‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 2)Chapitre 3 sur 113 · I. — POPULARITÉ DE GARGANTUA · texte numérisé non relu

I. — POPULARITÉ DE GARGANTUA

[ARGANTUA cst très connu en Haute-Bretagne, et j'ai pu maintes fois constater sa popularité. Son nom est d'un usage fréquent, et il entre dans la composition de plusieurs proverbes.

On dit d'un homme de grand appétit qu'il a mange comme un Gargantua » ou « comme Gargantua. » « Quel Gargantua! » s'écrie-t-on lorsqu'on voit quelqu'un manger d'une manière remarquable.

Qjiand un enfant est gourmand et que sa mère ne peut le rassasier, elle dit :

« — Ma fa, V li fauWa vantie^ (peut-être),

ùomme à Granfua, sept hmmésTi'U'fouhèr'dans^ïa goule ï » (Ancjouillé et canton de Saint- Aubinci* Aubigné). Grantua est une forme contractée et corrompue de Gargantua. Vers Ercé, près Liffré, existe un dicton analogue : a Tu es comme Grantua; f faudrait sept hommes pour faffourer (te donner de la nourriture). »

A Rennes et aux environs, on dit à un gourmand : « Tu es comme un Gargantua; il te faudrait un veau tout entier, quand il ne faut qu'une côtelette aux autres. »

Pour désigner un grand buveur, on assure qu'il «' boit comme Gargantua. »

Lorsqu'un enfant a lés pieds très graûds pour son âgé, les cordonniers disent : « Il *a un pied de Gargantua » (Matignon).

Presque tous les paysans auxquels j'ai parïé'dti Célèbre géant le'cronnaissaient au moins de nom; plusieurs savaient, pour les avoir ouïes i'àcohter à' leurs anciens, quelques-nhès de ses aventùtés. lïs ne l'appellent pas toujours Gargantua; 'vers Ercé, je l'ai entendu nommer Grand-Tuâ, ou le Crrand-Tuatt, ' detfti ' altératiôiis par ' apocope 'de son nom le plus habitud.

Voici une petite anecdote qui prouve combien

sa réputation de voracité est établie à la campagne.

II. y a quelques années, le recteur de Plélan-rle- P«tit (Côtes-du-Nord) monta en chaire le dimanche gras, et il recommanda à ses ouailles de se modérer dans leurs plaisirs, à ce moment de Tannée où Ton fait volontiers ripaille.

— Amusez-vous, mes frères, leur disait-il; mangez si vous voulez, mais ne faites pas d'excès, n'en prenez pas comme le défunt Gargantua.

-D'après quelques-uns de mes narrateurs, GargSLûtusi ne serait pas un être purement imaginaire; il aurait existé à une certaine époque ; l'une de mes meilleures conteuses, à qui je demandais pourquoi, sachant <ks légendes gargantuesques, die ne me les avait pas racontées, me répondait :

"-—Gargantua n'est pas un- conte, c'est une histoire; je croyais que vous ne vouliez que des contes.

S II. — UEUX AUXQUELS EST ATTACHÉ LE NOM DE GÀitGANTUA

|L serait malaisé de dire à' quelle époque les lieux qui portent maintenant le nom de Gargantua ont reçu cette désignation; comme ce sont pour la plupart des mégalithes

placés dans des endroits incultes, les anciennes chartes sont muettes à ce sujet ; quant aux rochers que le géant a parsemés, on ne les trouve indiqués que dans des titres ou des plans postérieurs à Rabelais.

Quoi qu'il en soit, il est incontestable qu'en pays gallot il n*est pas un autre nom de personnage qui soit plus fréquenament attaché à des pierres énormes posées de main d'homme dans la campagne, placées sur le bord de la mer, ou même à des .rochers naturels, remarquables par. leur masse.

<c A Saint-Just (lUe-et-Vilaine), les grosses pierres de la lande de Cojou furent jetées par Gargantua, qui les trouvait gênantes dans ses souliers, (i) »

(Guillotin de Corson, Récits historiquts, etc., p. 199).

« Les deux mille cailloux de quatre à sept mètres de haut qui parsèment la lande du Haut- Brambien, en Pluherlin (partie française du Mor-

(i) Les paragraphes goillemetès sont empruntés à des livres : tout le reste est inédit et a été recueilli par moi ou mes correspondants.

bihan), sont des graviers que Gargantua secoua <le ses souliers. »

(Violeau, Pèlerinages du MorhtboM^ p. 240).

« La Roche-Piquée, en Coumon (Morbihan français), est un grain de sable que Gargantua laissa tomber de son soulier. C'est un menhir haut de 5 mètres 20 centimètres, large de 4 mètres à la base et de 70 centimètres au sommet. Il est à côté de la Tablette de Coumon, double dolmen. »

(Ogée, article Omnum).

a Sur le bord de la route de Vannes, à quelques mètres de l'extrémité de la rue Lorois, à La Gacilly, se trouve la Roche-Piquée. On regarde dans le pays ce menhir comme un grain de sable sorti des souliers de Gargantua. »

(Docrest de Villeneuve, Statistique, p. 48).

« La pierre Bise, sur la lande de Langon (Dieet-Vilaine), déposée, dit-on, par Gargantua, près du village de la Mouchaye, près d'une lande, est un menhir ayant eu 2 mètres 50 centimètres d'élévation. On l'a fait tomber. »

(Guillotin de Corson, Société arcbéologique d'IUe-et-Filatne, t. XU, p. 3).

Une grosse pierre placée à la porte de l'élise de Gahard (Dle-et- Vilaine) est un gravier que Gargantua retira de ses souliers.

