LES LUTINS ET LES DEUX BOSSUS
eux bossus travaillaient comme valets d< ferme chez un cultivateur des environ!
d'Acheux. L'un d'eux fut un jour charge par son maître d'aller à Albert porter une asses forte somme d'argent au propriétaire de la ferme qui demeurait dans cette petite ville. Nom bossu plaça l'argent dans un sac et partit poui Albert, où il ne tarda pas à arriver. On le retins à souper et, comme les bossus ont été fort gaiî de tout temps, on le pria de chanter quelques chansons en buvant une tasse de « flippe (i). x
(1) Flippe, boisson faite de cidre, d'eau-de-vie et de suen que l'on a fait chauffer.
Le bossu ne se fit pas prier et se mit à chanter. Les tasses de « flippe » se succédèrent et les chansons aussi, et ce ne fut que vers minuit que le joyeux bossu songea à se retirer pour regagner la ferme. L'heure était bien tardive et le petit homme n'était pas bien hardi ; il prit cependant son courage à deux mains et dit adieu à ses nouveaux amis.
Tant qu'il fut dans les rues d'Albert, tout alla fort bien ; mais une fois dans la campagne la peur lui vint. Qu'avait-il à craindre, au fait? Il faisait un clair de lune splendide, on n'entendait aucun bruit et les voleurs avaient certainement affaire avec d'autres personnes qu'un pauvre petit bossu sans le sou, retournant au logis. Le bossu se disait tout cela et cependant il n'en était pas plus rassuré.
Pour se donner un peu de courage, le petit bossu entonna d'une voix peu assurée la complainte de Geneviève de Brapant. Sa peur se dissipa complètement. Attribuant ce résultat à sa chanson, le petit homme la termina et, arrivé au dernier couplet, il commença Maîbrough de sa voix la plus forte. Puis ce fut le tour de Damon et Henriette, du Juif errant, du Roi Dagdbert et de
Saint-Eloi, enfin de tout ce qu'il connaissait de chansons et de complaintes. Il put ainsi arriver à l'entrée du bois de Mailly, dans lequel il s'engagea résolument en chantant à tue tête :
Tout le long du bois J'embrassai Nanette, Tout le long du bois JTembrassai trois fois!
Tout à coup il lui sembla entendre de petits appels dans les buissons bordant la route; il se retourna et vit sortir du taillis une multitude de petits êtres tous plus jolis les uns que les autres et vêtus de charmants petits habits qui leur allaient à ravir.
— « Tiens 1 qu'est-ce donc que cela? se dit-il; que me veulent ces tout petits hommes? Ce sont des lutins, des goblins, sans doute. Si j'en juge par leur mine, ils ne doivent pas être bien méchants; ils sont trop gentils pour me vouloir aucun mal. Continuons notre chemin et reprenons notre chanson ; je veux montrer aux goblins qu'un bossu peut être aussi courageux que le premier venu. »
Et, les deux mains dans les poches de son pan-
talon, le petit bossu continua sa route en reprenant son refrain :
Tout le long du bois, J'embrassai Nanette; Tout le long du bois, J^ejnbrassai trois fois !
Plusieurs centaines de lutins étaient sortis des buissons et s'étaient mis à suivre le petit bossu dont le chant paraissait les émerveiller.
On arriva ainsi hors du bois de Mailly . Le bossu regarda en arrière et vit les goblins le suivant toujours, mais paraissant se concerter pour quelque chose. L'homme écouta attentivement et voici ce qu'il entendit :
— « Oui, on pourrait le lui demander.
— Oui, oui. Qu'on le lui demande 1 N'est-ce pas votre avis à tous ?
— Si, si. Mais voudrait-il ? Il chante fort bien et il n'a pas l'air de craindre nos tours de la nuit, c'est certain. Mais danser quelques rondes avec nous et dire notre chanson, ce n'est pas la même chose. S'il allait retrancher un de ces maudits jours de la semaine pour se donner le plaisir de se moquer de nous 1 Ce serait terrible : mille ans, mille longues
années à passer encore ici!... Qu'importe! Proposons-lui de danser avec nous, si vous le voulezbien, mes amis.
— Cest cela! c'est cela! répétèrent les goblins. »
Le bossu vit bien de quoi il s'agissait, mais il ne comprit rien à ces « maudits jours de la semaine » et à ces « mille ans » dont le lutin avait parlé dans son discours à ses amis.
