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L HOMME-POULAIN

quand elle se trouva un jour auprès d*'un château, où des servantes étaient à laver du linge, sur un étang. Elle s'arrêta un instant pour les regarder, et entendit une des lavandières qui disait :

— La voici encore, la chemise ensorcelée ! Elle se présente à toutes les buées, et j'ai beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches de sang qui s'y trouvent ; et demain le seigneur en aura besoin pour aller à l'église, car c'est sa plus belle chemise 1

La jeune femme écoutait de toutes ses oreilles. Elle s'approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :

— Confiez-moi un peu cette chemise, je vous prie; je pense que je réussirai à faire disparaître les taches.

On lui donna la chemise ; elle cracha sur les taches, la trempa dans l'eau, puis la frotta, et les taches disparurent.

— Je vous remercie, lui dit la lavandière ; allez au château, demandez à loger et tantôt, quand j'arriverai, je vous recommanderai à la cuisinière.

Elle se rendit au château, elle mangea à la cuisine avec les domestiques, et on la fit coucher dans un petit cabinet, tout près de la chambre du seigneur. Tous les lits étaient occupés partout. Vers minuit, le seigneur entra dans sa chambre.

504 MYTSE DE PSYCHÉ

Le cœnr de la jeune femme battait si fort, de se trouver si près de soa mari, qu'elle faillit s'évanouir. Une cloison de planches seule les séparait l'un de l'autre. Elle frappa avec son doigt sur la cloison ; son mari répondit de l'autre côté.

Elle se fit connaître, et son mari s'empressa de venir la rejoindre* Jiigez s^ forent heureux de se retrouver, après [ul;Le si longue séparation, et tant de maux souflGerts (

Il était grand temps i Le lendemain devait se célébrer son mariage avec la fille dn maître de ce châteaa. Mais, il fit re m ettre la cérémonie, je ne sais sous quel prétexte, et comme le festin était préparé, et que les invités étaient tous arrivés» on se mit à table. L'étrangère, belle conmie une princesse, quoique peu parée, fut présentée à la société, par la fiancée, comme sa cousine.

Le repas fut fort gai. Vers la fin, le fiancé parla ainsi à son fiitur beau-père (i) :

— Beau-père, je voudrais avoir votre avis siur le cas que void : J'ai un joli coffret, rempli d'objets prédenx, et dont j'avais perdu la clef. J'ai fait faire une nouvelle clef, et je viens maintenant de retrouver la première. A laquelle dds-je donner la préférence ?

(i) Cest ordôuirement Tliérome dn récit qui propose ccRe ëBigmc.

L HOJiME-POULAIN 30$

— Respect est toujours dû à ce qui est ancien, répondit le vieillard ; il faut reprendre votre première clef.

— Eh bien 1 voici ma première femme, que je viens de retrouver, car je suis déjà marié; et comme je l'aime toujours, je pense qu'il me convient de la reprendre, comme vous l'avez dit vous-même.

Grand fut l'étonnement de tout le monde; et au milieu du silence général, il prit sa première femme par la main, et sortit avec elle de la salle du festin.

Us retournèrent dans leur pays et vécurent heureux ensemble, le reste de leurs jours.

Conté par Barbe Tas&el, au bourg de Plonaret. — 1H9,

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Ketneut-vian on d'ann an::;cr Ma ho âevoa àtnnt ar ter.

Tout ceci se passait du temps Où les poules avaient des dents.

^W>^ y avait une fois un vieux paysan, reste i^i^i veuf avec trois filles. Un jour qu'il allait S>?¥4J conduire ses vaches au pâturage, il rencontra un grand loup, gris (de vieillesse sans doute), qui vint tout droit à lui et lui demanda une de ses filles en mariage. Le bonhomme eut peur, et répondit :

— Je le veux bien, pourvu qu'une d'elles consent e à vous épouser.

— Il le faut bien, sinon, préparez-vous :\ niourir.

Il revint à la maison, tout effra3''é, et fit part à

ses filles de la rencontre qu'il avait faite, et leur dit qu'il fallait qu'une d'elles épousât le loup gris, si elles désiraient le voir vivre.

— Épouser un loup! s'écrièrent les deux aînées; fi donc! vous avez sans doute perdu. la tête 1

La plus jeune, qui aimait son père plus que les deux autres, dit alors :

— Eli bien 4 mon père, je l'épouserai, moi !

Le jour du mariage fut fixé, et, à l'heure convenue, le loup se trouva pour conduire sa jeune fiancée à l'église. Elle était belle et rougissante, comme le jour naissant, et tout le monde s'étonnait de la voir marcher à l'église à côté d'un loup.

Le prêtre monta à l'autel et commença la messe ; et, à mesure qu'il avançait, les assistants remarquaient avec étonnement que la peau du loup se fendait sur son dos ; et quand elle fut terminée, à la place du loup, on vit un prince magnifique.

La cérémonie terminée, on retourna à la ferme du vieux paysan, un peu plus gai qu'on n'en était parti, et on célébra les noces par des festins et des jeux de toute sorte.

Les deux soeurs aînées étaient déjà jalouses de leur cadette. Celle-ci vivait enfermée et heureuse avec son époux, et au bout de neuf à dix

mois, elle eut un fils. On chercha parrain et marraine, et on se rendit au bourg, en grande cérémonie, pour baptiser Tenfant. Mais, avant de partir, le père fit ses recommandations à sa femme, qui restait au lit. Il mit sa peau de loup dans un coffret et le ferma avec soin ; puis, il lui en remit la clef en lui défendant de l'ouvrir ou de le laisser ouvrir à personne, avant son retour. Il recommanda encore de veiller à ce qu'il n'arrivât à la peau aucun mal, ni par l'eau, ni par le feu ; car, autrement, elle ne le reverrait plus, avant d'avoir usé trois paires de chaussures d'acier à le chercher I

La jeune mère promit de veiller soigneusement sur le coffret où se trouvait la peau de loup de son mari, et celui-ci partit alors.

Les deux sœurs, cachées dans un cabinet, à côté, avaient tout entendu. Aussitôt que le princeloup fut sorti de la maison, elles entrèrent dans la chambre de l'accouchée, lui enlevèrent la clef de force, ouvrirent le coffret et jetèrent la peau du loup dans le feu. Le prince, au moment d'entrer dans l'église, sentit l'odeur de sa peau qui brûlait. Il poussa un cri, et revint aussitôt à la maison en courant.

— Ah ! malheureuse ! s'écria-t-il, en entrant dans la chambre de sa femme : tu as laissé tes sœurs brûler ma peau de loup ! Je vais partir, à

présent, comme je te l'avais dit, et tu ne me retrouveras pas avant d'avoir usé trois paires de chaussures d'acier à me chercher! Mais, voici trois noix que je te donne et qui pourront t'être utiles, à la condition pourtant de ne les casser que successivement et en cas de grand besoin seulement.

Et il partit aussitôt, malgré les cris et les larmes de sa femme, et sans vouloir même l'embrasser. Elle voulut se lever pour le retenir ; mais, hélas I les forces lui manquèrent.

Quand elle put quitter son lit, elle se fit fabriquer trois paires de chaussures d'acier, et se mit à la recherche de son mari, allant au hasard, à la grâce de Dieu. Elle avait beau marcher, la pauvre femme, et demander partout des nouvelles du prince, personne ne pouvait lui en donner. Elle ne se décourageait pourtant pas pour cela; elle allait toujours, plus loin, plus loin encore, et déjà elle avait presque usé sa deuxième paire de chaussures d'acier, quand elle se trouva un jour au pied d'une montagne si haute, si haute, qu'il lui était impossible de la gravir. Au pied de la montagne, elle vit un étang et trois femmes lavant du linge, au bord de l'eau. Elle s'approcha. Une des laveuses tenait ujie chemise, qui avait trois taches de sang, qu'elle essayait d'effacer, mais inutile-

ment (i). Et elle se disait : — Je ne sais vraiment comment faire pour enlever ces taches ; j^ai beau les frotter avec du savon, les battre avec mon battoir, elles n'en paraissent que plus rouges !

La jeune femme, entendant cela, alla vers la lavandière et lui dit :

— Confiez-moi un instant cette chemise, je vous prie, et j'enlèverai les taches de sang.

On lui donna la chemise; elle cracha sur les trois taches, trempa la chemise dans l'eau, frotta un peu, et aussitôt les taches disparurent complètement.

Elle avait reconnu la chemise de son mari.

Elle interrogea alors les lavandières, et cellesci lui apprirent qu'elles étaient les servantes du château voisin, et que le seigneur devait se- marier, le lendemain même, à une princesse d'une beauté merveilleuse. Comme la nuit approchait, les lavandières, pour reconnaître le service qu'elle leur avait rendu, lui proposèrent de loger au château, — ce qu'elle se garda bien de refuser. Mais, la pauvre femme ne dormit pas de toute la nuit, en songeant que son mari allait se rema-

(i) Il y a évidemment une lacune dans le conte, au sujet de CCS taches de sang, dont on peut voir l'explication dans le conte précédent et dans celui qui sait.

rier. En cherclwnt ce qu'elle devait faire, dans cette occurrence, elle se rappela que, avant de partir, il lui avait donné trois noix, en lui disant d'en casser une, chaque fois qu'elle se trouverait embarrassée ou en grand danger. — Certainement, se disait-elle, je ne saurais être plus embarrassée qu'en ce moment. Et elle cassa une de ses noix. Et aussitôt il en sortit une foule d'objets précieux de toute nature.

Le lendemain matin, elle se leva de bonne heure, sous prétexte de se remettre en route, et elle rangea en ordre tous ses objets précieux sur une petite table, au bord du chemin par où devait passer le cortège, en se rendant à l'église. Il y avait là des coqs qui chantaient, des poules qui gloussaient, des vaches qui beuglaient, des chevaux qui hennissaient, le tout en or ; et puis, des pierres précieuses et des diamants. Le cortège commença à défiler, à dix heures. Les deux fiancés étaient en tête, magnifiquement vêtus. Quand ils vinrent à passer près de l'étalage de la voyageuse, les coqs se mirent à chanter, les poules à glousser, les vaches à beugler et les chevaux à hennir. La princesse, émerveillée, s'arrêta pour les écouter et les admirer. Puis, elle alla seule vers la jeune femme, et lui dit :

— Combien demandez- vous pour toutes ces merveilles?

— Vous n'avez pas assez d'or ni d'argent pour les acheter, princesse, car je ne les donnerai ni pour de l'or ni pour de l'argent.

— Contre quoi les échangerez-vous donc ?

— Contre votre première nuit de noce à passer avec votre mari.

— Osez- vous bien parler ainsi ? Demandez tout ce que vous voudrez, autre que cela, et je vous l'accorderai.

— Je ne les donnerai pour rien autre chose au monde.

~ Eh bien ! portez le tout au château, dans ma chambre, et puis nous verrons après.

La princesse revint vers son fiancé, qui l'attendait, et lé cortège se remit en marche. La cérémonie religieuse terminée, il y eut au château un grand festin, qui dura jusqu'à la nuit. La princesse versa un soporifique dans la coupe de son mari, à son insu, et, en se levant de table, il fut pris d'un tel besoin de dormir, qu'il lui fallut aller se coucher. Les jeux et les danses n'en continuèrent pas moins. A minuit, on introduisit l'étrangère dans sa chambre, et elle se coucha à ses côtés. Mais, hélas ! il dormait d'un sommeil si profond, qu'on l'aurait dit mort, n'était sa respiration. La pauvre femme eut beau l'embrasser, l'appeler par les noms les plus tendres, rien n'y faisait ; il dormait toujours. Elle se mit alors à

pleurer et à exhaler des plaintes touchantes : — Ah I que je suis donc malheureuse I que j'ai souffert de maux et de privations pour toi ! J'ai usé trois paires de chaussures d'acier à te chercher ; et mstintenant que je t'ai retrouvé, tu dors à côté de moi, et tu ne sens pas mes baisers, et tu n'entends pas ma voix ! Ah ! que je suis malheureuse !

Le jour la surprit exhalant ainsi ses plaintes, et on vint la faire se lever, afin de quitter le château au plus vite.

Les festins et les réjouissances continuèrent ce jour-là comme la veille. Après dîner, on alla se promener dans le bois qui entourait le château.

L'étrangère, renvoyée de chez son époux, avait cassé sa seconde noix, et il en était sorti des objets plus précieux et plus merveilleux encore que de la première. Elle les étala aussi sur une petite table, dans la grande avenue du bois, et quand la princesse vint à passer, elle s'arrêta, comme la veille, pour les admirer et désira encore les posséder.

— Que demandez-vous, dit-elle, de tous ces objets?

— Coucher une seconde nuit avec votre mari.

— Demandez-moi autre chose, de J'or et de l'argent, autant qu'il vous plaira.

— Non, je ne les donnerai pour rien autre chose au monde.

— Eh bien ! portez-les dans ma chambre, et puis nous verrons.

Elle continua ensuite sa promenade.

Le soir, à souper, elle versa encore un soporifique dans le verre de sou mari, de sorte qu'en se levant de table, il fut pris d'un sommeil invincible et obligé d'aller se coucher, comme la veille.

A minuit, on introduisit encore l'étrangère dans sa chambre.

— Hélas l il dort encore I s'écria-t-elle. Et elle passa toute la nuit à verser des larmes, à gémir et à se plaindre, comme la nuit précédente, sans pouvoir le réveiller. Au point du jour, il lui fallut encore se lever et sortir du château.

Elle cassa sa troisième noix, ei il en sortit des objets plus précieux que les deux premières fois. — C'est mon dernier espoir ! dit-elle avec tristesse. Et elle alla encore étaler ses objets précieux dans la grande avenue du château. Les gens de la noce y vinrent encore jouer et se promener, et la princesse acheta de nouveau les objets de l'étrangère, pour une troisième nuit à passer avec son mari.

Cependant un valet, qui avait entendu les plaintes de l'étrangère, en passant près de la porte de

a chambre où elle couchait depuis deux nuits avec le seigneur, avertit son maître de ce qui se passait.

— La princesse, lui dit-il, vous verse un soporifique dans votre verre, quand vous êtes à table, et c'est ce qui fait que vous êtes pris d'un sommeil invincible et n'entendez pas les plaintes si touchantes de cette pauvre femme.

— Cela n'arrivera pas, ce soir, répondit-il, car je me tiendrai sur mes gardes et j'y veillerai bien.

Pendant le repas du soir, la princesse versa encore du vin soporifique dans le verre de son mari. Celui-ci ne fit pas semblant de s'en apercevoir ; mais, profitant d'un moment où elle causait avec son voisin de droite, il substitua son verre au sien, de telle sorte que ce fut elle qui but le narcotique et qui dut aller se coucher, en se levant de table.

Le nouveau marié prit part, ce soir-là, aux jeux et aux danses, et il ne se retira dans sa chambre que fort tard, après avoir, toutefois, visité la princesse, qui dormait d'un sommeil de plomb. Il se mit au lit, et attendit avec impatience ; à minuit l'étrangère entra encore dans sa chambre et recommença ses plaintes, car il faisait semblant de dormir.

— Ah ! s'écria- t-il, je ne dors pas, cette fois!

3l6 MYTHE DE PSYCHÉ

Et ils se jetèrent dans les bras Tun de Tautre, en pleurant de joie.

lis passèrent la nuit à se raconter leurs peines et leurs voyages, et à comploter leur fuite de ce châjteau.

Les solennités et les festins des noces duraient toujours, et la nouvelle mariée n*avait pas encore dormi avec son mari.

Le prince fit habiUer sa femme en princesse, la présenta à la société comme une parente à lui, et, à l'heure du repas, il la plaça à sa droite, à table. Au dessert, tout le monde était un peu gai, et Ton riait et Ton plaisantait. Le prince se leva alors et dit :

— Mon beau-père, je veux connaître votre avis sur un cas embarrassant.

— Qu'est-ce que c'est ? Parlez, dit le vieillard.

— J'avais un gentil petit coffret, qui faisait mon bonheur, et qui fermait avec une clef d'or. Un jour, je perdis la clef, et j'en fis faire une nouvelle. Mais, quelque temps après, je retrouvai ma première clef, de sorte que j'en ai deux, à présent, presque aussi gentilles l'une que l'autre. A laquelle des deux dois-je donner la préférence, à l'ancienne ou à la nouvelle ?

— Respectons toujours les anciens et les anciennes choses, répondit le vieillard.

— C'est aussi mon avis, reprit le prince; voici mon ancienne clef, — et il montrait sa première femme, — et voilà la nouvelle, — et il désignait l'autre. Je reprends l'ancienne et vous laisse la nouvelle.

Et aussitôt ils se levèrent de table tous les deux et partirent, au milieu du silence et de l'étonnement général. Ils revinrent à leur ancien château, où ils retrouvèrent leur enfant, et vécurent heureux, je présume, car depuis, je n'ai pas entendu parler d'eux.

Conté par Marguerite Philippe. — Novembre 1869.

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Ktmtnt-ma holl oa d'atiu ainer Ma slaote wmt ho c'hliid ar ter.

Tout ceci se passait du temps Où, sur leur perchoir, pissaient les poules.

jL y avait une fois un roi qui avait trois filles.

Les deux aînées lui plaisaient plus que la cadette, et il leur achetait toutes sortes do beaux vêtements et de parures et ne leur refusait jamais rien. C'était tous les jours pour elles des fêtes, des bals et des parties de plaisir.

Et pendant ce temps-là, leur cadette restait à la maison et n'avait d'autres vêtements que ce dont ne voulaient plus ses sœurs. Elle se tenait toujours à la cuisine, avec les domestiques, et s'assoyait sur un escabeau, au coin du foyer, le soir,

pour écouter leurs chansons et leurs contes. Aussi ses soeurs Tavaient-elles surnommée Lttdiienvic, c'est-à-dire Cendrillon, et ne faisaient aucun cas d'elle.

Le vieux roi aimait beaucoup la chasse. Un jour, il s'égara dans une grande forêt. Il rencontra un vieux château, qu'il ne connaissait pas et frappa à la porte. La porte s'ouvrit et il se trouva en présence d'un énorme loup gris. Il recula d'effroi et voulut fuir. Mais, le loup gris lui dit :

— N'ayez pas peur, sire; entrez dans mon château, pour y passer la nuit; j'ai à vous parler, et demain, on vous remettra sur le bon chemin, pour vous en retourner chez vous, car on ne vous fera pas de mal, ici.

Le roi entra, bien que peu rassuré.

Rien ne manquait, dans ce château. Il soupa avec deux loups, qui s'assirent à table comme des hommes, puis on le conduisit à une belle chambre à coucher, où il y avait un excellent lit de plume.

Le lendemain matin, quand il descendit de sa chambre, les deux loups l'attendaient près d'une table magnifiquement servie. Après qu'ils eurent mangé et bu, un des loups (ils étaient frères) dit au roi :

— Or ça^ roi de France, parlons maintenant d'affaires. Je sais que vous avez trois filles, et il

faut qu'une d'elles consente à m'épouser, ou il n'y a que la mort pour vous; bien plus, mon frère et moi et les nôtres nous mettrons tout votre royaume à feu et à sang. Demandez d'abord ;\ votre fille aînée si elle consent à me prendre pour époux, et venez demain me rapporter sa réponse.

Voilà le roi bien embarrassé et bien inquiet.

— J'en parlerai à ma fille aînée, répondit-il. Les deux loups le remirent alors sur le bon

chemin pour s'en retourner chez lui, et le quittèrent, en lui recommandant bien de ne pas manquer de revenir le lendemain.

— Hélas I se disait-il tout en marchant, jamais ma fille aînée ne voudra prendre un loup pour mari; je suis un homme perdu !...

En arrivant à son palais, il vit d'abord Cendrillon, qui l'attendait, près de la porte, triste et les yeux rouges, d'avoir pleuré, dans la crainte qu'il ne fût arrivé malheur à son père. Dès qu'elle l'aperçut, elle courut à lui pour l'embrasser. Mais, le roi ne fit pas attention à elle et il se hâta de se rendre auprès de %t!^ deux aînées. Celles-ci étaient, comme toujours, occupées à se parer et à se mirer.

— Où donc êtes-vous resté passer la nuit, père? Vous nous avez fait vous attendre, hier soir, et causé de l'inquiétude.

— Hélas I mes pauvres enfants, si vous saviez ce qui m'est arrivé !...

— Qjioi donc ? Dites-nous vite, père.

— Je me suis égaré, dans la forêt, en chassant, et j'ai passé la nuit dans un vieux château, où deux loups m'ont donné l'hospitalité.

— Deux loups, père? Vous plaisantez, sans doute, ou vous avez rêvé cela. Et que vous ontils donc dit, ces loups ?

— Ce qu'ils m'ont dit?... Hélas! rien de bon, mes pauvres enfants.

— Mais encore ? Dites-nous vite, père.

— Un d'eux, mes pauvres enfants, m'a dit qu'il lui faut une de mes trois filles pour femme, ou sinon il n'y a que la mort pour moi, et de plus, ils mettront tout le royaume à feu et à sang. Le voulez-vous prendre pour mari, ma fille aînée ?

— Il faut que vous ayez perdu la tôte, mon père, pour me faire une pareille demande; moi, prendre un loup pour mari, quand il y a tant de beaux princes qui me font la cour!

— Mais, ma fille, s'il me fait mourir, et s'il met tout le royaume à feu et à sang, comme il l'a promis?...

