‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 3)Chapitre 52 sur 97 · JEAN DE L'OURS · texte numérisé non relu

JEAN DE L'OURS

L était une fois trois frères ; il y en avait un qui s'appelait Jean de l'Ours, et qui ne se plaisait qu'à rester dans le coin du foyer.

L'aîné dit à sa mère qu'il avait envie de faire un navire qui aurait marché sur terre comme sur mer.

— C'est bien, mon garçon, répondit-elle ; pars quand tu voudras.

— Alors je me mettrai en route demain.

Le lendemain, l'aîné des fils coupa un gros morceau de pain qu'il mit dans un mouchoir, prit sa hache pour construire son navire et quitta la maison.

Sur son chemin il rencontra une fée déguisée en mendiante qui lui demanda la charité.

— J'aimerais mieux, répondit-il brutalement,

248 COÎ^TES POPULAIRES

te voir crever de faim que de te donner un morceau de mon pain.

— Où vas-tu ? dit la vieille.

— Construire un navire qui madSie sur terre comme sur mer.

— -Et bien I répondit-elle, à tous les coups de hache que tu frapperas dans Tarbre, tu feras des cuillers et des fourchettes de bois.

— Ne viens pas me jeter des sorts, vieille sorcière, s'écria le marin, ou je t'en ferai repentir.

Quand il arriva au pied des arbres, il tira sa hache de son sac, et le premier coup qu'il frappa fit tomber, au lieu de copeaux, des fourchettes et des cuillers, et pareille chose lui arriva à la seconde fois et aux suivantes. Il pensait en luimême ;

— Elle me l'avait bien dit, la mauvaise vieille, que je n'aurais fait que des cuillers de bois.

Il se dépita et partit pour revenir à la maison. Le second de ses frères lui dit :

— Tu n'as pas réussi ; je vais prendre ta placée et voir si je serai plus heureux que toi.

Le lendemain, le second fils partit après avoir coupé un gros morceau de pain et pris sa hache. Il rencontra aussi la vieille bonne femme, qui lui demanda la charité.

— Non, dit-il, j'aimerais mieux te voir mourir que te donner un morceau de pain ou un sou.

-^ Où vas-tu comme cela ?

— Construire un navire qui marche sur terre comme sur mer.

— A tous les coups de hache que tu frapperas dans VsLï^TQy tu feras des pelles de bois.

Il' frappa, en effet, dans un arbre, et il ne fit que des pelles de bois.

— Elle me l'avait bien dit, la vieille sorcière, murmurait-il en colère, que je n'aurais fait que des pelles.

Il se dépita et revint chez sa mère.

Quand il fut arrivé, Jean de l'Ours lui dit :

— Tu n'as pas réussi, toi ; je vais voir si j'aurai plus (Je succès.

— Non, repartit la mère, je ne veux pas que tu t'en ailles; tu es trop mal vêtu.

— Cela ne fait rien, je veux essayer.

— Essaie, si cela te plaît, disaient ses frères ; tu ne réussiras pas plus que nous.

jf Le lendemain, il coupa aussi un gros morceau de pain, prit sa hache et se mit en route. Il rencontra encore la vieille bonne femme qui lui demanda la charité.

— Tenez, voilà mon pain, ma pauvre vieille, dit-il.

— Où vas-tu, Jean de l'Ours ?

— Je vais tâcher de faire un navire qui marche sur terre comme sur mer.

— Eh bien I au premier coup de hache que tu frapperas, le navire sera construit.

Quand Jean de TOurs eut son navire qui marchait sur terre comme sur mer, il monta à bord, et se mit à voyager.

Il rencontra un homme qui était à lécher les meules d'un moulin, et il lui demanda ce qu'il faisait là.

— Je suis à lécher les meules de ce moulin qui n'a pas moulu depuis cent ans, et je sens encore le goût de la farine.

— Eh bien! tu sens de loin, dit Jean de l'Ours ; veux-tu venir avec moi ?

— Très-volontiers.

Il monta à bord, et voilà le navire parti.

A quelque distance de là, ils virent un homme qui léchait les tuiles d'un vieux four.

— Que fais-tu là ? dit Jean de l'Ours.

— Je lèche les tuiles d'un four qui n'a pas été chauffé depuis plus de cent ans, et je sens encore le goût du pain.

— Tu sens de loin, toi ; veux-tu venir avec moi ?

— Volontiers.

Et les voilà tous les trois dans le navire qui marchait sur terre comme sur mer.

Un peu plus loin, ils virent un homme qui était à bouleverser une montagne.

— Tu es bien fort, toi , dit Jean de TOurs.

— Un peu, répondit l'homme.

— Veux-tu venir avec moi?

— Je le veux bien.

Un peu plus, loin encore, il rencontra un homme qui étayait un château pour Tempêcher de tomber.

— Tu as les épaules solides, dit Jean de TOurs ; veux-tu venir avec moi ?

— Très-volontiers.

Et il monta à bord.

— Je suis content, disait Jean de TOurs ; voilà mon équipage fait, et nous sommes capables de naviguer.

Et voilà le navire qui marchait sur terre comme sur mer qui commence à naviguer sur T Océan.

Ils firent la rencontre d'un autre navire qui demandait du monde pour compléter son équipage, et ceux qui étaient à bord de Jean de l'Ours le quittèrent en pleine mer pour aller dans l'autre vaisseau.

Mais Jean de l'Ours aborda à Marseille, où il rencontra les matelots qui l'avaient abandonné ; il les tua tous les quatre. On le mit en prison, et je ne sais pas ce qu'il est devenu.