Un beau petit goblin vêtu d'une veste et d'un pantalon de velours violet, et coiffé d'un chapeau à longues plumes de paon, s'approcha du bossu, le salua profondément — ce qui charma le chanteur au plus haut degré — et il lui dit :
— « Mon ami, comme nous passions tout à l'heure, errant de ci de là par le bois de Mailly, à la recherche de quelque aventure, nous avons entendu tes belles chansons qui nous ont tellement ravis que nous t'avons suivi pour t'écouter.Tu nous parais un fort gai compagnon et mes amis seraient, comme moi, fort enchantés, si tu consentais à finir la nuit dans notre société. Ici près est une grande prairie, l'herbe y est bien verte et toute tapissée de fleurs ; la lune est dans son plein ; nous danserons quelques heures avec toi. Tu n'auras pas à
regretter de nous avoir rencontrés, je te l'assure. Es-tu des nôtres, ami ?
— Parbleu I répondit le petit bossu. Comment ne serais-je pas des vôtres ? Vous ne me connaissez pas encore, sinon vous sauriez que partout où Ton chante et où l'on danse, vous pouvez être assurés de trouver Maître Thomas le Bossu, autrement dit, votre serviteur. »
Et Thomas le Bossu accompagna ce dernier mot de sa plus belle révérence.
Pendant toute cette conversation, les lutins s'étaient approchés du bossu jusqu'à l'entourer. Thomas n'était qu'un tout petit bossu, mais il vit avec une évidente satisfaction que le plus grand des goblins lui arrivait à peine au-dessus des genoux.
A peine il eut donné son consentement à la proposition que le chef des lutins venait de lui faire d'une façon si aimable, que Thomas se vit prendre les mains par des deux petits êtres, et entraîner vers la prairie voisine.
Le chef se plaça au milieu du pré sur un trône de circonstance fait d'une borne abandonnée, et des musiciens se mirent aux quatre coins du champ après s'être fait des « pipettes » de quelques brins d'herbe.
Le chef donna le signal de la ronde et la danse commença.
Jamais le petit bossu ne s'était senti le pied si léger que cette nuit ; il faisait des pas de tonte sorte et des sauts qui émerveillaient ses compagnons.
Les petits yeux des lutins brillaient de plaisir > on voyait qu'ils ne s'étaient jamais vus à pareille fête. On dansa ainsi assez longtemps. A la fin, le roi des goblins fit un signe et la ronde cessa d'un seul coup. Le chef se leva de son trône -et vint inviter le petit bossu à déjeuner avec ses sujets et avec lui-même sur le tapis que leur offrait la prairie. Moitié pour ne pas désobliger les goblins et moitié pour assister au repas de ces êtres bizarres, Thomas accepta l'offre du chef. En un instant, des mets de toute sorte, venus on ne sait d'où, couvrirent l'herbe humide du pré ; les vins les plus exquis et le cidre le plus délicieux remplirent des verres taillés dans le diamant le plus pur, et les lutins se mirent à cette table improvisée en se rapprochant le plus qu'ils pouvaient du bossu pour ne pas perdre une seule de ses paroles.
Mais là encore l'admiration des goblins pour Thomas le Bossu redoubla quand ils le virent man-
ger l'un après l'autre, et sans se presser, une cinquantaine de plats différents qu'il arrosait de toutes les bouteilles qui se trouvaient à sa portée, et qu'il bavait à même le goulot, ayant trouvé que les verres des lutins étaient d'une capacité dérisoire pour un être humain. Le bruit de cette merveille arriva de proche en proche jusqu'aux rangs les plus éloignés des lutins ; ceux-ci, poussés par la curiosité, laissèrent là leur repas pour aller voir manger le petit Bossu.
Lorsque Thomas eut achevé son repas, l'envie de danser le reprit ; il se releva et s'adressant aux lutins :
— « Eh bien! leur dit-il, ne dansons-nous plus ? On m'a dit que bien souvent il vous arrivait d'accompagner vos rondes de chansons. Pourquoi ne le ferions-nous pas maintenant, mes amis ?
— Il a raison, Thomas ; il a raison. Chantons et dansons !