— Et que m'importe, après tout ? Pour moi, je ne serai jamais la femme d'un loup, croyez-le bien.

Et le vieux roi se retira làrdessns, triste et soucieux.

Le lendemain, il retourna au château de la forêt, comme on le lui avait recommandé.

— Eh bien! lui demanda le loup gris, que vous a répondu votre fille aînée ?

— Hélas I elle m'a répondu qu'il faut que j'aie perdu la tète pour lui faire une proposition semblable.

— Ah ! elle vous a répondu cela ? Eh bien ! retournez chez vous, et faites la même demande à votre seconde fille.

Et le roi s'en retourna encore, le cœur plein de tristesse et de douleur et fit la même demande à sa seconde fille.

— Comment, vieil imbédle, lui répondit celleci, pouvez-vous me faire une pareille demande ? Je ne suis pas faite pour être la femme d'un loup, je pense.

Et elle tourna le dos à son père et alla se mirer. Le lendemain, le roi retourna au château de la forêt, la mort dans l'âme.

— Que vous a répondu votre seconde fille ?

lui demanda le loup gris.

— Comme son aînée, répondit le malheureux père.

— Eh bien 1 demandez, à présent, â la cadette si elle consent â me prendre pour mari.

Le roi retourna encore chez lui, accablé de douleur et se croyant perdu.

II fit appeler dans sa chambre Cendrillon, qui, comme d'ordinaire, était à la cuisine, avec les domestiques, et lui dit :

— Je veux vous marier, mon enfant.

— Je suis à vos ordres, mon père, répondit la jeune fille, étonnée.

— Oui, vous marier à un loup.

— A un loup, mon père I... s'écria-t-elle, tout efirayée.

• — Oui, mon enfant chérie, car voici ce qui m'est arrivé : lé jour où je me suis égaré dans la forêt, j'ai passé la nuit dans un vieux château où je n'ai trouvé pour habitants que deux énormes loups, dont l'un, un loup gris, m'a dit qu'il lui faudrait avmr une de mes filles pour femme, sinon il n'y avait que la mort pour moi, et que de plus il mettrait tout mon royaume à feu et à sang. J'en ai déjà parlé à vos deux sœurs aînées, et toutes les deux elles m'ont répondu que, quoi qu'il dût arriver, elles ne consentiraient jamais à prendre un loup pour mari. Je n'ai donc plus d'espoir qu'en vous, ma fille chérie.

— EH bien! mon père, répondit Cendrillon, sans hésiter, dites au loup que je le prendrai pour mari.

Le lendetnain, le xoi retourna, pour la troi-

sième fois, au château de la forêt, et il n'était plus aussi triste, cette fois.

— Eh bien! que vous a répondu votre fille cadette ? lui demanda le loup gris.

— Elle a répondu qu'elle consent à vous épouser.

— C'est bien ; mais, il faut alors faire les noces sans perdre de temps.

Les noces furent célébrées huit jours après, et il y eut beaucoup d'invités et de grands festins, et de belles fêtes. Le nouveau marié et son frère étaient à table en loups, ce qui étonna tout le monde, et les sœurs de Cendrillon riaient et plaisantaient sur une union si étrange.

Q.uand les festins et les fêtes eurent pris fin, le nouveau marié et son frère firent leurs adieux à la société et retournèrent à leur château, au milieu des bois, en emmenant Cendrillon.

Cendrillon était heureuse avec son mari, et tout ce qu'elle désirait, elle l'obtenait de lui. Au bout de deux ou trois mois, le loup gris (car il était toujours loup) lui dit, un jour ;

— La noce de votre sœur aînée a lieu demain.

Vous y irez, et mon frère et moi nous resterons à la maison. Voici un anneau d'or pour mettre à votre doigt, et vous ne verrez pas son pareil à la fête. Qjiand vous sentirez qu'il vous piquera légèrement le doigt, vous reviendrez à la maison

aussitôt, quelle que soit l'heure et quelques efforts que Ton fasse pour vous retenir.

Le lendemain, Cendriilon se rendit donc à la noce de sa sœur, dans un beau carrosse tout doré, et magnifiquement parée. Tout le monde fut ébloui par sa beauté et la richesse et l'édat de ses vêtements et de ses parures.

— Voyez donc la femme du loup ! disaient ses soeurs avec dépit et jalousie, car nulle ne pouvait rivaliser avec elle de beauté ou de toilette. On l'accablait de questions : si son mari se portait bien ; pourquoi il n'était pas venu à la noce; s'il couchait avec elle en loup ; si elle était heureuse avec lui, et autres semblables.

Après le festin, il y eut des danses et des jeux de toute sorte, et Cendriilon y prit aussi part et s'amusa beaucoup. Vers minuit, elle sentit sa bague qui lui piquait légèrement le doigt. Elle dit aussitôt :

— Il faut que je m'en aille immédiatement à la maison, mon mari m'attend.

— Déjà? Restez encore un moment, lui dirent ses sœurs et tous ceux qui l'entouraient et la pressaient de questions. Amusez-vous, pendant que vous y êtes, vous aurez toujours assez de la société de votre loup.

Et elle resta encore un peu. Mais, sa bague la piqua plus fort, et elle se leva brusquement, sortit

de la salle de bal, monu dans son carrosse et partit.

Quand elle arriva au château, elle trouva son mari étendu sur le dos, au milieu de la cour^ et près de mourir.

— O mon mari bien-aimé, que vous est-il donc arrivé ? s*écria-t-elle.

— Hélas 1 lui répondit le loup, vous n'êtes pas revenue à la maison, aussitôt que vous avez senti votre bague vous piquer le doigt, et de là vient tout le mal.

Elle se jeta sur lui et l'embrassa et l'arrosa de ses larmes, et le loup se releva alors, soulagé, et rentra avec elle au château.

Environ deux ou trois mois plus tard, le loup gris dit encore à Cendrillon :

— Votre seconde sœur se marie demain, et vous irez encore à la noce. Mais, prenez bien garde d'y rester trop tard, comme l'autre fois, et de ne pas revenir à la maison, dès que vous sentirez votre bague vous piquer le doigt, autrement vous ne me reverriez plus.

— Oh ! répondit-elle, cette fois je reviendrai, à la première piqûre que je sentirai, soyez -en certain.

Et elle monta dans son beau carrosse doré, plus parée et plus belle encore que la première fois, et partit.

On ne parlait que d'elle et de son mari, à la

cour de son père, pendant les fêtes. Elle était enceinte, et ses sœurs et toutes celles qui la jalousaient lui disaient :

— Dieu I ne craignez-vous pas de donner le jour à un petit loup ?

— Dieu seul le sait, répondait-elle, et il arrivera ce qu'il lui plaira.

Il y eut encore de la musique, des danses et des jeux de toute sorte, et Ton s'amusait beaucoup. Vers minuit, Cendrillon sentit sa bague qui la piquait légèrement. — Oui, pensa-t-elle, il est temps que je m'en aille, car, cette fois, je ne veux pas rentrer trop tard,

Mais, elle était si bien entourée et on lui adressait tant de questions sur son mari, on vantait tant sa beauté et ses diamants et sts parures, qu'elle s'oublia encore, et même plus tard que la première fois.

Qjiand elle rentra, elle trouva encore son loup étendu sur le dos, dans la cour, les yeux fermés, la bouche ouverte et ne donnant plus aucun signe de vie. Elle se jeta sur lui, le pressa contre son cœur, l'arrosa de ses larmes, en s'écriant :

— O mon pauvre mari, je me suis encore oubliée, et je m'en repens vivement 1...

Et elle pleurait à chaudes larmes et le serrait contre son cœur ; mais, hélas I il ne parlait ni ne bougeait; il était froid et roide comme un ca-

davre. Elle le prit dans ses bras, le porta dans la mdson, le déposa sur Ja pierre du foyer et alluma un bon feu dans Tâtre. Puis, elle le frictionna tant et si bien qu'il remua un peu, puis entr'ouvrit les paupières et la regarda avec tendresse. Enfin, il lui parla de la sorte :

— Hélas ! vous n'avez pas encore obéi assez tôt à l'avertissement de votre bague, et vous êtes revenue trop tard à la maison I A présent, il me faut vous quitter, et vous ne me reverrez plus. Je n'avais plus longtemps à rester sous cette forme de loup : dès que vous m'auriez donné un enfant, j'aurais recouvré une forme première, celle d'un beau prince, comnae je l'étais auparavant. Mainnant, je vais habiter sur la montagne de Cristal, par delà la mer Bleue et la mer Rouge, et vous ne me reverrez que lorsque vous aurez usé en me cherchant une paire de chaussures de fer et une paire de chaussures d'acier.

Et il jeta sa peau de loup à terre et partit, sous la forme d'un beau prince.

Son frère le suivit.

La pauvre Cendrillon était désolée et elle pleurait, et s'écriait :

— O restez ! restez, ou emmenez-moi avec vousl...

Mais, voyant qu'il ne l' écoutait pas, elle courut après lui en criant :

— En quelque lieu que vous alliez, je vous suivrai, fût-ce jusqu'au bout du monde î

— Ne me suivez pas ! lui cria-t-il.

Mais, elle ne T écoutait pas, et se mit à courir après lui.

Il lui jeta une boule d'or, pour l'attarder, pendant qu'elle la ramasserait. Cendrillon ramassa la boule d'or, la mit dans sa poche et continua sa poursuite. Son mari laissa tomber une seconde boule d'or, puis une troisième, qu'elle ramassa également, sans cesser de courir. Elle courait mieux que lui, et, la sentant sur ses talons, il se détourna et lui envoya un coup de poing en pleine figure. Le sang coula en abondance, et trois gouttes en jaillirent sur la chemise blanche du prince, qui reprit sa course, de plus belle. Hélas I la pauvre Cendrillon ne pouvait plus le suivre, ce que voyant, elle lui cria :

— Je souhaite que personne ne puisse effacer ces trois gouttes de sang sur votre chemise, jusqu'à ce que j'arrive pour les enlever moimême I

Le prince continua sa course, et Cendrillon, qui s'était assise au bord du chemin, dit, quand son nez eut cessé de saigner :

— Je ne cesserai de marcher, ni de jour ni de nuit, que lorsque je l'aurai retrouvé, dussé-je aller jusqu'au bout du monde !

Alors, die se ût faire une paire de chaussures de fer, et une paire de chaussures d'acier, s'habilla en simple paysanne, prit un bâton à la main et se mit en route.

Elle marcha, marcha, nuit et jour ; elle alla loin, bien loin, plus loin encore... Partout elle demandait des nouvelles de la montagne de Cristal, située par delà la mer Bleue et la mer Rouge, et personne ne pouvait lui en donner.

Voilà sa paire de chaussures de fer usée. Elle met alors ses chaussures d'acier et continue son chemin... Bref, elle marcha tant et tant, allant toujours devant elle, que ses chaussures d'acier étaient aussi presque usées, quand elle arriva au bord de la mer. Elle vit là, à l'angle de deux ro> chers, une hutte de l'apparence la plus misérable. Elle s'en approcha, poussa la porte, et aperçut à l'intérieur une petite femme, vieille comme la terre, et dont les dents étaient longues et aiguës comme celles d'un râteau de fer.

— Bonjour, grand'mère 1 lui dit-elle.

— Bonjour, mon enfant; que cherchez-vous par ici ? répondit la vieille.

— Hélas ! grand'mère, je cherche mon mari, qui m'a quittée et s'est retiré sur la montagne de Cristal, par delà la mer Bleue et la mer Rouge.

— Et vous avez fait beaucoup de chemin et souffert beaucoup pour venir jusqu'ici, mon enfant?

— Oh 1 oui, mon Dieu, beaucoup de chemin et bien du mail... et peut-être en pure perte?... J'ai déjà usé une paire de chaussures de fer, et les chaussures d'ader que j'ai aux pieds sont aussi presque usées... Pouvez-vous me dire, grand'mère, si je suis encore loin de la montagne de Cristal?

— Vous êtes sur la bonne route, mon enfant; mais, il vous faudra encore beaucoup marcher et souffrir, avant d'y arriver.

— Au nom de Dieu, venez-moi en aide, grand'mère.

— Vous m'intéressez, mon enfant, et je veux faire quelque chose pour vous. Je vais appeler mon fils, qui vous fera passer la mer Bleue et la mer Rouge et vous mettra, en peu de temps, au pied de la montagne de Cristal.

Elle poussa un cri perçant, sur le seuil de sa porte, et, un instant après, CendriUon vit venir à elle, à tire-d'ailes, un grand oiseau qui criait : Oak! Oak!... C'était un aigle. Il descendit aux pieds de la vieille et lui demanda :

— Pourquoi m'appelez-vous, mère ?

— Pour faire passer la mer Bleue et la mer Rouge à cette enémt et la déposer au pied de la montagne de Cristal.

— C'est bien, répondit l'aigle; qu'elle monte sur mon dos, et nous allons partir.

Cendrillon s'assit sur le dos de l'aigle et celuici s'éleva avec elle en Pair, bien haut, traversa la mer Bleue et la mer Rouge et déposa son fardeau au pied de la montagne de Cristal ; puis il s'en alla. Mais, la montagne était haute, la pente roide et glissante, et la pauvre Cendrillon ne savait comment s'y prendre pour arriver jusqu'au faite. Elle aperçut un renard qui jouait avec des boules d'or, semblables à celles que lui avait jetées son mari, dans sa fuite précipitée, et qu'elle avait encore dans ses poches. Le renard faisait rouler ses boules d'or du haut de la montagne, puis il venait les reprendre, en bas. Il aperçut Cendrillon, et lui demanda ce qu'elle cherchait par là.

Cendrillon lui conta son histoire.

— Ah 1 oui, répondit-il, vous êtes Cendrillon, sans doute, la fille cadette du roi de France ? Votre mari doit se marier demain avec la fille du maître du beau château qui est sur le haut de la montagne de Cristal.

— Mon Dieu ! que me dites-vous là ? s'écria la pauvre fille. Je voudrais bien lui parler ; mais, comment gravir cette montagne ?

— Prenez-moi la queue avec les deux mains, tenez bien, et je vous ferai monter jusqu'au sommet, répondit le renard.

Cendrillon prit, avec ses deux mains, la queue du renard et put monter ainsi jusqu'au sommet

de la montagne. Le renard lui montra le château où était son mari et retourna ensuite à ses boules d'or.

Comme Cendrillon se dirigeait vers le château, elle aperçut des lavandières qui lavaient du linge sur un étang. Elle s'arrêta un moment à les regarder. Une d'elles tenait une chemise sur laquelle paraissaient trois taches de sang, et elle faisait de vains efforts pour les effacer. Voyant que c'était peine perdue, elle dit à sa voisine :

— Voici une chemise fine qui a trois taches de sang que je ne puis venir à bout d'enlever, et pourtant le seigneur veut la mettre demain, pour aller se marier à l'église, car c'est sa plus belle.

Cendrillon entendit ces paroles, et, s'étant approchée de la lavandière, elle reconnut la chemise de son mari et dit :

— Si vous voulez me confier la chemise, un instant, je crois que je viendrai à bout d'en faire disparaître les taches.

La lavandière lui donna la chemise ; elle cracha sur les trois taches, trempa le linge dans l'eau, frotta, et les taches disparurent.

Pour reconnaître ce service, la lavandière invita Cendrillon à venir avec elle au château, où on lui trouverait de l'occupation, tout le temps que dureraient la noce et les fêtes.

Le lendemain, au moment où le cortège était

en marche pour l'élise, Cendrillon se trouva sur son passage, et près d'elle on, remarquait une belle boule d*or placée sur un linge blanc. La belle fiancée vit la boule d'or, en passant, l'admira et témoigna le désir de la posséder. Elle envoya sa femme de chambre pour la lui acheter.

— Combien voulez-vous me vendre votre bdle boule d'or? demanda-t-elle à Cendrillon.

— Dites à votre maltresse que je ne donnerai ma boule d'or ni pour de l'argent ni pour de l'or.

— Ma maltresse a pourtant bonne envie de l'avoir, reprit la chambrière.

— Eh bien 1 dites-lui que si elle veut me laisser coucher cette nuit avec son fiancé, elle l'aura ; mais pour rien autre chose au monde.

— Jamais elle ne voudra consentir à cela.

— Alors, elle n'aura pas ma boule d'or ; mais, allez lui rapporter ma réponse.

La femme de chambre revint vers sa maîtresse et lui dit :

— Si vous saviez, maîtresse, ce que demande 'cette fille pour sa boule d'or ?...

— ^ Combien en demande-t-elle donc ?

— Combien ?... Oh ! elle ne demande ni de l'argent ni de l'or.

— Quoi donc?

— Il lui faudra, dit-elle, coucher cette nuit

avec votre fiancé, sinon vous n'aurez pas sa boule d'or.

— Coucher avec mon mari, la première nuit de mes noces I... Quelle effrontée !

— Elle est bien décidée à ne pas céder sa boule à moins.

— Il me la fout, pourtant, coûte que coûte. Je ferai boire un narcotique à mon mari, avant de se coucher, de façon à le faire dormir profondément, toute la nuit, et il n'y aura pas de mal. Allez dire à cette fille que faccepte, et apportezmoi la boule.

La femme de chambre retourna vers Cendrîlion et lui dit :

— Donnez-moi votre boule d'or et m'accompagnez au château, ma maîtresse accepte.

Voilà la princesse en possession de la boule d'or et heureuse. Pendant le repas du soir, elle versa du narcotique dans le verre de son mari, sans qu'il s'en aperçût, et tôt après, il fut pris d'un sommeil si irrésistible, qu'il fallut le conduire à son lit, avant que les danses commencèrent.

Un moment après, Cendrillon fiit aussi conduite dans sa chambre.

Elle se jeta sur lui, dans son lit, et l'embrassa, en pleurant de joie et en disant : — Je vous ai donc enfin retrouvé, ô mon époux bien-aimé!

Ah I si vdus saviez au prix de combien de peine et de mal 1

Et elle le pressait contre son cœur et arrosait son visage de ses larmes. Mais lui dormait toujours profondément et rien ne pouvait le réveiller. La pauvre femme passa toute la nuit à pleurer et à se désoler, sans pouvoir arracher ni une parole ni un regard à son mari. Au point du jour, la femme de chambre de la princesse vint lui ouvrir la porte et la £aire sortir secrètement.

Ce jour-là, après dîner, on alla se promener dans le bois qui entourait le château. Cendrillon avait encore étendu un linge blanc sur le gazon et placé dessus une seconde boule d*or, et elle se tenait debout auprès.

La princesse remarqua encore la boule d'or, en passant, et envoya de nouveau sa femme de chambre pour Tacheter.

— Combien votre boule d'or, aujourd'hui?

demanda-t-elle.

— Le même prix que hier, répondit Cendrillon. La femme de chambre rapporta la réponse à

sa maîtresse.

— Eh bien ! dit celle-ci, dites-lui que j'accepte, et qu'elle vous donne sa boule d'or.

Pendant le repas du soir, le prince, à qui l'on avait encore versé du narcotique dans son verre, s'endormit à table et fut porté à son lit, pendant

que Ton dansait et s'amusait dans tout le château, et, comme la veille, la pauvre Cendrillon passa toute la nuit auprès de lui, à pleurer et à gémir, sans pouvoir le réveiller.

Cependant le frère du nouveau marié, qui avait sa chambre à côté, entendit les gémissements de la pauvre femme et ces paroles, qui rétonnèrent beaucoup : « Ah I si tu savais tout le mal que j'ai eu à venir jusqu'ici!... Je t'ai épousé, quand tu étais loup et qu'aucune de mes sœurs ne voulait de toi, et maintenant, tu me reçois de cette façon!... Ah! que je suis malheureuse I... Je viendrai encore passer une nuit auprès de toi, la dernière, et si je te trouve toujours endormi et que je ne puisse t'éveiller, nous ne nous reverrons plus jamais!... »

Et elle pleurait et se désolait, à fendre l'âme.

Le frère du nouveau marié comprit, à ces paroles, ce qui se passait, et le lendemain matin, il dit à son frère :

— Cendrillon est ici ! Voici deux nuits qu'elle passe près de toi, dans ta chambre, à pleurer et à se désoler, et toi, tu dors comme un rocher, et tu ne l'entends pas, parce que ta fiancée te verse du narcotique dans ton verre. Mais moi, je l'ai entendue, et ses larmes et sa douleur m'ont vivement ému. Elle passera encore cette nuit dans ta chambre, mais pour la dernière fois. Garde-toi

donc bien de boire, ce soir, le vin que te versera ta fiancée, afin de pouvoir rester éveillé, car si tu dors encore, cette nuit, tu ne la reverras plus jamais.

Après le repas de midi, on alla encore ce jourlà, se promener dans le bois, et Cendrillon était encore là avec sa troisième boule d'or placée sur un linge blanc, et, pour abréger, elle la céda à la princesse aux mêmes conditions que les deux premières.

Mais, cette fois, pendant le repas du soir, le prince ne but pas le narcotique ; il le jeta sous la table, sans que la princesse s'en aperçût. Pourtant, il feignit de succomber encore à un sommeil irrésistible, et fut porté dans sa chambre et couché dans son lit. Mais, il ne dormait pas, quand Cendrillon fut introduite auprès de lui, pour la troisième fois. Ils s'embrassèrent avec transport, en pleurant de joie et de bonheur. Puis, Cendrillon raconta à son mari les différents épisodes de son voyage, et toute la peine et tout le mal qu'elle avait éprouvés à sa recherche. Il vit clairement qu'elle l'aimait par-dessus tout au monde et fit serment de retourner avec elle dans son pays et de quitter sans regret son autre femme, qui ne l'aimait pas.

