qui les fustigeait comme nous fustige le fouet de nos désirs. Voyez les cernures attestant aux yeux de nos camarades comme elles nous furent sincères. Voyez le feu qui persiste aux joues de Ganymède et de Junon lassés...
— X'ofcît-il pris nirîoiix de son ton ir que le mouvement vit en dehors de ses modes, qu'il suscite, par son aspect quel qu'il soit,... dit M. Crescent,... une recrudescence de nos énergies les plus disparates. Sans musique même, il excite Tenthousiasme de nos instincts et de notre intelligence. Il détermine les besoins de réaliser ce que nous méditons.
— Je m'en suis aperçu ce soir même au cercle... confirme le vicomte.
— Randon et Clermaux s'associent?., insinue l'ingénieur.
Des genoux aux hanches, il caresse la pure nudité gracile et fraîche de Laurette, presque assoupie.
— Et voici votre moisson vendue !
— Je n'ai pas dit ça... réplique le vicomte ; car il déteste être deviné.
— Ne cause donc pas tant. Et puis vous le distrayez trop, vous, d'abord !
Ainsi proteste Elise Torpheline. Elle s'impatiente parce que ses nouveaux soins demeurent inefficaces auprès de M, de Satry. Debout, elle ragrafe sa jupe derrière la taille, assemble rapidement ses cheveux de chanvre au-dessus de sa figure malicieuse et tachetée de son. Elle renoue les rubans de sa chemise, et recouvre à demi son échine maigre, ses petites mamelles roides. Contre le convive boulot, dont elle mordille la moustache d'épagneul, elle se prosterne sur le divan de satin noir.
— Ecoute, mon petit ours... Ecoute!... murmure-t-elle, câline et brûlante.
Dans l'oreille velue, elle chuchote en reniQanl.
Et ils se lèvent ensemblej s'en vont an milieu des rires et des vœux. Ganymède se rno au piano, attaque V « ÉYohé ^i àe la Belle Hélène, si h mit que, dans laruc, Verly, le sergenl de ville, arrùle son camarade Dombres.
— Ça, c'est joliment bien chanté ! .. .
— Tu penses ! C'est M™^ Landry.
— Pauvre dame ! Et qu'elle en a du mérite. Son poivrot de mari, qui Fa mangée, avec Thôtel de Bourgogne !
— Je la connais bien, moi !... Quand je suis de service au marché de TEsplanade, jelavoisqui fait ses emplettes avec sa cousine et ses demoiselles.
— Tu sais : elle les a prises chez elle à quatre; et qu'elles étaient dans la purée. Elle nourrit tout ça.
— Et quoi qu'elle gagne?
— Elles fabriquent des coussins brodés pour un grand magasin de Paris. Ma belle-sœur a son oncle qui fait tous les mois leur emballage.
— Ecoute!... Elle est gaie tout de même.
— Quand on est des braves gens, on peut bien rigoler un peu. C'est des bonnes dames, tu sais. Môme ces messieurs du Cercle qui leur font visite. Et ils ne font pas visite à tout le monde.
— Pour sûr... Et puis elles ont été au cirque. Ça les a amusées. ..^Hein?... Ecoute !...
— Ça finit.
— C'est malheureux... Faut encore passer rue Saint-Pierre avant de se présenter au rapport.
— Dépéchons... J'irais bien dormir, si je pouvais.
Dombres et Verly poursuivent leur marche de surveillance à travers la cité en sommeil. Ils se plaignent de la viande chère, des effets qui s'usent, de leurs femmes grondeuses et avares, des meubles qui s'abîment, des mioches qui coûtent, qui cassent, qui pleurent, (Jui apprennent mal à Técole, des ivrognes qui ruent quand on les traîne au violon, et qui manquent de vous casser les tibias, de ceux qui vous embrassent en pleurant, qui rendent et tachent vos habits, des querelleurs qui vous assomment par mégarde, de tous ceux qui vous haïssent, vous traitent de « mouchards » et de « vaches » par derrière, lâchement, parce que vous les protégez contre les accidents et les méchancetés, parce que vous faites « respecter la loi nécessaire aux instincts violents des hommes », comme dit M. le commissaire de police.
Pourtant les deux bonshommes apprécient le goût de leurs cigarettes, cachées dans la main, et qu'ils portent secrètement aux lèvres, malgré la règle. Ils aiment se savoir gros et solides, maîtres sur la populace grouillante , les maraîchères criardes, les cochers impétueux et les boutiquiers trop tiers d'un Irottoir mal lavé. Ils se glorifient d'avoir enrayé, par leur énergie, le mouvement de grève dans la rue des Amandiers, la semaine précédente. Et ils se rappellent, en les exagérant, les exploits de leur jeunesse mililaire au Tonkin. Leurs paroles sonnent dans le silence de la ville
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tlre^asik^ iïiir lo Cûteauj à l'ombre do la catIiédralL\ La Bruse, en bas, mire la hmo au gré de ses eaux frémissantes oL rapiiles. L'air de lu miil it brousse les ion lies desjnniiiiis.
~ Rien de neuf?,., doniande M. F^unlon, quand ses deux subordoniiéâ renlrenl au bureau de la mairie... Taiil mieux. C'est bieu du calme pour lia soir de cirque !
Néanmoins, Beau dru grogne flans la cabane du poste. Les collègues de Dombres et de Verly durent l'y coffrer, parce qu'à la sortie du cirque il voulut dire son fait à M™^ Maresclot. En effet l'éventail, la robe somptueuse, choquaient le socialiste, aux sentiments égalitaires et moraux. S'il s'excuse d'être constamment ivre, il juge abominable, comique et infâme, pour une bourgeoise, de se passer les délices de Tamour. Et, derrière la porte à judas, il proclame, entre les hoquets, son indignation contre l'injustice qui l'empêcha de flétrir publiquement une personne de luxe insolent et de mœurs légères. Cette opinion, il la résume en quelques injures véhémentes, dont la moindre, sans cesse répétée sur un ton pleurard et furieux à la fois, identifie Tépicière et l'animal inélégant qui porte les fardeaux africains. Comme le nom de la dame rime vaguement avec celui du quadrupède, l'instinct prosodique de Beaudru se satisfait de cette assonance lancée à chaque seconde.
M. Panton refuse à son captif la liberté provisoire que réclame le frère. Ce garçon solide et
UMti caiiossi" Duirhiniitoiiienl son feutre devant k* bureau du commissaire.
— C'est pour sa femme et ses petits; vous comprenez, m'sieu î Si l'on apprend, au Gaz, qu'il a passé la nuit dans le poste, ils le remercieront, pour sûr. Alors qu'est-ce qu'ils feront, les petits et sa femme? Il n'y a pas tant d'ouvrage à choisir dans la ville ni dans les environs. Voilà pourquoi il faut le renvoyer chez lui, m'sieu!... S'il vous plaît, m'sieu ! Je m'appelle Ernest Beaudru... Je travaille au Gaz... tout de môme que lui. Je suis répondant qu'il ne dira plus rien à Tépicière, m'sieu ! Je lui ferai comprendre, moi. C'est pas un méchant homme. Seulement, il boit, des fois...
M. Panton considère le suppliant, cette tête penaude -et tondue, ce corps plat dans le pantalon de velours à côtes et dans la jaquette fermée sur un foulard blanc. Le magistrat voudrait bien relâcher le sacripant, épargner la misère à toute une famille que nourrit le salaire de l'allumeur. Mais les lois exigent qu'on leur sacritie certaines victimes. Ainsi leur divinité s'impose aux hommes et les affermit dans le respect du contrat social qui les différencie des brutes. Néanmoins M. Panton songe aux larmes des petites Beaudru, quatre écolières malingres, verdâtres et frileuses. Elles mangent déjà bien mal.
— Je suis répondant qu'il ne recommencera plus... marmonne le frère étroit d'épaules et anxieux.
M. Panton ordonne de relâcher Beaudru.
Souillé, raouillc, déhou tonné, les mains molles, l/îvrogne Lrébuche hors de la cabane diins les bras de Dombres et de Verly.
— Vous pouvez remercier votre frère- Sans lui vous auriez achevé votre nuit à la maison d'arrêt.
— De quoi?... réplique Beaudru... J'ai pas le droit de dire deux mots à un ch...ameau qui m'offusque le système?
— En voilà assez. Filez, ou je vous retiens.
— Bon!... bon... C^est bien! Si vous êtes pour les eh...
D'une bourrade Ernest pousse son aîné vers la rue, en le rattrapant toutefois par la veste, car le déchu manque de s'effondrer sur une marche.
M. Panton se retrouve seul, Dombres et Verly lui ayant souhaité le bonsoir. 11 gagne son cabinet. De long en large, l'agent de garde, pour ne pas s'endormir, arpente la pièce voisine, et son pas résonne de façon régulière, agaçante.
Le commissaire attire la pile de licences à remplir et à signer pour les vendeuses de la halle. Il commence, se promettant, au moins, de faire la grasse matinée, puisque cette besogne sera toute accomplie. Sa fille Henriette tousse depuis quelque temps à l'aube, comme l'a prédit le docteur consultant. Tout à coup, alourdi, las, les paupières humides, M. Panton cesse d'écrire.
Ce n'est pas qu'il ne se résigne à la longue agonie et à la fin de l'adolescente. Mais la douleur de sa femme le navre trop. Simple créature, fille d'un petit employé à la Banque, Marie avait éper-
dûment cru dans le seul bonheur d'être mère, de voir grandir, embellir le fruit de sa jeunesse. Tous les déboires d'une humble existence, en un étroit logis où trottinent successivement de très vieilles bonnes, celles que Ton éconduit partout à cause' de leurs infirmités, M""® Panton les a subis, gourmandée par ces tristes sexagénaires acariâtres et dévotes. Son mari lui sait gré d'avoir consacré la fraîche vie d'autrefois à le réconforter d'un sourire clair, d'un baiser tiède, d'une chair délicieuse, quand il rentrait, vers le milieu de la nuit, après ses luttes contre le dol, le vice, le crime quotidiens. Pourquoi la pauvre femme doit-elle accepter encore l'inique et lente épreuve de voir mourir leur fine enfant, celle dont la grâce précoce, l'intelligence ardente, à chaque heure de loisir, les émerveillent. Parents émus devant leur petite, ils l'ont choyée, puis instruite. D'ordinaire M. Panton compare Marie à un sculpteur de légende qui eût peiné quatorze ans afin de parfaire la création de son génie, afin de fixer, dans l'expression de la statue, les signes de toutes les excellences esthétiques, morales et spirituelles. Au café des Empereurs, les dimanches, le père, charmé de cette miraculeuse entreprise, eut longtemps coutume de soutenir que l'éducation est, tout à la fois, la plus belle œuvre d'art et la meilleure action possibles. Car le citoyen offre à l'avenir de sa patrie un être de beauté, un être de vertu, pour servir d'exemple à la foule, et corriger les défauts publics. Ainsi la famille pétril
le tlrslin de la race en lui préparanl une descontlance robustCj féconde en mérites. M, Pan Ion se pique, en efTot, de sociologie, afin de jiislîlier le choix de sa profession k^gale, gardjenne des principes.
Que reste- t-il à présent de ces prcches devanl l'auditoire liabikiel des Clermaux, des Valiu. L'œuvre va périr avant d'ôtre achevée. Et la mère sanglote en secret pendant les sommeils fiévreux de son Henriette.
Riches, ils iraient au Midi baigner la moribonde dans les soleils propices. La misère seconde le mal, aide la mort. En vain M. Panton a-t-il sollicité son changement. Beaucoup de postes, en Provence, en Algérie même, demeurent occupés par des fonctionnaires que la tuberculose menace également. D'autres postes, pour des raisons diverses et majeures, ne peuvent lui être assignés.
Dans le tiroir une somme dort, cependant, qu'il pourrait prendre. Une paysanne honnête, morte depuis à l'hôpital de Pontis, sans héritiers, ramassa, certain soir, sur la route une enveloppe de fabrication allemande contenant quatre billets de mille, une enveloppe perdue, sans doute, par un automobiliste insouciant. Personne n'a réclamé cet argent. Nul ne sait qu'il gît dans la cassette du commissaire. M. Panton pourrait, avec cette somme, sauver sa fille, épargner à sa femme la plus atroce des tortures, et qui la tuera. Cependant il convient qu'il avertisse l'Etat, le Trésor. 11 appelle l'agent de garde, lui confie le courrier
pour Texpress de quatre heures quarante-cinq. Entre la septième et la neuvième enveloppes jaunes, la huitième contient la condamnation d'une petite fille innocente, d'une mère. Une sorte de folle colère ravage le cœur de M. Panton. Des larmes gonflent ses yeux. 11 sufToque.
— Monsieur le commissaire semble bien fatigué ! '
— Je m'en vais, Dupont. Je m'en vais, mon ami; j'ai fini... Fermez bien la porte du cabinet. Et ne manquez pas Texpress, surtout!
•^— Soyez tranquille^ monsieur le commissaire. Bonne nuit.
— A demain.
Le père s'en va, traverse TEsplanade. Malgré le
ciel scintillant, il marche à tâtons comme dans Tobscurité d'une nuit d'hiver. Cependant il franchit le pont. Il gravit la rue des Passeurs.
— Monsieur!. . Chez moi... Viens donc. !
C'est une belle femme rustique encore, dont les ^
formes tendent l'étoffe légère où elle se drape, au |
seuil d'un couloir. La lune éclaire ses joues bril- *i lantes, ses yeux lascifs, sa gorge solide et mobile. i
En SOS bras, du moins, M. Panton oublierait un !
instant sa terxeur. La gouge le tente. Son fauve parfum enveloppe le mâle, dont Téchine vibre et ^ dont le cœur déjà pantèle. « Ah, joindre un peu -1 de plaisir à tant de peine ! Confondre du moins le sanglot de volupté avec le sanglot de désespoir! )) Le sang latin de M. Panton s'échauffe toujours à ridée d'un amour brusque, « Si Marie
Fî^pprond jamais, pense-l-il.. E!lc conntiUrîï, de plus, le chagrin de délester nia trahison, celui de certainement se savoir nélric, vieille et mûre, comme elle craint de Tôtre, malgré mes protestalions llatteuses. Et j'aurai double son malheur. Il ne faut pas que j'aie ce pUilsîr mente. Il ne faul pas. N'y eût-il qu'une ehancc sur mille pour que Marie rapprenne, il ne faut pas. o
Et il se détourne de hi ereature odorante, qui robs&dedc promesses, qui laisse riHofï'e légère la découvrir. Il arrache sa main de la poigne hardie. Il fuit en se r^^ pétant les injonctions du devoir.
Un peu plus loin, lorsque se sont apaisés les battements de son cœur, il sourit de soi : « Et voilà vingt ans que je n'ose pas, comme ce soir, trahir, jouïr, vivre ! »
Il ricane furieusement à la nuit impassible, aux astres sublimes... Il tourne à gauche, ouvre ime porte, escalade vingt marches de bois. Devant la lampe, Marie l'attend, qui lui montre un tout petit mouchoir rougi par places.
— Oh ! mon chéri : Henriette a craché le sang!... murmure-t-elle tout bas... Henriette a craché le sang pour la première fois, pour la première fois !
Alors, ils s'embrassent en pleurs ; et leurs corps épouvantés se convulsent.
Bien que le ciel fût couvert, que la crise de sciatique menaçât, le comte de Satry n'en accomplissait pas moins sa promenade matinale et coutumièrci. Droit, enfroqué dans la bure marron d'un long paletot anglais, le chef abrité par un feutre déteint, et les pieds en do vieilles bottines jaunes, très flasques, le châtelain marchait dignement par les petites allées de son parc déclive. Il inspectait des pelouses converties, pour la plupart, en planches potagères. Armé d'une canne à système, sur laquelle on pouvait, selon l'occurence, fixer tantôt une serpe, tantôt un sécateur, tantôt une fourche, tantôt une houlette, le sexagénaire se servait de ce dernier accessoire afin de relever les crottes incongrues déposées, au milieu des sentes, par les braques et les pointers de son fils. D'un geste sec, précis, il rejetait à droite ou à gauche, vers l'obscur du roncier, ces témoignages oblongs de la vie cynégétique. Ce n'était pas sans marmonner contre l'inadvertance des animaux, contre la mauvaise volonté du vicomte trop insoucieux des allées, de leur apparence, et contre la paresse des
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domostiqiies, incapables de su lever à raiihe pour le suppléer eu ces besognes futile?, mais sans IioiiiieuV. D'ailleurs, le coclier brouettait le terreau nécessaire aux légumes, les deux piqueurs bêchaient, le jardinier sarclait les choux et. le valet de chambre préparait les boutures. De la sorte personne n'eût pu, le râteau dans la main, épurer d'immondices les graviers, si le comte n'avait cru que rien n'avilit Thomme noble occupé de sa terre, même le plus humblement.
Aussi marchait-il fier, sous la voûte rétrécie des verdures eslivales, levant avec soin les excréments des limiers, les lançant parmi les bruyères, de son geste sec et précis. 11 aspirait la fraîcheur de l'air, saluait l'or éclatant des renoncules, causait avec le frelon, et sifflait les passereaux en éveil sur les ramilles basses. C'était l'heure de sa quiétude. Il aimait alors se souvenir du temps où il avait failli remettre Henri V sur le trône, à Versailles, en 1873. Le roi attendait secrètement, dans une maison voisine du château, le vote de l'Assemblée Nationale, ou que le maréchal de Mac-Mahon Tin- Iroduisît au sein du parlement, et que leur double émotion provoquât les applaudissements unanimes des députés. M. de Satry lui-même avait vu l'uniforme de lieutenant général sur l'édredon du lit qu'un sujet courageux avait offert au dernier Bourbon, dans l'entresol modeste d'une demeure ancienne. Et il avait tenu malaisément ses larmes de joie devant les chamarrures majeslueuses de cet habit neuf, chargé d'épaulettes massives. Le
comte ilo Chambonl avait boité jusqu'à lui, lui avait serré les mains en s'écriant :
— Monsieur de Salry, le bon Dieu vous récompensera ! Saluez mes fidèles Picards pour moi. Mon premier voyage en France sera pour les remercier de vous avoir élu... Et maintenant, au revoir... Je dis : au revoir!
Le vieillard se rappelait les épaules et la poitrine épaisses, dans la redingote boulonnée, les jambes faibles d'Henri V, les poils qui s'échappaient d'augustes oreilles. Il ne comprenait pas mieux pourquoi la restauration ne s'était pas accomplie, pourquoi le souverain était retourné en exil. Il accusait la mollesse de M. de Broglie, l'égoïsme du maréchal, la perfidie de M. Dufaure, la sournoiserie de M. Thiers, la frénésie de Gambetta, le stupide aveuglement des rouges.
Encore irrité, le comte de Satry rejetait plus roidement, au milieu des herbes latérales, les résidus inopportuns de digestions canines. Et il se distrayait de ces souvenirs décevants pour songer à sa jeunesse, à Léonide Leblanc et à Théo, surtout à une extravaganle créature, amie d'Hortense Schneider, et qui prétendait ne se nourrir que de lilas égrenés, puis macérés dans le vin de la Veuve Clicquot. Ail, le boudoir chinois avec ses glands de pourpre, ses potiches énormes, ses dragons de bronze, ses paravents de broderies multicolores, ses fauteuils de capiton ! Et la Victoria de Binder attelée en daumont avec son jockey de soie verte et d'argent. Et, dans la salle à manger llamande,
la troupe des brillants para si les aux calembours intarissables, des belles lillcs encore rnsliques sous le fardj sous les bijoux» et qui s'injuriaient comme des poissardes, cerlains jours, à la joie des convives grist^s. Ali, les cordons en soie noire du monocle sur les giliHs blancs; et les flammes du punch dans les bi'ùle-parfunis bouddhique:?; et les chevelures d'acajou calamistrées autour des fronts polis; et les loges parées d'épaules en joaillerie, les nuits de première; et les soupers tumultueux dans les cabinets tendus de velours jaune, après les gains fabuleux aux courses, quand on avait reçu vingt pour un, sur le triomphe improbable d'un outsider, quand on avait recueilli les bénéfices d'une heureuse banque pleine de bûches pour les pontes.
Gomme, en un kaléidoscope, les fragments de couleur se bousculent et suggèrent à Tenfant mille paysages de féeries prodigieuses, ainsi, dans l'imagination du comte, se mêlaient Téclat des louis sur le tapis vert, les pâmoisons de créatures nacrées et renversées dans des lils aux courtines (le satin, les lueurs des flûtes de Champagne levées aux lustres par des mains scintillant avec leurs rubis, leurs saphirs, leurs diamants et leurs perles. Oh, les vernis étincelants des attelages au grand trot par les routes arrosées du Bois, les blancs et les roses des toilettes claires enveloppant des corps de femmes assises sur les plages blondes des Trouville et des Biarritz, dans les paysages marins fleuris d'ombrelles écarlates
et de pavillons frissonnant aux pinacles dès casinos. Plus alerte encore, le geste du promeneur évinçait, du chemin, les crottes sèches, blanchies par Tair, presque crayeuses, celle des lévriers russes; et il éprouvait, à rendre la voie nette, une satisfaction pareille à celle de jadis, quand, sur le haut siège de sa charrette anglaise, il louait, avec la rieuse et charmante Samary, la perfection de Tentretien qui rendait étonnamment décoratifs les accès de Bagatelle et de Longchamps.
Olivier de Satry se posait alors un problème. Etait-il injuste, comme l'écrivait Taustère Valin, que Texistence agréable de ce temps-là fût échue à la chance d'un gentilhomme fainéant? Presque toujours le comte se prouvait qu'en dépensant avec faste il avait incontestablement contribué au prestige de Paris et de la France devant l'étranger, aux bénéfices des industries et des commerces que le luxe achalandé, au bonheur de quelques jeunes tilles issues du prolétariat et, par lui, comblées amoureusement de tous les dons souhaitables. Des ouvriers, des négociants, des femmes du peuple avaient absorbé les quatre cent mille francs de ces largesses. Et si lui-même avait répandu ces bienfaits avec quelque plaisir, n'était-ce pas la juste rémunération des peines qu'il assumait afin d'accroître le l'cndement du canton, de favoriser Tclovage, de présider l'association des cultivateurs pontisions, de pourvoir à l'enseignement de la chimie agronomique dans les mairies des communes, en appointant de mille écus un lauréat
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de Grif^^noii, pour les conférences de Thiver, Ces raisonnements dissipaient à l'ordinaire les scrupules du comte. An fond de sa conscience, il redoutait loutefois de comparaître, dès sa niorK I devant l'ombre de feu Angélique de Brialmonl- Gandert, comtesse de Satry, qu'il avait quelque peu fuit souiïïir. Elle s'était mal consolée, dans la dévotion, d'être devenue laide trop vile par suile d*un eczéma facial. Les discours de Valin en réul nion pnbliquc, la rhétorique hebdomadaire et ' agressive de V Avenir, semblaient au châle la in ins- ' pires par la défunte, 11 notait d'indubitables coïncidences enlre les sermons que lui prodiguait autrefois son épouse et les articles copieux dont l'apôtre radical-socialiste lui notifiait presque directement les menaces. Élève de Tabbé Précot, lequel dirigeait la conscience d'Angélique, le pamphlétaire, évidemment, avait reçu les mêmes leçons relatives à Texcellence de la pauvreté, de V rhumilité, de la vertu, de la chasteté, du travail, . à lignominie de Torgueil et de la concupiscence ^ que facilite Tabondance dés biens terrestres. Olivier de Satry démêlait bien ce qui, dans les dia- \ tribes de Valin, demeurait imputable aux dogmes I anarchistes de l'Evangile tel que le commentait, à ' Tépoque, le vénérable et sévère abbé Précot. Néanmoins, le comlesedélivraitincomplètementchaque I samedi, du malaise moral que lui boutait la lecture des invectives, analogues à celles dont abusait, de son vivant, la comtesse. Ainsi la prose de Valin prenait rapparencc fantastique d'une voix
«l'ûiitre'Inmbr», ^^if'ïinp^rnplîk'^iv, puis iniprinipo :^iir la feuille double de YAvenir, noire et blanche, couleurs des tentures funéraires.
Mais le comte s'essayait vite à chasser d« telles préoccupations macabres, comme il chassait de sa route les petites boules jaunes et dures indiscrètement semées par Eddy, la setter irlandaise, sans égale pour la chasse au marais.
Du reste, il s'apercevait bientôt que ses deux compagnons de promenade, les lévriers Boris et Sacha, las de se mordre, de s'insulter, de bondir et de flamboyer en luttant, couraient au-devant de la servante qui venait, riante, à la rencontre de son maître. Travestie en soubrette de théâtre, chèrement gagée, cette femme de chambre suffisait aux réminiscences et velléités du seigneur. Chaque matin, à Theure où il s'espérait le plus dispos, il approuvait qu'elle s'avançât vers lui, Tair polisson, et que, les mains dans les poches de son tablier à volant, elle dit :
— Le déjeuner de monsieur le comte est servi sur la terrasse.
Et de faire une révérence près du banc de pierre. Stylée par une divette parisienne, dernière passion du comte, cette Bordelaise contentait là ses besoins de paresse et quiétude. Se laisser prendre la taille, baisser les yeux, fouiller les jupons, explorer le corsage, l'ennuyait moins que cirer les bottines, coiiïer une dame nerveuse, ou retourner les matelas. Elle n'avait pas réussi dans ses tentatives de prostitution élégante à cause de son
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accenlf^HSCon. Ivoh eniretcneiirs avaienl eu honte Je s'ariicher avec, elle qui savait trop mal orrlro et lire. OlivieT" de Satry se félicitait Je ces délauts^ puisqu'ils lui ]>roc liraient, à demeure, une cn'^aiurc potelée, rieuse, complaisante et discrète qui le cajolait gentiment, lui livrait son corps ferme. Elle marchait comme sur les estampes du xvui® siècle, le pied en dehors sous la jupe courte, pour lui apporter, en un plateau de vermeil, le verre de Bordeaux et le biscuit de Reims. 11 l'appelait « Gascogne », et ne lui demandait rien que d'être toujours bien corsetée, parfaitement coiffée, plastique à point, de se soigner l'haleine, de lui porter galamment Ten-cas, et d'agréer, en les secondant, toutes les caresses furtives ou franches.
Enchantée de cette tâche, Gascogne faisait sa pelote. Dix louis mensuellement, cinquante aux étrennes, récompensaient ses bons offices. Mais il fallait qu'elle se tînt à son rang de servante et ne prétendît point en sortir. Le comte ne Teiit pas souffert. Une velléité de ce genre avait eu les pires résultats : un congé immédiat, sous les ricanements hostiles des palefreniers et des marmitons. Elleavait dû pleurer, promettre toute docilité dans l'a venir, et respecter sa promesse. En foi de quoi, elle n'eût osé, même aux moments les plus fiévreux, encourager le vieillard autrement qu'à la troisième personne.
— Hé donc que monsié lé comte est en bonne santé, aujourd'hui !
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— Grii^*? à V0115, mon tînfantj qot commencez {t ne plus rien ignorer de ma complexion, et qui savez me prendre comme il faut...
— Et le temps doux, doncqué ! Monsié le vicomte est déjà sur la terrasse.
— Comment, le bouffi est hors de ses toiles !...
— Hé que oui ! Monsié le vicomte admire lés nuages. 11 attend monsié le comte pour déjeuner..,
— J'y vais !
— Monsié le comte veut me laisser, que je me ragrafe ?...
— Non pas. Le bouffi patientera quelques instants...
Gascogne se prêta de son mieux aux fantaisies de son maître, en riant de tout son saoul, ce qu'il aimait, et ce qui correspondait à la sincérité de la fille égayée fort par les émois de Tamant. D'un doigt diligent, elle grattait le crâne rose qui transparaissait à travers la mince chevelure blanche. Puis, ravie de ce spectacle comique, elle embrassait franchement cette noble figure cramoisie toute rasée, ces pauvres yeux anxieux entre les paupières fines et fripées. Il lui semblait qu'elle serrait contre sa gorge le dindon de la basse-cour, le dindon Théodore, devenu géant au gré de quelque magicien, et qui la becquetait. Cette illusion la maintenait en liesse. Elle se trémoussait, tandis que son rire vulgaire effarouchait les merles sous les voûtes superposées des feuillages.
Fier de soi, le comte de Satry la quitta pour rejoindre son fils, qui fumait, sur la terrasse, une
LES LfONs m
pipe d'<Iciime roussie. Après la poignée de main et le bonjoui^ ils s'assirenl iace à face, s oiïrirent le sucre» les tartines. Le valet apporta les ornifs à \'d coq oc sous une serviette Lrùlaute.
Le pays de Pontis s'étalait immensément, damier de moissons mûrissantes, avec ses bouquets de bois entourant les hameaux, ses saules étronçonnés le long de la Bruse, ses étangs qui luisaient, puisoirs, au milieu des prairies chargées de bétail épars, et, au loin, la lisière de la forêt bleuâtre, écrasée par le poids des nuages gris et ventrus. Cela se développait à Tinfini, par delà le marbre de la balustrade qui dominait, du haut de la falaise argileuse, tout Tespace regardé par la face rectiligne et blanche du château, entre ses charmilles roides. Du Bas-Satry montaient les cris d'enfants à la porte de l'école, ceux d'un charretier poussant ses bêtes. Le vicomte ôta sa pipe :
— Randon et Clermaux ont versé cent soixante mille pour la minoterie qui est à cheval sur les deux communes de Blainville et de Saint-Leu- Grouchy. C'est versé... Voulez-vous que nous fassions quarante mille, nous ?
— Ils ont versé ?
