II. — LÉGENDES DIVERSES
'ai réuni ci-après quelques légendes ayant trait aux moines, au bon Dieu et aux Templiers. Il est resté peu de souvenirs des moines ; mais, par contre, les Templiers ou plutôt les « Moines à la Croix-Rouge » ont laissé un souvenir plus vivace. Partout on les représente comme des débauchés, des ivrognes, voleurs toujours, brigands à l'occasion. U n'est guère de village où l'on ne montre un endroit rappelant les Chevaliers du Temple. Ici c'est un couvent, là une croix plantée en souvenir d'une victime des mauvais moines, o,u le lieu où ces derniers furent brûlés, et l'on dit communément : « Boire comme un Templier; saoul comme un Templier; voleur de Templier, » etc.
LES TROIS PÉCHÉS DE l' ERMITE
n bon moine vivait paisiblement dans une cabane qu'il s'était bâtie dans un coin retiré du bois d'Heilly. Il adorait le bon Dieu du matin au soir et ne vivait que des aumônes que lui apportaient — en abondance,
du reste — les habitants des villages voisins. Voir un moine en telle odeur de sainteté, ne faisait pas du tout l'affaire du diable ; aucun ermite n'avait pu lui résister jusqu'à présent, et le solitaire du bois d'Heilly seul bravait les tentations nombreuses que lui, Satan, semait sous les pas du saint homme ! C'était humiliant, et le bon Dieu ne se faisait pas faute, le cas échéant, de railler le démon sur son impuissance. Aussi, un jour, n'y tenant plus, le diable entra dans une colère furieuse et menaça de tout bouleverser là-haut, si le Seigneur ne lui permettait pas de faire pécher l'ermite au moins une fois.
— « Pour une seule fois, se dit le bon Dieu, je puis bien accorder cette satisfaction à Satan. Le saint homme n'en entrera pas moins dans mon paradis 1 »
Et le Seigneur permit au diable de faire commettre un péché à l'ermite de la forêt d'Heilly.
Tout heureux, Satan descendit aussitôt sur la terre et s'achemina vers la demeure du saint homme, qu'il trouva, comme toujours, occupé à ses oraisons.
Le démon raconta au moine la conversation qu'il venait de tenir avec le bon Dieu, la per-
vait, il essaya de manger comme les autres convives, et pour s'étourdir il but coup sur coup plusieurs verres de l'excellent vin des morts.
Puis la danse commença et le jeune paysan dut danser avec un squelette de jeune fille, qui l'étreignait violemment et qui l'embrassait à tout instant.
— « La ronde ! la ronde ! » crièrent les morts. Et tout le monde sortit du caveau pour faire la ronde dans le cimetière. On se prit par la main et Ton sauta en tournoyant au-dessus des croix, des tombes et des chapelles. Ceci dura jusqu'au matin.
On entendit le chant du coq dans le lointain ; la danse cessa, les tombes s 1 ouvrirent et les morts . disparurent. Le paysan resta tout étourdi jusqu'au lever du soleil.
Il revint alors au village et se fit prêtre.
(Conté le 20 février 1881, par M. Jules Bonntl, de ThUvres [Somme]).
LA DANSE DES FANTÔMES
N jour de fête les jeunes gens du Bosquel avaient beaucoup dansé et beaucoup bu. La plupart d'entre eux étaient à moitié ivres.
— « Si nous terminions la fête en allant danser dans le cimetière? dit tout à coup l'un d'eux.
— Oui, ouil Allons danser une branle autour des tombes ! » s'écrièrent les autres.
Et tous, se prenant par la main, partirent en chantant danser au milieu des tombes. Les uns buttaient dans les tertres, les autres renversaient les croix de bois, mais on se relevait vite et la danse reprenait de plus belle.
■ Tout à coup minuit sonna à l'église du village et, sans savoir pourquoi, les jeunes gens s'arrêtèrent dans leur danse. Les tombes s'ouvrirent toutes et engloutirent les joyeux danseurs. Pas un ne rentra au village.
Chaque année, le jour de la fête patronale, on raconte que les tombes s'ouvrent et que les danseurs reprennent leur ronde en poussant des gémissements terribles. A minuit les tombes se referment sur les fantômes et tout rentre dans le silence.
(Conté en février 1881, par M. Aubray, du Bosquet [Somme]).
vait, il essaya de manger comme les autres convives, et pour s'étourdir il but coup sur coup plusieurs verres de l'excellent vin des morts.
Puis la danse commença et le jeune paysan dut danser avec un squelette de jeune fille, qui Pétreignait violemment et qui l'embrassait à tout instant.