(Conté en i8j^ par Louis Pluet, de Saint-Cast, matelot f âgé de vingt-cinq ans.")

Les trois frères, qui partent successivement pour tenter une entreprise et dont le dernier réussit, se retrouvent dans un grand nombre de contes (Cf. U PetH Rai Jeannot, n» i, la Princesse aux picheSf no xiii des Contes populaires de la Haute-Bretagne, et dans le présent volume le Méfie d*Or et le commentaire qui le suit).

Sur les compagnons qui ont un sens très-dèveloppé, voir le commentaire de Jean de l'Ours, autre conte différent de celui-ci^ page 8i du présent volume.

iff^^O^

LES JAGUENS A UAUBERGE.

jL y avait une fois deux gars de Flétang (i) qui étaient de Saint-Jacut ; ils avaient entendu dire que la mer était verte et bleue, et un jour qu'ils passaient devant un champ de lin fleuri, ils se dirent :

— Dieu me danse, mon fu^ i/îà lagran nU salée; allons nous bangner.

Ils se mirent à se rouler dedans; -mais Tun des gars se heurta à une grosse pierre.

— Dieu me danse^ mon fu, la mer est-4 monvaisel

L'autre, en se plongeant dans le lin, vit un gros crapaud.

— Par ma fa, if là du paîsson; si je h mangeas ? n avala le crapaud; mais il ne tarda pas à se

sentir malade, et il alla avec son camarade à une auberge où ils demandèrent à coucher. On leur montra une chambre, mais ils se dirent :

(i) Karint de Terre-Keuve.

— J)ieu . me danse, mon fu, V n'en coûterait trop chier; vous n*e\ point eun endrait qui n' coûterait pas tant ; je n' sommes pas riches.

La servante, en les entendant, se dit : «Ce sont des Jaguens ; i' faut les mettre dans nos chiottes, »

Elle les conduisit dans un cabinet où il n'y avait point de lit, et elle leur donna un glon de feurre (i) pour se coucher dessus.

— Vous n*ariex^ point eune petite presse pour mett' nos effets ? demandèrent-ils.

— Si fait; vous pourrez les mettre sur le coffre.

Les Jaguens se déshabillèrent, et, voyant au milieu du coffre une planche ronde qui recouvrait un trou, ils se dirent :

— Par ma fa, mon fu, i/îà un joli petit coff'e; faut y mettre nos effets^

Le lendemain, quand ils se réveillèrent, ils se dirent :

— Faurait reprenre nos habits. Il a la mine hen fondy le coffre,

— Par ma fa, mon fu, faut que tu descenges dedans; je vas te tenV par Us mains, et tu rattrapperas nos draps.

L'un des compagnons se laissa descendre, mais bientôt il s'écria :

(i) Gerbe de paille.

— Je les touche bien do mes pieds; mais Ick main me dépoigne,

— Dieu me danse, monfu, lui répondit 1* autre, crache dedans, tu paîsseras mieux après.

Le Jaguen cracha dans sa main, et il tomba dans le fond du prétendu coffre. Il parvint à en sortir à l'aide de son compagnon ; mais il sentait bien mauvais et ses habits aussi.

Quand ils se furent habillés, ils voulurent se compter, et ils dirent à la mode des Jaguens :

— Ta et ma, ça fait iun; i* y en a iun de perdu; eioii qu'il est 7

Ils restèrent quelques minutes à réfléchir, et ils avaient Tair si absorbé, que la servante, qui venait les voir, s'écria :

— Qu'est-ce que vous faites là tous les deux?

— Dieu me gagne, mon fu, s'écrièrent-ils, n'y a personne de perdu.

(Conté en 1880 par Joseph Macé, de Saint-Cast, mousUf agi de quatorze ans.^

Ce récit invraisemblable, que mon conteur appelait une « couyonnade de Jaguen, » ressemble à une partie du Voyage des Jaguens d Paris j no xxxvii des Contes populaires de la Haute- Bretagne, et au petit conte qui le suit. L'épisode du dianip de lin pris pour la mer, qui figure dans les deux contes, n'est point particulier aux Jaguens. Vers Ercé on attribue cette aventure aux Normands ; elle se retrouve dans plusieurs contes allemands

(Cf. les notes de M. R. Kœhler dans Zeitsehriff fur Romanisehe

philologie^ t. III, p. 312, et l'étude de M. Nyrop dans Romania, t. IX, p. 138 et«sq.). En France, il a son similaire dans un conte picard de H. Camoy, les Six compagnons y qui se baignent dans un champ de blé. L'épisode de la descente se trouve aussi dans le conte étudié par M. Kyrop.

Ce conte et ceux que j'ai publiés ne sont pas les seuls où les Jaguens soient mis en scène : j'en ai toute une série qui paraîtra dans mes Contes de marins. On prétend que ce sont les Jaguens qui se sont amusés à les faire. Pour celui-ci du moins, ils auraient employé des éléments qui leur sont communs avec d'autres pays.

Les Jaguens sont les habitants de Saint-Jacut-de-la-Mer, arrondissement de Dinan; ils sont presque tous matins, et sur tout le littoral, les contes où les Jaguens jouent un rôle sont nombreux et très-populaires. Mais il ne faudrait pas conclure, des diverses aventures dont ils sont les héros, qu'ils soient les Béotiens de la Haute-Bretagne : c'était peut-être vrai pour les Jaguens d'il y a cent ans. Actuellement, il n'est guère de pays où l'instruction soit plus répandue, et où depuis vingt ans oa ait réalisé plus de progrès de toute sorte.

Page 1