— Mais oui. J'avais bien compris qu'ils décidaient cela le soir des lions. Je les voyais venir, depuis assez longtemps. Quand je vous le disais i Il ne fallait qu'une circonstance.
— Mais oui : les lions ; autre chose... Randon s'est remué, ce soir-là !..
— Tu veux encore gagner de l'argent. La dompteuse te coûte cher ?
— Elle ne m'a pas demandé un sou ; mais son factotum syrien me prie d'acquitter la facture de Renaudeau pour la construction et la location du cirque. Sans quoi elle devra partir, bien qu'elle fasse recette. . . Cela n'a pas de rapport avec la question des quarante mille. Vous comprenez l'avantage, mon père ? Tous nos blés seront, pendant quelques années au moins, traités pour l'exportation, puis expédiés gratuitement ; et nous demeurons propriétaires au cinquième d'une usine, que le Syndicat de la minoterie française voudra nous acheter avant dix-huit mois. Or, rien que leminotage de nos blés vaut quarante mille.
— A première vue ce n'est pas tout à fait sot. Je te l'ai déjà dit.
— Voici le mieux. Si nous figurons ainsi dans l'acte de société, le commandant Marigny demandera cinquante actions de mille francs. Moyennant quoi Crescent s'engage à dresser dans l'usine une machinerie qu'il se procurera, dès cette heure, en Allemagne, près de Brème, à cause d'une faillite imminente. Installée convenablement à Blainvillc ou à Saint-Lcn-Grouchy, rajustée, huilée, polie, elle paraîtra valoir, pour tous les experts français, deux ou trois cents mille francs que le Syndicat sera forcé de nous compter, s'il achète... Qu'en dites-vous, mon père ?
— Ça, c'est intelligent... Et que demande M. Crescent pour sa part ?
— ^ Vingt cinq mille en actions d'apport libérées, bien entendu*
— On lui donnera quinze mille ; et il sera content»
— C'est lui qui a l'idée !
— L'idée^ ea ne vaut janinis que le vinj^lième du capital, Crois-moi !
Et le comte ramena sur ses jambes les pans de sa bure anglaise. Tous les deux se rirent amicalement. Le fils ralluma sa pipe. Le père cassa le second œuf sur un verre à Bordeaux, l'y vida, saupoudra de sel et de' poivre, battit avec la fourchette de vermeil, goba d'un trait, puis s'essuya les lèvres.
— Voilà qui vous raffermit. J'avais les reins rompus.
— Prenez garde, vous chatouillez trop Gascogne î... Ça ne vous vaut rien, mon vieux !
— Penh ! Pour me remonter, il suffit de trois œufs crus et d'un verre de vrai Bordeaux.
— Ne vous remontez pas trop ! ... A votre âge ! . . .
— De quoi te plains-tu, bouffi ? Tu hériteras plus tôt.
— Je me trouve bien comme ça... Vous savez, ça m'embêterait joliment de ne plus être à deux, de ne plus vous voir chatouiller Gascogne, et siroter votre Bordeaux. Vous êtes un chic vieux, vous savez, mon père ?
— Tu le penses ?
Olivier de Satry regarda Témotion sincère mouiller les petits yeux vifs de son fils dans le
masque hâlé, par-dessus le nez à Tévent et la moustache d'épagneul. Quoi qu'il fît pour contenir ses mouvements de sympathie, le vicomte ne put étoutïer le bruit d'un reniûement insolite. Le comte fut profondément secoué, encore que cette scène de tendresse brève se renouvelât deux ou trois fois par semaine. La grande affection leur était née depuis la mort de la comtesse grondeuse, avare, et qui, se plaignant de l'un à l'autre, les avait convaincus ensemble de leur double indignité. Après son trépas, ils s'étaient connus, passé leur méfiance, ainsi que deux frères à Tâme pareille, également imbue d'un scepticisme débonnaire et indulgent pour leurs vices, pour ceux d'autrui, également férue d'action, également éprise de la vie au grand air, hormis les quatre mois de noce et de relations, l'hiver, à Paris, à Monte-Carlo.
— Oui, vous êtes un chic vieux ! Si vous ne vous promeniez pas en bottines trouées !...
— Je suis si bien dedans. C'est doux !
— Si vous n'obligiez pas tous les domestiques à négliger Técurie, le chenil et les remises pour planter vos choux du matin au soir...
— Ils n'ont rien à faire...
— Enfin... Vous ôtes un chic vieux tout de môme !
— A la bonne heure !
Ils se serrèrent frénétiquement les mains pardessus les tasses et les verres du plateau. Troublé lui-même, le comte gloussait, se congestionnait :
— Alors Lu es sûr que nous aurons un cînqui^me de la propriété pour quarante mille ? ,. Ils seront ^ssci bètcs pour les donner ? Uîintlon apporte les bâlimeiUs de la minoterie, Tuisine et l'ancien oui i liage!
— Pour que les de Salry leur fa&seni rhonnrnr fie souscrire, ils accepteront tout. Comptez snimoi.
— Nos quarante mille nous rapporteraient cent mille, à supposer que le Syndicat des minotiers veuille débourser cinq cent mille pour acquérir les baraques et leurs rouages?
— Et même plus, si Crescent n'a pas menti, s'il amène les machines de Brème contre les cinquante mille du commandant.
— Et lui, le commandant, qu'est-ce qu'on Ini donne ?
— Cinq pour cent d'intérêt, et dix actions libérées.
— 11 ne sera pas propriétaire ?
— Non. On lui remboursera soixante mille francs si la vente a lieu. Autrement il touchera cinq pour cent d'intérêt, et dix pour cent sur les bénéfices.
— C'est un nigaud ?
— Non... mais enfin... il ne sait pas ! Il se laisse faire. Il tremble qu'on l'évincé s'il ne consent pas.
— Oui... Je comprends... Eh bien, faisons les quarante mille. Toi, vingt. Moi, vingt!...
— Bon, n'oubliez pas qu'il faut verser tout do suite. Vous n'aimez pas trop ça.
ISG LES LIONS
— .1' v^'rsoiNM ilfw qni" K' r<>maiandanl; an m versé. Les machines allemandes me semblent essentielles pour éblouir le Syndicat. Sans elles l'affaire ne sera qu'une pauvre affaire. Décide-le.
— Je vais rendre visite à Tabbé Folignon. Il a beaucoup d'influence sur M""^ Marigny. C'est elle qui tient les clefs de l'armoire. J'espère que vous n'avez pas envoyé mon chauffeur arroser les massifs.
— Il doit avoir fini, en tout cas !
— Nom des noms !... Il va me demander son compte!.. Il me l'a juré!.. 11 ne veut pas jouer au jardinage!.. Je vous avais supplié, cependant, mon père, de lui fiche la paix, à lui seul !
Le vicomte se leva brusquement, fourra dans sa poche la gaine à tabac.
— Calme-toi. bouffi, c'est une^blague... Je ne lui ai rien dit à ton pétroleur !...
— Vrai ?
— Vrai... Cent mille francs, ça nous permettrait enfin de réparer le donjon !
Bras dessus, bras dessous, ils rentrèrent au château, car les premières gouttes tachaient les cailloux.
Les hautes fenêtres de la galerie centrale, lambrissée, en chêne, ouvraient, au nord, sur la cour d'honneur. Là s'élevait la tour du xiv^ siècle, noirâtre, fendue en zig zag, depuis la poivrière du. toit jusqu'aux lucarnes du milieu. Brunis par les averses, plusieurs étais, un court échafaudage, soutenaient mal ce dernier débris de l'antique
encointe qui dcH'endaîl, le lieu vers Tépoque des Armagnacs. La manie jardinière du comte avait obtenu que du lierre et des plantes grimpassent aux bois de soutènement. Cela perpétuait une telle humidité sur les poutres et les mâts conjoints par des. ferrures que l'assemblage pourrissait et se rouillait chaque hiver. Au printemps il fallait, sur les avis de l'architecte, remplacer une pai'tie de la structure provisoire, que bientôt rongeaient et gâtaient de nouveau les humeurs végétales.
Le vicomte réitéra de telles observations. Son père lui coupa la parole en sifflant un air de cor, puis fut choisir, dans la bibliothèque, un livre de botanique, un atlas d'architecture. Il les étala sur la table de la Régence flanquée d'un cartonnier à pendule, chef-d'œuvre d'un ébéniste érudit. Au reste, cette salle tout entière fut reconstituée, selon des modèles authentiques, par quelques artistes de renom. D'après certains fragments de boiserie retrouvés contre les murs, sous les papiers à fleurs dorées du second Empire, ils avaient rétabli tous les cintres et toutes les moulures inventées par les contemporains de Grescent et de Riesener pour les aïeux d'Olivier, peut-être pour le gentilhomme dont la cuirasse s'augmentait, vers les épaules, d'une ruche en cuir rouge, et dont la chevelure à frimas corrigeait la maigreur d'une figure osseuse, digne et résignée, parmi les ombres d'un cadre massif. Ce pastel de La Tour s'incrustait, avec six autres, dans les lambris de chône ciré, travaillé selon les courbes
chère? nux foi'mîers ^ént^i'cUix, el appliqué au ton j' de rayons qui contenaient sept mille volumes en habit de veau fauve aux armes de Satry. Les livres modernes aussi bien que ceux du siècle encyclopédiste portaient cet uniforme solennel. Enorme, vernie aux couleurs bleues des océans, aux couleurs blanches des Alpes neigeuses, aux couleurs vertes des régions foresliè;*es, aux coukurs rouges des frontières et des villes, la sphère comprenait toutes les notions récentes de la géographie africaine, australienne et asiatique, mais fixées selon les signes de l'ancien temps. Douze albums de maroquin vert estampés d'armoiries renfermaient deux mille photographies environ de tableaux, monuments, personnages et sites curieux, mais tirées en nuances de sanguine et collées sur des marges de papier ancien. Ces collections s'étalaient sur quatre tables immenses supportées par des télamons de cuivre dont quelque Goulhière avait fourni les cires, autrefois.
Le vicomte examinait avec plaisir ces apparences du mondC; quand il ne consultait pas un manuel d'économie agricole et industrielle, quand il ne s'étendait pas dans la profondeur d'un sofa pour y sommeiller en méditant les digressions que lui suggérait le livre entr'ouvert. Alors il combinait des affaires. Sa logique de bachelier es sciences préparé, jadis pour Saint-Cyr, Fassurait que la noblesse avait perdu tout prestige réel, même auprès des tailleurs et des orfèvres. Ce prestige se pouvait reconquérir seulement avec Tunique
force évidenio: celle de TArjcc^nt. Il eslimaîL pu6r\] dt^ eicr celle évidence et siirloul de récrioiincr contre elle. Au Ut ni récriminer contre la cunicule et les éclipses^ La noblesse devait obtenir cette force si elle prétendait encore à la domination. Lieutenant, il avait vu, dix années, les fils d'industriels régner sur l'escadron, au mess des officiers, de toutes façons, même par les belles manières si vite acquises aujourd'hui dans les milieux financiers. Le plus élégant, le plus discret, le plus délicat en ses politesses avait été, à Saumur, l'héritier d'un colporteur qui longtemps avait vendu, sur le seuil des fermes, les rubans et les mouchoirs de la balle bouclée contre son dos, avant de se voir patron d'une échoppe, puis d'un magasin de nouveautés célèbre. Le vicomte de Satry ne se rappelait guère sans humiliation qu'il avait dû, pour se dégrossir, prendre exemple sur ce garçon-là, d'ailleurs charmant, lettré, simple, loyal, très prince. Du jour au lendemain, la fortune donne, même à beaucoup de ses élus, la distinction sobre et sûre que s'assimilent difficilement les hoirs de vieilles races héraldiques.
A la suite d'explorations téméraires au lac Tchad, qui lui valurent la croix et des grades, cet Arthur Dupont, démissionnaire, exploite à présent toute une région du Congo. Administrateur d'une compagnie coloniale, il cultive la liane du caoutchouc sur de vastes espaces, bâtit des villages autour de ses comptoirs, jette des ponts sur les rivières dont il rectifie le cours, soigne et atténue
les maux endémiques des nègres, leur apprend la science du maraîcher, de Téleveur, de Thygiéniste et de Tédile. A cet Arthur Dupont, le vicomte pense très fréquemment. Il suit, dans les journaux, le va-et-vient, entre Bordeaux et Dakar, des navires qui portent leur correspondance régulière et copieuse. Il accepte que le civilisateur le traite en disciple, le charge de mille besognes, de cent achats, et lui confie des missions auprès de certains personnages. Afin de consolider, par des raisons matérielles, cette liaison, le vicomte possède cent des actions émises par la Compagnie Coloniale du Centre Africain, la C. C. C. A. Souvent, il a besoin de revoir le' portrait de son héros. Il laisse là son père pour escalader brusquement Tescalier monumental, parcourir au plus vite le grand corridor clair, pousser la porte de son appartement vide, que parent à peine un antique fauteuil à oreillettes, un secrétaire à cylindre, deux chaises rococo, une panoplie de mousquets à fourches, de colichemardes damasquinées, de pistolets à mèches, et de lourds éperons.
Contre le mur gris, Arthur Dupont règne, large photographie bleuâtre. Drapé dans un manteau de spahi, monté sur sa jument arabe, coiffé du casque blanc, il semble deviner un mystère de l'espace. Sa face imberbe, sous les sourcils touffus et crispés, scrute. C'est le type éternel du conquérant que ce costume imprécis apparente aux croisées aussi bien qu'aux ligueurs, dans le vieux cadre de frêne timbré d'un écusson... S'il écrit, s'il Ut
OU s'il fume, Bertrand de Satry ne peuL lever les yeux que vers son modèle, relié te d'ailleurs co la glace du trumeau verdi qui surmonte la cheminée aux deux colonel té s de n[iarf>re noir. C'est un désir extrême d'atteindre le mois où Dupont viendra passer au château deux semaines de loisir. Jamais le vicçmte n'espéra tant la présence môme d'une maîtresse.
Et voilà qu'il se reproche de rêver trop, malgré la défense de l'ami. Rapide, il se précipite dans le cabinet de toilette, sonne, ordonne, s'habille, gourmande le valet, insulte le chauffeur par téléphone, descend, se loge dans la carapace de l'automobile, s'enveloppe de son caoutchouc. A la pluie fine il s'oppose, enlevé par la vitesse grondante de l'appareil. Les arbres s'enfuient à droite et à gauche de la route mouillée. Le damier jaune et vert des champs se déroule, plat ou montueux, borné par les bois vaporeux des lointaines collines. Pontis bleuâtre surgit des bocages cernant les fermes, le faubourg, les fabriques. La rue s'ouvre, présente l'affiche des lions vernis par l'averse, pimpants, reluisants, frais, sur les murs salis, sur lés palissades souillées. Arthur Dupont en a tué de véritables et de rugissants, au Transvaal, jadis. c( 11 a détruit la force des lions, lui », pense le vicomte; et il saute de voiture, devant la maisonnette en briques de l'abbé Folignon.
Presque aveugle, la gouvernante sexagénaire place une main rugueuse sur Toeil droit pour renforcer la puissance de l'œil gauche, et reconnaître le visiteur. Ensuite elle prolonge une belle révérence, cache, d'un coin de tablier, la tache d'huile qu'elle fit au milieu, salue, introduit dans le petit salon. Les six chaises de noyer et de reps, le guéridon noir supportant la lampe de faïence, l'étagère en palissandre bourrée de livres tristes, la statue de la sainte Vierge sous globe au milieu de la cheminée qui reçoit le tuyau du pocMe en fonte, les losanges coupés dans une moquette hors d'usage, la tapisserie marron à fleurs noires, les rideaux de guipure roide, toutes ces humbles choses sont familières au vicomte, comme .les trois lithographies suspendues : la Foi, TEspérance et la Charité.
Celle-ci lui fournit Texorde nécessaire. Il prépare un billet de cinquante francs. L'abbé entre et lui serre gaiement les mains...
— J'ai gagné au cercle hier, monsieur Folignon... J'ai prélevé la part des pauvres gens.
Voici.*- Eh Lion, ya-t-il toujours autant de luiâcn:^ à Poniîs-?
L'abbé remercie en déplorant la détresse des humbles. Il passe la main sur ses cheveux gris et cache, sous la soutane, ses gros souliers boueux en s'asseyant.
— Iln'y apas... propose le vicomte... assez d'industries dans la région. Le peuple ici manque de travail et de salaires rémunérateurs. Encourager rindustrie, c'est abolir le paupérisme.
Sur ce thème il développe un discours insidieux, puis conclut :
' — Vous devriez, monsieur l'abbé, certainement user de votre influence pour que les familles chrétiennes concourent, selon leurs moyens, à la création de nouvelles entreprises.
— Comment cela ?
— Vous avez entendu parler de la minoterie de Blainville, de Sainl-Leu-Grouchy, par exemple. Eh bien, voilà une usine qui peut employer, nourrir cinq cents, six cents, mille ouvriers! Il suffit qu'on lui rende la vie...
Et le vicomte expose le plan à grands traits souples, dans une sorte de langage bref et saccadé, propre à stupéfier les gens par le net, le réel, le manque d'emphase et d'arguties.
— Mon père et moi, nous mettons quarante mille; Randon, le notaire, quatre-vingt mille; Clermaux, l'avoué, quatre-vingt mille. Il faut encore cinquante mille pour acheter un outillage allemand. Et Taff'aire devient magnifique. Les
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ciufuiantiî mîllrv, If commandanL Marigny les vorseni sans don le. Sa femme pourtant doit hésiter : et il faut les deux signatures... D'elle, en somme, il dépend que mille familles d'ouvriers, cet hiver, soient, ou non, à Tabri du besoin... Ça fait une moyenne de trois h cinq mille personnes qu'on peut sauver. Et combien en sauvez-vous par an, d'habitude;?
— Oh, sauver!... douta le prêtre en levant au ciel ses mains d'imploration...
— L'assistance publique et privée sont encore à l'état embryonnaire... conclut Bertrand de Satry.
Et il ne cessa plus d'ébaubir son interlocuteur en lui soumettant des théories économiques, des utopies, un rapide examen de la charité dans les Iles britanniques, en Allemagne, au pays des Yankees, comme s'il n'attachait pas d'autre importance au concours de M""^ Marigny. Ainsi pensait-il détourner les soupçons de recclésiastique, pour peu qu'il en eût.
L'abbé Folignon en avait. Ce petit homme hardi, bedonnant, haut en couleur, et qui ressemblait tant à feu sa mère, ne lui semblait pas un fervent de la philanthropie. Plus que Taltruisme, l'intérêt probablement le devait conduire. C'eût été de la sottise que d'aider, sans défiance, aux spéculations de ce gentilhomme. La bonne M'"*' Marigny audacieuse eût pu, dans la suite, pâtir de l'aventure. L'abbé Folignon raisonnait ainsi pendant les démonstrations adroites de son visiteur. Même il s'offensa de ce qu'on le pût crcîire enclin
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h s^eatremettre^ soit par bÊtisc, soi! piU* astuce. PouHanl les comtes de Satry n'éUiciiL pns des gens dalTaires. Le pon^ vl le fils uvîHL'iit raiinge trop d'argent à Paris et ailleurs, dans les plîjiisirs, pour qu'on les pût taxer de calcul. Et nobles, ils Tétaient, tant par leur nom, leur train de vie et leurs manières, qu<3 par le souci de faire valoir le domaine héréditaire en éduquant leurs voisins cultivateurs. Il était constant qu'afin de propager la science agronomique dans tout leur ancien fief, ils dépensaient beaucoup. N'avaient-ils pas fondé une sorte de haras où ils entretenaient des étalons et des taureaux de prix, plusieurs béliers lauréats de concours anglais. Gela ne rapportait rien, coûtait gros. Les de Satry essayaient tous les engrais chimiques à leurs risques et périls, dans des terres soumises au contrôle du public, ce que le vicomte rappelait au cours de la conversation, comme par hasard, et simplement potir appuyer d'exemples proches les thèmes de son discours. L'abbé fit le départ entre ses -soupçons gratuits et ces bienfaits connus. Que les de Satry s'engageassent pour quarante mille seulement, dans une affaire de deux à trois cent mille, cela prouvait aussi la part restreinte de leur intérêt propre. Après tout, il était possible qu'ils eussent considéré le point de vue philanthropique, avant de signer sur la liste des commanditaires. C'étaient le notaire et l'avoué qui s'attribuaient Timportance par le chiffre de la participation et par le soin obligatoire de choisir un homme de paille ;
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car M. Blamliii iMnil U^ roprest^nfant d© leurs CtijHtaux, à ce qu'assurait le vicomte.
Quand il se leva sans avoir reparlé directement de M"® Marigny ni des cinquante mille francs, ni deTinfluence dévolue au directeur des consciences, Tabbé Folignon ne démêlait plus le bien du mal en cette histoire. Peut-ôtre, au reste, Bertrand de Satry avait-il dit cela sans intention très précise, par simple bavardage. Le prêtre admettait cette version, lorsqu'il eut refermé la porte de sa maisonnette humide, lorsque l'automobile fut repartie en barrissant sous la pluie tenace. Le chapelet qu'il trouva dans sa poche lui fut un secours. Il se prit à réciter une dizaine, en arpentant Tétroit et long corridor, peint en vert à la détrempe et, marbré de grandes taches sombres. Ensuite, il lut son bréviaire jusqu'à l'instant tardif de Tangélus. Ses prières ne l'absorbaient pas iflfmiment. Il croyait à peine en leur efficacité propitiatoire. Par scrupule, il n'en omettait rien, puisqu'il avait promis, recevant la tonsure, d'observer toutes les règles de la liturgie; mais il ne s'exallait guère à murmurer les mots d'amour sacré. PaiTois il s'amusait à des transpositions subtiles. Toutes les litanies adressées à la Vierge et à Jésus, il les comprenait comme s'adressant à la totalité des femmes et des hommes, aux souffrances universelles résumées dans ces deux noms. Si la bassesse et l'ignominie des gens l'attristaient beaucoup, la dévotion aux devoirs qui subsiste chez la plupart des familles médiocres le décon-
cerUiîl dtivanlage. Il admirait It^ d(? vouement d'un iMarcscIot, d'im Di?larue, d*nn capitaine Ilautîl, le sacrifice qu'ils acceplaient de tonte indc^pendance, de lout rep(3S5 de louiez joies, pour aji;i'i^nionler les existences bontenses d'une Mathilde iluresclot et d'une Christine Debrue, la vie ridicule de ces demoiselles Hautit, acaritllres et lamentables.
Tant de vertus humbles, invincibles chez ces bons citoyens méconnus le réconciliaient avec le genre humain. A faire, dans Pontis, le bilan de ces héroïsmes, à questionner les autres confesseurs, il s'assurait, chaque jour, de trésors infinis et suaves cachés dans les âmes. Que de pauvres épouses peinaient, de l'aube à la nuit, pour entretenir leurs petits ménages, tour à tour blanchisseuses, ravaudeuses, cuisinières, nourrices, jardinières, marchandes, frotteuses, institutrices ; et sans même avoir la foi en une récompense céleste, en une punition infernale. La religion désertait Tesprit des gens. Ils agissaient maintenant pour le seul amour du Bien, sans l'aiguillon de la terreur, sans Tespoir d'une glorieuse béatitude. Etait-ce plus grand que l'ancienne vertu calculant avec la justice de Dieu ?
Ainsi réfléchissait-il, durant son repas d'œufs à la coque, de pommes de terre en purée, de fromage, de beurre, de fraises et de lait, présents de vieilles paysannes pieuses, encore eft'rayées, elles, par l'approche de l'enfer, et qui tâchaient d'obtenir, grâce à ces présents, les oraisons rédemptrices du prêtre. Ce qu'il octroyait d'ailleurs.
invoquant la misr^ricorde sublime en laveur de Y*?roniqne Ilarduîn, si percluse de rhumatismes; d'Adèle Briquet, endolorie aux reins et pliée en deux par le temps ; de Joséphine Lerouge, agitée pîirle tremblement sénile ; de Placide Dufresne, désespérée par les crimes de son mari, qui vieillit en prison.
L'abbé songe aux tortures de ces pitoyables êtres courbés sur la glèbe depuis Tenfance, réjouis' à peine parle beau temps, quelques écus gagnés, une chanson comique, les gambades d'un chevreau, la drôlerie de jeunes canards, Templette d'une armoire à glace, el, jadis, par les trémoussements du bal champêtre, ou les spectacles cruels de la foire. Mais lui-même fut-il plus heureux? Celles qu'il a tenues dans ses bras pantelantes, éplorées, tandis que le remords détournait sa pensée de son bonheur, ne lui furent que des causes de honte devant soi. Elles le convainquirent de sa faiblesse, qui s'était crue trop affermie par la loyauté du caractère et la volonté de convertir les pécheurs. Lui-même n'a connu de félicité véritable que sous le soleil des beaux jours, un livre à la main, par la campagne fraîche et matinale, lorsqu'il sentait Dieu dans le mouvement des oiseaux, le frémissement des feuilles et le gazouillement des ruisselets.
Mais aujourd'hui quelle tristesse dans cette petite salle lépreuse! La fenêtre brouillée de pluie reste close sur les odeurs sûres des poussières incorporées aux rideaux. Les mouches ont sali la
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suspehâbn de fonlc dorée. Quelques-unes ont trouvé teur fin dans le pétrole (jui s ni aie sur le récipient de la lampe. La servante est si âgée qu'elle remarque mal ces tares. Cependant il y a, sur la table, une serviette bien propre pour le couteau à manclie de corne. Tassiette craquelée » la fourchelte d argent épointée^ le verre bleu el lalcarazas rose. Pourquoi marguerites et bleuets se fanent-ils si vite dans les vases debout sur le bahut que chargent aussi Thuilier, la cafetière et le flacon d'eau-de-vie de marc ?
L'abbé ne croque pas le sucre arrosé de cet alcool sans invoquer l'évangéliste du même nom. Gomme le marc est le résidu des raisins pressés, fertiles en vins généreux, mais capable de donner encore une liqueur plus forte quand on le distille, ainsi -^ le saint compagnon de Pierre, le fondateur de l'église d'Alexandrie, suggère toujours, par les paraboles et les récits consignés dans son œuvre, des vérités plus essentielles. Son esprit détient la puissance que symbolise le lion couché à son flanc, et qui valut tant de gloire à Tactivité valeureuse de Venise.
Alexandrie, Venise, la suprême intelligence du christianisme philosophique, et la suprême intelligence de l'aristocratie élue pour son savoir, sa vaillance, ses mérites positifs. La meilleure aristocratie de l'histoire. Sur ce thème Tabbé s'attarde à méditer, en contemplant la photographie du saint Marc que le Titien dessina pour la mosaïque de Venise, et que M""' Marigny
rapporta, tout encadrée, de la ville aux gondoles.
Puisqu'il fut martyrisé en l'honneur du dieu Serapis par les Egyptiens, le propagateur de la parole donne constamment l'exemple du génie courageux : courage du novateur qui, dans les évangiles, sut fixer tant de leçons sociales hardies, funestes à Tégoïsme des maîtres; et courage du confesseur qui sut mourir plutôt que de renier sa belle certitude. C'est le symbole du lion, du lion ailé, du lion mystique autrement significatif que ceux coloriés sur l'affiche rutilante du cirque, au coin de la rue.
Grâce à la saveur de Talcool sucré, le prêtre fortifie sa vigueur morale. 11 se.réjouit un peu de la sensation chaude en lui. Il pense que la pluie cessera, que le soleil va briller, qu'il pourra fuir cette affreuse petite maisonnette, et se promener dans l'odeur rafraîchie des bois, sur les rives de la Bruse. Et il n'aura nullement à craindre le martyre de saint Marc. Au plus, un ivrogne le qualifiera-t-il de « ratichon », voir de « flamidien », au passage dans le quartier pauvre. L'abbé supportera l'insulte, comme toujours, en serrant les poings cachés dans les poches de sa soutane. Ne serait-ce pas un avertissement du ciel, un signe, que cette foule de lions apparus sur les murailles de Pontis ? Saint Marc envoie peut-être à son fidèle le secours apostolique en lui montrant partout le symbole puissant du lion.
La sonnette' a grelotté dans le fond du corridor.
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L'abbé Folignon réprime une griiiiacc d*ïmpalieeee. C'est le jour do la t^i^tiaine où les âmes troublées viennent dire leurs mallieurs. Au confessionnal, elles s'humilient devant le légat de Dieu, et solennellement effrayées par le courroux des anges. Ici, c'est à Tami paternel qu'elles s'adressent, à celui qui connaît leurs grosses détresses, leurs minimes joies, à celui qui doit savoir aider sur la route ardue. Le samedi, Tabbé Folignon reçoit les ouailles timides et confiantes ; il les instruit, les guide.
A regret iLabandonne son fauteuil de paille.
Debout, il évoque encore l'évangéliste tel qu'un grand vieillard au front chauve et aux muscles d'athlèle, écrivant sur un livre dont les fermoirs d'or sont dégrafés, et dont pendillent les sinets de pourpre; cependant les édifices larges à la base, étroits du faîte, dégorgent une foule de gens actifs, bruns, coiffés de capuces, vêtus de tuniques courtes et roides ; les uns brandissent des piques, d'autres caressent leurs cithares ; des filles frêles agitent des sistres autour du bœuf blanc, doré sur les cornes ; un épervier plane au-dessus d'une terrasse où des femmes, enveloppées d'épaisses chevelures bleuâtres et sanglées en d'étroites robes, balancent les panaches de leurs chasse-mouches, dans une lumière vermeille ; mais le saint rédige toujours la révélation sans rien entendre des musiques, sans rien voir des païennes ni de leurs beautés, tant son rêve de conquête spirituelle remporte sur les satisfactions du sens, tant
la force de son rêve annihile les apparences du monde...