(RtctiiUli par Madanu vewvt Gtiyoi).

a Dans la partie ouest dé la commune de Mézières, parmi plusieurs- blocs de quartzite, Ton en voit un, assez considérable, appelé Pierre^u*- Mignon, situé dans la lande de ce nom. On raconte que Gargantua portait ce morceau de rocher dans sa poche pour se défendre des chiens incommodes lorsqu'il allait voir une fée de ses amies, qui habitait ces parages. »

(Danjoti de la Garenne): — Cf. un épisode semblable din» le chapitre de Gargantua eti. Vendètt

« En la conmiune de Treillières , à trois lieues de Nantes, sur la lande de Pierre-Plate ou de la Ménardais, est un peulvan qui porte le nom de Gàloche^-derGargantua. Pes plat;eaux granitique qui ea sont voisins étaient ses paleU* »

Une pierre couchée, mais reposant sur d*autre9, sorte de dolmen, près Saint-Aubin-d'Aubigné, est appelée Palet de Gargantua.

(Rtcueilli par M. Bè^).

Deux menhirs, Tun à Saint-Mirel, en Plenée-

Jugon (Côtes-du-Nord), l'autre près le Pontganip, en Plouguenast, sont les pierres à aiguiser du géant. Le menhir de Saint-Samson, près Dinan, était, m'a-t-on assuré, appelé jadis Pierre de Gargantua ; mais il n'y a plus guère que les vieillards à le désigner ainsi.

« A 1,500 mètres du bourg de Saint-Jacut-du- Mené (Côtes-du-Nord) est une ipicrre posée, longi\e de 6 mètres 50 centimètres, épaisse de 5 mètres^ haute de 3 mètres au-dessus du sol. Le dessus de cette pierre est complètement plat. On y remarque «)mme l'empreinte d'un pied d'homme. La légende raconte que Gargantua, monté sur cette pierre, fit un effort pour s'élancer sur une autre pierre, à trois kilomètres plus loin. Sous cet effort, son pied s'est gravé dans la pierre, ainsi que sar celle sur kqueUe il venait de sauter.; mais cette dernière, jusqu'à présent, est restée inconnue. »

(Eraoul de la Cbeneliëre, p. 38).

« Cest en fyantant et en compissant, pour npj^s ^rvir des mots de Rabelais, que le géant forma le mont Gargan, à peu de distance de Nantes. »

( Bourquelot, p. 7).

Outre ce mont Gargan, il y a en Europe deux autres monts Gargan : l'un dans la Capitanate (Italie), le Moms Garganus des anciens, appelé plus ordinairement Monte di Sant-Angelo; l'autre en France, non loin de Rouen, qui a reçu les noms de Mont- Saint-Michel et de Mont-Saint-Ange (Jdem^ pp. 14- xs)-

Il existe dans la commune de Bain, non loin du village du Frêne, deux mamelons assez élevés, très rapprochés Tun de l'autre, qui sont appelés dans le pays les Fesses de Gargantua, Les eaux qui sortent de ces collines forment Tétang de la Huais.

{Recueilli par M. A. Orain).

Il y a trente ans et plus existait, dans l'anse de Vigneux, à 300 mètres environ à l'est du menhir, la ce Dent de Gargantua, » un dolmen que la mer recouvrait à chaque marée. Il a été brisé par des carriers du voisinage, et il n'en reste plus aucune trace, si ce n'est quelques dépressions formant cuvettes dans la marne bleue de la grève, et indiquant l'emplacement des plus grosses pierres. Ce dohnen était appelé, par les gens du pays, le « Lit de Gargantua » ou mieux le « Bers (berceau)

{Communiqué par M. Lucien Decombt).

A Saint-Brieuc, j'ai visité une fontaine fort curieuse^ située dans un faubourg de la ville qu'on appelle le Fardel. Cette fontaine, appelée Fontaine de Saint-Brieuc, est sous un édicule qui ressemble au porche d'une église gothique. L*eau, assez abondante,' s'en écoule par un canal creusé dans le granit et se déverse dans une auge monolithe, profonde et ronde, puis dans un dotiet. Des femmes qui lavaient du linge au douet, et que j'interrogeai sur la destination de l'auge de pierre, me dirent que c'était la Cuiller de Gargantua^ et qu'elles ne l'avaient jamais entendue nommer autrement. Et, en effet, le canal qui conduisait l'eau de la fontaine représentant le manche, cela donnait bien la figure d'une gigantesque ou gargantuesque cuiller à pot.

(Communia par M. Lu^el').

L'écuelle de Gargantua est un doué près du bourg de Gahard, qui est creusé dans une seule pierre; la fontaine qui l'ahmente a, dit-on, quinze à dix-huit pieds de profondeur, et la source est grosse comme le bras; on les appelle aussi la fontaine et le doué de Pisse-Chausson.

Il y avait aussi autrefois près de l'église une

grosse pierre avec, laquelle on disait que Gargantua s'ainusait à jouer.au palet.

On raconte aussi à Gûhard que. le géant, fu^ enterré dans les prés maigres qui sont aundesisous da bourg, vers la lisière de la. foriêt de Hautç- Sève.

(Recueilli par Madame veuve Girfot).

L'écuelle de Gargantua est une pierre creusée de I™ 75 et I m 90 de diamètre sur a^ 75 de profondeur, deon» 75 d'épaisseur de rebords. Elle est placée auprès de la Fontaine du bas du Bourg de Gahard, dont le trop-plein se déverse par un tuyau dans cette pierre qui sert de lavoir. A c6té se trouve une auge de même nature, mais à bords plus usés, c'est le « Verre de Gargantua.»

Ces pierres, de même que la fontaine, sont fort anciennes ; il est possible qu'elles aient été établies par les moines du Prieuré voisin qui étaient alors les seigneurs du pays.

