LES TROIS HOMMES A LA BARBE ROUSSE
|L y a longtemps, bien longtemps, vivait un pauvre paysan qui n'avait pour toute richesse que ses bras, un vieux baudet rétif qu'il avait surnommé Pâti (celui qui souffre), une
mauvaise chaumière toute délabrée et ses trois fils. L'aîné était un grand gars de vingt-deux ans ; il se nommait Jean ; le deuxième, un peu moins âgé, s'appelait Antoine ; enfin, le cadet, à peine âgé de seize ans, se nommait Pierrot, à ce qu'il me souvient... un bien laid nom, il faut le dire. Ces trois enfants aidaient leur père à labourer, à semer, à biner, à récolter, et ils vivaient en bonne intelligence. Comme un beau jour ils étaient tous trois à travailler dans les champs, ils virent passer une vieille femme qui leur dit :
— « Hé, les amis ! Pourquoi n'allez-vous pas au loin chercher fortune, au lieu de rester ici à travailler comme des bœufs et à mourir presque de faim ? Croyez-moi, mes amis, allez-vous-en. Prenez chacun votre bissac et marchez toujours droit vers le soleil levant. Avant trois mois, je vous garantis que vous arriverez dans le royaume desGobelins.
— Tout ceci, c'est bon, la mère ; mais que ferons-nous là-bas, dans le royaume des Gobelins ?
— Ce que vous y ferez ? Mais vous y épouserez de jolies femmes, les filles du roi des Gobelins, et vous serez riches, tellement riches que vous ne pourrez plus compter vos trésors. »
— « Nos pauvres enfants ! » disait-elle en pleurant. « S'ils étaient ici, ils se régaleraient bien à manger cette bonne soupe. »
—- « Oh oui ! Nos pauvres enfants. Et cette pauvre Courtillon-Courtillette , Suivon-Suivette qui les a accompagnés ! Nous avons eu une bien mauvaise idée de les aller perdre dans la forêt. Sans doute les loups les auront mangés ! »
Et le paysan pleurait aussi.
— « Pan, pan ! Maman, papa ! Nous voici revenus du bois. Nous avons bien faim. »
C'étaient les petits garçons, la petite fille et Courtillon-Courtillette qui rentraient à la maison.
Vous jugez de la joie de Pierre et de Catherine.
Malheureusement l'argent ne dura pas longtemps. L'hiver continua plus terrible encore et Pierre se résolut à perdre à nouveau ses enfants. Mais la bonne chienne entendit encore le complot et prévint ses petits amis.
Quand le lendemain arriva, le bûcheron, sa femme, les enfants ef la chienne repartirent ramasser le bois mort.
L'aîné des petits garçons laissait tomber de temps en temps un peu de fromage blanc, la seule chose qu'il eût trouvée à la maison. Le soir venu,
l'homme et la femme avaient disparu et les enfants dormirent à la belle étoile gardés par Courtillon- Courtillette.
La pluie était tombée toute la nuit et le lendemain Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette- ne put retrouver le chemin de la hutte, l'eau ayant lavé le fromage blanc répandu la veille.
— « Qu'allons-nous faire ? Qu'allons-nous devenir? » disaient les pauvres petits en pleurant.
— « Cherchons à sortir de la forêt, » dit la chienne.
Les enfants essayèrent. A tout instant, ils se croyaient à la lisière du bois, et ils ne faisaient que s'enfoncer davantage. Le soir arriva et l'on était perdu comme le matin.
— « Nous ne pouvons rester tout le temps dans la forêt, » dit la chienne. « Jean, monte donc sur ce grand sapin, le plus haut qu'il te sera possible, et vois s'il n'y a pas de lumière dans les en» virons. »
Jean grimpa et ne vit rien.
— « A ton tour, Pierrot! » dit Courtillon- Courtillette.
Et Jeannot ne vit rien non plus.
— « Allons, à toi, Marie 1 »
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— « >»7>u* somme» trois petits fr^ams perdus dan* U f>>rèt et nous venons vous demander rhosphaltté pour la nuit,
— Vou* ne savez donc pas que c est ici le Château -d a-Diable et qu'il dévore les voyageurs qu'il trouve ici la nuit ?
— Que nous importe 1 Nous avons froid et faim!
— Alors entrez. »
La vieille femme ne voulait pas rentrer la chienne, mais la petite Marie la supplia tant qu'elle finit par accorder.
Les enfants mangèrent avec beaucoup de plaisir de l'excellent repas que leur servit le. femme du Diable, puis ils allèrent se coucher dans un lit que leur indiqua la vieille, après s'être mis au cou un collier de paille qu'on leur avait donné pour cela. Courtillon-Courtillette, Suivon-Suivette se cacha sous le lit.