Le lendemain matin, on donna de beaux vêtements à Cendrillon, et elle s'habilla en princesse,

ce qu'elle était en effet. A dîner, le prince la fit assoir à table à côté de lui, et il la présenta à la société comme une de ses proches parentes. Personne ne la cotmaissait, et tous les regards étaient fixés sur elle, ceux de la princesse surtout, qui n'était pas sans inquiétude et n'augurait rien de bon de la présence de cette étrangère.

Vers la fin du repas, on chanta, selon l'habitude, des chansons vieilles ou nouvelles, on raconta de beaux et rares exploits, quelques plaisanteries assez lestes même, et chacun contribua de son mieux à divertir et à égayer la société.

— Et vous, mon gendre, ne nous chanterezvous pas quelque chose aussi, à moins que vous ne préfériez nous conter quelque belle histoire? dit le maître du château.

— Je n'ai pas grand'chose à dire, beau-père, répondit le prince. Il y a pourtant une chose qui m'embarrasse, et sur laquelle je voudrais avoir votre avis et celui des hommes sages et expérimentés qui sont ici. Voici : J'avais un charmant petit coffret, avec une clef d'or dessus. Je perdis mon coffret et j'en fis faire un nouveau. Mais, aussitôt que je fus en possession du nouveau coffret, je retrouvai l'ancien, de sorte que j'en ai deux aujourd'hui, et un seul me suffit. Lequel des deux dois-je garder, beau-père, l'ancien ou le nouveau ?

— Respect et honneur toujours à ce qui est ancien, répondit le vieillard ; gardez votre vieux coâret, mon gendre.

— C'est aussi mon avis : gardez donc votre fille ! Qpant à moi, je retourne dans son pays, avec ma première femme, que voici, et qui m*aime plus que Tautre I

Et il se leva de table, au milieu du silence et de Tétonnement général, prit Cendrillon par la main et partit avec elle.

Les deux loups du vieux château de la forêt étaient des princes, ôls d*un roi puissant. Us avaient été obligés de revêtir des peaux de loups, en punition de je ne sais quelle faute.

Leur père mourut, peu de temp&après leur retour en leur pays, et le mari de Cendrillon lui succéda sur le trône, de sorte que Cendrillon devint reine.

Ses deux soeurs avaient fait de mauvais mariages. Gpmme elle était toujours bonne, elle oublia leurs torts à son égard^ et les appela auprès d'elle, à la cour, dt les remaria convenablement. ;-•

Conté par Jean-2iiarie Laoyéaaiv "^ Piouaret, 1868.

IL y avait ua bonhomme qui avait trois filles. Ils tenaient une petite fenne, et ils en vivaient pauvrement. Les filles allaient, tous les jours, travailler aux champs, et leur père, devenu trop vieux, restait à la maison et prenait soin des bestiaux. Mais, il allait tous les jours voir ses filles, aux champs, un moment ou l'autre. Un jour qu'il revenait de les voir, il rencontra en son chemin un beau seigneur bien mis ; il n'y avait qu'une chose à redire : c'est qu'il avait le derrière dans une marmite.

— Bonjour, compère, dit le seigneur au vieillard.

— Et à vous pareillement. Monseigneur, répondit le paysan.

r7 342 MYTHE DE PSYCHÉ

— Voulez-vous me donner une de vos filles en mariage ?

— Oui sûrement, si elles sont contentes.

— Eh bien I allez leur dire de venir me parler.

Et le bonhomme retourna au champ, et se mit à appeler ses trois filles :

— Marie, Jeanne, Marguerite, accourez vite I "Les jeunes filles accoururent et demandèrent :

— Qju'y a-t-il donc, père ?

— Il y a là-bas, sur la route, un beau seigneur qui veut se marier à une de vous !

Et les jeunes filles de s'empresser à qui arriverait la première. Mais, quand elles virent le seigneur inconnu, avec son derrière dans la marmite :

— C'est ça I dirent-elles ; et qui donc voudrait d'un pareil mari ?

— Ce ne sera toujours pas moi, dit l'aînée.

— Ni moi, dit la seconde, sa marmite fût-elle d'or !

— Il faut pourtant qu'une de vous trois consente à me prendre, dit le seigneur, ou votre père ne s'en retournera pas en vie à la maison.

— Je vous prendrai. Monseigneur, dit la plus jeune, qui jusqu'alors n'avait pas parlé, car je ne veux pas qu'il arrive de mal à notre père.

Et on fixa tout de suite le jour des noces.

Quand le jour convenu fut arrivé, il vint beaucoup d'invités. Les deux fiancés étaient seuls dans un beau carrosse, pour aller à Téglise. Quand la jeune fiancée en descendit, elle était si belle, si parée, que sqs parents ne la reconnaissaient pas; elle était couverte d'or et de perles. Le fiancé descendit aussi; mais, il avait toujours le derrière dans sa marmite.

Ils pénétrèrent dans Téglise, et, arrivés aux balustres du chœur, le fiancé sortit les pieds de sa marmite ; mais son derrière y restait toujours.

Il y eut des noces magnifiques, des festins tous les jours, des jeux et des danses, pendant huit jours.

Au bout de ce temps, le nouveau marié demanda à son beau-père s'il ne connaissait pas son seigneur.

— Non sûrement, je ne le connais pas, répondit-il ; chaque année, à la Saint-Michel, je paie à son receveur, à Guingamp ; mais, lui, je ne l'ai jamais vu.

— Eh bien ! c'est moi qui suis votre seigneur. Je vous donne cette ferme, à vous et à vos deux autres filles, et ne vous inquiétez pas de celle que j'emmène avec moi, car elle ne manquera de rien.

Puis, il monta dans son carrosse doré, et partit en emmenant sa femme.

344 MVTHE DE PSYCHÉ

Si le vieux fermier se trouvait dans la gêne, auparavant, à présent, tout allait bien. Aussi, les prétendants ne manquaient pas à ses filles, aux pardons et aux aires-neuves. L'une d'elles se maria, peu après.

— Une de vos sœurs vient de se fiancer, dît un jour rhomme à la marmite à sa femme ; vous irez seule à la noce. On vous demandera de mes nouvelles ; mais, gardez-vous Bien de dire que, la nuit, je quitte ma marmite, car, si vous le dites, ce sera pour votre malheur et le mien aussi. Bien qu'absent, si vous le dites, je le saurai tout de suite. Vous irez dans mon carrosse doré, qui sera attelé d'une cavale qui jette le feu par ses narines, et dont le dos ressemble à une lame de couteau ; et c'est' sur le dos de cette cavale qu'il vous faudra vous en retourner, si vous révélez mon secret.

La jeune femme promit d'être bien discrète, puis elle monta dans son carrosse doré et se rendit à la noce de sa sœur. Elle était si parée, si belle, qu'il n'y avait là aucune femme qui pût lui être comparée, si bien que toutes étaient jalouses d'elle.

Quand le repas fut terminé, une vieille tante, qui avait bu une petite goutte de trop, vint à elle ^t lui dit :

— Dieu, ma nièce, comme vous êtes belle et

jolie ! Asseyez-vous à côté de moi, pour boire un coup de vin vieux, et parlez-moi de votre ménage. Et votre mari, comment se porte-t-il^?

— II se porte bien, ma tante, et je vous remercie.

— Et pourquoi donc n'est-il pas venu à la noce ? J'aurais eu bien du plaisir à le revoir et à causer avec lui. Dites-moi, mon enfant, est-ce qu'il ne sort jamais de sa marmite ?

— Non, ma tante, jamais.

— Eh bien I ma pauvre enfant, je vous plains alors, malgré tout ; avoir un mari qui a toujours le derrière dans une marmite, ce n'est vraiment pas agréable ; mais, la nuit, est-ce qu'il couche aussi avec sa marmite?

— Ohl non, la nuit, au moment de se mettre au lit, il en sort. .....

Et aussitôt voilà la vieille tante d'aller le conter à tout le monde.

Le lendemain matin, arriva un domestique de l'homme à la marmite, qui dit à la jeune femme qu'il fallait revenir à la maison, sur-le-champ ; c'était l'ordre de son mari.

Alors, elle fut saisie de crainte, et se dît ik ellemême : — J'ai commis une faute !

Elle suivit le domestique. Quand elle arriva à la porte de la cour, elle s'évanouit, cû voyant qu'il n'y avait pas de carrosse, pour la ramener.

mais seulement la cavale maigre dont le dos ressemblait à une lame de couteau.

— Montez sur cette cavale, lui dit le domestique.

— Non, je préfère marcher, répondit-elle.

Mais, le domestique la mit de force sur la cavale ; puis, ils partirent au galop.

Quand elle arriva au château de son mari, elle fut mal reçue de tout le monde.

— Te voilà donc, charogne, femme du diable !

lui disaient les valets et les servantes ; quand tu seras accouchée (elle était enceinte), tu seras mise à mort comme une chienne !

Le seigneur aussi était bien en colère.

— Ah ! malheureuse femme, langue d'enfer I lui dit-il. Tu m'as perdu, et tu t'es perdue toimême ! Je n'avais plus qu'un an à rester dans ma marmite, et à présent, il m'y faudra rester encore six cents ans 1

La pauvre femme était désolée et pleurait et criait :

— Ramenez-moi chez mon père l

— Si votre douleur est vraie, dit son mari, et si vous faites exactement ce que je vous dirai, vous pouvez me sauver encore.

— Oh l demandez ce que vous voudrez, il n'est rien au monde que je ne sois prête à faire pour vous.

— Écoutez-moi bien, alors : il vous faut, à présent, vous mettre toute nue, puis aller vous agenouiller sur les marches de la croix du carrefour. A peine serez-vous là, qu'il pleuvra, il ventera et tonnera, d'une façon effrayante; mais, n'ayez pas peur et restez, malgré tout, à genoux sur les marches de la croix. Alors, arrivera au galop rouge un cheval blanc, hennissant et faisant grand bruit. Ne vous en eflFrayez pas : il s'arrêtera un moment auprès de vous. Frappez de la main sur son front et dites : — Seras-tu époux ? Alors, il s'en ira, et un taureau viendra aussitôt, mugissant et faisant un tel vacarme, que la terre en tremblera. Ne vous effrayez pas davantage ; frappez-lui un petit coup sur le front et dites :

— Seras-tu frère ? Aussitôt, il partira aussi, et , sera remplacé par une vache noire, qui fera plus

de bruit et de vacarme que le cheval blanc et le taureau ensemble. Mais, ne vous effrayez toujours pas; elle s'arrêtera, comme les autres, un moment auprès de vous et vous lui frapperez un petit coup de la main sur le front, en disant :

— Seras-tu mère ?

Si vous avez assez de courage pour faire tout cela, alors vous pourrez encore me délivrer, et vous serez sauvée vous-même.

— Je le ferai I répondit la jeune femme.

Et elle se mit toutC/nue, elle alla s'agenouiller

sur les marches de la croix du carrefour, et, au même moment, la pluie, le vent, le tonnerre, se déchaînèrent et firent rage. C'était effrayant ! Bientôt arriva un cheval blanc, au triple galop, et en hennissant. H s'arrêta devant la croix : la jeune femme frappa un petit coup avec la main sur son front, et dit : — Seras-tu époux? Et le cheval partit. Un taureau arriva après lui, avec un vacarme terrible. Il s'arrêta aussi devant la croix, et la jeune femme lui frappa sur le front, en disant : — Seras-tu frère ? et il partit aussitôt.

La pluie, le vent, le tonnerre, les éclairs allaient toujours croissant. La vache noire arriva alors, en beuglant et en faisant un vacarme d'enfer ; la terre en tremblait. — Seras-m mère ? dit la jeune femme, en lui frappant un petit coup ' sut le. front ; et elle partit aussi, comme le cheval 'blanc et le taureau.

Alors, la pluie, le vent et le totmerre cessèrent et le ciel devint clair et serein. Un carrosse doré descendit du ciel, auprès de la jeune femme. Son mari en sortit, lui donna des vêtements pour s'habiller, et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en pleurant de joie.

— Tu nous a délivrés, moi, mon frère cl ma mère, s'écria l'homme à la marmite, car le cheval blanc, c'était moi; le taureau, c'était mon frère, et la vache noire, ma mère 1 Tous les trois

l'homi^e-marmite 349

nous étions retenus sous un charme, depuis bien longtemps; mais, nos peines sont maintenant terminées, et je n'irai plus dans ma marmite. Mon frère possède un château d'or, et il vous le donne, pour vous remercier de ce que vous avez fait pour nous, et nous y vivrons, à présent, heureux et tranquilles.

Alors, il y eut un beau banquet, vous pouvez bien le croire !

Si j'avais pu m'y trouver aussi, j'aurais mieux soupe, je pense, que je ne le fais à la maison, où j'ai pour régal ordinaire des patates frites avec des pommes de terre (i) I

Conté par Bazba Tassel, à Plouaxet. — Décembre 1868. (i) Patates et pommes de terre, c'est la même chose.

son château, — car il avait un beau château.

Q.uand l'heure fut venue de se coucher, il la conduisit à sa chambre, et là, il quitta sa peau de crapaud et se montra sous Fapparence d'un jeune et beau prince ! Pendant que le soleil était sur Thorizon, il était crapaud, et la nuit, il était prince.

Les deux sœurs de la jeune mariée venaient quelquefois lui faire visite, et elles étaient bien étonnées de la trouver si gaie ; elle chantait et riait continuellement.

— Il y a quelque chose là-dessous, se disaientelles ; il faut la surveiller, pour voir.

Une nuit, elles vinrent, tout doucement, regarder par le trou de la serrure, et elles furent bien étonnées de voir un prince jeune et beau, au lieu d'un crapaud !

— Tiens I tiens ! le beau prince I... Si j'avais su I... disaient-elles alors.

Elles entendirent le prince dire ces paroles à sa femme :

— Demain, je dois aller en voyage, et je laisserai à la maison ma peau de crapaud. Veillez bien qu'il ne lui arrive pas de mal, car j'ai encore un an et un jour à rester sous cette forme.

— C'est bien î se dirent les deux sœurs, qui écoutaient à la porte.

Le lendemain matin, le prince partit, comme il

Pavait annoncé, et ses deux belles-sœurs vinrent faire visite à sa femme.

— Dieu, les belles choses que tu as I G^mme tu dois être heureuse avec ton crapaud I lui disaient-elles.

— Oui, sûrement, mes chères sœurs, je suis heureuse avec lui.

— Où est-il allé ?

— Il est allé en voyage.

— Si tu veux, petite sœur, je te peignerai tes cheveux, qui sont si beaux I

— Je le veux bien, ma boime sœur.

Elle s'endormit, pendant qu'on lui peignait les cheveux, avec un peigne d'or, et ses sœurs prirent alors ses clefs, dans sa poche, enlevèrent la peau de crapaud de l'armoire où elle était renfermée, et la jetèrent au feu.

La jeune femme, en se réveillant, fut étonnée de se retrouver seule. Son mari arriva, un moment après, rouge de colère.

— Ah ! malheureuse femme ! s'écria-t-il ; tu as fait, pour mon malheur et pour le tien aussi, ce que je t'avais bien défendu : tu as brûlé ma peau de crapaud ! Maintenant, je pars, et tu ne me reverras plus.

La pauvre femme se mit à pleurer et dit :

— Je te suivrai, en quelque lieu que tu puisses aller.

^- Non, ne me suis pas ; reste id.

Et il partit, en courant. Et elle de courir aussi après lui.

— Reste là, te dis-je.

— Je ne resterai pas, je te suivrai !

Et il courait toujours. Mais, il avait beau courir, elle était sur ses talons. Il jeta alors une boule d'or derrière lui. Sa femme la ramassa, la mit dans sa poche, et continua de courir.

— Retourne à la maison ! retourne à la maison I lui cria-t-il encore.

— Je n'y retournerai jamais sans toi !

Il jeta une seconde boule d'or. Elle la ramassa, comme la première, et la mit dans sa poche.

Puis, une troisième boule. Mais, la voyant toujours sur ses talons, il entra en colère, et lui donna un coup de poing en pleine figure. Le sang jaillit aussitôt, et sa chemise en reçut trois gouttes, qui y firent trois taches.

Alors, la pau\Te femme resta en arrière, et bieiïtôt elle perdit de vue le fugitif; mais, elle lui cria :

— Puissent ces trois taches de sang ne jamais disparaître, avant que j'arrive pour les effacer!

Elle continua, malgré tout, sa poursuite. Elle entra dans un grand bois. Peu après, en suivant un sentier, sous les arbres, elle vit deux énormes lions, assis sur leur derrière, un de chaque coté du sentier. Elle en fut tout effrayée.

— Hélas I se disait-elle, je perdrai la vie, ici, car je serai sûrement dévorée par ces deux lions ! Mais, n'importe I A la garde de Dieu I

Et elle poursuivit sa route. Qiiand elle arriva près des lions, elle fut bien étonnée de les voir se coucher à ses pieds et lui lécher les mains. Si bien qu'elle se mit à les caresser, en leur passant la main sur la tête et sur le dos. Puis, elle continua sa route.

Plus loin, elle vit un lièvre assis sur son derrière, sur le bord du sentier, et quand elle passa auprès de lui, le lièvre lui dît :

— Montez sur mon dos, et je vous conduirai hors du bois.

Elle s'assit sur le dos du lièvre, et, en peu de temps, il l'eut mise hors du bois.

— Maintenant, lui dit le lièvre, avant de partir, vous êtes près du château où se trouve celui que vous cherchez.

— Merci, bonne bête du bon Dieu, lui dit la jeune femme.

En effet, elle se trouva bientôt dans une grande avenue de vieux chênes, et non loin de là, elle vit des lavandières lavant du linge sur un étang.

Elle s'approcha d'elles et entendit une d'elles qui disait :

— Ah ! ça, voici une chemise qui doit être

ensorcelée I Depuis deux ans j'essaie, à chaque buée, d'enlever trois taches de sang qui sont dessus, et, j'ai beau faire, je n'en puis venir à boutl

La voyageuse, entendant ces paroles, s'approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :

— Confiez-moi un instant cette chemise, je vous prie; je pense que je réussirai à enlever les trois taches de sang.

On lui donna la chemise, elle cracha sur les trois taches de sang, la trempa dans l'eau, frotta un peu et aussitôt les trois taches disparurent.

— Mille mercis, lui dit la lavandière ; notre maître est sur le point de se marier, et il sera heureux de voir les trois taches de sang parties, car c'est sa plus belle chemise.

— Je voudrais bien trouver de l'occupation dans la maison de votre maître.

— La gardeuse de moutons est partie, ces jours derniers, et elle n'est pas encore remplacée ; venez avec moi et je vous recommanderai.

Elle fut reçue comme gardeuse de moutons.

Tous les jours, elle conduisait son troupeau dans un grand bois, qui entourait le château, et souvent elle voyait son mari qui venait s'y promener avec la jeune princesse qui devait être sa femme. Son cœur battait plus fort, quand elle le voyait; mais, elle n'osait pas parler.

Elle avait toujours ses trois boules d'or, et souvent, pour se désennuyer, elle s'amusait à jouer aux boules. Un jour, la jeune princesse remarqua ses boules d'or, et elle dit à sa suivante :

— Voyez I voyez I les belles boules d'or qu'a cette fille I Allez lui demander dé m'en vendre une.

La suivante alla trouver la bergère et lui dit :

— Les belles boules d'or que vous avez là, bergère ! Voudriez-vous en vendre une à la princesse, ma maîtresse ?

— Je ne vendrai pas mes boules ; je n'ai pas d'autre passe-temps, dans ma solitude.

— Bah ! vous êtes déraisonnable ; voyez comme vos habits sont en mauvais état ; vendez une de vos boules à ma maîtresse et elle vous paiera bien, et vous pourrez vous habiller proprement.

— Je ne demande ni or ni argent.

— Qjie désirez-vous done ?

— Dormir une nuit avec votre maître I

— Comment! mauvaise fille, osez-vous bien parler ainsi ?

— Je ne céderai une de mes boules d'or pour rien autre chose au monde.

La suivante retourna auprès de sa maîtresse.

— Eh bien ! qu'a répondu la bergère ?

— Ce qu'elle a répondu? Je n'ose pas vous le dire.

— Dites-moi, vite.

— Elle a dit, la mauvaise fille^ qu'elle ne céderait une de ses boules que pour dormir une nuit avec votre mari.

*— Voyez donc ! Mais, n'importe, il faut que j'aie une de ses boules, coûte que coûte ; je mettrai un narcotique dans le vin de mon mari, pendant le souper, et il ne saura rien. Allez lui dire que j'accepte la condition, et apportez-moi une boule d'or.

£n se levant de table, le soir, le seigneur fut pris d'un besoin si impérieux de dormir, qu'il lui fifdlut aller se mettre au lit aussitôt. Peu après, on introduisit la bergère dans sa chambre. Mais, elle avait beau l'appeler des noms les plus tendres, l'embrasser, le secouer fortement, rien ne pouvait le réveiller.

— Hélas ! s'écriait alors la pauvre femme, en pleurant, j'aurai donc perdu toute ma peine ? Après avoir unt souffert! Je t'avais cependant épousé, quand tu étais crapaud, et que personne ne voulait de toi ! Et pendant deux longues années, par la chaleur, par le froid le plus cruel, sous la pluie, la neige, au milieu de la tempête, je t'ai cherché partout, sans perdre courage ; et maintenant, que je t'ai retrouvé, tu ne m'écoutes

pas, tu dors comme un rocher ! Ah ! suis-je assez malheureuse !