Une autre pierre devant l'église, sur laquelle on dépose aujourd'hui les cercueils en attendant l'arrivée du prêtre, est un guéroi (gravier) que Gargantua, gêné dans sa marche, tire de son soU (soulier).

(JComn^mifui par M. Bèjfer').

« Un menhir- placé, dans la grève de Saint- Suliac est' appelé la Dent de Gargantua; 'û esti hau^ d'un mètre au-dessus du sol. ».

(M*^ de Cemy, p. ii)t — Cf. aussi le conte de la Dmi d^ Gargantua, p. 9&,

M™e de CCTny^ dans sa légende^ dit avec tout le monde que la Dent de Gargantua est le menhir existant encore dans Tanse de Vigneux, et que le gravier sorti du soulier du géant est le Rocher de Bîzeux. Voici une variante que je viens de recueillir à Saint-Suliac. Le menhir de l'anse de Vigneux est le gravier de- Gargantua et non pas sa dent, comme on le dit généralement ; la Dent de Gargantua est un autre menhir situé dans la commune de Saint-Suliac, près de la ferme de Chablé.

{Gotnmuniqui par M: hucien, Dtcombe),

Dans la grève de Saint-Malo, un rocher naturel se nomme aussi Dent de Gargantua. Les deux légendes qui se rattachent à ces pierres sont racontées ci-après.

Cf. la J)ent de Gargantua et Gargantua à Dinardy ç. 90.

« La Quenouille de- la femme de Gargantua se^ trouve à côté de Josselia; c'est un menhir de.

6 mètreç de haut; son Fuseau, autre menhir de 5 mètres 30 centimètres de haut, se voit à Loqueltas, sur la limite de la langue française et du breton, mais en pays bretonnant ; on les retrouve sur la lande de Lanvaux, près d'Auray. »

( Vîolean, Pilerinagts dm Morhibam, p. 240).

Voilà déjà un grand nombre de mégalithes qui portent le nom de Gargantua; mais il y en a sans doute qui ont été oubliés, soit qu'ils aient deux dénominations, soit que ceux qui se sont occupés des mégalithes aient négligé d'interroger les habitants du pays.

Dans le canton de Matignon et sur toute la côte qui Tavoisine, les souvenirs de Gargantua abondent; comme c'est le pays que je connais le mieux, et que c'est là que j'ai recueilli la plupart des légendes qu'on trouvera d-après, je vais parler de tous les objets auxquels son nom est attaché.

Un menhir, haut de 2 mètres 92 centimètres, large de 40 centimètres, épais de 20 centimètres, qui se trouve auprès du fort la Latte, en la commune de Plévenon, est appelé par les habitants Bâton de Gargantua ; il est enfoncé dans un gros rocher qui lui sert de piédestal et dont l'un des

côtés est orné d*un bas-relief grossier représentant une croix au-dessus d'une sorte d'autel. Sur la partie plate de la pierre qui émerge du sol sont sculptés deux souliers, longs de 60 centimètres environ, pointus par le bout comme ceux des chevaliers, et à côté est l'empreinte d'un bout de canne carrée. C'est de là qu'il s'élança, dit-on, pour aller à Jersey.

(Cf. sur ce menhir les contes II, III et IV).

Sur un rocher à la lisière du bois du Meurtel, aussi en Plévenon, est l'empreinte d'un autre pied, que la tradition attribue aussi à Gargantua.

A la chapelle de Hirel, en Ruca, près Matignon, une statue grotesque, placée à la naissance de la couverture, est appelée Gargantua.

Une foule de rochers ont été jetés ou apportés, parfois vomis par le géant.

A Saint-Cast, c'est lui qui est l'auteur des pointes de la Garde et du Bé, des rochers de la Feillâtre, de Becrond, des Bourdineaux, de la Basse à Chiambrée.

(Cf. les contes n<» Il et III).

A Plévenon, c'est lui qui jeta en pleine mer la Mât du Cap; à Saint-Jacut, l'île Agot.

(Cf. les contes n*» VIII et XI).

A Plurien, une pierre placée à l'embouchure de k petite rivière de la- Bouche se nomme la Grareûe de Gargantua.

^ (Cf. le conte n« X).

-Il déposa aussi Roche-Noire, près la pointe de

Saint-Germain, en Matignon ; Robhe-Grise, . près

Qissoué, commune de PlébouUe ; les pierres son-

. liantes que Ton voit au-dessous du bois du Val,

commune du Guildo.

(Cf. le conte n<» I) .

A Mouîlleret, dans la "rivière ' de TArguerion, tout près de la houle du Longval, est marquée la canne de Gargantua, et Ton dit dans le pays que c'est la canne du Juif errant Gargantua; une autre de ses cannes est le rocher de Calenfri, dans la grève de Saint-Germain, près Matignon.

v(Cf. le conte n*!).

Sur presque toute la côte de Saint-Malo à Erquy, c'est lui qui, d'après la tradition, a semé tous les rochers, remarquables par leurs formes ou par leur grandeur. -Bi' Basse-NcMinandie, on lui attribue la formation- de la montagne de Bes-

neville, et c'est lui qui aurait posé le Mont-Saint- Michel et Tombelaine.

(Cf. ci-après Gargantua en Normantltef p. 149).

Dans les Grandes Chroniques de Gargantua, que plusieurs auteWs attribuent à Rabelais, Granl- Gosier et Galemelle, se disposant à passer la Manche sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, prirent* chacun sur leur tête le rocher qu'ils avaient apporté d'Orient et se mirent en la mer. « Et quant Grant-Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier est à présent appelé le Mont Sainct Michiel. Et mist ledict Grant-Gosier la pointe contre mont, et le puis prouver par plusieurs michelets. Galemelle vouloit mettre le sien contre, mais Grant- Gosier dist qu'elle n'en feroit riens et que il falloit porter plus avant. Et est ledict rochier de présent appelé Tombelaine. »

La même légende se retrouve dans l'histoire d'Arthur, dans le Roman de Brut.

