‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 16 sur 69 · LES DIABLES ET LE FORGERON · texte numérisé non relu

LES DIABLES ET LE FORGERON

n forgeron était un jour occupé dans sa forge, à son habitude, à frapper de grands coups de marteau une grosse barre de fer rouge. Il allait finir sa tâche, quand un grand bruit de pas de chevaux lui arriva aux oreilles ; il laissa là son ouvrage pour aller voir à la porte de la forge quels étaient les survenants, et il vit deux chevaux arriver à fond de train et s'arrêter brusquement, pendant que leur conducteur sautait lestement sur le sol.

— « Hé, l'ami ! cria l'étranger, viens donc attacher mes chevaux. Gare aux ruades, je te préviens qu'ils sont fort vifs. »

Le forgeron se hâta de lier les chevaux aux anneaux scellés dans la muraille, et, le bonnet à la main, revint se placer devant le nouvel arrivant.

— « Veux-tu me ferrer ces deux animaux ? dit l'étranger en entrant. Je suis pressé, Tort pressé. On m'attend à Arras pour le marché, dans une

heure, et tu vois que je n'ai pas de temps à perdre si je veux arriver à l'heure.

— Que diable peut donc être cet homme ?

pensa le forgeron. Il veut être à Arras dans une heure.... et il y a douze bonnes lieues d'ici à la grande place du marché de cette ville. »

Puis il reprit tout haut :

— « Volontiers, Monsieur, dans une demi-heure j'espère avoir terminé ; mais je puis bien vous assurer, et cela soit dit en passant, que nul for» geron à dix lieues à la ronde ne pourrait ferrer ainsi deux chevaux en une demi-heure, et tout le monde. ...

— Trêve de discours, dit l'inconnu d'un ton bourru, je ne me suis pas arrêté ici pour écouter tes billevesées; ferre-moi l'un des chevaux et laisse-moi tranquille. Je ne puis attendre une demi-heure. Hâte-toi! »

Le forgeron se hâta de son mieux ; mais, malgré toute sa célérité, il employa vingt bonnes minutes â ferrer l'un des chevaux. Il s'en excusait en. mettant ce retard sur le compte du soufflet, de son aide, ou de la mauvaise qualité des clous ; mais l'étranger ne répondait pas et se contentait de hausser les épaules en signe de mépris. Voyant

l'un des chevaux ferré des quatre pieds, l'inconnu dit au forgeron :

— « Mon ami, tu n'es point aussi subtil que tu voudrais bien me le faire croire ; je ne te ferai donc pas de compliments sur ton habileté ; mais je veux te montrer comment, sans aller à dix lieues à la ronde, je sais ferrer un cheval. Fais attention. »

Ce disant, l'homme ouvrit un grand couteau qu'il venait de tirer de sa poche, et prenant les jambes du cheval et les coupant à la hauteur du genoux, il les porta dans la forge, et puis les ferra l'une après l'autre en les plaçant dans un étau. Le forgeron regardait tout ébahi cet homme extraordinaire. Ce qui lui semblait inexplicable, c'était surtout la singulière facilité avec laquelle l'inconnu avait coupé les pieds du cheval, sans pour cela répandre la moindre goutte de sang et sans paraître causer la moindre douleur à l'animal ainsi amputé. Son étonnement redoubla quand il vit l'étranger prendre les pattes du cheval et les remettre à leur place naturelle sans qu'on put voir aucune plaie.

— « Eh bien, l'ami ! Que dis-tu de ma façon de ferrer les chevaux ? Cela t'a fort étonné, je le vois.... je ne te payerai pas tes fers; je veux te

donner autre chose que de l'argent. J'ai le pouvoir d'accomplir trois souhaits : fonre-les, je t'accorde a l'avance tout ce que tu pourras demander.

— Mais.... vous êtes donc... sorcier?

— X on, je suis mieux que cela : je suis le bon Dieu.

— Le bon Dieu!.... En ce cas je vous demanderai.... mais laissez-moi d'abord réfléchir....

— Hâte- toi.

— Je vous demanderai donc... premièrement...

que celui qui viendra s'asseoir sur mon fauteuil y reste tout aussi longtemps que je pourrai le désirer ; . . . . deuxièmement. . . . que celui qui grimpera sur le gros poirier de mon jardin, soit obligé d'y rester tout aussi longtemps que je le voudrai ;... troisièmement. . . . que ce que j'enfermerai dans mon sac ne puisse en sortir sans mon expresse volonté. C'est tout.

