‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 3)Chapitre 15 sur 97 · LA POUILLEUSE · texte numérisé non relu

LA POUILLEUSE

|L était une fois un roi qui avait deux filles qu'il chérissait de tout son cœur. Q.uand elles furent grandes, il lui prit fantaisie dQ savoir si elles l'aimaient, en se disant qu'il donnerait son royaume 'à celle qui, par ses paroles, lui témoignerait le mieux son affection.

Il fit d'abord venir l'aînée des princesses et lui dit :

— Comment m'aimes-tu?

— Comme la prunelle de mes deux yeux.

— Bien, dit le roi en l'embrassant tendrement ; tu es une fille dévouée et aimante.

A la cadette qui vint ensuite, il demanda comment elle l'aimait :

— A mes yeux, mon père, répondit-elle, vous êtes aussi aimable que le goût du sel dans les aliments.

Le roi, contrarié de ces paroles, ordonna à sa fille de quitter la cour et de ne jamais reparaître

devant lui. La pauvre princesse monta à sa chambre et se mit à pleurer; mais comme on lui rappelait Tordre de son père, elle essuya ses larmes, et ayant f^jt un paquet de ses plus belles robes et pris ses bagues, elle se hâta de s'éloigner du château où elle était née.

Elle chemina tout droit devant elle, et sans trop savoir ce qu'elle allait devenir, car elle ne connaissait aucun métier, et tout son savoir se' bornait à quelques recettes de ménage et de cuisine que sa mère lui avait apprises. Et comme elle craignait que sa jolie figure ne l'exposât aux entreprises des méchants garçons, elle résolut de se rendre si méconnaissable et si laide, que personne ne fût tenté de lui faire la cour.

Elle échangea la robe qu'elle portait contre les haillons usés et rapiécés d'une vieille mendiante, et cacha, dans un morceau d'étoffe grossière, les beaux habits qu'elle avait emportés. Elle se barbouilla la figure et couvrit de boue ses mains blanches ; pour compléter son déguisement, elle laissa pendre ses cheveux ébouriffés, et quand elle voyait quelqu'un, elle remuait les épaules, comme font les pauvresses que dévore la vermine.

Ainsi déguisée, elle allait se proposer pour garder les oies ou les moutons; mais les fermières refusaient les services d'une fille aussi mal-

propre, et la renvoyaient en lui donnant par charité un morceau de pain.

Après avoir marché bien des jours sans trouver à s'employer, elle arriva à une grande ferme où Ton manquait d'une gardeuse de moutons, et on la loua pour remplacer celle qui était partie. Pour mieux faire croire qu'elle était une pauvre mendiante, quand elle se chauâait auprès du feu elle jetait sur la flamme du gros sel, qui pétillait et produisait le bruit que font les poux quand on les grille. Sa maîtresse, qui ne s'aperçut pas de la supercherie, la gronda pour cette malpropreté, et elle cessa de jeter sur les tisons sa prétendue vermine ; mais le surnom de Pouilleuse lui resu, et c'est ainsi que chacun la nommait.

Un joar qu'elle gardait ses moutons dans un endroit éloigné de la ferme et où elle pensait que personne ne la verrait, il lui prit envie de sliabiller comme autrefois. Elle se lava les mains et la. figure dans un ruisseau, et comme elle portât toojours avec elle le paquet qui contenait ses robes, elle dépouilla ses haillons et ressembla en d'instants à une grande dame.

Le fils du roi, qui s'était égaré en chassant,

de loin cette belle personne et voulut la

de plus près ; mais la Pouilleuse, dès qu'elle

cciimaissance de son dessein, s'enfuit dans le

bois, légère comme un oiseau. Le prince courut après elle -, mais s'étant pris le pied dans une racine d'arbre, i! tomba, et quand il se releva pour la poursuivre, elle avait disparu.

Dès que la Pouilleuse eut perdu de vue le fils du Toi, elle se hâta de reprendre ses haillons, et de se salir la figure et les mains.

Cependant le jeune prince, qui avait chaud et soif, entra à la ferme pour boire un verre de ddre, et il demanda quelle était k belle dame qui gardait les moutons. En entendant cette demande, chacun se mit à rire, ec on lui répandit <\ae la pâtoure était la créature la plus laide et la plus crasseuse que l'on pût voir, et qu'à cause de sa saleté on l'avait appelée k Pouilleuse.

Le prince soupçonna quelque enchantement, et il s'en alla avant le retour de la gardeuse de moutons, dont les gens de la ferme se moquèrent de plus belle ce soir-là.

Le fib du roi pensait souvent à la jolie personne qu'il n'avait fait qu'entrevoir et qui lui avait paru plus charmante qu'aucune des. dames de la cour. Il tomba amoureun de ce souvenir, et comme sa passion le rendait rêveur et qu'il maigrissait à vue d'œil, ses parents lui demandèrent la cause de son chagrin, promettant de faire tout ce qui pourrait contribuer à Lui rendre k santé et la bonne humeur d'autrefois. Il n'osa leui

avouer ce qu'il avait vu, de peur qu'on ne se moquât de lui ; il leur dit seulement qu'il désirait manger du pain blanc boulangé par la Pouilleuse qui était fille de basse-cour dans une ferme qu'il nomma.

