S I. — LES DIABLERIES
B diable joue un grand rôle dans la littérature légendaire de la Haute-Bretagne ; comme dans les fabliaux du moyen âge et dans les histoires de la Légende dorètf il finit toujours par être dupé, soit par la finesse des hommes et surtout des femmes, soit par les prêtres, qui l'exorcisent au bon moment et lui arrachent sa proie.
Le diable, que les paysans gallots mettent en scène dans des récits nombreux, mais peu variés, est généralement un bonhomme de diable qui vient quand on l'appelle, et qui, moyennant un pacte signé, parfois sur une simple promesse, accorde ce qu'on
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lui demande. Il n'est guère de pays où l'on n'entende parler des apparitions contemporaines du diable ; on cite les endroits, le nom des personnes qui l'ont vu, et la plupart de mes conteurs semblaient y croire fermement.
Le diable est fidèle observateur des conventions, qu'il exécute à la lettre et avec une entière bonne foi ; si l'assistance ne le considérait pas comme le grand ennemi, elle éprouverait à coup sur une sorte de sympathie pour celui qui se fait si souvent tromper.
Dans une autre série de légendes, qui sont d'origine chrétienne et même cléricale, le diable joue le rôle d'un croquemitaine, qui vient se mêler aux danses pour emporter ceux qui se livrent à ces amusements contre lesquels l'Église a, surtout en ces dernières années, dirigé une sorte de persécution.
Outre les légendes diaboliques qui suivent et celles que j'ai publiées dans mes Contes populaires^ on pourra consulter, au sujet du rôle qui est attribué au diable dans la Haute- Bretagne, les Légendes du Morbihan, du docteur Fouquet, et principalement celles intitulées : la Jument du diable, et le Douanier emporté par le diable.
Dans les Veillées de l'Jrmor, de M. du Laurens de la Barre, se trouvent deux récits de diableries : le Pêcheur de Konkored et le Diable boiteux, dont l'un a été recueilli en pays gallot ; le volume des Fantômes Bretons, du même auteur, contient aussi deux autres contes diaboliques : Une chaise en enfer et le Garde-Chasse du diable ^ et dans l'important volume de M. Luzel : Contes chrétiens de la Basse- Bretagne, actuellement sous presse, figurent des aventures diaboliques du plus haut intérêt.
LA COaUETTE ET LE DLVBLE.
|L y aval: une fois à Erquy, il 5- a bien longtemps de cela, une fille qui s'appelait Adèle Hourdin. Comme elle était pauvre, elle ne pouvait avoir de beaux habits comme les jeunes filles de son âge, et elle était humiliée de ses cotillons tout rapiécés, de ses coiffes de gros fil roux et de ses sabots usés.
Un jour, plus dépitée que de coutume, elle s'écria:
— Je ne peux aller à aucune assemblée, parce que je n'ai pas d*habits ; je me donnerais bien jj diable pour en avoir d'aussi beaux que les autrob !
Adèle, qui demeurait seule dans une petite maison, avait oublié son souhait : quelques jours après, elle vit arriver chez elle, à la nuit close, un beau monsieur qui lui demanda si elle était à son aise et si elle avait quelque chose à désirer. Elle,
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qui n'était point des plus fines, lui raconta toutes ses affaires et lui dit qu'elle était humiliée de n'avoir que de vilains habits.
— Je vais, lui dit le monsieur, vous donner de l'argent, et rien ne vous manquera; j'y mets pour seule condition que vous vous engagerez par écrit à être à moi dans trois ans, si vous ne pouvez me rendre ce que je vous aurai prêté.
Elle qui pensait que le monsieur entendait qu'au bout de trois ans il l'aurait épousée, consentit très- volontiers à l'engagement.
Rien ne manquait chez elle : elle avait à souhait des bêches pour travailler son jardin, des tonneaux de cidre, des pièces de toile, de beaux cotillons de rayé. Quand elle désirait quelque chose, il lui suffisait de le demander au monsieur, qui venait tous les soirs chez elle, lorsque la nuit était close.
Ses voisines, qui l'avaient connue si pauvre, s'étonnaient de voir que tout d'un coup elle était dans Pabondance, et elles se demandaient comment elle avait bien pu s'y prendre pour cela.
L'une d'elles vint un jour la voir et lui dit :
— Prête-nous des outils, Adèle ?
— Non, dit-elle, je ne peux.
— Est-ce qu'ils ne sont pas à toi?
— Si, ils sont à moi; mais je ne peux les prêter.
— Qui te les a donnés ?
— Écoute, je vais te conter cela à toi ; mais il ne faut rien en dire à personne. J'ai un galant qui est un bel homme et qui me donne tout ce que je veux.
Elle lui montra son armoire qui était bien garnie et un coffre où il y avait du vin de toutes les couleurs.
— Mais, lui dit sa voisine, on ne le voit point, ton monsieur.
— C'est, répondit-elle, qu'il ne vient que la nuit.
La voisine avait promis le secret; mais la langue lui démangeait de raconter ce qu'elle avait entendu et vu, et en peu d'instants tout le village en fut informé. Les gars dirent qu'ils iraient le soir chez la Hourdine, et à la brune ils entrèrent chez elle ; mais ils n'y restèrent pas longtemps. Ils entendaient dans le grenier un tapage si fort qu'il semblait que la maison allait tomber par terre. Ils eurent peur et se hâtèrent de retourner chez eux.