Et elle pleurait et sanglotait ; mais, hélas ! il ne Tentendait pas.

Le lendemain matin, elle se rendit encore dans le bois, avec ses brebis, triste et pensive. Dans Taprès-midi, la princesse vint, comme la veille, se promener avec sa suivante. La bergère, en la voyant venir, se mit à jouer avec les deux boules d'or qui lui restaient. La princesse désira avoir une seconde boule, pour faire là paire, et elle dit encore à sa suivante :

— Allez m'acheter une seconde boule d'or de la bergère.

La suivante obéit, et, pour abréger, le marché fut conclu au même prix que la veille : passer une seconde nuit avec le maître du château, dans sa chambre.

Le maître, à qui la princesse versa encore un narcotique dans son vin, pendant le souper, alla, comme la veille, se coucher, au sortir de table, et dormit comme une roche. Quelque temps après, la bergère fut de nouveau introduite dans sa chambre, et elle recommença ses plaintes et ses sanglots. Un valet, passant par hasard près de la porte, entendit du bruit et s'arrêta pour écouter. Il fut bien étonné de tout ce qu'il entendit, et, le (lendemain ma-

tin, il se rendit auprès de son maître et lui dit:

— Mon maître, il se passe dans ce château des choses que vous ignorez et qu'il vous importe de connaître.

— Quoi donc? Parlez, vite.

— Une pauvre femme, ' paraissant bien malheureuse et bien affligée, est arrivée au château depuis quelques jours, et par pitié, on Ta gardée pour remplacer la bergère, qui venait de partir. Un jour, la princesse, en se promenant dans le bois, avec sa suivante, la vit qui jouait aux boules avec des boules d'or. Elle désira aussitôt avoir ces boules, et envoya sa suivante pour les acheter de la bergère, à quelque prix que ce fût. La bergère ne demanda ni^or ni argent, mais passer une nuit avec vous dans votre chambre à coucher, pour chacune de ses boules. Elle a déjà donné deux boules, et elle a passé deux nuits avec vous, dans votre chambre à coucher, sans que vous en ayez rien su. C'est une pitié d'entendre ses sanglots et ses plaintes. Je croirais assez qu'elle a l'esprit égaré, car elle dit des choses fort étranges, comme, par exemple, qu'elle a été votre femme, quand vous étiez crapaud, et qu'elle a marché, pendant deux années entières, à votre recherche...

— Est-il possible que tout cela soit vrai !

l'homme-crapaud 361

— Oui, mon maître, tout cela est vrai ; et si vous n'en savez rien encore, c'est que, pendant le repas du soir, la princesse vous verse un narcotique dans votre vin, si bien qu'en vous levant de table, il faut vous mettre au lit, et que vous dormez profondément, jusqu'au lendemain.

— Holà I il faut que je me tienne sur mes gardes, et bientôt vous verrez du nouveau ici.

La pauvre bergère était mal vue et détestée des domestiques du château, qui savaient qu'elle passait ses nuits dans la chambre du maître, et la cuisinière ne lui donnait plus que du pain d'orge, comme aux chiens.

Le lendemain matin, elle alla encore au bois, avec ses brebis, et la princesse lui acheta sa troisième boule d'or, au même prix que les deux autres, pour passer une troisième nuit avec le maître, dans sa chambre à coucher.

Quand l'heure du repas du soir fut venue, le maître se tint sur ses gardes, cette fois. Pendant qu'il causait avec son voisin, il vit la princesse qui lui versait encore du narcotique dans son verre. Il ne fit pas semblant de s'en apercevoir, mais, au lieu de boire le vin, il le jeta sous la table, sans être remarqué de la princesse.

En se levant de table, il feignit d'être pris de sommeil, comme les autres soirs, et se rendit dans sa chambre. La bergère vint aussi, peu

après. Cette fois, il ne dormait pas, et, dès qu'il la vit, il se jeta dans ses bras, et ils pleurèrent de joie et de bonheur de se retrouver.

— Retourne, à présent, dans ta chambre, ma pauvre femme, lui dit-il au bout de quelque temps, et demain, tu verras du nouveau ici.

Le lendemain, il y avait un grand repas au château, pour fixer le jour du mariage. Il y avait là des rois, des reines, des princes, des princesses et beaucoup d'autres personnes de haute condition. Vers la fin du repas, le fiitur gendre se leva et dit :

— Mon beau-père, je voudrais avoir votre avis sur le cas que voici :

J'avais un joli petit coffret, avec une jolie petite clef d'or ; je perdis la clef de mon coffret, et j'en fis faire une autre. Mais, voilà que, peu de temps après , je retrouvai ma première clef, de sorte que j'en ai, à présent, deux au lieu d'une. De laquelle pensez-\'Ous, beau-pjère, que je dois faire usage ?

— Respect toujours à la vieillesse, répondit le futur beau-père.

Alors, le prince entra dans un cabinet, à côté, et en revint aussitôt, en tenant par la main la bergère, habillée simplement, mais proprement, et il dit, en la présentant à la compagnie :

— Eh bien 1 voici ma première- clef, c'esl-à-

l'homme-crapaud 363

dire ma première femme, que j'ai retrouvée; c'est ma femme, je l'aime toujours, et je n'en aurai jamais d'autre qu'elle (i) 1

Et ils retournèrent alors dans leur pays, où ils vécurent heureux ensemble, jusqu'à la fin de leurs jours.

Et voilà le conte de V Homme-crapaud. Comment le trouvez-vous ?

Conté par Barba Tassel, du bourg de Plouaret. — 1869.

(i) Comme je l'ai déjà fait remarquer, c'est ordinairement la princesse qui doit proposer cette énigme.

LE ROI DALMAR

RèJ ê vta ouefac'h Penao^ eut veach.

Il faut que vous sachiez Comment une fois

}L y avait un roi de France, qui avait un fils. Celui-ci était parvenu à l'âge où Ton est jeune homme, et il dit un jour à son père qu'il voulait se marier.

— A qui donc, mon fils ?

— A la fille du roi Dalmar.

— Hélas! mon enfant, quant à celle-là, tu ne l'auras pas. Depuis l'âge de douze ans, elle est enfermée dans une tour, où personne ne la visite jamais que la femme qui lui porte à manger, tous les jours.

— Peu m'importe, j*irai toujours la demander à son père, et si je n*ai celle-là pour femme, je n*en aurai aucune autre au monde. Je ne sais quelle direction prendre, ni par où me rendre à la cour du roi Dalmar ; mais, à force de marcher, je finirai bien par y arriver, tôt ou tard.

— Si ta résolution est bien prise, je n*y ferai pas d'opposition; mais, au bout d'un an et un jour, il faudra que tu sois de retour â la maison.

— Je vous promets d'être de retour, au bout d'un an et un jour.

Et il partit, dans un beau carrosse, accompagné d'un valet de chambre seulement. Ils allaient au hasard, ne sachant quelle direction ils devaient prendre. Ils ne cessaient d'aller, d'aller toujours devant eux, sans jamais s'arrêter. Un jour, la nuit les surprit, au milieu d'une grande forêt. Les chevaux étaient fatigués, et le valet proposa à son maître de les dételer, pour leur donner un peu de repos, et de passer la nuit dans la forêt. Le prince y consentit. Il coucha, comme â l'ordinaire, dans sa voiture, et le valet s'étendit sur la mousse et la fougère, au pied d'un vieux chêne, pendant que les chevaux paissaient tranquillement, non loin de là.

Vers minuit, le valet, qui ne dormait pas encore, entendit du bruit dans l'arbre, au-dessus de sa tête, coftime d'un grand oiseau qui viendrait y

LE ROI DALMAR 369

percher, pour passer la nuit. Il leva la tête, et vit (car il faisait clair de lune) quelqu'un assis dans un fauteuil posé en équilibre sur les branches de l'arbre. Cela l'étonna fort. Un insunt après, le même bruit se renouvela, et un second personnage arriva, et s'assit dans un second fauteuil. Puis, un troisième. Le premier prit alors la parole, et dit :

— Eh bien I mes enfants, la journée a-t-elle été bonne? Savez-vous quelque chose de nouveau ?

— Mauvaise journée 1 répondirent les deux autres, et nous ne savons rien de nouveau.

— Eh bien! j'en sais, moi, du nouveau. Le fils du roi de France est dans le bois.

— Ah! vraiment? La bonne aubaine, si nous pouvions mettre la main dessus !

— Il va demander en mariage la fille du roi Dalmar. Mais, il n'est pas encore au bout de ses peines ; il n'est pas aussi facile qu'il se l'imagine, sans doute, d'aller à la cour du roi Dalmar. En sortant de la forêt, il rencontrera un fleuve, qui a soixante lieues de largeur. Comment pourrait-il le passer? Car il ne trouvera ni passeur, ni bateau. Il y a cependant un moyen, et s'il avait été ici, j'aurais pu le lui enseigner.

Le valet du prince prêtait sts deux oreilles, je vous prie de le croire.

370 LE HDÉLE SERVITEUR

— Et quel est ce moyen? demandèrent les deux autres.

— Arrivé auprès du fleuve, il lui faudrait couper une baguette, dans la haie, du côté du levant, lui enlever Técorce, puis en frapper trois coups sur Teaû. Aussitôt un beau pont s'élèverait sur le fleuve; il pourrait le traverser, et arriver ainsi facilement jusqu'à la capitale du roi Dalmar. Mais, ce n'est pas tout. En arrivant dans la ville, il lui faudrait encore s'habiller en princesse et se présenter au vieux roi comme une amie de sa fllle, qu'elle aurait connue en Espagne, et qui serait venue lui faire visite. Il demanderait à coucher dans la même chambre que la fille du roi, et il l'enlèverait, la nuit, par la fenêtre. S'il avait été ici à m'écouter, il aurait pu mettre à profit ces conseils, et peut-être aurait-il réussi dans son entreprise.

En ce moment, le jour commença à poindre, et nos trois personnages s'envolèrent.

Le valet avait tout entendu, mais, il n'en dit rien à son maître. Il réveilla celui-ci, qui avait dormi toute la nuit, dans son carrosse, et n'avait rien entendu ; il attela les chevaux, puis, ils se remirent en route. Ils arrivèrent sans tarder auprès du fleuve.

— Hélas ! ici, il nous faudra nous arrêter, dit le prince en voyant devant ses yeux une si grande étendue d'eau.

LE ROI DALMAR 37 1

— Peut-être, mon maître ; ne désespérez de rien^ dit le valet.

— Et comment veux-tu que nous passions?

Ce ne sera pas à la nage, je pense ; et point de passeur, pas le moindre bateau 1

Le valet ne répondit rien ; mais, il alla à la haie, du côté du levant, y coupa, avec son couteau, une baguette de coudrier et se mit à l'écorcher, tout en continuant sa route. Parvenu sur la rive du fleuve, il frappa trois coups de sa baguette sur l'eau, et à Tinstant, ils en virent surgir un beau pont, qui allait d'une rive à l'autre.

— Quel homme es-tu donc ? dit à son valet le prince étonné.

Us traversèrent facilement le fleuve, et se trouvèrent sans tarder dans la capitale du roi Dalmar. Ils descendirent dans le meilleur hôtel de la ville.

Le lendemain matin, le valet dit à son maitre :

— Il vous faut, à présent, vous habiller en princesse et, ainsi déguisé, vous irez trouver le roi Dalmar et lui direz que vous êtes une amie de sa fille, que vous l'avez connue en Espagne et que vous venez pour lui faire visite et passer quelques jours avec elle. Vous demanderez encore à ne quitter la princesse, ni le jour ni la nuit, et à coucher dans sa chambre même. Le roi vous accordera facilement votre demande.

Vous emporterez une corde, sous votre robe. A minuit^ quand tout le monde dormira, d^ns le château, je me trouverai sous la fenêtre de votre chambre, avec mon carrosse, vous descendrez, la princesse et vous, i Taide de la coide, et nous partirons aussitôt.

Le prince, qui avait une confiance illimitée en son valet, depuis ce qu'il l'avait vu faire auprès du âeuve, lui obéit de point en point. Il s'habilla en princesse, le plus magniâquement qu'il put, se rendit ainsi déguisé au château, et demanda à parler au roi.

— Bonjour, dit-il, roi Dalmar.

— Bonjour, jeune princesse, répondit le roi.

— Je suis une amie de votre fille, que j'ai connue en Espagne, et je suis venue lui £%ire visite et passer quelques jours avec elle.

— Soyez la bienvenue, en ce cas; je vais appeler ma fille, qui sera heureuse de vous revoir.

Et il fit venir la princesse, et les laissa seules toutes les deux. Elles obtinrent facilement la permission de passer la nuit dans la même chambre. Alors, le prince dit à la princesse qui il était, lui expliqua le motif de sa visite et de son d^uisement, et lui demanda si elle consentirait à le suivre.

— Je vous suivrai partout où vous voudrez, répondit-elle; mon père me tient constamment

LE ROI DALMAR 373

enfermée, dans cette tour, où je ne vois jamais personne, et je suis impatiente de recouvrer ma liberté.

A minuit, leurs préparatifs de départ étaient faits, et ils entendirent, sous la fenêtre, le valet du prince, qui disait :

— Préparez-vous à descendre ; attachez bien la corde, puis, jetez-la-moi !

Ce qu'ils firent. Mais, au moment de descendre, la princesse eut peur et dit :

— Hélas ! mon pauvre prince, mon père est sorcier; il ne tardera pas à savoir que nous nous sommes évadés, et il enverra ses soldats après nous, et si nous sommes pris, malheur à nous!

— Partons toujours, répondit le prince; nous verrons après.

Ils descendirent, à l'aide de la corde, montèrent dans la voiture, qui les attendait, et partirent au triple galop.

— Hélas! j'entends les soldats de mon père qui arrivent ! s*écria la princesse, au bout de quelque temps.

Et ils arrivaient, en effet, au grand galop, avec le roi à leur tête. Us allaient les atteindre, leurs chevaux marchaient déjà sur le pont du grand fleuve qui limitait le royaume du roi Dalmar, de ce côté, quand la voiture attà-

gnaît Tautre extrémité. Le valet, avec sa baguette blanche, frappa trois coups sur le pont, et aussitôt il tomba dans Peau et disparut, et avec lui disparurent les soldats du roi Dalmar, qui furent tous noyés. Il était temps! Le roi Dalmar seul était encore en vie, et, de l'autre côté du fleuve, il criait, furieux et montrant le poing :

— Tu m'as trompé, fils du roi de France !

Mais, avant d'arriver à Paris avec ma fille, tu auras encore à compter avec moi !

Cependant le prince et la princesse, exempts à présent de tout souci, poursuivaient leur route tranquillement. La nuit les surprit dans le même bois, et, sur l'avis du valet, il fut décidé qu'on y attendrait encore le jour. Le prince et la princesse couchèrent dans le carrosse, et le valet s'étendit sur la mousse et la fougère, au pied du même arbre que la première fois. A minuit, il entendit encore des bruits d'ailes, comme de grands oiseaux qui viendraient s'abattre sur l'arbre, puis une voix dit :

— Sommes-nous tous arrivés ?

— Oui, répondit une autre voix ; si ce n'est le Diable- Boiteux, pourtant ; mais, il est toujours en retard, vous le savez bien.

Le Diable-Boiteux arriva aussi, un moment après.

LE ROI DALMAR 37$

— Eh bien ! quoi de nouveau ? lui demandèrent les autres (i).

— Qjuoi de nouveau? mais, vous ne savez donc rien ? Le fils du roi de France est encore dans le bois 1 II est venu à bout d'enlever la princesse Dalmar, et il l'emmène à Paris. Mais, il aura fort à faire, avant d'arriver là. D'abord, en sortant du bois, il sera attaqué par douze voleurs, qui lui enlèveront, à lui, à la princesse, et à leur valet, tout leur or, leur carrosse et jusqu'à leurs vêtements. Ils les mettront tout nus, comme quand ils vinrent au monde, puis ils les abandonneront, dans cet état. Et celui d'entre eux qui voudrait opposer quelque résistance serait à l'instant transformé en marbre. Étant dans ce triste état, ils rencontreront ensuite une vieille femme, sur le seuil de sa chaumière, qui les invitera à entrer et à accepter des vêtements. S'ils ont le malheur d'entrer dans la chaumière de la vieille et d'accepter des vêtements d'elle (car il y en aura là à choisir ; vêtements de princes, de princesses, de ducs, de marquis), aussitôt^ ils seront encore transformés en statues de marbre, et ils viendront se chauffer chez nous. Ils arriveront ensuite sur

(i) Rapprocher cet épisoJe d'une situation analogue du Pont de Londres, page m, du tome II, dans mes Légendes chrètienhei de la Basse-Breiagni,

les bords d'un étang, dans lequel ils verront un homme près de se noyer, et appelant au secours ; malheur à eux encore, s'ils veulent porter secours à cet homme, car aussitôt ils seront encore transformés en statues de marbre, et ils viendront se chauffer chez nous. Voilà les épreuves qu'il aura à subir avant d'arriver à Paris. Et comment voulezvous qu'il s'en tire? Cela ne serait possible que si quelqu'un lui rapportait ce que je viens de vous dire, et aucun de vous ne sera assez sot pour cela ; d'un autre côté, personne ne peut entendre nos conversations, ici ; et quand bien même elles pourraient être entendues de quelqu'un, si celuilà rapportait au prince, avant un an et un jour, ce que je viens de dire, il serait immédiatement changé lui-même en statue de marbre, et il viendrait se chauffer chez nous.

Le jour commençait à poindre, et los personnages qui étaient sur l'arbre partirent, ou plutôt s'envolèrent.

Le valet, couché sous l'arbre, avait tout entendu. 11 réveilla son maître, mais ne lui dit rien, attela les chevaux, et ils se remirent en route. A peine furent-ils sortis du bois, que douze voleurs, sortant d'une douve, se précipitèrent sur eux et arrêtèrent les chevaux, en criant : « La bourse ou la vie ! » Ils forcèrent le prince et la princesse à sortir du carrosse, les dépoirillèrent de

LE ROI DALMAR 377

tous leurs vêtements, le valet aussi, puis ils partirent en emmenant les chevaux et le carrosse. Nos gens, restés nus comme des sauvages, n'osaient plus se montrer sur les chemins, le jour. Ils se cachaient dans les bois, et voyageaient de nuit. Une vieille femme, au seuil de sa chaumière, les voyant passer, s'écria :

— Jésus I mes pauvres gens, que vous est-il donc arrivé? Voir des chrétiens dans cet état! Entrez dans ma maison, et je vous donnerai des vêtements ; je ne vous laisserai pas partir ainsi.

Le prince et la princesse voulaient entrer ; le valet fit son possible pour les en empêcher; mais, en vain ; ils entrèrent dans la maison de la vieille. Le valet mit alor5 le feu à la maison, et leS força d'en sortir, avant qu'ils eussent eu le temps de s'habiller. Ils n'étaient pas contents. H fallut se remettre en route, dans ce piteux état. Le valet trouva un vieux pantalon, tombé sans doute du sac de quelque chiflFonnier. U le mit, et put alors aller mendier du pain et des crêpes, dans les fermes, pour lui et ses deux compagnons. Ils arrivèrent ainsi sur les bords d'un grand étang, où ils aperçurent un homme sur le point de se noyer et qui criait, à faire pitié :

— Au secours! au secours ! Je me noie !...

Le prince voulait se jeter à l'eau, pour sauver cet homme. Le valet eut toutes les pdnes du

monde à l'en empêcher. Il s'avança jusqu'au bord de l'étang, et, avec sa baguette, il se mit à frapper sur la tête de l'homme qui réclamait du secours, jusqu'à ce qu'il disparût sous l'eau.

— Méchant! lui dirent le prince et la princesse ; vous avez fait mourir cet homme, lorsque vous pouviez le sauver.

Mais, le valet s'inquiéta peu de ce reproche, et ils continuèrent leur route.

Ils approchaient de Paris. Le valet, qui avait un pantalon, comme nous l'avons vu, précéda ses deux compagnons dans la vUle, et leur apporta des vêtements. Alors, ils purent se montrer décemment, et ils firent tous les trois ensemble leur entrée dans le palais du roi. Le vieux monarque, qui croyait son fils mort, célébra son retour par des réjouissances publiques.

. Quelque temps après, le prince se maria à la fille du roi Dalmar, et il y eut encore des festins et des fêtes magnifiques.

Neuf ou dix mois après leur mariage, il leur naquit un fils, qui mit le comble à leur bonheur.

Le prince avait conservé son fidèle serviteur, et souvent, ils parlaient ensemble de leur voyage au château du roi Dalmar et de leurs aventures extraordinaires. Il était fort intrigué de savoir comment il avait pu les faire sortir sans mal de

LE ROI DALMAR 379

tous les mauvais pas où ils s'étaient trouvés, et il l'interrogeait souvent à ce sujet.

— Je vous le dirai, répondait le valet à ses instances, mais, seulement quand le moment en sera venu ; je ne puis le faire, à présent.

Le désir et la curiosité du prince ne faisaient que s'accroître de cette résistance, et il le pressait de plus en plus ; mais, toujours en vain. Enfin, un jour, il entra dans la chambre du valet, comme un furieux, son sabre à la main, et en criant :

— Il faut que tu me dises ton secret, ou je te tue à l'instant I

— Je vous le dirai, mon maître, puisque vous l'ordonnez; mais, vous le regretterez, plus tard.