L'abbé traverse le corridor, gagne la pièce voisine du salon. Sa génuflexion salue le christ en plâtre bronzé sur la croix de sapin ; il s'installe à la table noircie, range les papiers, dans le sous-main de moleskine ; il rebouche l'encrier. On sonne encore, puis de nouveau. 11 écoute chuchoter sa vieille bonne et les visiteuses. Chose surprenante : plusieurs arrivent coup sur coup. C'est d'abord M"^ Eugénie Hautit qui entre, voilée de dentelles à ramages sous le chapeau mouillé. Elle s'incline, s'assied, muette, sur le fauteuil d'acajou et de crin.
— Eh bien, mademoiselle, comment va le capitaine ? Toujours solide ? Tant mieux. Et vos sœurs ? Et M"^ votre tante ?
Il cherche à réconforter la calamiteuse personne dont il a su les déceptions au confessionnal. Elle renonce au mariage. Elle voudrait prendre le voile. Sans dot, la recevra-t-on dans un couvent de religieuses distinguées ? Ou lui faudra-t-il, converse, accomplir toutes les besognes d'une pauvre servante? Elle se résigne d'avance à tout. Religieuse, elle attirera du moins sur elle le respect des pieuses gens. Elle refuse de vivre dans le siècle, laide et pauvre, comme ses sœurs, objets * de mépris et de risée pour les méchants innombrables. Le Seigneur ne voudra-t-il pas d'une nouvelle servante au nombre de ses carmélites, de celles que Ton cloître à jamais!
— A jamais !.., repèle 4-el le j dans un sanglol de désespoir;
— Voyons, madonioiselleî,.. Qutîllc idée!,,.
Calmez-Yous. Pourquoi vouloir abandonner les vôtres, qui vous aiment, qui s'ingénient à vous rendre la vie douce? Parce qu'uU projet de maliage s'es t e iïondrd . . , A h ! ma ji an v r e enta ni.., t] t que dis-je : effondré!,.. Compromis, tout au plus. Compromis î M. Philippe Cosson est à coup sûr un excellent homme ; pourtant la fille du capitaine Hautit peut prétendre à mieux... Mais si... Mais si... Comment? Vous voulez demain entrer en religion ; là... comme ça... Vous voulez vous jeter à Dieu, comme on se jette à Peau... Mais Dieu n'est pas un pis-aller, mon enfant!..
Voyons... Réfléchissez... C'est presque un blasphème que votre désir... Oui..': je conçois... Vous vous sentez faible, sans grandes chances de triompher, parce que le Malin vous a refusé certaines des grâces qu'il accorde à celles qu'il damne : cette beauté périssable, l'avantage d'un moment... Et quel avantage ! Vous ignorez bien des choses, mademoiselle. Que de ménages sont malheureux. Que d'amours sont trahies !.., Autant dire que Pamour et la douleur sont les deux figures de la même passion. Croyez-moi... Vous ne perdez rien, ou peu de chose;... à supposer que vous ayez perdu... Ne pleurez pas... Ecoutez-moi... Je ne vous dis pas que la sainte quiétude d'un couvent vous restera toujours interdite... Non. .>rais les portes de l'asile sacré ne s'ouvriront de-
vant vous que si votre piété, votre dévotion sincères, votre science de la religion, de ses lois et de ses mystères vous désignent, un jour, pour prendre rang parmi les élues. Il faut apprendre Dieu, si Ton entend le servir. Que savez-vous de Dieu?... Rien... Avouez-le... Rien ou presque... Je suis certain que vous avez oublié même tout votre catéchisme... Si je vous posais quelques questions sur Thistoire sainte, pourriez-vous y répondre sans hésitation?... Voulez-vous essayer. Non, n'est-ce pas?... Alors?.,. Vous souffrez, dites-vous, de votre médiocrité, de la gêne. Le luxe vous fait défaut. Venez dans la cathédrale, vous y trouverez ce luxe même, une architecture de palais, un banc d'oeuvre sculpté que les étrangers viennent voir du bout du monde, deux tableaux : la Madeleine de Rubens et le Gédéon do Delacroix, qu'une municipalité d'Amérique voulut nous acheter cinquante mille dollars, pour son musée. Admirez le rétable du xvii® siècle et le trésor de la sacristie. Les ciboires, les calices, les crosses abbatiales furent données à Pontis par le cardinal de Rohan. Ce sont les plus riches, les plus purs exemples de l'orfèvrerie Louis XVI... Vivez à l'église, vous vivrez dans ce luxe même que vous enviez... Et, tenez. M"® Marigny, M'"'' Demangeot, d'autres personnes de la meilleure société, ont bien voulu relever l'œuvre de la Sainte Chasuble à laquelle la comtesse de Satry consacra tant de soins... Voulez-vous participer à cette œuvre?
LES LrOMS MS
Ces dames entretiennent et réparent les étoles, les chasubles, les dalmaliqiios, les rocliiUs de notre cathédrale. Elles se réunissent trois fois la *if*maine, le malin, pour soigner ces broderies de leurs propres mains, et diriger les ouvrières s^pécialistés qui s occupent des lâches trop délicates. Elles veillent aussi ou )jon état de^ olijels précie.ux dans noire Irésor. Je suis sûr qu'elles seront enchantées de vous accueillir. Il leur faut une seeréiaire. Voilà des fonctions qui vous siéraient,. Mais oui... Ne vous désolez pas. Dieu ne déteste rien tant que le désespoir. Oserez-vous encore attrister, par le spectacle de vos souffrances, un père qui se dévoue parfaitement à ses filles, qui prodigue les derniers instants de sa vie à d'humbles labeurs exténuants pour qu'elles soient exemptes elles-mêmes de toute besogne... Songez au sacrifice de ce père admirable que la Providence accable ici-bas, pour le faire trôner plus glorieusement au ciel. Et séchez vos larmes. Offrez à la sainte Vierge votre faiblesse, votre chagrin. Elle est la grande consolatrice des Affligés. Elle est ellemême la faiblesse, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, celle qui reçut dans ses bras le corps tout sanglant du Fils crucifié. Pleurez sur ses maux; et les vôtres s'amoindriront, mademoiselle. Mettezvous en état de grâce, afin de lui ressembler mieux. Approchez-vous, dimanche, de la Sainte- Table, pour recevoir, comme Elle, le corps de Jésus, et l'adorer... A dimanche, mademoiselle Uautit... Je vais parler de vous aujourd'hui même
à M"^ Marigny... Au revoir, mademoiselle... Au revoir... Rappelez-moi au souvenir du capitaine Hautit.
L'abbé Folignon referma la porte de sa maisonnette. Le chagrin de cette laide enfant lui valut de Tangoisse. Il ne put s'abstenir de la plaindre en écoutant la boulangère lui demander un avis sur le pensionnat où il convenait de faire instruire sa cadette, et sur la possibilité d'obtenir, chez les Ursulines, un rabais que n'avait pu lui consentir l'économe d'un lycée de jeunes filles, à Paris. Ensuite Ravenaud, le conseiller municipal, proposa de remplacer les solives pourries du clocher, presque gratis, si l'abbé Folignon déterminait les commanditaires de la minoterie qu'on allait agrandir à la confiance en la maison Ravenaud pour tous les travaux de menuiserie. Et le brave édile n'usait pas de périphrases. Il représenta que les échafaudages autour du clocher, pour le moins, lui coûteraient cinq cents francs de main-d'œuvre. 11 en faisait cadeau, si ces messieurs de l'usine accordaient la préférence à ses ouvriers et à ses fournitures. Voilà. Pas un mot de plus. Il se levait, sortait, en faisant craquer le plancher sous des pas lourds et humides. L'abbé Folignon n'avait répondu que par des sourires discrets, des moues, des réticences, dont le charpentier n'avait eu cure. Les affaires sont les affaires au presbytère comme au chantier. Ni gras, ni maigre, ni grand, ni petit, le geste abondant et la parole audacieuse, une chaîne au ventre, des bagues aux doigts
LES LIONS ^(r
sales, il aviul, par six phrases à peine, clabli les condilLons du trot^ en croisant ses jambes, en agitant son chapeau de paille vers la face du pr(>tre, en se dressant ponr îitLeslej' révidenee de sn logique, de lui-nn'^me, riiommc an veston rnyê ef à la cravate verte.
L'abbé se reprocha de ne l'avoir point réprimandé. A quoi bon. De jour en jour, les réparations du clocher devenaient plus urgentes; et Ravenaud ne volerait pas, plus qu'un autre, les minotiers! Faute d'argent il était sage de le subir, lui, le commerce et ses infâmes finasseries. Cependant Tabbé furieux enragea, tandis qu'une bigote lui dénonçait ladultère probable d'une sienne cousine, et lui demandait si, malgré les risques du scandale, elle ne devait pas refuser l'entrée de sa maison à la parente indigne. Trop vile était la figure de la sorcière accusatrice, trop stupides étaient les visages de celles qui lui succédèrent avec leurs paniers, leurs tabatières, leurs paquets, leurs petites idées sottes, leurs laideurs adipeuses et puant Je graillon ou le linge malpropre, pour qu'il ne se réjouît point à la vue d'Armance. Gentille, sous un chapeau de paillasson brun, elle parlait à voix basse :
— M. Philippe Cosson doit m'épouser bientôt.
Il a fait sa demande. Nous sommes fiancés depuis avant-hier...
— Ah ! que je suis content ! Laissez-moi vous féliciter, ma chère enfant. Voilà qui me fait plaisir. Ne vous le disais-je pas : la vertu est souvent
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i't*rDrapf*nst'o, si clli; no Tr^sL pus fou jour s,.. Vous allez devenir une dame, une dame riche, considérée. Vous serez charitable, n'est-ce pas? Vous vous rappellerez les ennuis de vos bons parents. Et vous aurez pitié des pauvres.
— Oui, monsieur Tabbé, oui. Pour sûr... J'ai pitié de mon père et de ma mère. Et j'étais venue vous voir, monsieur Tabbé, pour vous demander si vous voudriez bien parler à Philippe en leur faveur...'
— Volontiers. Comment ça ?... Dites-moi ce que vous désirez.
— Eh bien, Philippe Cosson ne m'a pas encore promis de mettre mes vieux à l'abri du besoin pour le restant de leurs jours... Je sais bien qu'ils sont employés chez lui... Mais ce ne serait pas à faire de les laisser surveillants, presque concierges, quoi... dans la maison où je deviens la patronne... Alors je ne sais pas comment m'y prendre pour qu'il fasse attention à cela... Vous pensez, si je me marie avec un homme mûr, après tout, c'est beaucoup pour tirer mes parents de la peine... Alors j'avais pensé que vous voudriez bien,. peutêtre... parler à Philippe Cosson ; comme si ça venait de vous... Pas de moi... Ça n'aurait pas l'air intéressé... Autrement il pourrait croire que maman ou papa m'ont serinée. Et ça gâterait tout, n'est-ce pas?
Elle examinait les pointes de ses fines bottines ternies par l'eau de la rue. Ses doigts longs jouaient avec une chaîne de jais scintillant.
Le prèli'e Jprouvu une soudaine répugnance.
Celle gracieuse adolcscenle avait l'unie cupide. Le bonhomme Cosson en souffrirai L jusqirà la mort, Grâre au pnHexle de r^rmour Filial, Armanct; l'exploiterait inexorablement.
Toutefois, l'abbé Folignon promit la démarche. De toutes manières, cetle gamine vicieuse imposerait au couvreur ses volontés. Mal exprimée par elle, la requête contristerait inutilement le cœur du quadragénaire en passion. Pour demander la main de l'apprentie, il fallait, certes, qu'il fût sans défense contre un pareil amour. Si le conseil de doter les parents semblait venir du prêtre, M. Cosson ne perdrait pas, tout de suite, ses illusions relatives au désintéressement delà jeune fiancée. Compatissant à la déchéance de son couvreur, l'abbé se permit de sembler naïf, et d'épargner ainsi le prochain.
Pourtant, il prétendit qu'Armance le redoutât dans Tavenir.
— J'insisterai donc sur ce point auprès de votre maj'i. En retour, vous me promettez de lui être fidèle, de le rendre heureux, de ne pas le tour-' menter par vos coquetteries... Je vous ai donné l'absolution après les pires fautes,, parce que vous m'avez assuré de vos remords, de votre repenijr et du cas que vous faites de la dure leçon infligée par la Providence à vos errements. Jamais vous ne reparlerez au jeune homme qui vous a quittée pour cette saltimbanque... Jamais vous ne tombe- ^im rez à nouveau dans de pareilles débauches... C'est
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iMili'iiiiu? Kl si vuus manquiez à votre promesse, je vous assure que je défendrais votre mari contre vous! Je vous Tassure. Né l'oubliez pas, Armanceî... M. Cosson est un brave, un digne homme, qui peut vous devoir infiniment de bonheur. J'entends qu'il vous le doive bientôt.
— Oh! je l'aimerai bien, monsieur l'abbé!...
J'ai trop vu ce que valent les autres. Des menteurs, qui vous trompent ! Des lâches, qui profitent de votre crédulité, de votre faiblesse !
Elle se ^moucha dans une dentelle minuscule^ puis essuya deux petites larmes légères, pendues joliment aux ombres de ses cils.
— Allons, je ne doute pas que vous ne soyez une honnête femme, prête à donner le bon exemple. Au revoir, mon enfant...
Il se leva, car elle s'attardait. Au fond de luimême, il pressentait qu'elle ne serait rien de tout cela, mais plus probablement une bourgeoise adultère, avare, orgueilleuse, dure aux humbles, docile aux riches, comme toutes les petites parvenues dont les minois et les grâces tentent un épouseur nanti. Et il ne la reconduisit pas jusqu'au seuil.
D'autres entrèrent à leur tour dans le petit bureau sans remarquer le dégoût ni la fatigue du confident. 11 écoutait chacune et chacun avec patience. A leurs énergies en déroute, il offrait le secours de sa loyauté, de sa douceur et de sa foi résignée aux turpitudes éternelles des hommes. Et il importait qu'il écoutât les doléances des rhu-
matisiints éperdus^ celles des vieilles qui deve- [laienL lenLement aveugles, celles des boiifciquierb près de la faillite et siïppliî*uL qu'il Ivuv inivoyid une clicnlelei ccilerf mt'^mes de lu pelile Ijunue (ler- Irude, qui fondait en lanues Sim^ rien pouvoir il ire
— Reiîï V I teZ' vo us , Ge v l n h I e , , .F n i I t^t \ i vé pour vous une plaee, chez M. Calol, le charcutier... Seulement, Touvrage sera plus dur. Au lieu d'habiller de belles dames, il faudra laver le magasin et porter la marchandise à domicile. A cinq heures et demie du matin, vous descendrez pour ouvrir, et M'"^ Calot ne plaisante pas... C'est tout ce que j'ai pu découvrir de bien.
— Du moment que je sors de chez M"'^ Delarue... ça me va... monsieur le curé. Ma tante m'avait bien dit que vous me sauveriez quand j'aurais des peines... Je peu:S: plus rester dans leur maison. Voyez-vous, je me perdrais, monsieur le curé. Je le sens bien. 11 y a des jours oii ça m'étouffe, où j'ai comme des envies de leur voler leur poudre de riz, de mettre leurs toilettes et de verser leurs odeurs sur moi, pour faire rire M. Raoul... Et il me guette,., qu'on dirait le diable, ce mâtinlà ! Pour sûr qu'il m'obligerait à mal tourner,., si je restais... C'est une insulte aux braves filles que de se fourrer toutes ces senteurs sur la peau... Pas vrai, monsieur le curé? C'est pour faire pécher le monde... J'aime mieux servir des gens moins beaux, moins polis...
— L'envie, Gertrude, est un des sept péchés capitaux !
— Je sais bien, monsieur le curé, mais c'est plus fort que moi... Chez la charcutière, ce sera mieux. Je trimerai plus/.. Mais je me trouverai à mon aise, quoi'?... Combien qu'elle paye?...
— Trente francs.
— J'y gagne cent sous ! Merci bien, monsieur le curé. Alors, je peux aller me présenter aujourd'hui ?
— Tout de suite, si vous le voulez, Gertrude... Vous ôtes une brave enfant. Le bon Dieu vous protégera. Vous communierez dimanche à la messe de sept heures, n'est-ce pas?
— Mais oui, monsieur le curé. Mais oui, donc... Et Gerlrude s'en fut triomphante, joyeuse
d'avoir vaincu son jeune vice. Elle respirait plus amplement.
— Il y en a encore quelques-unes, tout dt»
môme... murmura l'abbé, presque ému.
Après, un courtier de librairie le pria de recommander, moyennant commission, un ouvrage en six volumes sur l'histoire des Grandes Saintes, illustré par les membres de l'Institut. Enfin, la grand'mère Beaudru fut annoncée. Haute, sèche et insexuée, avec une petite tête branlante dans un bonnet de linge à Tempois, elle refusa de s'asseoir par respect, démasqua son petit-lils Ernest, qui semblait farouche et résolu.
— Monsieur le curé, je vous remercie bien, j'aime autant rester debout. C'est mon repos à moi qui brode assise, tout le temps. Voilà lo petit. M. l'abbé Précot, celui qui était avant vou>
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ici, la Imptisé ; mais c est vous qui lui iivez d^uuie la première communion, donc. XuWh qu1l veni s'engager. II vh sur ses dix-neuf ans II veui aller en Algérie, dans les xouaves.
— Pourquoi si loin ?
— C'est depuis qu'il a vu les lions, ce petit ! Tant qu'à ça, ça lui trotte dans la tête... Et puis il se dispute trop avec son aîné Beaudru qui boit souvent un coup d'absinthe; vous le connaissez bien, le gazier! Alors, c'est des batailles à la maison. Et puis, ma petite belle -fille, elle protège son homme, comme de juste, contre celui-là... Alors, on s'est dit : « Puisqu'il faut qu'il tire ses trois ans, le petit, autant que ce soit tout de suite... » M. Livrot, qui a'été zouave, jure qu'il s'y trouvait bien, et qu'on voyait du pays aux frais de l'Etat... Alors, le petit...
— Vous voulez partir, mon ami ?
— C'est dit, je me dédis pas !...
— Ecoutez, écoutez-le... Ça a encore du lait qui pend au bout du nez, ça a des volontés comme un homme !
Le rire de la grande femme la ridait. Ensuite elle rajustait ses besicles de brodeuse sur son nez fort. Elle plongea ses mains dans les poches de son tablier neuf et bleu,
— Alors, nous ne savons pas bien pour les démarches, pour les papiers... Il paraît que c'est difficile d'entrer comme ça chez les zouaves. 11 faut que le colonel vous accepte... Bah! que je me suis dit, M. Folignon nous fera toujours cadeau
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iVun rnn^oil pour le pelil ! Faut qu'il soyo bien, là-bas... Je lui enverrai des sous. Pas souvent; mais des fois.
— Marchez toujours, grand'mère; ce sera ma suffisance.
Ernest Beaudru crispait ses sourcils blonds et serrait ses gros poings aux bords de sa casquette. Il gardait sa mine farouche. Sans doute Tivrogne lui répugnait complètement, non moins que la bellesœur amoureuse, clémente aux drôleries du pochard. L'abbé Folignon examinait ce type exact du jeune citoyen créé par* Tancien système, et qui, détestant Tabjection de Fivresse, niant le possible des espoirs révolutionnaires, croyait encore à la noblesse d'être soldat, de se battre pour un drapeau, de civiliser les barbares africains et de faire le chevalier.
— Il y a longtemps que ça me tient cette idéelà, monsieur le curé ; depuis le jour qu'à Técole
.les frères m'ont appris que le roi saint Louis était mort à Tunis, sur un tas de cendres, dans satenle. Alors quand mon frère s'est mis à boire plus que de juste, cette idée-là m'a repris... Voilà dix mois que j'hésitais... Aujourd'hui je suis décidé, voyezvous.
— Parce que vous avez tu les lions du cirque?... demanda l'abbé, railleur un peu.
— Mais oui donc : je me suis senti plus conséquent, ce soir-là. Si une femme dompte les lions, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas aussi dompter les lions et les Marocains, moi? C'est
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pus si drôle d'aslîqiier, du malin au soii\ pour Jeux francs cinquante, les cuivres des machines au Gaz, le nez dans Thuile. J^aimc mieux me balader dans les oasis en canardant les ennemis de la France. Ça m'abrutira moins.
— Hein^ ce petit!... Ecoutez-le!
Elle était fi^reet amusée de rentendre, la vieille. L'abbé rédigea la lettre de recommandation, chargea le jeune Beaudru de la porter au capitaine Serq, qui le renseignerait.
Quatre heures tintèrent. Il pleuvait toujours. C'était le moment d'entendre au confessionnal les pénitentes. L'abbé sortit avec les Beaudru, les congédia en déployant son grand parapluie de laine sous le crépitement des eaux. Il se hâta vers Téglise. Noirâtre, elle ruisselait par toutes ses gargouilles. De marche en marche, une cascade s'épanchait.
Cependant, maints groupes de fidèles occupaient en nombre les prie-Dieu des chapelles latérales. Des cierges en flammes brûlaient à toutes les pointes de la herse conique, devant l'autel de la Vierge; et la sacristine s'afl'airait en développant un nouveau paquet de cires pour l'argent que lui tendaient cinq ou six mains gantées de filoselle.
Le doyen, M. Versinet, tout rouge parmi ses mèches blanches, sortait, en -surplis, de son confessionnal. 11 supplia vingt personnes à genoux de l'attendre, d'accorder quelques minutes de répit. Il n'en pouvait plus. Il étouffait, épongeait son triple menton.
— Ah ! mon cher abbé, quelle afiluence I... Je n'ai pas vu ça depuis 1873, du temps des pèlerinages à Paray-le-Monial. Qu'est-ce qu'elles ont? Qu'est-ce qu'ils ont? C'est une renaissance de la foi dans Pontis, au moins ! Que va penser Monseigneur?. Vous y comprenez quelque chose, vous?
— Je crois deviner que ces pauvres gens so rendent mieux compte de leur réelle faiblesse, aujourd'hui.
— Mais pourquoi?
L'abbé Folignon n'osa point répondre, selon sa convictiouy que le symbole de la Force apparu, avec les fauves de l'Ellébore, dans la torpeur de la ville, avait soudain réveillé les énergies sommeillantes, déterminé des efforts en projets. La foule de ceux qu'avait déçus l'action, depuis une semaine, so reconnaissant vaincus, pour jamais, dans la lutto sociale, recouraient à Dieu, comme à l'unique certitude invétérée dans les âmes simples, avec Tatavisme de tempéraments lymphatiques, l'influence de l'éducation chrétienne, l'hérédité de caractères dociles.
Il n'osa point répondre au doyen que c'était la faute des lions. Il se contenta de sourire.
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— Eh bien... criait rEUébore à Valtn, vous en avez un flair d'homme politique ! Vous chantiez que je ferais de vilaines recettes à Pontis! Voilà quinze jours que je travaille devant des salles combles. Ils aiment les lions, vos compatriotes.. • Demandez donc à M. Aghion.
Le juif levantin, qui baisotait Toeil chassieux d'un roquet, maternellement, n'interrompit guère ses caresses pour citer des chiffres de recettes mirifiques. Il ajouta dans son éternel sourire obséquieux :
— Nous pouvons ajouter quelques numéros.
Demain nous aurons les sœurs Landrini, qui boucleront la boucle en automobile ; après-demain, le zèbre calculateur; dimanche nous arrive toute la troupe Setnamatzu-Danilow, qui représente au naturel la bataille de Moukden, avec huit canons et mitrailleuses. Il m'ont écrit qu'il fallait que nous fournissions les chevaux et les hommes pour faire les Cosaques, mais ils apportent les uniformes et les postiches.
— EU bien, ça va?
— Mais il faut obtenir la permission de l'autorité militaire pour qu'elle permette à soixante-dix soldats de figurer Tinfanterie russe. Monsieur Valin, vous nous donnerez une recommandation pour le commandant Marigny ?
— Adressez-vous à votre ami le vicomte. Il est bien avec Tarmée. Moi, je la bêche.
Valin se rengorgeait, orgueilleux de s'attaquer à cinq cent mille hommes, lui tout seul, luij mousquetaire poupin à longues boucles, à bedaine en coutil, à cravate flottante, à souliers fauves sur chaussettes rouges. De fait, le Syrien. et l'Ellébore le considérèrent avec un respect subit. Ils rappelèrent même un monstre hideux et minuscule qui flairait le feutre de Tapôtre, avant de lever inconsidérément la patte. Car le gérant de Thôtel n'ayant pas voulu tolérer plus longtemps les urinations trop copieuses ni les morsures trop fréquentes de la meute, TEllébore avait largement insulté cet homme, puis transporté ses pénates au cirque même. Là kingcharles colériques, terriers tremblants, loulous de Poméranie furieux, chiens chinois glabres, violets et criards, japonais huluberlus et priapiques, bassets immondes et serpentants, pouvaient à leur aise compisser tout, assaillir quiconque entrait, déchiqueter le bas des jupes et des pantalons, vomir dans les coins, fienter au milieu des couloirs, répandre leurs panades, sans autres objections que celles de pauvres gens à gages, incontinent chassés s'ils ne riaient pas de ces gentillesses
ou n'en ctraçaîcnt pas, promptemenl et discj'f*U?ment, les traces.
-• Valin lui-même avait dû se résigner à tout subir de ces bestioles effroyables, puisqu'il aimait.
De longues heures, il adorait TEllébore dans le large couloir de planches courbé entre le cirque proprement dit et les écuries, les cages à fauves, les roulottes servant de loges au personnel athlétique, de bureaux à l'administration. Il se promenait là, circulairement, bousculé par les chevaux que les lads faisaient trotter à bout de longe, blagué par les écuyères, les cyclistes et les figurantes, qui, en camisoles et en savates, paressaient, assises sur des pliants bas, parmi des clowns et des gymnasiarques à faces de voyous insolents. Ces gens les tripotaient sans vergogne, même quand TEUébore les injuriait au nom de la bonne tenue nécessaire. Penaud sous leurs laz- m
zis, Valin feignait d'être sourd. Aussi bien ces façons n'importaient point à Tessentiel de sa vie désirante, obsédée par les parfums de la dompteuse. Tout lui plaisait d'elle, même Tair chagrin, la parole bourrue, les attitudes avachies au repos, brutales dans Faction. Il souhaitait la fortune qui, -i
de cette femme, lui eût attribué tous les instants. i
Elle ne lui dispensait point ses faveurs. Elle n'avait cédé qu'une fois, après la troisième chronique-réclame, et de la plus mauvaise grâce, en refusant même le petit tracas de se déshabiller. Aussi les baisers du pauvre homme s'étaient-ils égarés en partie sur un faux col roide, sur la pâle
de raisin engluant des lèvres inerte^, sur un cor* sage qui s'agrafait dans le dos.
— Qu'est-ce que vous voulez : ça me rase!...
avait-elle répondu aux justes plaintes de l'amant... Je ne suis plus une gosse, moi 1
Puis avait rabattu ses jupons, et, aussitôt, allumé une cigarette, en boudant, comme pour chasser le goût et Todeur de Valin. Toutefois elle ne détestait pas de lui conter ses affaires, son histoire, quand il demeurait sage, près d'elle, les jours de pluie, assis sur l'escalier de la roulotte. Ce Tamusait de dire comment elle était arrivée, vers quinze ans, à Paris. Trop pauvres pour la nourrir dans la ferme, et déjà servis aux champs, à Tétable, par trois autres filles, deux fils, ses parents l'avaient envoyée, bonne à tout faire, chez un cousin, grainetier, près la porte Maillot. Un cocher, le premier amant, l'avait ensuite placée comme femme de chambre dans un ménage de bookmakers. Elle s'était vite dégourdie, la cuisinière allant, chaque soir, après le rinçage de la vaisselle, gagner cent sous dans les garnis des ruelles aboutissant à l'avenue de Wagrani. A elles deux, elles ramassaient jusqu'à quatre et cinq louis, les soirs de courses à Longchamps, lorsque le temps avait été beau et les petits parieurs heureux. A minuit, elles rentraient dans leurs chambrettes du sixième et ronflaient de bon cœur, madame et monsieur ne se levant jamais avant midi.
— Ah ! on rigolait bien avec des tas d'Anglais, de beaux garçons qui buvaient sans s'asseoir dans
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les estaminets... Ce qu'on en fîûsait en une heure de tenipSj de dix et demie k niinuîl moins le quart! Oh là, là. Et alors j'aimais ça, laudfa qu'à présent, ça me dégoù t e . Fallait m c \ o i r cou r* i r e n t o l.d j c r blanc, ma clef dans la main. Ce que je faisais loucher les gros papas qui n'osaient plus... Mais un jour la crémière Ta dit au valet de chambre, qui Ta répété à monsieur. Et monsieur m'a voulue...; et une fois madame nous a pinces dans le salon avant que j'allume les lampes, juste au bon moment... Alors je n'ai pu me replacer parce qu'elle a donné de mauvais renseignements, vous pensez. C'est des choses qu'une femme ne pardonne pas... Monsieur m'a loué un petit logement très gentil; et il venait me voir par-ci, par-là... Il me passait des louis... Le soir je faisais le bal Wagram; et en chapeau! A la foire de Neuilly, dans la baraque de Marseille, j'ai rencontré mon premier type sérieux, un Chilien... Ce qu'on s'est bécotés tous deux, pendant quatre ans. Il est mort d'un sale rhume... Alors j'ai dansé au Jardin de Paris, et puis sur la scène des Folies-Bergères... Ma situation était faite, .quoi ! On m'a surnommée l'Ellébore parce que j'étais devenue si rosse que je guérissais vite les hommes qui se toquaient de moi, en les raclant jusqu'à l'os... Oh ! je ne le regrette pas!... Sans ça, est-ce que j'aurais pu acheter ma ménagerie! Dites donc? Elle m'a coûté mon collier de perles. Soixante mille.