Les rochers auxquels la tradition populaire rattache le nom de-Gai^antua ne sont pas les seules traces qu'il ait hissées en pays gallot. C'est aussi

l6 GARGANTUA

lui qui fit couler plusieurs des rivières qui se jetlent dans la Manche, et voici comment.

Un jour qu'il sortait d'un repas où il avait bu considérablement, il se mit à pisser si copieusement qu'il fit l'étang de Jugon, d'où sort la rivière de FArguenon, qui a son embouchure entre Saint-Cast et Saint-Jacut.

Une autre fois, il donna de la même manière naissance au Frémur, rivière qui se jette dans la baie de la Fresnaye.

{Rtcueilli en 1880 à Maiigntm).

Aux environs de Paimbœuf, on raconte que Gargantua, ayant un pied sur le clocher de Cordemais, l'autre sur celui de Frossay (ils sont séparés par la Loire), pissa la rade de Paimbœuf, qu'on appelle aussi la Goule-de-Mer. D'autres disent simplement qu'il s'asseyait sur le clocher de Paimbœuf.

{Çommuni^ par M. Auguste Bélier).

On peut rapprocher de la singulière origine de ces rivières le passage suivant des Grandes Chroniques :

« Qjiant Gargantua eut Êdct ceste purge, s'en alla droict à Rouen, onquel lieu il beut bien

dnquante cacques de bière, et por cause que la bière estoit en grant quantité dedans son ventre, elle commença à faire une opération ny plus ny moins que avoit faict le cistre, parquoy son povre petit ventre estoit bien malade. Et fut contraint Gargantua de destacher la martingalle de ses chausses et décliqua son povre broudier en telle manière et si merveilleuse impétuosité qu'il fist une petite rivière, laquelle on appelle de présent Robec, et y voit-on encores de merdya culis.

Toutesfois Gargantua leur fist un grant service, car à cause qu'il avoit tant beu de cistre et de bière, la rivière estoit bonne pour faire de bière. »

Dans Rabelais, il est également plusieurs fois question des « compisseries » copieuses de Gargantua, de sa jument et de Pantagruel :

« Lors, en soubriant, destacha sa belle braguette et, tirant sa mentule en Tair, les compissa si aigrement, qu'il en noya deux cens soixante mille quatre cens dix et huyt, sans les femmes et petitz enfants. »

(Uvre I, chap. XVII).

« En laquelle heure feut appelé par Eudemon pour souper, car tout estoit prest. Je m'en vojrs doncques (dit-il) pisser mon malheur. Lors pissa-

l3 GARGA^nrUA

si copieusement que Furme rrancha le JTeïiiiii aire pèlerins. *>

(Livre U àap. XXXVIXQ.

(c Ce pendant sa jument pissa pour se lasc&er le ventre ; mais ce 5it en teiïe abondance qu'dle en feist sept lieues ie ieiuge et dériva totit le pissat ju gué de Vede et tant Tenfia devers le fil de Feau que toute ceste bande des ennemvs fiirait en ajande horreur novez. »

(Uvre I, àaç. XXXVI).

« Soubdain print envie à Pantagruel de pisKs» à cause des drogues que lui avoit baillé Paottcgie^ et pissa parmy leur camp si bien et copieusement qull les noya tous ; et y eut deiuge particulier lieues à la ronde ; et dist FhistDire que s. lu jument de son piae y eut esté pareillement» qttll y eust déluge plus énorme que celluy de Deuc^ lion^ car elle ne pissoit Soys qu'elle ne âst uae rivière plus grande que n'est le Rosse €t le Danouble. »

(U^re U, d»p. XXVUi>.

S m. — LÉGENDES GARGANTUESQUES

'ai recueilli en Haute-Bretagne, dans les départements des Côtes-du-Nord et de rille-et- Vilaine, les légendes de longueur variable qui suivent, et, sous le titre de Petites Légândes gargantuesques f j'ai réuni d'autres dépositions, assez courtes pour la plupart, et qui 0e sont pour ainsi dire que des fragments. Beaucoup m'ont été contés sur le littoral de la Manche; mais Gargantua est aussi connu, à un moindre degré il est vrai, dans les pays non maritimes que j'ai pu explorer, soit personnellement, soit par l'intermédiaire de correspondants.

LA naissance de GARGANTUA ET SES TOTAGBS

|L était une fois, à Plévenon, une fenmie toute petite; elle n'avait que trois pieds de haut et elle était fille de bras (i) dans une ferme, où le pâtour était un hossoué (2), venu

(i) Chargée de ja basse-cour.

(2) Homme étranger au canton ; se dit principalement vers Hctignoa des gens de Oyintia et des environs, pays de la hosse, qui portent sur le dos des sacs à chiffons ou des hottes (bosses en patois).

d*on ne sait où, et qui était si petit qu'on n'avait voulu le gager que pour garder les vaches et les moutons.

n s'amouracha de la fille et il voulait Tépouser; mais quand ils furent pour fiancer, le maire et le recteur ne voulaient pas les marier, parce qu'ils étaient trop petits et qu'ils auraient, disaient-ils, donné naissance à des nains. Alors le hossoué leur dit :

— Je suis d'une race dégénérée; mais mon fils sera l'homme le plus puissant qui ait paru sur la terre, et, tant que le monde sera monde, on parlera de lui et de moi.

Quand le recteur et le maire l'entendirent parler de la sorte, ils se mirent à rire, et ils marièrent le hossoué et sa bonne amie, qui étaient bien laids tous les deux.