— Parle, te dis-je, ou prépare-toi à mourir.

Et il brandissait son grand sabre au-dessus de

sa tête.

— Vous rappelez- vous, dit le fidèle serviteur, résigné, qu'en nous rendant au château du roi Dalmar, nous couchâmes dans un bois, où la nuit nous surprit?

— Oui, je me rappelle, répondit le roi.

— Vous passâtes la nuit dans votre carrosse -, mais, moi, je la passai couché sur la mousse et la fougère, au pied d'un vieil arbre. Vers minuit, je fus réveillé en entendant causer sur cet arbre ; il y avait là-haut trois personnages, qui me font tout

580 LE FIDÈLE SERVTTEUR

TefFet d*être des démons. L'un des trois, ne me sachant pas là, sans doute, apprit aux deux autres notre présence dans le bois, le but de notre voyage et tout ce qu'il fallait faire pour le mener à bonne fin (i).

Déjà les pieds du fidèle serviteur étaient devenus de marbre. Son maître le vit bien, mais il le laissa continuer ainsi :

— Au retour, nous passâmes encore la nuit dans le même bois, la princesse et vous, dans le carrosse, et moi, sous le même arbre. Les mêmes personnages arrivèrent encore, à minuit, sur l'arbre, et j'appri? de la même manière tout ce qu'il fallait faire, dans la seconde partie du voyage, pour arriver avec la princesse au palais de votre père.

Le prince, voyant son fidde serviteur dé}à diangé en marbre, jusqu'à la ceinture, s'écria enfin :

— Assez ! assez î Ne va pas plus loin !

— Non, il faut que j'aille jusqu'au bout, puisque j'ai commencé. Je ne devais pas vous ré^-éler ce secret, sous peine d'être changé en statue de marbre. Vous m'avez ordonné de parler; vous

(i) Dans Grimm (conte du FidiU Jean), c'est pour avcur livré le secret de la conversation entre des oiseaux que le fidèle serviteur est poni.

LE ROI DAUCAK 381

êtes mon maitre, je vous ai obéi; voos savez tout à présent, et la prédiction est accomp^.

Et en effet, le âdèle serviteur était maintenant une statue de marbre, des pieds à la tête. Les derniers mots qu'il prononça furent ceux-ci :

— Cen est fait de moi, à présent; je vais brûler dans le feu de Tenfer, et vous-même vous y viendrez me rejoindre, si vous ne rachetez pas votre fiute !

Le prince était inconsolable du malheur de son fidèle serviteur. Il était devenu triste, taciturne, il fuyait la société, et on le surprenait souvent pleurant. Personne, même sa femme, ne soupçonnait la cause d'un changement si complet.

Son vieux père lui demanda un jour :

— Où est donc ton fidèle serviteur, que tu aimais tant ? Je ne le vois plus, depuis quelque temps.

Le prince garda k silence.

— Prends garde de Tavoir fait mourir.

— Non, mon père, rassurez-vous, je ne l'ai pas fait mourir.

Il rêvait constamment aux moyens de le déli* vrer. Mais, comment s'y prendre ? Qui ie conseillerait ? Après avoir consulté vainement un grand nombre de savants, de magiciens et de sorciers, l'idée lui vint d'aller passer encore une nuit, dans la forêt où ils en avaient d^ passé deux. Il

— Ah ! mon pauvre maître, que j'ai eu chaud, depuis I On m'avait bien dit que j'aurais chaud, un jour, si je révélais le secret ; et l'on n'avait pas menti. Vous-même, vous auriez eu le même sort, si vous ne vous étiez comporté comme vous l'avez fait ! Mais, ne perdez pas de temps ; remettez le sang dans la bouche de votre enfant, et soyez sans inquiétude.

Le prince s'empressa de remettre le sang dans la bouche de l'enfant ; mais, malgré tout, il n'était pas sans inquiétude. Peu après, les gens du palais rentrèrent de la grand'messe. On se mit à table, à l'heure ordinaire. La princesse et le vieux roi furent surpris et heureux de revoir leur fidèle serviteur. Cependant, ils étaient étonnés de voir le prince plus soucieux que d'ordinaire.

— Où est l'enfant ? demanda la princesse.

— Il est dans son berceau, et il dort bien, répondit-il.

Un instant après, ayant entendu un cri, comme d'un enfant qui se réveille, il se leva de table, courut à l'appartement où était son fils, et rentra aussitôt en le tenant dans ses bras, bien éveillé et souriant à sa mère. Puis il conta tout, et le sujet de sa douleur, et le motif de son dernier voyage, et la manière dont il avait délivré son fidèle serviteur.

Il y eut alors de grandes fêtes et des festins ma-

LE ROI DALMAR 385

gnifiques, au palais. Moi-même, je pus me glisser, parmi la foule des serviteurs, jusqu'à la cuisine. Mais, comme je trempais mon doigt dans toutes les sauces, le maitre-cuisinier, qui m'aperçut, me donna un grand coup de pied, où vous savez bien, et me lança jusqu'ici pour vous conter mon conte (i).

Conté pur Jean le Person, cordonnier au bourg de Plouaret. — Novembre 1869.

(i) Voir dans me» Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, tome II, page 11, une variante de ce conte, sous le titre de : L'Ermite et la Bergère, et dans le même tome, pages 76 et 77, le dénouement de Ta légende de Sainte Touina.

Dans les Mille et une Nuits, conte du Roi des Iles noires, on voit aussi un homme métamorphosé en statue de marbre.

Le même conte se trouve aussi, peu différent de notre version, dans le recueil de contes et d'apologues indiens intitulé V Ht topa dés a.

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Setu aman eur gao^ic Ttoani,

Ha, ma o*hredii, mar ho^h eus ^hoant,

Na vô îavet en~hi ira gaou,

Met, marte:(e, eur gir pe daou.

Voici un joli petit conte.

Et, croyez-moi, si vous voulez,

Il n'y sera dit de mensonge,

Si ce n*est, peut-être, un mot ou deux.

iL y avait une fois un roi de Portugal, qui

était si beau, qu'il croyait n'avoir pas

son pareil au monde.

Il voulut voyager, pour voir s'il trouverait

quelqu'un qui pût lui disputer le prix de la

beauté.

Il rencontra bientôt sur sa route un bossu, qui, le voyant passer en bel attirail, s'écria :

— Comme il est laid, cet homme !

Il s'arrêta, étonné, et dit au bossu :

— Comment, bossu, vous me trouvez laid ?

— Oui, vraiment, bien que vous soyez roi et portiez de beaux habits et de riches parures. Mais, si vous pouviez épouser la princesse Ronkar, qui habhe le château de Montauban, par-delà la terre, quel homme vous seriez !

— Est-ce que vous pourriez me faire obtenir cette princesse, vous?

— Peut-être bien.

— Venez avec moi, alors, et nous U chercherons tous les deux ensemble.

— Oui, si cela me plaît.

— Je ferai tout ce que vous me direz, et vous récompenserai généreusement.

Le roi retourna à son palais avec le bossu, et lui dit, le lendemain matin :

— Allons à là recherche de la princesse^Ronkar.

— C'est bien, répondit le bossu, allons; mais, faites d'abord charger huit mulets d'or et d'argent, que nous amènerons avec nous.

On chargea huit mulets d'or et d'argent.

— A présent, dit le bossu, montons à cheval et partons.

£t ils partirent.

Ils ne furent pas loin, que le bossu mit quelque chose dans l'oreille de son dieval, et aussitôt il tomba à terre et mourut.

— Voilà mon cheval mort, dit-il, et, comme je ne veuVt pas marcher, je n'irai pas plus loin.

— Montez en croupe sur le mien, lui dit le roi.

Il monta en croupe derrière le roi et ils continuèrent leur route. Mais, bientôt le bossu versa encore quelque chose dans Toreille du cheval du roi, et il tomba aussi roide mort.

— Que faire, à présent ? demanda le bossu.

— Jetons sur la route, dit le roi, Tor et l'argent que porte un des mulets, et montons tous les deux sur son dos.

C'est ce qu'ils firent, et ib continuèrent leur route, sur le mulet. La nuit les surprit dans un grand bois.

— Entrez dans ce tas de feuilles sèches que voilà, afin de n'avoir pas froid, dit le bossu au roi, et moi, je monterai sur ce vieux chêne que voici, et de là, je veillerai sur nos mulets et sur vous.

Le roi se glissa sous les feuilles sèches, et le bossu monta sur l'arbre.

Le bossu s'endormit sur l'arbre, et fut éveillé par un bruit de voix. Il regarda sous lui et vit avec étonnement un siège doré sur lequel était assis un homme, et autour de ce siège se tenaient rangés et debout vingt-cinq hommes armés et de fort mauvaise mine.

— Étes-vous tous là ? demanda celui qui était sur le siège.

— Oui, à rexception du boiteux, lui répondit-on.

— Il arrive toujours le dernier, celui-là ; que chacun de vous me rende compte de l'emploi de son temps.

Et ils racontèrent leurs exploits, chacun à son tour, en renchérissant Pun sur l'autre.

Cependant le boiteux arriva aussi.

— Où donc étais-tu resté ? lui demanda le chef; tu as, sans doute, quelque bonne nouvelle à nous annoncer ?

— Ouï, maître, excellente.

— Voyons, conte-nous cela, vite.

— Le roi de Portugal est dans le bois, et il a avec lui sept mulets chargés d'or et d'argent. Il va à la recherche de la princesse Ronkar, qu'il veut épouser. Écoute bien, bossu...

— Bossu ? demandèrent les autres en se regardant; que veux-tu dire ? Il n'y a pas de bossu ici.

— Ah I n'y faites pas attention, ce n'est rien ; avant de trouver la princesse et d'obtenir sa main, il aura fort à faire. Elle habite dans un beau château, entre le, ciel et la terre. Écoute bien, bossu!...

— Encore!... s'écrièrent les autres; que veuxtu donc dire avec ton bossu ?

— Je VOUS le répète, ne faîtes pas attention, c'est un mot qui me revient sans cesse, malgré moi; ce n'est rien. Il rencontrera d'abord un fleuve large et profond et sur lequel il n'y a pas de pont; mais, il n'aura qu'à couper, avec son couteau, une baguette de saule, dans une haie voisine, l'écorcher, la fourrer trois fois dans la haie, à l'endroit le plus épais, puis en frapper l'eâu, trois fois, et frapper la terre en même temps du pied, et aussitôt un pont s'élèvera sur le fleuve. Qu'il passe vite, alors. Mais, il ne sera pas encore au bout de ses peines, pour être rendu de l'autre côté de l'eau.

— Que nous contes-tu donc là? lui dit le chef.

— Mais, vous voyez bien que c'est la manière dont le prince et son bossu doivent s'y prendre pour aller au château de la princesse Ronkar : écoute bien, bossu 1...

— Tu nous ennuies, avec ton bossu; finis, vite, ton histoire.

— Après avoir traversé le fleuve, ils arriveront au pied d'une haute montagne d'un accès difficile, à cause des ronces et des épines qui en défendent partout l'approche. Mais, il trouvera là un grand galet rond, et s'il peut le soulever et le lancer contre la montagne, aussitôt un beau sentier s'offrira à sa vue, par lequel il pourra facilement monter jusqu'au sommet de la

montagne. Quand il sera arrivé... Écoute bien, bossu!...

Le bossu, sur son arbre, ne perdait pas un mot de ce qu'il disait, vous pouvez bien le croire.

— Quand ils seront arrivés, le roi et lui, au haut de la montagne, ils' auront affaire à cinq cent vingt soldats et à soixante géants. Je ne voudrais pas être à leur place. Mais, s'ils peuvent atteindre le château (car c'est sur cette montagne qu'est le château de la princesse Ronkar), à midi juste, ils trouveront les soldats et les géants endormis, et alors, leur affaire sera bonne. Les portes du château seront toutes ouvertes (car là, il n'arrive pas souvent du monde de notre pays), et ils pourront y entrer facilement. Dans une salle splendide, ils verront une princesse, belle comme le soleil, couchée et dormant sur son lit. Qu'ils ne restent pas, bouche béante, à la contempler ; mais, qu'ils s'empressent de lui mettre un mouchoir dans la bouche, pour l'empêcher de crier, qu'ils l'enlèvent dans leurs bras et partent, vite, sans regarder derrière eux.

Mais, hélas I s'ils n'arrivent pas au château, à midi juste, c'en est fait d'eux, et ils ne reverront jamais leur pays. Rappelle-toi bien, bossu 1...

En ce moment, le jour commença à poindre, et les voleurs (car c'étaient des voleurs) se dispersèrent, après avoir reçu les ordres de leur chef.

Le roi, enfoui sous un tas de feuilles sèches, n'avait rien vu, ni rien entendu ; mais, le bossu n'avait pas perdu un mot de tout ce qu'avait dit le boiteux. Il descendit de son arbre, éveilla le roi, à qui il ne dit rien de ce qu'il savait, et ils se remirent en route.

Ils arrivèrent bientôt au fleuve dont avait parlé le boiteux. Le bossu tira son couteau de sa poche, alla à une haie qui était là près, y coupa une baguette de saule, l'écorcha, et la fourra trois fois dans la haie. Le roi coupa aussi une baguette et l'écorcha, tout en marchant, mais, il ne la fourra pas dans la haie. Ils arrivent au bord du fleuve, et ne voient ni barque ni pont.

— Nous ne pouvons pas aller plus loin, dit le roi.

Mais le bossu frappa l'eau, par trois fois, de sa baguette et la terre, de son pied, et voilà aussitôt un beau pont qui s'élève sur le fleuve, au grand étonnement du roi. Ils s'engagent dessus et passent de l'autre côté. Le bossu frappe encore l'eau de sa baguette, par trois fois, et le pont disparait aussi promptement qu'il s'étoit élevé.

Les deux voyageurs se trouvèrent alors au pied d'une montagne très élevée et dont les flancs étaient garnis d'un fourré impénétrable de ronces et d'épines. Il fallait pourtant gravir cette montagne. Comment faire? Le bossu regarda

autour de lui, cherchant la pierre dont avait parlé le boiteux du bois. Il l'aperçut, à moitié ensevelie dans l'herbe.

— La pierre est bien grande 1 se dit-il en luimême ; je crains de ne pouvoir la soulever.

Pourtant, il marcha à elle résolument, la souleva et la lança contre la montagne. Aussitôt une belle route s'ouvre, par enchantement, parmi les ronces et les épines. Ils s'y engagent et arrivent facilement au haut de la montagne. Le premier coup de midi sonnait, juste, en ce moment.

— C'est à merveille I pensa le bossu.

Ils vont droit au château, trouvent les portes ouvertes et entrent. Ils traversent plusieurs salles, toutes fort belles, et arrivent à une dernière, bien plus belle que les autres, où ils voient, couchée sur un lit de pourpre, une princesse d'une beauté resplendissante. Le roi resta à la contempler, la bouche ouverte ; mais, le bossu alla tout droit à elle, lui mit son mouchoir sur la bouche, l'enleva dans ses bras et partit, en disant au roi de le suivre. En repassant par les salles et la cour, ils virent les soldats et les géants : tous dormaient et ronflaient bruyamment, et aucun d'eux ne s'éveilla ; le moment n'était pas encore venu.

Mais, hélas 1 le bossu avait oublié qu'il devait rapporter la pierre à l'endroit où il l'avait trou-

394 IJS FIDÈLE SERVITEUR

véé, afin que le chemin se refermât après lui, au retour, et cet oubli fit que le chemin resta ouvert et libre.

Les soldats et les géants s'éveillèrent, quand le moment fut venu, et s'aperçurent aussitôt de la disparition de la princesse. Ils la cherchèrent partout, dans le château et les jardins. Cinq ou six géants, voyant la route ouverte sur le fianc de la montagne, s'y engagèrent. Le bossu entendit leurs pas derrière lui, et dit au roi :

— Preniez la princesse, à votre tour, car je n'en puis plus 1 ^\

Le roi prit la princesse des bras du bossu et ils continuèrent de descendre la montagne. Ils arrivent au fleuve. Le bossu frappe l'eau par trois fois de sa baguette et la terre, du pied, et aussitôt le pont reparaît. Ils s'engagent dessus, passent, et le bqssu, de trois autres coups de baguette, le fait disparaître sous l'eau. Il était temps 1 Les géants allaient mettre le pied dessus, et alors, tout eût été perdu 1 Les géants hurlaient et grinr çaient les dents, dé l'autre côté de l'eau ; le bossu et le roi riaient et les narguaient.

Le roi, le bossu et la princesse (elle s'était éveillée, en atteignant l'autre rive du fleuve), se mirent alors en route, pour revenir en Portugal. Ils passèrent la nuit dans le même bois où les deux premiers l'avaient. déjà passée, en allant à la

montagne. Le roi et la princesse Ronkar se glissèrent chacun sous un tas de feuilles sèches, et le bossu monta encore sur son chêne. Vers minuit, les voleurs arrivèrent encore sous l'arbre. Et chacun de conter ses exploits au chef. Le boiteux était toujours en retard.

— Holà I les amis, cria-t-il en arrivant, il y a du nouveau I

— Qjioi donc, Diable boiteux? demandèrent les autres.

— Le roi de Portugal est encore dans le bois, et avec lui la princesse Ronkar, qu'il vient d'enlever I Nous les trouverons, quand viendra le jour. Pourtant, ils peuvent encore nous échapper, si le bossu s'y prend bien. Aussitôt qu'ils seront sortis du bois... Écoute bien, bossu I...

— Encore ton bossu I... De qui veux-tu donc parler ?

— Je vous l'ai déjà dit, mes amis, c'est un mot qui me revient sans cesse, malgré moi, et qui ne signifie rien ; n'y faites donc pas attention. Aussitôt qu'ils seront sortis du bois, ils rencontreront un beau carrosse avec un postillon, qui invitera le roi et la princesse et le bossu aussi à y monter ; mais, s'ils y montent, malheur à eux I car le roi et le bossu seront conduits dans l'enfer, et la princesse retournera au château où elle était retenue enchantée par un magiden puissant..

396 LE HDÈLE SERVITEUR

Mais, s'ils ne montent pas dans le carrpsse, un peu plus loin, ils rencontreront un étang, où ils verront un homme qui se noie et qui appelle au secours. S'ils essaient de lui porter secours, le roi et le bossu tomberont encore dans Tenfer, et la princesse retournera à son château, sous la garde des géants. Un peu plus loin encore, ils rencontreront une vieille femme, qui leur offrira des gâteaux et des fruits. La princesse voudra en accepter ; mais, si elle prend la moindre chose, le roi et le bossu iront en enfer, et la princesse retournera captive dans le château d'où elle vient.

Le bossu entendit tout, sur son arbre. Quand le jour commença à poindre, les voleurs se séparèrent et partirent, de côté et d'autre, à la recherche du roi de Portugal et de la princesse Ronkar. Ils ne savaient pas qu'ils étaient si près d'eux.

Le bossu descendit alors de son arbre, éveilla le roi et la princesse, et ils se remirent en route.

Dès qu'ils furent sortis du bois, ils virent un beau carrosse, avec un postillon tout galonné d'or, qui les invita à entrer dans son carrosse. Le roi et la princesse ne demandaient pas mieux ; mais, le bossu frappa le postillon de sa baguette blanche, qu'il avait gardée, et il s'en alla au galop.

Le roi, la princesse et le bossu continuèrent leur route, et arrivèrent bientôt au bord d'un grand étang. Un homme s*y noyait et criait :

« Au secours I Je me noiel... » C'était pitié de l'entendre.

— Le pauvre homme! Il faut essayer de le sauver I dirent le roi et la princesse.

— Gardez- vous en bien, et continuons notre route, dit le bossu, sans s'arrêter.

Et ils passèrent outre.

Un peu plus loin, ils rencontrèrent une vieille femme, qui portait un panier au bras. Elle les accosta, et, présentant à la princesse son panier rempli de gâteaux et de beaux fruits, elle lui dit:

— Voyez, princesse, les fruits délicieux, les excellents gâteaux I Jamais vous n'en avez mangé de meilleurs !...

La princesse étendait déjà la main pour en prendre, lorsque le bossu accourut, et, d'un coup de pied, lança le panier en l'air et fit tomber les gâteaux et les fruits dans la poussière. La vieille l'agonisa d'injures, et le roi, mécontent, lui dit :

— Pourquoi avez-vous fait cela? Ne voyezvous pas que la princesse et moi nous désirions manger un gâteau et un fruit ?...

— Vous le saurez, plus tard ; marchons !••• dit le bossu, pour toute réponse.

J*avais oublié de dire que le boiteux, dans le bois, avait recommandé au bossu de ne rien révéler au roi de ce qu'il avait entendu, sous peine de voir la partie inférieure de son corps pétrifiée, à partir de la ceinture ; la moitié supérieure ne subirait d'autre changement que de lancer du feu par la bouche, les narines et les yeux.

Ils se remirent en marche, et arrivèrent à une hôtellerie, au bord de la route. Ils avaient faim, ils étaient fatigués et ils s'y arrêtèrent pour se restaurer et se reposer. Ils y passèrent la nuit, et prirent un carrosse, le lendemain matin, pour les conduire jusqu'en Portugal.

Le roi de Portugal épousa la princesse Ronkar, la plus belle créature qu'il fût possible de voir sous l'œil du soleil (i), et il y eut, à cette occasion, de belles fêtes et de grands festins.

