‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 3)Chapitre 12 sur 97 · L — LÉGENDES DES HOULES · texte numérisé non relu

L — LÉGENDES DES HOULES

UR le littoral de la Manche, en lUe-et- Vilaine et dans la partie des Cdtes-du-Nord où la langue française est seule en usage, on donne le nom de boula aux grottes des falaises. Les unes ont été creusées par la mer, qui a peu à peu rongé les parties les plus friables du rocher; les autres sont dans des endroits du rivage où la marie ne monte pas actuellement. ,

Les boula sont en grand nombre; il y en a i Cancale, à Saint-Briae, à Saint-Jacut, k Saint-Cast ; le cap Frchel. dans la

ouïr le pilon d'une baratte qui battait le lait pour faire du beurre. Mais ni elle ni son mari n'avaient peur de ces bruits souterrains, car ils pensaient que les fées de la Houle de la Corbière étaient cause de tout cela; elles passaient pour n*être point méchantes, et personne n'avait jamais eu rien à leur reprocher.

Une nuit, un pêcheur de l'Isle vint chercher le mari d'Agnès pour aller pécher le lançon (i) dans la grève de la Mare. Pendant que son homme s'habillait, Agnès, qui était couchée, dit au pêcheur :

— Sais-tu quelle heure il est ?

— Non, répondit-il, je ne sais pas au juste.

A peine avait-il prononcé ces mots qu'une voix sortit de dessous terre et cria :

— Il est deux heures après minuit.

Loin de s'effrayer, les gens qui étaient là se mirent à rire, parce qu'ils avaient l'habitude d'entendre du bruit sous la pierre du foyer. Ils pensèrent que c'étaient les fées qui avaient répondu, et ils dirent à haute voix : « Merci ! »

A quelque temps de là, l'enfant d'Agnès tomba malade, si malade qu'il semblait prêt à trépasser, et sa mère se désolait, ne sachant ce que faire pour le secourir.

(i) Ammodiies iohianus.

EN HAUTE-BRETAGXE

— Ah ! mon Diea, s'écriaît-el^ ez pi mon pauvre petit gars va mo-irir !

Elle entendit un bruit sourd eu: xrrjrz ût ja cheminée, comme si quelqu'un beur^ifî jœr ts: dessous les pierres du fbvcr, cî en r-rryie ts: une voix disait :

— Ton enfant a le cocr : Isrrt-zrJ^ e:

ici ; je vais te donner qucCrje cljvse pc?:;^' 'jt guérir.

Cette fois Agnès eut peur, et scr. pr*rrii=r noivement fut de se blocîr sous sei ccc-r*rtir*t : mais elle pensa â son esùtst qu; Zf'jjEzT^z^ *s *Îjî: reprit courage. Elle sauta â i-iî àt y'x:. Ir. «t ayant allumé une chandcHe, eCIc rSt r^zs^er ice des pierres du foyer, qui se krra ^jt^rrjgu: ; *:!*!: aida à la soulever, et quand la p-îtrTt ztt v^i*::/ji plus la terre que par un côté, urjt rracr. ^-23^1^^ psir le trou béant, et elle présenta â S^ji:r. z:::jt pssjK: bouteille :

— Frotte ton eaùtnt à la zcczt tt zli^ y^^jzj^ avec cette liqueur, dît une vaz q^£ rtr:^^: iit dessous terre, et conser-re vs^^^ivtrxijrx c^^.t bouteille.

La pierre du fo>'cr reuxr.bk et, a la ^v>., v. n'aurait pas cru qu'elle tùt ;an:a.^ trj:. w:.;?^ î**: place. Agnès se hâta de fraser iod p^t ^-'t- ',i'. aussitôt cessa de se pîaînire, cî r^e tarl^ ^ a être guéri. Elle était si coctcnte ^i t:.!* r^ v>t

s'empêcher de tout raconter à ses voisines : la nouvelle se répandit d'oreille en oreille jusque dans les villages, et Agnès, qui était obligeante, prêtait la bouteille à ceux qui avaient des enfants noalades, et ils revenaient rapidement à la santé. Longtemps après cela, la colique prit le mari d'Agnès, et il se tordait, tant la douleur était violente. Agnès alla chez sa voisine chercher la bouteille, qui contenait encore un reste de liqueur ; mais la voisine la laissa tomber, et elle se brisa en mille pièces. La pauvre «femme revint chez elle bien désolée, car son mari allait de mal ea pis et semblait prêt à trépasser. Elle s'assit près du foyer» et tout en pleurant elle disait :

— Main bienfaisante, qui avez donné la bouteille qui a guéri mon petit gars et tant d'autres personnes, est-ce que vous allez laisser mon homme mourir?