— Tu n'exiges pas beaucoup, l'ami ! Eh bien, comme je te l'ai promis tout à l'heure, je ferai que tout ce que tu m'as demandé s'accomplisse à la lettre.... mais, avant de partir, je veux te donner le conseil de ne jamais ferrer les chevaux ainsi que tu me l'as vu faire. Tu ne réussirais qu'à tuer tes bêtes. Adieu, l'ami. »

Le bon Dieu sauta lestement sur l'un des chevaux et ne tarda pas à disparaître dans le lointain, en laissant derrière lui une longue traînée de poussière et d'étincelles.

— « Si le bon Dieu va ainsi, je ne m'étonne pas qu'il soit à Arras dans quelques minutes, pensait le forgeron en regardant s'éloigner le voyageur. »

Le forgeron avait sa maison hantée par un diable des plus méchants, qui ne cessait de lui jouer toutes sortes de vilains tours. Tantôt on trouvait les tisons du foyer épars par toute la maison ; tantôt le diable venait se coucher entre le paysan et sa femme et leur causait une peur effroyable ; d'autres fois, il renversait les meubles, cassait les plats, les assiettes et les verres, ou bien il appelait la nuit à la porte du forgeron comme le fait un malheureux qui demande un asile jusqu'au matin, et puis il se sauvait en riant du pauvre homme qui ne savait à quel saint se vouer pour se débarrasser de ce vilain démon.

Le forgeron cette fois tenait sa vengeance ; il voulut jouer un tour de sa façon à celui qui tant de fois était venu le narguer. Un jour donc, il se mit sur le devant de sa porte et se mit à crier d'une voix forte :

— « Jean-Marie, Jean-Marie Diable (i), vienstu ? Jean-Marie Diable, viens-tu ? » '

A l'instant, il vit venir à lui un petit homme noir, bossu, haut d'un pied à peine, qui se plaça devant le forgeron en ouvrant une large bouche.

— « Tu es bien Jean-Marie, Jean-Marie Diable?

— Oui, et que me veux-tu ?

— Je serais heureux après ma mort d'être diable comme tu Tes, et de pouvoir jouer aux hommes tous ces jolis tours que tu m'as appris à connaître. Aussi je voudrais te vendre mon âme.

— Ton âme, est-ce bien vrai?

— Oui ; mais que me donneras-tu en échange ?

— En échange? ce que tu voudras.

— Je te demanderai peu de chose : Assieds-toi pour quelques minutes dans ce fauteuil.

— Oh ! qu'à cela ne tienne ! dit le diable en s'asseyant. Le forgeron le regardait en riant dans sa barbe. »

Au bout d'un instant, Jean-Marie Diable voulut se lever, impossible ! .... Il était attaché au fauteuil par une force supérieure. Le forgeron le railla tout à son aise. Le diable criait, jurait, sacrait et

(i) Nom populaire du démon.

blasphémait comme un vrai démon qu'il était, ce qui excitait encore plus la joie du paysan.

. A la fin, ce dernier dit au diable Jean-Marie :

— « Tu le vois, tu es bien mon prisonnier ; mais, écoute : Promets-moi.... ou plutôt jure-moi de ne jamais revenir me faire de tes vilains tours, et je te mettrai en liberté.

— Je te le jure.

— Ce n'est pas tout ; je viens de te vendre mon âme, il te faut me la rendre avec ma promesse. »

Le diable Jean-Marie dut accepter encore cette condition. Bien penaud, il se hâta de quitter la forge et de se rendre chez les siens.

Jean-Marie Diable avait deux frères, tous deux démons comme lui, bien entendu. Délicoton, l'un d'eux, partit pour jouer de nouveaux tours au malin forgeron. Pendant deux nuits toutes les barres de fer qui se trouvaient dans la forge se mirent à danser en produisant un bruit infernal, de concert avec les clous, les tenailles, les étaux et l'enclume.

— « Certainement, se dit le forgeron, ceci est le fait d'un autre diable. Il me faut lui jouer un tour. Voyons... Délicoton, Délicoton, viens-tu? Délicoton, viens-tu? »

un grand boisseau de blé et le sema dans le champ. Le blé germa, sortit de terre, poussa, poussa, et bientôt il se trouva prêt à être fauché, lié et battu.

Le diable étant revenu chercher sa part de la récolte, n'obtint que le chaume et quelques racines dont il ne sut que faire. Cela était loin de le satisfaire. Aussi alla-t-il tout furieux trouver le saint pour lui proposer d'autres arrangements.

— « Voyons, que veux-tu? lui demanda Crépin.

— Je veux cultiver le champ par moi-même.

