PEAU D'ANETTE
|L y avait une fois un homme dont la femme mourut. Quelque temps après il dit à sa fille qui était déjà grande :
— Tu vas te marier avec moi.
— Non, répondit-elle.
— Je t'aurai un habit couleur des étoiles.
— Non, je ne veux pas.
— Je t'aurai un habit couleur du soleil.
' — Non, mon père.
— Je t'aurai un habit couleur de lumière.
— Non.
— Je vais t'acheter un coffre garni.
La fille dit alors qu'elle voulait bien ; mais elle ne pensait qu'à s'enfiiir. Elle prit ses plus beaux. habits et les mit dans son coffre, qui la suivait partout et allait par sur mer comme par sur terre.
En s'éloignant de chez son père, elle trouva un âne écorché dont elle prit la peau qu'elle mit par dessus ses vêtements.
Elle arriva à une ferme et y entra pour demander si on n*avait pas besoin d'une pâtoure pour garder les oies.
— Si, lui répondit-on. Et on lui donna les oies à conduire dans les champs.
A l'endroit où elle menait ses bêtes, il y avait une petite cabane pour loger la pâtoure quand il pleuvait, et elle y mit le coflfre où étaient ses beaux habits. Un jour il lui prit fantaisie de s'habiller en demoiselle, et quand le garçon de la maison vint l'appeler pour dîner, il vit la Peau d'Anette, — c'est ainsi qu'on la nommait, — qui était dans la cabane vêtue de ses beaux habits.
Il tomba amoureux de la pâtoure et déclara à sa mère qu'il voulait se marier avec elle.
— Non, dit sa mère, tu n'épouseras point cette fille qui vient on ne sait d'où ; elle ne sait ni filer, ni broder (i), ni faire les chambres, ni apprêter à manger.
— Si, ma mère, je veux me marier avec elle.
D'ailleurs elle est peut-être plus capable que vous ne croyez.
— Nous allons bien voir, dit la mère.
On fit venir la Peau d'Anette, et on lui dit que si elle pouvait filer la filasse qu'on lui mit dans une chambre, elle se marierait avec le fils de la maison.
(0 Tricoter.
Quand elle fut seule, au lieu de travailler, eUe pleurait, car jamais elle n*avait appris à filer. Elle vit descendre par la cheminée une grande bonne femme qui avait de gros yeux et qui lui dit:
— Qji' as-tu à faire là, ma belle bergère ?
— A filer, mais je ne sais point.
— Que me donneras-tu, si je fais ton ouvrage ?
— Je vous donnerai Técuellée de soupe qu'on m*a apportée pour mon dîner, car c'est tout ce j'ai à moi.
— Non, dit la femme aux gros yeux, garde ton écuellée de soupe ; je vais faire ta tâche, si tu veux me promettre de m' inviter le jour de tes noces.
La Peau d'Ânette y consentit ; en peu de temps toute la filasse fut convertie en fil, et quand le garçon de la maison vint pour lui apporter à souper, tout était filé.
Le lendemain, on l'enferma encore dans la même chambre, et on lui donna de la laine et des aiguilles pour tricoter des bas ; mais elle se désola encore plus que la veille, et quand le garçon vint lui apporter à dîner, elle n'avait pas même touché à son ouvrage.
Elle vit encore une grande bonne femme qui descendait par la cheminée et qui avait de longues oreilles. Elle dit à la Peau d'Ânette :
— Que me donneras-tu, ma belle enfant, pour tricoter ta laine?
— Je vous donnerai mon dfner, répondit-elle.
— Non, garde-le pour toi, et promets-moi seulement de me prier pour le jour de tes noces.
— Oui, volontiers, si le garçon m'épouse.
La besogne fut promptement achevée, et au
soir la maîtresse de Peau d'Ânette trouva un tricot très-bien exécuté.
Le troisième jour, on la mit dans une chambre pour y faire la cuisine ; mais quand le garçon alla lui porter à dîner, elle n'avait pas encore commencé.
Elle vit alors descendre par la cheminée une bonne femme qui avait de grandes dents :
— Que fais-tu là, ma belle bergère?
— On m'a mise à faire la cuisine ici ; mais je ne sais point.
— Que me donneras-tu si j'accomplis ta tâche?
— Le pain de mon dîner et toute la nourriture qu'on m'a apportée.