Valin ne répondait pas. 11 imaginait cette créature en gardeusc d'oies, en bonne chez le graine-
tier, en caméiisle de bookmaker, en catin des bals publics, en danseuse de music-hall, en courtisane calamistrée, orfévrée, parée, étendue dans une Victoria marron à deux chevaux lumineux. Il la prévoyait bourgeoise épaissie dans une ville de banlieue parisienne (briques et frises de céramiques, pelouse, jet d'eau, saule), à moins que, ruinée par le Syrien ou tout autre, elle n'échouât en une loge de concierge à Belleville et se laissât confire dans le fumet des soupes aux choux. Telle s'écoule la vie ordinaire des plus chanceuses entre les filles du prolétariat. Et Valin méditait sur quelques thèmes d'articles indignés. Cependant TEllébore reprenait son récit biographique, interminablement, l'augmentait d'anecdotes, de propos rappelés, de facéties naïves, le continuait pour Tunique plaisir de mouvoir sa langue. Elle était de celles qui ne peuvent songer au silence, qui ont besoin d'entendre leurs souvenirs. Elle interrompait d'ailleurs sa mémoire pour donner un ordre au ratisseur de sable, pour s'enquérir de la pâture des lions, pour réprimander Aghion, pour épucer un toutou, pour se plaindre d'engraisser, pour obtenir un bonbon des dames lombardes, et tout à à coup se faire apporter une caisse de fruits et de gâteaux. Elle s'empiffrait.
Valin adorait ce dédain d'autrui, cette promptitude à suivre franchement ses appétits naturels, cet extrême individualisme digne de Max Stirner et de Nietzsche, cette justification vivante de l'idée propre à Spencer : r Individu contre rEtat, ce sens
profond et sincère de lu libeilL\ MariL* l'Ellébore lui paraissaiL lu figure de riiulép^ndaiice audacieuses irL«*prisani les préjugéïâ bourgeoLs. Il la considérait comme un merveilleux élémeiil de dis* location sociale, afin de réhabiliter, devant sa conscience, Thumble envie d'un sexe affolé par la présence de cette femme animale, grosse du buste, fine et longue des jambes, blanche, imprégnée de parfums anciens et récents, plus douce au toucher que Teau tiède affluant sur la main, lors des bises hiémales.
Aussi ne se lassait-il pas de respirer les effluves subtils émanés de ce corps. Levait-elle un bras. Il aspirait Tair. Restait-elle assise. Il étudiait le dessin de la croupe enflant la soie de la jupe. Et il espérait, en créant mille tableaux lascifs en son esprit, l'heure de la tenir nue dans son embrassement. II déplorait sa propre carrure de Bacchus large et un peu court qui ne séduisait pas à cette heure. Pourtant, sur les bas-reliefs antiques, le Dionusos lui ressemble, que des tigres traînent en char et que des bacchantes sollicitent pour les plaisirs voluptueux. Comment TEUébore pouvaitelle lui préférer Bertrand de Satry, encore plus boulot, surmonté d'une tôte épaisse aux cheveux rares et grisonnants. Les largesses du vicomte et le prestige de son titre, évidemment, la persuadaient. Encore un triomphe de la réaction sur la démocratie. L'avocat s'exallait en ironies furieuses contre les imbéciles qui déclarent les partis d'autrefois à jamais vaincus, et qui prêchent
la tolérance, l'indulgence, le libéralisme, la générosité! Quels aveugles! Le noble et le prôtre régnent encore sur la France, par la survivance de Fautorité, par la superstition. Ainsi l'épouse et tante du gazier Demours, la femme de Livrol, la fille du portier de M. Cosson, parmi cent autres, se pressaient devant le confessionnal de Tabbé Folignon. Et ce progressiste de Clermaux, cet opportuniste de Randon, qui se disaient républicains, qui s'associaient avec les de Satry pour exploiter le peuple dans les minoteries de Blainville et de Saint-Leu-Grouchy ! Cet avoué, ce notaire, n'avaient que des âmes de domestiques. Son journal le révélerait. C'était trop à la fin.
Il subissait Tune de ces crises muettes aux pieds de Marie FElIébore, qui fumait en digéi'ant, un après-midi, lorsque se présentèrent le vicomte et le capitaine Serq : celui-ci géant et magnifique dans les couleurs de son uniforme, celui-là nel, ovoïde, peigné, brossé, vôtu d'un costume verdâtre, d'un gilet, d'un chapeau et de souliers bruns.
— Voici, présenta Bertrand, l'un de mes amis qui vient se familiariser avec les fauves de l'Afrique avant de se rendre là-bas. Le capitaine, mademoiselle, est désigné pour accompagner la mission Brazza dans les vallées du Congo.
— Et pour massacrer quelques centaines de nègres porteurs, incendier leurs villages, capturer leurs troupeaux, jeter leurs femmes, leurs filles aux bras des tirailleurs sénégalais qui s'en amuseront
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avant de les liier, on leur introduisanl de la dynamite dans les orilices naturels,,. C'est ce quon appelle civiliser les races inférieurcSj n'est-ce pas, capitaine'?*,. ri(îana Valin.
— Vous exagt^rez^ cher monsieur. Nous allons justenienl réprimer ce genre du crimes qui ne sont pas aussi nombreux qnc vous semblez le croire.
— Si les nègres savaient lire nos journaux... appuya le vicomte... sans doute attribueraient-ils uîie importance démesurée aux assassinats quotidiens qui se commettent dans nos villes et dans nos campagnes, et penseraient-ils, à votre exemple, que les blancs passent le temps à se détruire les uns les autres. Je possède un oncle qui n'a jamais voulu quitter son manoir de l'Orne, ni visiter Paris. Le bonhomme demeure persuadé que Rochefort et Jaurès se promènent, sur les boulevards, à la tête d'émeutiers en armes, pareils aux sans-culottes du fameux brasseur Santerre. Les petites gazettes légitimistes et cléricales qu'il épèle, depuis soixante ans, lui travestissent ainsi les choses, par esprit politique. Je crains que vos feuilles préférées ne travestissent autant, à vos yeux, la vie de nos coloniaux. Elles généralisent l'exception criminelle, pour les besoins de leur cause. Et vous manquez de scepticisme en acceptant telle quelle leur argumentation simplette. Mais, chef de parti, vous avez raison. Pour triompher, il faut être un croyant, par suite, ne rien discuter de ce qui sert votre foi. Demandez plutôt à M. Gros-
bin : c'est un des préceptes qu'il aime offrir à ses amis, et que j'ai recueilli de sa bouche.
En sautillant, M. Grosbin entrait alors avec Clermaux.
— Monsieur, riposta le publiciste, je me suis toujours imposé de défendre les faibles contre les forts, les prolétaires contre les bourgeois, les nègres contre leurs bourreaux...
— C'est une formule généreuse aussi bien qu'éloquente, . . . approuva M . Grosbin, ... et qui vous décidera, quelque jour, à protéger l'assassin contreles sergents de ville, puis le patron contre les ouvriers en grève, Louis XVI contre les conventionnels toutpuissants, et même les congrégations contre le Bloc. Car la logique mène directement à la contradiction flagrante, comme il lui sied.
D'une courbette le long archéologue salua le court apôtre que cette facétie déconcerta.
— Il est commode, vraiment il est trop commode de résoudre les plus graves problèmes par des pirouettes d'idées. Il faut laisser cela aux danseuses, monsieur de l'inslilut!
— Epargnez mademoiselle, de grâce !... supplia le singulier homme en riant et en couvrant l'amoureux de confusion.
— Alors, il m'insulte!... glapit l'Ellébore... Et moi qui ne comprenais pas ! Eh bien, il en a une santé! Fermez ça, mon garçon... Je vous ferai encore mes confidences comme à un frère î
— Marie, vous avez tort de vous moquer de moi Hir complaire à ces messieurs.
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— Ah ! morisiour Val in, personne no se moque devons,.., protesta Bertrand de Salry,*, Vous ô(tis trop spirituel pour ne pas entendre la taquinerie. Nous pouvons différer d'opinions sans nous marchander, j'espère, Testinie...
— Mais oui, monsieur de Satry, mais oui... concéda le Bacchus, moins fier soudain que honteux de son gilet de coutil, de son pantalon à la hussarde et de son veston bleu fermé par un seul bouton sous la cravate abondante.
Entre les visiteurs et lui, quelque chose manquait de liant et de sympathique. Il eût cru s'abaisser en leur étant gracieux, et il comptait leur politesse à son égard pour du mensonge. Bien que dreyfusard avéré, laudateur du socialisme, contempteur de la ploutocratie, et dépourvu de morgue au point d'oublier ordinairement, au fond d'un tiroir, sa rosette de la Légion d'honneur, Grosbin lui-même ne l'admettait pas dans son intimité mentale. Chaque fois que Valin avait tenté d'entreprendre une discussion supérieure, l'autre n'avait pas manqué de détourner le débat vers les calembours. Et Tapôtre n'aimait guère à s'attarder dans les milieux oii il ne jouait pas Tun des premiers rôles.
S'excusant auprès de l'Ellébore pour avoir manqué une représentation où elle avait entrepris des exercices plus dangereux que d'habitude, le capitaine Serq se plaignit d'un surcroît de besogne échue : maints et maints jeunes gens de Pontis, des environs, demandaient à devancer Tappel de
leur classe par des engagements volontaires, et il fallait qu'il prêtât son aide à la commission préfectorale du recrutement. Celte nouvelle agaça l'adversaire des armées permanentes, d'autant qu'il soupçonnait le militaire de vouloir le cantredire indirectement. Or, le vicomte prenait ses aises avec TEUébore, en maître qui paye. Il la défiait de pénétrer sans voiles dans la cage aux lions. Elle hésitait à tenir le pari que proposaient Grosbin et Clermaux. Déjà Tavoué, tirant son portecartes, extrayait un billet de banque. Valin jugea le geste abject, et infâmes les rires de la compagnie^ du Syrien qui garantissait la sagesse de ses fauves. Sans saluer personne, écœuré par l'ignominie d'une élite en décadence, le philosophe s'esquiva.
Aux « Empereurs », où il courut, sa faconde révéla comment tout une ignoble bande contraignait une malheureuse à se prostituer en public. M. Blémont disserta contre une telle profanation de la Beauté. M. Speed cessa, quelques secondes, de pousser les billes sur le drap vert, parce que son partenaire, M. Marcelin, s'intéressait à l'histoire, gigotait, s'exclamait, secouait en tous sens son crâne frais tondu, et jouissait de la peur que cette « cocotte » devait ressentir en risquant sa peau découverte au milieu d'ours et de tigres griffus.
— Voilà,... déclamait Valin... voilà ce que Ton fait de tes enfants, ô peuple qui renversas la Bastille, qui, depuis cent ans, détrônes les empereurs
ol les mis, pour i'cifrranchir de loule lyrannie, pour établit^j au monde, le règne de In jusUce sociale.
II souhaitait que M. Panton, occupé de parcourir les journaux, allât dresser, au cirque, procès-verbal.
— Seriez -vous passé sycophante, monsieur Valin?... demanda le fonctionnaire facétieux... Je crains qu'il ne couve là-dessous quelque sentiment de jalousie. Vous rêvez d'accaparer Marie FEllébore pour vos joies ! Vous souffrez de n'y pas réussir, et par ce besoin d'affirmer la possession exclusive d'un être, vous rendez l'hommage le plus évident au principe bourgeois de la propriété... Ah! monsieur Valin !... Ah ! monsieur Valin !...
M. Panton ne dédaignait pas les sophismes drôles. Il les énonçait avec de la bonhomie, avec une fine tristesse, sous le chapeau melon enfoncé jusqu'aux oreilles, et dont le bord postérieur balayait le col de la jaquette noire. Autour de sa figure, terminée par une pointe de barbe, les paroles semblaient, une seconde, vibrantes et matérielles, tant le commissaire les animait par le jeu de lueurs que ses yeux verts projetaient et variaient à l'infini. Devant ce phénomène bizarre, Valin se troublait un peu. Se contentant de hausser les épaules, de rire, il ne réfutait pas. Il prenait à témoins, parle geste, les chapiteaux dorés des six colonnes, leurs palmes épanouies sur le ciel factice du café, l'agitation de M. Marcelin coiffant de craie le procédé d une queue vernie, la gravité
de M. Speed essayant, par bouffées, un tabac humide dans sa pipe d'écume courbe, la stature herculéenne de M. Randon, qui se fabriquait une boisson rare avec le secours du kummel, de la chartreuse verte, de la fine Champagne et de la glace pilée, sous les regards admiratifs du gérant.
Exaspéré des objections qu'on lui dispensait partout, en ce jour néfaste, Valin décrocha son feutre, Tassura sur ses boucles, paya, s'en fut au tribunal, revêtit sa robe et sa toque, et vint échouer à son banc, dans la chambre correctionnelle, où il lui fallait défendre un braconnier de rivière.
Sombre et haut lambrissé, peint en brun, le prétoire contenait une vingtaine de paysans balourds, quatre gendarmes surveillant deux garçons, un vieux, une grosse femme, un manchot, assis sur le banc des prévenus. L'aigre odeur d'humidité, de fumier et de paille gâtait l'instant.
Le substitut Daveluy, dans la chaire de gauche, le juge et ses deux assesseurs en haut de l'estrade médiane, le greffier dans la chaire de droite, dominaient l'assistance. Des témoins émus se succédaient devant la barre, juraient, puis bredouillaient.
Un chemineau avait tordu le cou d'une oie flâneuse, puis revendu ce cadavre comestible. Un brasseur avait été pris en fraude par un employé de la régie. La tenancière d'un restaurant avait illicitement toléré que ses servantes aimassent les consommateurs dans son arrière-cuisine, sur
une chaîse-Ionguej près cFim lavabo. Un aubergiste avait trop lard hébergé des ivrognes et dv^ clmnteiirs bruyants. Un cycliste avaitj par malice^ écrasé une forte dinde, injurié, puis rossé la fermière réclamant une compensation.
Contre ces délinquants M. Daveluy s'exerçait aux finesses d'esprit. D'abord il professa que, si le chemineau avait poursuivi l'oie sauvage dans les brousses du Soudan, la loi n'eût pas châtié Tadresse du chasseur : le crime consistait uniquement à ne pas observer le règlement social dans un pays de contrats publics. 11 engagea donc le tueur de volatiles à se rendre en Afrique, même ailleurs, après avoir réfléchi dans la prison, durant trois mois, sur les devoirs réciproques des citoyens associés pour l'exploitation d'un même territoire. Stupide et loqueteux, les mains crasseuses, la bai'be hirsute, l'accusé ne comprenait pas; il parut, du reste, résigné au repos dans une maison de l'Etat. Obstinément il reboutonnait, sous le col râpé, le pardessus d'hiver qui cachait l'absence de linge. Docile, il attendait la fin, sa neuvième condamnation. Amusés par le réquisitoire facétieux, les trois juges en robe noire prêtaient à demi Toreille, tout en signant des paperasses, en expédiant leur travail de bureau; car ils ne s'embarrassaient pas, chez eux, deces besognes ennuyeuses. A l'audience, ils rédigeaient les conclusions d'affaires autres que celles de l'heure. Ainsi faisaientils d'une pierre deux coups. Maubran haut en couleur, et tout rasé sous une calotte de cheveux
gris, le président chauve et encadré de favoris blancs, Odilon, barbu de poivre et de sel, montraient, tous trois, des lèvres grasses, des yeux émerillonnés, les mufles sains de nemrods habitués au grand air et aux dîners plantureux. Sous leurs toges, se devinaient la blouse de velours et les guêtres de cuir, leur costume ordinaire, huit mois de Tan. Leurs narines poilues flairaient encore le vin précieux du dernier repas. La jovialité .de leurs faces rubicondes, l'aisance de leurs gestes, la solidité visible de leurs muscles, en imposaient au populaire, mais non à Valin, qui les tenait pour les types mômes des Repus. Il leur reprochait d'habiter, place de la Haute-Rive, telles maisons anciennes qui fleuraient toujours le rôti succulent, de marier leurs filles dotées à leurs fils lieutenants, médecins et magistrats, de posséder des bibliothèques à la fois erotiques, classiques et romantiques, de collectionner les fusils de chasse, de s'intéresser à la musique d'opéra que cultivaient les institutrices de leur progéniture, enfin de se gausser de tout, grâce aux revenus de leurs femmes, à leurs appointements propres, aux nombreux héritages qui, sans cesse, venaient leur échoir de tous les coins de la France.
Valin les trouve impudents d'oser flétrir, au nom de la Loi, ces pauvres qui jamais ne se rassasient, et parfois volent pour ne pas mourir, pour connaître un instant l'aise, la volupté, le loisir. Daveluy surtout Tagace avec ses airs de mansuétude infinie, ses phrases de philosophe antique
dissertant sur le Bien et le Mal au banquet de Platon. Ce piqiie-assietle dîne chaque soir dans quelque famille bourgeoise exposant une péronnelle à marier. Il lui suffit de coqucter avec douze ou quinze pensionnaires àl'âge ingrat, et son couvert resterais dans leurs maisons. Ce qui lui permet de faire des économies, de réduire son déjeuner à deux œufs sur le plat et à une tranche de jambon, de dépenser presque tous ses appointements chez le tailleur et le bottier de Paris, afin de séduire quelque jour une enfant maigre, riche. La moustache blonde du substitut se dresse aux commissures des lèvres comme pour accentuer la sourde malice du sourire. 11 loue le brasseur ingénieux d'avoir pu faire boulonner clandestinement un double fond dans la cuve à bière et d'avoir, six années durant, dérobé ainsi des milliers de francs au fisc. L'accusateur disert vante Tastuce du pauvre homme rougeaud, empoté, contrit, qui regarde le plancher avec désespoir. Et l'éloquent jeune homme compare ce balourd à Papin, à Stephenson, à tous les inventeurs illustres, en déplorant que de tels talents n'aient pas été voués au perfectionnement des automobiles plutôt qu'à la dépréciation de Timpôt indirect. Il l'invite à passer douze mois de réclusion dans l'étude approfondie de la mécanique.
Les trois juges apprécient fort cette éloquence de fin lettré. Délibérément ils allouent la moitié des peines que le réquisitoire conseille. Travestie en « hiérodule » de Dionusos et d'Aphrodite, con-
va 10 eue Lpavoir mM<^ les pratîqin^s de il eux oui les, au risque de déchaîner mille rivalités divines parmi les espaces de TEmpyrée, la tenancière du restaurant ne comprend goutte à ces périodes mythologiques. Sous une toque depailleàplumes^ sa figure mafflue et placide rougit, pâlit. Sous une pèlerine d'étoffe marron, la grosse poitrine halète un peu. Sous les mitaines de dentelle, les doigts aux bagues d'argent suent autour du parapluie dont la prévenue regarde fixement la pomme d'agate. Un mois et mille francs. Elle fond en larmes dans un mouchoir écossais. Quant au cycliste brutal, écraseur de dinde et crosseur de métayère, il bougonne en s'entendant condamner à deux cents francs de dommages et intérêts et à quatre jours de prison, après avoir été conjuré par M. Daveluy d'étudier la rhétorique et la logique, sciences qui fournissent des arguments moins répréhensibles et plus dignes d'un jeune homme ordinairement commis au soin de vanter le madapolam comme le taffetas devant les clientes des Galeries Ponti^ siennes.
En vain les quatre avocats de la ville ont-ils présenté de brèves défenses. Leurs plaidoiries n'eurent aucune influence sur la décision préconçue des trois nemrods, plus empressés de remplir les blancs de leurs paperasses que d'ouïr les observations de maître Claudel, barbon et criard, de maître Valadieu, jeunet, timide et chevrotant, de maître Alacord, solennel et pleurard, de maître Gondinet, spirituel, comique et bénévole. D'ail-
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toges usées, ils prôtèrent une oreille distraite aux suprêmes avis de leurs clients el bavardèrent sans chaleur, en fouillant leurs dossiers confus. Mais Valin se lève pour répondre à la brillante improvisation du substitut qui démontre au braconnier de rivière combien il eut tort d'omettre les droils du propriétaire, de taquiner Tablette dans l'affluent de la Bruse arrosant le parc clos de M™^ Gentis, rentière après une vie consacrée au négoce des cuirs.
Dès que Valin a refoulé les amples manches de sa robe, déposé sa toque, débrouillé ses notes, tous les murmures s'éteignent dans le prétoire aux fenêtres incolores. Eux-mêmes, les gendarmes toussent une fois pour toutes, afin de ne pas interrompre le discours. Deux par deux, les habitués du Café Central, delà Brasserie Hans, du Bar International, se sont introduits dans le lieu réservé au public. Ils s'apprêtent à recueillir les vérités que divulguera leur idole, leur président, leur candidat. Boutiquiers aux cols rabaltus et aux poches bourrées, commis aux jaquettes défraîchies, typographes en longues blouses noires, pions embarrassés de leurs chapeaux velus, mécaniciens aux vestes huileuses, jouvenceaux hâves, enthousiastes, intelligents et hargneux, ils se pressent contre Charles Dompuis et Raoul Delarue, les deux poètes de Pontis. Car le lamentable hère fait parfois les
courses du comité radical-socialiste, pour quelques sous ; il distribue les bulletins de votes elles circulaires électorales ; il sait toutes les chansons révolutionnaires et les vend sur TEsplanade aux jours de foire. Briffaut n'a qu'un bras. L'autre lui fut arraché par un engrenage de la minoterie, jadis. Depuis lors, outil cassé, il n'a pu trouver d'emploi.
— Mais... s'écrie Valin... le prolétaire est inférieur aux outils, en ceci qu'il lui faut se loger, se vêtir, sans quoi le gendarme se dresse, l'appréhende, le traîne devant la barre du tribunal qui condamne et flétrit à jamais les vagabonds... Non seulement il importe que le pauvre se loge et se vêtisse décemment; il faut encore qu'il se nourrisse, et sans mendier... Certes, le plus simple, pour Briffaut, eût été de mourir. La compagnie d'assurances sur les accidents du travail qui, après seize mois de procédure hypocrite et complexe, offrit à cet affamé une somme de cinq cents francs contre renoncement à la rente viagère due par contrat formel, espérait ainsi débarrasser Pontis d'un déchet encombrant, d'un témoignage fâcheux pour la cruauté du Capital envers ceux qui créent la fortune de ses industries. Hélas ! Briffaut n'est pas mort. Ses créanciers l'allégèrent vite de quatre cents francs. 11 vécut deux mois, lui, sa femme ses fils, avec cent francs. Et puis, il se trouva sur le pavé, sans pain, sans abri. Sa femme l'abandonna. Ses deux enfants furent, à la vérité, recueillis par l'Assistance publique. L'un, qui avait
tni frujd IropIonglLmips, décéda. L^aiitrc rHclntiqmï i.'t Lu be renie 11 X, traîne, dans un liospii*e, unf3 vie douloureuse^ triste et moribonde... Quant à Brîf* faut, le voici sur ce banc d'iafamie, disons, messieurs, 5ur ce banc de martyre, parce qu'il a pèche trois goujons... Trois^ messieurs... Pas quatre. Trois! Et cela dans le ruisseau d'une vieille dan^^^ Cette M'""^ Gentil jouit d\m demi-million que lui gagna son mari défunt en le prélevant sur les majorations des factures payées par l'Etat; afin d'attacher une bretelle au fusil de Bridant quand il alla défendre à Madagae^car les mines d'or de M. Suberbie, quand il faillit périr sous les balles des Hovas, défenseurs de leur liberté, et sous Tétreinte de la fièvre tropicale, comme périrent sept mille de ses jeunes concitoyens!,.. Et remarquez, messieurs, que s'il n'y eût pas eu d'or-Suberbie à protéger, M. Gentis n'eût point eu l'occasion de vendre à prix fort, à prix très fort, ses cuirs pour bretelles de fusil. Ce qui revient à dire que M™® Gentis possède un demi-million parce que les corps des sept mille Briffant engraissent les terrains mis en valeur par Tor de Suberbie. M""® Gentis doit son demi-million à Briffaut, à l'abnégation de Briffant, au courage de Briffaut, au dévouement de Briffaut, et... oserai-je le dire, messieurs?., à la naïveté de tous les Briffaut... Comment récompense-t-elle son bienfaiteur ?... En le faisant arrêter par son jardinier-garde assermenté, qui le livre au gendarme... En implorant votre justice... Votre justice !... Afin que Briffaut soit jeté en pri-
son, (lï^^^linnoro, \î\^ encore, m'\^ dans 1" impossibilité d'obtenir un travail rémunérateur, et... ne le nions pas... mis dans Tobligation de voler pour manger... Voilà comment M"*® Gentis favorise le nommé Briffaut qui conquit Madagascer, à l'avantage des fournitures militaires !..
Et Valin continue sur ce ton, tout enfiévré par sa foi. C'est à la société qu'il s'adresse, non au juge Maubran, qui feint la migraine, et gratte sa calotte de cheveux gris ; non au président, de qui la face cramoisie s'efforce de ne pas sourire entre les favoris blancs ; non au juge Odilon, qui fait le blasé, se carre dans son fauteuil, et picote, du crayon, la table; non à M. Daveluy, qui, dilettante, approuve avec ses yeux malins, voilés de blond, la partie littéraire de cette dissertation sur un lieu commun, très vulgaire, selon lui. L'avocat souhaite que le vicomte, M. Grosbin, le capitaine Serq et le commissaire Panton l'entendent par delà les murailles de ce vieil hôtel jadis construit pour les percepteurs de la gabelle. Comment n'a-t-il pas trouvé ces arguments naguère quand il discutait contre eux. Ils l'avaient presque ébranlé dans sa religion, avec leurs arguties de modérés, leur scepticisme narquois. A cette heure il est sûr d'être l'apôtre d'une infrangible vérité, de la seule vérité, celle qu'incarne la détresse de ce manchot en pardessus troué, en pantalon de toile bleue et en espadrilles effilochées. Voilà le corps souffrant du Christ, le réel même du dieu qui, naguère, apparaissait là, crucifié contre le lambris, main-
tenant plus clair, à la place du tableau clericaK Derrière lui, Valin, écoute le souftle des assislanis se contenir pour rcnleiiJre, et s'expirer pour i*approbation d'un murmure fréquent. Oui, certes, il tient la certitude. Toute objection n'est que littérature. Il doit combattre fermement l'iniquité sociale en dénigrant les vieilles idées, les propriétaires, les soldats, les prêtres. Et si, dans la bagarre, la nation affaiblie devient la proie des hobereaux germains comme l'assure le positif Crescent, tant pis ! On perpétuera contre les conquérants teutons la lutte commencée contre les bourgeois de France. Ce sont les mêmes ennemis du peuple.
Une fois le manchot dûment condamné à trois mois de prison pour récidive de braconnage dans une propriété privée avec bris de clôture, escalade et usage d'engins prohibés, Valin lui serra théâtralement la main, le remit en celles des gendarmes, puis sortit du prétoire au milieu de ses admirateurs. On choisit le Bar International, comme plus démocratique, pour fêter l'éloquence du tribun. Là régnaient les mécaniciens et les typographes constituant les deux comités, le Socialiste et le Libertaire, qui s'allient au Radical en temps d'élections. Livrot et Beaudru s'y trouvaient déjà, devant le comptoir étendu, peint en rouge, recouvert de zinc. Ils dégustaient un Médoc avant de nettoyer quelques compteurs de la ville vieille. A leurs épaules pendaient les boîtes cylindriques de métal, et à leurs brasles pliants réglementaires. Ils acclamèrent Valin qui leur rit, enchanté de se croire
le gras Dionusos aux boucles abondaules, libérateur des satyres et des faunes, ces braves gens. En corps de chemise le patron versait le liquide dans les verres qu'alignait sa femme aux bras rouges et nus hors les manches retroussées d'un peignoir rose. Encouragé par des tapes camarades, touché par des doigts complices, assailli de conseils et d'avertissements par vingt bouches à moustaches que servaient des regards brillants et attentifs, grisé par tant d'haleines vineuses, pressé par la caresse des cent corps que réQélaient les glaces entre les litres et les fioles des étagères, Valin distribuait à tort et à travers les lambeaux de ses phrases audacieuses. Du Bar International il se laissa conduire à la Brasserie Hans, où Crétu buvait de la bière, ayant chaud sous la casquette du Gaz. Il leva son lorgnon crasseux et sa barbe tremblante vers la troupe de commis qui faisaient les honneurs de leur cercle habituel. Des rires désobligeants génèrent le surveillant de la Compagnie du gaz; et il dut feindre d'examiner avec la plus grande attention les images du. Journal aiuu" sant. Valin apaisa l'animosité de son cortège. Il promit d'organiser bientôt une réunion publique et contradictoire. Blondeau, le député actuel, serait invité à rendre compte de son mandat. L'espérance de cettejoute discourtoise et oratoire remplit d'aise la jeunesse hâve, hargneuse, passionnée. Blondeau est un vieil économiste très savant, très consciencieux, élu à la mort de son père, député lui-même de l'arrondissement, comme l'aïeul, ami de Ledru-
Rollin. Les commis cxîgtMit de cel inforlune mandataire toutes k^s vertus du Chris t^ lous les courages d'Hercule^ fout le savoir d'un Pic de la Mirandole. Il a déjà failli perdre son siège parce que trois erreurs typographiques s'étaient glissées dans le Journal de Pontis, qui reproduit ses discours au parlement ; une autre fois, parce qu'il avait accompagné jusque chez elle, un soir, la femme de son secrétaire, en s'informant du petit garçon malade ; une autre fois encore, parce qu'il n'avait pu dire le nombre exact de bateaux qui entraient annuellement dans le port de Nouméa, comme le lui demandait son inlerrupteur. A cause de quoi, les politiciens de taverne le taxent de paresse ordinaire, d'immoralité cynique, d'ignorance crasse. Le malheureux s'oblige à un travail quotidien de quinze heures et à une existence de trappiste pour contenter des censeurs aussi farouches. Il s'était alors brouillé avec toutes les dames, ne sortait qu'en compagnie d'un parent âgé, même à Paris oîi le surveillaient plusieurs Pontisiens y demeurant. Valin blâmait, en sa conscience, ces procédés sauvages de polémique. Pourtant il laissait faire, songeant que c'était le meilleur moyen de diminuer celui dont il convoitait la place, et de l'en chasser grâce au suffrage d'un populaire injuste, encore qu'épris de justice. A comprendre le plaisir que les gaillards se réservaient dans cette réunion, l'avocat ressentit quelque dégoût. Plutôt que de rester avec eux, il accepta l'invitation de M. Trousseau, son pro-
piii'tîûre, i[u\ retilr^f! [M>nr pi^o miMlre a table,
— Alors, à bientôt, monsieur Valin.