J'y sèmerai une plante qu'il me plaira choisir. Si tu m'en dis le nom, le champ sera à toi tout seul, sinon il m'appartiendra. Cela te convient-il ?

— Oui. C'est convenu.

— A trois mois, alors ! »

Le diable s'en alla dans un pays lointain et en rapporta une plante inconnue du saint : la lentille* Il en sema dans le champ et attendit les trois mois.

Les lentilles germèrent, levèrent, poussèrent et couvrirent le champ ; le saint était en grand danger de perdre la partie, car, malgré toutes ses recherches, il n'avait pu trouver le nom de cette plante inconnue semée par le diable.

Quelques jours avant l'expiration des trois mois,

Crépin se leva pendant la nuit, alla se rouler au beau milieu du champ de lentilles et revint se coucher tranquillement. Puis, le lendemain, il dit au diable :

— « Hier soir, une grosse bête noire est allée dans ton champ ; elle y a même écrasé bon nombre de plants de cette herbe que tu y as semée. Si tu as à m'en croire, fais bonne garde ; il ne t'en resterait pas.

— Je n'y manquerai pas, et je te remercie de ton bon avis. »

Le soir venu, le diable alla s'embusquer auprès du champ, tandis que saint Crépin se roulait dans un grand tas de plumes après s'être plongé dans un tonneau de mélasse. Ainsi déguisé, il entra dans le champ.

Le diable ne put reconnaître le saint et fut très surpris de voir un tel animal se rouler dans ses lentilles.

— « Koi chè donc d'ol bête lo ki vient abimi mes luntils (1) ? » s'écria-t-il. Et peu rassuré, il s'enfuit. Saint Crépin en savait assez ; il courut à la rivière et se débarrassa de la mélasse et des plumes dont

(1) « Quelle est donc cette bête qui vient abîmer mes lentilles. »

j6 LITTÉRATURE ORALE

deux longues heures Courentassé, qui ne cessait d'implorer sa grâce. Quand il eut fait les mêmes promesses que Jean-Marie et Délicoton, il pot partir.

A dater de ce jour, le forgeron resta en paix avec les diables, qui craignaient à juste titre les dons merveilleux dont le Seigneur l'avait doté. .

Trente ans plus tard, le paysan mourut... H lui fallut trouver dans l'autre monde un endroit où y passer l'éternité... U alla frapper à la porte du paradis.

— « Pan, pan!

— Qui es-tu et que veux-tu? lui dit saint Pierre en entrebâillant la porte.

— Je suis un forgeron, le forgeron d'Acheux.

Je voudrais une petite place dans le paradis; on y doit être fort bien, si ce que dit M. le curé d'Acheux est la vérité 1...

— Certes, on y est fort bien... Mais, pour une place, il n'y en a pas pour toi. Quand le bon Dieu te donna trois souhaits â former, tu pouvais lui demander le paradis â la fin de tes jours; tu ne l'as pas fait et tu as demandé des choses bien différentes; tant pis pour toi!... Va-t'en! »

Le paysan s'en alla à la porte du purgatoire. L'archange qui la gardait entendant pan, pan à là porte, l'entrebâilla pour la fermer aussitôt. Que faire? où aller?... Le forgeron, tout triste, prit le chemin de l'enfer.

Il frappa. Délicoton vint ouvrir. Mais, apercevant un visage qui ne lui était pas inconnu, il appela ses deux frères, Jean-Marie et Courentassé. Ces derniers n'eurent pas plus tôt reconnu le forgeron qu'ils appelèrent une bande de démons pqur refermer la porte et empêcher l'intrusion de l'homme qui leur avait joué autrefois de tels tours.

La pauvre âme en peine, repoussée de tous côtés, alla de nouveau frapper à la porte du paradis.

— « Pan, pan!

— Qui est là?

— Moi, le forgeron d'Acheux.

— Je t'ai déjà dit qu'on n'entrait pas.

— Je ne viens pas pour entrer, mais je viens de m'apercevoir que j'ai laissé rouler une pièce de monnaie sous la porte du paradis et je vous prie de me la chercher.

— Ah ça! suis-je ton valet? Entre et cherche ta pièce, si tu le veux. »

Le forgeron entra dans le paradis par la porte entrouverte et gagna le beau milieu de ce séjour. Saint Pierre voulut le forcer à en sortir, mais, comme le dit le paysan, une fois en paradis on ne peut en sortir, et Ton dut laisser le forgeron où il s'était installé.

(O cotitr m'a rtt Ht en décrmhrt 1877, par Af. Alfred Hakntry, cTAchna [Somme]).

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