LE COMTE D*A VELU Y EN ENFER
|L y a bien longtemps, si longtemps, m'a dit mon grand-père, que le grand-père de mon grand-père le tenait de son « ratayon.(i)»
Le comte d'Aveluy était en chasse; suivi de son écuyer, il s'était mis à la poursuite d'un énorme sanglier qu'il avait débusqué d'un fourré. La course fut longue ; enfin le sanglier disparut tout à coup et le seigneur eut beau chercher, il ne put parvenir à retrouver les traces de l'animal. Le comte d'Aveluy descendit de cheval, se reposa, mais quand il lui fallut reprendre sa route, cela lui devint impossible ; il vit qu'il s'était perdu dans la forêt. Son domestique monta au sommet d'un arbre élevé et aperçut à quelque distance les tourelles d'un fort beau château totalement inconnu. Il fit part à son maître de ce qu'il avait vu et tous deux s'avancèrent dans la direction de ce château. Ils ne tardèrent pas à y arriver. Une grande rivière l'entourait ; les eaux coulaient rapidement et l'on
(1) Ratayon, trisaïeul.
ne pouvait voir d'où l'eau venait ni où elle se rendait. Le comte d'Aveluy sonna de son cor de chasse pour appeler l'attention des habitants, et il fut tout surpris de voir le pont-levis s'abaisser de lui-même pour lui livrer passage. Le comte laissa son cheval à l'écuyer en le priant de l'attacher aux branches d'un arbre et de venir ensuite le retrouver, puis il s'engagea sur le porit-levis et put ainsi traverser le large fossé au fond duquel coulait le torrent.
L'écuyer ayant attaché le cheval ainsi que son maître le lui avait commandé, se présenta pour passer à son tour ; mais le pont se releva au moment où l'homme allait s'y engager et force fut au suivant du comte d'Aveluy de s'asseoir sous un arbre en attendant le retour de son seigneur qui lui promit de se hâter.
Le comte d'Aveluy pénétra dans la cour d'honneur de cet étrange château et il fut fort étonné de n'y pas voir âme qui vive. Sans trop s'inquiéter, le seigneur entra par la grande porte — qui s'ouvrit d'elle-même — dans les appartements tendus de drap rouge qui se présentaient devant lui.
A force de traverser des pièces désertes, le comte d'Aveluy arriva dans un grand salon où il entra.
Un homme de haute taille, tout habillé de rouge des pieds à la tête, lui donna une poignée de main, lui dit qu'il était le bienvenu et l'invita à prendre quelques verres d'un excellent vin qu'il tenait en réserve pour ses hôtes. Puis il lui proposa de visiter le château. Le comte d'Aveluy accepta volontiers cette offre qui allait lui permettre de satisfaire sa curiosité, et l'homme rouge lui donna une paire de souliers à semelle fort épaisse qu'il le pria de chausser avant de commencer leur examen à travers les salles du château.
— « Mais à quoi bon ces souliers? ne put s'empêcher de demander le comte.
« Vous le saurez bientôt. Suivez mon conseil et changez vos souliers de chasse contre ceux-ci. »
Le comte d'Aveluy remplaça ses souliers par ceux que lui donnait son hôte, et la visite commença. Après avoir traversé quelques salles qui ne se distinguaient en rien de celles que le comte avait vues jusqu'alors, on arriva dans une vaste salle dont la vue saisit d'horreur le visiteur : le parquet était couvert de milliers d'hommes retenus par de longs clous qui leur traversaient les mains, les pieds et tout le corps. Ces malheureux criaient, hurlaient, blasphémaient et demandaient grâce ; puis ils
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— c Poczvraoi te trocres-tn idr demanda le comte d'Aveu a Tcn de ces misérables.
— Pendant nu vie. fêtes ci ivrogne mwmi^ exi en voit peu ; je battais ma femme et je la fis mourir de chagrin. J'ai été méchant ; c'est Jpoox cela que je suis puni ainsi- Tons ceux qui sont ici ont été méchants durant leur vie et Os en ont pour l'éternité à expier leurs mauvaises actions dans ce lieu de supplice. »
Toujours précédé de l'homme rouge, le comte cTAvduy continua son chemin et, après avoir traversé cette salle, arriva dans une autre où un spectacle aussi épouvantable s'offrit à ses yeux.
Cette fois c'étaient des milliers de femmes qui cuisaient sur un énorme gril. Elles poussaient des gémissements affreux, criaient, pleuraient à fendre l'âme, se retournaient dans tous les sens sur les barres rougies du gril et ne réussissaient qu'à brûler d'avantage.
— a Pourquoi es-tu punie ainsi ? demanda le comte d'Aveluy à l'une de ces femmes.
— Pendant mon séjour sur la terre, réponditelle, j'aimai un jeune homme pauvre. Il me demanda en mariage en même temps qu'un riche seigneur. Par orgueil, je refusai la main du pauvre et j'acceptai celle de l'homme riche. Le malheureux jeune homme se noya de désespoir. Voilà pourquoi je suis ici. *
— Et toutes les femmes qui souffrent comme toi?
— C'est leur orgueil qui les a conduites ici pour l'éternité. »
Et la malheureuse se reprit à se lamenter pendant que le comte et son hôte traversaient rapidement la salle de l'Orgueil.
Plus loin ces derniers trouvèrent d'énormes chaudières dans lesquelles cuisaient des femmes toutes plus belles les unes que les autres.
— « Pourquoi es-tu à bouillir ainsi dans cette chaudière? demanda le comte d'Aveluy à une femme aussi belle que la sainte Vierge, et qui poussait des cris encore plus épouvantables que ceux que le seigneur avait déjà entendus.
— « Tu vois combien je suis belle ; mais ce n'est rien encore auprès de ce que je fus durant ma vie. Partout je fus célébrée pour ma beauté et