-^ Je n'ai que faire de cela; promets-moi seulement de m'inviter à tes noces.
Quand Peau d'Ânette eut assuré à la bonne femme qu'elle se garderait bien de l'oublier, la viande fut apprêtée en peu de temps et trèsbien.
Le lendemain, on lui ordonna de balayer les
chambres; mais à midi elle n*avait pas encore commencé. Elle vit descendre par la cheminée un grand bonhomme qui avait un grand balai pendu au derrière.
— Qjie fais-tu là, ma belle bergère ? demandat-il.
— On m'a mise à balayer, mais je ne sais point.
— Qjie veux-tu me donner? Je vais balayer tes chambres, moi.
— Voilà mon petit dîner ; prenez-le.
— Non ; promets-moi de m'inviter le jour de tes noces.
— Oui, monsieur, si je me marie.
Quand la maîtresse de la maison et son ôls vinrent le soir, ils trouvèrent les chambres balayées et bien nettoyées, et, les épreuves étant accomplies, la mère du garçon dit qu'elle voulait bien que son fils se mariât avec Peau d'Ânette. Le jour de la noce elle mit ses plus beaux habits, et ayant songé à sa promesse, elle cria :
— Madame aux Gros Yeux, venez ici I Madame la Grande Oreille, arrivez à la noce 1 Madame la Grande Dent, venez au mariage I
Et les trois femmes apparurent aussitôt.
Au moment de se mettre à table, Peau d'Anette dit :
— Ah 1 je n'ai pas pensé à appeler le bonhomme.
Au même instant, le bonhomme qui avait le balai pendu au derrière arriva en disant :
— Il était temps que tu m'appelles; sans cela tu ne te serais pas mariée.
(Conté en j8j9 par Pierre 9/Cénari, de Saini-Cast, mousse, âgé de treize ans.")
Le commencement de ce conte — que je mets ici surtout k cause de sa ressemblance de titre avec Cuir d*Astutte, que Koël du Fail cite parmi les contes qui de son temps étaient populaires aux environs de Rennes, — semble, mais au début seulement, un abrégé de la Peau d'Ane de Perrault et des récits similaires, au sujet desquels on peut consulter la Mythologie dans Us contes de Perrault^ p. lxvixi et suiv., dissertation mise par A. Lefévre en t&te de son excellente édition des Contes de Perrault; Ch. Deulin, les Contes de ma mère l'Oye avant La Fontaine, p. 85 et sqq. ; H. Husson, la Chaîne traditionnelle, p. $0 et suiv.
Les fées difformes qui viennent en aide k la jeune fille se retrouvent dans plusieurs contes en France et ailleurs ; parfois c'est un lutin au lieu d'une fée. (Cf. MH« Lhéritier, Rie-dindon ; W. Webster, la Jeune fille jolie, mais paresseuse, conte basque qui se trouve aussi dans le recueil de M. Cerquand, tome I, page 41, qui, au tome II, page 9 de ses Légendes du pays bas^e, consacre ime dissertation A la comparaison de ce conte avec ses similaires étrangers; Laboulaye, la Paresseuse^ imité d'un récit dalmate (Nouveaux contes hleus); le Lutin Furti- Furton, conte du nord-ouest de la France, Mél., col. ijo; et parmi les contes étrangers' : Grimm, les Trois Filandiéres ; Bus-
sflgsggaagSfiBtaigtaK:
S m. — CONTES DES GÉANTS ET DES HOMMES FORTS.
|L existe en Haute-Bretagne tout un cycle de contes où il est parlé de géants qui accomplissent des tours de force, mais qui sont & la fin vaincus par l'adresse de •quelque gars rusé ; il y est aussi souvent question d'hommes d'ime force prodigieuse qui viennent à bout des aventures les plus périlleuses, et qui, comme les chevaliers errants d'autrefois, semblent prendre plaisir A courir le monde, A tuer les monstres, A secourir les £ùbles, A délivrer les princesses enchantées dans les souterrains ou dans les châteaux gardés par des dragons ou par des monstres. (Cf. k Capitaine Pierre^ n* VI ; Jean-sanS'Peurf n* xi ; Ai Princesse aux pêches, n* xni ; 2e Rn des Poissons, n* xvin ; la Perle, no xix ; la Princesse Dangdbert, n* xxv.) Parmi les récits que font les conteurs, il n'en est guère qui passionnent davantage l'auditoire. Celui que je donne ci-après est la plus courte version d'un thème dont j'ai entendu au moins une douzaine de variantes.