La petite fenmae devint enceinte; mais sa grosesse fiit longue, et dans les derniers temps on voyait la petite tête de l'enfant sortir par la bouche de sa mère et manger en même temps qu'elle. Le bruit de ce prodige se répandit dans le pays; il venait de loin du monde pour les voir, et chacun leur apportait de bons morceaux à manger.

Au bout de deux ans l'enfant vint au monde, et on le nomma Gargantua; il avait dix pieds de long, mais n'était pas plus gros qu'un lançon (i); on venait de tous côtés pour voir cet enfant merveilleux, n mangeait beaucoup, mais il grossissait à vue d'œil, et, à six mois, il pesait plus de quatre cents.

n devint plus grand et plus fort qu'un géant, et, quand il eut dix ans, il dit à son père et à sa mère qu'il voulait aller faire un tour et qu'il avait envie de voir Dinan et Rennes, dont il entendait souvent parler. Il alla au château de la Ville- Roger (2) et demanda au seigneur de lui donner ime canne.

— Ah ! mon pauvre Gargantua, où veux-tu que j'en prenne une assez grande pour toi?

— Mon père m'a pourtant dit qu'il me fallait une canne pour me donner une contenance et pour me défendre dans mon voyage.

— Où veux-tu aller, Gargantua?

— Je veux faire mon tour de Bretagne et me faire connaître dans le monde, et j'ai idée d'aller jusqu'à Rennes.

(i) Ammoàytes kibiamu^ ou équille.

(2) La Ville-Roger est un château situé en Pléhérel et environné de grands bois.

— Tu as raison ; on parle déjà de toi ; je te donne la permissicHi de choisir dans iiiarabine(i) le plus bel arbre pour te faire une canne. Tiens, void une hache pour l'abattre.

— ' Je vous remercie, monsieur; mais je n'ai pas besoin de hache pour couper Tarbre : je vais Tarracher.

Il alla dans l'avenue et, ayant choisi un beau chêne bien droit, il Tarracha, et avec les mains il lui cassa les branches, puis il revint au château tenant un bâton à marotte, gros comme un mât de navire.

— C'est mon plus beau chêne que tu as pris là, dit le seigneur.

— Oui, monsieur, répondit Gargantua; pour moi qui suis d'une taille remarquable, il meÊdlait une canne remarquable aussi.

Voilà Gargantua parti. Il passa par Matignon et par Plancoët, et tout le monde, grands et petits, couraient après lui pour le voir. Us lui criaient :

— Comment vous noimnez-vous, grand enfant?

— Ne m'appelez pas enfant, répondait Gargantua, ou je vous assomme avec ma canne.

(t) Avenue.

Qjiand il arriva à Dinan, chacun courait pour le voir; on criait :

— Comme il est grand et gros !

On lui donna tant de pièces d*or et d'argent qu'il en remplit une valise, et U la laissa à Dinan, pQur la reprendre en revenant à Plévenon,

Il se mit en route pour Rennes, en suivant les grands chemins, car il ne pouvait passer que par là. A Rennes, tous les habitants sortaient de leurs maisons pour le voir ; ils ne savaient quel accueil lui faire, et ils lui donnèrent la moitié plus d'or et d'argent qu'il n'en n'avait eu à Dinan.

Gargantua se dit :

— Puisque je suis riche, il faut que j'aille faire un tour à Paris; il paraît que je suis curieux à vQir> et sans doute les Parisiens en seront bien contents.

Le voilà parti pour Paris, où il ne tarda pas à arriver; c'était une année où il y avait une exposition. On voulut le montrer en curiosité, mais lui, qui ne voulait pas servir de risée au monde, se révolta, et même envoya promener les gendarmes; ils ne purent le mettre en prison, parce qu'il n'y en avait pas d'assez grande pour lui. H resta deux ou trois jours encore à Paris,

puis il s'y ennuya et eut envie de retourner à Plévenon.

Le voilà parti à s'en revenir. En passant par Rennes, il prit la valise pleine d'or qu'il y avait laissée et arriva à Dinan pour prendre son autre valise. Près Dinan, à Languédias, on avait trouvé dans une carrière des pierres sonnantes, qui étaient toutes en un monceau les unes à côté des autres; on ne savait ce que c'était et tout le monde en parlait.

Gargantua alla les voir et dit aux Dinannais :

— Si vous voulez me les donner, je les emporterai à Plévenon et je les ferai sonner pour m'amuser.

— Nous voulons bien, répondirent les Dinannais, mais à la condition que tu les emportes toutes.

Gargantua alla dans la carrière, avala toutes les pierres, prit sa valise et se mit en route. Q.uand il fut à Plancoët, il dit :

— Il faut que je m'en aille à Plévenon par mer; je ne veux pas mettre les pierres sonnantes dans les champs, mais sur le rivage, où elles ne gêneront personne.

Il se mit à marcher dans le lit de l'Arguenon,

mais auprès du Guildo il rencontra un bateau jaguen qui portait de la raie à Plancoët ; il sentit une si mauvaise odeur que le mal de cœur le prit; il vomit la Héronnière (i); puis, comme son mal ne lui passait pas, en arrivant à la Gouled'Enfer il fut obligé de vomir toutes les pierres sonnantes qui s'y voient encore (2). Cependant il sentait toujours Todeur des raies, que le vent lui apportait de Saint-Jacut; il quitta la rivière et s'en revint à la traverse à Matignon, en passant par le bois du Val, où il fut obligé de se frayer un chemin en arrachant des arbres, et là où il a passé il n'en n'a point repoussé depuis.

Il repassa par Matignon, et quand il revint à Plévenon il mit sa canne dans la baie de la Fresnaye, en disant :

— Tant que le monde sera monde, elle y restera.

(i) Rocber à l'embouchure de TArguenon.

