‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 3)Chapitre 42 sur 97 · LA FÈVE · texte numérisé non relu

LA FÈVE

|L était une fois un petit bonhomme qui avait autant d'enfants qu'il y a de pertuis dans un crible.

Comme il s'en allait chercher son pain, il rencontra un mendiant qui lui donna une fève et lui dit de la planter dans son jardin, lui assurant qu'elle croîtrait si vite qu'en peu de temps elle arriverait jusqu'au ciel.

L'homme sema la fève, qui crût très-promptement, et bientôt elle cacha sa tête dans les nuages ; alors il grimpa tout au long et alla frapper à la porte du paradis.

— Qui est là? demanda le bon Dieu qui vint lui ouvrir.

— C'est un petit bonhonune qui a autant d'enfants qu'il y a de pertuis dans un crible.

— Tiens, lui dit le bon Dieu, voici une serviette ; quand tu auras besoin de manger, tu la poseras sur la table en disant :

Q)i'il me vienne du pain, du vin, du rôti

Tout ce que je demande ici ; Q)i'il me vienne du pain, du vin, du rôti,

Pour rassasier tout mon monde ici.

Le petit bonhomme descendit chez lui bien joyeux ; il donna à manger à tout son monde, puis, comme il était tout fier de ce qu'il avait fait, il alla à l'auberge où il resta à coucher. Avant de se mettre au lit, il ne put s'empêcher de parler :

— J'ai une serviette ; il ne faut pis qu'on le sache, ni lui dire :

Du pain, du vin, du rôti Pour tout le monde qui est ici.

Fendant la nuit, l'aubergiste mit à la place de la serviette-fée une autre serviette toute pareille que le bonhomme emporta ; mais il avait beau dire en l'étendant sur la table :

Du pain, du vin, du rôti Pour rassasier tout mon monde ici ;

il ne voyait rien venir.

Il remonta encore le long de sa fève, et frappa à la porte du paradis :

— Qjii est là? demanda le bon Dieu.

— C'est un petit bonhonmie qui a autant d'enfants qu'il y a de pertuis dans un crible.

— Vous venez bien souvent, mon ami; mais

je ne veux pas vous refuser pour cette fois. Voici un âne; vous lui mettrez un drap sous les quatre pieds en disant :

Ànon, fais de Tor et de Targent,

€t vous serez servi à souhait; mais tâchez d'être plus fin que la première fois.

Le petit bonhomme, après avoir essayé la vertu ■de son âne, ne put s'empêcher d'aller à l'auberge avec sa monture, et il parla encore :

— Gardez-vous de dire à mon âne : « Ânon, fais de l'or et de l'argent. »

— Non, non, répondit l'aubergiste, on ne le lui dira pas ; vous pouvez être tranquille.

Pendant la nuit, il substitua un autre âne â celui qui venait du ciel, et le pauvre bonhomme ne pouvait plus avoir d'écus.

Il alla voir si la fève était encore là, et il grimpa tout au long, et frappa pour la troisième fois â la porte du paradis.

— Qjii est là? demanda le bon Dieu.

— C'est un petit bonhomme qui a autant d'enfants qu'il y a de pertuis dans un crible.

— Ah ! c'est encore vous, bonhomme ; vous venez trop souvent ; vous serez, j'en suis sûr, retourné à l'auberge.

— Donnez-moi quelque chose, dit le bonhomme.

2l6 CONTES POPULAIRES

— Voici un bâton ; quand tu voudras t'en servir, tu dîras :

Bâton, déplie- toi.

Mais pas sur moi.

C'est la dernière chose que je te donnerai.

Le bonhomme descendit et alla encore à Tauberge ; avant de se coucher, il dit :

— Gardez-vous bien de dire à mon bâton r « Bâton, déplie-toi. »

— Dormez tranquille, répondit l'aubergiste.

Mais dès que le bonhomme fut au lit, l'aubergiste se hâta de prendre le bâton et de lui dire : « Bâton, déplie-toi. »

Aussitôt qu'il eut parlé, le bâton se mit à le frapper, et il criait au secours.

Le petit bonhomme vint, et l'aubergiste disait :

— Petit bonhomme, ramasse ton bâton I

— Rends-moi ma serviette et mon ânon.

L'aubergiste y consentit, et quand le petit bonhomme eut la serviette et l'âne, il délivra l'aubergiste en lui faisant dire :

Bâton, déplie-toi, Pas sur moi.

{Coniè en 1879 au château de la Saudraie en Penguilly, par Pierre Derou^ de Coliinâ.)

J'ai recueilli quatre autres versions de ce conte, dont Tune a été publiée dans les Contes populaires de la Haute-Bretagne (p9 xii); dans un autre de mes contes, encore inédit, c'est un lys rouge qui grimpe jusqu'au ciel, et le long duquel monte aussi un pauvre homme qui veut arriver en paradis.

En France, la plante qui grimpe jusqu'au ciel se retrouve dans Jan d la tige de haricots et dans la Tige de haricots, contes picards de H. Camoy (Romania)'^ M. Cosquin, dans le savant commentaire qu'il a consacré à son conte lorrain similaire : Tapalapauiau, où le bon Dieu donne & un pauvre homme « qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis, « renvoie pour les comparaisons aux remarques du n^ 36 de la collection Grimm, et à celles de M. R. Kœhler sur le conte sicilien n° 52 de la collection Gonzenbach. Il cite encore d'autres contes siciliens, un conte catalan, un conte grec moderne et deux contes russes. Il analyse un conte du Dekkan où se trouvent des dons analogues, et renvoie à des contes ashanties.

La serviette magique se retrouve dans les Trois souhaits, dans h Corps sans âme, contes bretons de Luzel, ainsi que dans le Tailleur et l'Ouragan, autre conte de Luzel, où figurent le mulet qui fait de l'or, et le bâton magique

L'expression « qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis, » qui figure dans le conte de M. Cosquin, se retrouve, dit-il, dans un conte hongrois de la collection Gaal- Stier, publiée à Pesth en 18; 7. Elle se trouve également au début du Bénitier d'or, conte xxviii, p. 200, de Richedeau, conte XX, p. 109, des Contes populaires lorrains.

Sur les contes étrangers où il est question de plantes qui grimpent jusqu'au ciel, on peut consulter les notes de M. Loys Brueyre, à la suite de Jack et la tige de haricots (Contes populaires de la Grande-Bretagne). M. Husson, p. 141 de la Chaîne tradi-

2l8 CONTES POPULAIRES EN HAUTE-BRETAGNE

tkmmlU, consacre tout un chapitre aux plantes qui montent au del, et il dte i ce sujet plusieurs légendes amèricaifles et polynésiennes. Cf. aussi Guberaatis, Mythologie da pkmUs et Mythologie xpoU^ique, t. l\ p. X77 et 145.

s n. — CONTES D*ENFANTS.

u contes que foi compris sous ce titre sont ceux qui ont trftit à des aventures d'enfants, parfois mélangées de merveilleux. Ce sont aussi ceux que les mères et les nourrices racontent le plus volontiers aux petits garçons et aux petites filles, en raison de leur forme simple et de leur trame peu compliquée. Us sont aussi pour la plupart très-courts. J'en ai publié quelques-uns dans les Contes populaires de la Haute- Bretagne (la Petite Brehriette blanche, n" lviii ; les Souliers rouges, vP Lx; Élisabottij n» i,xi; 2a Petite fille dans le puits, n9 txvi).

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