— Chantons et dansons ! répétèrent à l'envi les petits êtres en quittant leur festin. »
Thomas le Bossu prit la main de deux goblins, et la ronde reprit de plus belle :
Lundi, mardi, Mercredi, jeudi,
Vendredi, samedi, Et c'est fini!
chantaient les petits hommes en dansant et se trémoussant. Thomas écouta fort attentivement et ne tarda pas à retenir et l'air et les paroles de la chanson des lutins. Quand il en fut arrivé à ce point, il la chanta avec ses amis.
— « Mais, diable ! se dit-il tout à coup ; il me semble fort que la semaine des lutins est bien courte. Notre semaine, telle qu'on la compte a Acheux, est bien plus longue. Comptons pour voir : lundi, un ; mardi, deux ; mercredi, trois ; jeudi, quatre; vendredi, cinq; samedi, six!... Il leur manque un jour, mais quel est-il? Ce n'est pas lundi, puisqu'ils disent dans leur chanson:
Lundi, mardi, Mercredi, jeudi
— Ce n'est pas mardi, ni mercredi, ni jeudi, ni
vendredi, ni samedi! Ah ! j'y suis enfin : c'est
dimanche. Pour des lutins et des goblins, ils
ne sont pas bien savants! Ce serait pitié si
un dimanche on leur demandait quel jour on se trouve ! Je veux leur apprendre cela , ils le méritent bien. » Et il chanta :
Lundi, mardi, Mercredi, jeudi, Vendredi, samedi, Dimanche, et puis.
C'est bien fini.
Tous les lutins s'étaient arrêtés et battaient joyeusement des mains en poussant de grands cris de joie. Le chef s'approcha de Thomas le Bosssu :
— « En ajoutant le dimanche aux noms des six autres jours de la semaine, lui dit-il, tu nous as délivrés de tous les malheurs et de tous les supplices que nous endurions depuis des milliers d'années, depuis la création des hommes et des lutins. Le Seigneur avait ordonné à l'homme de travailler les six premiers jours de la semaine et de se reposer le septième jour, le dimanche. Pareille recommandation nous fut faite. Tout alla bien pendant quelque temps. Mais un jour que les lutins s'étaient réunis pour une grande chasse, le bon Dieu voulut nous éprouver. Il plaça devant nous un cerf merveilleux qui durant trois jours entiers soutint notre poursuite. Nous ne l'atteignîmes que le dimanche, et sans respect pour la défense que le Seigneur nous avait faite et que nous avions du reste oubliée dans l'ardeur de la
chasse, nous tuâmes la pauvre bête. Pour nous punir de notre désobéissance, nous fûmes chassés du Paradis et condamnés à errer sur terre jusqu'à ce qu'un mortel nous rappelât le nom du jour inobservé autrefois par nous. Bien des fois, les vivants se sont mêlés à nos rondes, mais aucun jusqu'à présent n'avait pu achever notre refrain. Tu viens de le faire et nous t'en remercions. Dès ce moment, on ne nous verra plus errer sur cette terre ; notre course est finie et nous allons bientôt retourner au Paradis. Mais nos autres compagnons dispersés ailleurs ne seront pas si heureux; leur supplice durera longtemps encore !... Mais avant de nous quitter pour toujours, dis-nous ce que tu désires des goblins.
— Ce que je désire?.... Ah! peu de chose pour vous et beaucoup pour moi : débarrassez-moi de cette bosse qui me rend si ridicule, et je serai le plus heureux des hommes. »
Les lutins apportèrent une petite scie et se mirent en devoir d'enlever la bosse de Thomas. Celui-ci ne ressentait aucune souffrance de cette opération qui aurait dû être bien douloureuse.
Bientôt ce fut terminé. Les lutins enlevèrent la bosse et la déposèrent sur le gazon après l'avoir
soigneusement placée dans une grande boîte d'argent. Jugez de la joie qu'éprouvait Thomas à se voir débarrassé de sa bosse.
— « Ce n'est pas tout, lui dit le chef des goblins,' chacun de mes lutins va t'offrir un cadeau ; c'est bien le moins que nous puissions faire pour notre sauveur. »
Et chacun des petits êtres apporta son cadeau à Thomas ; ce furent de beaux habits tout neufs, de jolis chapeaux à plumes de paon, de petits sacs remplis de pièces d'or et d'argent, et mille autres choses agréables qui comblaient et au delà tous les vœux du petit Bossu de tout à l'heure. Thomas se confondait en remerciements auprès des petits hommes qui, de leur côté, l'assuraient de toute leur reconnaissance.