(2) On voit, à quelques centaines de mètres du Guildo, un groupe de plus de cent blocs arrondis qui s'appellent les Pierres sonnantes et qui ont, en effet, une sonorité assez analogue au son lointain d'une cloche. Les plus sonores sont deux pierres énormes posées Tune à côté de l'autre, et dont l'une est en quelque sorte suspendue ; la partie qui sonne le mieux est creusée, à force d'avoir été frappée par les gens du pays et par les touristes, qui s'amusent à les faire résonner. — (Cf. dans mes Contes des paysans le n<> XI, Les Fées du Guildo, où l'on trouve sur ces pierres une légende différente).

C'est le rocher de Calenfri, qu*on y voit encore.

Quand il fut revenu dans son pays, il était riche et il fit du bien à ses parents. Lorsque son père et sa mère voulaient aller à la messe, il les prenait dans ses poches et les posait tout doucement au portail de Téglise; mais il ne pouvait y entrer parce qu'il était trop grand.

A quinze ans, il lui poussa de la barbe; elle avait dix pieds de long et chaque brin était gros comme le doigt. Tout le monde venait le voir et lui apporter de l'argent. Mais son père et sa mère moururent et il quitta Plévenon, et jamais on ne l'a revu.

(Conié en 1880, par Rose Renaud, de Saint-Cast, qui tient ce récit de Rachel Quemat, femme Durand, aussi de Saint-Cast).

On m'a conté une variante de l'épisode des pierres sonnantes : Les Dinannais croyaient qu^elles contenaient de l'argent. Q.ùand on en parla à Gargantua, il dit : « je les mangerai bien à déjeuner m^ il y en avait quarante. Il les mange, puis il les vomit; mais une autre fois il veut aller les reprendre et ne peut passer à cause de l'odeur des raies de Saint-Jacut.

Je ne connais pas dans le cycle gargantuesque d'autre conte où le géant soit fils de nains.

La grossesse prolongée de sa mère a son similaire dans celle

EN HAUTE-BRETAGNE If

de Gorgamelle, mère de Gargantua, laquelle a «ogfoisaa d'iuk beau filz et le poru jusques à l'unziesme moya« » ( Rabelftis^ livre I, chap. III).

De même que beaucoup d'autres héros de contes populaires, Gargvitui veut £aire sou tour de France dès qu'il se trouve suûvsaxoment fort (cf. Jean-de-l'Ours dans ma Littérature orale, p. 8 1, et le commentaire à la suite ; Jean-Sam-Peury dans mes Contes populaires, i'« série, oP XI; Petite-Baguette^ 2* série, n" XXVI, etc., et ci-après le conte n» IV).

La canne remarquable dont il se munit, a son similaire dans les bâtons énormes de plusieurs héros populaires, entre autres les Jean de l'Ours (cf. axxssi Petite- Baguette, a» série, n° XXVI).

Le père du Gargantua picard, qu'on trouvera ci-après, lui donne une grosse masse d'armes.

Dans Rabelais, Gargantua arrache aussi un arbre pour s'en faire une arme : « £t, trouvant en son chemin un hault et grand arbre (lequel conmnmement on nommoit l'Arbre de saint Martin, pource qu'ainsi estoit creu un bourdon que jadis saint Martin y planta), dist : Voicy ce qu'il me fidloit. Cest arbre me servira de bourdon et de lance. Et l'arrachit facilement de terre, et en ousta les rameaux et le para pour son plaisir. » (Livre I, chap. XXXVI).

Pantagruel « partant du lieu du trophée print le mast de leur navire en sa main comme un bourdon. » (Livre II, chap. XXVIII).

Dans les Grandes Chroniques, Grant-Gosier et Gargamelle « tonrnerent la grant jument la teste vers les parties d'Occident et donnèrent à Gargantua une verge pour la toucher, laquelle estoit comme un grand mas de navire. »

Dans le n° III, comme dans le présent conte, les Jersiais

sont en admiration devant la taille du héros. De même dans Rabelais, livre I, chap. XVII « Gargantua fut vu de tout le monde (à Paris) en grande admiration. »

« Alors que sceurent les gens du pays que ils estoient au rivaige, vous eussiez tant veu venir de gens de toutes pars pour les veoir que c'estoit une chose inestimable. » (Grandes Chroniques.') « Adonc le roy et les seigneurs et barons avec Merlin montèrent à cheval. Et tantost ont trouve Gargantua qui se promenoit, dont le roy et les barons furent esmerveilles de sa grosseur et haulteur. » (Ibid,")

Gargantua n'aimait guère les Parisiens (cf. le conte n9 IV), qui, de même que dans le roman de Rabelais, s'empressent autour de lui. « Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gents que ne feroit un bon prescheur évangélique. Et tant molestement le poursuivirent, qu'il fat contrainct soi reposer sus les tours de l'ecdise Nostre Dame. » (Livre I, chap. XVII).

Gargantua avale des pierres simplement pour les transporter plus commodément. Dans la Dent de Gargantua^ légende qu'on trouvera ci-après, le géant avale une pierre qu'il prend pour son euÊmt. Dans le conte n° IV, il avale successivement le roi de France et ses gardes, et la reine d'Angleterre, qu'il a épousée ; ailleurs il avale des navires (cf. n<» II, III, V ; Petites Légendes. no I, etc.) ; M. Bourquelot constatait la même légende (cf. aussi Rabelais, livre I, chap. XXXVI, Comment Gargantua mangea en salade six pèlerins). De même dans le Gargantua du colportage : « Gargantua n'étant encore âgé que de six mois,

avftU une de ses nourrices qui venoit pour lui donner à tetter.» (Gargautuas y Troy es f p. 10; Épixud, p. 11).

Les pierres vomies se retrouvent dans le conte n** II; les arbres arracha dans le conte vP III, dans un conte picard, etc.

