LE LOUP ÉCHAUDÉ ET LE BUCHERON
in soir d'hiver, une bonne femme, nommée Catherine, était occupée à préparer, avec son mari, bûcheron dans le bois voisin, la soupe à l'oseille dont ils allaient faire leur
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sourer. Le bûcheron mettait le bois dans le fbver, sourHait. attisait e: aussi eour^iandait sa femme tout en jetant de temps en temps un regard de convoitise sur la grande marmite dans laquelle Catherine faisait la soupe à l'oseille. Le bois ne voulait pas brûler, comme le disait le paysan; bientôt la chambre fut pleine de fumée et il fut nécessaire d'ouvrir la porte pour s'en débarrasser. Un gros loup, qui rôdait, cherchant son dans les environs, voyant la porte ouverte et tant la bonne odeur de soupe à l'oseille, entra doucement dans la maison et alla s'installer, sur le train de derrière, dans le coin de cheminée resté libre.
Le paysan, tout occupé de gourmander sa femme et de faire bouillir la marmitte, ne s'aperçut pas au premier abord de l'arrivée de l'intrus auquel il tournait le dos. Quant à Catherine, elle ne l'avait pas vu davantage : toute son attention était en ce moment portée sur sa soupe à l'oseille, qu'elle avait toutes les peines du monde à touiller assez vite pour l'empêcher de se brûler.
Le loup, toujours assis sur son train de derrière, les pattes de devant immobiles et bien droites, la tête allongée pour respirer le succulent
parfum de la soupe à l'oseille, surveillait attentivement la marmite bouillante.
— « Est-elle cuite, enfin, ta soupe à l'oseille?
— A peu près ; mais je ne sais si elle est assez salée.
— Attends, je vais te le dire, » répondit le paysan, tout enchanté de goûter à l'avance de la bonne soupe que sa femme venait de faire.
Et il plongea sa cueiller dans la soupe bouillante ; il l'enfonça trop et se brûla le doigt.
— « Aïe ! s'écria-t-il en lâchant la cuiller et en retirant son doigt brûlé.
— Houm ! fit le loup en allongeant le museau pour saisir le doigt du bûcheron.
— Ha ! ya ! ya ! » cria la femme en apercevant le loup.
U y eut un moment de silence.
— « Que faire? pensait Catherine.
— Que faire? se disait le bûcheron.
— Que mangerai-je? La femme, l'homme ou la bonne soupe à l'oseille? » se disait, tout perplexe, maître loup.
Les trois personnages étaient tout aussi embarrassés les uns que les autres ; maître loup surtout était là comme une âme en peine, regardant tour
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à tour le paysan, Catherine et la soupe sans pouvoir se décider pour l'un ou pour l'autre.
Tout à coup le bûcheron eut une idée lumineuse.
— « Catherine, s'écria-t-il, jette-lui une bonne cuillerée de soupe à la tête ! »
Catherine, sans se le faire dire deux fois, obéit à son mari ; seulement elle n'emplit pas complètement sa cuiller, par crainte de perdre trop de la bonne soupe à l'oseille ; mais ce qu'elle jeta était suffisant, et le loup, tout aveuglé par la soupe bouillante, s'enfuit dans le bois sans demander son reste, laissant Catherine et son mari fort heureux d'en sortir à si bon compte.
Un an après environ, le bûcheron abattait un arbre dans la forêt quand il vit venir à lui un vieux loup, suivi d'une quinzaine d'autres pour le moins. Le chef de la bande avait la tête dépourvue de poils.
— « Pour le coup, se dit le paysan, je suis perdu 1 Ma peau ne vaut pas une épingle de bois ! Voilà le vieux loup que ma femme a si bien échaudé l'an dernier à pareille époque. Je puis faire mon tneâ culpd et songer à ne plus revoir ma femme Catherine. Je vais néanmoins essayer
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de grimper au haut de cet arbre; si j'y puis arriver, je pourrai me croire en sûreté et attendre le matin. »
Et le paysan saisit une branche, puis une seconde et une troisième, et puis une autre, s'aida des pieds, des jambes, monta, monta jusqu'au sommet de l'arbre.
Pendant ce temps, les loups étaient arrivés au pied de l'arbre et s'étaient mis à hurler à qui mieux mieux en voyant leur proie leur échapper.
Ils prirent le parti de se coucher au pied de l'arbre et d'attendre. Une heure se passa, puis deux, puis trois, quatre et cinq, et les loups étaient toujours là au pied de l'arbre, et le bûcheron était toujours installé à la cime, quelque peu ennuyé de la position incommode dans laquelle il se trouvait, mais ne s'en inquiétant pas trop pour le moment.
A la fin, n'y tenant plus, le vieux loup, chef de la bande, leva doucement sa tête pelée, fit un signe de patte, imité par tous ses compagnons, et se mit à aboyer, à hurler sur tous les tons pendant un quart d'heure. C'était un discours à la manière des loups.
A la grande terreur de l'homme, le vieux loup
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s'approcha de l'arbre, se leva sur les pattes de derrière, s'appuya de celles de devant contre le tronc de l'arbre, fit un signe de la queue et un gros loup des plus forts de la bande sauta sur ses épaules, puis un troisième, un quatrième... Enfin tous y passèrent, et le dernier, d'épaule en épaule» se trouva presque à hauteur du bûcheron.
Cette fois, celui-ci jugea sa position tout à fait critique; mais, se rappelant la soupe à l'oseille et le tour joué l'année d'avant au vieux loup, il s'écria du plus fort qu'il put :
— « Catherine, jette-lui donc à la tête une bonne cuillerée de soupe à l'oseille! »
Le vieux loup, épouvanté, s'enfuit précipitamment, laissant tomber ses camarades, qui, tout terrifiés, s'échappèrent de tous les côtés, les jambes moulues ou les côtes brisées.
Le bûcheron put rentrer sauf à la maison.
(Conté en mars 1881, par M. Êtnilien Guilbert, de Vitermont [Somme]).
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