‹ Les Littératures populaires de toutes les nations (volume 4)Chapitre 24 sur 69 · LE PAYSAN ET LES REVENANTS · texte numérisé non relu

LE PAYSAN ET LES REVENANTS

N paysan revenait un soir de vendre son blé au grand marché d'Arras. Il rentrait à pied, ayant laissé sa voiture à son domestique, qui ne devait revenir que le lende-

main. Il allait arriver au village quand, en passant près d'un calvaire placé à un carrefour, il se vit entouré par des milliers de fantômes revêtus de leurs suaires. Les revenants se prirent par la main et se mirent à danser autour du paysan, qui, plus mort que vif, s'était assis sur la pierre soutenant la croix. L'homme distingua avec terreur les spectres de son père, de son aïeul et de l'un de ses frères — tous morts dans l'année — au milieu de la bande nombreuse de revenants qui dansait autour de lui.

Tout à coup l'un des fantômes s'approcha du vivant et lui dit de le conduire avec ses compagnons à l'église du village, de prévenir le curé et de lui faire dire, cette nuit même, une messe pour le repos de leurs âmes.

— « Tous ceux qui sont ici, continua le revenant, sont ceux pour lesquels on n'a point fait dire la messe des trépassés qu'on leur avait promise. Car sans cette messe il nous est impossible d'entrer dans le paradis. Nous devons attendre qu'un vivant nous conduise à l'église du village pour y faire dire la messe, et, bien que chaque mois nous nous réunissions à ce carrefour pour trouver cet homme, nous n'en avons pas encore rencontré

qui pût nous rendre ce service. Ton père t'a reconnu et nous a dit que tu avais bon cœur.

Hâte-toi donc et conduis-nous à l'église. »

Le paysan, heureux d'obliger tous ces trépasses et en même temps satisfait d'en être quitte à si bon marché, se leva et courut au presbytère suivi des fantômes, qui le quittèrent près de l'église pour aller prendre leur place dans le chœur. Le curé ne se fit pas prier et vint officier avec le paysan pour dire les répons. Les revenants s'étaient rangés en bon ordre dans l'église, les vieillards par devant, les jeunes gens à droite et les femmes à gauche de l'entrée. A l'Évangile ils se levèrent tous avec un bruit d'ossements froissés, ils se signèrent dévotement au commencement, et à la fin ils répondirent en chœur par un Amen tel que le curé et le paysan n'en avaient jamais entendu de semblable. La messe continua, et quand le prêtre et l'homme se retournèrent pour dire Vite missa est, tout avait disparu ; les reve> riants étaient délivrés de leurs souffrances et étaient allés prendre possession du ciel.

(Conté en 1879, par M. Amédèe Debart, de Warloy [Somme]).

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