Elle ne reçut aucune réponse ; alors elle souleva avec un outil la pierre qui se levait, et elle cria au bord du trou en demandant du secours ; à la fin, la fée allongea la main et lui donna une bouteille en disant :

— Prends bien garde, Agnès ; voici la dernière bouteille que je puis te donner; fais bien attention à ne la prêter à personne, et n'en parle à Ame qui vive.

Dès qu'Agnès eut frotté son mari avec la li^

queur, il se trouva guéri, et cette fois elle ramassa soigneusement la bouteille dans son armoire.

A quelque temps de là, Agnès entendit la nuit un chant qui sortait de sous terre; il était si doux et si mélodieux que rien qu'à l'écouter elle tombait en extase ; il y avait bien trois ou quatre voix qui chantaient à l'unisson, et elle alla chercher sa voisine pour l'entendre. La nuit suivante, un violon joua plusieurs airs.

Tous ces prodiges donnaient à penser à Agnès, qui se disait :

— A quelque jour, ils monteront tous ici, et arriveront dans ma maison par le trou du foyer.

Toutefois elle reprenait de l'assurance en songeant que les habitants de la houle ne lui avaient jamais fait que du bien. Et elle pensait à sa vache et à ses deux moutons qu'on lui avait volés pendant qu'il paissaient dans les champs.

— Il faudra, se disait-elle, qu'à la première occasion je demande aux fées qui me les a dérobés ; sûrement elles me le diront bien si elles veulent.

Une autre nuit, elle entendit une voix qui disait :

— Commère, as-tu du feu ?

— Oui, répondit Agnès ; à votre service.

Et voilà la pierre du foyer qui se soulève;

Agnès prit un tison allumé et rapprocha du trou : à sa lueur, elle vit une belle main de femme qui s'en empara, et à chacun de ses doigts il y avait des anneaux brillants.

— Ah ! madame, dit Agnès, si vous vouliez me dire où je pourrais retrouver ma vache et mes moutons, je vous serais bien obligée, moi qui n'ai rien à donner à mes pauvres enfants.

— Tiens, répondit la fée, voici une petite boîte qui contient un onguent fait avec des cornes de vache et de moutons ; graisse les cordes qui attachaient tes bestiaux, et tu auras une vache et des moutons.

La pierre retomba, et le lendemain, dès qu'il fut jour, la bonne femme alla frotter la ndd)e qui lui avait servi à attacher la vache volée, et aussitôt elle vit une vache superbe; elle frotta le tiers (i) qui servait à mener ses deux moutons à la pâture, et elle eut deux moutons plus beaux que ceux qu'elle avait perdus.

Agnès était bien contente; toutefois elle regrettait de ne pas avoir demandé du pain. Elle y pensait à chaque instant et disait :

— Comment ferais- je bien pour prier la fée

(i) Dans le pays gallot, on appelle ndche (du breton nask) la corde qui attache les vaches, et tiers la corde qui sert à mener deux moutons au lieu où ils doivent pâturer.

de me donner du pain pour moi et ma famille, du pain des fées qui , ne diminue pas ?

Une nuit qu'il ne restait pas une miette de pain à la maison, Tenfant d'Agnès eut faim, et pleurait pour en avoir un morceau ; elle entendit du bruit sous terre, et mit un marteau dans la main de son petit gars, en lui disant :

— Frappe fort sur la pierre du foyer, et demande du pain à la bonne dame qui nous a déjà fait tant de bien.

Elle parlait haut, pensant que sa voix serait entendue. Le petit garçon prit le marteau et frappa de toute sa force sur la pierre, en disant d'une voix câline :

— Bonne dame, donnez-moi du pain; j'ai faim.

Ils entendirent cogner : pan ! pan ! sous la pierre qui se leva, et une main déposa sur le foyer un tourteau de pain, pendant qu'une voix disait :

— Tiens, mon petit, voilà de quoi manger toute ta vie, si tu sais conserver mon présent et n'en donner à personne qu'à tes parents.