Dans Rabelais, livre I, chap. XVI, c'est la grand' jument qui « desgaina sa queue et si bien s'esoarmouchant les esmoucha, qu'elle en abattit tout le bois : à tords, à travers, de ça, de là, par ci, par Ut, de long, de large, dessus, dessoubs, rabattoit bois, comme un fauscheur fiadct d'herbes. » Il en est de même dans les Grandes Chroniques. La Vie du fameux Gargantuas (éd. Pellerin) le montre arrachant des arbres tout grands pour les planter dans son jardin : « Lorsqu'il voyait un chêne ou un sapin qui était propre à son dessein, il l'empoignait par le milieu de son tronc et l'arrachait avec toutes ses racines aussi Êicilement qu'un jardinier pourrait arracher un chou ou un poireau de son jardin ; ensuite, après avoir arraché trente-cinq à quarante des plus grands chênes qu'il eût pu découvrir dans la forêt, il les mettait fort proprement les uns sur les autres, avec toutes leurs branches, et les ayant attachés ensemble avec la fronde qui lui servait de lien, il se les chargeait sur les épaules et les transportait ainsi. » (p. 39, ce passage n'est pas dans randen texte. Cf. aussi les contes n^* IV et VII).

Pour laisser im souvenir de lui, il pique sa canne en terre (cf. les contes n<» III et IV).

Gargantua se montre plein de piété fiUale dans ce conte, de même que dans les n^* III et IV. D'ailleurs, à part son appétit ruineux pour les gens qu'il visite, Gargantua n'est point méchant, et il rend volontiers service.

Parmi les légendes gargantuesques que )*ai recueillies, celle-ci

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est U seule où il soit parlé de la, grandeur et de la grosseur «le sa harbe.

On renuurquera que plusieurs antres contes gallots font naître Gargantua à Plévenon (cf. les n<» II, III, IV, VII). Les &Uises géantes du cap Fréhel étaient, «n eâet, bien dignes de servir de beraeau à un géant.

GARGANTUA VISITANT SAINT-MALO, SAINT-CAST; SON DÉPART POUR L'ANGLETERRE

[ARGANTUA était né à Plévenon; îl était fort et grand, et il avait les pieds si longs qu'on ne pouvait trouver d'arbres assez gros pour lui faire des chaussures : chacun de ses sabots pesait dix-huit cents livres.

Un jour il lui prit envie de visiter Saint-Malo ; il laissa ses sabots à Plévenon où ils sont restés depuis, et il se chaussa de souliers. Il n'était pas encore descendu dans les grèves du Cap Fréhel : en descendant il mit un pied en haut qui est resté marqué sur un rocher, et son autre pied était sur la grève.

Au moment où îl allait partir pour Saint-Malo ,

il sentit quelque chose qui lui faisait mal au pied ; il ôta son soulier et y trouva un rocher.

— Tiens, dit-il, c'est cette petite gravelle qui me gêne tant.

Il la jeta par-dessus son dos, et elle alla tomber auprès du Cap; c'est l'Amas du Cap.

Le voilà parti. Q.uand il fut à Saint-Malo, il voulut manger : il épuisa toutes les provisions de la ville, toutes celles des aubergistes et mit à sec tous les tonneaux de cidre et toutes les barriques de vin.

Lorsqu'il eut bien dîné, il se dit :

— H faut que j'aille visiter Saint-Jacnt et Samt- Cast.

Quand il eut mis le pied à Saînt-Jacnt, il vit quatre ou dnq grands bateaux carrés ; il en eut peur, et conmie ils sentaient la raie pourrie, il dit :

— Je ne restera pas ici, cela sent trop nuuvais.

Il mit le pied sur la pointe du Bé ; mais comme il avait eu ^^^ (répugnance) en passant par Saint-Jacut, le mal de cœur lui prit et il vomit le rocher du Bé. Il se remit en route; mais son mal ne lui passait point, il vomit encore la pointe de

la Garde tout entière, et un peu plus loin le rocher de Becrond.

Comme il s'approchait de la côte de l'Isle, il sentit quelque chose dans ses poches :

— Qu'est-ce que j'ai là? dit-il; ah! ce sont deux petits cailloux que j'ai ramassés, je n'en ai que faire.

Il les jeta à la mer l'un d'un côté,, l'autre de l'autre, et c'est pour cela qu'il y a une passe entre les deux cailloux, qui sont la Grande et la Petite Feillâtre.

Un peu plus loin, il vit encore un bateau jaguen qui péchait la raie : le mal de cœur lui reprit, et il vomit Canevet, en disant :

— Je ne veux plus voir lés Jaguens ; ils me feraient mourir de danger.

Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit deux gros navires qui se battaient à coups de canon :

— Je vais bientôt les séparer, dit-il ; mais avant de les manger, il faut que je leur fasse de la place.

Il s'accroupit auprès de la pointe, et quand il se releva, il laissa la Basse à Chiambrée, qui s'appelle ainsi parcequ'elle est sortie du ventre de Gargantua.

Il trouva les deux navires, se pencha sur la mer et les avala, puis il retourna à Plévenon, et revînt à la ferme où il était né. Il fit ses adieux à ses amis, et leur dit ;

— Je vais faire mon tour de France ; mais je vous laisse mes sabots pour vous chauffer.

Les gens de Plévenon trouvèrent dans les sabots de quoi se chauffer avec pendant trente ans.

Voilà Gargantua parti pour TAngleterre avec son aide-de-camp; en traversant la mer, il vit quelque chose qui remuait à ses pieds :

— Qu'est-ce qu'on aperçoit sur la mer? demanda Gargantua.

— Ce sont deux navires, répondit son aide-decamp ; ils sont forts; il y en a un de neuf cents tonneaux et l'autre de mille.