Bien que ce désir parût bizarre, on s'empressa d'obéir, et on alla dire au maître de la ferme ce que voulait le fils du roi. La Pouilleuse né parut pas fort étonnée de cet ordre : elle demanda de la fleur de farine, du sel et de l'eau, et dit qu'on la laissât seule dans une petite pièce qui touchait le four et où se trouvait une huche. Avant de se mettre à l'œuvre, elle se débarbouilla avec soin €t passa même ses bijoux à ses doigts ; mais pendant qu'elle boulangeait, une de ses bagues glissa dans la pâte. Quand elle eut fini sa besogne, elle se salit de nouveau la figure et laissa de la pâte collée à ses doigts, si bien qu'elle parut aussi laide qu'auparavant.

On porta au fils du roi le pain, qui était fort petit, et qu'il sembla manger avec plaisir ; en le coupant, il trouva la bague de la princesse et déclara à ses parents qu'il épouserait celle qui pourrait la passer à son doigt.

Le roi fit publier cet avis dans tout son royaume, et les dames vinrent en foule pour tenter l'aventure. Mais la bague était si petite que celles qui avaient la main la plus fine pou-

Quand il fut arrivé à Tauberge où ses frères étaient retenus, il les délivra en payant à Thôte ce qui lui était dû. Ils s'en vinrent avec lui; mais ils étaient jaloux du succès de leur cadet, et comme ils passaient sur la chaussée d'un étang, ils se jetèrent brusquement sur lui, lui enlevèrent le Merle d'Or et le précipitèrent à l'eau, puis ils continuèrent leur route emmenant avec eux la Porcelaine et pensant que leur frère était noyé. Mais celui-ci, en tombant, se retint à un buisson de joncs et se mit à appeler au secours. Le petit lièvre accourut et lui dit:

— Prends ma jambe, et sors de l'étang.

Quand le jeune homme fut tiré de l'eau, le

petit lièvre lui dit :

— Voici maintenant ce que tu vas faire : tu t'habilleras comme un Breton qui veut se louer comme garçon d'écurie, et tu iras proposer tes services à ton père; là tu trouveras l'occasion de lui faire voir la vérité.

Le jeune homme s'habilla comme le petit lièvre le lui avait conseillé, et il se présenta au château de son père en demandant si l'on n'avait pas besoin d'un garçon d'écurie :

— Si, lui répondit son père, j'en ai bon besoin d'un ; mais le service n'est pas commode : il y a ici un petit cheval dont personne ne peut appro-

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cher, et il a déjà tué plusieurs de ceux qui ont voulu le soigner.

— Je le soignerai bien, moi, dit le jeune homme ; jamais je n'ai eu peur d'un cheval.

Le petit cheval se laissa panser sans lancer de ruades et sans essayer de frapper.

— Comment, disait le seigneur, ce petit cheval se laisse-t-il approcher par vous, lui qui est si mauvais avec tout le monde?

— C'est qu'il me connaît peut-être, répondit le garçon d'écurie.

Deux ou trois jours après, le seigneur lui dit :

— La Porcelaine est ici dans une chambre ; mais quoiqu'elle soit jolie comme le jour, elle est si méchante qu'elle égratigne tous ceux qui s'approchent d'elle; voyez 'donc si elle voudra accepter vos services.

Quand le jeune homme entra dans la chambre où était la Porcelaine, le Merle d'Or se mit à chanter d'un ton joyeux, et la Porcelaine sautait et chantait aussi en signe d'allégresse.

— Comment 1 dit le seigneur, la Porcelaine et le Merle-d'Or vous connaissent donc aussi ?

— Oui, répondit le jeune homme, et la Porcelaine peut raconter, si elle veut, toute la vérité.

Alors elle dit tout ce qui lui était arrivé, et comment elle avait consenti à suivre le jeune homme qui, en re\-enant, s'était emparé du Merle d'Or.

— Oui, reprit le jeune garçon, j*ai délivré mes frères qui étaient retenus prisonniers dans une auberge, et, pour me récompenser, ils m'ont jeté dans un étang. Qjiant à moi, je suis venu ici déguisé pour faire éclater la vérité et réconquérir votre amitié.

Alors le vieux seigneur embrassa son fils, au- <}uel il donna tout l'héritage, et il fit tuer les deux aînés qui l'avaient trompé et avaient voulu la mort d£ leur frère.

Le jeune garçon épousa la Porcelaine et, à cette occasion, ils firent de belles noces.