Le tourteau de pain ne diminuait point, et, malgré qu'on en coupât, il restait toujours frais et entier, et cela dura plus de dix ans. Mais un soir que le mari d'Agnès était en ribotte, il amena avec lui un de ses amis ; il tira du buffet la tourte des ïéQS et en coupa un morceau pour

son camarade. Mais aussitôt le pain des fées disparut, et quoiqu* Agnès et ses enfants aient supplié maintes fois les dames de la houle de leur donner un autre pain, elles sont restées sourdes à leurs prières.

(Conti en i8j^ par Marie Chéhu, de Saint-Cast^ âgée de quatre-vingts ans.")

Cette légende n'est pas la seule qui ait pour théâtre la Houle de la Corbière : d'après un autre conte dont je n'ai pu avoir jusqu'à présent qu'un résumé, une des fées qui l'habitaient s'amouracha d'un des soldats qui gardaient la Redoute de U Corbière dont on voit encore les ruines aujourd'hui. Elle suivit son amant à l'armée, à l'époque des guerres de la Révolution : tant Vju'ils furent ensemble, le soldat monta en grade et fut victorieux sans recevoir de blessures. Mais la fée l'ayant abandonné, la chance le quitta aussitôt ; il fut blessé, et toutes le» batailles où il figura furent perdues.

Dans plusieurs autres contes, on voit les fées avoir des rapports, généralement bienveillants, avec les hommes. (Cf. Contes populaires de la Haute-Bretagne : xxii, la Fée et le Marin ; iv, la Houle de Chêlin; xvii, l'Enfant de la Fée, et les contes qui suivent le présent récit. Voyez aussi mes Traditions, superstitions et légendes de la Haute-Bretagne, p. 8 et 9. Paris, Maisonneuve^ 1880, et Revue de linguistique, t. XIII.)

D'après une autre légende populaire à Plévenon, les fées des houles du cap Fréhel allaient laver leur linge & la mare de

Gaulehen, qui est au milieu de la lande aride de Frèhel, et elles étendaient sur les gazons qui l'entourent leurs linges qui étaient les plus blancs qu'on pût voir. Celui qui aurait pu arriver jusque-là sans remuer les paupières aurait eu la permission de s'en emparer; mais aucun de ceux qui ont tenté l'aventure n'a pu 7 réussir, et :dès qu'ils avaient remué les paupières le linge devenait invisible.

(Conté par Scolastique Durand, de PUvenon, 1^79-)

Plusieurs récits parlent du pain des fées « qui ne diminue point, » si on a la précaution de ne le partager avec personne. (Cf. xvii, l'Enfant de la Fée, et ci-après la Houle de Poulifée.)

Les fées de la houle de la Teignouse, qui est aussi en Plévenon, avaient un bœuf qui pâturait sur la lande; un jour, il s'en écarta et passa en dommage à travers les blés. Les cultivateurs qui avaient été lésés vinrent se plaindre aux fées, qui pour les dédommager leur donnèrent un belle gâche de pain, en leur disant :

— Voici pour vous dédommager du tort que le bœuf vous a fait, et le pain ne diminuera point tant que vous le mangerez entre vous ; mais il disparaîtrait si vous en donniez une seule miette à un étranger.

Le pain dura deux ans : au bout de ce temps, il disparut, parce qu'on en avait coupé un morceau pour un mendiant.

(Conté par Scolastique Durand, 1879.)

f^\/rr^-^

LA HOULE DE POUUFÉE (i).

A Houle de Poulifée est, comme le savent tous ceux qui ont visité le cap Fréhel, une grotte haute à l'entrée comme une cathédrale, et qui s'étend si loin sous la terre qu'on prétend dans le pays que personne n'a pii encore pénétrer jusqu'au fond.

Autrefois, il y a bien longtemps de cela, deux jeunes gens de Plévenon voulurent essayer de savoir jusqu'où la houle s'étendait ; ils y pénétrèrent avec une chandelle qui, à un certain endroit, s'éteignit brusquement. Ils s'en retournèrent effrayés. Mais quand ils furent sortis, ils se dirent :

— Que nous sommes sots d'avoir eu peur \ C'est l'air qui a éteint notre lumière; aujourd'hui la mer monte, mais demain nous reviendrons.

Le lendemain, ils prirent mieux leurs précau-

(i) Poulifée est un nom dont la première moitié, foui (trou, grotte), est bretonne, et la seconde française.

tions et allèrent plus loin, et comme ils continuaient à avancer, ils crurent entendre parler.