— « La ronde l la ronde ! » crièrent les morts. Et tout le monde sortit du caveau pour faire la ronde dans le cimetière. On se prit par la main et Ton sauta en tournoyant au-dessus des croix, des tombes et des chapelles. Ceci dura jusqu'au matin.
On entendit le chant du coq dans le lointain ; la danse cessa, les tombes s'ouvrirent et les morts disparurent. Le paysan resta tout étourdi jusqu'au lever du soleil.
Il revint alors au village et se fit prêtre.
(Conté le 20 février 1881, par M. Jules Bonnet, de Thievres [Somme]).
LA DANSE DES FANTÔMES
N jour de fête les jeunes gens du Bosquel avaient beaucoup dansé et beaucoup bu. La plupart d'entre eux étaient à moitié ivres.
— « Si nous terminions la fête en allant danser dans le cimetière? dit tout à coup l'un d'eux.
— Oui, ouil Allons danser une branle autour des tombes ! » s'écrièrent les autres.
Et tous, se prenant par la main, partirent en chantant danser au milieu des tombes. Les uns buttaient dans les tertres, les autres renversaient les croix de bois, mais on se relevait vite et la danse reprenait de plus belle.
Tout à coup minuit sonna à l'église du village et, sans savoir pourquoi, les jeunes gens s'arrêtèrent dans leur danse. Les tombes s'ouvrirent toutes et engloutirent les joyeux danseurs. Pas un ne rentra au village.
Chaque année, le jour de la fête patronale, on raconte que les tombes s'ouvrent et que les danseurs reprennent leur ronde en poussant des gémissements terribles. A minuit les tombes se referment sur les fantômes et tout rentre dans le silence.
(Conté en février 188 1, par M. Aukray, du Bosqtul [Somme]).
Il arriva qu'un jour le bon Dieu voulut éprouver les habitants du village d'André. Accompagné 4e saint Pierre, le portier du paradis, il se présent! à toutes les portes pour demander l'hospitalité. Saint Pierre et le bon Dieu étaient fort mal vêtus et ressemblaient plutôt à des mendiants qu'à des gens bien placés là-haut. Les paysans, voyant ces deux misérables personnages, leur fermaient durement la porte au nez, leur disant qu'ils ne se souciaient pas de gagner de la vermine en logeant* fût-ce même dans la grange, deux pauvres tels que ceux-là. Partout rebutés, le Père éternel et son compagnon arrivèrent à la dernière maison du village, celle d'André justement. Il était déjà fort tard.
Saint Pierre frappa à la porte :
— « Pan ! pan !
— Qui est là à cette heure? demanda André.
— Deux pauvres mendiants qui demandent l'hospitalité pour cette nuit.
— Entrez alors, mes amis, et soyez les bienvenus dans ma modeste maison. »
Et André ouvrit la porte et fit entrer les deux voyageurs, à qui il ne demanda pas même leur nom ni le lieu d'où ils venaient.
Comme la nuit était assez fraîche, André alla chercher une bonne brassée de bois, la jeta dans le foyer et l'alluma pour réchauffer ses hôtes. Puis il leur prépara un bon souper et leur dit : — « Allons, mes amis, retournez-vous et mettez-vous à table. J'ai bien peu de chose à vous offrir, mais je donne de bon cœur ce que j'ai. Mangez sans cérémonie et faites comme chez vous.
— Merci bien, lui dit le bon Dieu. Mais comment se fait-il que tu sois si charitable pour de pauvres mendiants tels que nous?
— C'est parce que vous êtes malheureux, et puis le proverbe ne dit-il pas : Qui donne aux pauvres prête au bon Dieu? »
Le souper fut très gai et, à la fin du repas, les haillons des voyageurs disparurent tout à coup et le bon Dieu apparut, ainsi que saint Pierre, dans toute sa gloire aux yeux étonnés du paysan, qui s'était jeté aux genoux de ses hôtes.
— « Tu as été charitable, André; nous t'en récompenserons. Voici une fève, prends-là et plante-là dans le coin de ta cheminée ; elle pourra te servir plus tard. Les autres habitants de ce village seront punis comme ils le méritent. Pour toi, sois heureux. Adieu ! »
Et le Seigneur donna une petite fève à André, puis il disparut aussitôt avec son compagnon.
Le lendemain même tous les habitants du village moururent et André, seul épargné, planta sa fève dans un coin de la cheminée.