— Vous pouvez annoncer la réunion.
— Nous serons là tous, allez.
— Le Blondeau n'a qu'à préparer son porte-voix s'il veut qu'on l'entende.
— On rugira comme des lions, je vous Tassure.
— Et s'il peut placer un mot, il aura de la veine... Au revoir, monsieur Valin.
Lentement, posément, M. Trousseau vantait à son cher convive la poularde qu'ils mangeraient. Lui-même l'avait achetée la veille ; car il aimait faire son marché, patiemment,
— Les femmes, voyez- vous, c'est trop vif !... Ça bavarde... Ça se laisse coller de la mauvaise marchandise... Ça sort en retard; c'est toujours pressé. Moi, je prends mon temps... Je suis tranquille. Je sais que M""" Trousseau garde la boutique, qu'elle reçoit les clients, que la bonne lave l'escalier, cire les chaussures, aère la literie. Je me dis que tout va comme il faut à la maison. Alors je choisis mes denrées. Mon cher monsieur, il y a des marchandes que je connais depuis vingt-cinq ans. Il y en a que j'ai vues téter leur mère!... Ça ne me trompe pas. Je devine toujours leurs malices pour me fourrer des légumes défraîchis ou des harengs qui sentent.
Désireux de se mieux faire entendre, le bon •omme arrêta son ami dans le milieu du trottoir, 1 dépit des passants hâtifs, et lui fit un cours
sur la m an îere d'acheter convenabkmcnl la volaille le poisson, la salade^ les fruits. Large dV^paules, la tête lourde et les jambes brèves ^ le paillasson sur Toreille, il dissertait :
— Quand on a de la bonne marchandise, il faut une bonne femme pour la cuire,,. Une bonne femme 1 Cest encore difficile à trouver. . La mienne, elle approche, mais c'est pas tout à fait ça,.. Il faut que de temps eu temps j'y aille encore de ma taloche... Elle pïeure. Ça lui fait du bien... Ou a beau dire ; ça fait du bien,.. C'est comme l'effet d'une purge. Ça débarrasse le moral... Mais oui, monsieur Valin... Croyez-moi... Quand vous serez marié, allez-y d'une paire de taloches, parci-, par-là, sur les oreilles... Pas trop souvent. Elles se dégoûtent.... Une ou deux fois par mois, seulement... Pour que ça ait l'importance d'une affaire rare... Pour qu'on s'en souvienne, à l'occasion. Si vous ne talochez pas, vous ne goûterez jamais une bonne sauce. La sauce, ça demande du soin, de l'application, delà finesse... Eh bien, une femme, c'est distrait; ça rêvasse, ça regarde voler les guêpes. Mais si elle sent qu'il y a une taloche au bout de la sauce ratée, je vous garantis qu'elle surveille le four... Règle générale : ne giflez jamais que devant du monde. Ça la vexe... Et la vexation fait plus que le mal pour l'impressionner..» Ahî moi, je me connais en femmes... C'est comme à la manille et au piquet. Demandez plutôt à ceux du Café Central; à Ravenaud, tenez, le le maîtrecharpenticr!... Demandez-lui si je sais ou
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non. Vous connaissez bien Ravenaud, le malin, le conseiller municipal... Voilà six ans qu'il perd tous nos mazagrans au piquet... Ah ! ça ne me coûte pas cher, le café, à moi!... Sûrement non!... Et voyez-vous : on parle de bonheur... Vous, vous promettez le bonheur au peuple. C'est votre métier... Gomme moi, mon métier c'est de vendre des bouchons, et de louer des appartements aux gens convenables... Eh bien, le bonheur, c'est de savoir choisir sa volaille, d'avoir une bonne femme pour la faire cuire, de gagner des consommations au piquet, de pêcher à la ligne, de porter des bottines en étoffe qui ne vous gênent pas les pieds, et des cols de flanelle qui ne vous coupent pas les joues. Voilà le fin mot du bonheur, monsieur Valin... Regardez-moi... Vous regarderez un homme heureux.. . Je suis heureux comme le lion dans le désert.
— Et l'amour, monsieur Trousseau?
— Ça se vend au Sept de la rue Tronquée, et de la meilleure... Il y a en ce moment une sacrée grande Alsacienne. Ah ! nom d'un nom, elle vous en flanque pour vos trois francs ! Demandez-la de ma part. Demandez Dorothée.
Valin pensa qu'il souhaitait les grâces de Marie l'Ellébore; et que cela le rendait malheureux. M. Trousseau n'avait aucun sujet de peine, évidemment, lui. D'ailleurs, on arrivait devant le magasin tout enguirlandé de bouchons neufs, tout encombré de cuvelles vierges. La bonne rousse ônait au comptoir en ravaudant. M. Trousseau, une main congestionnée, lui tâta la gorge. Elle
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ne se défendit guère, mais ni comme d'une faveur clmrmanLe* Une odeur de boiscoupc, de liège IViiis, fui rlélieieuse.
Le propriétaire ouvrit la porte do rarriêrebo 11 tique entre un lot de manches a Ijulai et une piles Je ^boites à seb Les parfums du r<Mi a emparèrent de rodoratj excitèrent l'appétit. Sur la cour s'ouvrait la cuisine propre et luisante par sa batterie de cuivre. Un tablier tileu ceigiiait la robe noire de jjiMa ffousseau, qui pî^^uait la dinde dans un plat grésillant. Elle salua, d'aintive^ Tinvitiv. Sonmarij la canne derrière le dos, liumail les \:ipeurs de la marmite. Il inspecta la planche du bachoii", lestas de fines herbes.
— Sacrée bourrique!... grogna- t-il,.. lu n'as pas mis assez de thym dans ton roux.
]yjme Trousseau leva son œil de lapin aux aguets vers la grimace du maître ; et balbutia quelques excuses difficiles.
Sur la table deux couverts seulement furent dressés. M™'' Trousseau ne s'assit pas. Elle ne le faisait jamais en présence d'un hôte. Elle servit activement, silencieuse et rapide, attentive au pain qui manquait, au verre vide, à la menace de Tœil conjugal. Dès le moment du fromage, M. Trousseau déclara, pour la féliciter :
— Le bonheur, voyez-vous, monsieur Valin, c'est d'avoir une bonne femme et de gagner au piquet, toutes ses consommations.
— Peut-être bien... répondit l'apôtre.
Et il doutait d'être ironique.
Sinistre et bleuâtre, par-dessus les verdures roussies des jardins, le ciel se courbait. Des toits s'élevaient, dans le silence, les fumées grises, hésitantes. Certaines façades devinrent étrangement blafardes. A Test, un nuage de soufre et de cuivre enfla lentement sur le mont de Pontis, derrière ses quartiers de briques étages, ses rues en ravins, sa cathédrale massive et noire, couronnée de pigeons blancs au vol anxieux. Dans la plaine, une locomotive en détresse sifflait non loin de la gare ; un tombereau de pierres grondait en cahotant sur le pont du Passeur. Des hirondelles striaient l'air morne, criaient, égratignaient Teau de la Bruse, et puis remontaient obliquement. Coite et peureuse, la ville attendait l'attaque de Forage. .
Déjà les promeneurs se réfugiaient dans les tavernes. ATestaminet Charlcmont, la vieille, pour déboucher les litres de vin blanc, ridait plus sa figure de noix sèche, tandis que son fils serrait les mains de Livrot, de Joseph et de Fourmentel qui laissaient le nettoyage des réverbères afin de se rafraîchir à Tabri :
— S'ils ont ce temps-là pour leur procession, ' dimanche, mince alors î Ce que les ratiehons seront humectés l
Les consommateurs, un maçon plâtreux, deux cimrpen tiers embarrassés d'où l il s j éelatèrcnt de rire. Haineux, ils renchérirent, prévoyant les Saintes-Vierges des honnières inondi'es par reverse, cl i toute la bondieuserie fondant comme le sucre sous la chute des eaux célestes. Car dimanche on bénirait la minoterie de Blainville et Saint-Leu pour y fêter la résurrection de la vie industrielle. Bouches bées, sur le seuil de Charlemont, les disciples de Valin attendaient le spectacle du déluge imminent et favorable à l'espérance du ridicule qui sans doute avilirait la cérémonie cléricale.
Outre les litres. M™® Marigny, en échange des cinquante mille francs, avait décidément exigé cette consécration. Qu'elle serait furieuse contre le Seigneur, s'il ouvrait les écluses du ciel ce jour- ^"^
là! M. Grosbin l'assurait à son ami Crescent non sans tenter l'échec à la tour sur le damier du Café Boche. Et l'archéologue s'adossait au velours de la banquette en se frottant les mains avec une vigueur exagérée :
— Le bon Dieu sauçant les bannières de M""" Ma- 1 rigny! Il n'aurait jamais rien fait de si drôle
depuis la création de cet univers grotesque. Hein, Crescent!...
A la table voisine, les officiers du bataillon, fatigués par une marche de nuit et de matin, se reposaient en s'intéressant aux péripéties d'un
poker. Crescent les regarda pour les prendre à témoins, haussa les épaules pendant qu'ils souriaient. Alors il dit à son partenaire :
— Je ne suis pas curieux: mais j'aurais bien voulu vous voir à la place du démiurge, vous, l'homme malin !
Grosbin bouscula sa barbe flave et blanchie, leva les mains.
— D'abord, si j'avais l'honneur de m'appeler Dieu, c'est-à-dire l'Ensemble des lois cosmiques, je commencerais par fournir aux gens un critérium de la certitude. C'est le meuble indispensable pour se mettre en ménage, quand un couple d'idées amoureuses se va loger dans les circonvolutions d'un cerveau confortable, avec électricité nerveuse à tous les neurones, et ascenseur de sang artériel... Votre grand architecte est un étourdi.... Car, vous n'avez jamais pu me dire, ô Crescent, ingénieur municipal, pourquoi deux et deux font quatre, sinon en invoquant d'ignobles et pitoyables postulats...
— Oh, oh!., fit le capitaine Serq,.. oh, oh.., monsieur l'académicien des Inscriptions, que voilà des paroles téméraires, pour un savant... .
— Mais, mon pauvre monsieur, savez-vous seulement si vous allez trouver au Chari, parmi vos nègres, les hommes de la nature tels que les
. dépeignit Jean- Jacques, les bons sauvages de Voltaire, ou bien les coupeurs de têtes, les cannibales que nous contèrent Livingstone et Stanley!
— Carré de dames ! annonça Senancourt glo-
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rieiix... Ah î qu'il ferait bon tïèlve entre qna(re dames, par ce temps d^orage- On vibre comme une corde de métronome. Seul laniour abat la surexcitation des nerfs.
i< Seul r amour apaiserait la douleur de vibrer ainsi par cette température )5, pensait Cliristine Delarue, dans son salon, en s'é tirant sur les coussins de Karamanie. Le vent précurseur de Toragc ne rafraîchissait pas son échine frémissante, ses lombes douloureux, ses doigts agacés. Stupides lui semblèrent les Chinois aux fines et longues moustaches tombantes, qui flottaient dans les paysages asiatiques du paravent, le long de barrières rouges, à l'ombre de saules délicats, de toitures retroussées par les crêtes de dragons volants. « Senancourt songe à moi. Je le sens. J'en suis sûre. Dieu, que c'est bête. Nous avons envie l'un de l'autre si furieusement. Gémir dans ses bras, égratignée par sa moustache. Le contenir, ardent, moi tordue autour de lui ! Et nos os s'enlaceraient à travers nos corps. Il fait si noir tout à coup!... C'est comme du mystère exprès pour ça... » Voluptueusement elle baisait, des lèvres, sa langue onduleuse. Sous le peignoir, elle se caressa les flancs, la gorge. Elle suff'oquait. Le capuchon de sa chevelure lui tenait chaud. Elle grimpa sur la chaise et se contempla depuis les pieds jusqu'à la tête dans la glace surmontant la cheminée derrière la pendule de faïence. Elle se découvrit. Pour quelles mains velues d'un satyre effréné, ce bel ivoire corporel, les deux fraises minuscules de la
poilrino goiilliV? temps heureux des liania^ dryades, toujours atteintes en fuyant, toujours saisies aux seins par des griffes tenaces, toujours étourdies par des rires triomphaux, toujours étouffées entre les arbres et la vigueur du mâle embrassant la nature avec la nymphe !
Lasse de désirer, Christine revint au fauteuil Elle pleura, respira le sachet pendu à son cou par un cordon de soie violette. Elle tira ses bas jusqu'en haut de ses cuisses. Elle adora la ligne de sa jambe, la cambrure de son pied sous le tissu de fil jaune à raies blanches. Raoul devait être chez son épicière, dans le lit de palissandre, parmi les courtines de velours bleu, à travailler cette grosse femme rubiconde, comme celles de Rubens, qui s'offrent, contournées et plissées, à Paris, sur la cimaise du Louvre. Papa devait établir ses comptes sur les registres du Gaz, et grogner, en plaignant son foie. Maman faisait la lecture chez la tante Clotilde, pour tâcher, ensuite, d'emprunter cinq francs à cette vieille avare. Et Gertrudo elle-môme, Gertrude partie, Gertrude préférant laver la boutique d'une charcutière à s'avouer leurs confidences de petites filles frôlées par des garçons dans la nuit des granges ou des placards, durant les parties de cache-cache.
Oh, c'est l'ennui qui bâille et qui s'étire, qui se llaire les épaules, qui se flatte les mains, qui souhaite un livre et qui ne peut le lire, qui s'inquicfo du ciel noir, des façades blêmes, des feuilles arrachées par le vent, d'un volet opiniâtre pour cla-
qucr et reclaquer le pignon voisin. L'ennui mené il la fenùLre par espoir d'un speclacle nouveau dans la petite rue morne, sale et bossuée, encaissée entre ses murs de parc, ses sombres portes cochères, ses affiches décolorées, ses bornes cerclées de fer et de rouille, ses pavillons de concierges aux fenêtres ouvertes sur des cuisines modestes pleines de lessives bouillantes. Au bout, luisent les panonceaux de Tavoué. C'est Tétude austère de M^ Clermaux. Derrière, il y a deux pelouses bordées de quatre charmilles, la maison crépie de frais, la salle à manger et le salon meublés d'acajou, de velours vert. Christine souhaite encore y trôner, épouse; si rude et important que s'affirmerait le mari, du reste robuste pour Tassaillir.
Ploc ! une goutte est tombée sur Tappui de la fenêtre; une large goutte. La deuxième s'étale et noircit la pierre. La troisième est tiède sur la main de Christine comme une bouche qui s'appuierait. Que de délires suggère ce baiser du ciel à sa chair. Elle frémit, serre les dents. Ses paupières brûlent les yeux pendant qu'ils cherchent un amant possible dans le silence de la rue. Pourquoi donc ne pas appeler l'apprenti crasseux qui se hâte en sifflant les mains dans les poches. A défaut des mains et du visage, peut-être a-t-il le torse et le ventre propres. Il pense à tout autre chose, l'imbécile, et ne tourne même pas ses regards vers la fenêtre ornée d'une telle passion. Non plus que les deux soldats : ils craignent pour leurs tuniques et leurs
guêtres blanches, pressent le pas, doublent trop vite le coin de rue. Maintenant ce sont des femmes à la file, bêtes et sordides, alourdies par leurs cabas que comblent les légumes du dîner. Personne ne sentira donc les rayons de la volonté que darde Christine penchée vers les trois commis rieurs, vers cet autre corpulent et brusque. Clermaux ! Rapidement il regagne sa demeure. Apercevra-t-il la quémandeuse. Le cœur de Christine danse. Lavoilàdevantle possible de Tacte. Sa figure seglacc et ses oreilles flambent... Si la chose arrive !... L'avoué salue, ralentit son pas, hésite, et, d'un signe, il demande la permission de rendre visite. Incapable de répondre, Christine quitte la fenêtre. Elle croit chanceler. Devant le miroir sa pâleur Tépouvante ; comme Técarlate de ses oreilles en feu. A tâtons, dans la lumière terne de l'appartement, elle gagne l'antichambre. Elle s'appuie contre le lit recouvert d'andrinople. Va-t-elle accomplir ce que, depuis deux heures, et huit ans, son délire exige... Les serins de la cage clabaudent en la considérant avec inquiétude. Ils lui signifient l'anxiété de sa conscience. Christine, à cette idée, ricane. Rien ne se passera que d'ordinaire, c'est-à-dire de lâche. D ailleurs elle se défend de s'offrir, en soupirant. Ce serait une fâcheuse bêtise. Clermauxne l'épouserait pas. Cependant elle voudrait s'amuser de la tentative, le taquiner et le repousser. Dans Tescalier, le bruit des pas se rythme, grandit, gronde comme le tonnerre éboulé, lointain et grave, au pays lugubre des nuages.
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L'humidUë de i^a chaîr moilo fait glisser le doigt de Christine sur le cuivre de hi trirgolle, Avant que le bienvenu sonne, elle éntr'ouvre, coquette et le sourire conviilsif.
Lui-même s'essuuftle et Idômit en se ilécoi liant. Ce le gêoe de songer que ses cheveiix épars, et quelques-uns argentés, ne couvrent plus suffisamment le front. Mais dans sa barbe dorée une bouche sensuelle flamboie, aspire déjà Thaleine de Christine, qui défaille un peu, l'égalant à tel génie surnaturel des mille et une nuits. Joyaux des bagues, odeur d'ambre que dégage Tample vêtement sombre et noble, chaîne d'or qui semble contenir la large poitrine oppressée ; c'est le génie éclos au flanc de la montagne, et qui conserve encore la majestueuse énormité de la nature en refermant, silencieux, ses bras maîtres sur la fille imprudente, aveuglée par la barbe douce. Elle ne sait plus même évoquer Timage du cher Senancourl. Qu'est-elle dans la force qui la saisit au bruit de la porte refermée, qui l'empoigne, la dompte, Tétoulfe et l'emporte^ la chavire, l'enflamme, la dénude et la blesse, sans merci, sans pitié pour le sanglot bien heureux. Rose et brusque l'éclair cingle l'ombre du salon et montre la face ardente du génie sardonique, son torse divin aux replis épais, Christine referme les yeux et pantèle. Ensuite de tous ses nerfs apaisés, de tous ses membres choyés, s'exhale comme un hosannah de délivrance, tandis que s'abîme la pluie violente.
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Ik'la rouelle les vilrcb* qui balleiitdans iesrideatix envolés.
Alors la tourmente réveille Philippe Cosson, qui ronflait sur les genoux de sa jeune femme dans l'herbe de leur verger. Armance redoute Tapoplexie de cet homme sanguin trop épris d'elle. Et c'est un soulagement que de le voir se réveiller au contact de Teau bruyante. Péniblement il s'agenouille, s'accroche aux deux mains fines et tendues, se hisse dans Tair qui gronde. Il court pesamment derrière les jupons blancs, derrière la tresse flottante et le ruban nacarat. L'éclair fouette le quinquagénaire engourdi. 11 rentre et s'affaisse dans le fauteuil Voltaire, sans comprendre pourquoi son crâne craque, ses oreilles bourdonnent, ni comment de l'or semble pleuvoir dans cette chambre où l'adolescente fouille le placard pour trouver l'eau de mélisse...
— Armance ! Ce n'est rien... Mes éblouissements, tu sais!...
D'ailleurs les périlleuses amours de l'ami Cosson sont amèrement blâmées au Café Central par Raveneaud, qui voudrait le voir s'ébahir là devant sa quinte au roi, son quatorze de dix et sa tierce au valet. Enfin, Trousseau payera les consommations ! Mais le plaisir du gagnant centuplerait si Philippe constatait la victoire !
— Ah c'est dommage qu'il ne soit pas là...
Depuis ses noces on ne le voit plus , c't homme !...
— Il bécote sa petite...
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— Faul qu'il prenne garde !... Elle a des vicesj !a mioche.,. Ça se voit„.
— Elle nest pas faite encore, quoi!... Pour se faire une bonne femnio ç;i dure des mois el des années ! Une bonne femme qui sache cuire le fricot, tiens !... Raveneaud?... En as-tu, toi, une bonne femme?
— Blague donc pas ! T'y es de vingt-sept sous.
— Pour une fois ! . . . Raveneaud ! . . . Une pauvre petite fois... C'est pas encore ça qui me rendra malheureux... Ce que tu en as reçu toi, des dégelées... Eh ! Prosper, n'est-ce pas que c'est avec la galette à Raveneaud que vous avez payé la remise à neuf de la devanture ?
— Peut-être bien que oui, monsieur Trousseau.
Et d'un torchon alerte, Prosper étanche le « Picon » répandu sur le marbre :
— Avez-vous fait bonne pèche, ce matin, monsieur Trousseau ?
— Trois anguilles ! Un enfant de brochet.
Et du petit, en veux-tu en voilà...
— Les jours d'orage ça mord... explique le perdant aux dominos de la table voisine... Moi, j'ai pris deux anguilles et une carpe de six livres dans Tétang de Blainville. Je compte pas le goujon ni l'ablette.
— On va manger une riche matelote, à la maison... crie Trousseau... Ma femme est à son affaire !
— Et la mienne, donc'?... Pour la friture, elle défie n'importe qui.
— La mienne, c'est pour Tomelette au rhum... Ça, on s'en mange les doigts, mon vieux !
— La mienne, pour le ragoût de mouton.
Seulement faut que j'aille chercher le morceau moi-même à la boucherie.
Autour des tapis à jeux, des domiijos massés, tous vantent Tart culinaire de leurs dames aux tabliers bleus. Replets ou bien étiques, pareillement coiffés de chapeaux de paille, vêtus de vestons larges, et chaussés d'escarpins jaunes, ils se félicitent de leur bonheur tranquille, certain. Tour à tour chacun se largue, qui d'être le bon acheteur au marché, qui de fumer le mieux sa pipe, qui de boire le plus sec, qui Je vendre à point ses bouchons, celui-là ses planches, celui-ci sa bonneterie, cet autre ses bottines et ses pantoufles, ces deux frères la semoule et les pâtes à potage, ce vieillard malin les parapluies, ce jeune marié les charrettes, ce père et ce fils les instruments aratoires, ces deux associés les meubles et les rideaux. Fiers d'eux-mêmes, et en joie, ils se croient, sans aucun doute, probes, intelligents, sages. Ils insultent à Dieu qui tonne, au gouvernement qui se trompe, au vice qu'ils méprisent, à la vertu qu'ils nient, à l'ambition qu'ils calomniaient. Nulle de leurs actions qui ne leur paraisse un exploit. Nulle de leurs paroles qui ne leur paraisse une beauté. Orgueil-
]f;n\\ ils narg lient, de lours IrogïK'S, la foudre éclatanto et prompte»
Ci^pendimt les éclairs transfigurent la salle blanche, ennoblissent les faces joviales des buveurs, illuminent Tes prit inipiïmé des journaux en lecture. Une avalanclie de sons s'éboule tout près, ébranlant la terre. De foudre et de pluie drue^ la ville s'enveloppe. Ses boutiques ruissellent. L'eau saule des gai'goniiles; elle f^rossit les ruisseaux le long des trottoirs qui brillent el renètent- Les chiens entrent sous les portes cochères; ils s'ébrouent. Aux murs ressuscitent un peu les lions des affiches délabj'i^es, décolorées par le soleiL Entre les punaises géantes de Finsecticidc Chabert et la sportwomnn des cycles Mélî* ilor, plusieurs mulles redoutables et des crinières ocreuses reprennent de rapparence. Les jambes de rElléborCj maintenant parlie^ débordent sous Taffiche bleue du chocolat Meniei- qui cache le buste cher à Tinconsolable Valin. Et quand l'étincelle divine lacère l'espace, les fauves semblent grandir. Cependant M"'" Demangeot supplie sa ho une de rester avec elle daos la chambre^ tan! l'épouvante le cataclysme céleste.
— Hein, suis-je poire^ tout de mèniéj Marie!... Oh!...
La détonation secoue les vitres. M""^ Demangeol râle^ blottie dans les oreiilersj elle y couche la bon ne j qu'elle effraye aussi, qu'elle embrasse et qui fleure comme le sel de cuisine.
A lautre bout de la ville, M""^ Demours se signe
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à gTnnnx. sur le can eau de la chambre, devant le crucifix de faïence. C'est le courroux de Dieu qui se manifeste par ces clartés brusques, qui touche les six tasses rangées en cercle au milieu de la commode, et les photographies militaires des parents. Le pot-au-feu bouillonne sur le poêle de fonte. Qu'importe, la pieuse femme .ne se dérangera point avant le terme de son oraison. La colère du Sauveur navre encore plus M"*® Marigny tout éplorée dans la cathèdre de son salon.
M"® Eugénie Hautit a cessé de remplir les cartes d'invitations, celles qui réservent aux titulaires deux places sur Testrade dans la cour de la minoterie, côté Blainville. La femme du président, ses deux filles Colette et Germaine égrènent leurs chapelets. Priant pour les pauvres matelots exposés à cette affreuse tempête, elles appréhendent que leurs toilettes neuves ne soient « perdues », si ce temps, dimanche, les afflige. Et peut-on emporter les vieux waterproofs, injustifiés par le soleil probable du départ? M. Daveluy sera là certainement, avec les officiers, le vicomie de Satry, tous les fiancés souhaitables, ceux qui perpétueraient dignement les bonnes familles de Pontis, réceptacles de ces vertus civiles et militaires propres à la noble France qu'il faut relever. Dieu le veut, au nom du Père et du Fils... et du Saint-Esprit.
La foudre éclaire bizarrement, coup sur coup, le petit parc, ses bosquets, sa pièce d'eau toute tiquetée, ses hauts peupliers frissonnants et
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couples, la corbeille de géraniums au milieu du boulingrin central. Là îioircitij sur un socle, une Ariadoe moussue et amputée qui regarde Iristemenl^ par les fenêtres, les paysages en laine verte et bleue des tapisseries, les deux mïissifs eabinets d*ébône aux colonnettcs d'ivoire tors, le tableau de La Sainte Famille ^ attribué au Goidej et les sièges soutenus par des chimères sculptées. L'œillade extraoï'dinaîre de ta fabuleuse amante terrilie un peu Colette qui Timagine prête à revivi"e 1^ parmi ces cataclysmes.
— Le Seigneur !... soupire M"® Marigny... ne permettra pas que la clique à Valin se moque de nos bannières. D'ailleurs cette série d'orages doit prendre fin.
— On n'a jamais vu ça !... pleure la femme du juge Maubran, satisfaite cependant parce qu'elle est la seule à posséder le face-à-main de véritable écaille blonde pour dévisager le fluide insolent.
La commandante masse d'une main ses bandeaux gris et caresse de l'autre son fin profil. Elle se lève, dans sa robe de châtelaine, marche, puis déclame contre ce Valin éduqué par le bon abbé Précot, et qui, maintenant, ameute la populace contre cette religion créancière de sa funeste intelligence, de son talent néfaste. M""^ Odilon rappelle que, derrière son rideau, elle a vu les bandes révolutionnaires traverser la place de la Haute-Rive, quand la grève faillit être proclamée à la Compagnie du gaz.
— Dire que c'est le petit Valin que j'ai connu
boiifI(?j blonti comme im Enfant- Jésus, oui, madcime ! Ma sœur lui donnait dix francs à la distribution des prix. Il les avait tous ; et il était timide, il rougissait. Il remerciait poliment. J'embrassais ses grosses joues appétissantes.
— Il vous fera guillotiner, ma chère amie !
— Ou bien fusiller...
— Ou il vous forcera à laver la vaisselle dans son phalanstère collectiviste.
— A frotter nos parquets qui seront devenus ceux du prolétariat !
— A recoudre les nippes du peuple souverain... Yvonne !
— A cirer les bottes des égouttiers... Colette !
— Encore un éclair!... Et il nous mettra en prison si nous ne cirons pas, dans la journée, le nombre de bottes voulu !
— Bah !... dit M"^ Hautit... Le Christ lavait bien les pieds des mendiants !
- — Mais il était dieu, lui !
— C'est au-dessus des forces humaines, ça, quand on a reçu une certaine éducation !