On dansa une dernière ronde et les goblins quittèrent Thomas pour aller en Paradis.
Thomas tout joyeux reprit son chemin et ne tarda pas à rentrer à la ferme avec les cadeaux des lutins.
L'autre bossu en le voyant ne pouvait en croire ses yeux. Il interrogea Thomas qui lui raconta les événements de la nuit.
— « Oh! c'est si facile, pensa l'autre bossu,
nommé Pierre. Eh bien! je me ferai débarrasser de ma bosse. J'irai ce soir à Albert et moi aussi je reviendrai la nuit. »
Vers le soir, Pierre le Bossu prit un bâton et s'en alla à Albert chez un de ses amis qui le retint assez tard. C'était du reste ce que désirait le paysan. Comme Thomas, il n'était guère rassuré à s'aventurer ainsi seul la nuit par la campagne. A chaque buisson d'épines ou de ronces qui se trouvait sur le talus bordant la route, il croyait trouver embusqué quelque brigand ou quelque voleur qui lui ferait un mauvais parti ; le moindre bruit le faisait frissonner et s'arrêter tout court. U essaya de chanter : sa peur ne fit que s'accroître ; à tout instant, il lui semblait entendre des voix qui, dans k lointain, répondaient à la sienne, des voix de bandits, bien entendu, et ses cheveux se dressaient sur sa tête. Et pourtant il lui fallait chanter s'il voulait attirer l'attention des lutins... Pierre le Bossu continua donc à chanter d'une voix peu assurée et en s'interrompant cent fois pour le moins, la chanson la plus gaie qu'il avait pu trouver parmi celles à lui connues, la « Chanson des Hussards » qui se font servir dans une hôtellerie
Deux poulets rôtis, Trois pigeons en graisse,
et ce, sans bourse délier. Quand il eut fini, il la recommença, pour la redire un peu plus tard à nouveau. Il arriva ainsi à la sortie du bois de Mailly sans avoir rencontré âme qui vive.
Mais depuis une heure, et sans qu'il s'en doutât, une troupe de goblins, aussi laids que ceux de la veille étaient beaux, le suivaient en écoutant la « Chanson des Hussards. »
Notre bossu la répétait pour la septième fois au moins ; aussi les petits hommes n'y tenant plus partirent d'un éclat de rire formidable qu'on eût pu entendre à une lieue de là. Pierre le Bossu se retourna tout enrayé, mais voyant que les rieurs étaient des lutins, le courage lui revint et il attendit ces derniers assez bravement. Sans dire une parole, celui qui paraissait être le chef des goblins s'approcha du bossu, le prit par la main et l'entraîna dans la prairie. Puis il s'assit sur la borne : des lutins se placèrent aux quatre coins du champ, commencèrent l'air d'une ronde, et la danse commença. Les petits êtres dansaient à cœur joie, entraînant dans leur course folle le
pauvre bossu qui bientôt se trouva tout essoufflé et déclara qu'il n'en pouvait plus.
— « C'est bien, alors ; nous allons déjeuner ici et nous t'inviterons à prendre part à notre festin, si le cœur t'en dit. » Et le chef des lutins fit servir un repas tel que celui de la veille ; puis on fit le cercle autour de Pierre le Bossu, et chacun fit honneur aux mets aussi abondants que délicieux qui se trouvaient servis sur l'herbe. Malheureusement, le petit bossu avait trop bien soupe à Albert; il ne put se tirer du festin avec honneur et le vin capiteux des goblins ne tarda pas, en lui dérangeant la cervelle, à lui brouiller complètement les idées. Bientôt le roi des lutins se leva :
— « Mon ami, nous avons fort bien dansé tout à l'heure ; il nous faut maintenant faire quelques rondes en nous accompagnant du chant des goblins. Nous comptons sur toi, Pierre le Bossu.
— Comment donc ? Mais, parbleu 1 je suis des vôtres, à la vie à la mort ! Je suis prêt à danser, à chanter, à faire tout ce qu'il vous plaira de me commander. »
Tout heureux du bon vouloir du petit bossu, les goblins se prirent par la main, formèrent un grand cercle et entraînant Pierre avec eux, se
livrèrent à une ronde inconnue des hommes. A chaque tour, les lutins s'arrêtaient et chantaient :
Dimanche, lundi, Mardi, mercredi, Jeudi,, vendredi, Semaine finie.