— Écoute, dit Tun d'eux à son camarade; on dirait qu'on appelle dés enfants.

Ils se hâtèrent encore de sortir de la grotte, et comme la veille, dès qu'ils eurent revu le ciel, leur frayeur cessa.

Le lendemain qui était un vendredi, ils portèrent un coq dans la houle, et le laissèrent à une bonne distance de l'entrée. Le samedi, ik n'allèrent pas à la grotte ; mais le dimanche, on leur dit qu'on avait entendu un coq qui chantait sous le porche de l'église, et dont la voix semblait venir de sous terre.

— Il paraît, dirent les jeunes gens, que la houle s'étend bien loin ; il y a plus d'une lieue de son entrée à l'église de Plévenon; elle est peut-être habitée par quelqu'un; il faudra voir au juste ce qui en est.

Dans l'après-midi du dimanche, ils retournèrent à la houle, et cette fois d'autres garçons de leur âge les acompagnèrent ; ils allèrent plus profondément que de coutume, et à mesure qu'ik s'avançaient, il leur semblait reconnaître à certaines marques que la grotte était habitée. Cependant, quand ils entendirent une voix qui criait :

— « Il faut mettre la pâte dans le four » ; ils

l6 CONTES POPULAIRES

s'enfuirent effrayés, sans oser regarder derrière eux.

Le bruit de ces choses surprenantes se répandit dans le pays, et d'autres personnes se joignirent à ceux qui les premiers s'étaient aventurés dans la grotte. Tous ensemble allèrent jusqu'à un endroit où personne n'avait pénétré, et sur une table en pierre il virent un repas servi :

— Voici du nouveau, dirent-ils; il faut savoir ce que c'est; rien ne nous presse, car la mer ne vient pas jusqu'ici.

Au même instant deux dames se présentèrent devant eux, qui les invitèrent à dîner ; ils se mirent à table et mangèrent toutes sortes de mets. Le repas fini, les dames leur dirent de revenir une autre fois, et qu'elles leur apprendraient des choses qui leur seraient utiles plus tard.

Les gens de Plévenon pensèrent que sûrement c'étaient des fées; mais ils n'eurent pas peur de retourner, et quand ils furent à l'endroit où le repas était servi, ils virent les deux dames, et l'une d'elle les interrogeait chacun à son tour, leur demandant s'ils étaient cultivateurs ou marins, garçons ou mariés. Elles leur racontaient des choses utiles, et leur donnaient du pain et de la viande.

EN HAUTE-BRETAGNE ly

L'un des gens de Plévenon dit qu'il était père de famille, et que souvent il avait bien du mal â gagner du pain pour lui et ses enfants.

— Quand ta femme sera de nouveau enceinte, dit la dame, reviens ici; j'aurai à te parler.

Elle lui donna de l'argent avec lequel il se mît à l'aise. Quand sa femme fut enceinte, l'homme retourna à la houle, où la dame lui demanda à être la marraine de l'enfant.

Le mari, de retour à la maison, raconta à sa femme ce que les fées lui avaient dit. Mais elle répondit :

— Ce sont des fées ; je ne veux pas donner mon enfant aux fées.

Alors les dames de la grotte, irritées de ce refus, leur ôtèrent tous les présents qu'elles avaient faits, et ils redevinrent pauvres comme auparavant.

(Conté par Scolasiique Durand^ de Plévenon^ dgée de unxante-dou%f ans, '^790 •

Habasque, «u t. III, p. 127 de ses Notions historiquu sur Us Côtes-du-Nordf raconte que l'on prétend & Erquy que la Goule de Galimoux s'étend jusque sous le village de Thieuroc, et pour le prouver on affirme que, de ce village, on 7 a entendu un coq chanter. Dans Roch-Toul, p. 103 des Fantânus bretons de M. Dulaurens de la Barre, il est aussi question d'un coq qui a été porté dans une grotte, et qu'on entend chanter sous le maîtreautel de Guimiliau.

l8 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE

Cf. Pour le pain des fées le commentaire du conte précèdent.

Les fées qui demandent à être marraines d'un enfant se trouvent dans plusieurs contes français : on connaît ceux de Perrault où il est souvent question de fées marraines. Dans les légendes basques de M. Webster, il y a im conte intitulé : La reine des fus marraine , p. $9 de l'édition anglaise.

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