Au bout de deux jours la tige de la fève sortit de terre; le lendemain elle s'élevait jusqu'à la planche à suie; le surlendemain elle atteignait le faite de la maison, et les jours suivants elle monta, monta si haut, si haut, que le sommet se perdait dans les nuages. Et toujours elle s'élevait davantage.
Un an se passa ainsi. D'autres habitants remplacèrent les anciens et André resta aussi charitable que par le passé. Mais un jour André se querella avec l'un de ses voisins; de la dispute on en vint aux coups et bientôt le voisin recevait un coup de poing qui le tua. Personne n'assistait à cette lutte; on crut que l'homme s'était tué en tombant d'une échelle et André ne fut pas inquiété par la justice.
Mais le soir même saint Pierre descendit le long de la tige de fève jusque dans la maison d'André.
— « Voici ce que le bon Dieu m'envoie te
dire, lui dit saint Pierre : Tu as tué ton voisin ; tu n'entreras jamais dans le paradis, en punition de ton crime. Ainsi donc il te serait inutile d'essayer de grimper le long de la tige de fève : tu te verrais fermer au nez la porte du paradis. »
Saint Pierre laissa là le pauvre André et, de feuille en feuille, de fleur en fleur et de gousse en gousse, il remonta au ciel.
— « Mais bah! se dit André après le départ du saint; le portier du paradis reçoit tant de monde, que, dans six mois, il ne se souviendra plus de ma figure et que je pourrai entrer sans qu'il songe à me fermer la porte au nez. Attendons quelque temps. »
Et le paysan attendit. Au bout de six mois André mit ordre à ses petites affaires, distribua ses biens aux pauvres du village, dit adieu à ses amis, les prévint qu'il partait pour un long voyage et puis, de feuille en feuille, de fleur en fleur et de gousse en gousse, il grimpa le long de la tige de fève. Il arriva d'abord au-dessus de la maison, ensuite au delà des nuages et enfin, après huit jours de montée, il parvint dans un beau pays où s'élevait un château immense, construit tout en marbre blanc.
— a C'est sans doute le paradis, se dit le paysan, et, se cachant la tète le plus possible sous son bonnet, il alla frapper à la porte.
— Pan, pan!
— Qui est li? cria saint Pierre.
— Moi.
— Qui, toi?
— André.
— André!... Inconnu... »
Et il entrebâilla la porte pour examiner le nouvel arrivant. Il paraît que le portier du paradis a une excellente mémoire, car il reconnut immédiatement le pauvre homme, qui tenait tant à passer pour un étranger.
— « Ah! c'est toi, André?... Bien fâché, mon ami; mais la consigne c'est la consigne. On n'entre pas ici.
— Je vous en prie, grand saint Pierre, laissezmoi entrer au paradis !
— On n'entre pas.
— Au moins prévenez le bon Dieu qu'André demande à entrer.
— Ce n'est pas la peine... Enfin, comme tu m'as fort bien traité autrefois sur la terre, le jour où l'on ne voulut nous recevoir nulle part, je
veux bien aller chercher le bon Dieu. Tu t'expliqueras avec lui. »
Et saint Pierre alla dire au bon Dieu qu'André s'obstinait à vouloir entrer.
— « André?... Inconnu...
— Mais non ; c'est ce paysan qui nous donna à souper ce fameux soir où je pensai mourir de faim à...
— Ah oui! je me rappelle. Allons voir cet homme. »
Et le Seigneur accompagna le saint à la porte du paradis. Pendant ce temps André, profitant d'un léger entrebâillement de la porte, avait jeté son chapeau dans la grande salle.
— - « C'est inutile, André, de vouloir entrer ici; tu as commis un grand crime et je me vois forcé de t'exclure.
— Mais, mon Dieu, vous savez bien que je me suis repenti !
— C'est vrai ; mais tu ne t'es pas confessé. Va donc en enfer.
— Puisqu'il en est ainsi, soit... Mais, je vous prie, laissez-moi ramasser mon chapeau, qu'un coup de vent a emporté dans le paradis. »
Le bon Dieu et saint Pierre laissèrent passer
André, qui n'eut rien de plus pressé que de s'asseoir sur son chapeau et de rester coi. Et comme le bon Dieu s'étonnait :
— « Quand on est dans le paradis, on ne peut en sortir; c'est vous-même qui l'avez dit. Je reste donc. Du reste, je tiens si peu de place ! »
Le bon Dieu partit d'un grand éclat de rire ; saint Pierre se crut tenu d'en faire autant et André resta dans le paradis.
(Conté le 21 février 188 1, par M. E. Guyot, de Famechon [Somme]).
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