Neuf mois après, la reine mit au monde un enfant, un garçon superbe.

Le bossu était resté avec le roi, dans son palais, et c'était son conseiller le plus écouté et son meilleur ami. Us parlaient souvent de leur voyage à la Recherche de la princesse Ronkar, et, chaque fois, le roi demandait à son compagnon de voyage comment il avait pu le conseiller de ma-

(i) Locution bretonne : imUtn iagud amn beoL

nière à mener à bout une si périlleuse entreprise. Le bossu résistait et répondait toujours d'une façon évasive. Mais, la curiosité du roi et ses instances augmentaient, chaque jour. Il en vint à accuser son ami et son sauveur de ne pas Taimer et de comploter même contre sa vie.

Le bossu, bien qu'il connût parfaitement la conséquence funeste du secret qu*il allait trahi.r, lui dit alors :

— Puisque ce secret vous rend malheureux et injuste au point de douter de mon amitié pour vous, je vais vous le Élire connaître ; mais, vous le regretterez bientôt:

Il lui dit tout. £t, à mesure qu'il parlait, la moitié inférieure de son corps se changeait en marbre: ses pieds d'abord, puis ses jambes et ses cuisses; et quand il finit de parler, il était pétrifié jusqu'à la ceinture, et le feu sortait de sa bouche, de ses narines et de ses yeux. Il était effrayant à voir !

La douleur du roi fut grande de voir Pétat dans lequel sa curiosité avait mis son meilleur ami. Il le visitait plusieurs fois par jour, et pleurait à la vue de ses souffrances. Il fit venir tous les médecins, magiciens et sorciers de son royaume. Personne n'y pouvait rien. Il était au ^ésespoir.

L'idée lui vint d'aller passer une nuit au bois

OÙ ils s'étaient arrêtés, en allant au château de la princesse, et au retour de là. Peut-être y verraitil le boiteux, qui lui apprendrait le secret qu'il clierchait.

Il se rendit donc au bois, monta sur l'arbre et attendit.

Vers minuit, les brigands arrivèrent, comme d'habitude. Chacun rendit compte au chef de sa conduite, et le boiteux dit, à son tour :

— Le roi de Portugal est encore dans le bois, camarades !

— Laisse-nous donc tranquille avec ton roi de Portugal, lui dit-on.

— Je vous le répète, le roi de Portugal est dans le bois. Il cherche un remède pour guérir son ami le bossu, dont toute la moitié inférieure, jusqu'à la ceinture, est pétrifiée. Je sais bien, moi, ce qu'il faudrait faire pour le guérir. Il faudrait que le roi (il ne fera jamais cela) égorgeât de ses propres mains son fils unique, comme un petit cochon, et en recueillit le sang, dans un vase, pour en arroser le bossu pétrifié. Aussitôt il reviendrait à son état primitif, aussi sain que jamais. Mais, je le répète, jamais le roi ne fera cela.

Le roi avait bien entendu, sur l'arbre. Le jour vint et les brigands se dispersèrent, et le roi se remit en route pour revenir à son palais. Sa per-

plexité était grande et cruelle. Son âme était navrée de l'état où il voyait son ami, celui à qui il devait sa femme et la vie même, — ,et cela par sa faute I... Mais aussi, égorger son fils unique, un si bel enfant ! . . .

Il arrive au palais et va voir son ami, aussitôt. Il le revoit dans le même état et pleure abondamment. Il était malheureux et ne mangeait ni ne dormait plus. Enfin, il se dit un jour ;

— Je ne puis rester plus longtemps dans cette situation! Il faut délivrer mon ami I...

Il prend un couteau et se dirige vers la chambre de son fils. Mais, le cœur lui manque, en le voyant endormi, dans son berceau, si gentil et le sourire sur les lèvres; il hésite, le couteau lui tombe de la main, et il revient sur ses pas. Il retourne auprès de son ami le bossu et est tellement ému de son supplice qu'il court de nouveau à h, chambre de son fils, fou de douleur, et le frappe, cette fois. H recueille son sang dans un vase et court en arroser le bossu. Aussitôt celui-ci se sent soulagé, le feu s'éteint dans sa bouche, dans ses narines et ses yeux, et, peu à peu, la partie pétrifiée de son corps s'assouplit ; le marbre redevient chair, le sang y circule de nouveau, et il est bientôt rendu à son état naturel.

Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en pleurant de joie.

— Vois comme je t*aime ! dit le roi au bossu; j*ai égorgé mon fils unique pour te délivrer !

— Sire, répondit le bossu ^ votre dévouement sera récompensé ; votre fils n'est pas mort ; allons le voir I

Et, quand ils entrèrent dans la chambre de Teufant, ils le virent qui souriait, dans son berceau, et tendait les bras vers son père.

Il y eut alors, à la cour, des fêtes magnifiques. Et depuis, je n'ai pas eu de leurs nouvelles.

G>Qtè par Francesa ar C'hroseur, femme Bizi (Bizien), ménétrier, de Belle-Islc-en-Terre. — Décembre 1 869 .

Le prototype des contes de ce cycle semble &tre le conte hindou de Viravaroy dftns le Panichatantra et aussi dans VHUopadésa, chap. IX, édition Maisonnenve, 1882, avec mélange de souvenirs de VObérott de Huon Je Bordeaux.

Le Boi de Portugal et le Rai Dalara, qui précède, peuvent aussi se rattacher au cycle de la Princesse aux Cheveux d'Or par la recherche de la princesse Ronkar et du Roi Dalmar,

lOUENN KERMÉNOU l'homme de parole

Ba^ a ip brema pcU'Umip; D'ar t^houl:^ tn'ho defoa dennt ar ter.

Il y a de cela bien longtemps, Quand les poules avaient des dents.

HL y avait un marchand, nommé Jean Kerménou, qui avait gagné une grande fortune. Il avait plusieurs navires sur la mer, et il allait dans les pays lointains avec àts marchandises de son pays, qui lui coûtaient peu de chose, et qu'il revendait très avantageusement. Il n'avait qu'un fils, nommé louenn, et il désirait le voir devenir marchand et homme de mer, comme lui. Aussi, un jour, lui parla-t-il de la sorte :

-r- Voici que je me fais vieux, mon fils, et.

après avoir beaucoup travaillé, toute ma vie, et m'être donné beaucoup de mal, je voudrais rester enfin tranquille, à la maison, pour attendre la mort, quand il plaira à Dieu de me Tenvoyer.

Mais, vous, qui êtes jeune et plein de force et de santé, je voudrais vous voir travailler et voyager, comme je Tai fait, car tout homme, dans ce monde, doit travailler pour vivre. Je vais donc vous donner un navire, chargé de marchandises du pays, que vous irez vendre dans les pays lointains ; vous reviendrez avec une autre cargaison de marchandises étrangères, et apprendrez ainsi le commerce et augmenterez votre avoir.

louenn, qui ne désirait rien tant que de quitter la maison de son père et de voyager au loin, entendit ces paroles avec une grande joie. On lui chargea donc un i^avire de toutes sortes de marchandises et il partit, muni de lettres pour les pays où il se rendait* Les vieux matelots de son père étaient avec lui, et, après une longue navigation, avec toutes sottes de temps, et du bon et du mauvais, il arriva dans une ville dont je ne sais pas le nom. Il présenta les lettres de son père, reçut bon accueil, vendit bien sa cargaison et en fit beaucoup d'argent:

Un jour qu'il se promenait par la ville, il vit un rassemblement de curieux et entendit des aboiements de chiens. Il s'approcha, et fut fort

lOUENN KERMÉNOU 405

étonné de voir le cadavre d'un homme livré en pâture à un troupeau de chiens. Il demanda ce que cela signifiait, et apprit que cet homme avait beaucoup de dettes, et qu'après sa mort, son corps avait été livré en pâture aux chiens, selon la coutume du pays, à l'égard de ceux qui mouraient insolvables. louenn eut pitié de ce pauvre mort et dit :

— Chassez les chiens ; je paierai ses dettes et lui ferai rendre les derniers devoirs.

On arracha le cadavre aux chiens, et louenn fit publier par la ville que tous ceux à qui cet homme devait quelque chose n'avaient qu'à venir le trouver et ils seraient payés.

Il se présenta beaucoup de monde, et il lui fallut une grande somme d'argent pour les désintéresser tous ; puis, quand personne ne réclama plus rien, le cadavre fut enseveli et mis en terre avec les honneurs convenables.

Quelques jours après, louenn Kerménou remit à la voile, pour revenir dans son pays, avec le peu d'argent qui lui restait, et sans acheter d'autres marchandises. Comme il était en mer avec ses matelots, ils aperçurent un navire tout tendu de noir :

— Que signifie ceci ? se demandèrent-ils ; il faut aller voir.

Et ils se dirigèrent vers le navire tendu de

noir, et, quand ils furent auprès, louenn cria à ceux qui le montaient :

— Pourquoi êtes- vous ainsi tendus de noir ?

Vous est-il arrivé quelque malheur ?

— Oui, il y a malheur assez 1 lui répondit-on.

— Qji'est-ce donc? Parlez, et si nous pouvons vous être utiles, ce sera avec plaisir.

— Il y a un serpent qui habite dans une île, près d'ici, et, tous les sept ans, il faut lui livrer une princesse du sang de notre famille royale.

— La princesse est-elle avec vous ?

— Oui, elle est avec nous et nous la conduisons au serpent, et voilà pourquoi notre navire est tendu de noir.

louenn, à ces mots, monta sur le navire tendu de noir et demanda à voir la princesse. Q.uand il vit combien elle était belle, il s'écria :

— Cette princesse ne sera pas la proie du serpent !

— Hélas I répondit le maître du navire, il nous faut la lui conduire, ou il mettra tout le royaume à feu et â sang.

— Je vous dis qu'elle ne sera pas conduite au serpent, et qu'elle viendra avec moi. Je vous donnerai en échange beaucoup d'argent, et vous pourrez acheter ou enlever, quelque part ailleurs, une autre .princesse, que vous livrerez au serpent.

— Si vous nous donnez assez d'argent...

lOUENN KERMÉNOU 407

— Je VOUS en donnerai à discrétion.

Et il leur donna tout l'argent qui lui restait et emmena la princesse sur son navire.

Les gens du navire tendu de noir allèrent alors chercher une autre princesse, et louenn Kerménou s'en retourna dans son pays, avec celle qu il leur avait achetée. Mais, il n'avait plus d'argent, ayant tout donné.

Quand le vieux marchand apprit que le navire de son fils était rentré au port, il se hâta de s'y rendre et lui demanda :

— Eh bien ! mon fils, avez-vous fait un bon voyage ?

— Oui, vraiment, mon père, il a été assez beau, répondit-il.

— Que rapportez-vous ? Faites-moi voir, louenn conduisit le vieillard à sa cabine et lui

dit, en lui montrant la princesse ;

— Voyez, mon père, voilà ce que je rapporte.

— Oui, une belle fille, comme il y en a beaucoup dans ces pays-là ; mais, vous avez de l'argent aussi, puisque vous n'avez pas de marchandises ?

— J'ai eu beaucoup d'argent, il est vrai, mon père ; mais je n'en ai plus.

— Qu'en avez-vous donc fait, mon fils ?

— J'en ai employé une moitié, mon père, à

4o8 LE FIDÈLE SERVITEUR

racheter et à faire ensevelir convenablement le cadavre d'un pauvre homme jeté en pâture aux chiens, parce qu'il était mort sans pouvoir payer ses dettes; et j'ai donné l'autre moitié pour cette belle princesse, que l'on conduisait à un serpent, pour être dévorée par lui.

— Il n'est pas possible que vous ayez fait tant de folies, ou vous n'êtes qu'un sot, mon fils !

— Je ne vous -dis que la vérité, mon père.

— Eh bien ! disparaissez de devant mes yeux, et ne remettez jamais les pieds dans ma maison, ni vous ni votre princesse ; je vous maudis.

Et le vieillard s'en alla, furieux.

louenn était fort embarrassé ; où aller avec sa princesse, puisque son père ne voulait pas le recevoir, et qu'il n'avait plus d'argent ? Il se rendit chez une vieille tante qu'il avait, dans la ville, et lui conta tout : comment il avait employé son argent à payer les dettes d'un homme mort insolvable et à racheter la belle princesse qu'elle voyait auprès de lui, et que l'on conduisait à un serpent; et comment enfin son père leur avait donné sa malédiction à tous deux, en leur défendant de remettre jamais les pieds dans sa maison.

La tante eut pitié d'eux, et leur donna l'hospitalité.

Mais, bientôt louenn voulut épouser la prin-

lOUENM KËRMÉNOU 409

cesse. Il se rendit auprès de son père, pour solliciter son consentement.

— La fille est-elle riche ? lui demanda le vieillard.

— Elle le sera, un jour, mon père, puisqu'elle est fille de roi.

— Oui da I quelque drôlesse, qui vous aura fait croire qu'elle est fille de roi : faites comme il vous plaira, du reste ; mais, vous n'aurez rien de moi, si vous l'épousez.

louenn s'en retourna tout triste et raconta à la princesse et 'à sa tante la réception que lui avait faite son père. Quoi qu'il en soit, le mariage fut célébré, la tante en fit les firais et céda aux jeunes époux une petite maison, qu'elle possédait, non loin de la ville, et où ils se retirèrent.

Environ neuf ou dix mois après, la princesse donna le jour à un fils, un fort bel enfant.

Un oncle de louenn, un frère de sa mère, avait aussi des navires sur la mer, pour aller faire du commerce dans les pays lointains. Il se faisait vieux, il était riche aussi et ne voulait plus naviguer. Il confia à son neveu un beau navire, chargé de marchandises, pour aller les vendre dans les pays où le soleil se lève. Quand la princesse apprit cela, elle dit à son mari qu'il fallait mettre leurs portraits à tous deux et celui de leur enfant, bien ressemblants, à l'avant du navire. Ce

qui fut fait. louenii fit alors ses adieux à sa femme, embrassa tendrement son enfant, et mit ù la voile. Il fut jeté par le vent, sans qu'il en sût rien, dans la ville où habitait le père de sa femme. Les gens de la ville accoururent pour voir son navire, et, quand ils virent les trois portraits sculptés à Tavant, sous la misaine, ils réconnurent dans l'un d'eux la fille de leur roi, et allèrent en avertir celui-ci. Le roi courut aussitôt au navire, et, dès qu'il vit le portrait, il s'écria :

— Oui, c'est bien ma fille ! Serait-elle donc encore en vie ? Il faut que je m'en assure, à l'instant.

Et il demanda à parler au capitaine du navire. Quand il vit louenn, il reconnut facilement que c'était l'homme dont le portrait se trouvait avec celui de sa fille, à la proue du navire, et il lui dit :

— Ma fille est sur votre navire, capitaine?

— Excusez-moi, seigneur, lui répondit louenn, il n'y a ni fille ni femme sur mon navire.

— Je vous dis qu'elle est ici, quelque part, et il faut que je la voie, à l'instant.

— Croyez-moi, seigneur, votre fille n'est pas sur mon navire.

— Où donc est-elle ? car vous la connaissez, sans doute, puisque son portrait est près du vôtre, sur l'avant de votre navire.

lOUENN KERMÉNOU 41I

— Je ne saurais vous dire, seigneur, où est votre fille, car je ne la connais pas.

louenn ne voulait pas avouer, de crainte qu'on ne lui enlevât sa femme. Le roi était fort en colère, et dit :

— Nous verrons bien, tout à l'heure ; et quant à toi, tu auras la tête tranchée.

Et il visita tout le navire, avec ses deux ministres et quelques soldats, qui l'accompagnaient, et, comme ils ne trouvèrent pas la princesse, louenn fut jeté en prison, en attendant qu'on lui fît tomber la tète, le lendemain, et son navire fut livré en pillage au peuple, et ensuite incendié.

louenn, dans sa prison, conta ses aventures à son geôlier, qui paraissait s'intéresser à son sort. Il lui dit comment son père l'avait chassé de sa maison, parce qu'il avait employé tout l'argent qu'il avait eu de sa cargaison à racheter un homme mort qui avait été jeté en pâturé aux chiens et à lui faire rendre les derniers devoirs, et à délivrer une belle princesse d'un serpent auquel on la conduisait, laquelle princesse il avait épousée et lui avait donné un fils ; un frère de sa mère lui avait confié un navire pour aller commercer dans les pa3''s lointains, du côté du Levant, et il avait mis sur l'avant de ce navire le buste de sa femme, le sien propre et celui de leur enfant, sculptés en bois et fort ressemblants. Le roi pré-

412 LE nDÈLE SERVITEUR

tendait reconnaître, dans le buste de sa femme, celui de sa fille, qu'il croyait avoir péri, victime du serpent, et, comme il ne la retrouva pas sur le navire, puisqu'il est vrai qu'/slle n'y était pas, étant restée à la maison avec son enfant, il l'avait fait jeter en prison, et son navire avait été pillé par le peuple, puis incendié.

— Ainsi donc, répondit le geôlier, vous avez sauvé du serpent la fille du roi, et elle est, à présent, votre femme?

— Je l'ai achetée du capitaine d'un navire qui ' la conduisait à un serpent, dans une île, et, selon

ce qu'elle dit, elle serait fille d'un roi, mais je ne sais de quel roi.

Le geôlier courut faire part au roi de ce qu'il venait d'entendre. Le roi donna l'ordre d'amener, sur-le-champ, le prisonnier en sa présence, et, quand il eut entendu son histoire, il s'écria :

— C'est sûrement ma fille ! Où est-elle ?

— Elle est restée à la maison, dans mon pays, avec son enfant, répondit louenn.

— Il faut me l'aller chercher, vite, pour que je la voie encore, avant de mourir l

Et l'on donna un nouveau navire à louenn, pour aller chercher la princesse et la ramener à son père. Les deux premiers ministres du roi reçurent aussi l'ordre de l'accompagner, dans la crainte qu'il ne revînt pas. Ils arrivèrent sans

lOUENN KERMÉNOU 4x3

encombre dans le pays de louenn, et s'en retournèrent aussitôt, ramenant la princesse et son enfant.

Un des deux ministres du roi aimait la princesse, depuis longtemps, et, pendant la traversée, il recherchait sa société et voyait son mari d'un mauvais œil. Si bien que la princesse craignit qu'il ne méditât quelque trahison contre louenn, et pria celui-ci de rester avec elle, dans sa chambre, et d'aller moins souvent sur le pont du navire. Mais louenn aimait à être sur le pont et même à aider lui-même les matelots, dans leurs manœuvres, et sa femme ne pouvait le retenir auprès d'elle. Voyant cela, elle lui mit sa chaîne d'or au cou. Une nuit qu'il était appuyé sur le bord du navire, regardant la mer, qui était calme et belle, le minisire qui poursuivait sa femme s'approcha de lui, tout doucement, le prit par les pieds et le précipita dans la mer, la tête la première. Personne ne le vit faire le coup. Peu après, il cria : — Le capitaine est tombé à la mer ! . . . On envoya des hommes avec des embarcations à sa recherche, mais, c'était trop tard, et on ne le retrouva pas. Alors, le • traître se rendit auprès de la princesse et lui dit que son mari avait été jeté à la mer par un coup de vent et qu'il était noyé. La pauvre femme fut désolée, à la pensée que son mari était mort ; mais, heureu-

sèment que louenn Kerménou était bon nageur, et il nagea vers un écueil, qu'il aperçut non loin de l'endroit où il était tombé, et s*y sauva. Laissons-le là, pour un moment, et suivons la princesse jusqu'à son pays.

Elle prit le deuil, s'habilla tout de noir, et ne donna plus aucun signe de joie. Elle soupçonna bien quelque trahison de la part du ministre de son père, et elle ne voulut plus le revoir. Quand elle arriva chez son père, elle reçut bon accueil et le vieux roi pleura de joie. On fit un grand repas, avec des fêtes et des réjouissances publiques. Mais, hélas ! la pauvre princesse ne pouvait plus rire et ne trouvait de plaisir à rien. Le perfide ministre s'appliquait toujours à lui plaire, et il fit tant et si bien qu'il finit par rentrer en grâce auprès d'elle. Ils se fiancèrent et prirent date pour la célébration du mariage. La fiancée défendit que l'on prononçât jamais en sa présence le nom de son premier mari, dans l'intervalle des fiançailles au mariage. Trois ans s'étaient écoulés, depuis qu'elle l'avait perdu, et elle pensait bien qu'elle ne le reverrait jamais, et qu'elle pouvait se remarier, en toute sûreté.

Retournons maintenant, en attendant le jour fixé pour le mariage, auprès de louenn Kerménou, sur son rocher, au milieu de la mer.

Il y avait trois ans qu'il était là. Il n'avait

lOUENN KERMÉNOU 41$

pour toute nourriture que les coquillages qu'il pouvait recueillir contre son rocher et les poissons qu'il réussissait à prendre, de temps en temps. Il était complètement nu et son corps était tout couvert de poil, si bien qu'il ressemblait plus à un animal qu'à un homme. Un trou sous un rocher lui servait d'habitation. Il avait encore au cou la chaîne d'or de sa femme. Aucun navire ne passait jamais par là, et il avait perdu tout espoir d'en sortir. Une nuit, pendant qu'il dormait dans son trou, il fut éveillé par une voix qui disait: — Froid !... froid !... Hou I hou ! hou!... Puis il entendait comme les claquements de dents d'un homme transi de froid, et, un moment après, le bruit d'un animal ou d'un homme qui se jette à l'eau. Tout cela l'étonna ; mais il ne sortit pourtant pas pour voir ce que ce pouvait être. La nuit suivante, ce fut la même chose. Il ne parla pas encore, ne sortit pas de son trou et ne vit rien.