Dans la même chambre étaient couchées les trois filles du Diable qui portaient au cou de beaux colliers d'or.
Le Diable ne tarda pas à rentrer.
— « Je sens ici la viande fraîche, » dit-il à sa femme.
— « Mais non, c'est la chatte qui a fait ses petits,
— Tu me trompes. Je sens la viande de chrétiens. »
Et il se mit à chercher par toute la maison. Il trouva les petits qui firent semblant de dormir.
— « C'est bon I C'est bpn ! Je vais chauffer mon four et je les ferai rôtir cette nuit. J'aurai un excellent déjeuner pour demain. »
26o LITTÉRATURE ORALE
La vieille alla se coucher et le Diable alluma son four.
CourtiUon-Courtillette n'avait pas perdu de temps. Elle avait dit aux enfants d'enlever leurs colliers de paille, de les placer au cou des filles du Diable et de les remplacer par ceux de ces derniers. Ce qui fut fait.
Le Diable, son four chauffé à point, revint à la chambre des enfants et alla à leur lit. Il prit la petite Marie par le cou et fut tout étonné de sentir un collier d'or.
— « Décidément, je suis fou 1 » grommela-t-il. « Pallais faire cuire mes filles. Je me suis trompé de lit. »
Et il alla à celui de ses filles. Il toucha les colliers de paille, prit ses enfants sous son aisselle et les emporta pour les faire rôtir.
— a Mais nous sommes tes petites filles ! » disaient celles-ci en pleurant.
— « Taisez-vous donc ! Taisez-vous donc ! Voulez-vous me faire prendre des vessies pour des lanternes? »
Et il les mit au four, pub il alla se coucher. Courtillon l'entendant ronfler fit lever les enfants et leur dit de prendre dans le château ce
qu'ils trouveraient de plus précieux. Les enfants ne se rirent pas prier.
— « Maintenant, attention. Je vais m'allonger et vous allez tous trois monter sur mon dos.
Faites en sorte de ne pas vous laisser choir. Nous ne serons pas longtemps à quitter le château de ce mauvais Diable. »
La petite fille monta la première, puis les deux garçons, et Courtilîbn-Courtillette s'élança par une fenêtre ouverte et prit sa course à travers champs.
Ils étaient partis depuis longtemps et le matin était venu.
Le Diable, à son réveil, avait été pour embrasser ses filles et s'était aperçu de son malheur.
Il jura comme un Templier et se promit de se venger des deux garçons et de la petite fille. Il sella une truie rapide comme le vent et se mit à la recherche des enfants. H ne tarda pas à les apercevoir dans le lointain.
— « Cette fois, je les tiens ! Ils vont me le payer ! » hurla le Diable.
Mais Courtillon-Courtillette , Suivon-Suivette avait vu le Diable en se retournant. Sans perdre un instant, elle dit :
— « Que ces enfants soient changés en la-
conta aux juges tout ce qu'il savait des trois frères. Puis il désigna les trois Hommes à la Barbe rousse comme les auteurs de l'assassinat commis sur la personne du cavalier. *
Les géants se trouvaient encore là. Le peuple ae rua sur eux. Ils ne purent s'enfuir, car ils avaient négligé d'amener leurs chevaux rapides. Us forent pris et pendus à la potence dressée pour Jean, Antoine et Pierrot. Ces derniers reprirent le crn*nîw dn pays natal et revinrent heureux rapporter leur argent à leur père. Auparavant ils avaient r e tr o u vé la parole en buvant d'une certaine liqueur donnée par l'herboriste, celui-là même qui avait dévoilé le crime des Hommes à la Barbe rousse.
Et puis... C'est tout !... Le coq chanta : il était jour.
(Omii en juillet 187$, par M. Alfred Hmiomry, tl'Acheux [Sommes- Ci. un conte populaire de la Haute-Bretagne, intitulé : Ces* nous autres, Messieurs, publié par M. Paul Sébillot dans le tome I" de cette collection, p. 110 et suiv.; un conte gallot du même, n° xxxiv des Contes populaires de la Hauie-Bretapie ; un conte picard que j'ai publié dans la Remania, t. VIII, p. 2)2, intitulé : Les Six Compagnons; un conte de J. Thnriault, en patois créole, intitulé : Les Habitants du Grve-Morm y cité par M. Sébillot; un conte publié dans le Magasin pittoresque; un conte des Lectures des Familles par Charton, p. 322, etc., etc.