— Vous savez : il faudra travailler huit heures par jour, dans un atelier, sous les ordres de sa couturière ou de sa repasseuse ; et qui vous infligeront des amendes, encore !
— Et coucher dans le même dortoir avec des femmes qui ne se soignent pas !
— Mon Dieu !
— Ah ! mes pauvres enfants ! Et vous verrez sans doute cette abominable chose.
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Dans une ellipse de lumières roses, puis livides, deux signes de foudre successifs enveloppèrent les fenêtres et leurs paysages, les personnes des dames et de leurs filles plaies, graves^ hi^roïquement résolues à boire le verre de sang pour sauver, comme M^'*" de Sombreuil, la vie de leurs pères.
... « La merveilleuse lueur! » murmura Valin, exalté, dans la salle déserte du Musée Social. Ivre d'admiration, son esprit délire. Coup sur coup, les feux du ciel métamorphosent Taspect du pays, par delà les verrières de Tancien atelier jadis consacré à la taille mécanique des bouchons, maintenant garni de onze bancs, de dix chaises, d'une estrade, d'un tableau noir. Plusieurs caries synoptiques indiquent les courbes parallèles, noire, bleue et rouge, relatives à Taugmentation des capitaux industriels, à l'accroissement des salaires, et au développement du paupérisme sur la mappemonde. Valin colle sa figure aux grandes vitres poussiéreuses. 11 s'enthousiasme. Nul peintre jamais ne sut fixer de tels instants tragiques et somptueux. Quelle jouissance il éprouve, lui. Comme il se remercie d'avoir, si pauvre, économisé, maintes fois, les cinquante francs nécessaires aux excursions par train de plaisir. Dix heures il put ainsi contempler les Alpes de Chamonix en se répétant les descriptions du Jocelyn pour en bien approfondir toutes les beautés. Ainsi connut-il les flots du Havre en lisant La Mer, pour chérir, sous l'inspiration de Michelet, l'immense
fraîcheur et Tinfinie création des eaux en mouvement. Ainsi, vingt-quatre heures, il put parcourir Londres. Ainsi les principaux musées lui suggérèrent la faculté de comprendre les splendeurs naturelles avec une âme d'artiste, un lyrisme de poète, une philosophie de littérateur. Et il trépigne de joie, tout seul dans cette salle vide, parce que les verdures des bois et l'encre du ciel composent un antagonisme merveilleux de tons balafrés par l'or, le rose et le bleu des foudres qui font rutiler aussi les tuiles des toitures, briller les eaux de la Bruse, scintiller puis s'éteindre les stries de la pluie fumeuse. « Oh! s'écrie-t-il, comme je sens tout avec intensité! Voilà véritablement mon bonheur ! Je te sens et je te sais, Nature infinie I Je m'agrandis à ta mesure, miraculeusement. Tu respires par ma bouche. Tu penses par mon esprit. Tu souffres par ma rage. Tu t'embellis par mon désir de te magnifier ! Tu es Moi et je suis Toi ! Et, quand gronde la colère du peuple comme le courroux de tes fluides, c'est ma parole qui suscite aussi l'orage ! »
Valin court à sa chambre afin d'apercevoir un autre horizon. Il pousse la porte mitoyenne, rejette du pied les pantoufles et la culotte à terre. Voilà sa table de travail en bois mal teint, la pile d(î bouquins fatigués, tachés, cornés, soulignés, annotés, toute la paperasse à ratures, près du trépied en fer qui supporte la cuvette pleine et le ^rcle fôlé du miroir. Car la femme de ménage blie son client, quand elle a trop bu la veille.
puisqnç son liis est un chaud socialiste. La lampe dégage encore son odeur de pétrole. Qu'importe! Il y a de ce côte, dans la fenêtre brusquement ouverte^ toute la dégringolade des (|anr tiers piiuvres jusqu'à ta plaine^ toutes les maisons de briques et de zinCj toute la colonnade de cheminées industrielles^ tous les drapeaux des loques tendues aux croisi^es, tous les trous des terrains vagues oii se lèvent les brancards des charrettes ruisselantes* Dans ces alvéoles identiques et nombreux, la multitude gémit, bavarde, ravaude, cloue, forge, coud, tanne, soude, ajuste, boit, s'invective ou se plaisante. M""® Livrot gourmande son gamin joufflu qui renversa, dans la grammaire, le flacon d'encre. Dépitée, l'ouvrière calcule quïl faudra restreindre la dépense de cognac pour payer les vingtcinq sous du livre neuf. Le cognac qu'on fait brûler avec du sucre dans une soucoupe, c'est la seule bonne chose de la vie. Et ce saligaud d'enfant qui vous en prive. Malheur, va! Stupide, il écoute crier l'éducatrice. Avant-hier encore, n'a-t-il pas déchiré son pantalon en tombant sur les genoux, au bord du trottoir? Et il a fallu toute une veille pour le rapiécer... Oh, la sale bête ! Il n'épargnerait pas une peine à la pauvre mère qui se tue de tmvail pour lui, l'assassin !
— Attrape toujours celle-là. Tu ne l'as pas volée ! Pleure, maintenant. Ce sera pour quelque chose au moins ! Mouche ton nez ! Tu entends le petit Jésus qui gronde pour les mauvais garçons. . . Tiens : l'éclair? C'est pour les fouetter quand ils gâchent
leur encre. C'est le bon Dieu qui le doiiDc te fbuet- As-tu fini de gueuler! Ou je recommence. Tu ne veux pas te taire. Eh bien, tiens! En v'ià encore une... Et de la belle !
Bravement M'*"^ Livrot corrige Fécolier joufflu, tout embarbouillé de larmes, de salive, d'encre et de morve. Il fuit autour de la table ronde, et, derrière ses coudes plies, cache les convulsions de sa figure. La ménagère geint en essuyant la flaque noire qui pollua le sapin proprement gratté, outre le journal étendu avec précaution sous le cahier d'exercices. L'écolier la redoute, épaisse et mamelue, casquée de cheveux noirs, un peu moustachue aux coins des lèvres. 11 redoute ces mains pelées, blanchies par Teau de javelle, et qui tordent les petits bras comme le linge à rincer. Dans Tangle de la pièce, il sanglote maintenant, le nez au mur, sans que veuillent s'apitoyer le lit d acajou, ni son édredon rouge, ni les casseroles de fer-blanc, ni le fourneau à pétrole, ni la machine à coudre. Déjà M""^ Livrot se rassied, coléreuse, active. Son orteil en savate fait mouvoir la pédale; et, sous Taiguille qui pique, la main râpée dirige une bande indéfinie de calicot. En vain la pluie, par rafales, inonde les carreaux; en vain la foudre illumine la maison voisine; en vain le tonnerre s'écroule derrière les toitures : M"® Livrot les ignore. Attentive et alerte, elle suscite le bruit taquin de la machine. Elle suppute ce que ses doigts pourront façonner avant la chute du jour, si l'enfant reste sage, si le mari ne rentre pas trop
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loi avec la Daîel<? du Bar înlernatioiial ou de TEsla minet Cliarlemonl. Elle plisse son iront, elle mesure cliaque menu gesic afin qu'il s'acliève dnns le moindre temps, qu'il aceomplisse le plus de besogne. Elle ril à soi-nrônie quand elle paierait, dans la minute, quatre points en plus qu'elle n'en put réussir durant, la mîuuto précédente. Le cadran du réveille-matin qui Ijavarde sur In tuffeî guide les vaillances opiniâtres de eet efîort. Clémence IJvrot s'acharne et s'éeliaulTe. Elle s'enorgueillit du rythme qu'accélère son oi'teil pressant la pédale élastique, et aussitôt refoulé. Telles les danseuses battent la terre en cadence, et rebondissent avec souplesse dans le plaisir d'exercer les vigueurs de leur être.
Tic et tac, tic et tac, tic et tac... L'aiguille saute, pique, se relève, brille et retombe dans la candeur de l'étoffe lumineuse, qui s'orne d'entrelacs harmonieux, qui s'amasse, se poinçonne et s'écoule. Clémence croit tenir une écharpe sans fin, et cela s'enroule autour de sa danse rapide, de son genou mobile. Elle développe du mouvement et de la force utiles pour autrui. Vite et vite, l'œil au guet, elle précipite le labeur de ses membres. C'est la convoitise délicieuse de gagner la course sur le Temps, de narguer l'heure moins prompte que les mains diligentes. Tic et tac, tic et tac, tic et tac. L'aiguille éblouit tant elle pique rapidement le flot continu des blancheurs.
Et le rythme de la machine rappelle à Clémence un refrain. Elle commence à fredonner. D'abord
ces accents demeurent confondus avec le bruit du calicot, qu'elle assemble, qu'elle étire, qu'elle rejette. Doucement se marient sa voix et celle de la matière en transformation. C'est une cbanson mélancolique et tendre invitant à Télreinte, dans les sentiers roses où Ton va tous deux, quand les fleurs sont écloses pour les amoureux. Les rinaes caressent l'air triste, assombri par l'averse, pénétré par les éclairs livides, mais plus rares. Clémence ne voit plus l'orage. Elle vit dans une région de rêve, imprécise, peut-être traversée par un fleuve blanc, oii scintillent des rayons innombrables et brefs, capables d'illuminer le deuil lointain de la nature. D'ailleurs le fils s'est endormi dans son coin, las de pleurer. Elle chante pour bercer le sommeil du petit. Elle chante le temps des cerises, la douceur de prier Dieu pour ceux qu'on aima jadis, dans les venelles ombreuses, au retour du bal, après les valses ardentes comme la danse présente du genou laborieux et gai. Vaincue la minute ! Six points de plus. « Et en avant, Fanfan la Tulipe, murmure- t-elle. En avant, Fanfan, en avant!... Petits soldats, courez aux redoutes planter le drapeau de la France!... On est Français, quoi! chacun sait ça... Livrot a triomphé des Arbis au soleil de Kairouan... En avant, Fanfan la Tulipe ! En avant, soldats, en avant. Dansons la capucine, puisqu'il n'y a pas de pain chez nous... Y en a chez la voisine, mais ce n'est pas pour nous, you !... » Clémence sourit à se penser toute petite, accroupie dans sa courte
robe pnurdiro : « You... You,.. Il n'y a pas de pain chez nous. ., Mais il y en a tira si la machine tourne. 11 y en a dans la machine. Et ce sera pour nous, yoii.. * Fichue, la minute, Huil; point de g^agnés ! AU! ce que jauni is hanle a hi plaee du réveille* matin! Attends un peu, mon viei]\% avec ton air rie cadran imbécile et Ion nez iie métal noir. Attends un peu. Tu vas voir. Ecoute-moi ça. Tic et tac, tic et tacj tic et tac, tic et tac, tic et lac, Çn tourne ans^îi vite, nom de dious, que le voh\nt de 1m fabrique voisine, celle qui vomll tant de chaussures dans les camions du chemin de fer. » Clémence rivalise avec le ronQement de la grande roue d'acier qu'elle sait ouïr par habitude. Tic et tac, tic et tac...
A. mesure que s'éloigne la tempête, les bruits voisins se perçoivent de nouveau. C'est le coup régulier du marteau-pilon dans la forge Gobert ; ce sont les sourdes explosions de l'eau vaporisée sur les plaques de tôle rouge à leur sortie des laminoirs. Plus loin, et par la trémie des moulins, glissent longuement les sacs de farine qu'avalent les tombereaux à trois chevaux en file. Ailleurs se répercutent les stridences du fer en barre déchargé dans la cour de la serrurerie Lamartine. Tout près, on cloue, à tour de bras, les caisses d'expédition destinées aux célèbres fromages de Pontis et aux illustres confitures de Satry.
Clémence les discerne tous. Les uns après les autres ils s'unissent au rythme de la machine à coudre. A la même seconde où Taiguille pique le
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c^ilicot. les clous des emballeurs péuèlrent le sapin frais des boîtes..
Et il semble à l'ouvrière que le mouvement agile de son genou détermine aussi Teffort des hommes qui martèlent, celui même du grand Bascou frisé, le mari de sa cousine Hortense : il tape, les bras nus et la barbe riante, le front en sueur, les pieds dans les copeaux. Tic et tac, panpan, tic et tac... Clémence augmente encore la célérité de sa jambe. C'est elle qui coud et c'est elle qui cloue bravement, joyeusement, dans le quartier de briques et de zinc éclairé par le soleil un instant reparu entre les pans de nuages; ce soleil qu'elle chante, ce soleil qui revient d'exil, qui luit sur les nids en querelle, qui dore Tair pur, le ciel léger, et les plumes de tourterelle tombées en neige des arbres touffus, les plumes de tourtelelle...
Tic et tac, pan-pan, tic et tac, pan-pan. Qui fait ainsi ronfler les courroies de la fabrique prochaine, les courroies entremetteuses de forces ? Est-ce le volant invisible de cette fabrique ou celui de la petite machine fervente noyée dans les candeurs du calicot. Pourquoi Clémence ne multiplierait-elle pas encore sa célérité? La puissance de la vapeur rend éblouissantes les courroies qui passent derrière la baie du mur rouge? Faire aussi vite passer le fil dans l'étoffe rapide... Ah ! si Clémence était robuste assez pour que son genou mît en action tous les mécanismes d'une usine, comme il serait amusant de danser d'un seul
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orleil sur h pédale élastique, et de savoir que Ton produit, par centaines, les paires de chaussures utiles aux pioupious d'un sou en m a relie par les grandes routes de victoire. Tic ettac^ pan-pan. Cet autre bruissement de toupie monstrueuse dispense la force au tranchet sur l'établi de la nièce Louison qui découpe le cuir autour du modèle en fer, avec de frêles petits doigts noirs. La frimousse est égrillarde déjà. Car elle aime Gatillat, malin comme un singe, et qui présente, lui, au bout de ses pinces, les masses de métal en feu sous le poids du marteau-pilon, dansTantre de la forge Gobert. Clémence évoque le maigre jeune homme protégé par le masque de treillage, et qui remue le bloc à taper, le bloc aussitôt aplati sur la face, retourné et aplati sur le flanc, le bloc qui saigne mille ger-. bes d'étincelles dans l'enfer énorme. Tic et tac, tic et tac. La danse en mesure du genou laborieux guide certainement tous les travaux divers dans le quartier de briques maintenant verni par la pluie luisant au soleil. Partout les hommes modèlent et façonnent la matière inerte, à Timage de leurs besoins. Clémence lutte aussi contre la roideur ennemie de son étoffe. A laforce de la cheville elle métamorphose un informe lambeau en volants d'élégance pour les jupons du dimanche, les jupons de bal, les jupons de valse et de polka. Le soir de fête sera plus joyeux à la clarté des dessous tournoyant sur l'aire battue des auberges. Les couples vireront éperdumentcomme les rouagesde la machine, ceux des fabriques, et les cylindres des
lamiQoîrs fitix explosions successiires qiie surveille Snii>^-Nez, le vieux fou rigolo. Les rires des amants retentiront autant que les stridences du fer déchargé dans la cour de la serrurerie par le parrain, Sosthène, si dodu, et qui boit sept chopines à la file sans même cligner de rœil. Tic et tac, tic et tac. Toute la ville tourne, cloue, tape, tonne, emballe et décharge au rythme audacieux de la petite machine active dans des vagues de calicot blanc. Tout le génie de la ville façonne la matière au son des refrains que Clémence scande à tue-tête dans la chambre humble et tapageuse où rêve le fils endormi.
Un ruisseau, le Cou lin, traverse la cour de la miaolenc en UmittinL les (!oî.i?c communes de Blain ville et de Saint-Leu-Groiicliy, Ici s't^lovcnt les édifices neufs qui ppotegenl les machines allemandeB. les donjons en iule do leurs gi'nerateirrs majestueux, debout, derrière les mouvements silencieux des bielles huilées, des arbres rotatifs, des volants troubles. Là, quelques hangars, et appentis, plusieurs maisons basses, disparates et accotées, celles, de l'ancienne fabrique, couvrent les couples de vieilles meules broyant le grain sur Je plateau de fonte : il y a des pistons bruyants, des courroies lâches qui meuvent aussi les blutoirs divisant les farines dans les cylindres de leurs tamis, et les déversant, parmi la poussière de son, sur les étuves échauffées par la vapeur, pais rafraîchies par Teau froide. Un pont de fer relie les deux places qu'encadrent les constructions des magasins et du petit garage oii fumait, pimpant joujou, la locomotive Decauville accrochée à une file de trucks vides.
Impérieux et rapide, M. Speed, ce matin-là
dominni! ili^ FumI, pro:=i^nif *!u geste les mancr livres terminant les préparatifs de la fôte religieuse et industrielle. Singulièrement curieux de voir ce que pouvait obtenir Thypertension de son effort individuel dans le milieu social de Pontis, il s'évertuait avec méthode et promptitude. Qu'en deux années il eût, entre ces Latins railleurs et somnolents, acquis une situation consacrée par le tilre de Directeur Technique dans les minoteries de Blainville et Saint-Leu, cela lui semblait agréable, mais normal, vu la supériorité de la race nordique sur les races celto-centrales et méditerranéennes. Dolichocéphale, blond, de taille haute, de peau blanche, et pourvu d'énergie par le legs de ses ancêtres vikine-s, navigateurs, dompteurs de flots, civilisateurs de la planète, cela lui suffisait pour être sûr de dominer des brachycéphales généralement bruns, petits, luxurieux et déchus. La science avec l'histoire l'assuraient de ce triomphe, pour ainsi dire, fatal. Evidemment les causes divines décernent à. ses congénères la mission de régir le monde, tant par les victoires continentales des Scandinaves prussiens que par les conquêtes navales des Scandinaves anglais. Les Northmans qui, sous leur chef Rurik, s'emparèrent de la Russie, de ses barbares orientaux qui les disciplinèrent avec l'aide byzantine, forment encore l'aristocratie du tsar et mènent leurs peuples maîlres de la Sibérie, du Caucase, de TArménie, de la Perse septentrionale. Aux élus obéissent, depuis l'exode de William Penn, les déracinés de
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l/Europe qui s'exilèrent et s'en ricli iront dans les Etats-Unis d'Amérique, De Manille à San-Francisco et h New- York, de New-York à Londres, de Londres à Stockholm, k Saint- Pétersbourgj a Vladivostok, les grands doliciiocéptiaîes blonds étreignent la spll^^e terrestre. Oi% lui, John-Harry Speed, naguère modeste comptable à la Compagnie du Gaz, aujourd'hui Directeur Technique à la minoterie, achève, pour sa part, et fièrement, Tœuvre immense de substituer la force saine des Vikings aux forces agonisantes des Helléno-Latins sur la surface du globe, selon le vœu manifeste du Seigneur.
Aussi trouve-t-il naturel et légitime de commander, depuis trois semaines, à ces quatre cent soixante-huit travailleurs presque tous brachycéphales, coiffés d'auréoles en paille comme les saints de la superstition papiste, également i billes de roides et informes bures. Subjugués par la décision de ses gestes, de ses ordres brefs, ils se rangent sous Testrade embellie de festons tricolores. En effet, Tadministration promit d'omettre les amendes inlligées, pour retards ou malfaçons, en faveur des ouvriers venant toucher la paye ce dimanche plutôt que la veille. Convoqués deux heures avant la procession, ils seront appelés devant la caisse à midi, la cérémonie close. Quelques-uns préférèrent recevoir le samedi leur paye diminuée des amendes, mais rendre hommage à leurs convictions athées. Sur les avis des femmes, la plupart accepté-
T'^Til r nu bai no, K\ ils soni iTu KnLî(*s. pourtant un peu goguenards, contents toutefois de créer un lien de gratitude entre et leur nombre et la direction la plus généreuse du département à l'égard de ses employés. M, Speed les méprise parce que nul d'entre eux ne devine le motif de cette largesse. Majorant les salaires, la commandite augmente l'importance publique de sa fabrication, qui semble ainsi dévolue à des ouvriers excellents, donc exigeants,^ comme il est légitime. Cette exigence réelle persuadera de l'excellence fictive le syndicat général de la Minoterie française, prochain acquéreur. Speed conseilla spontanément ce « bluff », inventé, en Illinois, par les industriels désireux de céder leurs entreprises aux fauteurs de trusts. Afin de séduire Tinfluente M""** Marigny, lui-même sut déployer à point l'astuce nécessaire pour assembler opportunément les électeurs socialistes autour du clergé, qui bénira les murailles, les machines, la statue de saint Leu. Dans la suite le commandant lui demeurera dévoué à Tinstigation d'une épouse autoritaire. Bertrand de Sa try vantera ce tour amusant joué aux comités radicaux de Pontis. Speed connaît son monde aussi bien que la comptabilité, les tarifs du chemin de fer, et la consommation d'huile, de charbon, de gaz, de vapeur, d'étoupes pour chaque kilo de farine étuvée, le prix de la manutention en douane espagnole, en dock anglais, sur les quais de Ja Martinique et de la Guadeloupe.
Sûr iJ«* lui-même, droit etsolido, il va. Rien de ce qu'il espère ne lui semble diflicilc. Il houspille eëficun, reproche à M. Ravenaud la fragilité des liâtis qui cmquent déjà dans les ateliers, à M- Cosson, certains tuyaux en plonih qui se coupent dès le moindre flik'hissement. Il enseigne au premier Fart de consolider les joints des solives, au second^ celui de composer des alliages meilleurs. En vain protestent le charpentier fougueux, bavard et détermin(5, le couvreur épais, cramoisi, timide, et pourtant certain de son bon sens. Celuici réfute sans adresse les leçons te m en lires de TEnglish magnifique, dans son complet panade, sous le feutre gris abri ta ni les sourcils en h ro assaille d'or, et la tt>te glabre, sanguine au menton naassif, Philippe Cosson se souvient d'avoir^ inspecté , pour une réparation, la cabane blanche à
tuile^i r* k'^f*^ Oiril?*bi| '" (MirnrNi îiiiT^sL un (N(fi lonnî'*!'.
le Directeur Technique, dans la banlieue de Ponlis. Quatre pièces minuscules garnies, la première d'une machine à écrire, d'un pupitre, de mille brochures et d'un tabouret ; la seconde d'un fauteuil à balançoire et d'une table pliante avec service à thé en nickel étincelant ; la troisième, d'une couchette en fer, d'une chaise et d'une bible ; la quatrième, d'une malle énorme, d'un tub en zinc, d'un fourneau à gaz sur un piédouche en bois cru, de six boîtes de conserves américaines ; le tout net, impoUu, fraîchement fourbi, repeint et recrépi par un serviteur de treize ans. A travers des rideaux damiers écartâtes et jaunes, la lumière
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(5g aie la domoore enfoncée en Ire les parterres de géraniums, de roses ronges^ de fuchsias. Cela pousse à profusion sur les planches de terreau bâchées, ensemencéesj nettoyées, arrosées chaque soir, deux ou trois heures durant, par le local aire opiniâtre. « Il faut mettre du rouge autour de soi parce que cette couleur procure un honexciimenily} avait-il expliqué à Philippe Cosson. Cet excitemenfc a fait, en dix mois, de cet humble expéditionnaire, un personnage couftidéJ'able de l'industrie dopartemeulale, celui qui vériTie les travaux, refuse ou bien accepte les devis, impose des rabais effroyables, mais judicieux.
Ravenaud et Cosson se regardent en bougonnant, tandis que M. Speed, déjà loin, bouscule le troupeau des ouvriers. Il le range contre un mur vivement, à l'aide de larges tapes amicales, mais efficaces, sur les épaules, qui se voûtent d'instinct, comme sous la main du sergent, jadis. Le Directeur Technique s'impatiente, parce que, malgré le soleil radieux, et la chaleur déjà lassante, l'Administrateur délégué, M. Blandin, a cru civil d'arborer le chapeau de haute forme qui convient aux cérémonies, de souffrir en larges bottines vernies et torturantes. Crescent, ingénieur en chef, critique au passage l'adresse purement expérimentale de l'Anglo-Saxon, celui-ci, par contre, juge perdu le temps consommé à déduire des théories profuses, à dessiner des plans trop complets, des plans de précision confirmés par de copieuses annexes arithmétiques, géométriques et
algébriques. It faut se débrouiller parmi ces pagcB^ discerner ressenliel, le simplifier, le réduire ; et M- Speed se plaint. AL Crescent ] 'écoute, les mains derrière le dos, les yeux mnussadeB :
— Mais, mon pauvre monsiimr Speed^ si je ne - , vous communiquais pas d'indications complètes, ^ comment feriez* vous f Déjà, malgré les chilTres de
mon tableau récapitulatif, vous avez laissé coudre
des sacs qui contiennent, chacun, trois décilitres
et une fraction en plus de la capacité réglemen- *
taire. Calculez combien de décilitres on perd, de
ce fait, a chaque expédilion. Cette petite erreur
nous coûtera de Targent.
— Oh non 1 Cela coûtera moins dVrgenl que si nous obligions les ouvrières à livrer des sacs mathématiquement conformes. Elles n'en finiraient que sevm ou dix-sept, par demi-journée, au lieu de vingt. Alors nous serions obligés de leur imposer des heures supplément ailles, dans la semaine, pour qu'elles arrivent à fournir la somme d'enveloppes indispensable. Calculez à votre tour, monsieur ringénieur en chef, le salaire de ces suppléments de travail. Et puis comparez lespri^ des deux pertes !
— Vous ergolcz, mon pauvre monsieur Speed...
Veus ergotez. Vous découvrez de mauvaises raisons pour ne jamais parachever les tâches. Vous économisez le temps de fabrication sans vous sou* cier de rexceltence ni de la durée propres aux choses faites sous votre régie. Ce n*est pas le meilleur syslème ; ce n'est pas celui qui peut
affirmer le proslip;e d'une marque sur le marche mondial.
— Mais c'est celui qui peut vaincre la concurrence par le rabais. Et la clientèle recherche d'abord le rabais.
— Ou la perfection du produit?
— La perfection utile, monsieur l'ingénieur, la perfection indispensable au consommateur ! L'autre, il s'en moque.
— Nous ne devons pas nous en moquer, nous !... Allons, monsieur Speed, je vous admire. Vous déployez une activité . sans égale, et vous mené/ à merveille vos équipes. Cela suffit pour que nous estimions beaucoup votre précieux concours. Mais vous êtes l'apôtre du provisoire, du désordre et de l'inachevé! Vous êtes comme tous ces Américains. L'à-peu-près vous contente : une couche de vermillon sur la boîte, et une étiquette en grosses lettres blanches bien massives, quelque chose pour attirer l'attention des bœufs!
— Monsieur, le bétail est un client comme un autre.
— Je ne dis pas, monsieur Speed, je ne dis pas! Le monde est couvert de bétail à présent.
— Comme toujours !
La Victoria des xMarigny parut à ce moment.
Acquis des hussards en garnison à Compiègne, un petit cheval de réforme la traînait avec malices et soubresauts. L'ordonnance imberbe qui conduisait mal, avait grand'peine à maintenir cette bête pommelée. Elle s'impatienta devant la foule
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havardCj noircj coiffée d'auréoles^ clunisâée de Lrodequins nionlucux et lumineux. En vain Speed enjoign ait-il à Faltelagc de s'avancer vers le pavillon des bureauK, L'animal préférait quelque relard utile k ses esquisses de pas espagnol et de eabrures. Sous les ombrelles^ M"'* Marigny s'inquiétait, M'^" Demangeot s'alTolait, ses yeux enfantins ^'ccarqui liaient au milieu d'un visage laiteux; cl elle serrait avec etfroi le poignet de ta commandante pour le plaisir narquois des ouvriers. Les plus hardis s'appelèrent, se montrèrent, du doigt^ la petite femme en e pou van le, tandis que le cheval saluait, d'un simple tête-à-queue, le virage de rautomobile amenant le vicomte de Satry, Clermaux^ Randon et le députf^ Blondeau, Celui-ci paraissait fort anxieux des résultats électoi-aux que pourraient lui valoir soit le discours, soit le silence, lors d'une cérémonie certainement industrielle, mais religieuse aussi, parlant cléricale et eorapromettanle. Ane pas venir, il eut encouru le reproche de mépriser les manifestai ions essentielles de la vie locale. A venir, ii assumait la responsahriilé d'im patronage officiel. De Blaînville la cloche annonçait déjà que la procession quittait Téglise et se dirigeait vers les minoteries. Et M. Blondeau tremblait en décochant au Peuple son plus large coup de chapeau. Pour descendre, il redouta de paraître grotesque s'il sautait, et, podagre, s'il usait de prudence. 11 n'avait pas endossé le veston de peur d'être raillé sur ses prétentions à la jeunesse, ni la redingote de peur d'être déclaré trop vieu:^^
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poiir*k'JVndrT les idées nouvelles. Sri jaquetltt et son pantulon gri^ iit^[dairaieuL sans doute comme trop élégants et justifieraient le qualificatif de budgétivorerll avait, à Tavance, dépouillé ses gants, afin d'éviter un blâme pour ses manières d'aristo, et retiré ses lunettes qui lui eussent attiré l'épi thète de (( gaga ». Il regretta que M. Blandin lui fît un accueil respectueux, car on pouvait dire que le représentant prodiguait ses faveurs à la platitude. En effet, plusieurs « hou, hou! » furent saufûés dans les rangs des apprentis ; et des ricanements plus mâles insultèrent M. Blondeau. Quelques voix, cependant, protestèrent, celles des mécaniciens qui lui devaient leur enrôlement. M. Speed se dressa sur les'pointes, chuta brutalement, Toeil mauvais. Aussitôt les murmures s'étouffèrent. Alors M. Blondeau se blâma d'avoir accepté une place dans l'automobile du vicomte. Il l'avait fait pour démentir ainsi quelques lignes d'une brochure insinuant que les bonnes familles l'avaient exclu de leur compagnie à cause de ses mœurs équivoques^ Seulement on le traiterait tout à l'heure de « réac » et de « cléricocafard... ». Silencieux, fiévreux, il s'épongeait entre le notaire et l'avoué, soupirait, haletait, ne savait en quelle posture se tenir devant cette cohue hostile. Cherchant quels pouvarient être ses torts, il récapitulait les événements de sa vie laborieuse, ses études assidues au collège de Pontis, et récompensées glorieusement par les prix du concours général, ses travaux à Polytechnique, à l'Ecole des ponts et chaussées, son coui'age de
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mobilt^ en 18TÛ, sa blessure à la bataille de Saiiil- Quentin, son affreuse caplivite dans les Ctisemates de Si lés 1^5 son retour de vaincu rongé par les ulcères^ par la vermine, puis des labeur^ et des succès encore à la Faculté de Droit, dix ans pass(?s en Cochinchine à construire obscurément des routes, des ponts, des quais, des égouts, entre les accès de fièvre et de dysenterie, pour rentrer en France, à demi fourbu, passé quarante ans, aimer une charmante et digne fille, l'épouser, la voir mourir en couches, et ne plus se consoler, sinon par Teffort constant de s'instruire plus, d'avertir ses concitoyens de leurs ignorances économiques et de leurs erreurs généreuses, de sauver la patrie guettée par les ennemis d'Allemagne, et mal gardée par des humanitaires aveugles. Son père et lui avaient à la politique sacrifié leurs rentes, leur quiétude, estimant leur parole nécessaire au pays. Le fils continuait à vivre dans une grande masure menaçant ruine, parmi des meubles démodés, flétris, éraillés ou boiteux, et, à Paris, dans un triste logement de la rue de Bourgogne, derrière le Palais-Bourbon .