— Qu'est-ce que tout ceci pourrait bien être ? se demandait-il ; c'est peut-être une âme en peine. Demain soir, si j'entends encore, je parlerai et je sortirai, pour voir.

La troisième nuit, il entendit encore, comme les deux précédentes, et plus près de lui : — Froid L.. froid!... Hou! hou ! hou!... et des claquements de dents. Il sortit et vit, au clair de la lune, un

4l6 LE FIDÈLE SERVITEUR

homme complètement nu, le corps sanglant et couvert d'horribles blessures, le ventre entr'ouvert, avec les entrailles qui s'en échappaient, les yeux arrachés de leurs orbites, et, au côté gauche, une énorme plaie, par où Ton voyait son cœur. U frémit d'horreur, et demanda pourtant :

— Qiie vous faut-il, mon pauvre homme?

Parlez, et si je puis quelque chose pour vous, je vous promets de le faire.

— Ne me reconnaissez-vous donc pas, louenn Kerménou? demanda le fantôme; je suis celui dont vous avez arraché le cadavre aux chiens qui le dévoraient, et à qui vous avez fait rendre les derniers devoirs, après avoir payé ses dettes, de votre propre argent. Par reconnaissance pour ce que vous avez fait pour moi, je veux aussi faire quelque chose pour vous. Vous désirez, sans doute, être retiré de dessus ce rocher désert, où vous souffrez depuis trois ans ?

— Ah I si vous pouviez me rendre ce service, mon Dieu ! . . . s'écria louenn.

— Promettez-moi de faire bien exaaement tout ce que je vous dirai, et je vous retirerai de là, et vous conduirai auprès de votre femme.

— Oui, je ferai tout ce que vous me direz.

— C'est demain que votre femme doit se marier avec le ministre de votre beau-père qui vous a jeté à la mer.

lOUENN KERMÉNOU 417

— Mon Dieu, serait-ce donc vrai ?

— Oui, car elle vous croit mort, n'ayant eu en aucune façon de vos nouvelles, depuis trois ans. Mais, promettez-moi de me donner une moitié de tout ce qui appartiendra à votre femme et à vous, dans un an et un jour, et je vous conduirai jusqu'à la porte de la cour du palais de votre beau-père, pour demain matin, avant l'heure où le cortège se rendra à l'église.

— Oui, je vous promets de vous donner cela, et davantage encore, si vous faites ce que vous dites.

— Eh bien! montez, à présent, sur mon dos, et souvenez-vous bien, car, dans un an et un jour, vous me re verrez, en quelque lieu que vous soyez.

louenn monta sur le dos de l'homme mort, qui se jeta avec lui à la mer, nagea comme un poisson et le conduisit, pour le lever du soleil, à la porte du palais de son beau-père, puis il s'en alla, en disant :

— Au revoir, dans un an et un jour.

Quand le portier du palais ouvrit sa porte, le

matin, il fut effrayé en voyant auprès un animal comme il n'en avait jamais vu, et il s'enfuit en courant et en criant au secours. Les valets accoururent à ses cris. Ils prirent louenn pour un sauvage, et, comme il ne paraissait pas méchant, ils

4l8 LE FIDÈLE SERVITEUR

s'approchèrent de lui et lui jetèrent des morceaux de pain, comme à un chien. Il y avait trois ans qu'il n'avait mangé de pain, et il sautait dessus et les mangeait avec avidité. Les servantes et les femmes de chambre du palais étaient aussi accourues pour voir Phomme sauvage. La femme de chambre de la princesse était là aussi, et elle reconnut à son cou la chaîne d*or de sa maîtresse et courut lui dire :

— Maîtresse, si vous saviez?...

— Quoi donc ? demanda la princesse.

— Votre mari, louennKerménou...

— J'ai fait défense expresse, vous le savez, do prononcer ce nom devant moi, avant que je ne sois mariée.

— Mais, maîtresse..., il est Id, dans la cour du palais!...

— Cela n'est pas possible, ma fille, car voici déjà trois ans qu'il est mort, comme tout le monde le sait.

— Je vous assure, maîtresse, qu'il est là; je l'ai bien reconnu, à votre chaîne d'or, qu'il a encore au cou.

A ces mots, la princesse se hâta de descendre dans la cour, et dès qu'elle aperçut le prétendu sauvage, bien qu'il ressemblât plus à un animal qu'à un homme, elle reconnut son mari, et lui sauta au cou pour l'embrasser. Puis, elle l'eni-

lOUENN KERMÉNOU 419

mena avec elle dans sa chambre et lui donna des vêtements pour s*habiller. Les valets et les servantes étaient tout étonnés de ce qu'ils voyaient, car nul autre que la femme de chambre de la princesse ne savait que c'était là son premier mari. Ceci se passait le matin du jour où elle devait être remariée au premier ministre de son père. Dans ce temps-là, à ce qu'il paraît, la coutume existait, aux grandes noces, que le repas avait lieu avant d'aller à l'église. On avait invité beaucoup de monde, de tous les coins du royaume, et aussi des royaumes voisins. Quand le moment en fut venu, on se mit à table. La princesse, belle et parée magnifiquement, était entre son père et son fiancé. Vers la fin du repas, on chanta et on fit des récits plaisants, selon l'habitude. La princesse fut priée par sori futur beau-père de dire aussi quelque chose, et elle parla de la sorte :

— Monseigneur, donnez-moi votre avis, je vous prie, sur le cas que voici : J'avais un gentil petit coflfret avec une charmante clef d'or. Mais, je vins à perdre la clef de mon coffret, et je la regrettai beaucoup. Alors, j'en fis faire une nouvelle. Mais, quand la nouvelle clef fut prête, je retrouvai l'ancienne, de sorte que j'ai aujourd'hui deux clefs, au lieu d'une. Cela m'embarrasse un peu. Je connais l'ancienne clef, elle était

bonne et je l'aimais, et je ne sais pas ce que sera la nouvelle, dont je ne me suis jamais servie encore. Dites-moi, je vous prie, laquelle des deux clefs je dois garder, l'ancienne ou la nouvelle ?

— Gardez votre ancienne clef, ma fille, puisqu'elle est bonne : pourtant, si vous me faisiez voir les deux clefs ? répondit le vieillard.

— C'est juste, dit la princesse; attendez un instant, et vous allez les voir.

Et elle se leva de table, se rendit à sa chambre et revint un instant après, tenant par la main louenn Kerménou, et parla de la sorte :

— Voilà la clef nouvelle ! et elle montrait du doigt le ministre qui devait l'épouser, — et voici l'ancienne, que je viens de retrouver! Elle est bien un peu rouillée, parce qu'elle a été longtemps perdue ; mais, je la rendrai, sans tarder, aussi belle qu'elle le fut jamais. Cet homme est louenn Kerménou, mon premier mari, et le dernier aussi, car je n'en aurai jamais d'autre que lui!

Voilà tout le monde ébahi d'étonnement, en entendant ces paroles, et le ministre devint pâle comme la nappe qui était devant lui. La princesse prit encore la parole et conta tout au long les aventures de louenn Kerménou.

Le vieux roi, furieux, se leva alors, et, s'adrecsant aux valets, il dit :

lOUENN KERMÉNOU 421

— Faites chauffer le four, sur-le-champ, et qu*oh y jette cet homme !

Et il désignait du doigt son premier ministre. On exécuta son ordre et le ministre fut jeté dans une fournaise ardente.

louenn Kerménou et sa femme restèrent à la cour, et y vécurent désormais tranquilles et heureux. Au bout de neuf mois, la princesse accoucha encore d'un fils. Leur premier enfant était mort.

louenn ne songeait plus à l'homme mort et au marché conclu entre eux pour le retirer de dessus son rocher désert, au milieu de la mer. Mais, quand le moment fut venu, au bout d'un an et un jour, un jour du mois de novembre que sa femme et lui étaient tranquillement auprès du feu, la mère chauffant son enfant, et lui les regardant, quelqu'un arriva inopinément dans la maison, ils ne surent comment, et dit :

— Bonjour, louenn Kerménou I

La princesse fut tout effrayée, à la vue de cet inconnu, d'un aspect horrible. louenn reconnut l'homme mort qu'il avait arraché aux chiens.

Celui-ci reprit :

— Vous rappelez - vous , louenn Kerménou, que lorsque vous étiez seul sur votre rocher aride, au milieu de la mer, il y a de cela un an et un jour, vous me promîtes de me céder, pour

VOUS retirer de là, une moitié de tout ce qui appartiendrait à votre femme et à vous, au bout d'un an et un jour ?

— Je me le rappelle, répondit louenn, et je suis prêt à tenir ma parole.

Et il demanda les clefs à sa femme, ouvrit toutes les armoires et tous les coffres où étaient leur or, leur argent, leurs diamants et leurs parures, et dit :

— Voyez ! je vous donnerai du ' fond du cœur une moitié de tout ce que nous avons là, et ailleurs aussi.

— Non, louenn Kennénou,ce n'est pas de ces biens-là que je demande et je vous les laisse toas ; mais, voici quelque chose de plus précieux et qui vous appartient encore à tous deux (et il montrait Tenfant entre les bras de sa mère), et une moitié m'en appartient aussi.

— Dieu ! s'écria la mère, en entendant cela, et en cachant son enfant dans son sein.

— Partager mon enfant I... s'écria, de son côté, le père, saisi de teneur.

— Si vous êtes homme de parole, reprit l'autre, songez à ce que vous m'avez promis, sur le rocher : que vous me céderiez, au bout d'un an et un jour, la moitié de tout ce qui appartiendrait en commun à votre femme et à vous, et je pense que cet enfant est bien à vous deux ?...

lOUENN KERMÉNOU 425

— Hélas ! c'est vrai, je Tai promis, s'écria le malheureux père, les larmes aux yeux ; mais, songez aussi à ce que j'ai fait pour vous, quand votre cadavre avait été livré en pâture aux chiens, et ayez pitié de moil...

—• Je réclame ce qui m'est dû, une moitié de votre fils, comme vous me l'avez promis.

— Jamais je ne permettrai que mon fils soit partagé en deux, emportez-le plutôt tout entier ! s'écria la mère.

— Non, j'en veux la moitié seulement, selon nos conventions.

— Hélas ! je l'ai promis et je dois tenir ma parole, dit louenn, en sanglotant et en se couvrant les yeux de sa main.

L'enfant fut alors déshabillé tout nu et étendu sur le dos, sur une table.

— Prenez maintenant un couteau, louenn Kerménou, et taillez-moî ma part, dit l'homme mon.

— Ah 1 je voudrais être encore sur le rocher aride, au milieu de la mer ! s'écria le malheureux père.

Et, le cœur brisé de douleur, il leva le couteau sur son enfant, en détoiumant la tête. L'autre lui cria, en ce moment :

— Arrête I ne frappe pas ton enfant, louenn Kerménou ! Je vois clairement, à présent, que tu

es homme de parole, et que tu n'as pas oublié ce que j'ai fait pour toi. Moi aussi, je n'ai pas oublié ce que je te dois, et que c'est grâce à toi que je vais maintenant en Paradis, où je ne pouvais aller, avant que mes dettes eussent été payées et que mon corps eût reçu la sépulture. Au revoir donc, dans le Paradis de Dieu, où rien ne m'empêche plus d'aller...

Et il disparut alors.

Le vieux roi vint à mourir, peu après, et louenn Kerménou fut roi à sa place (i).

Conté à Marguerite Philippe, par une pèlerine, en allant en pèlerinage au Rëlec. — 1873.

(i) Dans cette version, qui difiîre beaucoup des J^ux précédentes, le Fidèle Serritenr est remplacé par un mort dont le cadavre avait été jeté à la voirie, et à qui le héros, louenn Kerménou, a fait donner une sépulture honorable.

Les exemples de héros de contes populaires secourus par des morts restés sans sépulture et à qui ils ont fait rendre les derniers devoirs sont fréquents, et Ton en trouvera d'autres, dans ce recueil.

JL y avait une fois un roi de France qui avait on fils, lequel n'aimait rien autant que la chasse. Un jour qu'il chassait, selon son habitude, il aperçut un corbeau posé à terre, et quoiqu'il en fût déjà bien près, l'oiseau ne s'envolait pas.

— Voici, se dit-il, un corbeau qui paraît être blessé et ne peut, sans doute, s'envoler.

Et il voulut le prendre à la main. Mais, le corbeau s'enfuit en courant, sous une grosse pierre (un dolmen?), et il descendit dans un trou si noir et si profond, qu'il lui sembla qu'il allait tomber dans l'enfer. Sa chute dura bien une heure, à peu près, et quand ses pieds rencontrèrent de nouveau la terre, il se trouva dans une

grande avenue de vieux chênes. Au bout de cette avenue, il y avait un beau château. Il se dirigea vers le château. La porte de la cour était ouverte et il y entra. Il aperçut là un seigneur, et, marchant droit à lui, il lui demanda s'il n'avait pas besoin d'un domestique.

— Oui, vraiment, répondit le seigneur ; mon valet d'écurie est nouvellement parti, et je voudrais le remplacer.

— Eh bien ! si vous voulez me prendre à votre service, j'aurai bien soin de vos chevaux.

— Je le veux bien, mais, à la condition que vous ferez bien exactement tout ce que je vous commanderai.

— Je vous promets de faire exactement ce que vous me commanderez.

— Alors, suivez-moi et je vais vous montrer votre travail, car, demain matin, je dois aller en voyage et je ne reviendrai pas avant un an, et un jour. Vous resterez seul dans le château, pendant tout ce temps; mais, soyez tranquille, vous n'y manquerez de rien.

Et il le conduisit d'abord à l'écurie, où il y avait beaucoup de chevaux, gras et luisants :

— Voici, lui dit-il, mes chevaux; vous en prendrez bien soin et leur donnerez du foin, de l'avoine et du trèfle, à discrétion ; il faut qu'à mon retour, je les retrouve absolument dans

l'état OÙ je vous les confie, ni plus maigres, ni plus gras, ou malheur à vous ! Voici maintenant, derrière la porte, un petit cheval noir, que vous traiterez autrement. Tous les matins, vous lui administrerez, comme déjeûner, une bonne volée de coups de bâton, et frappez sans pitié; le soir, vous lui jetterez dans sa mangeoire ce que les autres chevaux auront refusé de manger.

Puis, il le conduisit à une grande chambre qui était remplie de belles cages, dans lesquelles étaient renfermés des oiseaux de toute sorte, et il lui parla ainsi :

— Vous aurez à renouveler, deux fois par jour, la nourriture et Tcau de ces oiseaux, et ayez-en bien soin, car s'il en meurt un seul, ou si je les trouve en mauvais état, à mon retour, vous le paierez de votre tête.

Dans une autre chambre, il lui fit voir neuf pistolets, dans un coffre de chêne, et lui dit :

— Vous fourbirez ces pistolets, tous les jours ; et prenez garde qu'à mon retour j'y trouve la moindre tache de rouille, ou il n'y a que la mort pour vous !

Quand il eut fait toutes ses recommandations à son nouveau domestique, le maître du château partit, le lendemain matin, dès le point du jour.

Le prince, resté seul, se leva aussi de bonne heure et se mit au travail. Il commença par dis-

430 CORPS SAKS ÂME

tribuer du foin et de l'avoine aux beaux chevaux de Tccurie, puis, ayant ôté sa veste, il prit un bâton et se mit à en frapper, à tour de bras, le petit cheval noir qui était derrière la porte.

— Arrête, méchant I ne me frappe pas d'une façon si cruelle, car, sans tarder beaucoup, tu pourrais bien être traité toi-même comme tu me traites en ce moment !

Voilà notre homme bien étoimé d'entendre un animal lui parler de la sorte.

— Gîmment, pauvre bête, lui demanda-t-il, vous parlez donc aussi, dans la langue des hommes ?

— Oui, car j'ai été moi-même ce que tu es; et prends bien garde, ou toi-même tu seras réduit à la misérable condition où tu me vois présentement.

— On m'a recommandé de casser un bâton, tous les jours, en vous battant.

— Casse le bâton, si tu veux, mais, non sur mon dos, et donne-moi à manger comme aux autres chevaux.

Le prince eut pitié de la pauvre bête, et il lui donna du trèfle et de l'avoine, à discrétion.

Puis, il se rendit à la chambre des oiseaux.

Ceux-ci, en le voyant entrer, se mirent à chanter, à qui mieux mieux. U fallait entendre cette musique 1 il renouvela la nounriture et l'eau,

dans chaque cage, et, ayant remarqué un moineau qui paraissait tout triste et souffrant : -

— Vous, lui dit-il, vous me paraissez être malade, et si vous veniez à mourir, cela ne ferait pas mon affaire I

Et il retira le moineau de sa cage, et se mit à le caresser. En lui passant la main sur le dos et la tête, il se sentit piqué légèrement. — Q.u'est-ce cela ? se ditril ; et, en examinant de près, il vit que l'oiseau avait la tête traversée de part en part par une épingle.

— Je ne m'étonne plus, pauvre petite bête, de te voir si triste !

Il retira Tépingle de la tête du moineau, et r oiseau se changea instantanément en une princesse d'une beauté merveilleuse, qui lui parla de la sorte :

— Si vous n'y prenez bien garde, ô Jeune prince, vous aurez le même sort que moi et tant d'autres malheureux qui sont ici. En effet, chevaux, oiseaux, pistolets, sant autant de princes et de princesses et de seigneurs, d'un rang élevé, que le maître de ce château, qui est un grand magicien, retient ici enchantés, sous différentes formes, depuis un grand nombre d'années. Moi, je suis la fille du roi de Naples, et ce pauvre petit cheval noir, que vous avez si bien battu ce matin, est mon frère.

— Dieu, que dites-vous là ?

— Rien que la vérité ; mais, si vous voulez faire exaaement comme je vous dirai, vous pourrez sortir d'ici, sans mal, et en nous délivrant tous, moi et mon frère et les autres qui subissent le môme sort.

— Que me faudrait-il faire pour cela ? Ditesmoi, vite.

— Nous avons encore du temps devant nous; pendant un an, nous pouvons vivre heureux et sans souci, dans ce château, où rien ne manque, et quand le moment sera venu, alors je vous dirai ce que vous devrez faire.

Ils vécurent donc heureux tous les deux ensemble, pendant un an, se promenant tous les jours par les bois et les beaux jardins qui entouraient le château, comme s'ils étaient chez eux. Quand le soleil se couchait, tous les soirs, le prince remettait l'épingle dans la tête de la princesse, et aussitôt elle redevenait moineau, et passait la nuit dans sa cage ; et, chaque matin, aussitôt que le soleil paraissait, il retirait l'épingle, et l'oiseau redevenait princesse.

Les jours et les mois passaient ainsi, insensiblement, et le temps leur paraissait court. Cependant, un jour, la princesse dit au prince :

— C'est demain que doit arriver le géant (car le maître du château était un géant magicien).

— Comment déjà ?

— Hélas ! oui, car il y a juste un an que vous otes ici. Demain aussi, on célébrera dans votre pays l'anniversaire de votre mort, car on vous y croit mort. Écoutez donc bien ce qu'il vous faudra faire : Quand le géant arrivera, demain matin (et n'oubliez pas surtout de me remettre l'épingle dans la tête et de m'introduire dans ma cage), il ira aussitôt visiter ses oiseaux, et ceuxci à sa vue se mettront à chanter et à fredonner, à qui mieux mieux. En les voyant si joyeux et si dispos, il vous témoignera son contentement, et, pour vous récompenser, il vous conduira dans son écurie et là il vous dira de choisir le cheval qui vous plaira le plus. II y a là de beaux chevaux, vous le savez bien, blancs, noirs, alezans, bleus-pommelés; mais, ne choisissez aucun de ceux-là, gardez-vous-en bien. Demandez le petit cheval noir, si maigre et de si triste mine, qui est derrière la porte, et à qui vous avez administré, le lendemain de votre arrivée ici, une si bonne volée de coups de bâton. Il vous dira que vous êtes un sot de choisir une pareille rosse ; mais, ne l'écoutez pas et persistez à dire que vous voulez celui-là, car, comme je vous l'ai déjà dit, c'est mon frère.

Alors, il vous conduira au coffre où sont les pistolets, qui étaient si rouilles, quand il partit,

et qui sont à présent si luisants et si brillants, parce que je vous ai enseigné la manière de les fourbir. Il vous dira encore de choisir un pistolet de là. Il y en a un, plus simple et moins beau que les autres, avec une petite tache de rouille, presque imperceptible. Vous prendrez celui-là, malgré toutes les instances du ma^cien pour vous en faire prendre un autre, plus beau ; car c'est là ma femme de chambre.