JEAN DE UOURS.
lEAN de rOurs était un homme d*une force prodigieuse ; il se fit faire une canne ferrée si pesante, que lui seul pouvait la soulever, et ainsi armé il résolut d'aller courir le monde.
En passant par une forêt, il vit un homme qui déracinait un arbre avec les bras, et il lui dit :
— Arracheur de chênes, veux-tu venir voyager avec moi ?
— Volontiers, répondit-il.
Ils marchèrent longtemps ensemble ; ils allèrent loin, bien loin, et en arrivant au haut d*une colline ils rencontrèrent un homme qui arrachait un moulin du sol où il était construit.
— Veux-tu venir avec nous, camarade? dit Jean de l'Ours. Nous sommes de joyeux compagnons qui faisons notre tour de France en cherchant des aventures.
L'Arracheur de moulins les suivit, et au soir ils trouvèrent un beau château où ils entrèrent ;
ils ne virent personne, et après avoir soupe, ils allèrent se coucher dans les chambres et dormirent tranquillement.
Le lendemain, Jean de l'Ours et l'Arracheur de chênes partirent pour la chasse, en laissant au château leur camarade, qui devait faire la cuisine et les avertir de rentrer en sonnant la cloche quand il serait midi.
L'Arracheur de moulins, resté seul, se mit à préparer le repas, et il vit venir un petit diablotin qui claquait des dents et répétait: J'ai froid! j'ai froid 1
— Viens te chauffer, petit gars, lui dit l'Arracheur de moulins.
— Viens me chercher, car j'ai peine à marcher.
— Mets-toi au feu si tu veux ; je ne me dérangerai pas pour toi.
Quand le diablotin se fut bien réchauffé, il ôta le couvercle de la marmite et y jeta des poignées de cendres.
— Méchant garçon, lui dit l'Arracheur de moulins, je vais te faire passer par la fenêtre I
— Si tu le peux, repartit le nain, qui se mit à le frapper bien fort, et quand il le laissa il ne pouvait presque plus remuer.
Il oublia de sonner la cloche, et l'heure de midi était passée depuis longtemps quand les chasseurs, avertis par la faim que le moment de
manger était venu, revinrent au château. Ils reprochèrent au gardien sa négligence; mais lui, d'un ton dolent, leur raconta son aventure, et au lieu de le consoler, les deux autres se moquèrent de lui.
Le lendemain, ce fut le tour de l'Arracheur de chênes, qui resta à la maison pendant que les autres étaient à la chasse. Le diablotin vint comme à l'ordinaire, se réchauffa, et battit le cuisinier, qui oublia, lui aussi, de sonner la cloche.
Jean de l'Ours dit : Ce sera moi qui resterai demain pendant que vous irez chasser dans la forêt.
Le diablotin vint encore et fit son manège accoutumé ; mais quand il voulut frapper Jean de l'Ours, celui-ci saisit sa bonne canne ferrée, et cogna le diablotin si fort qu'il s'enfuit de la maison. A midi, Jean de l'Ours sonna la cloche et servit à dîner à ses compagnons.
Après cela, il leur vint à l'idée de visiter le château. Jean de l'Ours vit sous une armoire une pierre de taille aussi grosse qu'une meule de moulin, et il ordonna à l'Arracheur de moulins de l'enlever. Elle bouchait l'ouverture d'un puits qui paraissait très-profond. On descendit l'Arracheur de moulins avec une corde ; mais quand il fut à la moitié du souterrain, il cria à ses compagnons de le remonter. L'Arracheur de chênes se fit descendre à son tour ; mais
il n'alla guère plus loin que son camarade et s'écria : Ramenez-moi au bord.
Jean de l'Ours se fit alors attacher avec des cordes, et prenant sa bonne canne ferrée, il leur dit de le laisser aller jusqu'au fond.
Là il vit une jeune fille qui pleurait en essuyant la vaisselle, et qui lui conseilla de remonter s'il tenait à la vie ; mais il répondit qu'il était résolu à poursuivre jusqu'au bout son aventure.