Ainsi, toutes les ressources de sa fortune, il les allouait au devoir de se maintenir dans le Parlement, d'y prononcer, vers les moments propices, de sérieux discours bien documentés qui, s'ils ne changeaient pas les opinions de ses adversaires, réussissaient du moins à saisir leur attention, à les éclairer et à faire modifier, en partie, les solutions dangereuses. Ces modestes victoires le récom-
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peïisuitîiit dv ^L's ppines inmimbrablos. Car. limith» et bougon de nature, il ne savait pas inspirer de sympatliie à l'admirateur même. Sa science réfu-. tait trop vite les idées superficielles, les théories douteuses. Les hommes charmants qui décernent la gloire ne le servaient pas, vexés par sa grave justice. M. Blondeau pensait à toute cette vie de chagrins, de déboires, de privations consentis en l'amour de ce peuple qui Tinsultait de ses ricanements après avoir vidé sa caisse. Et il se demanda s'il n'était point, après tout, une dupe. Pontis respectait davantage ses amis : ce Randon, ce Clermaux, gourmands, débauchés. On adorait le naïf Yalin, poète et rhéteur, conviant les races à l'embrassade universelle, mais en même temps à l'extermination des clergés et à la* guerre sociale: âme candide croyant aux déclamations des journaux, h l'innocence naturelle des sauvages, h la sagesse des masses, aux complots de l'armée, aux crimes des prêtres, et à l'intégrité des énergumènes !
M. Blondeau se désola de conserver seulement l'adhésion de rustres engourdis ou de bourgeois repus. Les uns le soutenaient par peur d'une atteinte à la lamentable propriété de leurs lopins, les autres par terreur de la révolution ; aucun par discernement ni savoir. Il ne pouvait construire que sur la sottise et l'égoïsme de ses compatriotes. Yalin, lui, du moins, asservissait les amours, les enthousiasmes et les haines. C'était autrement flatteur. M. Blondeau eût pleuré derrière le mou-
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cboir dont il s^^ssuyait le fronU en s'incIinanL auprès de JP' Demangeot l)l<5mie par Féaiolion de connaître un grand de laier'ro, nn ancien ministit?, un orateur il lu s ire, et surprise de sourire à cl* monsieur mal barbu, ni gras ni maigre, d'apparence mi^diocre, triste et gauclie. D'ailleurs, il recola vite comme si elle eût été le feu dévorateur des Ecritures. Plusieurs apprentis, cachés entre les travailleurs, allée taie rit déjà, par leurs toux intcmpestiyes, d'attribuer à ces politesses la sîgniticatiou d'une entente adultère. M"''' Deman^eot ne comprit pas. iMiïis elle fut heureuse de n^ivoir point h se troubler davantuge pour répondre à ee potentat, plus redoutabh:^ certes qu'un examinateur de la Sorbonne interrogeant sur le programme du lirevet supérieur. ElTarée, elle eherehii pnrioiil son mari qui n'ari4vait pas. La comniandanie avait planté là sa petite amie pour veiller à l'exécution de ses ordres, et tarabuster Ravenaud, qui se défendit sans trop de déférence. L'épouse écolière se navra dans ce large espace encadré, au loin, de bâtisses en briques et de chaumières baroques, traversé par un ruisseau noir, semé de gens hâtifs, piétiné là-bas par une foule hostile et noire qui, la dévisageant, l'intimidait.
Elle rouvrit son ombrelle C'était une contenance. Depuis un instant les dames arrivées de Pontis, à pied, sur la route, déployaient les leurs dans la cour des minoteries. Trois kilomètres de chemin avaient d'ailleurs lassé quelque peu les élégantes et les boutiquières. M"*^ Maresclot haie-
Itiil sous li'S eUigcs^ fleurs, denlellos c'I rubans. de son chapeau en spirale. M""^ Trousseau avait pris soin d'épingler le bord de sa robe noire autour de la taille, et n'avait ainsi livré que son jupon de serge à la poussière. Une ombrelle nlauve abritait la simple couronne de bruyères arrangée dans les cheveux en coques de M""® Philippe Cosson, iine et grave, très droite sur ses bottines hautes, princesse enduite d'alpaga chatoyant et violet. Derrière elle se suivirent, pareillement rayées de noir et de blanc, les deux filleules, la nièce orpheline et la cousine quasi-veuve de M™^ Landry qui portait aussi le demi-deuil du parent mort en Autriche. Elles gardèrent une attitude modeste, recueillie, expliquée par leurs livres de messe à tranches d'or, et que respectait un cortège de dames d'âge, pieuses, généralement cliques, uniformément vêtues de mantelets à franges, de minuscules capotes en jais et en dentelles, de gants de fil gris, identiquement pourvues de parasols noirs. Nombre d'enfants pansus, travestis en metelots, se faisaient haler, stupides et grognons, par les bras maternels. Apparut un cheval piaffant, et le beau Senancourt, en civil, juché sur le tilbury qui contenait M""' Delarue drapée dans «es éternels voiles, Christine sous le chapeau rouge, et comme nue dans une chemise collante de foulard à pois. Clermaux estima décent de saluer avec froideur, mais d'accompagner ce geste d'une œillade perceptible pour le notaire, déjà confident. Randon s'avança vers la mère, dont les
lèvres carminées s*oiJvr iront au milieu des joues plïitrouses, ce qui ijoulignii plus lurgemenl lu lueur des yeux churboont^ux. 11 complimettla sur la mine de la jeune Jille à liiquclle il découvrit il ne savait ijuel in ys té ri eux embeUissemenl digue de la splendeur nuiteinelle. Fébrile etagaeé, Senancourt renebi^rit lor^^qu'il eut remis les guides à son ordonnanre qui l'atlendail là. Chrislin*^ démêla tout de suile ijue rhereule savait tout. Le t'en de la honte lui gagna les joues, le Iront. Elle ne regrettait pas sa faiblesse, bien que Tamant n'eût pas voulu comprendre les allusions à la nécessité d'un mariage. Jamais elle n'eût cru que la brutale approche d'un faune adipeux eût pu donner tant de bonheur aux nerfs, tant d'apaisement à l'esprit. Même elle interrogeait, depuis l'orage, son âme apte à mieux chérir le séducteur. Auparavant préféré, Senancourt lui plaisait moins, parce qu'il n'avait pas eu le sens de Theure propice, ni l'audace. En civil il semblait, au reste, moins prestigieux qu'en -tenue. Un complet de mauvaise coupe, du linge commun, des gants trop foncés, de lourdes bottes d'uniforme, des cheveux taillés courts nuisaient à la tournure du lieutenant. L'insuffisance de la solde n'excusait que mal auprès de Christine une déchéance qui plaçait son amoureux en dehors des « gens bien ».
Aussi n'hésita-t-elle pas à fuir Randon, Senancourt et sa mère, en simulant une extrême joie d'apercevoir M™® Dcmangeot qu'elle fut embrasser. Dès les premiers mots de leur colloque, elle
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,s«' moqua dt» ronîcier, <!*? ses prétentions à l'êlég:incn (*t du Itîliury qu'îl avail oniprunte à un hussard de Compiègne afin de le conduire ici. M"® Demangeot de rire alors, et de multiplier les brocards, enchantée de n'être plus seule. Durant qu'elle contait la maladie singulière de ses perruches. Christine réprima la colère qui Tanimait : Glermaux avait eu la vilenie de la trahir! Qu'il la méprisât autant, c'était un motif de rage et d'admiration. Elle affecta de ne point le regarder pérorant auprès de Blondeau, de Speed, de Blandin, du vicomte, se démenant pour elle, en ^omme. Certes il prétendait l'éblouir au milieu de toute cette vie industrielle ressuscitée par son talent souverain sur celte foule disparate, et respectueuse.
Christine s'indigne d'être pauvre et souillée devant lui, de partager toutefois les sentiments de cette cohue dense qui le vénère. On se bouscule, on se refoule un peu, avant de faire place à la procession dont les chants timides commencent à s'alfermir avec les sons de la cloche paroissiale. Evidemment c'est un maître. Il ne demanda, pour la prendre, que l'avis d'un instinct éperdu et l'aide efficace de l'orage. 11 fut, après le triomphe, non pas un prêtre reconnaissant aux pieds d'une déesse clémente, mais un satyre jovial et victorieux qui maniait, tournait et retournait sa proie, l'esclave docile du plaisir. Pour honteuse qu'elle se souvienne, elle ne peut nier la force de cette arrogance familière, ni qu'elle s'y soit soumise. Et
elle se pardonne le dédnln bizarre qu'elle ressent à l'égard de Senancourt, Je sa tendresse verfa ale^ de ses manières licSsi tantes. Quel guerrier piteux il lui semble devant; le lînaneier corpulent, et hardi, que suivent le drputé, le vicomte, le notaire, à qui Speed obéit avec empressement, et dont rapproche fait taire les murmures des ouvriers agressifs. Le gamin qui crie : « La Busio ! » dans les derniers rangs du peuple, est aussitôt bourré, secoué, bâillonné par des mains rapides.
Cependant Christine se ressaisit ; elle se persuade vite de marquer à Clermaux de la froideur. Afin de la posséder encore selon ses caprices il s asservira. Elle ne doute point qu'il n'ait la hantise de leurs délices brèves et brisantes, ni que, pour les obtenir de nouveau, il ne consente même au mariage. L'affiche décolorée des lions lui suggère de se faire hautaine, inexorable, superbe. Tournant le dos à Tavoué, qui l'assaillait d'œillades publiques, elle enfila son bras sous celui de M™® Demangeot, l'entraîna, deux têtes en la même ombrelle écrue , lui demanda comment elle mangeait les cerises. Croquait-elle les noyaux? Mordait-elle aussi la succulente racine de leurs queues vertes ?
— Dieu! que vous sentez bon, Christine; et comme votre gorge est tiède sur mon bras.
— C'est bon ?
— C'est bon.
M""® Demangeot rougissait. Elles éclatèrent de
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rire en jiîirlaiii Inis do leurs robes, de leurs corsets, de leurs dentifrices. Mais la procession déboucha.
A M™" Marigny, elle parut très simple en son modeste apparat, et telle que la tristesse des temps commandait qu'elle fût. Les enfants de chœur ne montrèrent à M. Speed étonné ni robe rouge ni dentelles, mais leurs simples vestes d'écoliers. Ils n'arboraient pas dans le ciel une croix d'argent coruscante, mais la tenaient, courte et bosselée, dans leurs bras, comme un petit animal souffrant. Ils dissimulaient l'encensoir derrière leurs jambes en pantalons de toile. Les chantres n'avaient qu'un formulaire pour les désigner. Leurs blouses propres, leurs casquettes à la main et leurs bottes cirées appartenaient à la parure la plus égalitaii^, comme si Jésus lui-môme en était aux manières du jardin des Olives, quand il conversait, amioal, avec les pêcheurs et les portefaix, quand il lavait les pieds nus des mendiants, quand il n'avait pas encore chargé Pierre de la tiare à trois couronnes, quand il ne l'avait pas encore nanti d'empires, ni logé dans une ville de marbre et de bronze, synthèse des beautés conçues par le génie des hommes. Le huguenot Speed approuva cette sobriété. Au milieu de ses paysans, de citadines dévoles, entre jyjrae Demours en bonnet de linge et la grand'mère Beaudru, scche, droite^ ornée de ses besicles, l'abbé Folignon marchait, anxieux et surpris à la fois d'avoir rencontré sur la route une aflluence insolile. Ayant franchi le porche, il se
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relournci vors lu campugne. la reconnut noire d<^ mondcp Toutes les commères de Pontîs, leur progéniture et leurs aïeules groiii 11 aient sur les elieniins, descendaient par les pentes, se reposaient^ assises sur leurs mouchoirs à carreaux, dans les éteules. Les ombrelles h rayures couvraient \e^ champs d'une floraison imprévue. Des permissionnaires rouges et bleus accompagnaient leurs mamans babillardes. Les jeunes commis bien élevés du cercle Montalembert, à qui le vicomte, une fois Tan, faisait rhonneur d'une conférence, avaient raccolé leurs amis et parents. Par ribambelles, ils se hâtaient avec leurs sœurs pimpantes dans les robes d'été et sous les chapeaux de roses. A cheval, le commandant Marigny, son neveu, le capitaine Serq, d'autres officiers en civil, trottaient sur la route, parmi les carrioles et les tapecus des campagnards. Blain ville regorgeait de monde aussi. On dételait partout. Plus de vingt chevaux descendaient à Fabreuvoir, patauds, fatigués de rudes courses. Par intermittences le vent gonflait les blouses bleues, et relevait les tabliers de satin noir. Avec ses murs blancs, ses tuiles roses, son clocher d'ardoises et son coq de zinc, le village émergeait à peine de la multitude fourmillante hissée sur les talus, grimpée sur les barrières, agrafée aux trois cabarets, étendue à l'ombre des noyers, active et contente sous le soleil affaibli de septembre.
Certes l'abbé Folignon se répétait que Tannoncc des courses organisées par le vicomte pour les
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cyclîslps rJgioiuuix, que Fespoir du feu tl'arlilîce îiUiraionLsm'louL Ips cunositésrurnles et ui'bainftt?* Ni^anmoin*^, rnnut'^c pi'éceilenteT la seule présence des vicaires eul delourné mille et mille personnes de ces sppclarles, D^uilre partj le prôlre avait suffoque en di^anl la messe <!an^ la petite église de Blnin\ill«% lanl rllr' nj^urgeait de fulMes, hommes et femmes. L'adolescence et la vieillesse du pays renforçaient tout à coup, et singulièrement, la quantité normale des fidèles. En masse, ils rentraient au bercail du Bon Pasteur. Chaque soir, et le samedi particulièrement, les confessionnaux étaient assiégés. Pénitentes ou pénitents avouaient en termes identiques, ou presque, leurs désespoirs d'être impuissants à réaliser leurs désirs de naguère. Déçus par l'évidence de leur infériorité, depuis que les exercices des lions et de l'Ellébore les avaient contraints h rélléchir sur leurs propres forces, maintes et maintes gens avaient perdu la confiance en soi. Par l'entremise du lion, saint Marc les avait avertis de Terreur orgueilleuse. Et le troupeau du Sauveur se reconstituait dans Pontis. Toutes les bi'ebis accouraient vers la croix. L'abbé Folignon embrassa dans l'étreinte imaginaire de sa gratitude la foule en marche vers l'humble cortège, et qui s'inclinait vers lui depuis l'horizon do bois roux, d'cteules blondes, de collines douces, de hameaux brillants.
La rumeur du peuple grandit. Il envahissait les abords de l'usine, la cour même. 11 se pressait sous les orbes multicolores des ombrelles et les
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aurcult's des chapeaiix, A grand^peinc M, Dcmangeot t'I le nouveau cliol' des Services Extérieur^, M. Del il rue, purent fendre ki mnlliliido derrière Crétu, <jui sYn^erluait pour ouvrir un passage h ]'étal-mnjor du G^i/. nu pêrce|d<Mir Blandin, à la magisIraUire poudreuse, terreuse, fourbue par la chasse matinale, et dont elle n'avait pas eu le temps de déposer l'attirail. Maubran toutefois changeait de gants. M. Odilon, h coups de mouchoir, époussetait ses guêtres et sa culotle de coutil. Le ]u'ésident grattait, rangeait ses favoris professionnels. Il gronda ses filles plates parce qu'elles se plaignaient de la bousculade avec des expressions insolentes à l'égard des prolétaires.
M'"'' Demangeot essaya de rejoindre son mari, qui réuierveillait toujours, dès qu'il apparaissait au milieu de nombreuses personnes. 11 était si bel à voir. L'éventail épanoui de la barbe grise s'étalait sur un veston havane. Le monocle dardait un rayon divin vers la laideur générale des êtres. Les guêtres blanches serraient des souliers de daim fauve. Les gants blancs s'ajustaient à des gestes sobres rt délicats. Elle Tadora fervemment.
— Comme M. Demangeot est bien !... murmura Christin(\ qui surprenait cette exaltation.
Le visage de la jeune dame s'empourpra.
jyjiie Deljipiie préférait. Clermaux, moins guindé, moins froid, trop soumis même aux évidences de ses pas-^ions intérieures. Les yeux du faune s'ensanglanlnient, sa figure palissait et vieillissait chaque lois que la nymphe alfectait de l'omettre
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L'ii rt*g!irJuiil l'îL^sistance tout à coup silencieuse, immobile, nfiii d'onteiiJre Tabb^^ Folîgnon dcboul sur l'estrade avec les gamins porteurs de la croix et de l'encensoir. Discrètement M. Speed faisait découvrir, devant chaque groupe d'ouvriers, les corbeilles remplies de bouteilles et de verres ; il les pria de boire, dès la consécration, à la prospérité de l'enlreprise. Sous le soleil plus chaud, cette invite eut tout le succès voulu. Les ricanements et les toux intempestives ne retentirent qu'isolément au cours de Tallocution prononcée par ce rude monsieur à la vieille soutane, entre deux pauvres enfants court-tondus. D'ailleurs, il se contenta de souhaiter que « la Puissance Mystérieuse qui préside aux grandes lois de la nature, et par conséquent à celles qui règlent la vie des hommes, favorisât le labeur pacifique el savant des travailleurs assemblés en ce lieu pour donner au monde un très bel exemple de courage quotidien, d'abnégation magnilique, d'altruisme sublime, pour distribuer aux nations étrangères le pain de la France, le pain de la sagesse pacifique, le pain de liberté, le pain de fraternité ! »
Frappant, par le moyen de vibrations familières, les tympans et les centres nerveux accoutumés à s'émouvoir de ce môme choc, dans les salles de réunion publique, toutes les sonorités de ces grands mois provoquèrent les réflexes habituels chez les auditeurs naïfs. Plusieurs grosses mains calleuses baltiient un bravo, en dépit des chut et des sifflets tardifs qu'étoufl'èrent aussitôt les ap-
plamlUsements vigoureux du notciire, de TavouiS du vicomte, do M, Demangeot, do [ours Hinis, dos dames pieuses y de la foule imitaitîce. Alors les dévots^ enchantés de ce Li iomplie iiud tondu' manifestèrent leur joie par des salves vigoureuses et multiples. A se constater éparses et sans échos ^ les protestai ions iliminnorent, s'espacèrent, sN^vanouirenL, Et uno énorme acclamation, un large cri de victoire fui lu finale de ce tumulte. Les poitrines frémissaient. Les paupières se mouillaient. Les nez reniflaient sous les ombrelles tendues. Chacun pe'rdit son âme qui se confondit avec les âmes voisines pour former une passion collective et enivrante, maîtresse des cerveaux, des chairs, des sangs fiévreux. Le pain de fraternité !
. Comme il est nécessaire à la faiblesse de tous, si convaincus depuis le passage des lions. Comme il est nécessaire d'obtenir le secours d'autrui, surtout de cette puissance obscure qui détermine le mouvement des astres et les destinées des hommes, Dieu, en somme; et pourquoi pas ? x\h ! être soutenus! Etre consolés ! Etre munis d'espoir! Etre assistés! Que saint Leu eût, jadis, été un distributeur de pain et de vin, un médecin de toutes les plaies, un protecteur du peuple contre l'injustice du roi Clotaire et de ses gens d'armes, une manière de républicain et de socialiste primitif, cela, facilement, le rendait sympathique aux anarchistes mêmes. « Malheur que ce soit un ratichon ! »
regrette un gamin verdàtre. « Que que ça f..., s'il aimait le prolo ! » riposte quelqu'autre. Le
u Une qiio Çîi f.*. ? I! passée de bouclio in\ ImjiicIk*^ pendant que l'abbé Falignon accuse la tyrannie des rois.
L'intelligence ouvrière s'étonne de celte témérité ecclésiastique. Voici qu'un prêtre donne raison aux humbles contre les maîtres ; voici qu'il atteste la doctrine des Evangiles, les paraboles d'esprit communiste; voici qu'il montre TEglise levée, pendant les époques mérovingiennes etcarolingiennes, contre la barbarie des féodaux germaniques, des dominateurs franks, puis imposant, par ses clercs, le respect du Droit romain, de la loi votée par le peuple du Forum, et préparant ainsi le triomphe latin de la Loi sur Taulorilé teutonique du roi. Cela semble clair à tous. Les voisins se surveillent. D'un clin d'œil, d'un hochement de tôte, ils s'encouragent à croire en la sincérité de M. Folignon, qu'on sait pauvre et charilable, résigné, vraiment exemplaire. Les vibrations de sa voix retentissent jusque dans les entrailles des auditeurs, qui se serrent et haussent les têtes, pour le mieux voir. A se coudoyer, à sentir leurs tiédeurs se pénétrer réciproquement, à s'entendre murmurer de brèves louanges, ils se pensent, les uns les autres, en une môme idée véhémente. Les corps qui font barrière devant le cou tendu, les mains de ceux qui poussent doucement le dos incliné, ne se distinguent plus de la [)ersonne médiane. Comme les glaçons d'hiver se réunissent et, peu à peu, se soudent à la surface de Télang, ainsi les individus se conglomèrent.
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Quand une niaiti brnsqu(^ dévoile le saint de pierre antique et verdi^ la mèrac commolîon ébranle les nwh des êtres agglutinés^ secoue leurs euHirs à runis^oii, déclenclïc leurs gesies frères, souftle par leurs bouehos la môme acxlama lion unanime. Mille auri^oles de ptiille s'nyitenl an bout des poings calleux. Mille onil>relles lendues tressautent diîns lê:^ m;iins on milninos de liL Pris de terreur, les bébés sanglotent. Coup sur coup, détonnent les gaz du Champagne hors des bouteilles débouchées. La mousse déborde les verres. Attiré par Speed, le timide Blondeau prend un goblet, trinque, à l'exemple du vicomte blagueur, de l'avoué protecteur, du notaire solennel. A l'envi, la plupart des ouvriers se disputent le drôle et bizarre privilège de choquer leurs verres contre ceux des exploiteurs, des vautours, bons diables, après toiit et qui ont bien raison, puisqu'ils le peuvent, eux, de s'enrichir et de rigoler. A leur place, on en ferait autant, pas vrai ? Tu penses! Mais voici Blondeau qui parle.
Grimpé sur les marches de l'estrade, il proclame que la tradition est le corps d'un peuple, que l'innovation est son esprit. Et qui donc, pour mieux rélléchir, croirait utile de tuer son corps? Corps gênant parfois, il est vrai, à cause de ses maladies, de ses faiblesses, de ses imperfections, de ses infirmités et de ses vieillesses, mais corps indispensable aux plus nobles fonctions du cerveau. C'est en respectant ses traditions et en accueillant toutes les innovations que l'Angle-
terre est devenue la nation la plus libre, la plus vigoureuse, la plus invincible î
— Ferme ça^ Blondeau !
— Va-t'en corriger tes fautes d'ortbograplie. Blond ean !
— Et la môme, est- elle d'Angleterre, vieux pore ?
— Dictionnaire ! Dictionnaire !
— Dictionnaire !
Scandé par cinquante voix éparses et rageuses dans la foule, ce mot interrompt l'économiste, stupéfait, balbutiant. Livrot et Beaudru, les apprentis du Bar International, Trousseau, qui hurle dans ses grosses mains en porte-voix, et Ravenaud, qui nargue, les bras croisés : tous honnissent Torateur. Livide, sincère, efflanqué dans sa juquette marron, un pion du collège menace, d'un ))oing frénétique, le réactionnaire qui veut « jeter tMi {uUure au Moloch colonial les fils du prolétariat 1» Les typographes de L Avenir se démènent aux premiers rangs parmi lesquels ils s'insinuèrtnl, avec tactique, séparément. Valin gagne Fesirade, oie son feutre, arrange ses boucles, puis iend sa dextre vers les ouvrlei's, déjà confus de s'ùtre laissé convaincre, un instant, par Tastuce de l'abbé Folignon. Les apprentis minotiers se décident à réclamer, sur Tair des Lamjjions^ le dictionnaire utile à la crasse ignorance de jM. Blondis4U, tandis que maints et maints reprochent à 'iivoué sa « Busio » ou qualifient de « Flamidien » le prêtre de Saint-Marc. M""" Marigny ferme
î=ioa parasol et veut aussi discourir, toute pâle, sur Tcslrade. Mais le cornmaudant l'arrête à.poiEt, rentraînc. a Vive Valin! » saluent qu{?lquD3 ouvriers en agitant leurs chapeaux. A l'aspect du conflit encore indéterminé, M. Speed n'iiésite pas. Il se précipite vers la cloclie de l'usine, saisit la cliaîne, et met en branle. Cette diver&ion abasourdit les travailleurs. Elle couvre la voi:< do Valin, qui semble gestienler à la aiuette, et paraît aussitôt comique,
— Les équipes aux bureaux!... commandent les contremaîtres obéissant au signe du Directeur Technique... Les caisses sont ouvertes !
Cet appel propice attire les ouvriers en attente, depuis le matin, de cette seule minute. Puisque Valin ne peut émettre aucun son que n'abolisse le tintamarre de la cloche, puisque Folignon et Blondeau font mine de partir, puisque le débat pas-i sionnant se termine avant de commencer, puisqu'en somme on connaît d'avance ce que débitera l'apôtre gras, mieux vaut courir à la paye et recevoir des contremaîtres les deux louis d'or, les pièces de cinq francs qu'attendent le cabareticr, la ménagère, les fournisseurs... Et de se diriger tous incontinent vers le pavillon de briques où les convie le notaire herculéen, énergique, vociférateur, avec M. Blandin qui multiplie ses révérences les plus courtoises à leur adresse, qui leur indique les guichets.
Valin, demeuré seul sur l'estrade, renonce à s'époumonner davantage. En vain le pion fana-
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li([ue ol sincru^ nh'tirtrno |\[. S|M^fMl de cesser le vacarme. Inutilement les typographes, les commis hargneux du Bar InternationnaMentent d'approcher l'imperturbable sonneur. M. Panton se dresse, l'écharpe au ventre. Par les causes de ses fidèles Dombreset Verly, il barre aux intrus le passage. Déconcerté, le pion revient vers le saint Leu de pierre ancienne, grim}>e jusqu'au socle. De ses maigres bras velus il tente d'ébranler, en l'injuriant, le calme archevêque de Sens, qui, béatement, considère son agresseur enragé. Le spectacle du sacrilège irrite W^^ Haulit, M"*" Marigny, Sophie Demours, Gertrude, grand'mère Beaudru, jjaie Trousseau, quelques pieuses femmes qui protègent les enfants de chœur contre le contact de Vaiin en colloque, par signes, avec Philippe Gosson. Eugénie Ilautit tremble de haine à la vue de qui l'a dédaignée pour une fille de concierge. Elle s'exalte et s'insurge contre la méchanceté du sort, des hommes. Elle souhaite griffer profondément le couvreur, Tétriper, fouiller les entrailles du traître qui raille peut-être sa tendresse, chaque jour, devant cette Armance réfugiée là-bas contre la splendeur de M'"® Maresclot. La fille du capitaine Haulit rougit, pâlit de honte et de colère. Cette fureur la possède toute, l'étrangle, brûle son /sang, crispe ses mains. Elle pense étouffer si elle le lui trouve pas une manière d'exutoire. Avisant pion forcené qui secoue les pieds du saint }\xr l'abattre, elle se précipite l'ombrelle haute is la fermer môme. Et c'est une délicieuse folie
que de la crever sur le chef hirsule du répétîlcur, que de IV'gralignrr avec lesbiilcines rompues, que di' cfisscr le manche sur les ('j>aulcs en drap marron* Eiiliu elle se venge de l'humanité féroce, narquoise, impie, El lundis qn'cdle frappe les yeux chis^ bienheureuse de n*élre qu'une bôle délirante, elle enlend les cris de Gerlrode, dés jurons cliampêlres, cnlrouvre les paupières à lemps puur voir cette grosse fille rougeaude assommer, du parapluie, un lypograplie iconoclaste, Sophie Demours, en larmes, lui te corps à corps avec Trousî^euu, qui husculc, trébuche, s'abat et l'entraîne dans un chaos de chaiî^es renversées. Riant, (repiquant, joyeux^ le p(*tit monsieur Marcelin assiste, npplaudil, excite de ses gestes bleus et déments. Alors, du fond de la cour^ l'armée entière des bigotes b*élance, gravit Tcstrade craquante, brandit les. ombrelles noires, les ombrelles blanches, les oni^ brelles vioIetU-s, les ombrelles à raies. Par centaines, les tui'ies exaltées eollfent de leurs griiïes^ les partisans de Valin, surgis à la rescousse. LuimOnie, empoigné, gitlé par la grand'mère Bcaudru, saisi par dix mains en mitaines, conspué par des crachats acides, manque la marche: il dégringole sous le poids et les relents des maritornes ennemies. Les chétives, toutes les sénîles et tous les débiles submergent Tapôtre du peuple, te ronJenl, le pôtrissenL jusqu'à ce que Panton et Verly le puissent soustraire à la Force nouvelle des Faibles unis.