Enfin, il vous conduira alors dans la chambre aux oiseaux et vous dira encore d'en choisir un parmi les plus beaux et ceux qui chantent le mieux. C'est moi qu'il vous faudra prendre, et fermer l'oreille à tous ses conseils et à ses instances pour vous en faire prendre quelque autre, plus beau. Dès que vous me tiendrez, vous me retirerez l'épingle de la tête, afin que je revienne à ma forme humaine, et aussitôt vous tirerez, avec votre pistolet, sur une tête de cuivre qui est au-dessus de la porte de la salle. Le château s'écroulera à l'instant sur le magicien, avec un vacarme épouvantable, et il sera écrasé sous les ruines, sans qu'il vous arrive de mal. Tous ceux qu'il retient ici enchantés, sous différentes formes, seront alors délivrés, et reviendront à leurs formes premières, et s'en iront, chacun de son côté, après vous avoir remercié. Un beau carrosse descendra, au même moment, du del, et

nous y monterons, vous, mon frère, ma femme de chambre et moi, et, en peu de temps, il nous portera, à travers les airs, au palais de votre père. Qpand nous y arriverons, tous vos parents et les principaux du royaume seront réunis, se disposant à se rendre à l'église pour assister à une messe solennelle célébrée à votre intention ; car ils vous croient tous mort, depuis un an. En vous voyant, la joie et le bonheur succéderont à la tristesse et au deuil général. Tous vos parents et vos amis voudront vous embrasser, et moi aussi. Mais, gardez-vous bien de vous laisser embrasser par aucune femme, car aussitôt, je serais enlevée par le Corps-sans-âme, et vous ne me reverriez plus jamais ! Faites exactement tout ce que je viens de vous dire, ou nous sommes perdus à tout jamais Tun pour Tautre.

— Je le ferai, répondit le prince ; soyez sans inquiétude à ce sujet.

Bref, et pour ne pas me répéter (i), tout arriva comme avait dit la princesse ; le prince aussi accomplit de point en point toutes ses recommandations, si bien que, le lendemain, avant midi, ils

(i) Les conteurs qui aiment à se donner carrière (reî tro, en breton) et à insister sur les moindres détails, pour allonger leurs récits et faire durer le plaisir de leur auditoire, reprennent par le xcenn et longuement toutes les recommandations de ce genre; je ne les imiterai pas.

436 CORPS SAKS À.ME

descendaient tous les quatre au milieu de la cour du palais du roi de France, au moment où le cortège, en grand deuil, se disposait à se rendre à l'église. Jugez de Tétonneraent que produisît une apparition si inattendue ! — Que signifie ceci ? se demandait-on. Puis, on courut au prince, . pour Tembrasser. Il se laissait' volontiers embrasser par les hommes '; mais, il repoussait les femmes et les jeunes filles, ce qui les mécontentait beaucoup. Une jeune cousine s'approcha de lui, par derrière, lui sauta au cou et lui déroba un baiser. Hélas 1 c'était assez. Un beau carrosse descendit aussitôt du ciel ; le "Corps-sans-âme, qui s'y trouvait, en sortit son bras droit, saisit la princesse, la plaça à ses côtés, puis, le carrosse s'éleva en l'air, si haut, si haut, qu'on ne le vit bientôt plus. Personne ne savait ce que cela signifiait, si ce n'est le prince, qui ne le savait que trop bien, hélas ! Il se mit à se désoler, pleurant, criant, s'arrachant les cheveux. C'est en vain qu'on essayait de le consoler, il n'écoutait per- | sonne. Il fit ses adieux à ses parents et à ses amis, qui s'empressaient autour de lui et leur dit qu'il ne cesserait de marcher, ni le jour, ni la nuit, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé la princesse sa fiancée. Ce fut en vain que son père et sa mère le supplièrent de rester avec eux, s'attachant â ses habits et lui disant qu'ils mourraient de dou-

leur, s'il les abandonnait, dans leur vieillesse. Ils lui promettaient de le marier à la plus belle princesse que Ton trouverait au monde, et de lui céder aussitôt le trône. Mais, il ne les écoutait seulement pas, et il partit.

Il marchait, il marchait, au hasard, nuit et jour, demandant à tous ceux qu'il rencontrait des nouvelles du Corps-sans-âme; personne ne connaissait le Corps-sans-âme ni ne pouvait lui donner aucune boime réponse. Un jour, il fut surpris par la nuit, dans un grand bois, où il s'était égaré, et le voilà bien embarrassé et bien inquiet, car ce bois était rempli de bêtes fauves. Il grimpa sur un arbre et aperçut une faible lumière, au loin. Il descendit, quelque peu rassuré, et se dirigea vers cette lumière. Il se trouva, au bout de quelque temps d'une marche assez pénible, à travers le bois, devant une petite hutte construite de branchages, de fougères et de feuillages. Par une fente de la porte, il vit un vieillard, à la barbe longue et blanche, qui priait, â genoux devant un crucifix.

— C'est un ermite I se dit-il en lui-même.

Il poussa la porte mal close, qui céda facilement, et il dit :

— Bonsoir, mon père.

— Bonsoir, mon fils, répondit le vieillard; en quoi puis-je vous être utile ?

43 s CORPS SANS ÂME

— Auriez-vous la bonté de m'accorder l'hospitalité, pour la nuit ?

— Hélas ! mon pauvre enfant, un ermite, d'ordinaire, n'est pas riche : entrez néanmoins dans ma cabane et vous n'aurez ni mieux ni pis que moi, quelques herbes et quelques racines pour nourriture, et la terre nue pour lit.

— Nul ne peut donner que ce qu'il a, mon père, et je vous remercie.

Et il entra dans la hutte de Termite et lui conta ses aventures.

— Hélas ! mon pauvre enfant, lui dit alors le solitaire, il y a bien longtemps que je suis ici, à faire pénitence, et jamais je n'ai entendu parler du Corps-sans-âme, et je ne puis vous dire où il demeure, ni quel, chemin vous devez prendre pour le trouver ; mais, voici une serviette que je vous donne et qui pourra vous être utile. Elle m'a rendu de grands services, dans ma jeunesse; mais, à présent, je n'en ai plus besoin. Quand vous aurez faim ou soif, en quelque endroit que vous vous trouviez, vous n'aurez qu'à la déployer, l'étendre sur une table, ou même à terre, et dire : « Serviette, fais ton devoir ! » et aussitôt, il se trouvera dessus à boire et à manger, de tout ce que vous désirerez. Puis, dans une autre forêt, qu'il vous faudra traverser, plus loin, vous trouverez un autre ermite, qui est plus vieux et plus

savant que moi, et peut-être celui-là pourra-t-il vous donner quelque bon conseil pour vous aider à trouver ce que vous cherchez.

— Je vous remercie, mon père, et que Dieu vous bénisse et exauce vos prières.

Le lendemain matin, le prince fit ses adieux à Termite, et se remit en route. Il eut bientôt faim, et, tirant de sa poche la serviette que lui avait donnée le solitaire, il " la déploya, retendit sur le gazon, au pied d'un vieux chêne, et dit : « Serviette, fais ton devoir ! » et, à sa grande satisfaction, un excellent repas lui fut servi à l'instant, par enchantement. Après avoir mangé et bu, autant que cela lui faisait plaisir, il" reploya avec soin sa serviette, la remit dans sa poche, et continua sa route. Après avoir marché quelque temps, il s'engagea dans une immense plaine, stérile" et toute nue, et où il se vit soudain entouré d'une multitude infinie de fourmis, grosses comme des lièvres, et qui paraissaient être fort affamées. Il était bien embarrassé et ne savait que faire. Deux fourmis, plus grosses que les autres, marchèrent droit à lui ; il crut que c'était pour l'attaquer et le dévorer.

— Hélas ! pensait-il, c'en est fait de moi !

Puis, songeant à sa serviette :

— Tiens! mais peut-être ma -serviette me tirera-t-elle de danger ?

Et il se hâta de tirer sa serviette de sa poche, la déploya, Tétendit à terre et dit :

— Serviette, fais ton devoir! Je veux régaler toutes ces bêtes du bon Dieu, qui m'ont Tair de n'avoir pas fait de bon repas, depuis longtemps.

Et aussitôt la serviette se trouva couverte d'un gros tas de blé, la nourriture qui convenait le mieux à des fourmis, et il leur dit :

— Régalez-vous, chères bêtes du bon Dieu !

Les fourmis ne se firent pas prier ; elles se jetèrent sur le tas de blé, et tout disparut, en un clin d'œil.

Quand elles furent rassasiées, les deux grandes dont nous avons déjà parlé dirent, en s'adressant au prince :

— Merci à toi, fils du roi de France ! Nous sommes le roi et la reine des fourmis, et si jamais tu as besoin de nous ou des nôtres, tu n'auras qu'à nous appeler, et nous arriverons aussitôt I

— Merci bien, bonnes bêtes du bon Dieu, répondit le prince.

Et il ramassa sa serviette, la remit dans sa poche, et continua sa route.

Vers le soir du même jour, il arriva à la hutte du second ermite, dont lui avait parlé le premier. Il était en prière, comme l'autre. Le prince lui conta son histoire, et lui demanda s'il savait où se trouvait le château du G)rps-sans-âme.

— Le château du G>rps-sans-âme ? répéta le vieillard, en rappelant ses souvenirs; oui..., oui, je le connais... Mais, il n'est pas facile d'aller jusque-là, mon fils 1 Ce château-là est retenu par quatre chaînes d'or, entre le ciel et la terre. Vous verrez les chaînes, mais non le château, car il est trop haut pour cela.

— Comment y aller , alors ? demanda le prince.

— Hélas ! je ne saurais vous le dire, mon fils, car l'aigle même n'atteint pas à cette hauteur. Mais, Dieu, dans sa bonté, m'a établi maître sur tous les animaux qui possèdent des ailes, et si, quelque jour, vous avez besoin de moi ou de quelqu'un des miens, vous n'aurez qu'à m' appeler et j'arriverai aussitôt, pai une autre recommandation à vous faire : lorsque vous m'aurez quitté, vous ne tarderez pas à vous trouver au bord de la mer, et là, vous verrez, sur la grève, un petit poisson laissé à sec par la marée en se se retirant, et qui sera près de mourir. Prenez ce petit poisson avec la main et remettcz-le, vite, dans l'eau, car, plus tard, vous pourriez avoir besoin de lui.

Le lendemain matin, de bonne heure, le prince prit congé de Termite et se remit en route, se dirigeant toujours vers l'Orient. .

Il arriva bientôt au bord de la mer. Comme il

442 CORPS SAKS AME

marchait sur le sable du rivage, il aperçut le petit poisson dont lui avait parlé Termite, resté à sec, la bouche ouverte, et paraissant près de mourir. Il s'empressa de le prendre avec la main et de le remettre dans l'eau. Le petit poisson plongea, disparut un instant, puis, élevant la tête au-dessus de l'eau, il parla de la sorte :

— Je te remercie, fils du roi de France, de m'avoir sauvé la vie ! Je suis le roi de tous les poissons de la mer, et si jamais tu as besoin de moi ou des miens, tu n'auras qu'à venir au bord de la mer, en quelque endroit que ce soit, et à m'appeler, et j'arriverai aussitôt.

— A merveille ! les animaux du bon Dieu me sont toujours favorables, se dit le prince, et avec leur aide on peut aller loin.

En marchant le long du rivage, il aperçut, au bout de quelque temps, les chaînes qui retenaient le château du Corps-sans-âme. Elles étaient scellées dans deux énormes rochers. Il s'arrêta à les considérer, et il se disait :

— Comment monter jusqu'au château?... Si.

j'avais eu des ailes, peut-être... Et pourtant, le vieil ermite m'a dit que l'aigle même ne pouvait atteindre si haut I... Comment faire? Qjiii viendra à mon secours?... Peut-être bien qu'une fourmi, en montant de maille en maille, le long de la chaîne, pourrait-elle arriver jusqu'au châ-

teau ? Le roi des fourmis m'a promis de me venir en aide, en cas de besoin ; il faut que je l'appelle, pour voir :

Roi des fourmis, ton secours je réclame Pour monter au château du Corps-sans-dme I

Et le roi des fourmis arriva aussitôt et demanda :

— Qu'y a-t-il pour votre service, fils du roi de France ?

— Je voudrais bien, si c'est possible, être changé en fourmi, afin de pouvoir grimper le long de cette chaîne jusqu'au château du Corpssans-âme.

— Qu'il soit fait selon votre désir, répondit le roi des fourmis.

Et voilà le prince changé instantanément en fourmi. Sans perdre de temps, il se mit à grimper le long d'une des chaînes* d'or, de maille en maille, tant et si bien, qu'il finit par arriver au château du Corps-sans-âme. Quel beau châtaeu que c'était ! Il fut émerveillé, quand il le vit. Il grimpa encore contre les murs du château, et pénétra par une fenêtre dans la chambre de la princesse. Celle-ci jouait aux cartes avec le géant. Il grimpa contre la robe de la princesse et se cacha dans sa manche. C'était la nuit, après souper.

Vers minuit, le géant se retira dans sa chambre, pour se coucher, et la princesse resta seule.

— Je désire redevenir homme, pensa alors la fourmi ; — et le prince fut aussitôt rendu à sa première forme.

— O mon Dieu ! cher prince, s'écria la princesse, en le reconnaissant; comment avez-vous pu venir jusqu'ici ? Hélas! vous êtes perdu, mon pauvre ami, car personne ne sort d'ici en vie !

Le prince lui raconta par quels moyens il avait pu arriver jusqu'à elle, et la pressa de partir avec lui, sans perdre de temps.

— Et le géant, vous n'y songez donc pas ?

— Je le tuerai, le géant !

— Hélas 1 mon pauvre ami, cela ne se peut pas ; c'est un corps sans âme, et sa vie ne réside pas dans son corps I

— Et où diable est-elle donc ?

— Je n'en sais rien; mais, je ferai en sorte que vous l'appreniez de lui-même, demain.

— Comment cela ?

— Tous les soirs, après souper, il vient jouer aux cartes avec moi, dans ma chambre ; vous vous cacherez encore, sous la forme d'une fourmi, dans ma manche, et, comme il ne se doutera de rien, je l'amènerai adroitement à dire comment on pourrait lui ôter la vie.

Ils passèrent la nuit ensemble, et ne dormirent

pas beaucoup, tant ils avaient de choses à se dire, depuis leur séparation. Quand le jour parut, le prince redevint fourmi et resta, toute la journée, sous cette forme, caché dans la manche de la princesse. Après souper, le géant reconduisit la princesse à sa chambre, selon son habitude, et fit une partie de cartes avec elle. Tout à coup, la princesse lui dit :

— Si vous saviez le singulier rêve que j'ai fait, la nuit dernière ?

— Qji'avez-vous donc rêvé? Dites-moi, je vous prie.

— Ohl c'est un bien sot rêve; voyez plutôt :

J'ai rêvé qu'un jeune prince, fils du roi de France, était arrivé dans votre château, et qu'il voulait vous tuer, afin de m'enlever et de m 'emmener à la cour de son père, pour m'épouser.

N'est-ce pas que c'est un sot rêve ?

— Ah ! oui, bien sot, en effet, car rien de ce qui s'y trouve ne peut arriver : aucun homme ne peut monter de la terre jusqu'ici ; et puis, quand bien môme cela pourrait arriver, moi, je ne puis pas être tué comme les autres hommes.

— Pourquoi donc cela ?

— Pourquoi ? C'est que je suis un Corps-sansâme, et que ma vie ne réside pas dans mon corps,

-— Vraiment ? Où donc est-elle ?

446 CORPS SAKS ÂME

— C'est un secret, que je n'ai jamais dit à personne, mais, je puis bien vous le dire à vous ; écoutez-moi donc : Ma vie réside dans un œuf, cet œuf est renfermé dans une colombe; la colombe est dans un lièvre ; le lièvre, dans un loup, et le loup est renfermé dans un coffre de fer, au fond de la mer. Croyez-vous encore qu'il soit facile de m'ôter la vie ?

— Oh I non, assurément.

Le prince, qui était dans la manche de la princesse, avait tout entendu. Dès que le géant se fut retiré dans sa chambre, il reprit sa forme naturelle, et la princesse lui demanda :

— Eh bien ! avez-vous entendu ?

— Oui, j'ai tout entendu.

— Et vous pensez encore que nous pourrons sortir d'ici ?

— Peut-être bien ; ayez toujours confiance en moi, et plus tard, nous verrons. Il faut que je retourne, à présent, sur la terre, et, quand je reviendrai ici, je tiendrai la vie du géant entre mes mains.

Le lendemain donc, dès que parut le jour, le prince, sous la forme d'une fourmi, redescendit le long d'une des chaînes d'or qui retenaient le hâteau, et, quand il eut atteint le rivage de la mer, il s'avança au bord de l'eau et appela le roi ÛQS poissons :

Roi des poissons, accours, accours, Gir j'ai besoin de ton secours 1

Et un instant après, il vit un petit poisson, qui éleva sa tête au-dessus de Teau, et parla ainsi ;

— Qu'y a-t-il pour votre service, fils du roi de France ?

— Il doit se trouver quelque part, au fond de la mer, un coffre de fer, qui renferme la vie du Corps-sans-àme, dans un œuf, et je voudrais tenir ce coffre-là !

Le roi des poissons replongea aussitôt sous Teau, et se rendit à son palais et donna Tordre à ses hérauts de convoquer aussitôt tous les poissons de la mer, grands et petits.

Les hérauts soufflèrent dans de grandes conques marines, et les habitants de la mer, grands et petits, accoururent aussitôt, de tous les côtés. Le roi prit alors un grand livre, où étaient inscrits les noms de tous ses sujets, et, à mesure qu'il les appelait, ils se présentaient devant son trône, et il leur demandait s'ils n'avaient pas vu, quelque part, au fond de la mer, le coffre de fer qui renfermait la vie du Corps-sans-âme. Aucun d'eux ne l'avait vu. Tous avaient déjà répondu à l'appel, sans donner aucun bon renseignement, excepté un tout petit poisson, donc on n'attendait rien de bon. Eniin, il arriva aussi, et s'excusa

44^ CORPS SAKS ÂME

d*être en retard. Le roi, après l'avoir un peu grondé, lui adressa la même question qu'aux autres. Il avait vu le coffre, il savait où il était, et c'est parce qu'il s'était arrêté à l'examiner qu'il se trouvait en retard. Aussitôt ordre fut donné à la baleine de partir, sous la conduite du petit poisson, et d'apporter le coffre. La baleine exécuta l'ordre de son roi, et apporta le coôire, sans peine. Trois autres poissons moins grands furent dépêchés pour l'aller déposer sur le rivage, aux pieds du prince. Celui-ci l'ouvrit, car il paraît que la clef se trouvait dans la serrure, et un loup énorme s'en élança aussitôt. D'un coup de co- .goée, dont il avait eu soin de se munir, le prince fendit la tête du loup et le tua roide. Puis, il lui ouvrit le ventre. Un lièvre s'en élança ; mais, il le saisit par les oreilles et lui ouvrit aussi le ventre, et la colombe lui glissa entre les mains et s'envola, en claquant des ailes : Klak \ klak ! klak ! Idak ! 1 — Comment faire ? car il n'avait pas de fusil. Il songea au vieil ermite qui lui avait dit qu'il était le maître de tous les animaux qui avaient des ailes, et il l'appela à son aide. L'ermite envoya aussitôt un épervier après la colombe, qui fut prise sans peine et remise entre les mains du prince. Celui-ci lui ouvrit le ventre, et y trouva l'oeuf auquel était attachée la vie du Corps-sans-âme. Il le recueillit précieusement,

LE' corps-sans-Ame 44$

lé fïiit dans Sa' poche, et retourna, vite, au châteaii du géant, par le même chemin qfue la première fois. Le géant était étendu sur son lit, très malade et presque agonisant. A chaque animal tué par le prince, il s'aâaiblissait, à vue d'oeil, comme si on lui eût coupé un membre. La princesse était auprès de son lit. Le prince entra dans la chambre, sous sa forme naturelle, tenant Toeuf à la main et le montrant au monstre. Celui-ci fit wh «flfefc suprême pour s*élancer sur kri ; mais, héïas ï ses foï'ces le trahirent. Alors, le prince lui lança l'œuf au milieu du front, où il se brisa, et îi expira à l'instant même. Et aussitôt les dkaîries d'aif, qui retenaient le château en Fair, " se rompirent, avec un bruit épouvantable, et tout s*engloutit au fond de la mer !

Le prince et la princesse étaient déjà montés dans le carrosse du géant, qui voyageait à travers l'air, et ils furent rendus en peu de temps au palais du roi de France. Grande y fut la joie de tout le monde de les revoir, et ils se marièrent, quelques jours après, et il y eut, à cette occasion, des fêtes, des jeux et des festins, comme on n'en avait jamais vu de pareils, dans le pays.

Si j'en puis parler de la sorte, c'est que j'étais là moi-même, comme tqurnebroche. Mais, comme je mettais mon doigt dans toutes les sauces, un grand diable de maître cuisinier, qui me vit, me

donna un grand coup de pied... quelque part, et du coup, je fus lancée jusqu'à Plouaret, pour vous conter tout ceci (i).

G)nté par Catherine Doz, femme Colcanab, au bourg de Plonaret. — Janvier 1869.

(i) On trouve aussi des Corps sans âme dans les traditions populaires des peuples Slaves. L'Ogre ou le Magicien Kostey, de l'Esprit des Steppes et du Tapis volant, dans le recueil de M. Alexandre Chodzko, Contes des palans et des pâtres Slaves^ est an Corps sans âme. — Ils existent pareillement dans le» traditions et dans les contes tartars. — Les rapprochements & faire seraient nombreux et intéressants. — Voir Lt Poirier aux Poires d'or et le Corps-sans-Ame, dans mon cinquième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, dans le recueil des Archives de Missions scientifiques et littéraires, tome VU, page xox^xSyx. Je possède plusieurs versions bretonnes de ce ^cle.

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