Il aperçut une grosse porte qu'il enfonça avec sa canne, et il entra dans une chambre qui était pleine de diablotins. Il les tua tous et pénétra dans une autre pièce où se trouvaient des bêtes féroces de toutes sortes, qu'il tua aussi à coups de canne.
Un peu plus loin il vit trois jeunes filles qui pleuraient ; il les consola de son mieux en leur assurant qu'il les délivrerait ou qu'il périrait. Elles lui dirent qu'il y avait dans le souterrain une bête féroce d'une grandeur épouvantable, qui seule pourrait les tirer de là et rompre leur enchantement, mais qu'il fallait qu'à chaque minute on lui donnât à manger un peu de viande. Elles ajoutèrent qu'elles avaient un baume qui faisait repousser la chair, et qu'ainsi il n'avait riçn à craindre.
Jean de l'Ours trouva la grosse bête et monta sur son dos avec les trois princesses ; en remontant, elle se détournait souvent, et Jean de l'Ours
lui présentait de la viande; quand il n'en n'eut plus il la laissa manger ses bras, qui lorsque la bête arriva en haut, étaient dévorés jusqu'à l'os.
Mais les princesses lui donnèrent un baume qui le guérit si complètement, qu'on ne voyait pas même de cicatrice.
Il épousa la plus belle des trois princesses : les deux autres se marièrent avec ses compagnons, et ils vécurent tous ensemble, riches et heureux.
(Coûté en j 87^ par Jean-louis Roussel, d'Ercé, âgé de trti:^e ans.)
Outre les contes populaires de la Haute -Bretagne cités plus haut, et dont le plus voisin de celui-ci est le Capitaive Pierre^ voici quelques épisodes similaires qui se trouvent dans des contes encore inédits que j'ai recueillis en divers pays de la Haute-Bretagne.
Dans PeiiU-Ba guette, qui m'a été conté à Ercé, Petite- Baguette après diverses aventures s'arrête dans un château avec ses compagnons Brise-Fer, Petit-Palet, Range- Montagne, qui chacun i son tour sont rossés, et presque tués par le nain qui met duis la soupe de la cendre, du crottin, etc. Petite-Baguette, qui les guérit en les touchant de sa canne qui pèse sept cents livres, bat le nain qui était le diable, et, après lui avoir fait signer un écrit où il renonce au château, va avec ses compagnons dans un second château où il délivre trois princesses, enfermées dans un souterrain ; il remonte à terre sur le dos d'un énorme pigeon aussi vorace que le vieil aigle des contes similaires
Dans le coiite de la BouU d'or^ recueilli à Saint-Cast, trois chasseurs se réunissent dans un château, et laissent chaque jour l'un d'eux pour faire la cuisine ; les deux premiers sont aussi battus par le nain ; mais le troisième le blesse et, guidé par le sang, descend dans un souterrain d'où il tire trois princesses qui lui donnent chacune une boule d'or et un mouchoir d'argent. Les compagnons du chasseur, après avoir remonté les princesses, laissent leur camarade dans le souterrain d'où il se tire en montant sur un vieil aigle, auquel il faut donner de la viande. Il retrouve ses compagnons, découvre leur fourberie, leur pardonne et épouse la plus jolie des princesses.
Dans les Garçons forts ^ il y a quatre frères, Bras-de-Fer, quj a une canne de dix mille livres, Décotte-Montagne, Teurs- Chène et Meule-de-Moulin, qui se mettent à courir les aventures. Tous les quatre sont battus par le nain, qui vient aussi mettre de la cendre dans leur marmite; mais ils se réconcilient avec lui, voyant qu'il est le plus fort, et ils lui donnent leur sœur en mariage.
On peut encore comparer à Jean de l'Ours, parmi les contes français : l'Intrépide Gayant et Culotte verte, de Deulin ; Miilbrouk, conte basque recueilli par Webster (p. 77) ; le Pécheur et ses fils, du même recueil (p. 87) ; le Poirier aux poires d'or, conte breton de Luzel ; Jean d la barre de fer, conte breton de Troude et Milin ; Jean de l'Ours, la Bête d sept tètes, contes lorrains de Cosquin ; à la suite 4e ces deux derniers se trouvent de curieuses références à des contes étrangers analogues. (Cf. aussi les contes russes similaires analysés par M. de Gubernatis, Mythologie :^oologique, t. I, p. 208 sqq.)