— « Décidément, se dit le bossu, ces lutins ont une singulière façon de compter les jours de la semaine. Il manque bien des jours à leur calendrier. Mais il me faudrait trouver les jours qu'ils oublient. Cherchons bien. »
Et Pierre chercha ; mais il eut beau se mettre l'esprit à la torture pour trouver les jours manquants, il ne put y parvenir.
— « Peut-être, se dit-il, qu'en chantant avec eux, les autres jours me reviendront à l'esprit. »
Et il se mit à chanter :
Dimanche, lundi, Vendredi, jeudi, Semaine finie. Mardi, jeudi, Dimanche, mercredi.
Troublé par le vin et la danse, il entremêlait
les noms des jours de la semaine dans le plus grand désordre.
Les petits êtres poussèrent des cris de rage et voulurent faire un mauvais parti au pauvre bossu.
Leur chef les contint, fit. cesser la ronde et dit à Pierre le Bossu :
— « Lors de la lutte des bons et des mauvais anges, il arriva que certains lutins ne voulurent prendre parti ni pour les uns ni pour les autres ; et pendant que la guerre était fort ardente dans le ciel, ils continuèrent tranquillement leur genre de vie, courant de tous côtés à la recherche des aventures ou bien chassant les cerfs ou les autres animaux des forêts. Mais quand le démon eut été vaincu par les bons anges, le Seigneur nous condamna à errer sur la terre jusqu'à ce qu'un être humain vînt nous délivrer en terminant notre refrain des jours de la semaine, car nous sommes de ces lutins. Chaque année, à pareil jour, nous épions les voyageurs des environs et nous les invitons à danser et à chanter avec nous. Personne n'a pu encore finir notre refrain, tandis qu'une autre troupe de goblins, nos frères, a été sauvée hier par un petit bossu qui passait sur cette route. Quant à toi, tu as tellement mêlé les jours de la
semaine dans ta chanson, que nous ne pourrons en retrouver la place de raille ans d'ici pour le moins. Tu recevras la juste punition des malheurs que tu nous attires. D'abord nous allons te faire un cadeau qui va bien nous divertir. »
Le chef des lutins fit un signe et deux goblins apportèrent une belle boîte d'argent ciselé qu'ils déposèrent aux pieds du roi.
— « Si c'est ainsi qu'ils pensent me punir, se dit Pierre, les petits hommes se trompent fort; je les remercie beaucoup de m'ofFrir un pareil bijou. »
Mais sa joie fut de courte durée, car le lutin se baissant, ouvrit la boîte et en tira la bosse enlevée à Thomas ! Le pauve bossu voulut s'enfuir, mais deux goblins le saisirent, le lièrent en un tour de main et le couchèrent sur le sol après l'avoir déshabillé. Les petits êtres ne se sentaient plus de joie : ils battaient des mains, sautaient et trépignaient d'aise pendant que leur chef plaçait la bosse de Thomas sur la poitrine de Pierre ; ceci fait, on détacha le pauvre bossu à demi-mort de terreur et de honte. Il est certain qu'auparavant ni après, on ne vit jamais un bossu plus difforme que Pierre à la suite de cette scène.
— « Ce n'est pas tout, l'ami, lui dit le go-
blin, tu vas danser avec nous jusqu'au lever du soleil ; nous voulons qu'on te voie rentrer à la ferme emportant tes deux bosses. Allons, recommençons la ronde ! »
Et deux des lutins les plus agiles saisirent k bossu par la main et l'entraînèrent dans une ronde vertigineuse. Les lutins faisaient cette fois des sauts de soixante pieds, et Pierre, entraîné par ses compagnons, devait répéter ces mêmes prodiges.
Bientôt cette course folle lui devint un supplice intolérable. Il demanda grâce aux goblins : il cria, il pleura, il s'emporta, il implora; mais les petits êtres n'en sautaient que plus fort et plus haut et la danse continuait plus furieuse que jamais.
Ceci dura jusqu'au lever du soleil. Dès que l'astre se montra sur le point de paraître, les lutins s'arrêtèrent, se consultèrent un instant et disparurent en riant et en chantant dans le bois de Mailly.