Vers l'aube de mercredi, Torpheline Élise, a la fin du sommeil, rêva que Bertrand de Satry se détachait de son étreinte pour monter sur un navire amarré contre le quai d'Orsay. Le voyageur portait à la main un sac de cuir par lequel passait la tête d'Eddy, la chienne irlandaise; et lui-même semblait triste derrière sa moustache d'épagneul. Une atroce peine tortura la dormeuse- Elle apercevait Peau glauque, les mai-
, sons grises, la fumée noire du bateau que le vent rabat tîiit entre elle et Bertrand pour les séparer plus tôt. Elle voulait franchir ce nuage noirâtre et sulfocant, mais le vicomte diminuait, s'efFaçaitj disparaissait dans les méandres énormes qui envahirent les quais, le lit du fleuve, le ciel et tout t'espace. Eddy, folle, aboyait désespérément au fond du sac. La lourde fumée enveloppa TamaolG de ses volutes, Taveugla, l'étouffa. Sou-
j^iaiaelle se rendit compte que c'était une illusion Ju sommeil. Elle rassembla précipitamment les E^JTû&s engourdies de sa volonté pour se débarrasfol' du cauchemar, pour reprendre conscience du
nîel on écartant les plis lourds du linceul aux Tmirstes hiia^^es, Lf^ réveil lui restituerait certes la vérité d'un ami très fidèle.
Elise, un inslant, se déliattit encore parmi les brumos, mais sûre déjà de retrouver te bonheur au bout de la luUe. Elle finit par ouvrir les yeux. Elle conslata la tenlurc en percale azur, les pommes de pin argentées lertuLutiut son lîL de fer, la lame de soleil introduite entre les volets mi-clos: elle sut aussi que son espoir avait meuti. Bertrand avait dû portîr, la veille au soir, pour Maj-seille. II s'embarquerait dans cpielques liL'or^^s, i^nunorait Tunis, puis, à travers la contrée désertique et mystérieuse, fréquentée par les lions, ce lac Tchad oij des inconnus l'attendaient.
Tel était le réel des choses. Et comme il avait raison de battre en tocsin, le cœur fiévreux, le cœur mordu par le rêve. Élise ne réprima point la grimace puérile qui crispait ses lèvres douloureuses. Elle gémit et pleura, la bouche ouverte, avec de petits sanglots précipités. Sa poitrine soulevait, eût-elle dit, à chaque soupir, le poids énorme de sa détresse et s'enfonçait à chaque aspiration.
Rien n'était plus de sa chance. L'enfant s'était, par avance, tant admirée, menue, dans les fourrures, au fond d'une voiture à deux chevaux et « à deux cochers, comme celle des actrices » . Elle avait tant voulu que Tafi^ection du vicomte la choisît pour maîtresse officielle. Elle avait si bien cru qu'indispensable à leurs vices elle le suivrait dans
Paris rhivcr. Voilà qu'ironiqoii *jI brûlai il rcibaiidonnuit, lui Utl8ï4ani colle potilc bague, or et lurqiioise, dix louis, pour cadeau d'adieu. Fallait-il donc se résigner à n'être jamais qu'une pauvre caresseuse de passants. Pourquoi ne Taimait-il pas, Bertrand? Pourquoi la délaisser, pourquoi courir aux pays de la canicule et des bêtes féroces? N'était-il pas mieux dans les bras d'une gamine hardie, vive, luxurieuse, puis tendre et un peu maternelle? Que cherchait-il sur la mer, dans les déserts, au milieu des forêts terribles, quand il pouvait, à Paris, briller parmi les princes, les rois, les millionnaires, quand il pouvait avoir les plus beaux habits et manger toutes les bonnes choses de la terre, servies par de vieux juges respectables, sur les nappes empesées des restaurants, au son de la musique tzigane !
Quarante-huit heures, Torpheline avait connu ces inoubliables délices, ayant accompagné Salry dans un court voyage à Paris. Des barons leur avaient été présentés par un riche fabricant de boutons, devant le lac d'Armenonville, à dîner. Cent reines alors scintillaient, assises autour des tables que chargeaient mille cristaux et des fleurs étonnantes comme on n'en voit pas dans les jardins, et qu'éclairaient de petits soleils en abat-jour de soie. Plus graves que les saints de FEvangile, des messieurs adoraient en silence leurs amies pareilles aux fées des contes. Et ces créatures en prestige avaient, d'abord, été aussi pauvres, aussi simples qu'Elise, selon les dires du vicomte; et il avait
promts h son inviUiO le môme deiatio. Et qui donc, ^inoa lut, pouvait la conduiro dan^ ceiLe vah: du bonheur? Elle avait mal compi'îs, puisqull l'oiibliait dau5Ct*Ue chambrcite lie peruale, paniii trais chaises eu bambou^ nue ioilettedt! nuirbre miocej une glace penchée l'aee au divau d'oceasion.
Sur le velours bleu de ce meuble défraîchi, Bertrand avait paru, tant de fois, la désirer avec transports. Et il n'était point déjà si joli : jambes courtes et poilues, ventre en boule d'ivoire, mains et figures hâli^es, trop différentes du corps gras, blanc. Et le crâne visible à travers les cheveux grisonnants ! Néanmoins, Elise n'avait-elle pas prodigué à ce pacha les caresses japonaises apprises d'Anatole, son matelot parisien en escale à Cherbourg, lorsqu'elle versait le cognac et Tabsinthe \ au Café de la Flotte?
A ce souvenir, elle déplora toute la platitude affreuse de sa vie. Elle souffrit encore des gifles que lui dispensait abondamment son père, lorsqu'elle rentrait de Técole avec une tache d'encre sur le col ou une mauvaise note sur le carnet ; lorsqu'elle jouait en compagnie de ses petites voisines en omettant ses leçons, le raccommodage des chaussettes et la surveillance du pot-au-feu; lorsqu'elle s'était trop longtemps consolée en mangeant de délicieux gâteaux, en buvant des liqueurs fines chez le capitaine de frégate Hallmayer qui, ce bon vieux Mort, s'amusait à la mettre au bain, puis à l'essuyer et à la chatouiller, à la faire rire, -à l'embrasser partout et à s'essouffler en
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rétiH'igoRiit. Ç'ïivait lUe le pUis gentil^ ccrles* do tuns si's iniiiDcs, co ilrtMe ^Iq griuid-père si fou des petites catéchumènes que lui procurait une parente pauvre assidue dans les églises. Elise devait au brave homme ses heures de gourmandise assouvie, et les soins actifs de cette dévote entremetteuse qui, sous prétexte' d'œuvre charitable, avait pu s'introduire au Café de la Flotte dans la mansarde installée au-dessus du billard , et y veiller l'enfant victime d'une coqueluche maligne. Car la femme du cafetier, toujours en voyages d'affaires, ne paraissait que de loin en loin chez son mari, pour régler des comptes, lui reprocher de la paresse, faire nettoyer la maison des. greniers aux caves, et contraindre les débiteurs à payer. De sa fille, elle n'aimait que le minois, la chevelure et la taille, Tinstruisait seulement des parfums et de leur usage, l'obligeait surtout à' lire des romans d'amour sentimental, l'engageait à la coquetterie et aux manières élégantes. Ensuite la mère retournait en Bourgogne, où elle possédait un vignoble ; en Lorraine, où elle gérait une brasserie; en Gascogne, où elle achetait à bas prix les alcools frauduleux préparés par les bouilleurs de cru. Vive, fébrile, habillée de waterproofs et de toques en fourrures qui chevauchaient sa perruque blonde, celte maigre femme parlait de ses richesses prochaines, de la taverne qu'elle avait ouverte à Paris, de la brasserie qu'elle commanditait à Toulon, de Thôtel qu'elle subventionnait à Pontis, en fournissant les boissons. Le
^orL de son enfant ne l 'inquiétait pas : elle pourrai! sûrement la nnotir d'un qiuirt de million, à l'heure du mariage. Aussi comme elle avait tsincèrement emijras&é la € ou sine du capitaine Hallmaycr en la trouv^mt an eliovot de Ut convale?^ceTite! Les deux danu.'^s s'étaîenf, étroilemeoi liées. Elise avait reçu l'ordre d'aimer de tout son cœur rentremetteuse et Tami barbon. Aujourd'hui elle se demandait si « maman » n'avait pas appris quel genre de plaisirs recherchait le vieillard auprès des écolières. Sans doute, la sage personne avaitelle conclu qu'en retour de ces privautés, non capitales après tout, le capitaine instituerait Elise sa légataire. Par malheur, il était mort intestat subitement, pour avoir marché trop vite au soleil d'août, en quittant la table. Et la vie de douleurs sans compensation avait recommencé pour la fillette. Vers quatorze ans, elle avait aimé de passion "Anatole, pimpant garçon de Montmartre, qui, revenu des mers d'Orient, était au dépôt. Le grand col bleu, le béret à houppe rouge, le pantalon étroit aux cuisses et large sur la cheville, lui seyaient fort. Pour le rire de tous, il dessinait au crayon des caricatures comiques sur la couleur, des guéridons. Elise avait eu Tenviede baiser le cou bruni, tout de suite, en lui présentant raniselle. Un après-midi qu'ils étaient seuls dans le café, il traça successivement sur le marbre toutes les postures de l'amour, sans la toucher d'ailleurs, mais en joignant à sou art prompt des commentaires si drôles qu'elle pensa mourir de
joie. Le dimanche siiivant, elle se rendit de bonne heure h h* me!?s<;\ Il l'îilti'ndait. dans h^ Rahle de la plage déserte. Gamins, ils se dévêtirent pour la baignade. Avant de pénétrer dans le flot, curieux de leurs corps, ils s'amusèrent à lutter. De leurs peaux douces, de leur joie criarde, de leurs membres tièdes et tremblants, ils se réjouirent. Leurs lèvres chaleureuses se happaient. Sous une petite pluie fine, ils se renversèrent, se roulèrent, Elise céda. Le déferlement de la vague assourdit son premier cri de femme ensanglantée.
Elle s'entendit encore, ce matin d'automne, vautrée sur le lit tout humide de ses nouvelles larmes. Car elle n'avait pas moins pleuré autrefois. Ardent et maître, tantôt moqueur, tantôt soumis, Anatole s'était vite transformé en camarade brutal et fantasque, fier de l'abattre contre terre, de lui faire demander pardon en lui tordant les mains, de la dompter par mille tortures ingénieuses. Sans souci de la gêner, il oublia de payer ses consommations au Café de la Flotte. Son père la battit souvent parce qu'elle assurait avoir dilapidé celte partie de la recette chez la pâtissière. Elle n'en soufllait mot à son jeune amant, il s'adonna franchement au goût des liqueurs fines.
A la mémoire de ce martyre, Elise sanglota plus douloureusement. Ainsi donc avaient été ses premières amours, celles des chansons. Elle avait vu, certain dimanche, Anatole, ivre, entrer avec une grosse femme rousse au Café de la Flotte ; et, comme le père dominait au comptoir, elle avait
LES LlUNS
Il II servir le couple, serrer la main olîorie du client ^iiogiîoriard. Alors elle selail enfuie ilaue^ ?n numsardê. Vautrée sur lacoucheUe, elle avail t^oulTerl atrocement, connue aujour(riiui.
Et de solides messieurs qui e lai eut entrét^, un matin de neige, avaient ein mené le père ovec eux poar te un renseij^nemeut demande par le jnge d 'in si m fi ion,.. j>. Il n elîjii pus revenu. Une voisine avait dit qu'on le gardait en prison, et que sa femme aussi était arrêtée, sous prévention de banqueroute frauduleuse, de faux en écriture commerciale.
Honteuse, lamentable. Elise était sortie par la porte de la cour, car les badauds de la rue, assemblés contre la devanture, bavardaient avec les recors qui commençaient l'inventaire. La femme de ménage, une maritorne sensible, l'avait rejointe, et abritée dans son galetas. Alors la lièvre avait eu raison d'Elise, l'avait abrutie dans le lit d'un hospice clair^ poli, gai, luisant, aux draperies blanches, à l'odeur d'encaustique et de thymol. Dès les jours de guérison, elle avait appris là comment la quiétude câline un cœur.
Elle souhaite d'être transportée malade à l'hôpitale de Pontis, d'oublier toute sa déception dans la torpeur d'une faiblesse alarmante, et de mourir très lentement, comme on s'endort, comme elle s'est endormie, la veille, à bout de chagrins, sans ôter même sa robe, une joue sur la main.
Que la mort ne l'a-t-cHe cueillie, dans ce lit blanc de Cherbourg ? Et pourtant lorsque M""" Lan-
m^ LES LIONS
»lry vitil Ty rli<*r€hei\ sur la pri5re des parents * unihuiiiM'- n l'i rr'rlii^fnTi . Flise avait cru vilr aux flatteries et aux promesses de la nouvelle amie. La maigre dame Tassurait de sa gratitude pour les créanciers qu'elle n'avait pu rembourser. Elle acquitterait un peu de sa dette en chérissant leur fille, en se dévouant. De Cherbourg àPontis, dans le compartiment de seconde classe qui ne contenait, outre elles deux, qu'une grosse personne sommeillante, l'enfant avait tout confessé de son existence, même les habitudes du capitaine en retraite, même les façons du matelot parisien. M'"° Landry ne s'était pas offusquée. Elle répétait : « Pauvre chérie!... pauvre chérie! » souriait, ou s'apitoyait. Ses mille questions habiles foiraient à mentir si bêtement qu'on préférait tout dire. D'ailleurs M'"® Landry n'avait pas ménaiîé l(^s conlicleiu-cs. Vantant les délices de l'amour, elle avait aussitôt avoué ses relations de jadis avec le vicomte de Satry, et celles nouées à TAkazar de Toulon avec un résident. Contraint de s'einl);ir(juer et de rejoindre son poste de Chine, le malheureux s'était, eu mer, suicidé par désesj)oir de la sé[)ara[ion De son corsage M*"® Landry avîiit extirpé le médaillon contenant la photographie du définit. Dès lors une sincère camaraderie avnit uni rori)heline à sa prot(^ctrice. Elles avaient convenu (jue seules les vol uj) tés de l'amour valent qu'on vive. Ces plaisirs assei'vissent les hommes riches aux femmes qui peuvent ainsi goûter les [jIus ma«^niri(|ues joies du monde. La société
ne favorise personne autant qu'une actj ice conibléc' par des amants généreux. A Paris, entre tieux Irai us j M""^ Landry tivait conduit lillise par les .quartiers de l'Etoile, de Monceau, de Passy, lui désignant les palais des ballerines et des hétaïres. Dans l'allée des Acacias, l'initiatrice avait nommé leà danseuses de café-concert qu'elles aperçurent couchées en robes de trois raille francs au fond des calèches à deux chevaux choisis parmi les types excellents des races nobles.
A sa seule laideur, à sa seule incapacité, l'orpheline maintenant attribue son échec. M'"'' Landry certes a tenu toutes ses promesses, et l'a mise aux bras du vicomte. S'il n'est pas demeuré séduit, docile, obéissant et prodigue, la faute ne se peut imputer qu'à la maladresse de l'amante. Et tout désormais ratera de môme, au long d'années pitoyables. Comment de nouveau rencontrer une chance ? D'abord la beauté du diable se flétrira. Le seul atout sera donc écarté.
Elise enfouit dans les oreillers sa figure cuisante, et se satisfait de gémir. M'"" Landry l'appelle pour rheure du marché. C'est mercredi. Ne faid-ilpas du moins se montrer docile auprès do Tunique protectrice? Vivement Elise ravale ses sanglots, renifle, se mouche ensuite, se dépouille de sa robe fripée, baigne sa figure que salent et brûlent encore les traces des larmes dernières. Elle dénoue sa « chevelure d'ambre et d'aventurine », ainsi que Bertrand la qualifiait. Elle la peigne en soupirant, puis la tord, la masse et la fixe avec les
t5pint:l(^^ (!<^ i-ornc- Su frimoiis?iP pâlollû loi de* plaît, autant que les salières de son cou, que son épaule osseuse pointée d'un grain brun. Oui, Bertrand de Satry dut se lasser de ces bras trop minces, de ces petites mamelles, pour ainsi dire rapportées, collées contre le thorax. Elle les cache dans sa chemise, et elle serre le ruban, dans sa blouse, et elle boutonne le col, les manchettes, et elle applique à sa taille une jupe de popeline.
En bas M"'^ Landry charge la bonne du panier aux légumes. Colette et Lauretle se disputent le iilet. La cousine quasi-veuve refuse de porter les serviettes destinées au poids de la viande porcine. Toutes trois se débattent et glapissent en dépit de l'harmonie fraternelle qu'affirment les jupes, les blouses et les chapeaux identiques. Elise accepte, passive, les torchons du litige. Dehors c'est le soleil inlermiltent et pâle qui, de seconde en seconde, cliange la physionomie de la vieille rue, de ses façades mornes, de ses enclos où le coq chante, où les poules caquettent, où les chèvres broutent. Elise choisirait d'être ces poules dodues et paisibles, ces chèvres têtues, avides, sournoises. M'"' Landry prêche la propreté à la petite bonne rougeaude et gourde, empotée dans son- tablier blanc. La grande femme nerveuse multiplie ses gesles cxplicalifs qui semblent invoquei^ le témoignage des maisons, du ciel, des palissades bariolées par les affiches lépreuses, de Lâne brayant son ennui, devant le seuil où la ma-
raîcluM'O rattache pendant los marcliandagos.
Sui' le- MarcIie-aux-BieufSj grouille, bavarde, s^appelle oi se débat la coline nisti(jiie : lïloutios bleues et feutrer llasques^ robes noire:^ el boiiiieis à Tempois, pelage roux et eoriies lej'iies, pluniei^ blanches et becs jaimcs. Les qn^^iies des vaches fouettent les essaims de mouches collées à leurs flancs. Les fermières s'exclament en levant une main noueuse, à la rencontre d'une parente longtemps perdue. Les moutons gris puent en masse autour du berger crasseux et ergoteur. Des doigts tors, pour convaincre, se tendent au bout de manches boursouflées. Les petites maisons regardent, par leurs fenêtres écarquillées, garnies d'enfants, cette agitation des hommes, cette résignation des bêtes repues et ruminantes, ce bétail nombreux, attaché aux chaînes que soutiennent les bornes en ligne devant les trottoirs de grès. Partout des pigeons se rengorgent en piétant autour des sacs à blé dont fuient les grains d'or. Elise n'aime que ces oiseaux. Superbes et gras, ils suivent leurs appétits; ils semblent heureux. Libres, ils s'envolent aisément dès la moindre ofl'ense à la dignité de leur marche. Merveilleusement vêtus de nuances grises, azurées, ^ pourprées, discrètes et soyeuses, comme les fées qui dînent au pavillon d'Armenonville, qui se prélassent dans les calèches au Bois, ils lui sont les emblèmes du bonheur ennoblissant.
— Eh ! bonjour, mesdames... Vos filleules sont ravissantes ce matin. La petite est un peu pâlotte.
liturgique-, mnlgr*:' Ini^^ et roglenients. Or* gueilleux, hautain parmi ses boucles blanches, il mavchait tout droit, l'œil dur, les lèvres priantes. Les édiles, Ravenaud même, appréhendaient le mécontentement du rustre redevenu pieux, s'ils empochaient ces manifestations de TÉglise. Sournoisement, à distance, Tagent Dombres se faufila, prêt à dresser contravention contre le doyen, dans le cas où quelque protestataire eût suscité le désordre. M"'*" Maresclot fit remarquer cette prudence du conseil municipal, et combien les cléricaux l'emportaient à présent.
Des paysannes âgées s'agenouillèrent péniblement, malgré leurs rhumatismes, mais comme au temps de leur enfance. Les femmes mûres se signèrent en s'arretant. Les plus jeunes cessèrent de bavarder, inclinèrent leurs têtes curieuses. Beaucoup de laboureurs se découvrirent en silence. D'autres se détournèrent sans trop affecter leur dédain. Les gouailleurs se dissimulèrent. D'ailleurs, ridée de la mort contraignit les gens au respect. Dans un groupe de commères, Tune redit que la tante du rôtisseur attendait avec foi le prclre, et suppliait qu'il se hatat. Au milieu de son délire, la moribonde aflirmait que les anges rappelaient, qu'ils battaient les murs de leurs ailes énormes. Elle montrait sur la tapisserie leurs mouvements. Elle semblait radieuse, déjà céleste, à ce que certifièrent les bonnes femmes naïves et ridées. Le prètie, le dais à franges et le bedeau sonneur pénétrèrent dans le couloir adjacent à la rôtisse
rie. Elle éttiit pleine de chahinds que servait le patron * numsi?îule eh.ii:?lruit. Derrière la lenelre du second éloge^ an al lu ni a les boiï«^Le!S. Les Imdauds s'installîTenL
Jusqu'alors Elise avait obstinément ressassé en elle-même les misères de sa vie, sans prévoir de solution. Celle de la mort s'imposa. Mais elle redoutait la fin, l'ombre et la nuit du néant, l'horreur de se décomposer, au fond de la terre humide, dans une boîte vermoulue. Car elle ne croyait pas à la politesse des anges ni aux gloires du ciel. Une tradition ne survivait pas en elle qui pût fournir asile à ses illusions meurtries. Ses parents l'avaient détournée de toute foi. Contente uniquement d'être jolie sous les voiles purs, elle avait reçu le sacrement de communion sans ferveur. Le catéchisme ne lui avait été qu'une série de lec'ons ennuyeuses. Plus tard, elle allait à l'église le dimanche, parce que c'était le seul prétexte de toilette et de sortie admis par son père. Dans son àme, il ne persistait rien de la légende chrétienne. L'entremetteuse dévote du capitaine Hallmayer avait démenti, par ses actes, la vérité de sa conviction, encore qu'elle forçât souvent Élise à sui)j)lier le Seigneur, en chapelle, de pardonner le triple péché au vieux marin, à l'amie complaisanle et à l'écolière gourmande. Ensuite, Anatole avait edacé toute trace nume de doute dans le cœur de sa camarade.
Quel refuge ollVait donc la mort 1 Elise le souiiueil sans regi'et, sans espoir,
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r^iins \ iir^iûn, l'I^^nel silence, ]'et4^rnollc obscuriié. El ri le sonjitM quo a: t^ctail lu (|uiohiïl(\ Cdose meilleure apparemment que les aventures des amours humbles, quotidiennes et prostituées. Lorsque viendrait le temps prochain de la laideur, comment subsister, siiion dans Thumiliation des taches scrvilos ?
Avec l'argent de Grosbin, M*"^ Landry poursuivait ses empletles. Un quartier de porc fuiiié devint le faix d'Elise, qui l'enveloppa dans sa serviette. Et elle médita sur l'inconscience absolue de cet animal qui rissolerait, le soir, dans un plat odorant. Le dégoût d'en manger lui fut comme de manger de la chair humaine.
A celte idée s'associa celle des Africains anthropophages. El elle évoqua Berlrand de Satry recroquevillé autour d'une broche que des nègres accroupis tournaient devant un feu des broussailles. Elle eut un haul-le-cœur à. penser cela. Les yeux clos, Testomac malade, elle alla par la cohue hruyanle entre Clolilde et Laurette qui s'entretenaient de leurs bas neufs, de leurs bottines usées, de leurs pantalons trop durs. Là cousine quasi- veuve la pria de faire le café en rentrant, parce qu'elle-même devait iinir d'ourler une échari)e en soie mauve. Mais, rue des Colonnes, devant le perron, M"*' Landry remarqua la pâleur de son orpheline, et lui conseilla de se promener jusqu'à midi, dans la campagne, au grand air.
Elise obéit. Morne et désolée, elle se dirigea vers la Bruse pour apprendre si le courage du»
LES LlnNS IWl
suicide la possédcruiL l^ir un viu-ïiiiii ci^'iix^ elle aUeignit la rive de roseîiux evenLés, do saules relroussés. Verte et prompte, IVuki courait en orgentaol les angles des ca il toux noyés. Là-lni!?, M. Trousseau surveillait paisiblement, àFombre, le llolteur de sa tigiie. La rivière eourljuH tes herbes longues comme des chevelures d'ondines. relise prévit que sa chevelure bientôt serait ainsi entraînée, caressée par le mouvement alerte de la Bruse. Au bord,, sur une motte dont la terre s'écroulait peu à peu, troublait et criblait la surface, l'orpheline s'étendit pour vérifier encore le bilan de tous ses jours. Nul ne lui avait été bon, de ses parents, de ses amanls ; nul, sauf M. Hallmayer. Seul, le vieux avait du Ui chérir. Que de fois s'était-il ingénié pour lui plaire, pour créer des jeux extravagants, pour atlubler d'une façon magnilique les quatorze poupées dont il lui avait oiïert le commandement. Et quelles histoires drôles ou tendres il contait en caressant, d(^ sa plus douce main, le corps de sa petite maîtresse heureuse, qui gardait à la bouche le goût d'exquis bonbons, et, aux narines, l'odeur de parfums asiatiques. Elise se rappela très précisément la mansuétude de ces gros yeux verts enfoncés dans le bistre des paupières, de leurs flétrissures. Et comme il prenait soin de ne pas lui répugner : il oignait sa barbe grise de baumes; il brûlait, au milieu du salon chinois, Tambre gris; il dissimulait ses imperfections physiques sous des simarrcs de soie japonaise. Lui-mùme soignait le>
ongles de >n\\ ;i\u\t\ Ir*^ ongles des pieds et des mains. 11 les taillait et les polissait longuement, patiemment. 11 ne se fâchait pas comme Anatole ; il ne raillait pas comme Bertrand. 11 était le bonze pieux d'une petite déesse réelle et volontaire.
Heures de vraie joie, les seules, oh, les seules ! Et la mort avait tout aboli de Tunique lelicilé.
Elise brusquement se vautra, la face contre Teau gazouillanle. Elle regardait l'ombre de son chapeau, de ses épaules. Elle devina qu'on rapercevrait ainsi, tout à l'heure, sous le cours empressé de la Bruse, si le courage du suicide la déterminait.
Au gré de réminiscences géographiques, elle pensa que peut-être cette eau la charrierait dans rOise, la pousserait à la Seine, au Havre. Les vagues de la Manche, puis de l'Océan, la rouleraient dans le détroit de Gibraltar. Une lame (le la Méditerranée relèverait dans son écume vers la proue du paquebot porlant le vicomte.
Là-bas, Bertrand de Salry s'accoudait au bor- (lage, en elfet, avec le grand Serq. Cernés de brouillards vagues, d\^aux inlinies, ils dissertaient ensemble sur la force de la mer geignante et ghuKjue, de ses hydres dressées, abattues, noyées, ressurgies indéfiniment. Ils admiraient un vol tranchant desmouelles grises et blanches qui plongeaient dans les vallons mobiles. Ils supputaient la disUince du navire aux brumes mystérieuses et néfastes qui rapprochaient le cercle étroit
dô rhorizon. Le vicomle suuîint que Don Juan, dans la barque infernale^ avait dû rire de ses amoureuses damnées et inôlik^s iiux (lul*^. ]»ar une heure pareiMenn^nl sinistre. Cepi^idinil Klîso di^ mou rail absente de son esprit. Il espérait exclusivement le bonheur d'agir, durant cette prochaine excursion à travers les déserts du sud tunisien, les pays de TAïr et du Tchad, en dépistant les Touaregs, en relevant les traces de la mission Foureau-Lamy, jusqu'à ce qu'il eut rejoint Arthur Dupont qui, du Chari, se lançait à leur rencontre, puis, les mènerait par des routes inexplorées vers le Congo. Serq se louait encore d'avoir habilement obtenu que son ministre lui eût permis d'accompagner la mission de Salry. L'avenir, enfin, s'ouvrait lumineux pour son ambition té tue. Il saurait la mesure de l'héroïsme qu'il se voulait. Olant sa pipe de sa moustache d'épagneul, Bertrand convint que c'était aussi là son motif. Il souhaitait se connaître dans le péril, comme il se connaissait dans le plaisir.
Au dessous, par le sabord de l'entrepont, quelqu'un sil'lla l'air que carillonne à midi la cathédrale de Pontis. Les deux voyai:eurs se penchèrent ; Ernest BeauJru s'en allait aussi vei's les terres nouvelles et les soleils nouveaux, pour s'accroître; il s'en allait là-bas retrouver les zouaves, le régiment de l'ami Livrot, le régiment jadis vainqueur des Kroumirs, dans le pays des lions.
É\ UEl'X, IMPRIMKIUE DE CHARLES HÉ RIS SE Y
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