— Des navires! dit Gargantua; ce sont des gutbettes (petites mouches).

n s'approcha des navires, en prit un sous chaque bras, et, arrivé à Jersey, il les déposa sur la place d'armes, et vomit les deux qu'il avait avalés.

Et je ne sais ce qu'il est devenu depuis.

(Omii m 1880 par Rote RtMud, de Saiui-Casi, femme ' d*ÈtieHtu Ptron, pêcheur, âgée de soixante ans environ).

11 y â, un proverbe sur les pieds de Gargantua que j'ai dtë plus haut.

De même que Saint-Cado et quelques autres saints celtiques, Gargantua laisse la marque de ses pieds empreinte sur les rochers : A Plèvenon, outre ceux qui sont marqués auprès du menhir de la Latte , on connaît encore un pied sur un rocher dans le Bois du Meurtel.

L'empreinte de ses membres se retrouve en d'autres pays : en Vendée à Gétigné sur le Rocher-aux-Ecuelles (cf. Gargantua en Vendée), en Kormandie, à Saint Germain-du-Corbeis (Orne), en Bourgogne, près Semur, en Franche-Comté, etc.)

A Pontaven se voit un énorme rocher, au bord de la rivière; il a la forme d'un soulier, et on le nomme le soulier de Gargantua. Je l'ai entendu souvent appeler ainsi en 1873 et 1874 (cf. les Boites de Gargantua^ près de Chatillon-sur-Seine.)

La gravelle que le géant trouve dans ses souliers et qu'il rejette loin de lui, est un des traits qu'on rencontre le plus fréquemment. J'ai déjà cité, p. 3 et suiv., beaucoup de mégalithes du pays gallot ou de rochers auxquels on attribue une semblable origine. Il en est aussi parlé dans le conte vl° III, et dans le n^ I des FiUtes l^endes. Ce trait est également connu en Basse-Bretagne.

L'épisode des navires avalés (cf. les n*» III, IV, V; Petiits l^[tnies n° \\la Dent de Gargatutua^ où il absorbe une flotte entière) se retrouve souvent.

Bourquelot le connaissait, et il le cite en ces termes sans en indiquer la provenance :

<( On dit aussi que Gargantua se désaltérant au bord de la mer, avala par mégarde un gros navire

qui voguait à pleines voiles. Cette masse tenait à Taise dans la vaste capacité de son estomac, mais le géant ne pouvait digérer le bois du navire. Il manda donc le médecin et lui déclare qu'en buvant il avait avalé une egriesnasse (grenasse, petite graine), qui le gênait beaucoup. Tous les vomitife ayant été employés sans succès, le médecin prit le parti d'aller reconnaître sur les lieu^ la cause du mal: il trouva le navire dans l'estomac de Gargantua , le coupa en morceaux , retira les fragments et le malade fut guéri. »

Dans une petite légende bretonne qu'on trouvera plus loin, Gargantua avale aussi des navires. Le même exploit lui est attribué en Poitou, en Berry, en Languedoc, en Provence, etc.

Qjiand il les a avalés, il croit que ce sont des mouches (cf. les contes déjà cités), ou des graines (cf. Bourquelot).

Dans ce conte-ci seulement il est question de navires pris sons le bras ; mais, d'après un fragment recueilli à Matignon^ Gargantua un pied sur Saint-Cast, et l'autre sur Saint- Maloi

pissait dans la mer, et coulait les navires qui lui déplaisaient, et principalement les bateaux jaguens qu'il ne pouvait souffiir, parce qu'ils sentaient la raie pourrie (cf. le conte n? 1. )

Aux enjambées gigantesques du présent conte, il convient d'ajouter celles non moins grandes des n*» III, IV, V, VIII ; des Petites kgendes n*» I, II, IV, V, VI.

Cest un des traits que la tradition lui attribue le plus fréquemment^( cf. M«>« de Cemy, Bourquelot, Gargantua en Vendée»

Languedoc, Picardie, Bourgogne, Orléans, Normandie, Provence, Corse).

J*ai aussi ouï dire à Saint-Gist que Gargantua alla de la pointe de Tlsle à Ouessant en deux ou trois enjambées, et qu'arrivé dans cette île, il y jeta aussi une pierre.

Les enjambées énormes se trouvent dans Rabelais : « Après il s*en partit (de Valence en Dauphiné) et en trois pas et un sault vint à Angiers. » Liv. II, chap. V; mais id il s'agit non de Gargantua, mais de Pantagruel. Dans les Grandes Chroniques on dit : « Au regard de monsteure quoi qu'on en die,i| re> fusa de en prendre, à cause que il alloit bien à pied ; car en trente pas U faisoit autant de chemin que ung poste eust scea £dre à quatre chevauchées avecques ung bon cheval. »

Les repas pantagruéliques se retrouvent dans les n<* III, V, VIII; dans les PetiUs légendes n<» ÏI, IV, V, VI; dans Thomas de Saint-Mars; Gargantua en Franche-Comté, Gascogne, Nivernais, Bourgogne, Picardie.

D'autres rochers, parfois des montagnes sont le résultat de ses déjections (cf. le conte n» III ; Thomas de Saint-Mars, U Giamt au Mont Corneille ; le conte picard n^ I ; Gargantua en Bourgogne, etc.), mais dans le conte picard seul il est question de la mauvaise odeur qu^elIes répandaienflbans le pays.

Dans le conte n° III, il est parlé de ses sabots (cf. ceux dont la boue forma une butte à Chalautre-la-Grande (Seine-et-Marne), et Gargantua en Bourgogne, voy. au|si la légende nivemaise, où une bonne femme se chau£fe pendant sept ans avec les débris d'un de ses fiigots.)

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