Le pauvre Pierre était resté étendu sans mouvement sur l'herbe de la prairie.
Ce ne fut que quelques heures après que des paysans à sa recherche le trouvèrent à demi-mort dans la prairie, dont l'herbe était toute foulée par les pas des lutins.
Des soins lui furent prodigués et quelques mois plus tard il put reprendre son travail à la ferme. Inutile de dire que jamais depuis ce temps il ne s'avisa de se promener la nuit sur la route d'Albert pour se mêler aux rondes des goblins. Il en avait assez de ses deux bosses. On ne le connut plus àAcheux et aux environs que sous le nom de « Pierre Dossu-Bossu fi). »
Quant à son compagnon, grâce aux présents des lutins, il vécut fort heureux avec la fille du fermier qui s'était prise à l'aimer quand elle Pavait vu débarrassé de sa bosse.
(Conté en 1878, par M. Alfred Haboury, d'Acheux [Somme]).
A propos de ce conte, cf. Les Fées et Us Deux Bossus , conte picard que j'ai publié dans Mêlusine col. 113 ; les fées enlèvent la bosse du petit garçon qui a bien voulu danser avec elles sans les troubler dans leur chauson ; Les Lutins et le Voisin envieux, dans Taies ojold Japan, by A. B. Mitford (London, 1871), t. i, p. 276 ; dans ce conte, les lutins enlèvent une loupe à nn voyageur qui a dansé la nuit avec eux ; Les Présents du petit Plu pie, n° 182 de la coll. Grimm; Legendary Fictions of the Irish Celts, London, 1866, p. 100 et p. 104; le n° 18 du Rondallayre de Maspons y Labros, 3 e série, 1875 ; YAltnanach provençal de 1869, p. 6x ; The Folk-Lore of Rome, by Miss Burk, London 1874,
(1) Dossu-Bossu, qui a deux bosses, l'une au dos, et l'autre sur la poitrine.
p. 9e : Les deux Frères Bossus ; un conte breton de Lozel, Les deux Bossus (en breton), dans Breurie\ Breiï-Ixel, Morkht, 1869, p. $6-58 ; on autre conte breton de M. Corentin Tranois, dan» la Revue de Bretagne, 1833, t. II, p. 109, Coulommer et de. Guilcband ; un conte recueilli en Sicile par M. Pitre, dans Fiabe t S'oitlle, etc., Païenne, 187; ; et les anal s ses de MM. Ralston. (Fraser's Magasine, avril 1876, p. 432), H. Gaidoz (Mir&tfM*, col. 242) ; Emmanuel Cosquin (Mel. % col. 161 et suiv., 24a),
l'ane lutin
in habitant de Thièvres (Somme), revenait un soir d'été, vers dix heures, de la fète d'un village voisin, Orville, situé à quelques kilomètres de là. La lune était dans son plein* et le paysan chantait à gorge déployée.
A deux kilomètres environ de son village, il fut étonné de voir une grande ombre se détacher à côté de la sienne sur le rideau en talus bordant la route. Cette ombre était celle d'un homme de gigantesque stature, comme il parut au paysan. Peu rassuré, ce dernier se retourna et en un ins-
tant l'homme se trouva changé en âne. Le paysan ne chanta plus.
— « Pour sûr, se dit-il, j'ai affaire à un lutin qui, pour me jouer quelque tour, vient ainsi de se changer en âne. Je donnerais gros pour être â la maison couché dans mon lit, â côté de ma femme, au lieu de me voir à cette heure en la compagnie de ce lutin. »
L'homme pressa le pas et l'âne pressa le pas; L'homme s'arrêta et l'âne s'arrêta. Le paysan reprit sa route en courant et l'âne courut sur ses talons jusqu'à l'entrée du village. Mais là, le lutin disparut. L'homme s'en croyait définitivement débarrassé quand, arrivant à la porte de sa maison, il y retrouva le lutin. L'âne se rua sur lui, le frappa de grands coups de sabots et s'enfuit en poussant des ht! hanî hil hanl à réveiller tout le village. Il était à une demi-lieue de Thièvres qu'on entendait encore le bruit de ses sabots frappant le sol.
(Conté en 1881, par M. A. Bonnel, de Thièvres [Somme]).
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