Le lendemain, ils racontèrent leur aventure à d'autres garçons qui se moquèrent d'eux et leur dirent ;
— Vous êtes de bons diots, vous autres ; vous avez eu peur d'un chat qui jouait dans le grenier. Il nous faut inviter la Hourdine à venir avec nous dimanche prochain, à l'assemblée de Saint-Sé-
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bastien, et le soir nous irons tous ensemble la ramener chez elle.
Ils la conduisirent â rassemblée, lui achetèrent des amandes et lui payèrent du cidre et du café, puis ils vinrent au soir dans sa maison.
— Donne-nous un petit coup de \m à boire, Adèle, nous qui t'avons promenée et défrayée toute la journée.
— Mon galant m*a bien défendu d*en donner à persomie;; mais vous avez été si gentils pour moi que je vais aller vous en chercher une bouteille.
A peine Teut-elle atteinte, que la porte de l'escalier qui menait au grenier s'ou\Tit, et le monsieur descendait les mardies. Avec le doigt, il montrait la porte aux garçons sans rien leur dire, mais avec des yeux si terribles qu'ils se hâtèrent de sortir.
Quand ils furent au milieu de Taire, ils entendirent Adèle qui jetait des cris comme si on la tuait. Ils pensèrent que le monsieur n'était autre que le diable, et ils allèrent cherdier le reaeur d'Erquy. Mais celui-ci ne voulut pas aller tout seul comBattre le démon, et il rcconunanda aux garçons de dire à la fille de venir lui parler le lendemain.
— Que me vouler-vous, monsieur le recteur ?
dit-elle quand elle fut arrivée.
— Qu*est-ce que le galant que vous avez ?
— Je n'en sais rien et ne le lui ai pas demandé, répondit Adèle. Cest un homme qui est venu me voir. D me donne tout ce que je veux, et il m'a dit qu'il me prendrait au bout de trois ans.
— Vous avez fait un engagement avec lui ?
— Oui, et il arrive tous les soirs par le grenier.
— Ah ! il vient par le grenier ?
— Oui, il n'entre jamais par la porte qui donne sur l'aire.
— Qu'est-ce qu'il fait avec vous tous les jours?
— Il se couche avec moi ; mais cela ne me plaît guère, car il a des griffes pointues, et il m'égratigne.
— Malheureuse! s'écria le recteur, vous vous êtes donnée au diable !
— Ah f non, monsieur le recteur,
— Si; vous avez dit un jour que vous vous donneriez bien au diable pour avoir de beaux habits ; il vous a prise au mot, et vous êtes perdue. Comment ferai-je pour vous tirer de ses griffes ?
— Ah I s'écria-t-elle, je n'irai pas coucher chez moi ce soir.
— Si, il faut y aller, car il ne viendrait pas ici. Ce ne sera pas encore aujourd'hui que je vous délivrerai; mais ayez soin de regarder comment ses pieds sont faits.
— Je n'y ai jamais pris garde ; mais je sais bien qu'il a aux mains des grifFes pointues.
Quand la Hourdine vit son galant arriver le * soir, elle ne manqua pas d'aller lui regarder les pieds ; elle les toucha même de ses doigts et vit qu'ils étaient difformes.
Le monsieur lui dit :
— C'est Lechien — ainsi se nommdt le recteur — qui t'a ordonné de me regarder les pieds ?
Et il se mit à la battre, et lui jura que si elle laissait encore quelqu'un venir dans sa maison, ce serait pour elle un malheur.
La Hourdine alla dés le matin raconter tout au recteur, et, le soir arrivé, il vint à la maison de la fille avec deux autres prêtres, et passa son étole au cou du diable; mais celui-ci mit en pièces toutes les étoles de la paroisse et battit les deux prêtres. Il ne restait plus qu'une étole : c'était celle d'un jeune vicaire qui était un petit saint homme ; le diable ne put la déchirer, et la fille fut délivrée ; mais le diable, en s'en allant, emporta plus de la moitié de la maison. Depuis ce temps on a essayé de la rebâtir; mais les pierres ne tenaient pas l'une sur l'autre.
Le recteur dit à la Hourdine, quand elle fut délivrée :
— Tâche de ne pas recommencer : si tu te donnais au diable une seconde fois, tu resterais
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entre ses grififes, car cda donne trop de mal aux prêtres de chasser le démon.
(Gmûfmr Rite EexauJ, ii Saiwl-CMSt, qui /'a mffns Je la vewnt Chamxxl, JTErjmy,^
Il est souvent question de pactes dans les contes gallots. (Cf. U PaOe, no xui; Roijmomt, n» xLvin; les Femata et le Diable, n» XLiv des Contes pcpulairesS)
Dans ces contes, le diable s'en ra en vent, et abat le pignon de la maison, ou des arbres ; dans le rèdt qui suit, ce sont des pommien qu'il déracine en s*en allant. J*ai entendu raconter sérieusement dans Tllle-et-Vilaine qu*une trombe qui dévasta on grand espace de pa]rs, 'avait commencé à une fcnne d'où le diable, après avoir été exorcisé, s'en était allé en vent. Cf. aussi, sur la manière dont le diable exorcisé s'en va, E. Cordier, Légendes âa HauteS'Pyréniet, p. 47.