[B Merle d'Or, qui m'a été conté en 1879, par Françoise Dumont, d'Ercé près Liffré (I Ile-et-Vilaine), âgée de vingt ans, fille d*un tisserand et exerçant elle-même <çtte profession, est une variante du Petit roi Jeannot (Contes jx^laires de la Haute-'Bretagne, n» i), que j'ai recueilli aussi À Ercé. Voici les principales diflférences entre ces deux contes.

Dans le Tetit roi Jeannot, le Merle blanc qui ramène les vieilles gens k l'âge de quinze ans (Cf. W. Webster, 'Basque Jegends : the White Blackhird : le Merle blanc; H. Camoy, le Merle blanc; Monnier, VOiseau griffon, etc.), n'est point destiné à guérir le père des enfants, comme le Merle d'Or; c'est une cimple épreuve qui leur est imposée.

Les trois frères, au lieu de partir successivement (Cf. Cos-

^uia, te 7<<iV ^Boit»; H. Cunoy, Webster, le Mtrie UaHe)^ sa mettent en roote en même temps. Arrivés à un carrefour, ils se réparent, et il n'est jJus guère question dons le conte que du petit roi Jeannot.

L'épisode du mort privé de sépulture, et que le petit roi Jeannot fiait enterrer décemment (Cf. Souvestre, V Heureux Moô; Webster, le Merle blanc, Jean de Calais), ne se retrouve pas dans le Merle dfOr, où l'intervention du lièvre n'est pas motivée : il y a Là sans doute une lacune. Qjumd le jeune garçon « 6té le meile de sa vilaine cage et l'a mis dans la belle, il n'est point, conune dans le Petit rai Jeannot, jeté en prison ; mais on lui impose la tâche d'aller chercher U Porcelaine (Cf. Webster, le Merle blanc), qui remplace ici U Belle aux cheveux <l'or gardée par un lion ; je ne sais pourquoi elle se nomme la Porcelaine. Le jeune homme se fait suivre d'elle après lui avoir, par le conseil du lièvre, caché ses vêtements. (Cf. GubematiSr 3iCytbologie loologique, t. I, p. 21$ ; t. II, p. 207 ; Brueyre, U 3€ermaid, et les ciutions des pages 2;8-26i ; U ihConiagne noire, conte picard, Mil., col. 448 ; Webster, U Dame Tigeon.)

An lieu de se costumer en médecin, il se déguise en garçon d'écurie, et est reconnu par la Porcelaine et le Merie d'Or. (Cf. Cosquin, le Teiit Bossu.)

L'aventure des aînés, qui s'arrêtent à l'auberge, se retrouve dans le conte basque de Webster, le conte de Camoy, cités plus haut, dans le Tetit *Bossu de Cosquin, dans la Trineessê grecque et le jeune Jardinier, conte irhmdais de Kennedy, traduit par M. L. Brueyre, qui cite dans son commentaire plusieurs contes similaires.

Le renard joue un rôle de conseiller dans le Merle blanc de Webster, le Teiit 'Bossu de Cosquin, le Merle blanc de Camoy, la Vrincesse grecque et le jeune Jardinier; Obnivak, conte tchèque traduit par M. Chodzko ; dans ces contes, sauf dans le basque,

le fils du][ roi disobéit an renard et met le merle dans la cage d'or au lieuj^de le laisser dans U cage de bois.

L'âme qui vient secourir sous U forme d'un animal a sonsimilaire dans Webster, Jean de Calais, et dans Luzel, L'homtnt aux deux chiens, Quimperlé, 1870, p. 38. Les deux chiens sont l'âme du père et de la mire du héros du conte.

Sans entrer ici dans des explications mythiques, je crois devoir citer un I passage de M. de Gubematis, Kuova Antolopa^ 1880, p. 778, qui vise le conte du Teiit roi Jeanttot, mais dont une partie peut s'appliquer au Merle d'Or. « C'est là évidemment un mythe solaire : l'aube matinale qui rajeunit le soleil, c'est le Merle blanc; l'aurore qui rend la jeunesse au vieux soleil, au vieux Tithon, c'est la Belle aux Cheveux d'or; le royaume paternel, c'est le ciel lumineux dont le soleil est seu> seigneur. »

Sur l'ensemble des traditions relatives i^ l'Oiseau d'Or, qui se retrouvent à peu près partout, on peut consulter la dissertation placée par M. Cosquin à la suite du conte du TetH 'Bossu (p. IO3-I09), où se trouvent indiqués et résumés les principaux mythes où il figure; les notes de M. Chodzko sur Obnivak ou l'Oiseau du feu (p. 28e .ssq., p. 307 et ssq.); celles de M. Loys Brueyre, p. i$i-i5a des Contes populaires de la Grande-Bretagne; les citations de M. Reinhold Kœlher (Mémoires de l'Académie de Saint-Téiersbourg, t. XIX, 1873, n* 6, et Zeitschrift fur Bomanische 'Philologie, t. III, p. 311-313, où le savant bibliothécaire de Weimar, à propos du Petit roi Jeannot, cite les similaires.)

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