LES DEUX GARGANTUA
|L y avait deux frères Gargantua : l'un était grand, mais bête; Tautre, plus petit et pourtant de belle taille, était fin comme tout.
Le grand Gargantua, dès qu'il était contrarié ou contredit, menaçait de tuer tout le monde ; mais il ne tua jamais persotme.
Un jour que les deux frères étaient assis devant une poëïée de bouillie qu'ils mangeaient avec des pelles à virer le grain, le grand dit à son frère :
— Petit, je vais te donner ta part et faire aussi la mienne; celui qui aura le premier fini aidera l'autre à manger le reste.
Le petit Gargantua, qui connaissait la goinfirerie de son frère aîné, s'empressa de prendre la part qui lui revenait et de la vider dans un sac de cuir qu'il suspendit à son cou et qui lui retombait sur le ventre. Mais son fi-ère s'en aperçut, et, suivant sa coutume, menaça de le tuer.
— Je veux bien que tu me tues, répondit
Tautre; mais c'est à la condition que tu m'attrapes à la course avant que je sois rendu au Val-Joie (i). Et pendant que le grand Gargantua serrait le reste de la poêlée, le petit se mit à courir de toutes ses forces vers le Val-Joie. Mais le sac de bouillie ballottait sur son ventre et l'embarrassait dans sa course ; il était sur le point de ne pouvoir plus continuer, quand il aperçut un pâtour qui avait son couteau attaché à sa boutonnière par une grosse ocelle.
— Prête-moi ton couteau, dit-il au pâtour, pour me dégêner.
Le pâtour tendit son couteau et le petit Gargantua fendit son sac : la bouillie s'en échappa et couvrit toute la terre aux environs; le petit Gargantua ainsi tiré de peine, continua sa course de plus belle et le pâtour se mit à se régaler avec la bouillie.
Gargantua aîné survint et demanda au pâtour ce qu'il faisait là.
— Ma fuy grand Gargantua, le petit vient de passer par ici; il était gêné par la bouillie qu'il avait mangée, et il m'a demandé mon couteau
(i) Hameau de Gahard.
pour s'ouvrir le ventre. Je me régale avec la bonne bouillie qui en est tombée, et depuis ce moment il court comme le vent.
^ Je vais en faire autant, dit Gargantua; moi aussi je suis gêné par la bouillie de mon déjeûner; passe-moi ton couteau.
Gargantua se fendit le ventre; mais il tomba mort. Sa cuiller est restée longtemps près du Val- Joie.
(RKueilli à Gahard par M. Bélier).
Ce récit est le seul où il y ait deux Gargantua. Sauf la grandeur des personnages et le nom, ce conte, dans sa plus grande partie, appartient au type des deux frères ou des deux amis, l'un stupide et l'autre rusé, dont les aventures sont populaires en Haute-Bretagne (cf. i** série, n^ 35, Jean le Fin et Jean U Fou) et en plusieiirs autres pays.
Le sac rempli de bouillie se retrouve avec quelques variantes en d'autres contes populaires étrangers (cf. L. Brueyre, Jack et Ifs Géants ; Cavalius et Stephens, Le Pasteur et le Gianty La Lanterne d'or.)
Dens un autre conte gargantuin, a9 V et dans la Pet. lég, B<* IX, le diable trompe aussi Gargantua et le fût mourir au bout de son sang; ce sont les seuls récits où Gargantua joue xm rôle stupide.
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GARGANTUA A NASADO
L y avait une fois, il y a bien longtemps, bien longtemps, un géant qui s'appelait Gargantua. C'était l'homme le plus fort du monde.
Un jour qu'il se trouvait en Angleterre, il ne savait comment faire pour passer en France, car il n'y avait pas de vaisseau assez grand pour le porter. Mais voyant la longueur de ses jambes, il se décida à passer la mer à pied et il ne fut pas longtemps à la traverser. D prit terre entre Plurien et la ville de Nasado, qui se nomme maintenant Erquy (i). Il était fatigué d'avoir fait tant de route en si peu de temps; mais ce qui le gênait le plus, c'était une gravelle qui, pendant qu'il passait la mer, était entrée dans son soulier, n se déchaussa et jeta sa petite gravelle dans la grève ; elle lui paraissait un grain de poussière, et
(i) D'après une tradition encore populaire à Er^y, U ville de Kaiado fut engloutie par les eaux à cause de la dèpravatioa des moeurs de ses habitants.
pourtant elle était aussi grosse qu'une montagne et elle contenait au moins trois ou quatre mille charretées de pierre. C'est avec elle qu'on a bâti toutes les digues des environs, et cependant on dirait qu'on n'y a rien pris. C'est elle qu'on voit maintenant à Plurien.
Nasado était la ville aux belles femmes : elles avaient la peau si fine, que lorsqu'elles buvaient du vin on le voyait passer à travers leur gorge. C'est pour cela qu'on les appelait les belles peaux.
Lorsque Gargantua était à Nasado, il se rendait à l'hôtel quand il avait besoin de manger, et les jours où il n'avait pas grand' faim, on lui servait à chaque repas un veau entier et une barrique de cidre.
Un jour qu'il se promenait par Saint-Alban (i), il rencontra des fées qui ramassaient des pierres dans leurs tabliers pour construire une chapelle à Saint-Jacques. En le voyant si grand, elles crurent qu'il était plus puissant qu'elles, elles eurent peur et laissèrent leur ouvrage sans l'achever (2); c'est
(i) Saint-Alban £ût partie du canton de Pléneuf, où est aassi situé Erquy.
(2) On raconte sur la chapelle Saint-Jacques une autre l^ende que j'ai rapportée, d'après Habasque, au tome I, p. 87» des Traditions et Superstitions de la HauU-Bretagne,
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de là qu'elles allèrent bâtir l'église Notre-Dame de Lamballe. Mais pour se venger de Gargantua elles détournèrent vers Lamballe la rivière qui passe à Saint-Jacques pour se jeter dans la mer. C'est pour cela que c'est la seule rivière de Bretagne qui coule vers le Midi.
Plus tard Gargantua, qui commandait une armée d'honmies, — ils n'étaient peut-être pas aussi grands que lui, — passa par la ville de Nasado; mais ses soldats s'y trouvèrent fort à leur gré, et il marcha devant eux pour les faire sortir de la ville. Qjiand il fiit sur la montagne, il se détourna, mais voyant que ses soldats, au lieu de le suivre, restaient avec les ôlles de Nasado, il maudit la ville et elle fut engloutie.
{Conté en 1882, par Aimé Cordon, de Plurien, domestique, âgé de 24 ans).
Plusieurs traits de ce rèdt se retrouvent en d'autres contes gargantuesques, tels que la mer passée à pied (cf. le conte n^ II) ; la gravelle dans les souliers (cf. le commentaire du n<* III); Tappétit formidable.
Gargantua, général, trouve à Nasado une autre Gipoue ; y a-t-il là une allusion à un fait historique perdu aujourd'hui ou n'est-ce qu'un épisode ajouté, comme celui des fées bâtisseuses, à la légende gargantuesque?